‹ L'Algérie contemporaine illustréeChapitre 29 sur 45 · Entrez bon, sortez meilleur · texte numérisé non relu

Entrez bon, sortez meilleur

( Note du traducteur .)

BATNA, LAMBESSA, ETC

Julius Secundus, centurion de cette même légion, fit élever ce tombeau, pour lequel Flavius Maximus avait laissé

Type arab

12,000 sesterces 1 par testament. Il a été restauré avec le

1. Monnaie romaine. Il y avait le grand et le petit sesterce. C'est probablement ce dernier, qui équivalait à environ 20 centimes. — Voir le Dictionnaire de Littré. [Note du traducteur.)

plus grand soin par lesFrançais, qui ont tenu à rendre les honneurs militaires au vétéran romain en défilant devant sa tombe avec des décharges de mousqueterie.

Le village moderne est bien misérable : aussi m’apitoyaije beaucoup sur le sort des bonnes sœurs de la Doctrine chrétienne, qui y ont créé une école d’une cinquantaine

Un gourbi.

d’élèves, et qui n’ont pas même la consolation d’avoir un curé. Lambessa est une colonie pénitentiaire pour les condamnés politiques. La prison, qui est considérable, est à l’entrée du village. On ne nous permit pas de la visiter; mais nous aperçûmes quelques-uns des détenus, qui appartenaient évidemment à la classe élevée, et qui étaient condamnés à passer dix, quinze ou vingt ans dans ce triste séjour. Afin desubvenirà leurs propres besoinsetpour ajouter quelque chose à leurs maigres rations, ils sculptent divers objets, dont nous leur finies quelques emplettes. Ces pauvres gens doivent terriblement souffrir du froid et de la chaleur : car leurs cellules sont sous les toits, et le bâti-

B A T N A , LAMBKSSA, ETC.

ment est dépourvu de tout appareil de chauffage. Je quittai Lambessa avec un profond sentiment de tristesse : j’v avais vu tant de choses navrantes !

Dès que je fus de retour à Batna, je me rendis chez les sœurs de la Doctrine chrétienne, qui y ont un fort bel établissement et plus de deux cents élèves, tant externes que pensionnaires. La supérieure, femme d’une nature d’élite, a le don de communiquer sa piété éclairée à toutes les personnes avec lesquelles elle se trouve en contact. Tontes les élèves qu’elle a formées, ont un charme qui leur est propre, et je reconnus que l’esprit de cette maison est encore meilleur que celui qui règne d’ordinaire dans les maisons

Sous une tente de Bédouin.

d’éducation. Cette religieuse a cependant une très mauvaise santé, elle est presque toujours souffrante, et elle habite ce misérable village de Batna sans jouir d’aucune consolation temporelle ou spirituelle. Cet admirable renoncement m’aidait à comprendre comment la grâce toute-puissante de Dieu opère dans une âme vraiment sainte, en dehors des canaux ordinaires par lesquels elle se communique. Une personne moins aimante et moins énergique aurait

probablement succombé sous les épreuves et les difficultés multipliées de sa position, tandis que cette sainte femme me disait qu’elle avait toujours demandé dans ses prières de venir travailler au salut des âmes en Afrique, et que, maintenant que ses vœux étaient réalisés, elle aurait eu bien mauvaise grâce de se plaindre des souffrances et des obstacles qu’elle rencontrait sur son chemin.

Dans la soirée, le colonel de la garnison, qui est forte à Batna, vint nous offrir des chevaux pour notre excursion à la forêt des Cèdres; mais nous dûmes y renoncer, ne voulant pas manquer la diligence de Biskra, qui partait le lendemain matin et qui ne fait ce service que deux fois par semaine. Nous assistâmes aux exercices du chemin de la croix dans la petite église, qui regorgeait de monde. Le lendemain était la fête de l’Annonciation. Heureusement que notre diligence, qui attendait la malle de Constantine, ne partit qu’à sept heures, et nous permit ainsi d’avoir la messe avant notre départ. La route monte continuellement jusqu’au caravansérail de Ksour, où il y a un relais de poste. Après le déjeuner, je sortis pour aller esquis-

BATNA, LAMBESSA, ETC

ser le point de vue, et je découvris d’intéressantes ruines romaines (elles surgissent de partout), tout auprès d’un campement bédouin, dont les femmes el les enfants prirent

Campement bédouin

la fuite et se cachèrent au moment où j’essayai de faire leurs portraits.

