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CHAPITRE SIXIÈME

CON ST AN TIME

G 0 NST ANTINE

on horreur de la mer m’avait fait espérer que je ne m’embarquerais plus sur l’élément perfide, sauf pour revenir en Europe : je me proposais donc de me rendre à Con-

stantine soit par les montagnes au delà du fort Napoléon, soit par Aumale et en prenant la diligence à Sétif. Mais l’insurrection couvait déjà; plusieurs escarmouches avaient eu lieu à Sétif et dans les environs; notre excellent ami, l’amiral du Port, avait reçu des nouvelles si peu rassurantes de l’état du pays et des dangers que couraient les voyageurs sur ces routes peu fréquentées, que je n’osai pas exposer Mary au risque de tomber entre les mains des Kabyles. Je retins donc des places (bien à contre cœur) sur le Hermès , dont le capitaine, officier très distingué, était grand ami de l’amiral Fabre la Mam elle. Je n’appris que trop tard, bêlas! que ce bâtiment était surnommé le Grand-Rouleur parmi les steamers de cabotage des Messageries impériales, et il méritait bien cette dénomination, car il canardait même par un calme plat.

Pas plus tôt embarquée, je retrouvai ma mauvaise chance. J/amiral nous avait aimablement conduites dans sa belle chaloupe, et le télégraphe de l’amirauté avait donné depuis longtemps le signal du départ, que nous étions encore ballottés dans la rade. Enfin le capitaine vint m’avertir que, vu le mauvais temps, il lui serait impossible de sortir du port ce jour-là : il nous conseillait donc de retourner sur la terre, ferme; ce que nous fîmes d’assez mauvaise grâce, et ce lut pour trouver notre charmant appartement déjà pris par une famille nouvellement arrivée. Nous nous réfugiâmes au restaurant avec nos bagages, et nous y déjeunâmes tristement, trop maussades pour retourner chez les amis dont nous venions de prendre congé, et maudissant la mer plus que jamais de tout notre cœur. Je me consolai en assistant à une réunion

CONSTANTINE

des « mères chrétiennes » dans l’église des jésuites, où un père très éloquent leur prêchait une retraite. Vers le soir nous nous rembarquâmes par une mer fort mauvaise, et cette lois nous pûmes lever l’ancre à quatre heures du matin. Je fais grâce à mes lecteurs du récit de nos souffrances dans cette prison flottante, et cela pendant plusieurs jours. Tout le monde avait le mal de mer; et même quand la tempête s’apaisa, la houle ne lit qu’augmenter notre malaise. Un vent contraire fut cause que nous n’arrivâmes à Dellys que le dimanche, â onze heures du matin.

Pendant que le Grand- Bout eur faisait un chargement, je descendis en toute hâte pour aller à la messe. Les sœurs de la Doctrine chrétienne ont un fort bel établissement dans cette ville, et y sont aimées de tout le monde. Dellys est une ville très animée, construite sur l’emplacement d’une cité romaine. On cultive, dans les jardins suspendus et les vignobles qui la dominent, une qualité de raisin blanc très estimée en Algérie. Sur une éminence s’élève la belle « koubba » de quelque musulman mort en odeur de sainteté. On nous parla aussi des anciens réservoirs romains comme d’une chose remarquable; mais le temps nous manqua pour aller les visiter.

