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CHAPITRE NEUVIÈME

TUNIS ET CARTHAGE

'était un jeudi saint, après l’office du matin à la cathédrale de Saint-Augustin, que nous montâmes en toute liàte sur le vapeur le Sinaï , des Messageries impériales, qui devait nous conduire à Tunis. S’il est pénible de quitter pour toujours même des choses qui nous sont indifférentes ou

désagréables, à plus forte raison étions-nous vraiment affligées de dire un dernier adieu à cette colonie française, où nous avions été si heureuses pendant tout un hiver et un printemps, et dont les habitants nous avaient accueillies avec une bienveillance sincère et la plus charmante hospitalité.

Nos compagnons de traversée étaient de tous les pays : il y avait une famille irlandaise, fort nombreuse, qui voyageait dans l’espoir de rétablir la santé d’un fils aîné; — un médecin français, habile et spirituel, qui avait fait le tour du monde et ne tarissait pas en anecdotes piquantes sur les contrées diverses qu’il avait parcourues; — un Arabe, accompagné de sa fille, charmante enfant, qui allait rejoindre sa famille à Tripoli. Pour ma part, je ne sais rien d’aussi divertissant que cette société nombreuse et mélangée au milieu de laquelle on est jeté à bord d’un vaisseau, à condition toutefois que la mer ne soit pas trop mauvaise, pour qu’on puisse en jouir.

La soirée se passa sans incident. Le temps était propice. Nous côtoyâmes le cap Rosa jusqu’à la Calle, depuis longtemps renommée pour ses lacs, ses forêts de chêneslièges et ses pêcheries de corail. Nous ne vîmes pas les pêcheurs à l’œuvre, mais le capitaine nous donna les détails suivants sur cette industrie. On taille un morceau de bois d’un pied de longueur, en forme de croix, au centre de laquelle ou attache une grosse pierre, qui l’entraîne par son poids au fond de la mer ; des filets très solides, en chanvre, sont liés aux deux bras delà croix, que l’on maintient dans une position horizontale, au moyen d’une corde plongée dans la mer et dont on attache l’autre bout

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à un bateau de pêche. Lorsque les bateliers sentent que la croix a touché le fond de la mer, ils promènent leur embarcation en avant et en arrière sur les couches de corail, pendant que la lourde pierre détache le corail des rochers et le fait tomber dans les blets ; quelquefois il reste suspendu aux bras de la croix. Plus de deux cents barques sont ainsi employées en même temps (la moitié environ appartient à des Espagnols). La quantité de corail recueillie annuellement à la Calle produit à peu près J 5*2,800 francs.

Après avoir doublé le cap Rosa, le ciel s’assombrit, le vent fraîchit considérablement, et nous essuyâmes un grain, qui ne fit qu’augmenter lorsque nous passâmes le cap Farina. Enfin, à trois heures du matin, nous jetâmes l’ancre dans le port de Goletta : nous espérions pouvoir débarquer avant que la mer fût trop grosse; malheureusement, il pleuvait à torrents, et les domestiques du consul anglais ne se gênèrent nullement pour venir nous prendre. Aussi il était déjà six heures lorsque nous quittâmes le pont roulant du Sinaï , pour descendre, non sans

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peine, dans la chaloupe que le drogman du consul avait enfin amenée pour nous transporter à Goletta, où nous eûmes le temps d’être mouillées jusqu’aux os pendant qu’on nous faisait atteler une voiture1. Ce fut dans cet état pitoyable que nous fîmes un trajet de dix kilomètres environ, avant d’arriver à la demeure confortable et hospitalière du consul. Nous n’étions vraiment pas présentables quand nous fîmes notre entrée à Tunis; mais l’accueil bienveillant de nos compatriotes et le bon feu auprès duquel nous séchâmes nos vêtements mouillés, nous firent bientôt oublier nos mésaventures. Comme c’était un vendredi saint, nous nous empressâmes de nous rendre à l’église des PP. capucins. L’auditoire, très nombreux, se composait principalement de Maltaises, drapées dans leurs « habbarahs » noirs2. O11 pouvait à peine respirer, tant la foule était compacte. Nous assistâmes à l’exercice des trois heures d’agonie. Dans une chapelle latérale se trouvait une représentation du Christ au tombeau, dont les pieds étaient baisés respectueusement par les fidèles présents, avant et après les Ténèbres.