A. partir de Ksour, nous essuyâmes toutes sortes de contrariétés. La route était exécrable. Dans une descente à pic, notre cocher, avec l’insouciance propre aux conducteurs de diligence, menait ses chevaux ventre à terre, lorsque l’un deux s’abattit sur le flanc, brisa le timon et faillit verser la lourde machine dans la rivière. La pauvre bète, toute grièvement blessée qu’elle était, ne reçut du cocher brutal que des coup de pied et de fouet. Ce traitement barbare me soulevait le cœur. 11 fallut deux heures pour réparer le timon et retirer la pesante diligence des profondes ornières où elle s’était embourbée. Nous allâmes à pied jusqu’au caravansérail des Tamarins, par un chemin sauvage et triste au plus haut degré. La voiture nous y rejoignit, et nous nous engageâmes alors dans le défilé pittoresque d’Ël-Kantra. 11 est borde de hautes montagnes; au fond coule la rivière Oued-Kantra,

que nous traversâmes plusieurs fois à gué, non sans peine, attendu que le lit du torrent est très pierreux et les bords d’un accès difficile. Nos sept chevaux étaient complètement épuisés de fatigue ; et, en passant le torrent pour la dernière fois (avant d’arriver à l’auberge d’El-Kantra), nous versâmes brusquement au beau milieu: une de nos roues s’était détachée, et déjà l’eau envahissait le coupé. Nous en sortîmes tant bien que mal, et nous arrivâmes bientôt à une charmante auberge, située dans une gorge

magnifique, entre deux rochers gigantesques et au centre d’une vallée de palmiers de plusieurs kilomètres d’étendue.

se précipite par une cascade vers la plaine, et une belle arche romaine de trente pieds de largeur, jetée sur la rivière, forme un pont des plus pittoresques, sur lequel passe la route, et qui relie ainsi les deux côtés du défilé. Ce pont d’El-Kantra, qui a donné son nom à l’oasis, est appelé par les Arabes Foum-es-Sahara, ou la bouche du Sahara, parce qu’en effet il domine le seul passage qui conduise du Tell de l’Algérie

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Miwui M&fcr au Sahara oriental : on le regarde avec raison comme la clef de toute cette région. J’oubliai ma fatigue

pour aller, malgré la chaleur, esquisser ce col magnifique. Entre les rochers perpendiculaires, on aperçoit non seulement les palmiers de l’oasis, mais encore des roches recouvertes de couches de sel d'une nuance tirant sur le cramoisi, qui bornent l’horizon. El-Kantra paraît avoir été jadis une colonie romaine fort importante, comme l’attestent de nombreuses inscriptions sur marbre ou sur bronze, que les agriculteurs et les vignerons de l’oasis déterrent à chaque instant. Quand on traverse le pont, on arrive aux trois villages ou « dacheras» qui sont construits au milieu de bosquets de palmiers et entourés d’une haute muraille. Ils ont à eux trois une population de dix-huit cents âmes. Les femmes tissent des burnous et de l’étoffe pour les tentes; les hommes cultivent les palmiers et quelques céréales, qu’ils arrosent comme on le fait en Égypte. La vue de l’oasis n’est pas moins belle prise de l’autre côté de la gorge : les montagnes de Djebel-Gaous et de Djebel-Essor lui font une couronne majestueuse pardessus les hauteurs du col.

En allant d'El-Kantra à El-Outaïa, on traverse un terrain rempli d’huîtres, debuccardes et d’autres coquillages fossiles : je me demandais comment et par quel cataclysme la mer a pu arrivera baigner cette région élevée.

A El-ïïammam, nous repassâmes la rivière près de certaines sources thermales salées. A droite on aperçoit une montagne conique, formée de couches de marbre, de gypse et de sel, que les indigènes appellent la montagne de sel (Djebel-el-Melah). Ils ramassent les blocs que les pluies hivernales détachent du rocher, et vont les vendre au marché deZiban. Nous eûmes tout le temps d’étudier le