Nous fîmes ensuite escale â Bougie, belle ville antique, assise au bord du golfe du même nom et à l’ombre du mont Gouraïa, qui s’élève à plus de 2,000 pieds au-dessus du niveau de la mer. A l’est s’avance le cap Carbon, masse énorme de rochers rougeâtres, dont l’un, semblable à un pain de sucre gigantesque, que l’on dirait détaché du promontoire et creusé par les vagues, forme une voûte naturelle, sous laquelle les pêcheurs abritent leurs embarca-

tions. La tradition rapporte que ce fut dans cette caverne que le célèbre Raymond Lulle se cacha lorsqu’il vint en

Ancien village abandonné

Afrique au treizième siècle, pour travailler à la conversion des mahométans l. 11 avait eu du succès à Roue et le

1. Raymond Lulle estpeut-êlre la figure la plus extraordinaire qu’ait produite le treizième siècle. Il naquit à Raima, en 1255, d’une famille noble, et fut élevé à la cour de Jacques l"r d’Aragon, où il se signala par les désordres de sa vie. Après un pèlerinage à Saint-Jacques de Coinpostelle, il se convertit,

C0NSTANT1NE.

long de la côte : son air vénérable et son ardeur lui avaient valu le respect des habitants; mais lorsqu’il arriva à Bougie, les musulmans s’élevèrent contre lui et le lapidèrent. Raymond bulle, meurtri et tout couvert de blessures, -se traîna dans cette grotte pour y chercher un refuge. Il y fut découvert par des marins génois, qui le prirent à bord; mais il ne survécut pas longtemps à ses blessures : en arrivant devant l’ile de Majorque, sa patrie, il expira sur le pont du vaisseau génois.

Tout près de la jetée.

Tout près de la jetée se voient les ruines d’un fort bâti jadis par les Sarrasins. Nous fûmes enchantées de pouvoir enfin descendre à terre, afin de nous promener. Au haut d’une rue très raide, nous trouvâmes des Arabes assis en silence à l’ombre d’un palmier magnifique. En montant,

quitta sa femme et ses enfants après avoir pourvu à leurs besoins, et prit l’habit de Saint-François. Dès lors il s’adonna avec ardeur à l’étude de la théologie et de la philosophie, et consacra sa vie à travailler à la conversion des musulmans. 11 fut martyrisé en 1315. Son corps fut enseveli dans la cathédrale de Palma, où ses compatriotes le vénèrent comme un saint.

(Note du traducteur .)

i.’ai.gérte contemporaine.

montant toujours plus loin que l’église, nous arrivâmes à l’antique Kasbah construite par Pierre de Navarre \ en 1509. Bien que les tours de cette superbe forteresse aient beaucoup souffert dans les nombreux sièges qu’elle a subis, c’est encore aujourd’hui un édifice majestueux, d’où l'on jouitd’un coup d’œil splendide sur la ville et le golfe. Derrière la Kasbah et. jusqu’au pied des montagnes s’étend une forêt considérable, où l’on peut faire de charmantes promenades à pied ou à cheval. Malheureusement, le jour qui déclinait rapidement nous empêcha de pousser plus loin notre voyage de découverte.

Bougie fut fondée par l’empereur Auguste, trente-trois ans avant j.-C. Huit ans après, il donna cette province à Juba II, roi de Mauritanie, en échange de certains États

1. Pierre Navarre, ou de Navarre, fut le premier capitaine de son siècle pour la guerre des sièges et des fortifications. Sa vie n’est qu’un tissu d’aventures extraordinaires. Il se distingua d’abord dans la guerre de Grenade par les Espagnols. Gonzalve de Cordoue l’envoya ensuite à la conquête de Naples; puis il lut placé à la tète de l’expédition du cardinal Ximenès contre les Maures d’Afrique. Pierre fut vainqueur à Oran, Bougie et Tripoli. 11 combattit en Italie, fut fait prisonnier à la bataille de Ravenne (1512), et passa deux ans captif en France. Indigné de ce que son roi, Ferdinand le Catholique, refusait de payer sa rançon, il offrit ses services à François Ier, se distingua à Marignan, fut de nouveau fait prisonnier au siège de Gênes, et rendu à la liberté par le traité de Madrid. Il prit encore part à d’autres expéditions guerrières, et mourut à Naples en 1528.

Voir la Biographie universelle de Michaüd. (Note du traducteur.)

