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CHAPITRE PREMIER

Dépari d'Alexandrie. — Smyrne. — Constanlinople.

Après avoir visité les lieux où la religion du Christ s'inaugura sur une croix, après avoir sondé les bords du Nil et les mystères des premiers temps, Alexandrie disparut à nos yeux : l'Orient dégénéré était le but de notre voyage ; nous voguions vers Smyrne , dont l'origine merveilleuse se perd dans la nuit des temps . Alexa nd re-le-Grand voulant se reposer des fatigues d'une longue

chasse , s'arrêta sur le mont Pagus et conçut , diton, le projet de bâtir la couronne de l'Ionie, l'ornement de l'Asie. Strabon assigne à la fondation de cette ville une époque beaucoup plus reculée. Le gymnase, le temple de Cyhèle, la bibliothèque publique , la statue d'Homère , les belles rues et les magnifiques portiques dont parle cet auteur, ont entièrement disparu.

Renversée par un tremblement de terre, sous Tibère , Smyrne fut restaurée par Marc-Aurèle. Enlevée aux empereurs grecs par le turc Izachas (1084), elle devint la capitale d'un petit Etat ; fut reprise par le grec Jean Ducas (1332) ; plus tard parTamerian, par Amurat (1424), et resta depuis au pouvoir de la Porte.

Les rues de Smyrne sont en général mal percées , mal pavées , et si étroites qu'un chameau chargé en occupe presque toute la largeur. La rué Franq^e, plus spacieuse, est garnie d'assez jolies boutiques.

Cette vîBe qui fat le théâtre du martyre de saint Polycarpe ne possède point de temples d 'lifte architecture élégante et grandiose.

L'islamisme n'y a pas même élevé dlmposantes

mosquées. Peu de ses monuments sont dignes d'un regard vraiment curieux ; les bazars sont admirables et frappent d'étonnement par leur magnificence asiatique.

Rafraîchis par de nombreuses fontaines , ombragés de plantes balsamiques et de treilles ombreuses qui envahissent les rues mêmes , les cafés turcs, sous ce double rapport, sont agréables et méritent d'être fréquentés.

Smyrae n'en est pas moins une des échelles les plus florissantes du Levant. Des caravanes lui apportent régulièrement une partie des productions de l'Anatole , de la Syrie , de la Porte, qu'elle livre immédiatement aux vaisseaux de toutes les nations maritimes telles que la Grèce , l'Italie , l'Autriche , la France , l'Angleterre , et même l'Amérique.

Les laines , les cotons , les soies , les tapis , les glands connus sous te nom de Vallanci , et destinés à la tannerie , des figues et des raisins délilicieux , sont les principales branches de son commerce. Ses environs sont couverts d'oliviers, de grenadiers , d'orangers , de jasmins , de myrtes qui ombragent les. moissons , closent les jardins

renommés pour leurs melons d'un goût si exquis , et s'entrelacent, au milieu des plus doux parfums, avec des plantations de mûriers, de figuiers et de vignes. Cette riante et vigoureuse végétation , ces sites charmants sont embellis par des maisons de plaisance. Ce paysage aurait des charmes infinis, si l'Anatolie recevait le perfectionnement de culture et d'industrie qu'elle réclame depuis longtemps.

Le ciel de Smyrne est d'une admirable sérénité, rarement troublé en été par la pluie ou par le tonnerre. La chaleur y est régulièrement tempérée pendant le jour, par Yembat, vent du nord-ouest , favorable à l'arrivée des bâtiments. Le climat, la fertilité du sol font de cette ville privilégiée la gloire et la perle de l'Ionie. Ce n'est pas dans cette atmosphère pure et molle que grondent et s'entrechoquent les passions orageuses, énergiques qui bouleversent ou réhabilitent une nation. Les mœurs des habitants sont faciles et douces. Le soir, les terrasses retentissent de chants variés, de concerts harmonieux. Au mois de mai, on ne voit que des roses qui embaument les airs.

Malheureusement , à cette époque où coramen-

cent les fortes chaleurs, qui se prolongent jusqu'à la fin de septembre , la peste visite assez régulièrement cette riante contrée, que les tremblements de terre n'épargnent pas non plus. Smyrne est encore exposée à de terribles et fréquents incendies*

Dans cette ville, comme à Gonstantinople , il y a mélange de populations : Ottomans , Grecs , Arméniens , Juifs, les tribus des Bédouins et des Turcomans nomades , «errent aux environs de Smyrne : dans l'enceinte même , les Européens , Français , Italiens , Anglais , Maltais ont leur quartier séparé : là , plus qu'en aucun lieu du Levant peut-être , la colonie des Francs est unie , respectée , hospitalière : c'est elle qui la première y a introduit des coutumes sages et des lois de salubrité : elle a établi à ses frais des bateaux à vapeur , pour la rapidité de ses communications avec Constantinople.

