‹ L'Algérie agricole en 1906Chapitre 29 sur 40 · CRÉDIT MUTUEL ET LA MUTUALITÉ · texte numérisé non relu

CRÉDIT MUTUEL ET LA MUTUALITÉ

L'organisation définitive du Crédit mutuel agricole a été consacrée en Algérie par la loi du 8 juillet 1901 y instituant les caisses régionales.

Jusque-là, celte organisation était restée incomplète. La loi du 21 mars 1884 relative à la création des syndicats professionnels, celle du 5 novembre 1894 sur les sociétés locales de crédit agricole mutuel, celle du 18 juillet 1898 sur les warants agricoles avaient encouragé les groupements, simplifié les formalités nécessaires à la constitution de sociétés de crédit, et facilité les prêts sur gages.

Le 30 juillet 1900, la Banque de l'Algérie consentait à faire au Trésor une avance sans intérêts de 3 millions et à lui donner une redevance annuelle de 200.000 francs jusqu'à 1905 et de 250.000 francs de 1906 à 1912, en compensation du renouvellement de son privilège La loi du 8 juillet 1901 a déterminé comment ces sommes seraient mises à la disposition des agriculteurs par rintermédiaire des caisses régionales de crédit mutuel agricole.

Aux privilèges administratifs octroyés par les précédentes mesures législatives, celte dernière loi a ajouté des avantages pécuniaires considérables. Ceux-ci n'entraînent nullement pour ceux qui y recourent les charges et les responsabilités qu'au début l'on mettait en avant pour rejeter d'emblée le crédit mutuel agricole.

Au fond, les Algériens faisaient depuis longtemps de la mutualité. Leurs syndicats agricoles étaient des sociétés de crédit mutuel. Ils s'associaient largement pour acheter leurs semences, leurs engrais, leurs instruments, pour vendre leurs vins ou leurs primeurs en commun.

Mais jusqu'alors Tidée ne leur était point venue qu'on pût user en commun de son crédit et ils ne sentirent pas tous les avantages qu'ils pourraient (irer de la nouvelle institution. Ses débuts furent donc très durs. Une première banque régionale fut constituée à Alger le 26 octobre 1901, au capital de 100.000 francs. Elle eut bien du mal à grouper autour d'elle quelques caisses rurales dont une moitié ne figurait que sur le papier. Cependant le capital initial de 1.250 francs était porté en 1904 à 100.000 francs et le groupement réunissait 18 caisses locales à responsabilité illimitée.

Quelque temps après, M. Havard fondait la caisse de Tlemcen le 22 décembre 1901. Ce ne fut que l'année suivante que trois nouvelles caisses régionales furent timidement créées avec la responsabilité limitée, à Djidjelli, à Coléa puis à Douera avec un capital initial qui était respectivement de 4.675 francs, 875 francs et 1.500 francs.

Dès la première année, ces caisses avaient fait pour quelques centaines de mille francs d'affaires; elles faisaient obtenir aux colons, par l'intermédiaire des syndicats dont elles garantissaient les paiements,des réductions notables sur les prix des soufres, sulfates de cuivre et engrais. Elles ouvraient enfin des crédits de campagne à 5 0/0 net alors que le taux de l'escompte avait été jusque-là de 6 à 8 0/0 auxquels il fallait encore ajouter l'agio.

De leur côté, les établissements de crédit de la Colonie ne craignaient pas d'ouvir leurs guichels, avec une nouvelle libéralité, aux colons par rintermédiaire des jeunes groupements financiers et ils ouvrirent, à quelques-uns d'entre eux, des crédits égaux à cinquante fois leur capital.

Dès lors, le mouvement était donné. La diminution du taux de Tintérêt, la façon bienveillante et prudente à la fois avec laquelle les avances étaient faites, les économies réalisées sur les achats créaient pour ainsi dire un emballement qui poussait chaque commune à posséder sa caisse de crédit mutuel, et au mois de mars 1905 l'Algérie comptait déjà vingt-cinq caisses régionales et quatre-vingt-quinze caisses locales de crédit mutueh

En 1904, le nombre des effets des caisses locales, escomptés par les caisses régionales, s'élevait déjà à 2.883 et leur montant atteignait 2.893.171 francs sur lesquels il n'était réescompté que 871 effets d'une valeur de 862.688 fr. 50 aux établissements de crédit. Ces chiffres qui démontrent la prudence avec laquelle ont agi les nouveaux groupements mutualistes peuvent paraître faibles. Mais on doit tenir compte de tous les effets que les caisses locales ont conservés et surtout des avantages que leur intermédiaire a procurés aux colons dans Tachât des denrées agricoles. Il est courant en effet, qu'avec la garantie de la caisse les négociants accordent à leurs clients un crédit de 9 à 12 mois qui supprime toute manipulation de fonds à cet effet. En conséquence, ces fonds ne viennent pas figurer sur le bilan que nous indiquions plus haut, mais ils doivent en realité être ajoutés au chiffre d'affaires pour une somme fort importante, l'opération étant courante.

