GOUVERNEMENT DU DUC D’AUMALE
(il Septembre 1847 — Février 1848.)
Lejeune prince apprit lui-même aux indigènes qu’il était appelé à les gouverner; dès son arri-
vée, il fit adresser à toutes les tribus une proclamation qui rappelait le passé et faisait envisager l’avenir.
Au dire des cheiks qui l’avaient approché, le duc d’Aumale était brave, juste et généreux.
Puis il était fils du sultan de France : les indigènes s’honorèrent de l’avoir pour chef suprême. — Mais Abd-el-Kader était encore debout, et c’était lui qu’il fallait vaincre; or, sa chute était prochaine.
Depuis la bataille d’isly et le trailé de Tanger, les Marocains supportaient avec peine l’autorité d’Abd-er-Rhaman, dont ils maudissaient la faiblesse. Abd-el-Kader songea à faire tourner à son profit le mécontentement général. Ne pouvant nous arracher la Régence, il convoita l’empire du Maroc et mit tout en œuvre pour s’y créer des partisans. — Quelques marabouts secondèrent ses desseins; les gens du Ri lî l’encouragèrent, et des prophéties, habilement répandues, annoncèrent comme imminente la chute de l’empereur.
Les Reni-Amer et les Hachem, croyant au triomphe de l’émir, voulurent racheter leur défection ; ils écrivirent à Abd-el-Kader pour lui demander l’aman et lui faire connaître leur intention de rejoindre sa deïra. Abd-el-Kader leur répondit qu’ils y seraient les bienvenus et les engagea à persister dans leurs résolutions.
Malheureusement les lettres furent interceptées; Abd-er-Rhaman vit le danger et il prit aussitôt les dispositions nécessaires pour étouffer la révolte. — Les deux tribus avaient à peine plié
leurs lentes, qu’elles furent attaquées par les troupes marocaines, enveloppées de toutes parts et exterminées en masse. En même temps, la cavalerie impériale courut à la rencontre de l’émir, le battit à diverses reprises et le rejeta sur la. frontière où campaient nos avants-postes.
Abd-el-Kader se sentit perdu. Il se roidit,néanmoins, contre l’adversité et voulut tenter un suprême effort pour gagner le désert. Mais le général Lamoricière surveillait ses mouvements, et Renault, Gavaignacet Mac-Mahon: enserraient la deïra dans un cercle infranchissable. La résistance était impossible. — L’émir comprit qu’engager une bataille c’était courir à une mort certaine ; il s’humilia.
Le 2.1 novembre 1847, trois cavaliers arabes vinrent prévenir le général Lamoricière. que l’émir offrait de se soumettre sous la condition qu’on le transporterait, avec sa famille, soit à Alexandrie, soit à Saint-Jean-d’Acre. C’était monirer peu d’exigences ; Lamoricière engagea sa parole qu’il serait fait ainsi que le désirait Abd-el-Kader, et il en instruisit aussitôt le duc d’Aumale. — L’émir, sans plus tarder, régla ses- affaires personnelles,- se sépara de ses compagnons d’armes, puis se rendit à Sidy BraMm, où l’attendait le colonel Montauban (28 novembre). Peu' d^instants après, il était rejoint par le général Lamoricière, quille conduisit à-Djemma- Garaouat et le présenta, au duc d’Aumale.
— J’aurais voulu faire plus tôt, dit' Abd-el- Kader, ce' que je fais aujourd’hui ; j’ai attendu l’beure marquée par Dieu. Le général m’a donné.
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une parole sur laquelle je me fie ; je ne crois pas qu’elle soit violée par le fils d’un grand roi comme: celui des Français^ »
Le duc d’Aumale ratifia les engagements pris, par Lainoricière , et l’émir fut embarqué avec, toute sa suite. — Mais le ministère, peu soucieux* de sa propre dignité, refusa obstinément d’exécuter une promesse qui engageait l’honneur det deux, ofliciers généraux. Abd-eb Kader fut conduit à Toulon , transféré au château de Pau,, puis au château d’Amboise, 11 y resta jusqu’en/ 18o2.
Le gouvernement dut s’estimer heureux d’avoir réduit à Pimpuissance celui qu’on appelait le «nouveau Jugurtha,.» mais il ne jouit pas longtemps de son triomphe : peu de temps.de là,,
Louis-Philippe était lui-même renversé du trône (24 février 184»), et le peuple proclamait heRé^ publique. — Bientôt on apprit que le général. Eugène Cavaignac était nommé gouverneur, et le duc d.' Aumale résilia ses fonctions.
GÜERRË DES NATIONALITÉS.
