L’ALGÉRIE COM E M P O R AINE
ainsi que celui de sa suivante; ce dont le caïd fut enchanté, et il écrivit avec orgueil au bas du croquis son nom et celui de son épouse en caractères arabes. Dujardin l’on jouit d’une vue charmante sur la mosquée avec ses fenêtres en ogive et sur une fontaine ombragée par un beau palmier. Tandis que nous admirions le jardin, le visage de la maîtresse de maison resta impassible; elle avait l’air effarouché et ennuyé: aussi, lorsque nous primes congé d’elle, elle disparut promptement et toute contente par une galerie fermée qui conduisait à son harem. Après avoir remercié notre aimable bote, nous remontâmes en voiture pour rentrer à Biskra. Ce qu’il y a de frappant à Sidi-Okbar, c’est l’énorme quantité de palmiers qui ombragent les maisons, et dont les branches sont si touffues, que de loin elles cachent complètement les habitations.
Nous fîmes aussi une excursion à Sidi-Becker, charmant village situé à environ deux lieues de Biskra. On traverse la rivière sur un pont rustique, fait de troncs de palmiers creusés à cet effet. Un magnifique lîguier-sycomore étend ses rameaux ombreux en cet endroit. Au milieu de la cour du minaret jaillit une belle fontaine ombragée de palmiers. Des femmes et des enfants étaient groupés tout autour pour jouir de la fraîcheur. Les femmes, avec leurs yeux noirs et leurs nez aquilins, seraient jolies, si ce n’était la grosseur de leurs traits. Elles étaient toutes couvertes d’amulettes et de bijoux en argent. A mon retour, je m’amusai à dessiner une jeune fille de dix-huit ans qui s’était plantée devant ma fenêtre pour voir ce qui se passait dans ma chambre. Je me vengeais ainsi de son indiscrétion; mais,
BATNA, LAMBESSA, ETC
dès qu’elle s’aperçut que je faisais sou portrait, la curieuse prit la fuite.
Nous fûmes invitées à passer la soirée chez le caïd, qui nous présenta sa femme et sa fille, toutes deux admirablement belles. La mère, richement vêtue, était assise dans
Femme de Caïd. — Costume de Biskra.
une alcôve, ayant auprès d’elle ses deuxjolis petits enfants, dont l’un dormait dans sa couchette, tandis que l’autre ouvrait de grands yeux à la vue de ces deux étranges Européennes, et demeurait muet d’étonnement. La fille du caïd était veuve. 11 parait qu’elle avait lait un mariage
d’inclination : aussi était-elle inconsolable delà mort de son mari ; elle n’était pas habillée de noir, mais elle ne portait point de bijoux, ce qui dans ce pays est un signe de deuil. Le second fils nous servit d’interprète : il parlait français assez couramment. C’était bien le plus bel Arabe qu’il fût possible de voir. 11 témoigna le plus vif désir de connaître l’Angleterre, que son frère aîné avait visitée à l’époque de la grande Exposition de 1862, et il ne cacha pas qu’il était mécontent de la position actuelle qui lui était faite dans sa famille. Sa mère nous raconta qu’elle avait eu neuf enfants, tous aussi beaux et aussi bien constitués que celui-ci, dont elle était évidemment très fière. Un nous offrit du café délicieux, préparé à la mode arabe, ainsi que des dattes de Souk. Nos personnes et nos costumes procurèrent beaucoup d’amusement à ces dames; le chapeau rond de Mary les intrigua énormément, et elles admirèrent fort son opulente chevelure. Nous rentrâmes au logis par un clair de lune féerique. Les ombres des maisons et des palmiers se dessinaient avec une telle netteté, qu’on les eût dites découpées sur le ciel bleu foncé; elles étaient même plus noires qu’en plein midi. Le climat de Biskra est assurément le plus délicieux du monde en hiver et au printemps, et la vie matérielle y est à si bon marché, que je ne comprends pas pourquoi un plus grand nombre de personnes ne s’y établissent pas pour se refaire la santé et fuir les brouillards et l’humidité de l’Angleterre.