CONSTANTINE

qu’il avait incorporés à l’empire romain. De nombreuses inscriptions confirment ce fait. Bougie tomba ensuite en¬

tre les mains des Vandales, qui en firent leur capitale jusqu’à la prise de Carthage. Son nom ancien était Saldæ. C’était aussi le siège d’un évêché. En 484, un de ses évêques les plus célèbres assista au concile de Carthage cou-

voqué par Hunéric. Saldæ passa ensuite sous la domination de souverains mahométans, et fut enfin conquise par les Espagnols, qui en firent un grand entrepôt de commerce pour le blé, la laine, le cuir, surtout la cire, d’où lui est venu son nom actuel de Bougie.

En remontant sur le Hermès , nous nous trouvâmes en compagnie de cent cinquante Arabes, qui se pelotonnèrent sur le pont de toutes les façons possibles : car on 11e pouvait se tenir debout, tant la houle était violente.

Le Grand-Rouleur prit une autre cargaison à Djidjelli. Cette ville, bâtie sur une presqu’île de rochers reliée par un isthme étroit à la terre ferme, a passé par les mêmes vicissitudes historiques que Bougie, sa voisine. Ses olives sont très renommées : leur supériorité tient probablement à ce que les oliviers de Djidjelli sont greffés avec plus de soin que dans tout le reste de l’Algérie. Ici l’on embarqua un corps de deux cents soldats à destination de Collo. Ils nous donnèrent des détails très inquiétants du soulèvement général des Kabyles de Sétif, et paraissaient croire qu’ils auraient bientôt force besogne, prédiction qui ne tarda pas à se réaliser. L’intendant d’un

CONSTANT INE

riche colon français, qui se rendait à Constantine pour acheter du bétail, me confirma dans l’opinion que je m’étais formée touchant les difficultés de la question ouvrière ; et cet homme, qui était fort intelligent, me dit qu’il

La côte présente un aspect pittoresque.

fondait ses espérances sur les émigrations alsaciennes, plutôt que sur des émigrés anglais ou d’autres nationalités. Ainsi que tous ceux avec lesquels je m’étais déjà entretenue sur ce sujet, il ne cessait de répéter : « Il ne nous manque que des bras. »

Nous eûmes la déception de ne pouvoir débarquer à Collo, comme nous l’avions espéré, parce que la mer était trop mauvaise. La côte présente un aspect pittoresque, avec de belles montagnes sur l’arrièreplan, dont l’une est richement boisée et de forme conique. On remarque aussi un rocher rougeâtre perpendiculaire, arrondi au sommet, d’une hauteur de 180 pieds,

complètement isolé, semblable à un îlot. 11 était couvert d’une variété infinie d’oiseaux de mer, perchés par centaines sur les saillies et nichés dans tous les creux du rocher. Cet endroit me rappela l’île de Handa, sur les côtes du Sutherlandshire1, où j’avais souvent contemplé des myriades de ces oiseaux, qui ont creusé toute la surface des falaises aussi régulièrement que les cellules d’un rayoy de miel, afin d’v faire leurs nids. Plusieurs autres îles rocheuses bordent cette plage jusqu’au phare de Stora, où nous quittâmes avec bonheur le Grand-Bouleur , pour débarquer dans un petit bateau par une pluie battante. Nos bagages devaient nous suivre à Philippeville. A Stora, nous louâmes une petite voiture pour nous rendre à ce port, à deux lieues de distance environ. La route qui y conduit est charmante : on a la mer d’un côté, et de l’autre des ravins et des montagnes boisées.

Bijou de Conslantine

Notre arrivée à Philippeville se fit sous de tristes auspices : tous les hôtels étaient au grand complet. Enfin, l’obligeante hôtesse de l'Orient nous casa dans deux petites chambres au troisième, dont nous nous contentâmes pour

1. Province d’Écosse, bornée à l’est par la mer du Nord, renommée pour ses montagnes et ses forêts giboyeuses, ses lacs et ses fleuves, où l’on pêcbe d’excellents saumons. (Note du traducteur.)

