LA RUPTURE DU TRAITÉ DE LA TAFNA
I. Premières mesures de défense. — Demande de renforts. — Lettre du duc d'Orléans. — II. Changarnierà Boufa'ik. — Combat d'Ouedel-Alleg. — Le 2e léger. — Combat du Bois-Sacré. — III Affaires d'Oran. — Mazagran. — Combat de Ten-Salmet. — Affaires de Consiantine. — Ben-Gana. — Aïn-Turco. — IV. Occupation de Cherche! — Le duc d'Orléans et le ducd'Aumale. — Défi d'Abdel-Kader. — Combat d'El-Afroun. — Audace d'Abd-el Kader. — Marche sur Cherchel. — V. Assaut du co! de Mouzaïa. — Combat du liois des Oliviers — VI. Occupation de Miliana. — Combat du 15 juin. — Cliangarnier ravitaille Miliana. — VII. Discussion parlementaire. — État de l'armée. — VIII. Aïn-Tailazid. — Le télégraphe. — D' Aïn-Tailazid à Médéa. — IX. Combat de Kara- Moustafa. — Détresse de Miliana. — Ravitaillements. — X. Affaires de Coustantine et d'Oian. — La Moticière à Oran. — Mort du colonel de Maussion. — Rappel du maréchal Valée. — Conclusion.
Comment le maréchal Valée allait -il faire la guerre? D'après quels principes? Entre la méthode qu'il préconisait et celle que soutenait le générai Bugeaud , il y avait toute la distance de la défensive à l'offensive. Il le reconnaissait volontiers et s'en faisait gloire. « Mon opinion sur le système à suivre pour soumettre le pays , écriu. ^
vait-il, le 31 août 1 839, au maréchal Soult, diffère de celle émise par plusieurs généraux. La guerre offensive a de nombreux partisans, et l'on répète encore qu'il faut avoir en Afrique de nombreuses colonnes mobiles qui aillent chercher partout l'ennemi, qui le combattent et le détruisent; on assure qu'on arrivera ainsi à la domination générale. Je ne le crois pas, car l'expérience des Turcs est là pour montrer les résultats d'un semblable système. Mon avis, au contraire, est que désormais , en Afrique , la guerre doit être défensive. L'Arabe fuira constamment devant nos colonnes; il les laissera s'avancer aussi loin que la nécessité de nourrir les soldats le permettra, et il reviendra ensuite en donnant à leur retraite l'apparence d'un revers. L'habileté, en Afrique, consiste à attirer les Arabes au combat. Pour atteindre ce bat, il faut se tenir habituellement sur la défensive, s'emparer à l'improviste des portions du territoire qu'on veut occuper, et y former des établissements permanents qui excitent la susceptibilité nationale des Arabes. Ces établissements ne tarderont pas à être attaqués. Le succès du combat sur une position choisie à l'avance sera certain, et la terreur qui suivra une défaite amènera la soumission des tribus voisines. »
Cependant, le 20 décembre 1 839, quand la Métidja fut inondée par la cavalerie d'Abd-el-Kader, une colonne mobile aurait apparemment mieux servi que tous les camps retranchés du maréchal qui ne servirent de rien. Sans vouloir avouer que sa théorie avait tort, il ne laissa pas, dans la pratique, de faire comme s'il le reconnaissait; car il se hâta de se créer une colonne mobile en faisant évacuer la moitié de ses postes retranchés. Ainsi furent abandonnés, du 27 novembre au 7 décembre, le camp inférieur de Blida, les camps d'Oued-el-Alleg et de THarrach , en même temps qu'une douzaine de redoutes et de blockhaus. L'évacuation fut si vite menée qu'on fut réduit à livrer aux flammes, faute de temps et de moyens de transport, le foin en meules d'Oued-el-Alleg; il y en avait pour une somme importante. Des garnisons retirées le général Rullière composa une colonne de 2,500 hommes destinée surtout à la protection du Sahel, où la terreur était grande. « C'est, lui écrivait le gouverneur, la défense du Sahel qui doit vivement nous préoccuper, et dans toutes les opérations que vous croirez utile d'entreprendre, c'est toujours le Sahel dont il ne faut pas permettre l'entrée à l'ennemi. C'est à cet effet qu'un corps mobile est formé, et si , en le portant
en avant ou à droite , vous vous apercevez qu'un corps ennemi manœuvre vers le Sahel , c'est ce corps qu'il faut suivre, attaquer et détruire, s'il est possible. » Dans Alger même, la population était assez inquiète pour que Tordre fût donné d'armer les batteries de l'enceinte, et d'exercer sur l'entrée et la sortie des indigènes la plus active surveillance; peu s'en fallut même que la ville ne fût mise en état de siège.
