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tecture romaine, etrevêtu de faïence émaillée ; son portail dentelé, soutenu par des colonnes d’onyx, porte encore le nom du sultan qui le lit construire. Celte ville étrange, appelée El-Mansourah ou « la Victorieuse », fut bâtie par Abou-Yacoub au treizième siècle, pendant qu’il assiégeait Tlemcen. Le siège du rai t déjà depuis huit ans ; mais le sultan avait juré de prendre l’antique cité, et, comme en attendant il désirait jouir de tout le bien-être possible, il lit construire El-Mansourah pour lui et son armée, l’enrichit de bains, de mosquées, en un mot, s’entoura de tout le luxe de la civilisation orientale. Tlemcen fut enlin forcée de se rendre; mais lorsqu'elle eut ouvert ses portes au vainqueur, El-Mansourah fut abandonnée. Abou- Yacoub ne fut pas témoin du triomphe de ses armes, car il fut assassiné peu de temps avant la reddition de Tlemcen.
Notre itinéraire nous indiquait une multitude de colonnes d’albâtre et d’inscriptions fort intéressantes, que nous ne trouvâmes plus, parce qu’elles ont été transportées au musée d’Alger ; cependant nous vîmes quelques entablements recouverts d’inscriptions, que l’on conserve au musée de Tlemcen. Cette ville fantôme d’El- Mansourah a vraiment un cachet extraordinaire. Tout en errant au milieu de ses fortifications silencieuses, nous méditions sur l’énergie persévérante de ce sultan, qui n’avait pas reculé devant une dépense aussi énorme pour arriver à son but.
Dès que nous fûmes de retour â Tlemcen, nous allâmes dénicher, au fond d’une affreuse ruelle, un vieux photo-
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graphe nommé Pedro : c’était le seul individu qui pût nous procurer des vues de la ville, Ce Pedro était un lier original : il nous lit asseoir au milieu de sa petite cour, sur les deux uniques chaises qu’il possédait, jeta sur nos genoux un énorme rouleau de photographies non montées, et nous dit de faire notre choix. Pendant ce temps il faisait poser un timide chasseur d’Afrique, qui était venu se faire immortaliser pour « sa chère amie ».
Bab-el-Kliamis (porte du Jeudi], ruines de Mansourah.
Mous choisîmes une vingtaine de vues (sans indications, comme toutes les autres), pour lesquelles il nous demanda une somme des plus modiques. Quant au pauvre chasseur, agacé par les commentaires auquels l’artiste se livrait sur sa personne, il prit la fuite en marmottant qu’il reviendrait un autre jour.
Epuisée de fatigue d’avoir vu et examiné tant de choses, je déposai Mary à l’hôtel, et je me dirigai vers l’église, qui est hors de la ville. C’est un fort bel édifice, du style nor-
L’ALGEHIE CONTEMl'ÜKA LNE.
mand1. Ici, comme durant tou t le cours de mon voyage en Algérie, je fus frappée du soin que les Français apportent à construire des églises et à fonder des écoles congréganistes partout où se trouve une station militaire ou même un petit groupe de colons. Le docteur Bennett, de Londres, dans son ouvrage intitulé : Un Hiver sur les bords de la Méditerranée, parle avec enthousiasme de ce trait du caractère français dans le passage suivant :
« Bien (pie l’établissement des Français en Algérie ait « été entrepris dans un but politique et militaire, on ne « saurait nier que c’est aussi une œuvre de propagande « religieuse, et, pour ainsi dire, la première grande inva- « sion faite au quartier général de l’erreur musulmane « depuis l’époque des croisades. Le succès remporté par « les Français est donc celui du christianisme et de la « civilisation moderne : aussi toutes les nations chré- « tiennes de l’Europe devraient être très reconnaissantes » envers la France de ce qu’elle a fait en Algérie, et se « montrer disposées à la seconder dans sa noble entre- « prise. »
Je remarquai dans l’église un magnifique autel en albâtre. Nous y assistâmes à la bénédiction du saint Sacrement, qui fut donnée avec beaucoup de pompe. Puis je me rendis chez les dames Trinitaires, que je trouvai toutes consternées : on était en pleine révolution, et la question de l’instruction laïque opposée à l’instruction religieuse était agitée avec autant de violence dans
1. Ce style, qui est bien caractérisé, se distingue, entre autres choses, par la grande richesse de son ornementation. (Noie du traducteur.)