1. Depuis que ce chapitre a élé écrit, on a construit un chemin de fer qui va de Goletta à Tunis, et qui continue au Rardo et à Marsa.

(Note de l'auteur.)

2. Grande pièce d’étoffe dans laquelle s’enveloppent les femmes en Orient:

ce qui leur donne l’air d’un paquet. (Note du traducteur.)

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On ne peut rien imaginer de plus agréable que l’hôtel du consulat, où nous nous trouvâmes installées en peu de temps, grâce à l’amabilité de Mme Wood. Cette habitation, vaste et confortable, donne sur une petite place,

Un minaret pittoresque se dresse on cet endroit.

près de la porte de Goletta. Un minaret pittoresque se dresse en cet endroit, d’où l’on voit l’étroite ruelle qui conduit aux « sooks » (bazars), la place du marché toujours animée, et plus loin la magnifique baie de Tunis, avec de belles montagnes à l’horizon. Nous passions des heures pleines de charme, assises sur une grande galerie

vili’ée, d’où nous contemplions avec intérêt l’infinie variété de figures pittoresques qui circulaient sans cesse dans notre quartier.

Le lendemain matin, nous ne perdîmes pas de temps à aller visiter les « sooks », ces bazars merveilleux qui peuvent rivaliser avec ceux du Caire, de Damas et de Constantinople, s’ils ne les surpassent pas. Au centre même, s’élève une mosquée magnifique, dont les coupoles se voient à une fort grande distance. Mais il n’est permis à aucun

« infidèle » de fouler le seuil de ce sanctuaire, ni même de gravir les trois ou quatre marches qui conduisent au portail extérieur. On nous raconta à ce sujet l’histoire d’un pauvre Israélite dont la « shasheeah » (calotte rouge) avait été enlevée par méchanceté et jetée dans la cour de la mosquée par un jeune espiègle. Le malheureux s’était précipité hors de sa boutique pour aller ramasser son bonnet ; mais, avant qu’il pût atteindre l’endroit où il était tombé, les musulmans furieux quittèrent leurs bazars en un clin d’œil, se ruèrent sur lui et l’assassinèrent, pour venger le soi-disant sacrilège qu’il avait

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gées d’échoppes, où des hommes assis sur leurs talons sont occupés, les uns à tisser et à broder des écharpes et des étoffes précieuses ; les autres, à l’industrie du cuir ; ceuxci fabriquent des haïks, des burnous, des soieries; ceuxlà, des draps de tou tes les couleurs, — vert d’eau, — rouge piment, — feuille de rose, — primevère : — en un mot, des nuances exquises, qui réjouiraient l’œil d’un peintre, mais que l’on chercherait inutilement dans les meilleurs magasins des capitales de l’Europe. Notre première emplette fut

commis. Les Tunisiens sont tout ce qu’il y a de plus fanatique au monde; et, dans l’intérieur du pays, la protection la plus puissante sert à peine à mettre un chrétien à l’abri des mauvais traitements. Mais revenons à nos bazars.

Sous ces cloîtres aux colonnes peintes de diverses couleurs, ainsi qu’au-dessus des arcades, on aperçoit des ran-

Arabes promenant un lion aveugle.

un échantillon d’une des lubriques les plus renommées de Tunis, c’est-à-dire de ces « shasheeahs » ou calottes rouges, coiffure ordinaire du pays, que l’on teint avec une préparation d’écarlate et d’alun, dans la fontaine de Zou-

van (à treize lieues de Tunis), dont les eaux ont la propriété de donner aux objets qu’on y plonge une couleur inaltérable. Les calottes sont mises sur la forme et doublées dans les « sooks » ; on y ajoute ensuite un gland

bleu, fait avec de la soie de Constantinople, et on les vend au poids: les plus ordinaires valent 56 francs; les plus belles coûtent plus cher, mais aussi elles durent toute la vie. Vis-à-vis du magasin de calottes rouges était installé un marchand d’encens et de « parfums d’Arabie », auquel