Tout en prenant un peu tard ces mesures de protection et de défense, le maréchal Valée réclamait du gouvernement un renfort considérable et immédiat. Les états de situation ne donnaient pour toute l'armée d'Afrique, au 1er décembre, qu'un total de 39,624 hommes présents sous les armes. « L'ennemi, disait le gouverneur dans une dépêche du 23 novembre, l'ennemi nous appelle à la guerre. Il ne veut même plus nous laisser l'étroit espace dans lequel nous étions resserrés. La France doit lui faire une éclatante réponse; notre armée doit le refouler à son tour, et assurer par un vaste établissement au sud et à l'ouest la sécurité du territoire livré à la colonisation. L'issue de la convention de la Tafna a prononcé sur le système d'occupation restreinte. Je ne me dissimule pas que de grands sacrilices doivent être ia
le maréchal valée. 389
suite de la position clans laquelle la force des choses nous a placés. Ces sacrifices, je viens, au nom de la colonie, les demander au Roi et au pays; 12,000 hommes de plus sont indispensables; j'en fais au gouvernement du Roi la demande formelle. Je demande surtout qu'il n'y ait aucune hésitation et que, dès l'ouverture de la session, un vote non équivoque de la législature, un crédit de vingt ou trente millions, s'il le faut, vienne enlever à Pémir sa dernière espérance. » Avant le 17 décembre, près de 5,800 hommes d'infanlerie étaient déjà réunis à Toulon.
« Le Roi et son conseil, écrivait au maréchal le duc d'Orléans, ont accepté sans hésitation, sans récrimination , la situation actuelle de l'Algérie. L'opinion publique, la presse ont suivi cet exemple ; les Chambres seront entraînées de même. Jamais général en chef n'aura été soutenu et traité comme vous l'êtes : appui moral, récompenses pour vos troupes, pouvoir d'agir, liberté de mouvements, renforts immédiats et abondants en hommes, chevaux, mulets, matériel, approvisionnements de tout genre, vous aurez tous les éléments d'un succès que garantit votre habileté et que réclame un pays qui a droit d'être jaloux de son honneur, lorsqu'il se montre prodigue de ses ressources,
La juste confiance du Roi et de son gouvernement a dû laisser au général en chef, qui est sur les lieux et qui est le seul juge de l'opportunité et de la possibilité des opérations, le choix des coups que, dans cette lutte critique et décisive , il s'agit de porter à la puissance d'Abd-el-Kader; cependant, la pensée du Roi et du conseil serait d'opérer principalement par Alger dans la province de Titteri, de s'y établir fortement, en occupant, s'il y a lieu, Médéa, Miliana, Cherchel, et de se relier par la vallée du Chélif avec les troupes qui d'Oran auraient fait une diversion vers ce fleuve, sans occuper, dans une première campagne, Mascara , ni surtout Tlemcen. Reprendre, pour une lutte solennelle, une place encore chaude, si je puis m' exprimer ainsi, parmi ces troupes que je viens de commander dans une expédition presque pacifique, répondre à l'appel que l'Afrique fait à ses défenseurs, c'est plus qu'un droit pour moi, c'est, à mes yeux, un devoir d'honneur qui fait taire toute autre considération et qui a été apprécié par le Roi et son conseil. J'ai écarté l'offre d'un commandement distinct du vôtre; le service en eut souffert. Je n'ai d'autre ambition que le bien général. Je partirai d'ici avec mon frère d'Aumale, qui fera ses premières armes sous vos ordres. L'opinion
LE MARÉCHAL VJLLÉK. 391
publique et la presse se préoccupent vivement de mon départ, et, tant que cela ne va pas ju-iu'à des manifestations qui troubleraient ma liberté, je ne puis qu'être touché d'une sollicitude qui me prouve que mes efforts pour me tenir à hauteur de ma position n'ont pas été complètement perdus; mais ni les motifs qu'on allègue, ni aucune considération d'intérêt, ni aucun calcul d'avenir ne pourront me retenir ici lorsque, dans mes inflexibles idées de point d'honneur, je crois avoir un devoir à remplir. Le cri de ma conscience me conduira en Afrique; Dieu réglera l'avenir. »