Nous restâmes quinze jours à Smyrne ; je ne crois pas avoir passé d'instants plus délicieux et plus vite écoulés. M. Daguette qui fut sur le point de nous accompagner à Constantinople , changea d'idée et revint à Alexandrie. Alors nous nous remîmes en mer.

Je ne pus contenir ma joie à la vue du Bosphore (deux mots grecs qui signifient bœuf et passage) d'où d'un seul regard, j'embrassais l'Europe et l'Asie.

Notre vaisseau filait avec la rapidité d'une flèche , et les scènes les plus ravissantes , les plus variées se succédaient de même. Parmi les forteresses qui hérissent les deux rives, apparaissaient, s'entremêlaient les maisons plus ou moins isolées des pêcheurs , les champs de bruyères , les moissons ondojantes , les plantations de vignes et de mûriers , les villages perchés sur les hauteurs , couchés au fond des vallées , ou assis sur les côtes ; les jardins avec des murailles peintes , des kiosques , des lilas en fleurs , et des marronnier* d'inde, aux girandoles blanches. Je voyais, à travers le jeune feuillage des platanes , une forêt lointaine, et puis d'autres objets qui bleuissaient, ou dont la forme vaporeuse ne pouvait plus être saisie à l'horizon qui s'étendait toujours. Puis , je voyais des ports , où les navires attendaient un vent favorable pour Odessa ou Trébisonde ; et puis des montagnes plus rapprochées , dont l'eau baignait les pieds ; de nouvelles et riantes vallées

des massifs de pins , à la tète arrondie, des arbres de Judée» épars, avec leurs grappes de fleurs rouges; des cyprès dressait de tous cêtés leurs pyramides de sombre verdure. Pendant que de* voiles orientées en sens contraires , se croisaient entre ces deux rives où règne un luxe de végéta* tion , de constructions , qui rappelle les Mille et une nuits, les dauphins bondissaient sur l'onde peinte du plus bel azur ; les goélands se perchaient çà et là par bandes criardes ou nageaient en paix ; et au milieu de ce mouvement, de ce bruit , le plus harmonieux des oiseaux savait encore lancer quelques notes auxquelles nulle mélodie ne pourrait être comparée»

Le canal du Bosphore est défendu près de stm ouverture dans la mer Noire, par les deux châteaux de Fanar, ou Fanattr, d'Europe et d'Asie»

Ces deux forts, à quinze cents toises environ l'un de l'autre , sont loin de remplir le but qu'on s'est proposé en les construisant* Mais les deux autres plus modernes , nommés Poyras et Curib** che , dont le baron de Tott traça le plan , peuvent, par leur distance qui n'est que de cinq cents toises, et par leur position , à l'endroit où le canal com-

mence à perdre de sa largeur, foudroyer facilement les vaisseaux qui chercheraient à forcer le passage. Cependant malgré ses forts si redoutables , malgré ses mille batteries , Constantinople est mal défendue. Son port, dont la direction est de l'est-sud-est à l'ouest-nord-ouest, offre sur une longueur de quatre mille toises , et sur une largeur de trois cents , un mouillage tranquille et sûr. La profondeur de ses eaux, et la bonne tenue du fond qui est a rgiio -vaseux, permettent aux plus grands vaisseaux de ligne d'approcher des deux rives , au point de toucher les maisons avec leurs vergues. On n'y voit aucun encombrement , ni attérissement ; les eaux y gardent toujours la même profondeur.

\~ Constantin voulant bâtir une ville qui portât son nom , choisit une des plus belles positions de l'univers sur le détroit que je viens de décrire.

En cet endroit se trouvait une ville très-ancienne appelée Bysance. Constantin l'agrandit considérablement , y fit élever un grand nombre de beaux édifices, y donna son nom.

Après avoir été la capitale de tout l'empire romain, puis de celui d'Orient, elle finit, en 1453,

par tomber au pouvoir des Turcs , qui y établirent dès-lors le siège de leur empire : ils la nomment aujourd'hui Stamboul.

Mais cette analyse rapide ne peut suffire à l'histoire de Gonstantinople ; je reprends donc mon récit.

Gonstantinople 9 située à 41 degrés de latitude nord et à 29 degrés de longitude est de Paris, est placée à l'extrémité d'un contrefort qui fait partie d'une chaîne de hautes collines , laquelle , en longeant le littoral delà mer Noire, du Bosphore et de la Propontide, joint le mont Hémus au mont Rodolphe. Quelques ravins assez larges , creusés par les plaies , et dont le fond sert d'écoulement à de limpides fontaines, divisent la base inégale sur laquelle cette ville est bâtie, en sept parties de collines, et lui donnent, par là, une grande similitude physique avec l'ancienne Rome. Byzance, à la voix de Constantin , devint la métropole la plus célèbre de l'Europe. On reproche à ce prince cette métamorphose gigantesque , qui , en partageant les forces de l'empire , en hâta peut-être la chute. Bref, le vainqueur de Maxence , ce tyran qui périt aux portes de Rome , ayant reconnu les avan-

tages de la position de Byzance , et voulant habiter une ville toute chrétienne , y fixa sa résidence en 330.