j’achetai un petit flacon d’essence de jasmin ; mais, bien qu’il fût cacheté, le parfum subtil s’échappa bientôt. J’essayai aussi de divers encens, et je donnai la préférence à une substance exquise appelée Jowy Meccawy, qui vient de la Mecque : on dirait, à la voir, un fragment de caillou

brun recouvert de spath blanc; cet encens-là coûte environ 2 fr. 40 la livre. Nous ne pûmes résister à la tentation d’acheter plusieurs articles de soieries au bazar des étoffes. Nous trouvâmes ensuite celui des cuirs et des maroquins, pourvu d'un assortiment considérable de chaus¬

sures de toute espèce, d’articles de sellerie, de caparaçons, de harnais, de gibecières, de blagues à tabac, de sacs, etc. ïous ces objets sont brodés d’or et de soie ; quelques-uns sont merveilleusement ornés, et tous parfaitement confectionnés. En sortant de ce bazar, nous allâmes nous promener un peu hors de la ville, auprès d’une belle fontaine,

alimentée par les eaux du mont Zaghwan, qui est bien ce qu’il y a de plus caractéristique dans le paysage des environs de Tunis; mais le soleil était si ardent, que nous dûmes regagner bien vite l’ombre protectrice des « sooks ».

Nous désirions beaucoup visiter les galeries d’orfèvrerie et de bijouterie, qui sont, comme au Caire, plus sombres et plus étroites que les autres; malheureusement, les plus beaux magasins, ceux des Juifs, étaient fermés à l’occasion de leur fête de la Pâque. Pour nous dédommager de ce contretemps, Tobie, le drogman du consulat anglais, nous promit de nous procurer des échantillons de leur savoir-faire, et il tint parole.

L’après-midi, Mme Wood nous conduisit à la campagne dans sa voiture. Nous passâmes sous un superbe aqueduc antique, tout près du Bardo ou palais du bey, pour aller rendre visite à une princesse mauresque de ses amies.

La mère de la princesse X..., femme à l’aspect digne et vénérable, aux traits réguliers, à la physionomie mélancolique, avait auprès d’elle ses deux belles-filles, assises sur un divan, et ses trois charmants petits-enfants. Ces dames portaient toutes le costume mauresque : une chemise de gaze ; une veste de soie, fort courte, appelée « jubba », d’une nuance délicieuse de vert, rose, jaune ou mauve; un pantalon collant, et une coilfure en forme de croissant, dans laquelle on ramasse la chevelure; on la place en arrière de la tête, et l’on enroule autour de cet édifice un mouchoir très voyan t, ordinairement rayé de fils d’or, tandis qu’une écharpe de gaze retombe sur le cou et les épaules.

Ce costume sied admirablement aux enfants, mais nullement aux femmes; la « jubba », qui ne descend

que jusqu’à la ceinture, est d'un effet disgracieux.

Dans la partie du palais réservée aux hommes, nous vîmes le mari de la princesse X..., beau vieillard à cheveux blancs et avec une tête que le Titien ou Rembrandt auraient reproduite avec bonheur; son petit-fils, charmant enfant de neuf ans, était auprès de lui. Mais il ne m’est pas permis de raconter leurs malheurs.

Après avoir pris congé de cette famille infortunée, nous visitâmes une autre maison de campagne, dont le vestibule d’entrée était revêtu de ce stuc appelé par les Maures « mukseh-hadeedah ».

Voici comment on le fabrique : on enduit la muraille d’une couche épaisse de plâtre; quand il est à peu près sec, l'ouvrier trace des arabesques sur la surface, et en découpe certaines parties avec un couteau tranchant ; ce plâtre se durcit bientôt, et offre l’aspect d’une belle dentelle de marbre blanc. Mme Wood m’apprit que ce genre de travail est d’une exécution très prompte ; certainement le résultat en est d’une beauté merveilleuse. Cette maison-là appartenait à une aimable jeune princesse, récemment décédée, de sorte qu’on nous permit de voir toutes les pièces, dont les portes, les armoires et les plafonds étaient admirablement sculptés; mais, en dépit de tout ce luxe oriental, cette habitation me faisait l’effet d’une cage dorée, et je ne me trompais pas. Dans la Tunisie, les femmes sortent à peine, même pour aller à la mosquée, et encore plus rarement pour visiter leurs parents : dans ces occasions, elles s’enferment dans une voiture dont tous les stores sont baissés; et jusque dans les villages que nous traversâmes, nous

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remarquâmes que môme les paysannes étaient invisibles.