Nous passâmes quatre jours à la pension Médan, et notre note ne se monta qu’à cent francs : pour cette somme, nous avions eu la jouissance d’une petite voiture, trois
B A T N À , LAMBESSA, B TC. 205
bons repas par jour pour Mary, pour moi et mes trois domestiques, des lits et des chambres extrêmement propres et confortables. Le prix d’une place dans la diligence de Batna à Biskra est de vingt-trois francs, et de Batna à Con-
Le lendemain il nous fallut dire adieu à Biskra.
stantine, seulement de quatorze ; le voyage n’est donc pas coûteux.
Le lendemain matin, à notre grand chagrin, il nous fallut dire adieu à Biskra, malgré les instances et les remontrances du commandant, qui jugeait que nous nous exposions aux plus grands dangers, car il avait eu des renseignements certains sur l’insurrection des Arabes : Toutes les fermes qui bordent la route avaient été brûlées
et détruites, nous disait-il; il serait bien plus sûr de nous retirer dans la citadelle avec les sœurs de charité, qui s’y étaient déjà réfugiées, et d’y attendre que l’ordre fût rétabli. Heureusement que nous ne nous laissâmes pas gagner par la peur, et bien nous en prit : car, si nous eussions remis notre voyage à quelques jours plus tard, il nous eût été alors impossible de l’effectuer sans courir de grands dangers. Voyant que notre résolution était irrévocable, le commandant nous donna une escorte de spahis très beaux à voir, en vérité, mais qui nous auraient, je crois, rendu peu de services si nous eussions rencontré les insurgés.
L’un deux avait une physionomie profondément scélérate, et sa cruauté envers son cheval nous le lit prendre en horreur : il enfonçait continuellement dans les flancs de sa monture ses longs éperons arabes (aiguisés comme un couteau et garnis en plus d’une longue pointe de fer). A
B ATM, LAMBESSA, ETC.
la fin, voyant que la pauvre bête était ruisselante de sang, nous le priâmes de mettre pied à terre et de quitter ces horribles éperons. La crainte que nous ne fissions un rapport défavorable sur lui à ses chefs, l’engagea seule à se conformer à nos injonctions. Je suis bien portée à croire que les contes dont on a bercé notre enfance touchant l’affection de l’Arabe pour son cheval, sont de pures fictions. Jamais je n’ai vu traiter les animaux avec autant de cruauté qu’en Algérie. Un jour que tout indignée je m’efforcais de faire comprendre à un Arabe que, s’il était en Angleterre ou en France, on le mettrait en prison, parce qu’il y avait une loi dans ces pays pour empêcher la cruauté envers les animaux, il me répondit en ricanant que, si cette loi était en vigueur en Algérie, la population tout entière serait alors mise en prison séance tenante. J’avoue que c’est la seule chose qui ait gâté le plaisir que j’ai goûté en Algérie : car il est affreux de voir maltraiter de pauvres bêtes, qui n’ont pas, comme les hommes, la ressource de se plaindre des maux qu’on leur inflige.
Mais revenons à notre voyage.
Nous trouvâmes près d’El-Outaïa la route bloquée par des chameaux et des Arabes qui criaient et gesticulaient comme à l’ordinaire: ils avaient été saisis d’une terreur panique; et, de crainte de tomber entre des
Nous trouvâmes la route bloquée.
mains ennemies, ils se bâtaient d’emmener leurs troupeaux dans des campements moins exposés. Au caravansérail d’El-Outaïa, les propriétaires pleuraient d’épouvante. « Quinze mille Arabes, disaient-ils, étaient à quatre kilomètres de là, et ils seraient tous infaillible-
BATjNà, lambessa, etc.