Les collines sur lesquelles Constantinople est bâtie , les mosquées surmontées d'immenses coupoles , entourées de hauts minarets et dont les principales occupent les pointes les plus élevées de ce promontoire ; les maisons peintes de différentes couleurs et entremêlées de jardins, au-dessus desquels s'élèvent des cyprès et d'autres arbres toujours verts; la disposition de tous les édifices en amphithéâtre, la vue du port animé par la présence de navires de toutes grandeurs , et par des milliers de gondoles qui le traversent ; enfin la perspective gracieuse et pittoresque des campagnes , où brillent la plus active végétation , présentent le coup-d'œil le plus beau et le plus imposant qu'il y ait dans l'univers.

Mais, hélas , quand vous pénétrez dans la ville, la magie de ce panorama qu'on peut appeler féerique, se dissipe aussitôt. Le cœur se serre de douleur, en ne voyant que des rues sales , tortueuses ; des maisons de bois, de brique et même de boue.

L'âme s'indigne à ce spectacle de honte et de

barbarie ; on ne peut retenir ce cri de désespoir : « Vanité des vanités , tout n'est que vanité ! » Puisque je déplore la déchéance de l'empire grec , je dois nécessairement raconter l'horrible et lugubre catastrophe , où le croissant remplaça le signe glorieux de notre Rédemption.

En 1449» Constantin Dragosès s'assit sur l'ombre du trône des Césars. A mesure que la puissance des Turcs s'accroissait» les ressources de l'empire s'affaiblissaient dans la même proportion»

Enfin parut Mahomet II , nom fatal à l'empire grec et à tonte la chrétienté.

En 1453, ce héros barbare, dans toute l'impétuosité de la jeunesse» ardent pour la gloire, fit des préparatifs effrayants, et vint assiéger Constantinople, recueil d'Araurat II. L'armée de terre était de trois cent mille hommes environ ; celle de mer était montée sur un nombre prodigieux de galères et de navires.

Un grand cercle formé par les galères du cèté de la mer, et sur terre par les soldats turcs , en* ferma Constântinople de toutes parts : cette ville avait six lieues de circuit , une double muraille très-forte et des fossés profonds» La première at-

taque commença le 29 mai , vers trois heures du^ matin. Elle dura deux heures , et les fossés de la première enceinte , selon les désirs de Mahomet , étant presque tous comblés des corps de ses soldats les moins aguerris , il fît jouer son artillerie qui ébranla bientôt les remparts , en vomissant la mort sur ceux qui , de distance en distance, se présentaient pour les défendre. Dans le même instant des guerriers frais et courageux recommencèrent l'attaque par terre et par mer. Constantin , à la tête de quelque huit mille soldats latins seulement, carlesGrecs, craignant la réunion des deux églises, vociféraient dans les rues qu'ils préféraient le turban turc au chapeau d'un cardinal, fit des prodiges de valeur. Les Turcs furent même contraints, après deux heures d'un combat acharné , de plier malgré les cris et les menaces de Mahomet, Les janissaires accoururent alors. Ranimés par ce puissant secours , les fuyards revinrent à l'assaut et gagnèrent enfin le haut des tours et des murailles. Constantin combattait encore sur les cadavres de ceux qui ne l'avaient point trahi, quand un Turc lui porta un coup au visage ; ce fut le signal de sa mort et de la ruine de son empire. La ville ne résista plus

et fat livrée au pillage. Quarante mille chrétiens furent massacrés et plus de soixante mille restèrent prisonniers. Après le pillage, la soldatesque voulait incendier Constantinople ; mais Mahomet, qui brûlait d'en faire le siège de son empire , s'y opposa. Il rappela donc une partie de la population, accordant de grands privilèges et la liberté de conscience à ceux qui voudraient s'y fixer. Ayant appris que le siège patriarcal était vacant , il assembla quelques évêques des environs, les ecclésiastiques restés dans la ville et les principaux bourgeois , qui élurent le célèbre sénateur Georges Scolarius qu'on regardait comme le Grec le plus instruit de son siècle. Il avait assisté au concile de Florence, et s'était hautement déclaré en faveur de l'union des deux églises. Comme c'était la coutume que l'empereur installât le nouveau patriarche , Mahomet voulut observer les mêmes cérémonies. Le patriarche fut conduit par les électeurs dans la grande salle du palais impérial. Le sultan, instruit de son arrivée, sortit de sa chambre, magnifiquement vêtu, et alla se placer sur une estrade couverte d'un grand tapis de pourpre. Il reçut le prélat avec respect , et lui mettant entre les mains

le bAton pastoral , il prononça à hante voix ces paroles : « La très-sainte Trinité qui m'a donné l'empire , tous fait, par l'autorité que j'en ai reçue, archevêque de Constantinople. » Ensuite, il le conduisit lui-même jusqu'à la porte du palais, et le fit monter sur un cheval richement caparaçonné.

