‹ L'Algérie contemporaine illustréeChapitre 25 sur 45 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

CHERCHEE!, EN TIZI-OUZOU

GHERCHELL ET TIZI-OUZOU

Les deux plus charmantes excursions qu’il soit possible de faire lorsqu’on est à Alger (bien qu’elles soient des deux côtés opposés), sont : une visite aux antiquités romaines de Cherchell, et une excursion dans les montagnes sauvages de la Kabylie. Pour les faire d’une manière agréable, il faut y consacrer quatre ou cinq jours, louer une petite voiture à Alger, et s’enten-

dre avec les autorités pour obtenir un relai de chevaux.

Pour nous rendre à Gherchell et au « tombeau de la Chrétienne »,que nous désirions vivement connaître, nous prîmes la route supérieure de Staouëli en passant par les villages d’El-Biar et de Cheraga. Nous eûmes bientôt perdu de vue les fermes plantureuses et les riches vignobles des trappistes, et nous nous trouvâmes, comme à l’ordinaire, au milieu d’un pays désert et stérile, jusqu’à ce qu’ayant traversé un joli pont sur la rivière Oued-Mazafran, nous échangeâmes la vue des palmiers nains pour celle d’immenses champs de blé, de tabac et de coton. Nous passâmes la nuit à Koléah, jolie petite ville perchée sur une des sommités de la chaîne du Sahel, qui domine la grande plaine de la Mitidja h du côté de Blidah. On y remarque une petite mosquée, une fontaine pittoresque, une « koubba » ombragée de palmiers, et un cyprès dont la semence fut, diton, rapportée de la Mecque. Après avoir retenu les deux seules chambres de l’auberge de Koléah, nous changeâmes de chevaux pour aller au « tombeau de la Chrétienne », à environ six lieues de distance. La route nous parut fort monotone avec ses lenstiques et ses sempiternels palmiers nains; elle n’était égayée çà et là que par quelques « gourbis » arabes, remplis d’indigènes qui surveillaient leurs troupeaux tout en buvant du café : ils étaient là, assis sur leurs talons, gardant un morne silence ; leurs visages bronzés se laissaient seuls entrevoir sous les plis volumineux de leurs burnous. Ce pays sauvage et désert me remplissait malgré moi d’une crainte vague touchant ce que pourraient bien être les intentions de ces personnages à l’air farouche et presque menaçant. Les

C II Ë RC HE L L ET TIZI-OUZOE.

événements postérieurs nous prouvèrent que nos inquiétudes n’étaient pas dénuées de fondement : aussi ce nous fut un soulagement d’apercevoir les grands bâtiments de ferme deM. M... (l’Anglais dont j’ai parlé précédemment, et qui venait de s’associer à un colon français), bien que les hautes murailles à meurtrières de l’enceinte témoignassent assez de la nécessité où l’on est de se défendre d’une part contre les incendies et de l’autre contre les attaques des indigènes. A gauche, s’étend le grand lac stagnant de Halloula, renommé pour ses sangsues et ses canards sauvages, et tristement célèbre aussi par les fièvres que ses exhalaisons fétides engendrent en été. Comme les fortes pluies récentes avaient emporté la route qui conduit au tombeau, nous descendîmes de voiture pour gravir la colline à travers d’épaisses broussailles, sous la conduite d’un guide arabe, que nous louâmes au café maure de l’endroit. Le sentier était des plus raides et le soleil brûlant. Yu de loin, le tombeau ressemble à une meule de foin gigantesque, il se compose de plusieurs escaliers de cinquante-trois marches (dont chacune est aussi haute que celles des pyramides d’Egypte), placés en cercle à environ soixante-quinze mètres de distance du monument, qui ressemble à un immense cône surbaissé. Dans l’origine, ce mausolée devait avoir douze pans ; une porte basse et massive, flanquée de piliers énormes, probablement restes d’un ancien portique, donne accès à l’intérieur : c’est l’entrée principale, et encore faut-il s’aider de ses mains et de ses genoux pour pouvoir pénétrer dans une grande rotonde, sur laquelle s’ouvrent de petites pièces destinées à servir de caveaux mortuaires. Après

beaucoup de controverses à ce sujet, je crois qu’il a été établi d’une manière incontestable que ce monument bizarre fut construit par Juba II, roi de Mauritanie, vers l’an "26 avant Jésus-Christ, comme lieu de sépulture pour lui-même et sa famille. Le nom absurde donné à cet édifice (tombeau de la Chrétienne) est une corruption de « Khour-er-Roumia » ou « Khour-Roumin », qui signifie « le tombeau des rois et des puissants de la terre ». Tout naturellement les Arabes, aidés de leur imagination fertile, nous racontent d'innombrables légendes à ce sujet, et ils sont convaincus que le tombeau renferme des quantités fabuleuses d'or et d’argent. Au seizième siècle, ces histoires parvinrent aux oreilles d’un certain pacha, qui envoya une troupe d’ouvriers à la recherche des prétendus trésors; mais à peine eurent-ils ouvert le mausolée, qu’ils furent glacés de terreur par l’apparition d'un fantôme, qui, debout sur le faite et étendant ses bras du côté diî lac aux eaux stagnantes, s’écria : « Ilalloula ! Ilalloula ! an secours! » Son appel fut entendu : en un instant, des essaims de moustiques des plus voraces, et dont la piqûre était mortelle, obscurcirent l’air environnant; les ouvriers s’enfuirent, et pour rien au monde ne voulurent se remettre à l’œuvre.

un nous raconta cette légende pendant que nous nous reposions sur un des immenses piliers qui gisent parmi les ruines, et que nous contemplions le panorama grandiose qui s’étendait devant nous. C’était, au nord, la Méditerranée aux flots d’azur et les rochers de Cherchell, qui s’avancent dans la mer; au sud, la belle plaine de la Mitidjah, bornée par la chaîne de l’Atlas, tandis qu’une brume

CHERCHELL ET TIZI-OUZOU

légère, s’élevant du lac Halloula par-dessus les arbres qui ombragent ses rives, donnait à cette scène cet aspect voilé et indécis qui fait ordinairement défaut aux paysages algériens. Nous étions récompensées de notre peine par ce beau spectacle; mais lorsque nous rentrâmes le soir à Koléah, nous étions tellement, brisées de fatigue, que nous

Koléah.

n’eûmes pas le courage de trouver à redire à l’organisation par trop primitive de la petite auberge. Il faut d’ailleurs rendre justice à qui de droit : en Algérie, les lits sont toujours bons et propres, et ils ne sont pas habités. Nous voudrions pouvoir en dire autant de l’Espagne et de l’Italie.