ment massacrés par eux, s’ils ne prenaient à l’instant la fuite. » Lorsque nous leur demandâmes à déjeuner, ils firent la sourde oreille et se contentèrent de crier : « Les Arabes! les Arabes!» Comme il n’v a qu’un pas du sublime au ridicule, moi qui venais de m’apitoyer de tout mon cœur sur le sort de ces pauvres gens qui étaient à la veille de perdre tout ce qu’ils posé daient, je ne pus m’ empêcher d’éclater de rire en voyant une bonne vieille qui se cachait la tète dans son tablier, tant elle était désespérée, en s’écriant : «O mon cochon ! mon cher cochon ! » Nous eûmes beau leur conseiller d’être calmes et de rester tranquillement chez eux, au moins pour quelque temps, toutes nos exhortations furent inutiles; on ne voulait pas les écouter, et l’on traitait de folie notre projet de pousser jusqu’à El-Kantra. On nous assurait que nous ne manquerions pas de rencontrer l’ennemi, qui n’était qu’à une demiheure de distance, qui avait déjà incendié la ferme de M. S..., et qui se dirigeait sur El-Outaïa. Afin de les tranquilliser, nous promîmes de leur envoyer un de nos spahis pour les avertir du danger, dans le cas où nous rencontrerions les éclaireurs des Arabes insurgés, sur les collines des environs. Nous nous mimes donc en route et n’aperçûmes rien du tout, ni une tente ni un cavalier, pas une âme, en un mot, avant d’arriver à El-Kantra, sauf quelques petits pâtres, qui prirent la fuite sitôt qu’ils aperçurent notre diligence. J’ai pensé plus d’une fois que les terreurs paniques des Français au sujet des Arabes créent souvent les maux qu’ils redoutent, et je 11e crois pas que dans la dernière insurrection il y ait eu beaucoup de désastres à signaler, à l’exception de quelques fermes détruites près
L’A L G É RIE COM E Ml' OU Al N E.
debambessa, de sorte que le colonel de la petite garnison deBiskra aurait pu dormir tranquille.
Nous passâmes la nuit dans la mauvaise auberge d’El- Kantra, parce que je voulais avoir le temps d’explorer et de dessiner ce col magnifique; et le lendemain matin nous reprîmes la diligence pour Batna, où nous lûmes reçues à bras ouverts par cette chère madame Maréchal (supérieure des sœurs de la Doctrine chrétienne), qui nous avait fait préparer un excellent dîner. J’allai ensuite rendre visite au colonel Àdelhar, pour lui parler de la terreur qui avait saisi toutle monde àBiskra, et le prier, au nom des Médan et des autres colons européens, d’y envoyer des troupes pour renforcer la petite garnison; ce qu’il me promit de faire. Démontant dans notre coupé de diligence, nous arrivâmes à Constantine le lendemain, après un voyage nocturne passablement ennuyeux.
BATNA , LAMBESSA, ETC
Nous consacrâmes deux jours à revisiter les lieux qui nous avaient charmées, et à faire des visites d’adieu aux amis nombreux que nous nous étions faits dans cette ville; mais nous souffrîmes beaucoup du brusque changement de climat: à Biskra, c’était le ciel en feu des tropiques; à
Los hivers sont très rigoureux.
Constantine, la neige et les frimas. Les hivers sont très rigoureux dans cette dernière ville : cela tient à sa position élevée et à la proximité de montagnes couvertes de neige. Aussi les malades qui se proposent d’y faire un séjour, feront bien de se munir de vêtements chauds, soit qu’ils se rendent au désert ensoleillé, soit qu’ils en reviennent.
Le lendemain matin, à quatre heures, nous montâmes dans la diligence qui devait nous conduire à Guelma, et ce ne fut pas sans regret que nous dîmes adieu à Constantine. Aux premières lueurs de l’aube, nous traversâmes le pont pittoresque jeté sur le ravin, et la dernière créature
L’A LGÉRIE C 0 N T E M P 0 R A I N E
vivante que nous aperçûmes fut une vieille cigogne qui volait lentement du haut du minaret, en se dirigeant vers le gouffre béant.
La route de Guelrna est presque impraticable pour les
Quand nous eûmes atteint le caravansérail,
voitures, et le tirage conséquemment horrible pour les pauvres chevaux : aussi, quand nous eûmes atteint le caravansérail du Kroubs, notre conducteur prit à travers champs, traversant les rivières à gué et brisant les haies de clôture, dans une sorte de steeple-chase qui aurait
BATNA, LAMBESSA, ETC
certainement fait bien peur à des personnes nerveuses. Ces inconvénients n’existeront plus dès que la nouvelle route empierrée, qui est en voie de construction, sera achevée. Quant à nous, nous préférâmes aller à pied jusqu’au relais suivant : ce qui nous permit de cueillir des narcisses blancs, des tulipes et des crocus, qui croissaient naturellement dans les prés. Le pays, d’abord plat et désert, changea d’aspect en approchant de Guelma, et nous revîmes avec plaisir des forêts et des montagnes à l’horizon.