Intérieur d’une maison mauresque.

Les maisons de ce pays sont toutes construites à la mode mauresque, avec des cours, des colonnades de marbre,

des arcades, des galeries. Les soubassements sont revêtus de ces « azulejos » brillants, aux vives couleurs, dont j’ai déjà parlé plus d’une fois, et que l’on retrouve partout où les Maures ont laissé des traces de leur passage. Attenant au palais, il y a un de ces immenses jardins de roses si renommés dans ce pays, et qui rapportent un profit considérable aux fabricants d’essence de rose établis à Tunis.

Nous nous croisâmes sur la route avec d’interminables files de chameaux, la bête de somme universelle de cette région, et que l’on traite mieux que les pauvres ânes et les mulets, précisément parce qu’elle est bien plus utile. Les Tunisiens ont un usage bizarre, celui de teindre la queue et trois des jambes de leurs chevaux d’attelage (lorsqu’ils sont blancs) d’un jaune orange vif, que l’on tire du « henné ». Cela produit un effet des plus singuliers. Lorsque je demandai pourquoi l’on ne teignait pas les quatre jambes de l’animal, on me répondit que cela porterait malheur1.

Comme c’était le samedi saint, on fit de fortes décharges d’artillerie lorsque les cloches sonnèrent au Gloria in excclsis; et cela si près de l’église, qu’on eût pu facilement croire qu’on allait la bombarder. La piété des catholiques de ce pays est féconde et démonstrative, comme chez tous les peuples méridionaux.

Le jour de Pâques, après l’office, j’allai rendre visite au père gardien des capucins, vieillard vénérable, d’une extrême bienveillance, qui me présenta à l’évêque. Ce

I. On voit parla que le nombre mystique de trois est aussi en honneur riiez les musulmans. ( Note du traducteur.)

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bon religieux, qui était Français, me montra une Histoire manuscrite qu’il avait composée, et qui contenait toute l’histoire de la mission de son ordre en Tunisie depuis

Un fils de Saint-François en Tunisie en 1881.

sa fondation par le patriarche saint François d’Assise, en 1219. A partir de cette époque, les (ils de Saint-François se sont toujours maintenus dans ce pays sans interruption; ils ont ouvert des écoles et construit des églises dans toutes les villes de la Régence, et le fanatisme musulman seul

met obstacle aux conversions au catholicisme, qui autrement seraient très nombreuses.

Peu de temps avant mon arrivée, un jeune Maure s’était fait naturaliser sujet piémontais, et avait reçu le baptême secrètement, ainsi que sa fiancée. Le jeune couple avait fait tous ses préparatifs de départ, et devait aller s’établir à Malte; mais, au dernier moment, ils furent trahis, traînés devant le bev et mis à mort avant que le consul de Sardaigne eût pu intervenir en leur faveur : le jeune homme fut étranglé; et la pauvre jeune fille, cousue dans un sac et jetée à la mer. Assurément il faut être animé d’une foi et d’un courage héroïques pour embrasser le christianisme dans ce pays barbare.

Les sœurs de Saint-Joseph-de-l’Apparition (mes anciennes connaissances de Jérusalem) sont à la tête d’un grand orphelinat, ainsi que d’un externat et d’un hôpital ; elles sont au nombre de dix-neuf. Il est très regrettable queleur couvent soit si petit, car elles doivent beaucoup souffrir de la chaleur en été.

