‹ L'Algérie contemporaine illustréeChapitre 4 sur 45 · grammes · texte numérisé non relu

grammes

Des thermes de la princesse Jeanne nous nous rendimes au joli petit village maritime de Saint-André, dont toute la population était occupée en ce moment à amener sur la plage un immense filet plein de sardines. Un banc de ces poissons venait d’être signalé à l’entrée du golfe : aussi, hommes, femmes, enfants, s’agitaient, criaient, tiraient les cordes, sautaient dans l’eau jusqu’à mi-jambes, enfin ne se possédaient pas de joie. Ces pêcheurs portaient des jupes jaunes plissées et des bonnets rouges, d’une si belle nuance, que Mary avait une envie démesurée d’en acheter sur-le-champ.

ORAN ET TL E MCE N

Dix minutes après avoir quitté Saint-André, la voiture nous déposa au pied de l’antique forteresse, construite sur un bras de terre qui s’avance dans la mer comme une jetée naturelle. A l’entrée on voit une fontaine mauresque, surmontée des armes de Ferdinand le Catholique; sur le portail et les tours, de nombreuses inscriptions en latin et en espagnol rappellent les noms des souverains et des gouver-

Campement au pied de la forteresse.

neurs qui ont occupé cette forteresse au seizième et au dix-septième siècle. Mers-el-Kébir, le Portus divinus des Romains, est tombé successivement entre les mains de tous les conquérants de l’Afrique septentrionale: aussi offre-t-il un mélange des styles les plus divers, romain, mauresque, espagnol; aujourd’hui ce n’est plus qu’un édilice moderne à la française. Un officier du génie nous lit visiter le fort de fond en comble, sans oublier la prison militaire.

Les détenus y passent de deux à cinq ans. On leur

permet pour toute récréation une promenade sur le bastion qui donne sur la mer. 11 me fut impossible d’éveiller quelques sentiments de pitié pour les pauvres prisonniers dans le cœur de notre guide, dont l’austère devise était : « La discipline avanl tout. » Cet officier était tout lier de sa forteresse. En nous montrant la mer immense, du haut de la tour du télégraphe, il s’écria : « Ah! ces gredins de Prussiens! qu’ils montrent seulement leur nez à l’horizon! » et il nous désignait du doigt les énormes canons qui avaient l’air de dormir dans leurs embrasures. La croyance que les Prussiens essayeraient de s’emparer de l’Algérie, était universelle dans l’armée d’Afrique. Pour ne pas froisser les sentiments de notre guide, nous le laissâmes dire; d’ailleurs, rien n’eùt pu ébranler sa confiance dans le succès de ses batteries. Nous le remerciâmes de son obligeance; à quoi il répondit, en nous faisant le salut militaire, qu’il était plus que récompensé par l’honneur qu’il avait eu de nous accompagner.

Le lendemain nous nous disposâmes à aller présenter nos hommages à Mgr Callot, pour lequel on m’avait donné une lettre d’introduction. Chemin faisant, nous rencontrâmes une religieuse qui se rendait auprès de l’évêque d’Oran pour affaires, et nous lui donnâmes une place dans notre voiture. La maison de campagne du prélat est d’une simplicité extrême; sa chapelle est si exiguë, qu'elle peut à peine contenir son modeste personnel; en revanche, il a un jardin magnifique, dans lequel il nous montra une statue de Notre-Dame de Fourvière, d’un travail admirable, qu’il avait rapportée de Lyon, sa ville natale.

ORAN ET TLEMCEN

Monseigneur nous fit un récit navrant de la famine qui avait sévi parmi les Arabes trois ans auparavant (1867), et qui avait décimé la population d’Oran. Plus tard, à Alger, on nous donna des détails terribles sur ce fléau. Comme cela arrive presque toujours, les fièvres avaient succédé à

La Famine.

la famine, et la mortalité était devenue effrayante. Le bon évêque avait fait dresser des tentes dans la plaine de Mers-el-Kébir; et là, assisté de quatre ou cinq membres de son clergé, il soignait les malades, distribuait des vivres, veillait auprès des agonisants et des défunts, que l’on comptait par milliers. C’était affreux, nous disait Monseigneur, de voir de pauvres petits enfants se disputer avec

acharnement, les quelques grains d’avoine tombés du sac qui contenait la provision destinée à son cheval. Un des prêlres attachés à Mgr Callot mourut victime de son dévouement. Quant aux orphelins, qui n’étaienl que trop nombreux, hélas ! Monseigneur les confia aux soins des religieuses établies à Misserghin, premier relai entre Oran et Tlemcen. 11 nous recommanda de ne pas manquer d’aller voir cette institution, à laquelle naturellement il portait un grand intérêt. Une des ressources principales de cet orphelinat consiste dans la récolte de « l’alfa1 » plante textile qui sert à fabriquer du papier, des nattes, des paillassons et d’autres objets que l’on exporte d’Oran. À notre retour, nous achetâmes dans le premier bazar de cette ville une grande natte de cet « alfa », quelques jolis vases mauresques et un vieux châle cramoisi d’une nuance ravissante, semblable à ceux dont se couvrent les femmes juives dans ce pays.