Dans les prés.
Guelma est une petite ville moderne, insignifiante, bâtie sur les ruines de l’antique Calama, dont il 11e reste aujourd’hui que les remparts et la citadelle. On a organisé dans un ancien temple sphérique un petit musée, qui contient des statues précieuses, des colonnes et des inscriptions découvertes lors de la construction de la nouvelle ville par les Français. L’hôtel de l’endroit était mauvais et malpropre (le seul que nous ayons trouvé en Algérie dans ces conditions) : aussi n’étions-nous point disposées à y faire
un long séjour; mais, comme le lendemain était le dimanche des Rameaux, nous restâmes pour aller à la messe et nous procurer des palmes bénites à la jolie petite église Saint-Augustin, qui est sur la grande place. Nous retrouvâmes ici des sœurs de la Doctrine chrétienne, avec leurs belles écoles, dont les enfants avaient orné leurs rameaux de gâteaux et de bonbons, usage que je n’admirai pas du tout.
Non loin de Guelma se trouve Souk-Harras, l’antique Tagaste, patrie de sainte Monique, où naquit saint Augustin, le 13 novembre 534, son père Patrice étant alors préfet de la ville. Après l’office, nous nous empressâmes de quitter notre vilain appartement à l’auberge, pour monter dans une petite voiture qui devait nous conduire à Hammam-Meskhroutin, ou « les Bains Maudits », but principal de notre voyage dans la province de Constanlinc. Nous passâmes près d’une riche ferme, qui appartient. à M. Vigier, colon français très entreprenant; et, tournant brusquement â gauche, nous arrivâmes dans
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un vallon pittoresque, au fond duquel coule la Seybouse, et que dominent de hautes montagnes, jusqu’à ce que nous atteignîmes un plateau élevé, et nous aperçûmes devant nous les sources chaudes, ou plutôt un nuage
Ilammam-JIeskhroutin.
blanc de vapeurs sulfureuses. Nous descendîmes chez la femme de charge de M. Lambert (gouverneur général de l’Algérie à cette époque), qui avait disposé un petit chalet pour nous recevoir, d’après les instructions qu elle avait reçues de ce haut fonctionnaire, sur la propriété duquel les bains sont situés. Nous fûmes bientôt installées dans notre maisonnette, qui n’avait qu’un étage, mais dont les trois chambres étaient propres et gaies. Il
n’existe encore point d’hôtel en cet endroit ; mais il y a un casino en voie de construction, un hôpital militaire et quelques cabinets de bains isolés, bâtis au-dessus des sources. Mais comment décrire ce lieu extraordinaire? Qu’on se figure une quantité de cônes blancs, qui marquent l’endroit où jaillissaient autrefois des sources aujourd’hui taries, avec un groupe de piliers de pierres isolés les uns des autres, qui ont donné lieu à la légende arabe que voici :
Un Arabe fort riche résolut d’épouser une belle jeune lille qui lui était parente à l’un des degrés prohibés par la loi de Mahomet; et, bravant l’autorité religieuse, il donna un festin magnifique à l’occasion de son mariage. Mais, avant la fin de la cérémonie, un tremblement de terre épouvantable survint; — les démons furent déchaînés, et tous les convives furent changés en pierres, — y compris le père et la mère du fiancé, ainsi que le cadi qui avait ofbcié et présidé à cel te union sacrilège. Pour confirmer la vérité de ce récit, on nous montra du soufre granulé comme étant des restes de couscous pétrifiés dans la catastrophe.
L’eau est d’un blanc laiteux, et surgit en bouillonnant de tous les points du sol; puis ces sources différentes se réunissent pour former une belle cascade, qui tombe du
BATNA, LAMBESSA, ETC
haut d’uu pan de rochers dans le torrent qui coule au bas.
Les eaux de ces sources sont les plus chaudes que l’on connaisse, à l’exception des Geysers de l’Islande, et de celles de Las Trincheras dans l’Amérique du Sud. La température des Geysers est de 109°; celle de Trincheras, de 96°, 6, et celle de Hammam-Meskhroutin, de 95°. Leurs propriétés sont analogues à celles de Bagnères, d’Aix-en- Savoie et des Eaux-Bonnes : elles contiennent du chlorate de soude, du soufre et du sulfate de chaux; elles sont très efficaces pour la guérison des rhumatismes, des névralgies, des maladies des glandes, de la sciatique et autres maux semblables. Le traitement se fait au moyen de douches, d’inhalations et de bains ordinaires.