Tous les visirs et tous les pachas eurent ordre de l'accompagner, ce qu'ils firent, en allant à pied, à travers toute la ville, jusqu'au temple des Douze Apôtres, qui remplaçait Sainte-Sophie , comme église patriarcale. Le sultan avait Tait de l'ancienne métropolitaine sa principale mosquée. Quelques temps après , le patriarche obtint la permission d'officier dans l'église de Notre-Dame , appelée Pammachariste , où il reçut la visite du sultan.

Les successeurs de Mahomet furent moins tolérants, et, sous leur joug de fer les Grecs perdirent tous leurs droits, et virent leur religion traitée avec mépris par leurs stupides et cruels oppresseurs. >

Lors de la prise de Constantinople , l'Italie et l'Allemagne étaient divisées; Gênes et Venise ne firent aucun effort important; l'Angleterre était dé* chirée par les guerres des deux Roses ; la patrie des preux chevaliers qui avaient autrefois conquis l'em*

pire d'Orient, la France Tenait de chasser les Anglais et se reposait des maux de l'invasion. Aussi la voix de Constantin Dragosès ne retentitelle que faiblement dans l'Europe qui assista , pour ainsi dire fascinée par la grandeur même du périt, et sans s'émouvoir, à ce triomphe sanglant de la puissance musulmane , si menaçante pour le christianisme et la civilisation.

Ainsi s'effaça de l'Europe cette dernière trace de l'ancienne grandeur romaine.

Stamboul renferme quatorze mosquées impériales , deux cents mosquées ordinaires , plus de cinq cents fontaines, et environ cent mille maisons. Les grandes mosquées ont été construites sur le modèle de l'église de Sainte-Sophie laquelle est imposante par sa masse , admirable par la grandeur de ses coupoles. Les petites mosquées ne sont distinguées des maisons particulières , que parleur contiguïté à un minaret du haut duquel les Nezzins appellent les musulmans à la prière. Toutes les maisons sont faites d'une légère charpente , dont les espaces entre les poteaux et les traverses , sont généralement remplis de terre. 9i elles échappent à l'action fréquente des incen-

dies , elles tombent au bout de trente ans d'existence. Il n'est pas surprenant que les sinistres soient si multipliés à Gonstantinople , quand pendant l'hiver , il y a continuellement du feu sur des planchers de bois, à une faible distance des sophas, des nattes et des tapis : la moindre négligence peut y mettre le feu. Lorsque un incendie se manifeste, tous les habitants en sont bientôt prévenus ; la garde parcourant les rues de la ville, crie de minute en minute : « II y a le feu ; » tandis que deux énormes tambours placés , l'un sur la tour de Galate , l'autre sur une tour très-élevée , qui se trouve au centre de Stamboul , avertissent l'indolente cité du malheur qui la menace. Les dommages causés par les flammes sont bientôt réparés. On remet sur pied une nouvelle maison aussi fragile que la première, et qu'au bout de quelques jours le Turc revient habiter avec son imperturbable indifférence .

Le faubourg de Péra , où nous trouvâmes facilement un logement , est généralement bien construit ; c'est le quartier des Francs , ou étrangers, et des ambassadeurs. Ces derniers ont pour palais des habitations qui, en Europe, ne seraient que

des maisons bourgeoises. J'ai visité en détail , et avec le plus vif intérêt, tous les monuments que la barbarie ottomane a conservés à l'intérieur et au dehors de la ville ; pour la plupart, ce ne sont que des ruines ; plusieurs aqueducs seuls sont intacts , et portent encore l'admirable empreinte de la grandeur romaine. On peut dire en général , que l'ancienne Constantinople a disparu tout entière. J'aurais bien désiré visiter l'intérieur de Sainte-Sophie; mais les chrétiens en sont exclus.

L'Européen jouit à Stamboul d'une liberté qui s'accroît de jour en jour. Le Turc a compris la puissance des autres nations et la redoute; aussi n'a-t-il garde d'insulter les étrangers comme autrefois.