Le lendemain matin, je me rendis à la jolie petite église bâtie auprès du jardin botanique, et j’y trouvai des sœurs delà Doctrine chrétienne, qui ont une belle école à côté. A sept heures, nous repartions pour Cherchell, faisant une halte pour déjeuner à Marengo, charmant village situé à

l’exLrémité occidentale de la plaine de la Mitidjah et au pied des montagnes de Beni-Menacer. Les sœurs de Saint- Vincent-de-Paul y dirigent un immense établissement : l’hôpital civil (qui contenait alors quatre-vingt-dix malades atteints de lièvres et des infirmes), un orphelinat, une maternité, l’hôpital arabe, les écoles communales et les salles d’asile. Ces bonnes sœurs, qui sont au nombre de neuf, nous firent l’accueil le plus aimable : elles nous servirent à déjeuner du beurre qu’elles venaient de battre (elles ont une belle vacherie), luxe très rare dans ce pays, et nous cueillirent les plus jolies fleurs de leur jardin. Nous apprîmes que les plaines et les bois voisins étaient infectés de fièvres, et que leur hôpital n’avait plus un lit de vacant; et ce serait encore bien plus terrible en été! « Et vous, ma sœur, » demandai-je à la supérieure (une femme charmante), « n’avez-vous pas peur? » — « De quoi aurionsnous peur? » me répondit-elle simplement. « Jusqu’à présent aucune de nos sœurs n’est morte, bien que l’une d’elles ait été dangereusement malade : aussi je l’ai envoyée à Alger pour changer d’air. Mais si le bon Dieu voulait nous prendre, nous sommes toutes prêtes; nous irions seulement un peu plus tôt dans la demeure de notre Père céleste. » Il était imposible de ne pas envier cetle disposition sereine et généreuse d’une âme aussi prête à vivre et à travailler qu’à mourir, selon le bon plaisir de Dieu, sans se préoccuper de la moindre chose, sauf de l’accomplissement, de sa sainte volonté.

A partir de Marengo, le paysage devient de plus en plus agréable : on se dirait dans un parc anglais et au milieu de clairières pratiquées dans une belle forêt. Faute d’un

CHERCHELL ET TIZI-0UZ0U

pont, il nous fallut traverser à gué la rivière Oued-el-ilachem pour arriver à Zurich, petite ville bâtie sur l’emplacement d’une antique cité romaine. Dès que nous eûmes franchi les portes, nous nous trouvâmes en présence d’un superbe aqueduc à trois rangs d’arches superposées, parfaitement conservé; et, après avoir côtoyé la mer /pendant

Thermes romains à Cherche!!.

près d’une heure, nous entrâmes à Cherchell, le paradis des archéologues. De tous côtés s’élèvent des ruines romaines, des chapiteaux superbes, de magnifiques colonnes de marbre, de porphyre, de breccia et de granit, des murailles de tuf rouge, des aqueducs, des thermes, des temples, etc. Cherchell doit son origine à une colonie phénicienne. Juba II l’embellit et en lit la capitale de son royaume de Mauritanie, sous le nom de Césarée;mais

lorsque son fils Ptolémée fut assassiné, ce royaume finit par se fondre dans l’immense empire romain. Cherchell devint alors la résidence favorite de l’empereur Théodose, ainsi que le siège d’un évêché. Sa destruction date de l’invasion des Vandales en Afrique. Le pic élevé du Iias-el- Amruch (que les Français appellent le mamelon), se dresse au-dessus de la ville. Le musée, que nous visitâmes, renferme encore une collection assez intéressante de statues, de médailles et d’inscriptions; mais on l’a dépouillé de tout ce qu’il possédait de plus remarquable en faveur du musée d’Alger. La grande mosquée a été convertie en un hôpital militaire, dont la voûte est soutenue par des arcades en fer à cheval, reposant sur quatrevingts pilastres de fort beau granit vert, qui ont évidemment appartenu à la colonnade d’un temple païen. Quelques colonnes surmontées de beaux chapiteaux sont encore debout parmi les décombres de l’antique palais. Mais ce sont les vastes réservoirs qui excitent l’admiration par leur état merveilleux de conservation (ce caractère de durée n’appartient qu’à l’architecture romaine): ainsi, aujourd’hui ils fournissent de l’eau à la ville comme ils le faisaient il y a dix-huit siècles.

En sortant des thermes, nous allâmes sur la plage, couverte de coquillages; et, après avoir traversé des bois d’orangers et d’oliviers, nous aperçûmes ce qui m’intéressait le plus à Cherchell, les ruines du cirque oû saint Marcien, martyr, fut dévoré par les bêtes féroces, et où saint Servien et son épouse sainte Aquila furent brûlés vifs. Les sièges des spectateurs sont restés intacts, ainsi que les galeries souterraines où l’on enfermait les animaux

CHERCHELL ET TIZI-OUZOU

avant de les lâcher sur leurs victimes. Aujourd’hui, des haricots poussent au milieu de l’arène, et il est évident (pie nul n’a souci de conserver ces vénérables débris. Avec

Près la porte d'Alger, à Cherche!!.

les actes de ces martyrs présents à la mémoire, i! ne me fut pas difficile d’imaginer et de réaliser cette scène de foi et d’héroïsme.

Un peu plus loin, on remarque un tombeau pareil à celui que nous avions vu la veille, mais plus petit, et que

l’on croit avoir été construit par Juba pour y ensevelir ses esclaves et ses affranchis. Nous vimes aussi le théâtre antique où saint Arcadius fut coupé en morceaux pour avoir confessé la foi de Jésus-Christ, ainsi que les excavations récentes pratiquées dans le port, qui ont mis à découvert des antiquités, des vases romains, et entre autres curiosités un vaisseau submergé chargé de poterie. La ville moderne n’offre pas le moindre intérêt : toujours des casernes, et surtout les cafés et les billards, qui paraissent nécessaires à l’existence des Français en Algérie. Aussi, après avoir vu tout ce qui en vaut la peine dans l’antique Cherchell, nous repartîmes par la route qui conduit à la gare d’El-Affroum, et de là par Blidah à Alger. Ce fut un voyage assez triste : car, en voyant dès la chute du jour les vapeurs pestilentielles qui s’élevaient de la grande plaine que nous traversions, nous songions avec douleur à tous les malheureux qui remplissaient l’hôpital des bonnes sœurs à Marengo.