Vu par un beau clair de lune, le théâtre de la légende arabe présente vraiment un aspect mystérieux et fantastique : les tourbillons de vapeur qui sortent de la terre de tous côtés, tantôt laissent apercevoir, tantôt enveloppent les piliers-fantômes, et leur donnent un air de réalité tout à fait saisissant. La plus belle vue des Geysers cependant est celle que l’on a d’en bas : on voit les sources bouillonnantes se précipiter en cataractes du haut d’une roche perpendiculaire, nuancée de blanc, de rose, de jaune, de vert et d’orange, dans un précipice à deux cents pieds de profondeur, au milieu d’un nuage de vapeur, sur lequel les rayons du soleil produisent les plus belles couleurs prismatiques. J’essayai en vain de peindre cette scène féerique : je dus y renoncer, parce que les effets de lumière variaient à chaque instant. Le ravin était ombragé par des acacias et d’énormes oliviers. Nous vîmes des
Arabes qui lavaient leurs vêtements, d’autres qui faisaient cuire des œufs et des légumes dans le ruisseau. Les belles montagnes qui bordent le vallon, attirent les nuages,
Dos Arabes venaient faire cuire des œufs.
et par conséquent la pluie et le froid en cet endroit, de sorte que la saison des bains ne commence qu’en mai ou juin et finit en octobre. A une petite distance du casino l’on trouve un vallon pittoresque, rempli de grottes et de stalactites rouges, au-dessus et au-dessous duquel on peut
B A T N A , LAMBESSA, ETC
faire de délicieuses promenades dans des bois d’oliviers et de lentisques, ainsi qu’au bord de petits ruisseaux qui fuient sous des lauriers-roses et des buissons fleuris.
Les bains de Hammam-Meskhroutin paraissent avoir été connus des Romains. Le frère de Mme Lambert nous mena voir les anciens réservoirs romains, à deux ou trois kilomètres de là, et où de nouvelles sources ont fait leur apparition au sein des rochers qui bordent la rive droite de l’Oued-Chedakhra. Ces eaux, qui sont un composé de fer et de soufre, ont les mêmes propriétés que celles de Spa et de Pyrmont1; l’efficacité et la valeur de ces sources ferrugineuses côte à côte avec les sulfureuses sont très appréciées de la Faculté. Nous ramassâmes une quantité de feuilles et de bois pétrifiés au bord des bains romains; on eût dit, à les voir, que c’était du corail blanc. On y arrive par un sentier frayé dans un bois célèbre pour ses panthères et ses chats sauvages; mais nous ne rencontrâmes aucun de ces animaux; seulement, deux aigles magnifiques, qui planaient sur la montagne, s’abattirent quelques instants sur un rocher auprès duquel nous nous reposions. Il est très regrettable qu’on n’ait encore rien organisé pour l’installation des baigneurs, obligés de se pourvoir de vivres auprès du propriétaire des bains, à moins qu’ils ne soient munis (comme nous l’étions) de lettres du gouverneur général. Mais peut-être les choses vont-elles mieux pendant la saison officielle des bains.
1. Ces sources renommées se trouvent dans une charmante vallée du Weser, dans la petite principauté de Waldeck, au sud du Hanovre.
( Note du traducteur .)