Ail! lendemain de la- révolution de février, la France entière avait accepté la. République. Il n’était pas à craindre que la population civile de l’Algérie méconnût la volonté de la métropole ; mais on pouvait se demander, avec quelqne apparence de raison , quelle attitude prendrait l’armée d’Afrique. C’était en Algérie que: las
jeunes princes avaient fait leur apprentissage de la guerre, et le duc d’Orléans avait laissé dans la colonie de glorieux souvenirs. On ne pouvait donc prévoir si les ducs d’Aumale et de Joinville accepteraient les faits accomplis, ou bien si, comptant sur la fidélité des généraux dont leur père avait fait la fortune, ils ne tenteraient pas les chances d’une lutte désespérée pour sauver leur dynastie. — En face de cette alternative, le gouvernement prit à tâche de neutraliser au plus vite l’influence que pouvait exercer en Algérie la présence des fils du roi. Il dota les colons du suffrage universel.
Plus tard, les événements de juin contraignirent l’Assemblée nationale à s’occuper activement de la colonisation.
Une bataille horrible venait d’imprimer à l’ordre social une secousse profonde, dont le contre-coup atteignait toutes les classes.
Pour sortir de l’impasse où la population de Paris s’entassait depuis huit mois, il fallait ouvrir une issue au flot des idées nouvelles, opérer dans les esprits une digression salutaire ; tenir tous les instincts en éveil, marquer un but à tous les désirs hautement manifestés. Or, la colonisation de l’Algérie répondait au vœu de la France, et fournissait à l’Assemblée nationale l’occasion de décréter, dans l’intérêt même de la métropole, le peuplement immédiat de nos possessions d’Afrique. L’organisation de nos colonies agricoles fut donc à l’oi'dre du jour, et le général Lamoricière présenta à l’Assemblée nationale un projet de loi qui fut accepté. Un crédit de cin-
quante millions fut ouvert au ministère de la guerre (19 septembre) sur les budgets de 1848, 1849, 1850, 1851 et suivants, pour être spécialement appliqué à « l’établissement de colonies agricoles dans les provinces de l’Algérie, et aux travaux d’utilité publique destinés à en assurer la prospérité. » — Le décret portait en substance :
« Art. 3. Les colonies seront fontlées par des citoyens français, chefs de famille ou célibataires.
» Les colons cultivateurs, ou qui déclareront vouloir le devenir, recevront de l’Etat, à titre gratuit, des concessions de terre d’une étendue de deux dix hectares par famille, selon le nombre des membres de la famille, leur profession et la qualité de la terre, et les subventions nécessaires h leur établissement.
» Les colons ouvriers d’art exécuteront, soit incli viduellement, soit par association, tous les travan.x d’installation des familles, et concourront aux travaux d’utilité publique reconnus indispensables pour le développement des colonies.
» Lorsqiie les colons ouvriers d’art voudront se fixer dans un des centres des colonies agricoles, ils recevront, comme les premiers, dans la localité qui leur sera assignée, un lot à bâtir, un lot de terre et les prestations nécessaires pour facilit*?r leur établissement.
» Art. 4. Les subventions de toute nature accordées pour la mise en valeur des terres ne pourront être allouées pendant plus de trois années. Cette durée de temps comptera à partir du jour où chaque colon aura pris possession de son lot.
» A l’expiration de ces trois années, les habitations construites pour eux et les lots qui leur auront été affectés deviendront la propriété des colons, à la con-
dition de se conformer aux décrets qui régiront la propriété en Algérie.
» Art. 5. Tous les concessionnaires dontlesdots ne seront pas mis en rapport dans le délai de trois ans pourront être (léj)ossédés, suivant les formes et les règles de la législation en Algérie, à moins qu’ils ne puissent justifier de cas de fbrce majeure.
» Art. 6. Tous les concessionnaires ne pourront; pendant les six premières années de leur mise en possession, aliéner les immeubles ii eux concédés qu'à la condition de rembourser à l’Etat le montant des sommes dépensées pour leur installation.
» Art. 7. Les colons seront soumis aux lois et arrêtés en vigueur dans les territoires sur lesquels ils auront été placés.
» Dans le délai d’un an, ou plus tôt s’il est possible, les communes agricoles seront assimilées, pour le régime municipal et' judiciaire, aux communes des territoires-civils. »
Un arrêté ministériel (27 septembre 1848) rendu en exécution du décret ci-dessus, indiqua les clauses et conditions, imposées aux émigrants.
Sans répondre d’une manière absolue à ce que l’opinion publique était en droit d’attendre, l’arrêté ministériel était' de- nature cependant æ rassurer sur leur existence matérielle et sur' leur avenir toutes les familles qui se résignaient à quitter ia mere-patrie. Une commission fut chargée d’organiser b s départs et de sauvegarder les intérêts des émigrants.. Les membres de cette commission furentdls à la hauteur da mandat qu’ils avaient accepté, — sollicité peutêtre? Nous ne le pensons pas.