Souvent j'ai parcouru avec non moins de sécurité qu'en France , les rues de Constantinople , ainsi que les bazars et les marchés qui portent le nom de Bésestins. Ce sont d'immenses corridors assez étroits , mal éclairés , dont les murailles bâties en pierre, et surmontées de voûtes, mettent les marchandises à l'abri des ravages du feu. Les marchands y sont séparés par nation et par profession. Les Turcs et les Arméniens y surfont rarement; mais l'acheteur doit être en garde contre

— 1S — le» Grecs astucieux auxquels il faut offrir, ainsi qu'au! Jwfe , à peine la moitié do prix demandé.

Je ne puis exprimer le plaisir que j'éprouvais sous ces voûtes cintrées et se croisant dans tous les sens , avec des ouvertures haut-percées qui éclairent deux rangées de boutiques de tapis , d'étoffes , de parfums , de joaillerie , où la population chaque jour se presse et s'agite confusément.

Je me plaisais surtout à étudier les traits, le» attitudes des divers personnages que j'apercevais dans les bazars. D'abord, le Turc-Ottoman, avec sa face longue et large , son front qui se déroule comme une zone unie au-dessous du turban : il a les yeux grands, le nez recourbé et plein, les mâchoires carrées, la barbe fournie, lisse et noire ; une tête énorme reposant sur un cou fort et gros : sa physionomie est pleine d'orgueil débonnaire , de force qui dort confiante en elle-même ; son langage est harmonieux, inaccentué etgrave. Puis, le Turc-Tartare diffère du premier par un teint plus jaune, par une tête courte, où, sous un front bas s'enfoncent de petits yeux noirs ; par un nez pincé au bout, et renflé par les narines, sorte d'ébauche de figure humaine, aux lèvres tristes,

au poil rade et rare. À cAté , le Grec v avec ion net droit qui , quelquefois se continue selon le modèle antique , avec la ligne du front , et le plus souvent forme avec cette ligne un angle obtus , d'où résulte un air d'audace et de finesse que la vivacité de l'œil rend tout à fait remarquable. Écoutez ses paroles , suivez ses gestes : quelle volubilité! que son corps est vigoureux et svelte! Ici , l'Arménien , haut de taille , blanc et coloré de face, au front peu élevé et ras, aux yeux grands et noirs à fleur de tête, au nez long et recourbé; ressemblant par le haut de la figure au Turcottoman , par le bas plus effilé , au Persan» Là, enfin , le Juif, avec ce front haut et fuyant qui donne à sa coiffure une inclinaison en arrière, avec ces yeux noirs, ce nez allongé , ces lèvres minces, et cette barbe entière.

Je m'arrête , car je ne puis parler aussi longuement de l'Albanais, moitié ôrec, moitié Slave; ainsi que du Kourde aux formes athlétiques , à la face régulièrement dessinée , mais dont l'expression est encore sauvage ; je passe également sous silence le Persan et les autres populations orientales qui affluent à Constantinople.

Cette ville a maintenant une physionomie qui excite l'intérêt et la tristesse tout à la fois. Ce peuple aveugle dans son fanatisme est ennemi de tout ce qui s'éloigne de ses préjugés. Cependant depuis plusieurs années , de grandes réformes ont eu lieu ; mais avant que la fatale influence de Mahomet ait disparu complètement , il faudra longtemps gémir sur la ville de Constantin, sur cette ancienne métropole du monde.

Le Turc veut jouir seul de ce qu'il possède; le contact d'un étranger le gêne et le met en fureur. Dans les fêtes religieuses et publiques , il faut que le Juif, le Grec se tiennent à l'écart. Il vous interdit ses mosquées ; même autrefois vous ne pouviez circuler librement dans ses rues sales et malsaines.

On nous avait beaucoup parlé des enterrements turcs ; mais l'étranger ne pouvant y assister , nous n'en vîmes aucun , à notre grand regret.

Je suis donc forcé d'emprunter à un voyageur la description qui suit :

« J'étais assis dans un kiosk ou pavillon , construit au bout d'un jardin , d'où Ton découvre le port de Constantinople et le plus merveilleux pa-

norama du monde. Sous ce kiosk, à côté du grand chemin , est le cimetière d'un capitaine de vaisseau : je pouvais donc, en soulevant un peu l'auvent qui sert de fenêtre , plonger impunément mes regards sur l'enceinte funèbre.

)> On ne se mêle point aux convois, non-seulement par crainte de la contagion , mais encore parce que les dévots musulmans ne souffriraient pas que la présence d'un étranger vînt troubler et profaner la cérémonie. Ainsi tous les récits des voyageurs ne sont pas exacts ; le hasard seul m'a rendu témoin de ce que je rapporte.

» Je vis d'abord , à dix heures du matin , le fossoyeur à l'ouvrage ; les esclaves et les femmes de la maison étaient assises dans le cimetière ; plusieurs autres femmes arrivèrent, et toutes alors se mirent à pleurer. Après ce prélude , elles embrassèrent, les unes après les autres, une de ces colonnes qu'on élève sur les tombeaux , en disant d'un ton lamentable : Ogloum, 6 gloum, sama mwsaphir gueldi!