ORAN ET TL E MCE N
l’Afrique septentrionale qu’elle l’est aujourd’hui dans presque toute l’Europe.
Le succès du parti radical en France avait enhardi les « rouges » en Algérie : ils avaient fermé les écoles communales et défendu aux sœurs de faire la classe. Les
Église catholique de Tlemcen.
parents cependant, qui n’étaient pas de l’avis du conseil municipal, préféraient envoyer leurs enfants chez les religieuses plutôt que chez les humbles institutrices laïques, de sorte que les pauvres petites tilles étaient là bien à l’étroit dans une maisonnette malsaine, au lieu d’être dans les belles classes qui avaient été bâties à leur intention par le gouvernement impérial. Il en avait été de même pour les écoles des frères de la Doctrine chrétienne; et, à la grande rage des autorités, les garçons se pressaient
en foule dans les maisons particulières des frères, d’où on les expulsa à plusieurs reprises, mais en vain : les garçons s’obstinaient à suivre les frères partout, et, grâce à leur persistance, ils finirent par remporter la victoire.
Parmi nos lettres de recommandation, il s’en trouvait une pour M. de Siegnette, chef du bureau arabe, interprète militaire français, homme distingué et intelligent, qui avait de longs états de services. 11 voulut bien nous accompagner à cheval jusqu’aux cascades d’El-Ourit, à environ deux lieues de la ville. On y arrive par un chemin qui serpente dans une vallée riante, remplie de vergers, de bosquets d’orangers, de cerisiers et de lauriers-roses, fermée par une magnifique chaîne de montagnes, qui forme, à l’endroit des cascades, une enceinte inaccessible, sauf aux pieds agiles des chèvres. Ces chutes d’eau me rappelèrent beaucoup celles de Terni, en Italie. AEl-Ourit, l’eau se précipite par ricochets sur une paroi de rochers rougeâtres, et se trouve parfois cachée par la riche végétation dont elle est revêtue. A l’époque où je vis cette cascade, la tendre verdure printanière entrevue çà et là à travers l’arc-en-ciel formé par les rayons du soleil tombant sur la nappe d’eau donnait à cette scène un aspect vaporeux et féerique, qui ne sortira jamais de ma mémoire. Nous avions quitté nos montures pour mieux contempler ce spectacle, et nous grimpâmes jusque dans des cavernes qui s’ouvrent sur le flanc de la montagne, afin de cueillir des fougères ravissantes, tandis que de jeunes chcvriers, à un signe de M. de Siegnette, nous apportaient d’énormes bouquets de violettes doubles. Il nous apprit
ORAN ET TLEMCEN
que, pendant la saison des cerises, toute la population de Tlemcen dresse des tentes dans cette délicieuse vallée, et s’y installe jusqu’à ce que la récolte soit terminée.
M. de Siegnette avait amené avec lui un spahi attaché à son service, dont le costume pittoresque et le manteau écarlate faisaient notre admiration. A propos de ce corps, notre aimable compagnon de route nous donna mille détails curieux. 11 parait que, de même que les cipayes indiens, les spahis ont des moyens occultes de communication, qu’ils appellent « le chemin de fer souterrain », et qui les mettent, avec une rapidité incroyable, au courant de tout ce qui se passe. Ainsi, la semaine précédente, il y avait eu une tentative de révolte de spahis à Souk-Harras, sur la frontière de Tunis; les officiers de Tlemcen venaient seulement d’en entendre parler, lorsqu’ils découvrirent que leurs spahis avaient eu connaissance de ce projet et de sa non-réussite, tandis que les autorités européennes étaient dans l’ignorance complète de cette affaire. Ceci rend naturellement les officiers français très méfiants; ils savent bien qu’ils ne peuvent compter sur la fidélité de leurs soldats : car, du moment que ces derniers pourraient avoir des chances de leur côté, ils ne manqueraient pas de se soulever contre leurs chefs.