Nous retournâmes voir la cascade pendant la soirée, car nous ne pouvions nous lasser d’admirer ce spectacle, d’une beauté si étrange. Non seulement le volume d’eau fourni est énorme, — deux de ces sources, à elles seules, donnent 84 000 litres par heure, — mais il en jaillit continuellement de nouvelles1. La température de l’eau est si élevée, que, lorsque nous en puisâmes pour nous laver les mains, il nous fallut attendre une bonne heure avant qu’elle fût suffisament refroidie pour en faire usage. Les cônes épuisés ont un aspect étrange : la terre s’est accumulée au-dessus, et, les oiseaux y ayant déposé des semences, on croirait voir des pots de Heurs gigantesques d’où retombent gracieusement des fougères et toutes sortes de graminées. Pendant la nuit, nous fûmes réveillées par une secousse de tremblement de terre, qui renversa tous les meubles de notre chambre. J’ai toujours pensé qu’un beau jour les habitants de ce sol volcanique pourraient bien être engloutis dans le gouffre en ébullition qui est à leurs pieds. La couche de terre ou plutôt de soufre sur laquelle on marche, est si mince, que l’on risque à chaque instant de se brûler les pieds dans les petits filets d’eau bouillante qui se rencontrent à chaque pas: aussi les Arabes ont-ils inventé une quantité de contes qui se rattachent à la légende du mariage maudit, et pour rien au monde ils ne voudraient s’approcher de ce lieu sinistre après le coucher du soleil.
Plombières donne liarèges, Saint-Sauveur, Pourbonne,
10116 litres par heure.
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En résumé, il me semble qu’il serait très avantageux pour les malades qui n’ont pas les moyens pécuniaires de fréquenter les stations thermales si coûteuses du midi de l’Europe, de venir faire leur cure aux bains de Hammam- Meskhroutin. Lors de notre séjour, la saison n’était pas encore commencée; mais on m’assura qu’il y avait un excellent médecin à la tète de l’établissement, et que chaque jour on y introduisait des améliorations importantes au profit des malades. L’année précédente (1870), il y avait eu deux cents baigneurs; tous avaient élé plus ou moins soulagés, et quelques-uns complètement guéris. La traversée de Marseille à Bône coûte 118 francs en première classe, et 95 francs en seconde; le prix d’une place dans la diligence de Bùne à Guelma n’est que de 8 francs. De là une voiture particulière ou l’omnibus vous conduit aux bains, à une heure et demie de Guelma.
Ainsi les frais du voyage en partant de Paris se montent comme suit :
De Paris à Marseille, lre classe : 96 fr.; 2e classe : 72 fr.
De Marseille à Bône, — 118 — 95
De Bône à Guelma, — 8 — 8
Omnibus, — 3 — 5
Le voyage reviendrait donc à 225 francs, mais en revanche le logement et la nourriture ne coûteraient
presque rien.
À notre retour à Guelma, nous visitâmes le grand marché arabe qui se tient près d’un théâtre antique, et nous remontâmes en diligence pour Bône, après avoir dit adieu
à un petit marcassin apprivoisé, qui était couleur acajou et rayé de noir; il savait boire du lait par le goulot d’une théière, et se considérait tout à fait comme un des nôtres : ce fut la seule connaissance que nous laissâmes à Guelma.
BATNA, LAMBESSA, «ETC
La route de Bone est très pittoresque : elle serpente jusqu’au sommet d’une colline très élevée, d’où l’on embrasse une vue magnifique des montagnes, de la
Un gourbi (route de Bônej.
plaine qu’arrose la Seybouse, et du lac Fezzara, renommé pour ses oiseaux aquatiques. En descendant vers la plage, nous traversâmes des jardins et des vergers, un pays riant et bien cultivé, chose rare en Algérie. Bône est une petite ville très animée, assise au fond d’un golfe que
protègent, deux bras de terre s’avançant dans la mer et couronnés par l’ancienne citadelle : elle est ainsi protégée contre les vents qui soufflent avec violence dans ces parages, et ressemble à un petit Marseille, avec de belles montagnes sur barrière-plan. La vieille ville est assez bien conservée. L’antique Kasbah sert aujourd’hui de caserne;
Donc. — L'antique Kasbah.
on y monte par une route superbe, bordée d’arbres, d’aloès et de jardins, qui me rappelaient le chemin de la piazza delPopolo au mont Pincio à Rome. Boue possède un square ou grande place plantée d’arbres, avec un jardin, au milieu duquel jaillit l’inévitable fontaine de marbre blanc; des boutiques abritées par des arcades sont rangées sur trois des côtés; le quatrième est occupé par l’antique mosquée de Djama-el-Bey
BATNA, LAMBESSA, ETE
Sur le faite du minaret, je revis avec plaisir mes anciennes connaissances, les cigognes, qui abondent à Bône. En montant à un atelier de photographie qui sc
Un minaret avec ses nids de cigognes.