BATNA, LAMBESSA, ETE

paysage : car notre timon, qui avait été fort mal raccommodé, se brisa encore à trois reprises différentes, de sorte que nous n’arrivâmes au troisième relais (El-Outaïa) qu’à huit heures du soir, lorsque nous aurions dû être déjà rendues à Biskra. Tandis qu’on s’ingéniait à réparer notre misérable véhicule, qui s’en allait par morceaux, nous passâmes deux heures dans la salle commune d’un affreux caravansérail, en compagnie de spahis et de paysans. Nous étions tellement brisées de fatigue, que Mary s’endormit profondément sur un des bancs de bois; il me fallutTa réveiller à minuit, lorsqu’on vint nous avertir que la diligence était attelée de nouveau. Nous repartîmes donc, escortées par les spahis, au milieu d’un orage épouvantable : des éclairs sinistres illuminaient les montagnes éloignées, et jetaient

des lueurs fantastiques sur les tourbillons de sable qui menaçaient à chaque instant d’engloutir nos guides à che-

val; — puis tout retombait dans de profondes ténèbres; — le roulement assourdissant du tonnerre dominait tout autre bruit. Notre admiration de cette scène grandiose nous lit oublier non seulement notre fatigue et les inconvénients de la route, mais encore les dangers de la rivière, qu’il nous fallut passer à gué plusieurs fois. Nous arrivâmes à Biskra entre deux et trois heures du matin. Nous y apprîmes que la colonie militaire avait été fort inquiète à notre sujet. Comme la diligence avait un retard de six heures, on s’était imaginé naturellement que nous avions été assaillies et dépouillées par quelque tribu hostile. Nous

Le désert, les chacals.

fûmes bientôt installées dans d’excellents appartements, chez M. et Mme Médan, colons français qui tiennent une auberge ou pension sur la petite place derrière le marché. Ce ne fut pas sans plaisir que nous étendîmes nos membres fatigués dans des lits propres et commodes, après avoir été renfermées pendant dix-neuf heures dans le coupé d’une mauvaise diligence. À l’exception d’El-Kantra,le pays situé entre Batna et Biskra est sauvage et désert au plus haut degré : il est complètement dépourvu d’arbres, et offre à peine çà et là quelques traces de culture. C’est un pays de

BATNA, LAMBESSA, ETC

pâturage, fréquenté par d’immenses troupeaux de bétail, de chameaux et de brebis, qui paissaient de loin en loin sur les pentes des montagnes, gardés par de petits pâtres arabes.

Ils se sont mélangés avec les arabes nomades.

Les habitants de cette région sont lesBiskris ou Saharis, d’origine kabyle ou berbère, dont j’ai déjà parlé. Ils se sont mélangés avec les Arabes nomades, de telle façon qu’on ne peut plus les distinguer de ces derniers. Ils

habitent soit des gourbis, soit des tentes noires de poil de chameau, et portent le costume bédouin; les femmes toutefois ont la figure découverte, selon l’usage kabyle, et sont surchargées de bijoux de toute espèce. Les tentes sont ordinairement gardées par des chiens. Ceux des Biskris sont d’une belle race fauve, produit d’nn croisement avec le chacal, tandis que les Kabyles ont des chiens-loups à l’aspect hideux.

Le lendemain de notre arrivée était un dimanche. Comme je m’acheminais vers l’église, quelle ne fut pas ma joie d’apercevoir une cornette blanche qui sortait d’une petite maison au moment où l’angélus sonnait la messe de six heures! Malgré le caractère d’ubiquité de leur charité, j’avoue que je ne m’attendais guère à rencontrer des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul au milieu des oasis et des désert s arides du Sahara. J’appris plus tard que la supérieure, sœur Célestine Angelvy, était très liée avec la supérieure de nos sœurs de charité à Londres. On me lit l’accueil le plus bienveillant dans le petit couvent : on me servit du chocolat délicieux, qui me réconforta après mon longvoyage; puis je visitai les classes, vastes et bien aérées, où se trouvaient réunies deux cents petites filles. Les chaleurs sont si fortes en été, que les sœurs sont obligées de fermer l’école pendant trois mois : on ne peut sortir à cette époque que le soir ou de très grand matin. Les religieuses souffrent bien plus que les autres Européens, parce qu’elles ne veulent pas se conformer à l’usage universel de coucher sur les toits : ce qui leur serait d’autant plus difficile, que leur couvent est dominé par les grandes casernes environnantes. Elles m’avouèrent que dormir à

K ATM, LAMBESSA, ETC

l’intérieur est un véritable purgatoire, et que leurs lits leur faisaient l’effet de fournaises ardentes.

Village envahi par les sables du désert

Après l’office, nous allâmes, Mary et moi, nous promener dans les bois de palmiers, qui sont magnifiques ; mais je désespère de pouvoir rendre par ma faible plume la beauté du coloris, la forme gracieuse de ces arbres chargés de leurs fruits dorés, les effets de lumière et d’ombre produits par leurs branches se balançant mollement au-dessus

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