Il ne suffisait point, en eflèt, d’annoncer
dans les feuilles publiques A telle heure de tel . jour, tant d’hommes sont partis. Les bulletins officiels servaient à constater l’exécution de la loi, mais iis n’indiquaient aucune mesure prise pour garantir aux émigrants le bien-être qu’ils étaient en droit d’attendre.
Pour étouffer les craintes qui se glissaient dans la foule, il fallait pourvoir à tous les besoins, et prouver que les nouveaux colons trouvaient en Afrique sinon toutes les commodités, du moins une position régulière et une existence assurée.
La délimitation des villages;, les murailles crénelées et les fossés d’enceinte ne devaient être que les accessoires du travail imposé au. génie militaire. La présence de femmes et d’enfants en bas âge exigeait, avant tout, certaines précautions hygiéniques d’une indispensable nécessité, et la sollicitude du pouvoir devait plutôt chercher à garantir lesi travailleurs de l’insalu- x biité du climat que de l’hostilité des indigènes.
— Or, rien n’était préparé : enfants et femmes' manquaient de tout. LeS’ colons durent souvent recourir à l’hospitalité de leurs compatriotes et à l’assistance de l’année.
Nous convenons volontiers que; l’administration militaire fut prise à l’improviste, et qu’il lui était difficile de bâtir autre chose que des maisennetles en planches. Mais son premier devoir était de fournir aux travailleursv dès leur installation, tous les instruments aratoires^que néces-skait la mise en culture dîun sol viei’ge. La loi’ promettait à’ chaque colon un cheptel de* bes-
tiaux, des semences et une charrue. Aux cultivateurs, disait-on, la tâche de labourer le sol j aux ouvriers d’art, celle de construire les habitations. Cependant, grâce à l’imprévoyance des agents du pouvoir, les promesses du décret se changeaient en mensonges. Les convois arrivaient à jour fixe, mais semences, charrues et bestiaux manquaient aux travailleurs. Si bien que, dans certains villages, la population tout entière demeurait désœuvrée et perdait, dans u œ complète inaction, son temps, son courage et ses espérances.
Puis, au lieu de subordonner l’emplacement des colonies à l’exécution d’un plan stratégique, mieux eût valu concéder aux émigrants tous les terrains incultes qui avoisinent les villes. Les nouveaux colons étaient ainsi moins dépaysés, et l’Etat n’avait point à dépenser en ouvertures de routes, achat de matériel et transports rendus ruineux par la longueur des distances, une forte partie des cinquante millions votés par l’Assemblée.
Mais le ministère avait commis une faute bien autrement grave en confiant à un fonctionnaire militaire l’administration de chaque colonie. Placer les émigrants sous l’autorité exclusive d’un officier, c’était mettre, en effet, toute une classe d’individus en dehors du droit commun et blesser au vif de justes susceptilités. — Le travail s’en ressentit, et l’année suivante, on affirmait que les centres agricoles étaient devenus « autant de foyers d’oi.siveté et d’agitations politiques; que le club et le cabaret tenaient
plus de place que le défrichement des jardins, etc. , etc. » — Et ces appréciations furent portées à la tribune.
Le gouvernement voulut connaître au juste l’état moral des colons. — Un arrêté ministériel, en date du 20 juin 1849, institua une commission chargée de se rendre en Algérie afm d’y inspecter les colonies agricoles. Le rapporteur de cette commission, M. Louis Reybaud, adressa au ministre delà guerre un rapport qui démontra d’une manière irréfutable que les colonies agricoles, fondées par raison d’Etat, et entachées par là d’un vice originel, ne pouvaient point réussir, et que cet insuccès ne saurait être, sans injustice, imputé aux émigrants.
Toutefois, ne soyons pas injustes, et rendons à la République de Février l’hommage qui lui est dû.
Le gouvernement provisoire avait à cœur la colonisation de l’Algérie : il Ta prouvé en déclarant que la République « défendrait l’Algérie comme le sol même de la France, et que les intérêts matériels et morau.^ des habitants seraient étudiés et satisfaits. » — Déclaration qui eut en Europe un retentissement immense, parce qu’elle mettait un terme aux incertitudes qui, jusqu’alors, avaient plané sur l’avenir de la colonie.
Il l’a prouvé surtout en émancipant les colons, c’est-à-dire en leur rendant la plénitude de leurs droits politiques.