Mais là ne s'arrêtaient pas les progrès de la mutualité. Malgré les difficultés d'une entreprise de ce genre, dans un pays comme l'Algérie, où l'élevage est entre les mains des indigènes et où les colons ne se livrent aux opérations d'engraissements que d'une façon tout à fait irrégulière, quelques-unes des caisses de crédit mutuel organisèrent l'assurance sur la mortalité du bétail, d'autres réassurées par les compagnies assuraient les récoltes. Enfin, toujours dans le même ordre d'idées on voyait tous les colons d'un petit centre du département d'Alger, mettre un frein aux divisions qui existent toujours dans les localités éloignées et de création récente et constituer de toutes pièces une société coopérative de vinification.

Tant en France que dans ses colonies on ne connaissait, jusqu'ici, aucune organisation collective de la fabrication du vin par l'apport des raisins à un cellier commun.

Depuis longtemps cependant, ce système de caves coopératives existe dans les provinces Rhénanes. Il s'est propagé aussi en Transylvanie et depuis quelques années en Italie où, sous le nom de cantine sociale, il présente un caractère à la fois philanthropique et économique. Nouvelles ou anciennes, ces associations fonctionnent avec un plein succès dans les pays de petite culture où elles se sont développées. En Algérie donc, plus que partout ailleurs, elles paraissaient appelées à faire partie intégrante de certains centres récents de colonisation où la culture de la vigne joue le rôle prépondérant.

Quand il a construit sa maison, défriché sa terre, planté sa vigne, le néocolon est à bout de ressources.

Il n*a plus rien pour construire un cellier. Plus souvent que de loger sa vendange, il en est réduit à la vendre à vil prix.

Celte situation n'avait échappé ni à M. Jonnart, qui en fait d'association a déjà rendu tant de services à la cause agricole, ni au Directeur de T Agriculture algérienne, et il saisirent la première occasion qui s'offrit d'encourager la fabrication et la vente du vin en commun.

Depuis longtemps, les colons de Dupleix devisaient de la possibilité de créer une cave coopérative. Mais c'était pour eux la fiction chimérique qui ne se réalise qu'en rêve.

Dupleix est un village d'une quarantaine de feux Créé en 1899 sur le bord de la mer, il est adossé à des coteaux abrupts qui s'élèvent brusquement jusqu'à 600 mètres d'altilude. Sa situation, le renom justement accordé aux vins de la région, les facilités de main d'oeuvre, les transports économiques par mer lui vouaient l'avenir viticole le plus prospère, quand la crise s'abattit sur son vignoble naissant.

Au moment même où les viticulteurs de Dupleix pensaient recueillir le fruit de leur labeur, leur raisin ne trouvait plus acheteur et le découragement commençait à s'emparer d'eux, quand les conseils de l'Administration départementale, l'initiative et l'appui du Gouvernement général les mirent à même de réaliser leurs projets de création d'une cave coopérative dans laquelle ils viennent, pour la première fois, de presser leur vendange.

Sur les 31 viticulteurs de Dupleix, 28 qui possèdent ensemble 75 hectares environ de vignes, sont entrés

dans Tassociation. Trois seulement s'abstinrent, soit qu'ils possédassent des vignobles importants créés antérieurement au village, soit qu'ils furent pourvus d'installations vinaires suflisantes. Leur abstention était du reste conforme aux intérêts généraux de l'association naissante. Il est juste toutefois de dire que l'un d'eux seconda de tous ses efforts l'action administrative et prit une bonne part au succès de l'œuvre.

Comme on en jugera par le résumé qui suit, les statuts qui furent adoptés sont rigoureux :

Le capilal, fixé à 30.000 francs, est divisé en trois cents actions de 100 francs. Chaque sociétaire en a souscrit une dizaine et en a immédiatement versé le quart. Ces premiers sociétaires ont été libérés du droit d'entrée qui, dès la constitution déflnitive de la société, a été fixé à 50 francs par hectare de vigne pour tout adhérent ultérieur.

Chaque sociétaire est tenu d'apporter à la cave coopérative tout les raisins de sa récolte à l'exception des raisins de table et, sur autorisation du Conseil d'administration, de ceux qu'il destine à des vinifications spéciales. Le Conseil classe chaque année les vignobles par ordre de maturité et fixe le jour auquel commencera dans chacun la vendange. Il prononce séance tenante et en dernier ressort sur toutes les contestations provenant du fait de la vendange et refuse, s'il le juge à propos, les raisins malades ou impropres à une bonne vinificalion.