A Yhôtel de France, on nous installa dans deux drôles de petites chambres, qui n’étaient accessibles que par un escalier extérieur. Elles étaient occupées par un officier français, que le propriétaire de l’hôtel déposséda sans cérémonie, en notre faveur : aussi, au bout de quelques minutes, l’ordonnance vint très humblement me réclamer

1. L’alfa fut employé d’abord en Angleterre, en 1867, par les propriétaires d’un journal, pour la fabrication du papier. 11 est nécessaire d’y mélanger de la pâte de chiffons en petite quantité : sans cela le papier d’alfa serait trop cassant. Cette graminée paraît avoir été connue des anciens: Pline et Strabon en parlent dans leurs écrits. De leur temps, on s’en servait déjà pour faire des nattes, des corbeilles, etc. (Voir l’article Alfa dans le Magasin pittoresque, année 1866.) (Note du traducteur.)

OR A N ET TL EM CE N

« le sabre et les bottes/leM. le capitaine», qui se trouvaient, à mon insu, être eu ma possession.

Le consul d’Oran nous avait donné des lettres de recommandation pour les notabilités de Tlemcen. Après avoir secoué la poussière du voyage, nous louâmes une petite voiture pour visiter les environs, et, en premier lieu, la villa de M. Gués, située dans un bois d’orangers semblables à ceux de Sidon, en Syrie. Malheureusement, M. Gués souffrait d’une attaque de goutte, qui l’empêcha de nous faire les honneurs de sa propriété; il nous envoya son domestique pour nous servir de guide et d’interprète, et poussa la courtoisie jusqu’à se traîner dans son jardin, pour nous cueillir lui-même un bouquet magnifique de roses et de violettes de Parme; il regrettait beaucoup que la saison ne fut pas plus avancée, pour pouvoir nous offrir des fleurs rares qui font l’ornement de sa belle propriété.

Notre guide arabe, s’étant placé auprès du codher, lui indiqua le village d’El-Eubbad ou Sidi-bou-Meddin, dont le gracieux minaret avait attiré nos regards. Pour y arriver, nous traversâmes le cimetière arabe et une rangée de bosquets d’oliviers, qui me rappelaient tout à fait ceux de Menton. Nous descendîmes de voiture et nous gravîmes une rue déserte et escarpée, bordée de gourbis, qui nous conduisit devant une porte en bois ornée d’arabesques, par laquelle nous entrâmes sous un portique carré, pavé « d’azulejos », qui donnait accès à droite dans la mosquée, et à gauche au tombeau du saint Sidi-bou-Meddin. On descend par quelques marches dans une cour extérieure

(dans le genre de celles qu’on appelle « patio » en Espagne), entourée d’arcades reposant sur des colonnes d’onyx et d’albâtre oriental. Au milieu s’élevait une belle fontaine mauresque, et tout autour, sur des bancs de pierre recouverts de nattes, plusieurs jeunes tilles étaient accroupies. Elles avaient les sourcils peints, les yeux noirs, un teint d’une fraîcheur éclatante : toutes étaient d’une beauté remarquable. Des lanternes fantastiques et des cages remplies d’oiseaux chanteurs garnissaient les arceaux ou étaient accrochées contre les murailles, recouvertes d’inscriptions arabes, des vues de la Mecque, des images de la main et des fameuses pantoufles de Mahomet.

Le tombeau du saint, placé dans une salle intérieure, est en bois sculpté, couvert de riches tentures d’or et d’argent ; au-dessus se balancent des bannières ornées d’inscriptions arabes, des œufs d’autruche, et l'on voit çà et là quelques flambeaux, qui ne ressemblent pas mal à notre cierge pascal ; les portes et le plafond sont couverts de fines sculptures, d’arabesques et de caractères coufiques*.

1. Les caractères cufiques ou couliques sont ceux dont se servaient les Arabes avant le quatrième siècle de l’hégire (622), époque qui correspond au commencement du onzième siècle de l’ère chrétienne.

( Note du traducteur.)

Minaret de la mosquée de Sidi-bou-Meddin.

L’ ALGÉRIE C 0 N T E M l‘ 0 RAI N E .