CONSTANTINE

une nuit. Le gouvernement français a dépensé 1 500 000 francs pour créer un bon port à Philippeville, et il n’y a pas encore réussi, parce que les tempêtes de cette région sont presque aussi terribles que les cyclones des mers indiennes, et l’on a calculé que chaque année la mer engloutit dans des naufrages multipliés pour près de deux millions de francs.

Une Sœur de la Doctrine chrétienne.

Le seul établissement digne d’intérêt de la ville moderne est assurément celui des sœurs de la Doctrine chrétienne, qui est très considérable: elles sont vingt-sept religieuses pour instruire plus d’un millier d’enfants. Les rouges ne les ont point molestées, et se sont contentés de griffonner en gros caractères sur leurs portes : Liberté, Egalité, Fraternité. Du haut des remparts qui dominent la ville, on jouit d’un fort beau point de vue sur la baie et File de Srigina. Nous n’étions pas encore assez remises des suites de notre mauvaise traversée pour visiter le musée et les réservoirs romains, qui passent pour être fort remarquables. Philippeville, l’antique Rusicade, est honorablement mentionnée dans l’histoire ecclésiastique comme étant le siège d’un évêché important. Vérulus, un de ses évêques,

L’ALGÉKIE CONTEMPORAINE.

qui assista, en 260, au concile de Carthage, fut assassiné .par les schismatiques, et Faustinius, un siècle plus tard, confessa aussi la foi pour laquelle son prédécesseur avait répandu son sang; il contribua puissamment à la condamnation de l’hérésie des donatistes et à sa suppression dans l’Afrique septentrionale. On peut dire que toute l’histoire de l’Église d’Afrique n’est, qu’une longue suite de luttes et de sanglantes persécutions.

Dans l’après-midi, nous prîmes le train de Constantine, et nous y arrivâmes après un trajet de six heures. Nous eûmes le plaisir d’apprendre que nous venions de voyager sur la voie ferrée la plus dangereuse qu’il y ait au monde, laquelle enregistre des accidents presque journaliers. Ce chemin de fer, récemment construit, serpente en effet de la manière la plus excentrique au milieu des montagnes par une série de zigzags et de courbes effrayantes (on dirait une route carrossable tracée dans quelque gorge alpestre), jusqu’à ce qu’on arrive à la limite des neiges; puis on redescend par une pente très douce dans la vallée, et l’on aperçoit un riant village caché dans des vergers et des bosquets de palmiers, lequel est une station thermale très en vogue parmi les habitants de Constantine. On raconte qu’il n’est pas rare de rencontrer des lions dans cette partie du pays; mais il ne nous fut pas donné d’en apercevoir un seul.

Je n’ai jamais vu aucune ville dont le site soit aussi grandiose que celui de Constantine, et mon admiration ne faisait que croître de jour en jour : elle est bâtie sur un plateau élevé en forme de presqu’île, baignée de

CONSTANTINE

trois côtés par les eaux tumultueuses du Rummel, qui coule à 1000 pieds de profondeur et se déverse au midi par une série de cascades. Il n’y a qu’un seul endroit par

Prise de Constantinc par Lamoricière.

où la ville soit accessible : la nature a jeté un pont sur l’abime, hérissé de roches aiguës, à une hauteur qui vous donne le vertige. On traverse la rivière sur un pont appelé El-Kantra, qui relie la presqu’île à la terre ferme. 11 parait vraiment incroyable que les Français

aient pu s’emparer d’une place que l’art et la nature avaient rendue inexpugnable1.