Le temps nous manqua, à notre vif regret, pour aller visiter les grottes remarquables qui se trouvent au delà de la forêt de palmiers, et dont nous avions acheté de curieuses photographies : nous nous contentâmes de voir en passant quelques « koubbas » voûtées et en fer à cheval, ainsi que le Mechouar, ancien palais des émirs, dont il ne reste aujourd’hui que des pans de murailles,
un portail et une mosquée admirable. Les Français vont commis de grands dégâts : ils ont converti les portions les plus intéressantes de l’édifice en casernes et en hospices.
M. de Siegnette nous conduisit ensuite au musée, où M. C. Brosselard a réuni toutes les antiquités qu’il a pu sauver du vandalisme des soldats. Mais les objets les plus curieux ont été transportés à Alger, à l’exception de deux belles colonnes d’albâtre du Mechouar, et de plusieurs tablettes portant des inscriptions romaines. Les maisons particulières, avec leurs « patios », leurs colonnades et leurs arcades mauresques, sont extrêmement jolies; l’une d’elles surtout attira mes regards par son magnifique escalier et sa belle galerie sculptée à jour, autour des arcades de laquelle étaient suspendus des guirlandes et des festons gracieux de pampres et de grenadilles, qu’un léger zéphyr agitait doucement.
Je voulus retourner encore une fois au bazar avec M. de Siegnette. On nous y lit asseoir sur des divans, et l’on nous régala de café et de pipes, tandis que nous marchandions ces fameux châles rouges de Tlemcen. Nous en achetâmes un brodé en or, pour environ le double de sa valeur. Nous étions encore là lorsqu’un Arabe apporta au marchand une peau de panthère criblée de trous par le plomb du chasseur, qui cette fois l’avait échappé belle. Je remarquai dans ce bazar une foule de bibelots et d’antiquailles, que j’avais une envie démesurée d’acheter; mais je résistai à la tentation lorsque je me demandai comment au retour je m’y prendrais pour rapporter tous ces objets en Angleterre. Ce que je regrette par-dessus tout, ce son L des lampes grotesques en poterie
Province il’Uran. Arabes amenant une hyène aux autorités pour recevoir la prime.
verte, qui ne coûtent que quelques sous et qu’on ne fabrique que clans cet endroit.
Nous repartîmes le soir même pour üran, et ce n’est pas sans regret que nous avons dit adieu à Tlemcen. M. Gués eut l’aimable intention de nous envoyer un fort beau bouquet de roses et de violettes de Parme Après mille souhaits bienveillants, dont le petit groupe qui entourait la porte de l’auberge se lit l’écho, nous grimpâmes dans l’incommode diligence, et, après avoir descendu doucement la côte, nous nous trouvâmes de nouveau, par une nuit obscure, au milieu de la plaine déserte et silencieuse couverte de palmiers nains.
Vers six heures du matin, nous arrivâmes à Misserghin. Je désirais néanmoins visiter les orphelinats arabes, pour lesquels l’évêque d’Oran m’avait donné une lettre d’introduction; malheureusement il n’y avait pas moyen de se procurer une voiture quelconque, si nous abandonnions la diligence, qui 11e s’arrêtait que tout juste le temps de changer de chevaux : je dus donc me résigner â donner un simple coup d’oeil à l’extérieur de l’orphelinat et de l’église, et j’entrevis les bonnes sœurs qui se rendaient â la messe. Bien que j’aie vu plus d’un établissement de ce genre dans la province d’Alger, j’ai toujours regretté de n’avoir pu tenir la promesse que j’avais faite â Mgr Callot : car l’orphelinat de Misserghin est la seule institution de ce genre, dans la province d’Oran, qui rappelle, par un coté consolant du moins, les malheurs que l’Arabe, dans son langage pittoresque, a si bien nommé « l’année de la mort ».