trouvait très près du ciel, nous aperçûmes la femelle d’un de ces oiseaux qui couvait ses œufs, et l’on nous raconta que, la veille, son nid avait été le théâtre d’une bataille acharnée. Le mâle avait apporté un serpent à sa compagne, lequel s’était évadé. On lui lit aussitôt la
chasse; mais la nouvelle de cette aubaine s’était vite ré-
pandue chez les autres cigognes, et, lorsque le reptile fut enfin retrouvé sur le bord du toit, ces oiseaux se livrèrent un combat si furieux pour sa possession, que le serpent fut littéralement haché en mille morceaux. Le seul désagrément causé par les cigognes, que l’on regarde ici, de même qu’en Allemagne et en Hollande, comme des amies de la famille, c’est qu’elles ont l’habitude d’apporter des serpents dans les maisons; et ces reptiles, souvent fort venimeux, leur échappent quelquefois, et vont pondre leurs œufs sous les toits et jusque dans les chambres : chose peu agréable, il faut en convenir. Lorsque deux cigognes regagnent leur nid, elles se saluent gravement • et font claquer leurs becs ensemble avec un bruit sec, que les Arabes interprètent en actions de grâces envers Dieu pour leur heureux retour. Il n’est pas rare de trouver dans les tombeaux musulmans une petite rigole destinée à recevoir l’eau de pluie pour désaltérer les cigognes : précaution touchante prise par les bienfaiteurs de ces oiseaux, considérés comme portant bonheur aux toits qui les abritent.
Mais, à force de parler des cigognes, je m’aperçois que j’oublie saint Augustin, dont le souvenir donne seul de l’intérêt à Donc. On lui a dédié une belle cathédrale, du style byzantin, sur la place Napoléon. Je m’y rendis avec empressement, et j’y admirai des fresques représentant la vie du saint docteur et celle de sainte Monique. On y conserveaussi de précieuses reliques; mais mon grand désir était de visiter Hippone, l’antique Ubbo, qui n’est qu’à environ deux kilomètres de Dône, et qui fut la demeure de
BATNA, LAMBESSA, ETC
saint Augustin et le siège de son évêché. C’est là qu’il fut ordonné prêtre, en 590, et plus tard nommé coadjuteur de Valérius, auquel il succéda en 595 ; c’est encore à Hippone qu’il écrivit ses « Confessions », en 597, tandis qu’il composa son célèbre traité de « la Cité de Dieu » de 415 à 426. Pendant trente-cinq ans, cette ville eut le bonheur de posséder saint Augustin. Les années de son épiscopat furent pour elle des années de gloire et d’honneur, car Carthage n’était alors qu’une ville secondaire.
Hippone fut prise par les Vandales au mois d’avril 451, une année après la mort de saint Augustin. Ce fut en vain que ses habitants se défendirent avec bravoure pendant deux mois : leur résistance opiniâtre ne fit qu’exas-
Les Arabes achevèrent l’œuvre des Vandales.
pérer les vainqueurs, qui la réduisirent en cendres; la cathédrale et le palais épiscopal furent heureusement épargnés, et la Providence divine ne permit pas non plus que la bibliothèque et les manuscrits précieux légués par le grand docteur à son Eglise devinssent la proie des
L’ALGÉRIE contemporaine,
flammes. En 554, Bélisaire s’empara d’Hippone, et lui rendit quelque peu de son ancienne splendeur; puis ^elle fut reprise, en 697, par les Arabes, qui achevèrent l’œuvre de destruction commencée par les Vandales. L’espace compris par les anciens murs d’enceinte est d’environ 60 arpents. 11 ne reste aujourd’hui debout que les réservoirs romains, une portion de l’aqueduc et les murs du palais de l’évêché. On a construit auprès de ces ruines une modeste chapelle, où un pieux ecclésiastique, décédé depuis peu, offrait tous les jours le saint sacrifice de la messe. Il habitait une maisonnette à deux pas de l’église. Son vœu le plus ardent eût été d’engager des religieux de l’ordre de Saint-Augustin à venir fonder une mission dans ce lieu tout rempli des souvenirs de leur patriarche. Partout de belles feuilles d’acanthe poussaient au milieu de ces ruines, ombragées d’oliviers séculaires et tapissées de clématites, d’églantines et d’autres fleurs des champs.