Constantine, comme Alger, se partage en deux villes distinctes ; inutile d’ajouter que c’est le quartier arabe qui est le plus intéressant, et qu’il a un cachet tout particulier. Les rues sont fort étroites, avec des contreforts en saillie, qui s’élargissent et se touchent presque par le haut. La population indigène est d’environ 50 000 âmes. Constantine est en outre le grand entrepôt du commerce de tous les Arabes de l’intérieur du pays. Ainsi que dans la plupart des villes orientales, chaque corps de métier habite

1. On trouvera des détails tort intéressants sur la prise de Constantine dans le Journal d'un sous-officier du ç lénie , publié par le Magasin pittoresque, t. VI. Les Kabyles des environs de Bougie, dit-il, appelés à la guerre sainte, volèrent au secours de la ville assiégée, et les habitants de Constantine déployèrent un courage d'autant plus opiniâtre, qu’ils considéraient leur cité comme imprenable. Les vieillards, les femmes, les enfants, furent tous obligés de concourir à la défense de la place. Les assiégeants eurent en outre à lutter contre les éléments, qui semblaient s’être déchaînés contre eux : ils essuyèrent des tempêtes effroyables ainsi que des pluies diluviennes, et trouvèrent dans les tranchées « les boues de la Pologne et les frimas de la Russie». Enfin, le 15 octobre 1857, la première colonne d’assaut, commandée par Lamoricière, pénétrait par la brèche dans la ville et l’enlevait sans difficulté, aux cris de « Vive la France! »

11 nous est doux de contempler dans le héros de cette journée celui qui devait mettre plus tard sa vaillante épée au service de la plus noble des causes, celle de l’Église trahie et persécutée, et de saluer en lui le glorieux vaincu de Caslelfidardo, l’héroïque défenseur d’Ancône, le vaillant soldat du Christ et l'une des gloires militaires les plus pures de la France.

(Note du traducteur.)

CONSTANTIN K

un quartier à part: il y a celui des cordonniers, celui des corroyeurs (industrie principale de l’endroit), ceux des bijoutiers, des bouchers, des boulangers, etc., etc. Dans ces ruelles étroites et tortueuses, dans ces petites échoppes

Le général Lamoriciére.

obscures, sont entassés des trésors incalculables d’or et d’argent, de riches étoffes, des armes, des selles et des caparaçons de toute espèce. Ce n’est toutefois qu’après avoir avalé une tasse de café et tenu de longs préambules qu’on parvient à engager les marchands, accroupis non-

chalamment au milieu de leurs marchandises séduisantes, à se donner la peine de vous montrer et de vous vendre quelque chose : la vente de ces objets leur paraît chose tout à fait indifférente, et l’on est obligé de fouiller et de chercher soi-même ce dont on a besoin. Je ne saurais dire combien ces rues marchandes ( dont quelques-unes sont complètement couvertes, comme au Caire) m’attiraient et m’intéressaient : aussi ne manquai-je pas d’y retourner plus d’une fois avant notre départ.

Nous trouvâmes d’excellents appartements et la meilleure table d’hôte de toute l’Algérie à Y hôtel cTOrient, ce qui n’est pas peu dire dans un pays où elles son t toutes bonnes.

Nous allâmes d’abord visiter la cathédrale, anciennement la mosquée de Souk-en-Rezel, dont il reste des colonnes de marbre, des « azulejos », des arabesques, et la chaire ou « nimbar», admirablement sculptée. Le vénérable Mgr Las Casas venait de donner sa démission d’évêque de Constantine, pour cause de santé, et son successeur n’avait pointencore été nommé. L’infortuné prélat avait entrepris des œuvres considérables, comptant sur les promesses de l’empereur et de l’impératrice. Lorsque arriva la chute

CONSTANTIN E

de l’empire, toutes ses espérances furent anéanties. Des difficultés financières survinrent naturellement, qui déterminèrent une fièvre cérébrale. Les médecins appelés déclarèrent que la seule chance de salut qui restait à Mgr Las Casas, était de résigner ses fonctions épiscopales.