En arrivant à El-Affroum, nous aperçûmes un pauvre homme gémissant et se lordant dans les angoisses de la lièvre, et presque sans connaissance. Nous lui donnâmes des oranges, qu’il avala tout entières, et avec une avidité (pii prouvait combien sa soif était ardente. Ce malheureux retournaità Blidah, chez sa mère; l’espoir d’un gain élevé l’avait amené dans la plaine, et, en y travaillant, il avait

CHERCHELL ET TIZI-OUZOU

rencontré la mort : car à la prochaine station nous vîmes qu’on le transportait hors du wagon, comme si tout était fini. Le soir de ce même jour, nous rentrions à Alger, ne nous doutant guère qu’avant l’expiration de trois mois un soulèvement des Arabes porterait le fer et le feu dans le beau pays que nous venions de visiter, et que des ruines fumantes, des forêts noircies et carbonisées auraient remplacé les riches fermes et les bois riants de la Mitidjah.

Le soir de ce même jour.

Après quelques jours donnés au repos, nous remontâmes dans notre petite voiture pour aller cette fois dans la direction contraire visiter les Kabyles au sein de leurs montagnes. Le correspondant du Daily- News en Algérie a tracé un tableau si tidèle de ce pays et de ses habitants, ainsi que de l’insurrection qui éclata après notre départ, que j’espère qu’il voudra bien me permettre de lui emprunter quelques citations.

Le jour commençait à poindre lorsque nous sortîmes d’Alger par le faubourg de Mustapha-Inférieur, en passant

près du champ de manœuvres, qui sert aussi de champ de courses. On ne voyait personne à cette heure matinale, sauf quelques sœurs de charité se rendant à la messe, et çà et

là des conducteurs de chameaux rentrant chez eux avec leurs utiles animaux.

La route était bordée de haies d’aloès entremêlés de férules aux panaches d’or et à l’élégant feuillage, ainsi que des Heurs aux blancs épis de l’asphodèle. Un trajet d’une heure nous amena à la Maison-Carrée ou prison d’Etat, dont j’emprunte la description au journaliste nommé ci-dessus.

« La Maison-Carrée est un établissement où l'on renferme des individus condamnés à la prison simple : c’est un grand bâtiment carré, d’un seul étage, d’une superficie de huit cents mètres carrés en plan, avec un jardin et une cour de récréation. Elle coifcpte aujourd hui environ huit cents détenus, dont trois cents seulement couchent dans la prison ; les autres travaillent dehors, quelquefois à cent kilomètres de distance. Sur les trois cents qui couchent dans l’établissement, soixante ou soixante-

Conducteurs de chameaux.

CHERCIIELL ET TIZI-OÜZOU.

dix sont Européens. L’uniforme de la prison est de toile blanche, et se compose d’un pantalon, d’une blouse et d’une calotte grise. Les Arabes portent un pantalon qui descend jusqu’au-dessous du genou, et une calotte rouge et jaune; quant aux plus coupables, on les reconnaît à leurs calottes jaunes. Le bâtiment et ses habitants sont gardés par une quarantaine de soldats. 11 y a, en outre, un gardien armé d’un sabre et d’un fusil pour chaque escouade de trente prisonniers. Les dortoirs sont dans un corps de logis voûté, munis de vasistas percés dans la toiture; ils sont excessivement renfermés et malsains : celui des Arabes a environ trente mètres de largeur sur quarante-cinq mètres et demi de longueur, et moins de trois mètres de hauteur; celui des Européens, bien que plus large, a les mêmes dimensions. Les Arabes ne souffrent guère du manque d’air pur, accoutumés comme ils le sont dès leur enfance à respirer une atmosphère viciée, tandis que les Européens, pourtant moins nombreux et plus au large, s’y trouvent fort mal. L’inspecteur qui m’accompagnait, s’exprimait très énergiquement sur ce sujet. Chaque détenu est pourvu d’une natte et d’une paillasse. Les prisonniers vieux et infirmes sont dans un local séparé. Il y a aussi une infirmerie : c’est une construction rectangulaire en bois (peut-être trop bien aérée), qui contient de soixante à soixante-dix lits; elle est partagée en deux parties par une simple grille en bois; le gardien et les infirmiers ont une chambre an milieu; en entrant, on a la division occupée parles Arabes à droite, et celle des Européens à gauche. Il y avait lors de ma visite quatorze malades à l’infirmerie, dont dix Arabes et quatre Européens. Les maladies régnantes sont la fièvre

parmi les étrangers, et les maladies de poitrine chez les indigènes. Les prisonniers font deux repas par jour : le matin, on distribue aux Arabes une soupe composée de pain, de haricots, de choux, de riz et de légumes verts, le tout accommodé à l'huile; les Européens ont un potage à la graisse; au repas du soir, ils ont du riz et des haricots ; les détenus reçoivent la même ration de pain que les soldats, et de la viande une fois par semaine. 11 leur est permis, en outre, d’acheter différentes choses à la cantine avec l’argent qu’ils gagnent par leur travail.

« La Maison-Carrée reçoit des prisonniers condamnés à une année de détention et au delà. 11 s’y trouvait alors un capitaine de mobiles, qui avait insulté son colonel : il en avait pour six ans; un autre individu devait y passer vingt ans, et un troisième, quinze ans de réclusion . Mais la durée moyenne varie de trois à dix ans. Un fait assez remarquable, c’est que les cas de vol et d’homicide sont assez rares chez les Arabes, tandis que les délits contre les mœurs sont nombreux. Les prisonniers sont nourris, vêtus et soignés en cas de maladie aux frais d’un adjudicataire, qui reçoit du gouvernement, à cet effet, cinquante-huit centimes par jour pour chaque détenu. Il jouit en outre du droit de louer les prisonniers à des fermiers et d’en employer luimême un certain nombre, à condition toutefois qu’il donnera à chaque individu ainsi loué ou employé la somme de vingt centimes par jour. Lorsque je visitai la Maison- Carrée, il y avait cinq cents hommes qui travaillaient au dehors, sous la surveillance d’un gardien pour chaque escouade de vingt détenus, ainsi que de celle de la force armée. »

G 11 ERCHELL ET T.IZI-OUZOU. 175

Quand on quitte la Maison-Carrée, on passe par une région admirablement cultivée, appartenant à une colonie

line colonie de Jlahonnais'des îles Baléares.

de Mahonnais des îles Baléares, qui ont la réputation d’être les meilleurs maraîchers de l’Europe. Leur village, construit auprès d’une source célèbre, porte le nom de «Fortde-l’Eau ». Après avoir traversé des vignes et des vergers, nous arrivâmes auprès d’un immense caravansérail, autour duquel se tenait un grand marché indigène. Il fallait voir des centaines d’Arabes se pressant, criant à tue-tête et gesticulant d’une manière digne de « ce peuple criard», comme les appelle Lamartine, tandis que de longues files d’ânes et de chameaux marchaient gravement à côté de notre voiture ou tondaient l’herbe dans les prés voisins.