» mon fils, mon fils, voici un étranger , un hôte qui vient te voir ! »

d A ces mots les pleurs et les sanglots redou-

blèrent ; mais cette douleur bruyante cessa presque aussitôt.

» Toutes les femmes s'assirent , et une conversation , sur un ton ordinaire, commença.

» A midi, j'entendis un bruit sourd et des cris lugubres ; le triste cortège arrivait: Un Turc , portant sur sa tète une petite caisse , précédait la bière qui était placée sur les épaules de quatre autres musulmans : ensuite venaient le père et les amis du mort. Les hurlements cessèrent à l'entrée du cimetière, où l'on se battait, et voici pourquoi. L'homme qui portait la caisse t'ouvrit , et comme elle était remplie de livres del'Àlcoran , une foule de Turcs, jeunes et vieux, se disputaient pour en avoir. Les vainqueurs se rangèrent en cercle autour de l'iman. Alors tous à la fois commencèrent à réciter des prières , à peu près comme les écoliers récitent leurs leçons. On donna dix paras , environ quinze sous de notre monnaie , à chaque lecteur. C'était donc pour une aussi faible somme que ces pieux assistants s'étaient prodigué tant de

» La bière était posée en face de la fosse, à laquelle on travaillait toujours , en faisant brûler des

parfums. Après la lecture de l'Àlcorap , des prières arabes furent entonnées par l'iman. Tous les Turcs étaieatdebout, et rendaient Amin k chaque verset, en tenant les mains élevées devant la tombe.

» Les oraisons finies, on apporta une grande caisse , longue de six pieds sur trois de large, et dont les planches étaient fort épaisses.

» Le cercueil dans lequel on met le cadavre est ordinairement de cyprès.

» Les cimetières des Turcs sont presque tous plantés de ces arbres , qui sont en grande vénération parmi les sectateurs de Mahomet.

» Cette caisse dont je viens de parler , ayant été descendue dans la fosse , on y mit le cercueil, qui fut recouvert avec d'autres. morceaux de bois* Ensuite , chaque Turc prenant utte pelle , jeta * selon l'usage, un peu de terre sur la dépouille mortelle de celui qui venait de payer le tribut commun à toute l'humanité, sans distinction de rang , d'âge ou de religion.

Du tréf as subissant llhèvitable loi ,

Le dernier des humains devient l'égal d'utt roi.

» Avant d'inhumçr le cadavre , on le porte à là

mosquée. Après avoir récité le Fatka (prière qui a quelque rapport avec le Pater), Piman demande aux assistants quel témoignage ils ont à rendre de la vie et des mœurs du défunt : chacun, prenant la parole à son tour, énumère les bonnes actions de celui-ci , qu'elles soient ou non venues à sa connaissance. Les panégyristes musulmans ne se piquent pas d'une scrupuleuse exactitude.

» Le cadavre est ensuite lavé et soigneusement empaqueté comme une momie : on dépose dans le cercueil quelques drogues et des aromates , enfin , le tout est porté au lieu delà sépulture. Avant de descendre le corps dans la fosse , l'iman , par ces paroles, impose silence aux assistants, qui se lamentent de plus belle :

» — Suspendez , pour un instant , vos regrets , et laissez-moi instruire ce musulman de ce qu'il doit faire quand il sera arrivé dans l'autre monde.

» Alors, s'approchant de l'oreille du mort, il lui apprend ce qu'il doit répondre à l'esprit malin, qui ne manquera pas de l'interroger sur sa religion.

» L'instruction finie , il répète le Fatka ; les assistants mêlent leurs voix à la sienne ; après , le cercueil est descendu dans la fosse. Quand on a

jeté par trois fois de la ferre sur le tombeau, comme le pratiquaient les Romains , chacun se retire.

» L'imàn reste seul ; il s'approche de la fosse, se baisse , prête l'oreille , écoute pour entendre si le défunt se débat lorsque l'ange de la mort vient le prendre ; ensuite il lui dit les derniers adieux.

» Pour être bien payé , le fourbe ne manque pas d'aller donner à la famille éplorée les meilleures nouvelles du mort.

» On met sur le tombeau deux petites colonnes en marbre ou en pierre > assez bien travaillées , l'une à la tète , l'autre aux pieds : la première , si c'est un homme , est ornée d'un turban , avec une courte inscription ; la seconde est tout unie.

» On voit, autour de Stamboul, des champs hérissés de ces pierres ; elles suffiraient pour former à cette grande ville une enceinte continue ; c'est ce qui fait dire que les morts occupent autant de terrain que les vivants.