Celle dernière opération est confiée à un administrateur délégué, qui peut s'adjoindre un spécialiste rétribué, car toutes les autres fonctions sont gratuites. Le même administrateur est chargé des soutirages, ouil-

Digitrzed by

lages et, en général, de tous les soins à donner aux vins en cuve de la distillerie, etc.

La vente du vin est faite par le président du Conseil d'administration après approbation du Conseil. Néanmoins, chaque sociétaire a la faculté de vendre individuellement sa part de vin. Mais dans ce cas, il est redevable à la Société d'une indemnité de 2 francs par hectolitre et d'un droit fixe de 3 francs par livraison. Cette clause a pour but de permettre les ventes au détail sans cependant léser les intérêts de la communauté, qui a à souffrir des ruptures de contenances. Chacun cependant peut prélever à la cuve le vin nécessaire à sa consommation personnelle et enlever sa part de marc pour faire des piquettes sous déduction d'une part correspondante d'eau-de-vie, car ce qui reste de marc est distillé.

Toute matière étrangère, sauf l'acide tartrique, l'acide citrique et le soufre, est rigoureusement exclue de la fabrication du vin.

A leur arrivée à la cuverie, les raisins sont pesés pondéralement et gleucométriquement. S'ils sont avariés, ils subissent une réfaction et peuvent même être refusés.

Les frais de fabrication sont fixés tant pour le paiement de la main d'oeuvre que pour l'entretien du matériel et l'amortissement du capital à l franc par hectolitre.

Ces statuts ont été appliqués dans toute leur rigueur pendant la durée des dernières vendanges.

Sous la direction du président du Conseil d'administration, d'un administrateur délégué assisté du professeur d'œnologie de l'Ecole d'agriculture, les travaux de

vinification se sont poursuivis avec une méthode et une science parfaites.

L'ordre prescrit pour les vendanges a été rigoureusement suivi. Aussi, pas la moindre discussion, pas le moindre conflit ne se sont-ils élevés. Tout était prévu, et les quelques malentendus qu'une première expérience, qui ne guidait aucun précédent, ne pouvait manquer de créer, ont été immédiatement tranchés par le Conseil d'administration à la satisfaction générale.

La première pierre de la cave coopérative de Dupleix a été posée en juin 1905. Fin août celle-ci était en état de recevoir la vendange. Edifiée sur le rivage même, sa façade sur la mer mesure 50 mètres. Elle abrite vingt amphores de 220 hectos. Un appentis adossé au mur sud recouvre huit cuves précédées d'un large quai sur lequel les charrettes déposent leurs comportes à mesure qu'elles descendent des vignes.

Un outillage très simple, comprenant un fouloir, un grand pressoir, un réfrigérant et deux pompes a permis de fabriquer dans une vingtaine de jours les trois mille hectos de vin qu'ont récolté en commun les viticulteurs associés de Dupleix.

Les bons effets de la constitution de la Société coopérative de viniPication de Dupleix n'ont pas tardé à se faire sentir. Avant même le début des vendanges la Société pouvait avancer à quelques- uns de ses sociétaires les sommes nécessaires au rachat de leurs dettes. Puis elle leur avançait le prix de leurs vendanges et, avec le concours de la Caisse locale de crédit mutuel agricole du littoral chercellois, leur faisant enfin des avances sur waranls qui permettent d'attendre un relèvement probable des cours.

Déjà la Société a reçu de la part des négociants des offres plus avantageuses que celles faites à tous les autres viticulteurs de la région, offres justifiées du reste par la constitution irréprochable, par la couleur vive et foncée, par le fruité, la finesse et la teneur en alcool (12<> 5) des vins de la coopérative.

J'ajouterai qu'en temps de crise un négociant ne fait pas une course de 154 kilomèlres pour déguster des petits lots de vins souvent défectueux, dont le transport est onéreux, alors qu'il entreprend volontiers un long voyage pour étudier une affaire de 3.000 hectos de vins supérieurs dont les lignes côtières de navigation entreprennent le transport à des conditions d'autant plus avantageuses qu'elle leur assure leurs chargements complets.

Le succès obtenu par la Société coopérative de Dupleix a dépassé les espérances. Diminuant le prix de revient, améliorant la qualité, abaissant le taux du fret, majorant le prix de vente, ils ont rendu la confiance au pays. Ainsi se trouvent sanctionnés les sacrifices du Gouvernement général et l'esprit d'initiative dont firent preuve les viticulteurs de Dupleix.

Page 1