En attendant l'arrivée des renforts demandés et promis, le maréchal. Valée ne pouvait que se tenir sur ses gardes. Des trop nombreux camps retranchés qui avaient été complètement inutiles, ceux qui restaient occupés étaient plutôt un embarras qu'autre chose; car, bloqués comme ils étaient, il fallait, pour les ravitailler seulement, livrer presque tous les jours de petits combats où
l'on perdait du monde sans avancer en rien les affaires. Le 30 novembre , le maréchal avait envoyé à Boufarik le colonel Changarnier avec deux bataillons de son régiment, deux cent cinquante diseurs d'Afrique et deux pièces de campagne commandées par le capitaine Bosquet; le troisième bataillon du 2' léger était au camp de l'Arba. Les zouaves du colonel de La Moricière continuaient d'occuper le camp de Koléa. La Moricière et Changarnier relevaient du général de Rostolan, qui se tenait en arrière, à Douera, avec quinze ou seize cents hommes. Les ménagements qui, l'année précédente, avaient fait différer l'occupation effective de Blida, n'étaient plus de saison. Du vivier, récemment promu maréchal de camp, y avait établi son quartier général, et commandait à la fois la ville et le camp supérieur. Le général de Rostolan et lui avaient pour chef direct le général Rullière; enfin, les garnisons de Kara-Moustaid ei du Fondouk recevaient les ordres du général de Dampierre.
Situé à distance à peu près égale de ces divers postes retranchés, Boufarik avait une grande importance stratégique. C'était de ce point central que devait rayonner la colonne dont le commandement mit tout de suite en vedette le colonel
Changarnier , son chef. Attentif à tout ce qui se passait aux alentours et très-alerte, il était résolu à ne laisser jamais sans réponse les provocations de l'ennemi. Le 3 décembre, lekhalifa deMilianaj IVlohammed-ben-Allai-ben-Sidi-Mbarek, plus brièvement connu sous le nom de Ben-Allal ou de Sidi-Mbarek, le plus habile et le plus vaillant des lieutenants d'Abd- el-Kader, était descendu en plaine avec trois ou quatre mille chevaux, et, Rapprochant de Beni-Mered, manœuvrait de façon à envelopper le troupeau de l'administration; les deux bataillons du 2e léger, de front, en colonne double à distance de peloion, l'artillerie et la cavalerie dans l'intervalle, marchèrent à lui d'une si belle allure qu'il n'attendit pas leur approche, et, suivi à coups de canon, rentra prudemment dans la montagne.
Le 14, une division de cinq mille hommes, composée en grande p. rtie des troupes de Douera et de Bou'arik, partit de ce dernier camp, sous le commandement du général Rullière, pour ravitail er Blida et le camp supérieur. Telle était la vigilance des Kabyles, qui avec l'assistance d'un bataillon d'askers en faisaient étroitement le blocus, que ces deux postes si rapprochés ne pouvaient même plus communiquer entre eux. A
quatre kilomètres de Blida7 au delà de Méred, la division aperçut sur sa gauche les réguliers formés en bataille et la cavalerie arabe prête à fondre sur l'arrière-garde. Une double charge des chasseurs d'Afrique, conduite par le colonel de Bourjoly d'un côté, par le commandant Bouscaren de Pautre, prévint la double attaque et dégagea, la mitraille aidant, les abords du camp supérieur. Depuis trois jours on y criait la soif, les Kabyles ayant obstrué la rigole qui l'alimentait. Le lendemain, le convoi fut conduit à Blida, sous la protection du 2e léger, dont les tirailleurs, embusqués sur la berge de TOued-Kébir, tenaient l'ennemi à distance. Quand la colonne reprit le chemin de Boufarik, réguliers et cavaliers tentèrent un retour offensif qui ne réussit pas mieux que leur tentative de la veille. Dans ces petites affaires, la division française eut dix hommes tués et quatre-vingts blessés, dont cinq officiers. Ce fut la dernière opération menée parle général Rullière, qui, n'étant pas toujours d'accord avec le maréchal Valée, demanda son rappel en France.