» Ce qui me frappa le plus, pendant la cérémonie que j'ai décrite plus haut , ce fut la contenance du père , vieillard respectable , dont le visage portait l'empreinte d'une douleur mâle , sans aucune

de ces démonstrations factices , d'apparat même ^ qui donnent Ordinairement si belle matière aux inutiles remontrances et aux Iteux communs des consolateurs , plus empressés que sincères.

» Les Tiircs , en général , sont calmes dans la douleur , tandfe que les luife éclatent êh un aveu*gle désespoir. »

Pendant notre séjour à Constantînople , il nous a été facile d'observer que la population était inquiète : les affaires d'Orieht occupaient beaucoup les vieillards ; et dans les cafés , qui sont de date récetite , l'indolent musulman se réveillait à la lecture du journal ; Car, malgté-l'invraisémblattce, il y a un journal à Stamboul.

La diplomatie était en mouvement ; le grahtl conseil d'Etat, sans cesse assemblé , n'empêchait pas le divan où conseil public de se réunir commte d'ordinaire , dans tine salle carrée qui , à des jours désignés, est ouverte indistinctement à tous ceux qui ont quelque grâce à demander. Ces réunions ont lieu quatre fois la semaine , sans même en excepter le vendredi, jour de fête chez les Turcs : cette innovation n'est pas une des moirfs surpre* nantes du sUltau Mahmotid.

Le grand-visir a ses chambres particulières oi 5e rassemblent les cadilesniers, ou chefs des cadis; les tefterdars , ou trésoriers ; le greffier , appelé rakcbitap; les nisangis, qui ficellent les expéditions ; enfin les secrétaires.

Le chiaoux-iachi, ou chef des huissiers, se tienfe toujours près de la porte, pour faire exécuter les ordres qui lui parviennent.

Des visirs inférieurs se tiennent sur un banc,' près de cette porte, et peuvent donner leur avis , mais sans avoir voix délibérative. Il n'y a point de sièges pour ceux qai présentent des requêtes. Les greffiers écrivent assis par terre. Les visirs ne peuvent parler que quand le grand-visir leur de~ mande leur avis. Un usage invariable est de n'admettre aucun avocat. Lorsque le sultan juge à propos d'assister au divan , il se tient derrière une fenêtre grillée , au-dessus de la tête du grand-visir , de sorte que toute rassemblée ignore sa pré- •sence. Le divan finit à midi, heure où Ton sertie dîner. Jadis ce repas se composait de riz et de mouton; et, à l'exception du grand-visir, à qui Ton présentait du sorbet, toutes les autres personnes ne buvaient que de l'eau. Aujourd'hui, ce*

dîner est plein de luxe et de somptuosité. Quand il est terminé , on s'occupe de nouveau de l'expédition des affaires, s'il y a lieu. On rend compte .au sultan , le mardi et le dimanche, des décisions du conseil. Quoique le grand-visir soit la seconde personne de l'empire, il ne parle à son souverain qu'avec les démonstrations de la plus grande humilité. Il porte dans une bourse les placets; et, pendant qu'il les présente au sultan, les autres officiers se tiennent debout , en silence et les mains jointes.

Constantinople , écrit le colonel Juchereau , située vis-à-vis de l'extrémité méridionale du Bosphore, dont l'encaissement, entre deux chaînes de collines parallèles, force l'air à suivre le mouvement rapide des eaux , jouit du double avantage d'avoir son atmosphère sans cesse renouvelée , rafraîchie , et de voir emporter tous les dépôts des égoûts et des eaux pluviales par les courants qui se précipitent du port dans la mer de Marmara. Aucun terrain marécageux n'existe auprès de cette -ville; sa température , fort douce, n'offre jamais un froid de 4 à 5 ° au-dessous de , du thermomètre de Réaumur, ni une chaleur de plus de 26 ° :

les variations météorologiques qu'elle éprouve dans le cours de Tannée, sont à peu près de soixante-quatre jours pluvieux, cinq neigeux, cinq brumeux, vingt couverts, trente-six variables, quinze orageux et deux cent vingt parfaitement sereins.

Les vents du nord et du sud , dont le cours est déterminé par le gisement des côtes et parla position des mers , se succèdent alternativement. Celui du nord , qui est produit par la dilatation de l'air , plus grande , pendant Tété , sur la mer de l'Archipel que sur la mer Noire , souille presque constamment , depuis le mois d'avril , jusqu'àla fia de septembre. Le vent du sud qui succède , pour peu de jours , à celui du nord , ne parait que lorsque les vapeurs accumulées sur les îles de l'Archipel y ont condensé l'air et diminué la chaletir de la température ; c'est pour cette raison qu'il est souvent humide et quelquefois orageux.

Ce n'est que dans l'hiver , lorsque toutes les hautes montagnes de la Turquie européenne sont couvertes de neige , qu'on voit souffler les vents d'est, d'ouest et de nord-ouest. Ceux-ci sont toujours très froids.