Dans le courant de la journée, nous retournâmes à la campagne avec Mme Wood, désireuse de nous présenter à l'une des premières familles de Tunis, qui possède un

palais non loin de la ville et qui se nomme Sidi-IIammedaben-Avat1. Cette habitation ne différait en rien des villas

mauresques que nous avions déjà vues : toujours les memes cours, des colonnades et de vastes escaliers, etc. Mais lorsqu’on nous lit entrer dans le grand salon, nous pouvions à peine croire que nous avions sous les yeux une scène de la vie réelle. 11 y avait là une foule de femmes, d?enfants et d’esclaves, toutes vêtues du costume particulier dont j’ai parlé précédemment. Nous fûmes à moitié

Lampe ou poterie verte (Tunis)

éblouies par les riches couleurs des étoffes et l’éclat des bijoux. Elles portaient une coiffure noire pointue, appelée « eu fier », d’où pendaient sept barbes brodées, nommées « hiaout » ; une écharpe voyante, le « shorbat», était enroulée autour de leur tète, ainsi qu’un mouchoir de gaze, le « beshkir » ; par-dessus leur chemise de gaze elles avaient une délicieuse « jubba », ou veste de soie d’une extrême finesse et d’une nuance exquise, verte, rose, jaune ou mauve, etc., un pantalon collant en étoffe

I. Dans l’Orient, le « Sidi » équivaut à notre titre de seigneur, et « Lilli » à celui de madame, porté par une femme de haut rang.

brochée d’or et d’argent; elles étaient chaussées de bas de môme tissu et de pantoufles dorées. L’une de ces dames, pour nous faire plaisir, passa un costume complet de brocart d’argent orné de broderies, qui devait être affreusement gênant à porter, à cause de sa pesanteur; mais il est vrai qu’elles ne sortent guère que pour aller dans leurs jardins : elles jettent alors sur leurs épaules un « suf-sary » ou gandoura blanc extrêmement léger. Les enfants avaient autour de la tête des chaînes d’or, garnies de cercles de ce métal entrelacés, et les bijoux appelés la « main de Mahomet » et le « sceau de Salomon », attachés d’un côté et pendant sur l’oreille. Il n’y avaitpas jusqu’aux négresses

tpii n’eussent des bracelets précieux et des vestes de soie rayées de rouge et de jaune, qui contrastaient agréablement avec leur peau d’un noir d’ébène. Les petits enfants étaient ravissants, et deux des jeunes tilles de la maison eussent été des beautés sans leur embonpoint énorme; ce fut du moins notre avis: elles avaient de grands veux fendus en amande, des sourcils bien arqués, les cheveux noirs et un teint éclatant de fraîcheur. Je dois ajouter que le costume féminin que je viens de décrire, n’est ni gracieux ni convenable, et que, dans une réunion nombreuse, il est positivement indécent ; des femmes vêtues de cette façon ne sauraient paraître en public : aussi ne doit-on pas oublier qu’elles ne quittent jamais leur harem, et que

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les robes, jupes et jupons leur sont tout à fait inconnus. Nous eûmes le regret de ne pas pouvoir causer avec nos

Intérieur tunisien. — Femme de haut rang.

aimables hôtesses, qui ne parlaient que l’arabe; heureusement que Mme Wood et Mme Green (femme du vice-

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consul) suppléèrent à notre ignorance de cette langue, et se firent nos interprètes : leur long séjour dans ce pays leur a procuré l’avantage de parler arabe avec élégance et facilité.

Le lendemain matin nous réservait le plaisir d’une excursion en pleine campagne pour assister à une chasse à courre. Des Arabes tenaient en laisse des lévriers assez semblables à ceux dont on se sert en Ecosse pour courir le cerf; on emploie aussi des faucons dans ce genre de « sport », et ils prennent le chacal tout comme le lièvre. Nous choisîmes comme rendez-vous de chasse un ancien palais des beys de Tunis, appelé «M’Hammed-Dieh », édifice superbe, bâti depuis quelques années seulement, aujourd’hui complètement abandonné et tombant en ruine. Les beys sont très superstitieux, et ne voudraient pour rien au monde habiter un palais où est mort un de leurs prédécesseurs ; de sorte que chaque bey se fait construire une nouvelle habitation et la meuble somptueusement, sans s’inquiéter de la dépense ; et si malheureusement il y meurt, le palais est à l’instant même déserté, ainsi que les dépendances, qui sont toujours considérables dans une installation orientale. À M’IIammed-Dieh, tous les bâtiments, y compris le harem, formaient une ville entière, entourée de hautes murailles, qui est aujourd’hui recou-

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verte de mousse, et dans un état de délabrement complet.