Le chef du pouvoir exécutif, Gavaignac , l’homme du devoir, le grand citoyen qu’on a si étrangement calomnié, Gavaignac avait étudié, plus que personne peut-être, les besoins de la
colonie. Il voulait concilier l’intérêt des Arabes et celui des Européens, rautorité civile et l’aiH torilé militaire, et doter le pays d’institutions véritablement -libérales. Mais ce devait être l’œuvre du temps, et la Révolution ne permit point au général d’achever ce qu’il .avait commencé..
LES ZAATCHAS. — LA9HOUAT. — LA «ABYLIE.
(1849— 18ri8)
La chute d’Abd-el-Kader avait simplifié la question. Du moment où l’émir s’avouait vaincu et demandait grâce, les Arabes, si cruellement éprouvés jusqu’alors, devaient renoncer à la lutte et accepter, comme sanctionnée par Dieu môme, la domination de la F-rance.
Aussi, et à dater de cette époque, îla guerre d’ensemble est finie : .le Tell oranais, le Tell algérien et la province de Gonstantine reconnaissentnobre suzeraineté. L’industrie et le commerce fécondent la colonie; de jour en jour, la fortune publique augmente et la transition de l’ordre ancien à .l’ordre nouveau s’opère avec une merveilleuse facilité. — La Kabylie seule échappe à notre autorité. Bientôt nous la Verroifâ soumise. Au sud, là où le désert commence, quelques aventuriers essayeront encore d’entraîner à leur suite les populations guerrières ; mais ces révoltes partielles serontpromptement dtouffôes, et le Sahara sera conquis.
La prise de .Zaatcha, celle de Laghouat.et la conquête de la iCabylie sont des épisodes encore
présente à la mémoire de tous. — Nous ne les raconterons point.; mais )nous ren^’oyons aux ouvrages spéciaux^ de MM. G. Ribourt, E. Garrey et Ch. Rocher, ceux de nos lecteurs qui voudraient’suivre, durant cette période, le mouvement des troupes et le mouvement colonial (1).
Mlolütèrc de l’Algérie ctt des Colonies.
Eloge et blâme sont également suspects alors qu'on les adresse'aux gens en place : or, nous ne voulons -écrire ni panégyrique ni pamphlet. — L’historien a terminé sa tâche ; le chroniqueur commence la sienne.
Le 24 juin 1858, le iiffwî/etir publiait le décret suivant :
Art. 1®‘‘. Il est créé un ministère de l’Algérie et 4es- Colonies.
Art. 2.-Ce ministère sera formé de la direction des -affaires de l’Algérie et de ia direction des Cjolonies, qui seront distraites du ministère de la guerre et du ‘ministère de la marine.
Art.. 3. Notre bien-saimé cousin le prince Napoléon 'est chargé de ce ministère.
Art. 4. Nos ministres d’ Etat, de la'guerre et de la marine sont chargés, chacun en ce qui le ■concerne, de l’exécution du présent décret, >qui sera en vigueur à partir du l*"" juillet prochain.
Un mois après (34 ]nil*let), le journal ofliciel
(1) Voy. Le Gouvernement de V Algérie de 1852 â 1858 (Paris, 1859) ; Kécits de la Kabylie (Paris, 1858) ; ^Bevue des üeux-hMondes : Siège de Xaatchas ; Prise de Narah (juin J857).
publiait un rapport dont les conclusions transformaient radicalement l’administration de l’Algérie ; on substituait à l’ancien système un système nouveau.
La charge du gouverneur général fut supprimée; les provinces reçurent une administration mieux entendue, l’autorité militaire fut amoindrie, et le pouvoir civil étendu.
Un an plus tard, surgirent les affaires d’Italie... Le prince donna sa démission et prit le commandement d’un corps d’armée.
Il eut pour successeur M. de Ghasseloup- Laubat.
M. de Chasseloup-Laubat a donné aux travaux publics un large développement, et doté la colonie d’institutions qui doivent y ramener la confiance et les capitaux. Parmi les côtés les plus importants de son administration, il faut citer : la réorganisation de la justice musulmane ; — la création des chemins de fer de Philippeville à Constantine, d’Alger à Blidah et d’Oran au Sig; — enfin, le décret du 31 juillet 1860, concernant l’aliénation des terres domaniales Aux termes de ce décret, l’étendue des concessions ne pourra, sauf de rares exceptions, dépasser trente hectares. Les tei'res seront vendues, soit à prix fixe, soit aux enchères, soit de gré à gré. Grâce à ce nouveau régime, les colons qui voudront se fixer en Algérie pourront disposer, dès le premier jour, comme ils l’entendrcnt, des terres qu’ils se seront procurées. Il est donc permis de croire que ]a colonie va se peupler rapidement.