‹ L'Algérie contemporaine illustréeChapitre 36 sur 45 · L’A L G E R I E C ON TE MP OR A UNE · texte numérisé non relu

L’A L G E R I E C ON TE MP OR A UNE

ronnent une colline d’où l’on jouit d’un magnifique coup d’œil. Jamais on ne se lasse de contempler ce beau rivage, que bornent de hautes montagnes, et cette mer étincelante.

Laissant un fort mauresque derrière nous, nous entrâmes à « Magaria », ancien faubourg de Carthage, auprès duquel s’élève le village arabe de Malakah, bâti sur l’emplacement des grands réservoirs, entièrement comblés aujourd’hui, qui communiquaient autrefois avec les dixhuit que nous avons visités. Ils ont deux cents pieds de longueur et sont également voûtés; ils forment évidemment l’extrémité du grand aqueduc qui apportait à Carthage l’eau de source des monts Zaghwan. Ici encore, sur un espace de plus de seize lieues, on traverse un labyrinthe de ruines, avec quelques arches parfaitement conservées çà et là. On a découvert récemment, près de la maison de campagne de Mme Wood, une fort belle mosaïque représentant un lion qui met un cheval en pièces. On ne peut vraiment gratter le sol sans déterrer des marbres et des mosaïques ; mais le gouvernement, jaloux de ses droits, ne permet pas qu’on ouvre des fouilles particulières : un pauvre diable qui s’était avisé de découvrir une mosaïque superbe, fut condamné, pour sa récompense, à une sévère bastonnade.

La chaleur nous força enfin de quitter ces lieux pour prendre la route de Marsa, palais d’été du consul anglais. C’est un bel édifice, entouré de palmiers et de cyprès, et dont les cloîtres sont revêtus de ce stuc ou « mukseli liadeedah » qui excitait si fort mon admiration. Au bout du ma-

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gnifîque jardin, il y a un pittoresque « naoura » ou puits, dont un chameau faisait tourner la roue, et une tour d’où l’on embrasse une vue très étendue sur les environs. Nous fîmes la sieste après le déjeuner; et, la chaleur étant devenue supportable, nous allâmes rendre visite à une nièce du bey, qui était à la veille de son mariage, et qui habitait un palais à environ un kilomètre de Marsa. On était très affairé dans la grande cour, que l’on disposait pour une

Ou se disposait pour une fantasia.

« fantasia » ou exercices équestres, qui devaient avoir lieu le lendemain et qui faisaient partie du programme de la fête. La princesse, mère de la fiancée, nous reçut dans un salon à alcôve, pavé de marbre et garni de divans; et, après qu’on nous eut offert le café et les confitures d’usage, on nous fit passer dans une autre pièce, où le trousseau et les cadeaux de noce étaient étalés avec goût : c’était vraiment une exposition magnifique , qui surpassait tout ce que j’avais pu imaginer. Aucun trousseau européen n’aurait

pu soutenir la comparaison avec celui-ci, soit pour la richesse et la variété des étoffes, soit pour la beauté des nuances et la finesse des broderies. On nous conduisit ensuite à l’étage supérieur, où l’on était en train de préparer des mets qui devaient figurer au festin nuptial: gâteaux de toute espèce, biscuits, pistaches, amandes, bonbons, fruits confits; et cela en si grande abondance, qu’il nous semblait quç la société la plus nombreuse ne pourrait jamais venir à bout d’en consommer la dixième partie. Dans le « patio » ou cour intérieure, on nous régala d’un concert arabe donné par une trentaine des plus jolies esclaves du palais, toutes magnifiquement vêtues. Elles exécutèrent ensuite (toujours à notre intention) les danses les plus extraordinaires, se tortillant de telle sorte

qu’on eût pu croire que l’estomac de la danseuse était indépendant du reste de son corps; puis, à notre profonde surprise, cet exercice se termina par une série de culbutes dignes des petits saute-ruisseau de nos grandes villes. Quant à la fiancée, il ne nous fut pas donné de l’apercevoir, parce que l’étiquette musulmane exige qu’elle se renferme pendant les sept jours qui précèdent son ma-

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riage, et qu’elle soit invisible à tout le monde, même à son propre père.

Ce soir-là les femmes étaient très occupées : il s’agissait de préparer le « henné », poudre végétale avec laquelle, à la veille de toutes les fêtes importantes, il est d’usage que les femmes se teignent les ongles des doigts et des orteils d’un jaune orange vif. Je regrettai beaucoup que notre prochain départ ne nous permît pas d’assister à toutes les cérémonies du mariage, car ce doit être comme une scène des Mille et une Nuits. Il ne faut pas cependant se faire illusion : le sort des femmes de ce pays est vraiment déplorable ; elles 11e connaissent d’autres occupations que de se baigner, s’habiller, fumer et manger; c’est à peine si l’on en rencontre une qui sache lire ou écrire: aussi le temps leur pèse-t-il énormément, et le plus grand service que l’on puisse rendre à ces pauvres créatures, c’est de leur faire des visites, afin de les aider à tuer une ou deux de ces heures dont elles ne savent que faire. Elles sont dans une ignorance profonde de leur religion ; mais il nous fut bien difficile de déterminer ce qu’elles pensent sur quelque sujet que ce soit, attendu que nous étions toujours obligées dans nos conversations de nous servir d’un trucheman. Quant à leur beauté, elle est vraiment remarquable : la princesse mère de la nièce du bey avait entre autres une physionomie noble et une distinction extrême, qui n’auraient point déparé une cour européenne; sa belle-sœur, femme d’un autre bey, était aussi fort belle et surchargée de bijoux superbes.