On nous avait donné des lettres d’introduction pour le préfet de Constantine, qui voulut fort aimablement nous conduire aux cascades, la plus belle excursion des environs. Ce fonctionnaire était né à Païenne, de sorte que nous eûmes le plaisir de nous entretenir avec lui de son beau pays de Sicile. Après avoir traversé la petite place encombrée de mulets et de chameaux, et passé par la porte Bab-el- Oued ou de la vallée, on arrive au grand marché indigène,

Marché indigène.

qui se tient dans un enclos en dehors de l’entrée principale de la ville, puisa un jardin public, que l’on a embelli de statues et de colonnes antiques, enlevées au musée. On tourne brusquement à droite pour descendre par un sentier escarpé, qui conduit à des moulins à farine et

à une source thermale située à l’ouverture de la gorge sauvage du Rummel. Au-dessous s’élève le rocher gigantesque de Sidi-Rached, qui forme la pointe septentrionale de la ville près de la Kasbah : c'est la roche tarpéienne de Constantine, du haut de laquelle les beys faisaient précipiter les criminels, et surtout leurs femmes, lorsqu’ils les soupçonnaient d’infidélité. Un sentier tortueux frayé sous ce rocher vous amène bientôt à une suite de magnifiques cascades, sur lesquelles la nature a jeté une arche de dimensions colossales, à une hauteur si prodigieu se, que l’œil se fatigue à la regarder seulement un instant. Les eaux du Rummel font ici trois chutes successives, puis disparaissent et se perdent sous la montagne, pour reparaître un peu plus loin. Heureusement pour nous, la rivière était presque à sec, de sorte que nous pûmes gravir le lit du torrent- et voir dans la perfection non seulement ce premier pont naturel qui relie la Kasbah à Sidi-Mecid, mais encore trois autres arches jetées sur le ravin. Les roches environnantes étaient criblées de trous, servant de nids à d’innombrables corneilles, cigognes et autres oiseaux, qui voltigeaient sur nos tètes, semblables à des points dans l’espace, tandis que nous nous considérions connue des pygmées au milieu de ce spectacle grandiose.

CONSTANTINE

Dans les petites mares laissées parles eaux en se retirant, des Arabes étaient occupés à préparer des peaux ou à laver leurs vêtements. A droite, sur une roche perpendiculaire,

C’est la roche tarjiéienne de Constantine.

on peut lire une inscription latine, qui rapporte le martyre de Marino, de Jacob et de leurs compagnons. Ces chrétiens, qui exerçaient l'humble profession de jardiniers , après avoir souffert des tortures inouïes, moururent courasfeusement, pour l’amour de Jésus-Christ, à Cirta (l’ancien

nom de Constantine), l’an 259. M. Cherbonneau est très désireux qu’on construise une chapelle à cet endroit, et écrit à ce sujet: «Ne serait-il pas convenable de prouver

Zouave donnant la soupe.

ainsi aux indigènes que la religion du Christ régnait à Constantine avant celle de Mahomet, et de leur montrer que nous avons autant de respect et de dévotion pour nos saints qu’ils en ont pour leurs marabouts? »

Après avoir contemplé quelque temps ce ravin pittoresque, M. le préfet nous conduisit dans une délicieuse vallée

par des bosquets d’orangers et de citronniers, jusqu’à un endroit d’où l’on a un très beau point de vue sur les cascades. Les chasseurs d’Afrique ont construit sur la hauteur un joli chalet. Rien n’est plus frappant que le contraste entre la gorge sauvage que nous venions de quitter et ce riant vallon, parsemé de vergers et de jardins, au fond duquel coule silencieusement un affluent du Rurnmel, à l’ombre de pêchers et d’amandiers en pleine fleur.