Le pays présenta bientôt un aspect plus agreste. Au col de Beni-Aïcha, on trouve un misérable petit relais de poste. Tandis qu’on donnait à manger à nos chevaux, nous nous finies servira déjeuner sous une tonnelle du jardin. Tout en s’occupant de nous, notre hôtesse se lamentait beaucoup de ce qu’il n’y avait dans ce village ni église ni école pour ses enfants, et de ce qu’elle vivait dans des transes

L ’ A L R E R LE C 0 Pi T E M P 0 R A I N E ,

perpétuelles, d’n n soulèvement des Kabyles. J’ai songé plus d’une fois à ces braves gens et au sort qui leur fut

Puits arabe.

probablement réservé lors de l’insurrection qui éclata, en effet, un ou deux mois plus tard.

A partir de Beni-Aïcha, on entre dans la Kabylie par une pente assez douce, jusqu’à ce qu’on arrive au sommet du col, d’où l’on jouit d’un coup d’œil admirable sur la chaîne des montganes de la Djurjura, dont les pics déchirés et neigeux étincelaient au soleil. Descendant dans la plaine, où de nombreuses troupes de cigognes étaient occupées à chercher leur pâture, nous traversâmes Tisser,

L ALGÉHIE CO.NTEMPOltALNE

belle et large rivière formée par la jonction de deux cours d’eau, et nous arrivâmes au sein d’une population complètement différente, par ses mœurs et son physique, des autres habitants de l’Algérie. Au lieu de l’Arabe enveloppé dans son burnous, assis à la porte d’un café ou à l’entrée de sa tente presque toujours oisif, nous nous trouvâmes en présence d’une race laborieuse, patiente et persévérante, adonnée à l’agriculture, promenant péniblement sa charrue sur le flanc de ces collines escarpées, dont elle 11e laisse pas un demi-arpent inculte. Le Kabyle, avec sa tète nue et rasée, forme un contraste frappant avec l’Arabe, toujours soigneusement encapuchonné. Le premier mène aussi un genre de vie complètement différent : il est sobre, déteste la vie nomade, aime son foyer; il est habitué aux travaux pénibles, et en même temps montre une adresse étonnante pour les arts industriels et les manufactures. A 1 Exposition nationale d’Alger, toutes les armes à feu, les poignards, les bijoux, les outils, la poterie, la vannerie, ainsi que le

Poterie et vannerie kabyles.

drap, la toile et autres étoffes, étaient le produit de l’industrie kabyle. Ces gens-là me rappellent beaucoup le

CHEKG1IELL ET TIZI-OUZOU.

paysan russe, qui, lui aussi, est laborieux, fort adroit à toutes sortes de métiers, et ne se rebute jamais des obstacles qu’il rencontre. Le Kabyle aime ses montagnes avec passion ; il se montre hospitalier et bienveillant à l’égard des étrangers, mais il a cela de commun avec le Corse qu’il est très vindicatif et jure une haine éternelle à quiconque l’a insulté ou maltraité. Il est ordinairement monogame et aime beaucoup ses enfants; les femmes n’ont qu’une position très inférieure chez eux. Ils n’habitent pas sous la tente, mais se construisent des huttes de terre et de chaume, de la forme d’une meule de foin sphérique, le plus souvent sans toiture, et ordinairement entourées d’un enclos servant à parquer leur bétail et formé de claies de joncs ; ils protègent aussi leurs champs de haies faites de ces mêmes roseaux jaunes solidement entrelacés qui croissent en abondance au bord des rivières. J’emprunte encore au correspondant du Daily-News la description suivante, si vraie, de ce peuple et de ses habitations.

« Les Kabyles sont très mystérieux dans leur genre de vie : il y a devant chaque maison une cour avec une porte ou claie placée de manière qu’on ne puisse rien voir de ce qui se passe de l’autre côté.

« Je pénétrai donc par cette porte en claire-voie dans la cour d’entrée, et j’entrai dans la maison à droite : c’était une construction de pierre et d’argile, avec des murs très épais (probablement pour se préserver de la chaleur) et pas de croisées ; le toit, sans cheminée (selon l’usage kabyle), me parut fait de longues tuiles rouges delà forme d’un demi-cylindre; l’intérieur de l’habitation se partage en deux parties : la division extérieure n’a qu’une porte, par laquelle bêtes et gens passent dans la pièce réservée à la famille ; à gauche, on voit une seconde entrée, qui conduit à l’étable, où chèvres, brebis, ânes, mulets, vaches, en un mot, tout le gros et le menu bétail est renfermé pendant la nuit; l’autre pièce ne ressemblepas mal à unecave, autour de laquelle sont placés des bancs de pierre, qui mesurent quatre piedsde largeur sur un mètrede hauteur, et servent de sièges et de lits aux Kabyles : ils sont garnis, à cet effet, de nattes d’herbes tressées. Au-dessus de l’étable, j’aperçus sur une saillie plusieurs énormes vases de terre, de cinq pieds de hauteur, qui contenaient du blé; ces cruches

Cruches kabyles.

sont fabriquées par les femmes de la manière suivante : l’une d’elles entre dans l’intérieur du vase, pétrit la terre et lui donne la forme voulue, tandis que les autres s’occu-

CHER CH K LL ET TIZl-OUZOU.

pent de l’extérieur; puis, quand il est achevé, on en retire la femme qui était dedans, et l’on fait cuire la cruche au soleil ou à petit feu.

Intérieur du gourbi.