La lumière du jour ne pénètre ici que par des espèces de meurtrières garnies de vitraux de couleur; des lanternes, des glaces et des images sont accrochées sur les murs, un peu à la façon des ex-voto dans les lieux de pèlerinages catholiques.

Par égard pour les sentiments de notre guide, nous nous déchaussâmes en entrant; mais il ne parut pas nous en savoir gré le moins du monde. Il se prosternait sur le riche tapis la face contre terre, et buvait de temps en temps de l’eau du puits sacré, dont la margelle est nouée par la chaîne qui sert depuis plus de six cents ans à tirer de l’eau pour les nombreux pèlerins. Tout auprès on voit un cercueil en marbre, qui contient la dépouille mortelle du disciple chéri du saint; et à droite de l’escalier on a enterré plusieurs personnes de haute naissance et d’une piété éminente, qui ont obtenu le privilège de reposer à côté de Sidi-bou-Meddin. Il est impossible de ne pas respecter la foi naïve de ces pauvres gens, bien que ce soit affligeant de les voir ainsi plongés dans l’erreur et l’ignorance de la vérité.

Nous remontâmes par un escalier assez raide dans la mosquée, qui nous frappa par sa beauté extraordinaire. Sous une coupole richement décorée, onze degrés de marbre conduisent aux portes d’entrée, qui sont en cèdre massif, incrusté de plaques de bronze en losanges d’un travail exquis; les poignées, les gonds, les serrures, sont remarquables. On pense que ces portes furent le prix de la rançon d’un Espagnol, qui avait été captif ici au seizième siècle, et qui les fit venir de sa patrie, où l’on excellait alors dans ce genre d’ornementation. A droite de cette

Intérieur de la mosquée de Sidi-bou-Meddin.

entrée s’élève un minaret recouvert « d’azulejos1 » à l’extérieur. Nous eûmes bien du mal à grimper jusqu’au faîte, mais nous fûmes récompensées par une vue magnifique de la campagne environnante. Après avoir traversé une grande cour carrée, entourée de cloîtres que soutiennent des colonnes de marbre, nous pénétrâmes dans la mosquée proprement dite, qui ressemble beaucoup à l’Alhambra. On y retrouve les mêmes arcades dentelées, les mêmes intersections de colonnes, le même dôme si admirablement sculpté et les mêmes arabesques sur les murailles. Le « mihrab » ou sanctuaire, avec ses colonnes d’onyx, est un chef-d’œuvre; la chaire ou « mmbur » est en bois de cèdre sculpté. Cette description peut donner une idée exacte des autres mosquées de Tlemcen ; mais celle de Sidibou-Meddin est incontestablement la plus belle de toutes.

Nous liâmes conversation avec le derviche qui nous avait servi de guide, et qui était aussi maître d’école. 11 nous conduisit au « medvesa » ou collège de son village, qui communique avec la mosquée par un cloître, dans lequel donnent toutes les cellules des élèves; mais l’établissement est aujoud’hui désert et mal tenu, et il ne reste que quelques sculptures sur les murs pour rappeler la grandeur passée de cette institution. Les garçons seuls reçoivent de l’instruction. « Les filles n’en ont pas besoin: elles n’ont pas d’âme; elles meurent comme des chiens. » Telle fut la réponse du derviche à la question que je lui

\ . Les Arabes se servaient de ces « azulejos », ou plaques de faïence émaillée, pour revêtir leurs édifices. Le célèbre palais des rois maures, l’Alhambra de Grenade, en offre des spécimens très anciens. On rencontre aussi des pavés en « azulejos » dans quelques habitations de la Palestine.

(Note du traducteur.)

ORAN ET TLEMCEN

posai sur l’éducation des femmes. Elles sont pourtant assez belles pour mériter un meilleur sort.

Pour rentrer à la ville, nous traversâmes une seconde fois le cimetière arabe, rempli de « koubbas » ou tombeaux de forme sphérique, dont les petits dômes sont ombi ’agés par d’énormes oliviers, et nous allâmes visiter la mosquée d’El-Haloui, qu’on pourrait appeler le patron de Tlemcen, et dont voici l’histoire. El-Haloui naquit à Séville1, où il devint cadi (juge); puis tout d’un coup il quitta sa patrie, sa fortune et ses honneurs, pour aller faire un pèlerinage à Tlemcen. Là il ouvrit une petite

Petite Koubba.

boutique de confiseur, et se mit à distribuer des bonbons et des sucreries (appelés halaouat) aux enfants, qui lui donnèrent le sobriquet de « Haloui ». Lorsqu’il les eut attirés autour de lui par ses friandises et ses bouffonneries, il changea subitement de ton et commença à les exhorter, ainsi que la foule qui grossissait rapidement, et cela avec tant d’éloquence, que toute la ville se convertit. Le bruit des miracles qu’il opérait, parvint jusqu’aux oreilles du sultan, qui le nomma gouverneur de ses lils;

1. Séville fut la capitale d’un des plus beaux royaumes fondés en Espagne par les Maures. Ferdinand le Saint le leur reprit en 1248, deux siècles avant que Ferdinand le Catholique lit la conquête de celui de Grenade.