Avec de tefeavantages météorologiques , Constantinople devrait ignorer l'existence de la peste, qui , toujours plus active dans les- temps lourds et humides , doit probablement sa première origine et son renouvellement, comme beaucoup d'observations le prouvent, aux lieux cbaudset marécageux des environs de Damiette, dans la Basse- Egypte, d où ce fléau , moins funeste que ta fièvre j#une, puisqu'on peut facilement le contenir et l'éviter , se répand dans toutes les parties de l'empire ottoman.

Le gouvernement turc a bien tenté quelques réforme* ; mais il les a maintenues avec trop d» mollesse ; aussi peit-on affirmer que les musul-* . mans conserveront encore longtemps les germes de cette maladie destructive, surnommée ayec raison le vautour d'Orient.

Le premier mouvement des hommes frappés des approches de ce fléau terrible, a été de purifier Tair par les parfums : c'est ce qu'on fait encore partout, et de là, sans doute, vient l'usage établi chez les Orientaux, de brûler en tout temps des parfums agréables, dans l'appartement où Ton reçoit»

~9t~ Copeodant,Bi^^éceswa^4e^mo4ettrs, ]jk contagion fait touJQUrsd^ffrem ravagea <kns feLe? aftt , et surtout à StantfHMiI » où les commu* râatkfcn* ne sont jamais interrompues. Lca Tujica croyant an fatalisme , et que rien ne pent cfawgei) rarr^t du destin , testent auprès de leurs, parenty malades. Les étrangers seuls , alors qu'ils sont aU teint* de 1q contagion mortelle, m'ont point de compatriotes , d'amis pour les soigner» Ils sont abandonnés, et nul n accompagne leur cercueil» Les musulmans; an contraire, prodiguent les ptu* tendres soins aux membre* (te leur* famiBfs, et s'acquittent d'un détour, qu'ils regardent comme religieux, en les suivant, après les avoir enseveh, jusqu'au champ de repos. Quoique les Turc* accoutumés à voir venir souvent ce fléau , ne prennent pas les mêmes précautions que nous pour s'en garantir ; quoique le commerce n'en souffre point ; quoique la peste enfin la plus violente n'empêche , ni une assemblée d'usage , ni une audience pubKque, les Turcs, dis^je, et même les Grecs n'en parlent pas avec moins de frayeur que les anciens qui l'appelaient h maladie des tnatadies.

À Constantinople, lorsque la peste fait des progrès rapides, et qu'on voit sortir, chaque jour, par la porte d'Andrinople, plus de mille cadavres qui sont conduits au cimetière des Turcs , on fait des prières publiques. Ce sont des enfants et des jeunes gens qui vont en procession , à la place appelée VOcmeïdan (Champ des flèches), et qui implorent la miséricorde du ciel. La peste qu'on redoute le plus à Constantinople , à Smyrne , et dans tout le Levant, est celle qui vient d'Egypte ; en ce dernier pays , on redoute davantage celle qui vient de Syrie.

C'est assez séjourner à Stamboul ; il est temps de quitter cette ville que la nature a tant favorisée, et qu'un peuple incorrigible habite à la honte de l'Europe civilisée.

Que j'éprouvai un vif regret de n'avoir point parcouru la Syrie! Revenir en Europe sans avoir vu Alep, cette ancienne Berœa, qui est bâtie sur huit monticules ; le tombeau de Zacharie ; le fort qui fut , dit-on , construit par Joab , officier de David , et le château par Abraham !

Avec quel plaisir j'aurais remonté la rivière d'Oronte, pour me rendre à Damas, située dans

une plaine fertile au pied du mont Liban , dont parle souvent l'Ecriture-Sainte! On prétend que cette ville doit sa fondation au père des croyants, et même que c'est de là qu'il envoya son esclave Eliézer chercher une femme à son fils Isaac.

On voit à Damas une mosquée couverte en plomb , et dont la flèche est dorée.

Les musulmans prétendent que Jésus-Christ doit descendre dans cette mosquée > et Mahomet paraître à Jérusalem : c'est pour cette raison qu'elle a été dédiée à saint Jean.

On voit encore dans cette ville le tombeau d' Ananie, maître de saint Paul* La maison de cet apôtre subsiste également ; elle etft petite et renferme deux cellules qui se touchent : dans Tune est un autel à l'usage des chrétiens jacobiteâ ; l'autre est réservée aut musulmans.

C'est près de Damas que retentirent ces mots prononcés par une voix céleste: Saul! Sanll pourquoi me persécutes-tu ? •

Aux environs de cette ville est un champ , où les Turcs prétendent que le premier homme fut créé. Us montrent aussi un monticule , en assurant que c'est là oùCaïn tua son frère Abel.

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