« Bien que la condition des femmes en Kabylie soit un peu meilleure qu’au midi de l’Algérie, elle est cependant loin d’être satisfaisante. On peut dire sans rien exagérer que le Kabyle fait aussi peu de cas de sa femme que de ses mulets. Le mari, ou plutôt le maître, est excessivement

jaloux de son épouse, et malheur à elle si elle adresse la parole à un homme ou si elle se permet même de le regarder! Etre reçu dans un intérieur kabyle parmi les femmes, c’est la plus grande marque d’amitié et de confiance qu’un chef de famille puisse vous donner : aussi, lorsque je demandai à visiter une habitation à Tin-Cachin, on fit d’abord beaucoup de difficultés, et l’on ne m’accorda cette permission que lorsqu’on eut fait disparaître toutes les femmes.

« Le costume kabyle se compose d’une longue chemise qui descend au-dessous du genou, d’un burnous, d’une calotte blanche et d’un bonnet de laine rouge ; ces montagnards sont rarement chaussés dans leur intérieur; cependant ils portentdes souliers quand ils vont aux champs, afin de se préserver des épines. Les femmes sont vêtues d’une longue chemise retenue par une ceinture de couleur, et qui descend jusqu’à la cheville; elles se coiffent d’un foulard ; la plupart ont des bracelets aux poignets ou aux jambes, des boucles d’oreilles et des bijoux dans leurs cheveux; quelques-unes ont la figure tatouée. »

Après avoir traversé la rivière, nous arrivâmes au pied d’une forteresse turque perchée sur un rocher qui surplombe le cours d’eau, et qui fut le théâtre d’un combat sanglant entre les Kabyles et les Turcs peu de temps avant

CHERCHELL ET TIZI-OUZOU

l’invasion française. Ce peuple belliqueux n’a encore jamais été soumis par aucune nation, et il 11e faut pas se faire illusion sur son attitude pacifique d’aujourd’hui ; elle s’explique tout simplement par une raison d’intérêt : c’est uniquement parce qu’il trouve un excellent débouché

Marchands kabyles.

pour ses produits depuis l’occupation française. Le gouvernement des vainqueurs a fait preuve de haute sagesse en laissant aux Kabyles leur propre organisation politique, qui est ainsi composée *: chaque village est gouverné par une djemâa ou municipalité ; 1 a djemâa comprend un président, un ministre des finances et lin certain nombre de conseillers, qui prennent part aux délibérations du président; les conseillers sont choisis parmi les kharoubas ou tribus; la tribu est formée des familles qui ont entre elles des liens de parenté et qui habitent le même village; la kharouba choisit elle-même dans son sein les membres les plus capables et les plus expérimentés pour] représenter le reste de la tribu au conseil.

1. J’emprunte les détails suivants aux rapports des bureaux arabes du fort Napoléon et de Tizi-Ouzou, insérés dans Y Itinéraire de l'Algérie, par M. Louis Piesse.

Ces hommes ainsi élus, qu’on appelle enqvalc dans le langage des Kabyles, jouissent d'une grande considération, et rien ne se fait sans leur avis et leur coopération.

La djernâa se réunit une fois par semaine, le vendredi ordinairement, à moins d’affaires urgentes qui nécessitent des réunions plus fréquentes. En général, l’ordre règne dans ces assemblées, bien qu’elles soient assez bruyantes. Le Kabyle, rompu à la vie politique, manifeste un profond respect pour la loi et l’autorité. Les pouvoirs judiciaires de la djemâa sont réglés par un code appelé Kanoun , et dans l’administration de la justice jamais on ne s’écarte de ce code, ainsi que de YAda, ou recueil des coutumes du pays, ayant force de loi, même pour les moindres détails.

Nous passâmes ensuite parle village de Taourga, habité presque entièrement par les Koulouglis, race mêlée, qui s’adonne surtout à l’industrie du cuir et à l’ornementation des articles de sellerie : on nous montra de jolis échantillons de leur travail. Tizi-Ouzou, où nousarrivâmes bientôt après, est une jolie petite ville, dont la forteresse turque, construite avec des ruines romaines, constitue aujourd’hui une des places fortes des Français. Lors de la dernière insurrection kabyle, ce lieu fut le théâtre d’un combat décisif.

Pendant qu’on changeait nos chevaux, nous allâmes

CliERCHELL ET TIZI-OUZOU.

visiter la jolie petite église qui domine la ville, et où ce jour-là on avait l’exposition du très saint Sacrement. A partir de ce moment commença la plus belle partie de notre voyage. Après avoir traversé deux fois l’Oued-Sey-

Bordj (fort turc) à Tizi-Ouzou.

bouse (rivière des Lions), nous commençâmes la longue et pénibleascension du fort Napoléon. La route serpente dans une gorge richement boisée, au fond de laquelle un torrenl roule ses eaux écumantes, et que dominent les cimes neigeuses de la Djurjura, dont les formes sont aussi belles et aussi variées que celles des Alpes à San-Moritz. A l’est s’étend la fertile vallée de laSeybouse, qui divise la Ivabylie en deux parties; au loin, de Dellys à Bougie, on a une longue étendue de côte et la mer pour horizon ; à l’ouest

s’élèvent les pics déchirés de la Zouaoua, du haut desquels l’œil plonge sur des pentes vertigineuses et dans des gouffres béants, d’où monte le mugissement des torrents. Ce site grandiose est couronné par la chaîne magnifique de laDjurjura. J’ai parcouru beaucoup de pays de montagnes, mais j’avoue que je n’ai jamais rien vu de plus beau que les cols et les ravins de la Kabylie, et je ne m’étonne point que cesmontagnards aiment si fort leur patrie. Leurs villages sont presque toujours perchés sur le point culminant d’une montagne isolée, comme en Italie, et pour la même raison, c’est-à-dire pour se mettre à l’abri des attaques imprévues de leurs voisins.

Berceau arabe.

Le fort Napoléon, aujourd’hui fort National, au cœur de la tribu guerrière des Beni-Iraten, occupe l’emplacement d’un marché célèbre, appelé Souk-el-Arba par les Kabyles. Il est situé sur un plateau, à 2400 pieds au-dessus du niveau de la mer; mais, comme il est dominé par les villages qui couronnent les hauteurs avoisinantes, les Français se verraient forcés de l’évacuer du moment que les Kabyles auraient des canons d’une longue portée. Ce fort couvre

CHERCHELL ET T1ZI-ÜUZ0U

un terrain de douze arpents ; les murs d’enceinte, qui ont douze pieds de hauteur, sont flanqués de dix-sept bastions etn’ontquedeux portes : celle d’Algeretcellede la Djurjura. On trouvedans l’intérieur une rue unique, bordée de maisons particulières ou plutôt de boutiques et de cafés, des casernes, une église et son presbytère, le couvent et les écoles des sœurs de la Doctrine chrétienne ; le quartier des officiers est sur la hauteur. On considère comme un grand tour de force la rapidité avec laquelle les soldats français ont construit la route carrossable qui va du fortà Tizi- Ouzou : malgré les difficultés qu’offrait le terrain presque perpendiculaire, qui les obligeait d’aller toujours en zigzag, elle fut terminée au bout de vingt jours; mais quand il s’agitde bonnes routes, il faut reconnaître la supériorité incontestable des Français sur tous les autres peuples, et c’est à cette cause qu’il faut attribuer la célérité de leurs communications. Nous descendîmes dans une auberge tenue par des Alsaciens (de bien braves gens !), qui nous donnèrent des chambres fort convenables. Nous étions logées à deux pas de la porte d’Alger.