Nous pénétrâmes, non sans peine, dans le grand vestibule d’entrée. En voyant ce magnifique escalier en ruine, ces meubles précieux brisés, nous ne pouvions nous empêcher de regretter les folles dépenses et l’abandon cruel dont ce palais avait été l’objet. Nous allâmes faire notre déjeuner champêtre à l’ombre du harem, au milieu de décombres magnifiques, de tronçons de marbre et « d’azu-

lejos », qui jonchaient le sol de tous côtés. Quelques Arabes affamés, suivis de leurs enfants, nous entourèrent bientôt pour nous vendre des perdreaux rouges vivants. Ils habitaient de misérables gourbis, dans la grande cour, où l’herbe poussait comme dans un pré.

Nous avions devant nous un point de vue magnifique sur le lac Salé et les montagnes de Djebel-Resas, où l’on trouve du plomb; non loin de nous se voyait un de ces puits à roue si pittoresques que l’on ne rencontre que dans ce pays, et que l’on dit dater du temps des Ro-

mains. La vaste plaine que nous venions de traverser, était couverte de colonnes, de chapiteaux brisés, de tombeaux, tandis qu’un aqueduc, jadis restauré par les Espagnols (pareil à ceux qui sont si nombreux dans la campagne de Rome), se dessinait nettement sur l’horizon. Bientôt les deux charmantes filles de Mme VVood arrivèrent au galop, suivies des chasseurs. On n’avait pas tué de lièvre, mais on avait pris un chacal, qui s’en était vengé en déchirant un des chiens d’une façon si terrible, que nous remportâmes la pauvre bète dans une des voitures. La chaleur avait été si forte pendant cette partie de plaisir, que Mary fut obligée de se mettre au lit à son retour. Pendant son indisposition, qui dura plusieurs jours, elle fut comblée de soins bienveillants par nos aimables hôtes, qui la traitèrent comme une de leurs propres enfants.

Un pique-nique au Belvédère, joli bosquet d’oliviers planté sur un mamelon qui domine la ville, fut toute ma distraction du lendemain; mais j’en trouvai suffisamment à regarder par la fenêtre de ma chambre la place du Marché, avec ses vendeurs et ses acheteurs affairés, et les groupes de chameaux agenouillés, qui grognaient ordinairement à l'unisson.

Le jour suivant, nous étions invitées à dîner chez les Ben-Ayat, auxquels nous avions été présentées quelques jours auparavant. Le repas fut interminable, les mets variés; mais on ne servit pas de vin, la loi de Mahomet ne permettant pas aux femmes l’usage de cette boisson. Ensuite la voiture nous conduisit à la villa de la fille aînée de Sidi-ben-Ayat, habitation où l’on trouve le luxe d’ameublement français réuni au « confort » anglais. Le mari de

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cette dame, qui avait beaucoup habité Paris et parle français couramment, nous cueillit un magnifique bouquet de roses, de géraniums, de jasmin du Cap et d’autres fleurs de son jardin, une merveille.

Quelques jours après, nous nous mimes en route par une matinée superbe, pour aller visiter les ruines de Car-

Mausolée et chapelle élevés au lieu même où saint Louis rendit le dernier soupir.

thage et le monument érigé à la mémoire de saint Louis. De longues files de chameaux marchaient à pas lents à côté de notre voiture, et des rangs de flamants roses se tenaient immobiles sur leurs longs pieds ou voletaient sur le sable du rivage. Après un trajet d’une heure sur la

route de Goletta, on tourne à gauche et l’on gravit une colline, au sommet de laquelle s’élève l’ancienne Byrsa, récemment cédée au gouvernement français. C’est là, au milieu d’un grand jardin entouré de hautes murailles et renfermant toute une collection decolonnes, dechapiteaux, de torses et de mosaïques recueillis dans les environs, et sur une terrasse donnant sur la mer, que l’on a construit un mausolée et une chapelle, au lieu même où saint Louis rendit le dernier soupir. Chose étrange! les musulmans ont une si grande vénération pour ce saint monarque (qu’ils nomment Sidi-ben-Saed), qu’ils viennent aussi fréquemment à Byrsa en pèlerinage.