Dans le même temps les généraux de RostMan et de Dampierre s'occupaient de ravitailler, l'un Koléa, l'autre les camps de l'Arba, deKara-Moustafa et du Fondouk. L'état des affaires à l'orient
LE MARÉCHAL VÀLÉE. 395
delà plaine n'était pas brillant; Ben-Salem y régnait en maître et partageait justement avec Sidi- Mbarek la confiance d'Abd-el-Kader.
Aussitôt après le départ de la colonne, qui, le 14 et le 15 décembre, venait de débloquer, pour un moment, Blida et le camp supérieur, Sidi-Mbarek avait repris et resserré plus étroitement le blocus; il lui était arrivé de Médéa un canon et un obusier qu'il mit en batterie contre la ville; mais ce n'était pas le feu de cette artillerie mal servie qui inquiétait la garnison, c'était le manque d'eau. Maîtres du cours supérieur de l'Oued-Kébir, les Kabyles espéraient réduire leurs adversaires par la soif. Il y avait dans Blida des citernes, et, pendant un temps donné, la garnison pouvait se passer du torrent; mais, au camp supérieur, le 24e n avait pas cette ressource. Deux fois, le colonel Changarnier, venu de Boufarik, réussit à déblayer la rigole du camp; lui parti, le barrage fut aussitôt refait par les Kabyles. Averti de la détresse du 24e, le maréchal Valée prit à Douera les troupes du général de Rostolan et se rendit, le 30 décembre, à Boufarik. Il y arriva triste, préoccupé, impatient des retards qui retenaient à Toulon la plus grosse part des renforts promis de France, humilié de l'attitude passive qu'en attendant il
était contraint de subir. « On nous oublie, dit-il en arrivant au colonel Changarnier; notre situation est déplorable; elle est honteuse. Ces trois ou quatre mille h 'mîmes sont tout ce que j'ai pu réuni» pour voir ce qui se passe autour de Bliia et de Koléa. » Le lendemain, au point du jour, la colonne se mit en marche, grossie de la garnison de Boufarik. Le convoi, venu d'Alger à la suite du maréchal, fut laissé provisoirement à l'abri du camp retranché.