Le lendemain, j’eus un long. entretien avec le bon curé de l’endroit sur la religion des Kabyles: il m’apprit qu’ils étaient mahométans pour la forme seulement, mais qu’en réalité ils n’avaient aucune croyance religieuse. Ce vénérable prêtre regardait les mesures prises par les autorités françaises comme le plus grand obstacle à la propagation du christianisme : actuellement il est défendu expressément de l’enseigner, de crainte d’exaspérer les indigènes; cependant ils sont loin de s’y opposer, car plusieurs chefs,

et en particulier un des plus influents parmi les Beni- Iraten, avaient fait demander aux « robes noires » de venir dansleurs villages pour les instruire, eux et leurs enfants; mais le gouvernement s’opposa formellement à ce que des prêtres répondissent à cet appel. Ce qui donne aux missionnaires un très grand ascendant sur ce peuple, c’est qu’ils connaissent la médecine et qu’ils soignent constamment les malades indigènes. Les sœurs de la Doctrine chrétienne instruisent les garçons aussi bien que les lilles dans les écoles du fort Napoléon ; les plus intelligents parmi les premiers sont envoyés au collège archiépiscopal. Ceux qui embrassent le catholicisme ont beaucoup à souffrir de la part de leurs compatriotes. M. le curé me désigna un jeune garçon qui avait été chassé de sa famille par sa propre mère, parce qu’il avait avoué qu’il avait été baptisé au nom de Jésus-Christ. Mais cette opposition cesserait très probablement le jour où les chefs viendraient à se convertir.

Dans l’après-midi, nous fîmes demander des chevaux au commandant de place, et nous partîmes pour le col de

CHERCHELL ET TIZI-OUZOU

Tivordat, magnifique excursion dont j’emprunte encore la description au correspondant du Daily-News.

« La route se dirige vers le nord, et, après avoir traversé la vallée, serpente tout le temps dans les montagnes, tantôt ouverte des deux côtés, tantôt taillée dans les rochers qui s’élèvent au-dessus de vos têtes; quelquefois aussi elle côtoie le bord d’un précipice, au fond duquel coule un petit ruisseau. A cet endroit, les cavaliers sont obli gés d’aller à la file comme leslndiens : car, si un cheval se permettait quelques écarts, il roulerait probablement dans le gouffre avec celui qui le monte. Ce cas est heureusement fort rare : le cheval arabe a le pied aussi sûr que le mulet ; il va partout et gravit les sentiers les plus difficiles. De temps à autre, la route ressemblait à un escalier en pierre, si raide, qu’un homme aurait été obligé de s’aider de ses pieds et de ses mains pour y monter; et cependant nos chevaux s'en acquittaient avec une facilité merveilleuse et sans qu’on eût besoin de les encourager; on n’avait qu’à se tenir à la crinière de sa monture, lui lâcher la bride, et l’intelligent animal choisissait luimême avec une adresse étonnante où poser le pied. Malgré la stérilité apparente du sol, nous ne fûmes pas sans apercevoir des champs d'orge, des oliviers et des figuiers, ressources principales des Kabyles; des vignes sauvages étendaient leurs rameaux touffus partout où elles trouvaient un point d’appui. Nous traversâmes plusieurs villages, et nous en entrevîfnes un plus grand nombre encore, toujours perchés sur le sommet des collines. »

A notre retour, nous nous arrêtâmes au village de Sharetan. Comme j’étais en train de dessiner le paysage, le chef s’approcha de moi pour me prier de venir lui rendre visite. Son habitation était sombre et affreusement malpropre; pour tout ameublement, il y avait dans un coin de la cabane de ces énormes vases pour contenir l’eau et le blé. Partout où nous entrâmes, nous trouvâmes les femmes occupées à tisser l’étoffe blanche dont on fait les burnous, et cela sur des métiers si grossiers, que je me demandais avec étonnement comment ce tissu si fin et si propre pouvait sortir de ces appareils informes. Ces femmes, et surtout les enfants, me frappèrent par leur beauté remarquable, leurs grands yeux noirs rêveurs, leurs ligures arabes, leur air mélancolique, leurs bras et leurs mains irréprochables. x\Iais ce qui les défigure aux yeux des Européens, c’est assurément le tatouage. Les signes distinctifs de leur tribu, soit une croix, soit une feuille de palmier, sont ainsi gravés sur leur front ou leur menton d’une manière ineffaçable. Les femmes kabyles ont la peau brune, et, contrairement à l’usage arabe, elles ont la figure découverte. Celles que nous

vîmes à Sharetan étaient surchargées de bijoux de fabrique indigène, dont quelques-uns étaient fort beaux et grossièrement incrustés de pierres précieuses et de corail; leurs haïks étaient retenus par des agrafes d’argent d’une forme originale et d’un travail remarquable, reliées par

une chaînette; elles portaient deux ou trois paires de boucles d'oreilles les unes par-dessus les autres, et des

Femmes kabyles.

colliers et des bracelets à n’en plus finir. Leurs ustensiles de poterie, d’une nuance particulière de brun, attirèrent notre attention par leurs formes pittoresques et variées. Nous étions invitées à dîner, ce jour-là, chez le colonel