L’excellente supérieure des sœurs de la Doctrine chrétienne avait bien voulu m’accompagner. Nous gravîmes ensemble un sentier escarpé, qui conduit à un bois d’oliviers an milieu duquel on a érigé un grand monument de marbre blanc, surmonté d’une statue en bronze de saint Augustin. Chaque année, à la fête du saint, on célèbre la messe dans cet oratoire qui lui est dédié, on chante ses litanies et l’on fait ensuite une procession. De cet endroit on jouit d’un point de vue magnifique : à droite on voit le mont Édough; à gauche, Bône et la Méditerranée aux flots d’azur. Que de fois, nous disions-nous, saint Augustin doit avoir contemplé ce même spectacle! car la nature est immuable.
BATNA, LAMBESSA, ETC
Nous redescendîmes la colline, et nous allâmes visiter un grand orphelinat, dirigé aussi par les sœurs de la Doctrine chrétienne, et situé dans les environs d’ilippone. On y a recueilli plus de deux cents enfants, qui cultivent les jardins, travaillent à la ferme et s’adonnent à diverses industries. Cet établissement est un des plus beaux que je connaisse. Dans le courant de la soirée, la supérieure me conduisit à leur maison en ville, qui est aussi très considérable : il y a là vingt-sept religieuses et des centaines d’enfants de tout âge et de nationalités diverses. On leur enseigne le chant; presque toutes ont de belles voix. Les plus âgées me chantèrent un cantique à saint Augustin à plusieurs parties, que je trouvai extrêmement joli.
Berceau arabe.
Le lendemain matin, le consul et le maire nous apportèrent des billets du chemin de fer du gouvernement pour Mokta-el-Hadid, où se trouvent des mines de fer considérables, à six lieues de Bône. La voie ferrée traverse une vallée riante et bien cultivée, au sortir de laquelle on arrive au grand lac Fezzara, don t nous avions eu une vue à vol d’oiseau
l’algéme contemporaine.
en venant de Guelma. Ici nos compagnons de voyage, qui étaient tous chasseurs, quittèrent le train pour aller tuer des canards sauvages; nous promîmes de les reprendre à notre retour. Au bout d’une heure nous atteignîmes les mines, où nous fûmes reçues avec courtoisie par le direc-
Des arabes s’éloignaient des urines.
teur, qui nous expliqua les travaux d’exploitation. Ce qu il v a de curieux ici, c’est qu’on recueille le minerai non pas dans les entrailles de la terre, mais dans les rochers qui sont au-dessus, et au-dessous d’un certain niveau l’on n en trouve plus. On envoie ce minerai directement en l rance, pour y être fondu : ce qu’on ne peut pas taire sur les lieux, faute de houille, seul trésor minéral que l’on n ait pasencore
BATNA, LAMBESSA, ETC
découvert eu Algérie. Les mineurs travaillent à la tâche, et gagnent de trois à cinq francs par jour. On jette le minerai dans de petites charrettes, qui courent sur un tramway relié au chemin de fer, d’où on l’expédie directement au port de Bône, de sorte qu’il y a peu ou point de transbordement. Le directeur m’apprit aussi ([lie pendant l’été ses ouvriers avaient beaucoup souffert des fièvres engendrées par les exhalaisons du lac Fezzara; que la guerre lui avait enlevé bon nombre de ses mineurs, et qu’il ne pouvait pas les remplacer par des Arabes, parce que ceux-ci ne veulent pas travailler régulièrement. Le minerai de Mokta-el-Hadid est, parait-il, supérieur à celui qu’on trouve en France; il est surtout très propre à fabriquer des canons : aussi sa valeur ne fera-t-elle qu’augmenter chaque année.
Avant de partir, je dessinai le lac Fezzara, qui a dix ou douze lieues de longueur; il est dominé par une belle chaîne de montagnes, dontle mont Édougli est la sommité principale. Comme il n’y avait absolument lieu d’intéressant à voir, nous ne fûmes pas lâchées de reprendre le train au plus vite. Pendant tout notre séjour â llône, le maire eut l’extrême obligeance de mettre sa voiture et ses chevaux à notre disposition, attention que nous appréciâmes d’autant plus qu’il n’y avait pas moyen d’en louer dans la ville.