Après une avant-garde de spahis et de voltigeurs marchaient à hauteur égale deux bataillons du 2* léger, puis deux bataillons du 23' de ligne, les uns et les autres encadrant quatre cents chevaux du 1" chasseurs d'Afrique et quatre pièces de campagne, puis un bataillon du 17* léger et cent chasseurs à l'arrière-sarde. La direction était donnée, non sur Blida, mais sur l'ancien camp d'Oued-el-Aileg, L'espoir du maréchal était d'attirer l'ennemi en plaine. Vers neuf heures, on vit un gros de cavalerie, détaché du blocus de Biida, défiler parallèlement au flanc gauche de la colonne, mais à rebours, contourner l'arrière-garde, reparaître sur le flanc droit et faire, deux heures plus tard, sa jonction avec un autre corps qui venait de traverser la Chiffa; d'infanterie on n'aper-
cevait pas trace encore. Deux fois cette masse de cavalerie fit mine d'attaquer; deux fois elle s'arrêta devant le feu des tirailleurs. Après une longue halte près de l'ancien camp d'Oued-el-AHeg, la marche fut reprise au sud, vers Blida. Il était trois heures; la journée, bien avancée dans cette saison, semblait perdue. On approchait du ravin herbu qui marque l'ancien lit de l'Oued-Kébir, quand un lieutenant des gendarmes maures, employés comme éclaireurs, vint dire au colonel Changarnier qu'il avait vu, de l'autre côté du ravin, en avant de la nouvelle direction que suivait la colonne, briller une ligne de baïonnettes. Se porter au galop vers le point indiqué par le guide fut pour le colonel l'affaire d'un instant; alors il vit de ses yeux un gros corps d'infanterie marchant sur un grand front. Pendant qu'un de ses officiers courait à toute bride vers le maréchal, Changarnier tirait le 2e léger de la colonne et déployait sur la berge droite du ravin ses deux bataillons. Sur l'autre berge, l'infanterie signalée faisait aussi son déploiement. Il y avait là trois bataillons de réguliers, un seul déployé selon les règles, les deux autres divisés par peloions entre lesquels étaient intercalés des groupes de Kabyles : l'uniforme de ceux-là, le burnous de ceux ci marquaient par
des bandes alternées, grises et blanches, la composition singulière de cette longue ligne de bataille. Pendant le déploiement de l'ennemi, lentement fait, le colonel Changarnier donnait pour instructions, aux officiers, de ne pas laisser tirer un coup de fusil, aux soldats, de marcher résolument, la baïonnette au canon, mais, jusqu'à nouvel ordre, l'arme sur l'épaule droite, au tambour-major, de ne le pas perdre de vue et de se tenir prêt, au signal de son épée, à faire battre la charge. En ce moment le maréchal arriva, non plus triste et morne comme la veille, mais rayonnant de joie et de bon espoir.
L'épée tendue, Changarnier commençait à lui indiquer les dispositions faites, quand, le tambourmajor prenant pour le signal convenu le geste de son colonel, tout à coup la charge battit. Tandis que le 2e léger, d'un pas allègre, franchissait le ravin, le maréchal donnait ses ordres, au 23* de suivre le mouvement, aux chasseurs d'Afrique de se porter en avant et de se rabattre sur le flanc droit de l'ennemi, au 17° léger et à l'artillerie de faire un feu nourri sur la cavalerie arabe. Quand le 2e léger, le ravin franchi, parut au sommet de la berge, une salve l'accueillit, une seule; ceux qui venaient de la fournir n'eurent pas le temps d'en
LE MARÉCHAL VÀLÉK. 399
préparer une seconde. Abordée, percée, rompue en tronçons épars, l'infanterie si laborieusement alignée par Sidi-Mbarek fuyait vers la Chiflfa, Kabyles et askers confondus, rejetés de la baïonnette sur le sabre et du sabre sur la baïonnette. Côte à côte avec le colonel de Bourjoly, le maréchal Valée menait la charge des chasseurs d'Afrique; mais tel était l'élan du 2a léger qu'après trois kilomètres parcourus tout d'une haleine, quand il fît halte aux broussailles de la Chiffa, les chasseurs n'avaient pas sur lui d'avance. Il avait laissé au 23* de ligne, qui venait après lui, le soin de glaner sur le champ de bataille les prisonniers qu'il n'avait pas le temps de faire. « Jamais, dans toutes mes campagnes, disait le maréchal, jamais je n'ai vu un aussi beau mouvement d'infanterie, » Le succès était complet ; sur le terrain jonché de morts et de blessés, l'ennemi avait abandonné une pièce de canon, trois drapeaux, des caisses de tambour, des fusils par centaines. Du côté du vainqueur, la perte était de quatre-vingt-douze blessés et de treize morts. Le combat d'Oued-el-AUeg acheva pour Changarnier ce qu'avait ébauché la retrai(e de Constantine. Déjà bien vu du maréchal Valée depuis l'expédition des Biban, la confiance du gouverneur lui fut de ce jour-là tout à fait acquise.