Le palais de Goletta n’a rien d’intéressant; mais en re-

vanche le bey possède aux portes de Tunis une habitation princière, le « Bardo », où l’on admire un bel escalier de marbre, flanqué de huit lions également de marbre; les cloîtres et les plafonds sont revêtus de ce stuc si original dont j’ai déjà parlé, et les arcades sont composées de marbre blanc et noir. Dans la salle du trône, on a placé les portraits en pied de toutes les tètes couronnées de l’Europe, à l’exception toutefois de celui de notre reine Victoria, qui, en retour des magnifiques présents envoyés par le bey, lui a expédié une petite gravure très ordinaire, représentant sa royale personne, à la grande mortification du consul d’Angleterre, et je puis ajouter, de tous les Anglais qui visitent Tunis. Nous espérons que cette erreur ne tardera pas à être réparée, et que notre bien-aimée souveraine figurera bientôt dignement (en peinture) au milieu des autres potentats de l’Europe.

Notre séjour à Tunis touchait à sa fin, et notre bonheur eût été parfait sans les moustiques. En vain nous nous entourions des précautions les plus minutieuses, en vain nous examinions chaque soir régulièrement nos moustiquaires, c’était en vain que notre fidèle négresse « Fatima » faisait force fumigations de poudre insecticide : rien ne réussissait à chasser nos persécuteurs acharnés, qui faisaient de nos nuits un long martyre, non seulement par leurs piqûres douloureuses, mais aussi par le bourdonnement incessant et agaçant qui troublait nos rares instants de sommeil. Le seul bon côté de la chose, c’est que nos bourreaux, que nous retrouvions partout, nous forçaient à nous lever de bonne heure : rien n’était plus délicieux

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que d’ouvrir sa fenêtre, de contempler le magnifique soleil d’Afrique versant des torrents de lumière sur le sommet des montagnes, le lac et les forts bâtis sur les rives. Le paysage, d’abord noyé dans les lueurs empour-

Ttinis. — Bazars faisant face à ma fenêtre.

prées, paraissait ensuite plongé dans des Ilots d’or; puis, à mesure que l’astre du jour s’élevait dans les cieux, peu à peu le mouvement se faisait sur la place du Marché, un bruit qui devenait si étourdissant, qu’on eut pu croire qu’une émeute allait éclater et qu’on allait voir

arriver la force armée: des centaines de Maures étaient là réunis, marchandant, gesticulant, criant à tue-tête; le braiment des mulets et les grognements des chameaux grossissaient le concert, auquel venait s’ajouter le caquetage des malheureuses poules que, sans égard pour leurs souffrances, on liait la tête en bas, et qu’on jetait ensuite brutalement sur les ânes. Puis le vacarme diminuait tout doucement, les conducteurs de chameaux emmenaient leurs bêtes, et l’on voyait poindre bon nombre de personnes vêtues de noir se rendant à la première messe dans la vieille cathédrale.

Nous voulûmes faire une dernière visite aux bazars en compagnie de notre fidèle guide, Tobie, le drogman du consulat (mort depuis, hélas!), dont nous avions tant à louer l’intelligence et la probité, et qui nous avait procuré

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presque toutes les curiosités et précieuses étoffes que nous remportions avec nous de ce pays où l’on est si amateur des couleurs éclatantes. Cette fois-ci nos emplettes se bornèrent à des articles de poterie indigène, entre autres une merveilleuse lampe très haute, propre à être posée sur le parquet, un tam-tam, et un encensoir aussi de poterie verte, et qui, bien que d’un prix très minime, avait une forme des plus gracieuses.

Dans la soirée nous allâmes en voiture à la promenade publique, fréquentée par la noblesse et les gens à la mode, et nous rendîmes visite à la femme et aux sœurs de Tobie, toutes richement vêtues à la mauresque. Elles nous firent cadeau d’une provision de dattes délicieuses pour notre voyage. Puis vint le triste moment des adieux. Après avoir pris congé à regret des personnes qui nous

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avaient témoigné tant de bienveillance, nous remontâmes dans la voiture, qui nous conduisit à Goletta. A cinq heures et demie notre barque passait sous les croisées du harem et du palais du bey, et nous amenait auprès du steamer Milano , qui avait déjà levé l’ancre et allait donner le signal du départ. A six heures, assises sur le pont, nous contemplions avec tristesse les côtes d’Afrique, qui allaient bientôt disparaître à nos regards ; nous ne pouvions les détacher de cette terre où nous avions passé quatre mois remplis de jouissances exquises, au sein de ses nationalités diverses. Bientôt nous aperçûmes les rives de la Sicile; et, après avoir côtoyé Marsala et Trapani, nous débarquâmes à Païenne. Nous avions eu une belle traversée de quarante-cinq heures, qui n’avait été marquée par aucun incident.

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