Hersen (commandant de place). En arrivant, nous trouvâmes madame au désespoir. Son mari, nous dit-elle, avait tenu à venir au-devant de nous ; il n’était pas encore de retour : elle craignait que les Kabyles ne lui eussent dressé quelque embûche ; peut-être l’avaient- ils assassiné? Nous ne pouvions que compatir aux angoisses de notre hôtesse; heureusement qu’elles furent dissipées une heure après par l’arrivée du colonel en personne, qui s’était tout bonnement égaré dans les montagnes. Nous nous apitoyâmes de tout notre coeur sur cette pauvre petite Parisienne, jeune, jolie, sémillante, qui, au lendemain de son mariage, s’était trouvée transportée dans cette forteresse éloignée, sans société et sans distraction aucune; ajoutez à cela que son mari s’absentait souvent des journées entières pour son service, qui n’était pas sans danger. Il n’y avait que deux autres dames au fort Napoléon, et encore 11e les voyait-elle pas; sa femme de chambre, qui périssait d’ennui, était partie et l’avait plantée là. Mme Hersen nous disait encore qu’elle aimait beaucoup la musique, mais que, vu la distance et les diflicnltés de cette route à pic, elle n’avait pu faire venir un piano; elle n’avait pas d’enfants et pouvait à peine se procurer quelques livres: impossible de concevoir une vie plus désagréable et plus monotone. Quant à la nourriture, le fort ne présentant que bien peu de ressources, on en était réduit à toujours manger les mêmes plats. En fait de domestiques, madame 11’avait que les ordonnances de son mari, et encore les mieux stylés avaient dû suivre leurs régiments à la guerre, de sorte que sa position était bien la plus triste qu’on put imaginer.

CHERCHELL ET TIZI-0UZ0U

Le lendemain, nous fîmes une excursion à Aït-l’Hassen, village kabyle situé à trois lieues du fort Napoléon, au sommet d’une montagne, sur la rive gauche de l’Oued- Beni-Aïssi. Il est habité par la tribu des Beni-Yenné, qui jouissent d’une grande renommée pour leurs fabriques d’armes et de bijoux. Grâce à nos excellentes montures,

Collier et draperie arabes.

bien que la route lut mauvaise et très escarpée, nous franchîmes la distance en quatre heures de temps. Mary préféra aller à pied une bonne partie du chemin. En traversant la rivière, un de nos mulets perdit pied dans un endroit profond où le courant était très fort; heureusement, que son cavalier en fut quitte pour un bain. Nous suivions des sentiers tortueux et presque inaccessibles, tantôt gravissant une montagne, tantôt descendant pour remonter encore. Nos bêtes se comportèrentadmirablement et ne firent pas un faux pas, bien qu’on eût dit qu’on escaladait un mur perpendiculaire. Nous finies une halte pour déjeuner dans un joli bosquet d’oliviers presque aux portes d’Aït-l’Hassen, et nous découvrîmes que nous étions dans

J-’aLGÉRIE CONTEMPORAINE, 15

un cimetière des Beni-Yenni : les tombes étaient indiquées simplement par quelques pierres gisant çà et là sur le gazon. Nous étions à peine installées, que le cadi du village vint nous prier instamment de venir chez lui, où nous trouvâmes un festin splendide, préparé en notre honneur dans une pièce carrée, blanchie à la chaux et garnie de tapis. O11 nous servit d’énormes plats de l’universel « couscous », mélange d’agneau et de poulets cuits avec du riz et recouverts de graisse, sorte de pilau, en un mot, ainsi que de grandes cruches de lait caillé, breuvage favori des Kabyles. Heureusement nous pûmes nous excuser en disant que nous avions déjà mangé, et moi je leur annonçai que ma religion me défendait l’usage de la viande pendant le carême : cette dernière raison fut trouvée suffisante; mais il nous fallut néanmoins avaler quelques bouchées de ce détestable couscous, pour 11e pas froisser nos hôtes et pour faire honneur à leur hospitalité. Le scheik nous présenta ensuite à sa femme, accompagnée de sa sœur et de ses cousines. Quelques-unes d’entre elles étaient belles, mais horriblement fardées. Nous les priâmes en vain de nous vendre quelques-uns des bijoux dont elles étaient couvertes; elles nous répondirent : « Si nous les vendions, nous n’appartiendrions plus à nos maris. » Elles nous montrèrent les broches rondes qu’elles reçoivent de leur seigneur et maître, quand elles donnent le jour à un garçon : il y en a de plates, ornées de corail et d’émail vert; les autres ont un cercle de pierres en cabochon.

Ces pauvres femmes sont véritablement achetées : le prix ordinaire est de deux à trois c.ents francs, mais les jolies

GI1E RC H EL L ET TIZl-OUZOU.

coûtent beaucoup plus cher. Elles font tous les ouvrages pénibles, portent l’eau et le bois, travaillent à la terre, font moudre le grain, et tissent les étoffes dont elles font leurs burnous et leurs haïks. C’est un vrai labeur que d’aller puiser de l’eau au fond des ravins profonds et de l’apporter jusqu’au sommet des montagnes qu’elles habitent : aussi, quand l’eau arrive, est-elle déjà saumâtre. On les marie à treize ou quatorze ans; le travail excessif et les mauvais traitements dont elles sont l’objet, en font de vieilles femmes à trente ans. Nous eûmes le regret de ne pouvoir trouver aucune fabrique de leur bijouterie bizarre et caractéristique, car il parait que tous, ces articles se font à domicile. Leurs boucles d’oreilles sont si massives, qu’elles sont obligées de les soutenir par un cercle de métal; les agrafes de leurs haïks sont d’une forme et d’un dessin charmants, mais personne ne voulait nous eu céder, et quant à celles que nous achetâmes ensuite à Alger, dans le fameux magasin d’objets d’art et de curiosités de Dorez, bien que ces bijoux soient très jolis et aient un certain cachet, ils sont loin de valoir ceux que nous vîmes portés par les paysannes de la Kabylie. Il ne nous fut pas possible non plus de voir les femmes en train de fabriquer ces fameuses croches que nous avions trouvées si originales, que nous aurions voulu les dessiner chacune séparément.

Pour revenir, nous primes un chemin plus court : nous traversâmes une rivière appelée Oued-Djema, et nous entrâmes dans un détilé charmant, tapissé de bruyères blanches, d’orchis rares, de lavande, de cistes blancs et lilas, de romarin et d’arbustes aromatiques; puis nous passâmes par un bois d’oliviers en montant pendant une heure, et nous arrivâmes auprès d’une fontaine pittoresque, ombragée de chênes-lièges, autour de laquelle un essaim de jeunes filles employées à la cueillette des olives étaient occupées en ce moment à abreuver leurs mules : l’une d’elles, âgée de quinze ans, avait le plus beau visage que j’aie jamais vu; cette enfant paraissait ne pas ignorer qu’elle était belle, et ses compagnes avaient l’air de la traiter avec une déférence marquée. Nous suivîmes ensuite une belle route récemment construite par les Français, et nous reprîmes au galop la direction du fort Napoléon, tout en admirant le soleil couchant, qui illuminait les cimes de la Djurjura de ces teintes magiques dont ceux-lâ seuls qui ont été en Afrique peuvent se faire une idée.