De cette terrasse l’œil embrasse un panorama magnilique de Goletta et des ruines de Carthage, avec la Méditerranée aux Ilots d’azur à l’horizon. C’est ici que, le 25 août 1270, saint Louis mourut. 11 fut pleuré non seulement de sa famille et de son peuple, mais de l’Europe entière. C’est ici qu’il donna à son fils aîné1 ces instructions empreintes d’une si profonde sagesse, dont on conserve une copie à la bibliothèque des Archives de Paris. Sa charité, son humilité, sa parfaite résignation, augmentèrent encore à ses derniers moments. Il expira en prononçant ces paroles du Psalmiste : « Seigneur, j’en- « trerai dans votre maison, je vous adorerai dans votre « saint temple et je glorifierai votre nom. » Puis son

I. Philippe III le Hardi, (pii revint en France rapporlant avec lui les cercueils d’Isabelle d’Aragon, son épouse; de son frère Tristan, né à Damiette, et de son père saint Louis, dont les restes furent d’abord déposés à Notre- Dame de Paris. Plus tard, Philippe III les porta sur ses épaules jusqu’à la basilique de Saint-Denis. (Noie du traducteur.)

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âme pure et sainte échangea cette vie mortelle pour celle du ciel.

La bonne concierge de la chapelle me donna un morceau de marbre qu’elle avait trouvé dans cet endroit, et me parla avec bonheur du grand nombre de Français qui viennent, chaque année, en pèlerinage à ce sanctuaire, prier pour leur patrie. La paix avec la France n’était pas encore signée, et la brave femme me disait : « Ab ! notre « pauvre France est bien malheureuse! il faut bien que « le Saint nous vienne en aide. »

Ruines de Carthage. — Les réservoirs.

• De Byrsa nous allâmes voir les ruines de Carthage, et, en premier lieu, les réservoirs, parfaitement conservés : c’est une énorme construction oblongue, en briques, formant une série de voûtes, qui contiennent dix-huit réservoirs, de quatre-vingt-trois pieds de longueur, sur dix-

neuf de largeur, et vingt-sept pieds six pouces de profondeur. On en a déblayé quelques-uns, qui sont remplis d’eau. On voit encore des escaliers qui conduisent à ce que je m’imagine avoir été jadis des cabinets de bains pratiqués dans la muraille. Ces réservoirs communiquent avec d’autres encore plus considérables, ainsi qu’avec le grand aqueduc. Une ancienne voie romaine, pavée en mosaïque, nous amena aux ruines d’un temple, que nous traversâmes en trébuchant sur les décombres enfouis dans de hautes herbes. Quant au port si célèbre de Carthage, son emplacement est marqué par d’énormes constructions de maçonnerie et de marbre.

Nous errâmes quelque temps sur la plage, parmi des blocs gigantesques de pierre couchés de diverses façons, des plinthes de marbre, des frises et des chapiteaux brisés, qui nous rappelaient le passé glorieux de cette orgueilleuse cité, tandis que mes pensées se reportaient sur sainte Monique, car c’était là qu’elle avait suivi avec des yeux obscurcis par les larmes le vaisseau qui emmenait son Augustin loin d’elle.

Toute cette partie de la côte jusqu’à Golett.a est parsemée de villas et d’habitations balnéaires pour le bey et ses ministres. Je ne conçois pas en effet de séjour plus délicieux en été que cette belle plage sablonneuse, émaillée de jolis coquillages, ombragée par d’énormes falaises et baignée par cette mer azurée, sans parler des souvenirs intéressants du passé. Le grand bonheur des enfants de M"ie Wood consiste à venir de leur château deMarsa passer une journée ici, et en cela ils font preuve de bon goût. Les ruines d’un temple célèbre dédié à Esculape cou-

Jamais on ne se lasse de contempler ce beau rivage et cette mer étincelante.

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