(Note du traducteur.)

mais cette nomination tit ombrage au grand visir. El-llaloui fut accusé, jugé et condamné, comme sorcier, à avoir la tête tranchée hors de la ville. Le soir même de cette exécution, qui avait soulevé l’indignation publique au plus haut degré, au moment où le « boubouab » (portier de la ville) avertissait selon l’usage les retardataires qu’ils eussent à rentrer avant qu’on fermât les portes, il entendit une voix sépulcrale lui crier : « Ferme tes portes, boubouab ! il n’y

a plus personne dehors, sauf El-llaloui l’opprirné! » Pendant sept jours la même voix se fit entendre, répétant les mêmes paroles, et déjà le peuple commençait à murmurer ouvertement. Le sultan, ayant appris ces choses, vint loimême un soir à la porte de la ville, et s’en retourna en s’écriant : « J’ai voulu entendre, j’ai entendu. » Le lendemain matin, le grand visir fut mis à mort au même endroit où El-llaloui avait été exécuté. 11 fut enterré vivant dans un tas de mortier; et, pour apaiser le saint, on construisit sur son tombeau la belle mosquée qui porte encore au-

0 R A N ET TLËMCEN.

joiird’liui son 110m. Elle contient de fort belles colonnes d’albâtre oriental; son minaret, revêtu d’ « azulejos », est très remarquable. Une cigogne avait bâti son nid sur le faite, et couvait tranquillement ses œufs, tandis que le mâle, immobile à ses côtés, avait l’air de veiller sur elle.

Comme nous traversâmes le village nègre situé non loin de la mosquée de Sidi-eUHaloui, il en sortit un essaim

Marabout de Si-Daoudi, près Tlemcen.

de petits enfants nus, aux cheveux crépus, qui nous regardèrent avec un étonnement tout à fait comique. Nous aperçûmes aussi une autre mosquée abandonnée aujourd’hui.

Laissant notre voiture à la belle porte en fera cheval, nous voulûmes explorer la ville et les bazars ; mais, à l’exception de ces châles rouges que nous avions vus à Oran, et d’un immense chapeau en feuilles de palmier, nous 11e trouvâmes rien à notre goût. Sur une grande

i; A LG KHI K CONTEMPORAINE.

place inondée de soleil, on avait mis à sécher une quantité de laine teinte de ce beau rouge écarlate que donne la cochenille. Ayant aperçu des enfants arabes qui entraient en foule sous une porte basse, nous eûmes la curiosité de les suivre : à notre grande surprise, nous nous trouvâmes dans l’intérieur d’une jolie petite mosquée, coupée par des arcades en fer à cheval et des colonnes d’onyx, qu’on avait convertie en collège françaisarabe. Le « minbur » (chaire) est encore à sa place; le dôme et les côtés sont ornés de sculptures d’un travail exquis. La mosquée la plus remarquable de la ville est celle de Djama-Kébir, dont la cour extérieure est pavée d’albâtre; la fontaine du milieu est de la même matière, lies mains ignorantes ont badigeonné sans miséricorde tout l'intérieur, de sorte que ce bel édilice n’a conservé de ses riches décors de l’époque saracénique absolument rien que la chaire. Le minaret est revêtu d’ « azulejos » de ce magnifique vert-bleu dont l’art céramique ne possède plus le secret de nos jours. Comme on demandait au prince qui avait fait élever cette tour, de faire graver une inscription à la base pour immortaliser son nom, il répondit : « Inutile! Dieu le sait! » sentiment digne de l’imitation même des chrétiens.

OllAN ET TLEMCEN

À trois kilomètres de Tlemcen, se voient des ruines intéressantes, appelées « Mansourah » ; elles sont d’une étendue considérable : on dirait le fantôme d’une ville déserte, dont l’enceinte est formée par des remparts crénelés, de ce tuf rougeâtre que le touriste rencontre si fréquemment dans les monuments de la campagne de borne.

De nombreuses tours sont placées de distance en distance, et un minaret de 45 pieds de hauteur s’é-

Tour d'El-Mansourah.

lève a l’ouest : il est construit en briques allongées, de cette forme particulière aux premiers édifices de l’archi-

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