Nous avions entamé une conversation avec notre petit guide kabyle pour nous distraire. Nous l’avions pris pour un enfant; mais il nous apprit d’un ton sérieux qu’il était propriétaire d’un des mulets de la cavalcade, qu’il

CHERCHELL ET TSZÏ OüZOU.

était bel et bien marié, et qu’il avait quinze ans ; et làdessus il se mit à nous faire le récit des concerts, festins, etc., qui avaient eu lieu à l’occasion de son mariage. Ce jeune homme avait été instruit dans une école récemment fondée par le gouvernement français au fort Napoléon, et dans laquelle on enseigne toutes sortes de métiers. Le colonel Hersen rend témoignage à l’intelligence et aux moyens des enfants kabyles. Il est fort regrettable, me disait-il, que l’école ne puisse admettre que deux cents élèves, car il y avait plus de quatre cents demandes d’admission.

Le lendemain, il fallut prendre congé de nos bous amis le colonel et son épouse; et, après un trajet de treize heures, nous rentrions à Alger, ravies au plus haut degré de notre excursion. Mais, avant d’en finir avec la Kabvlie

et ses habitants, je vais donner un extrait tiré d’un manuscrit inédit de M. le comte Ernest de Stackelberg : ce travail, fait en 1847, contient des détails très précis et très complets sur ce peuple étrange.

« Les Berbères ou Kabyles sont le résultat d’un mélange des aborigènes (qui étaient des émigrés d’origine chananéenne) avec le peuple qui leur succéda dans la domination de l’Algérie, et principalement des Vandales, qui eurent la prépondérance de 458 à 554. Lors de la grande invasion des Arabes, les Berbères se retirèrent au sein de leurs montagnes, et, bien que musulmans de nom, réussirent à conserver leur indépendance. C’est surtout à cette cause qu’il faut attribuer la haine qui a toujours existé entre eux et les Arabes. Jamais ils ne se soumirent aux Turcs, qu’ils contraignirent même à leur payer un tribut, lorsque ceux-ci traversaient leur territoire pour aller rançonner les Arabes. 11 paraîtrait cependant qu’ils ont dù plier plus ou moins sous le joug romain, puisqu’on retrouve dans leurs vallées les plus retirées et les plus inaccessibles des ruines qui attestent la présence de ce peuple puissant et célèbre.

« Les Kabyles sont laborieux, bons agriculteurs, excellents tisserands ; ils fabriquent surtout de la toile et des étoffes de laine; ils mènent une vie sédentaire; leurs villages ont un air d’aisance; leurs habitations sont recouvertes de toitures et badigeonnées; quand ils manquent le travail chez eux, ils vont en chercher dans les villes, car leur soif de l’or est égale à celle des Arabes; mais leur

Voie ferrée dans les montagnes de l’Atlas.

haine des étrangers les rappelle bientôt dans leurs montagnes. Leur langue est tout à fait différente de celle des Arabes. Ils ne reconnaissent pas d’aristocratie parmi eux;

Marchands kabyles.

leur forme de gouvernement est démocratique: les chefs mêmes des tribus ont peu d’influence; d’autre part, celle des marabouts est toute-puissante.

« Les Kabyles sont répandus dans les trois provinces de l’Algérie. Ceux de l’Atlas et des environs de Blidah (les Beni-Moussa, les Mouzaïa, etc.), sont maintenant soumis à la France. Les portions les plus importantes de cette race habitent la province d’Alger. En plus d’une occasion, ils ont même consenti à être tributaires des Turcs; ils occupent à l’ouest le territoire compris entre le Cbéliff et la mer, et à l’est la Grande-Kabylie, qui forme un triangle dont la pointe est à Sétif et la base sur la côte entre Dellys et Collo. C’est dans la plaine du Chéliff qu’eut lieu cette lutte acharnée entre les Français et ce peuple indomptable; c’est là qu’on eutrecours aux moyens les plus barbares, qu’on les enferma dans des cavernes jusqu’à ce que, poursuivis, traqués, appauvris, les Kabyles se rendissent, tout

CHER C'HELL ET T1ZI-0UZ0U

en conservant dans leurs cœurs une haine éternelle pour leurs vainqueurs, haine que les événements postérieurs ne purent que développer.

« Quant à la Grande-Kabvlie, elle demeure en grande partie une terre inconnue aux Français, qui hésitent avant d’entreprendre une campagne sérieuse dans cette région, qui leur est peu familière.

« Il est juste d’ajouter que le Kabyle n’est, point du tout agressif; il 11e se bat que pour défendre son territoire, et n’interviendrait nullement pour empêcher l’agrandissement de la domination française sur ses frontières. Leur attitude peut paraître hostile ; mais c’est l’hostilité d’un peuple neutre, qui se tient simplement sur la défensive. Tout ce que je viens de dire s’applique aussi aux Kabyles proprement dits, qui habitent le Tell de l’Algérie. Au sud de la province de Constantine et sur la lisière du désert, on rencontre une tribu nomade et pastorale, qui accuse de grands traits de ressemblance avec les Arabes : ce sont les Chaouyas, qui sont néanmoins d’origine berbère, et qui parlent la langue kabyle, sauf quelques variantes. Moins heureux que leurs frères des montagnes, ces Kabyles-là, établis dans la plaine, 11’ont pu conserver leur indépendance; ils ne sont ni belliqueux ni riches, et sont devenus tributaires des Français.

« Restent les Biskris (autre tribu kabyle), qui habitent, comme leur nom l’indique assez, Biskra et certaines régions du désert, à l’ombre des palmiers-dattiers qui crois-

L’ALGÉKIE CONTEHPOR.UN E.

sent dans les fertiles oasis que l’on rencontre sur les conlins du Sahara. Mais celte vie nomade les a tellement changés, qu’on ne saurait les distinguer des Arabes, si ce n'est à leur peau plus noire, qu’ils doivent à leurs unions fréquentes avec les nègres de l’Afrique centrale. 11 n’est pas rare de rencontrer des Biskris dans les grandes villes, où ils exercent les métiers de portefaix et de porteurs d'eau; mais le désert est leur patrie, et leur cœur reste kabyle jusqu’à la racine. »

Page 1