Il nous fallut remonter la côte pour rentrer en ville. Nous finies un détour à gauche pour voir les cimetières français et arabe, entourés de haies de cactus et d’aloès fort bien tenues. Des fenêtres de notre hôtel il nous arrivait fréquemment de suivre des yeux les longs convois funèbres des Arabes, qui sortaient par la porte Dab-el- Oued. Ici on ne cloue pas les morts dans des cercueils; on les dépose sur des civières recouvertes de drap vert plus ou moins richement brodé, selon le rang dn défunt, et on les porte en terre en chantant tout bas d’une voix monotone.

En quittant les cimetières, la voiture nous conduisit près du confluent du Rurnmel et du Bou-Merzoug, puis à un aqueduc romain dont il reste des portions parfaitement conservées: on y admire encore cinq arches sphériques, qui mesurent plus de soixante pieds de hauteur. Il alimen-

Lait autrefois les fontaines de la ville de l’eau des montagnes environnantes. Vue de cet endroit, Constantine, avec ses tanneries nombreuses et ses ruches d’abeilles en terre de forme sphérique, présente un coup d’œil vraiment extraordinaire. Ce n’est point à tort que les Arabes l’ont surnommée «Belad-el-Hamoua » , 1 a cité de l’air. Sa position a quelque analogie avec celle de Honda 1 : on la dirait suspendue au sommet de ces collines escarpées, qui la rendent inaccessible, sauf du côté de l'est. Les parois du ravin sont formées d’énormes roches calcaires perpendiculaires, et les cigognes au vol lourd, qui descendent lentement des remparts pour pêcher dans le torrent, sont les seules créatures vivantes qui osent s’approcher de l’abîme.

Hans l’après-midi, le colonel Cervelle (officier d’étatmajor du général), dont nous avions connu la famille à Alger, vint aimablement nous proposer de nous faire voir la ville, ce que nous acceptâmes avec empressement. 11 nous mena d’abord sur la place derrière la cathédrale, pour nous montrer le bureau arabe (dont j’aurai occasion de parler plus loin) et le palais du roi, qui sert aujourd'hui de quartier général, au commandant de place. C’est un édifice mauresque, qui rappelle les récits des Mille et une Nuits. Il est sur tout remarquable par ses trois quadrangles plantés de beaux jardins et entourés de balcons peints des plus vives couleurs, d’où l’œil plonge sur des massifs d’oran-

1. Julie et forte ville d’Andalousie. Après avoir subi un siège Tort intéressant, elle lut reprise sur les Maures en 1185 par Ferdinand et Isabelle, lorsque les Espagnols lirenl la conquête du royaume arabe de Grenade.

(Note du traducteur.)

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gers, de citronniers et de fleurs rares. Les fresques des galeries 11e manquent pas d’une certaine originalité :

Mosquée Salabey, à Constantine.

elles représentent des batailles navales ; les vaisseaux et les bateaux sont tout à fait grotesques, et les canons beaucoup plus gros que les bâtiments de guerre; mais ce qu’il y a de plus joli, c’est que l’artiste musulman, s’étant scrupuleusement conformé à la loi de Mahomet, qui défend la représentation de la figure humaine, les canons sont censés partir tout seuls !

Le musée renferme une collection intéressante de poteries antiques, d’armes, de bijoux et de médailles. Nous y admirâmes surtout une belle statue en bronze d’une Victoire ailée, de vingt-trois pouces de hauteur, découverte

sous l’ancienne Kasbah pendant les touilles de 1858. On y voit aussi des échantillons des minérauxet des divers produits de la province de Constantine, entre autres une espèce de sel qui ressemble à de l’albâtre jaune foncé. Le chiaux 1 du préfet m’en procura un morceau, et m’apprit que l’on trouve cette substance à Mélah, village des environs, sur la route de Sétif, et qu’on la tire d’un rocher appelé Radgusie; mais il nous fut impossible de découvrir si on se sert de ce sel dans quelque industrie.

1. Cliiaux, sorte de commissionnaire ou de messager dans 1 Orient.

(Note du traducteur.)

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