Le 1er janvier 1 n 4 ' ) , le puerai de Rostolun amena de Boufarik a Blida le convoi de ravra Iemenl, et le 4, la division reprit en passant par Koléa, le chemin d'Alger. Boufarik était occupé par le 23 de ligne et le 2e bataillon d'Afrique. La garde de Blida était confiée au 24e de ligne et celle du camp supérieur au 2e léger, qui fut rallié par son troisième bataillon.
Sous le commandement énergique et l'initiative hardie de son colonel, le 2e léger fut bientôt un modèle pour les troupes d'Algérie. La marche du régiment, la première où la sonnerie du clairon ait accompagné le battement du tambour, devint célèbre et n'eut quelque temps après pour rivale que celle des zouaves; le sac de campement décousu et soutenu par des piquets fut le premier type de la tente-abri; la couverture que les hommes trouvaient trop lourde à porter sur un sac déjà lourd, coupée en deux, devint la demicouverture réglementaire. Nulle troupe n'était plus alerte à se rassembler sous les armes. Si le clairon de garde à la baraque du colonel sonnait la marche du régiment, en trois minutes il était formé en colonne, les hommes ayant dans le sac le pain, le riz, le sucre et le café pour trois jours; si la sonnerie, suivie d'un certain refrain, indiquait qu'il
ne fallait prendre que la couverture, une chemise et les vivres, trois minutes et demie suffisaient pour modifier le paquetage; si un autre refrain prescrivait de ne prendre que le fusil et la cartouchière, en deux minutes la colonne était prête. L'appel se faisait pendant la marche ou à la première halte. Sévère, acerbe pour les négligents, impitoyable pour les poltrons, « car, a dit expressément Changarnier, il y en a dans les meilleures troupes, même en plus grand nombre que ne le croit le vulgaire, si prodigue de courage en paroles », il était obligeant pour les zélés et les braves. En tout ce qui intéressait la subordination et la discipline, il avait une main de fer.
Peu de jours après l'installation du régiment au camp supérieur, un matin, au moment de la soupe, on entend des cris, des coups de feu, des appels; c'est le troupeau du camp qui est enlevé par les Arabes; aussitôt, d'instinct, les hommes se jettent sur leurs fusils et, sans ordres, s'élancent hors du camp à la poursuite des maraudeurs; le bétail est repris : victoire! En arrière, sur les parapets du camp, les clairons ont depuis longtemps sonné la retraite; les héros de l'escapade reviennent, joyeux de la recouvrance, quand au milieu de la route, ils voient se dresser devant eux, à cheval, le h. 26
colonel, pâle de colère, les lèvres serrées, Pœil plein de menaces. On est rentré dans le camp, on a formé le carré; le colonel est au centre : « Soldats du 2e léger, dit-il d'une voix frémissante, allez vous vanter de vos exploits! Tout un régiment pour combattre une centaine de mauvais Arabes contre lesquels il m'aurait suffi d'envoyer une escouade! J'en rougis pour notre drapeau. » Les officiers sont mis aux arrêts, les sous-officiers à la garde du camp. Tout le monde est saisi; l'humiliation est grande, mais elle est méritée : on ne s'y exposera plus.
Depuis la journée du 31 décembre, l'ennemi ne faisait plus que de temps à autre des apparitions timides; du haut de la position de Mimich, leurs vedettes se bornaient à surveiller Blida. Entre la ville et le camp supérieur, le général Duvivier faisait ouvrir une route à travers les jardins et les orangeries. Chaque jour, un millier d'hommes sortaient du camp et de Blida, employés alternativement au travail et à la surveillance. Le 29 janvier 1840, ils venaient d'arriver à l'ordinaire, quand, à huit heures, d'une futaie d'oliviers appelée communément le Bois-Sacré, une violente fusillade éclata sur eux; puis apparurent des compagnies d'askers et des bandes de Kabyles. D'abord
surpris, les travailleurs se rallièrent sous la protection de leurs camarades armés, reprirent leurs fusils, et, commandés par le lieutenant-colonel Drolenvaux, du 2e léger, se formèrent, prêts à combattre. Aux premiers coups de feu, le général Du vivier avait fait sortir de Blida un bataillon du 2ie; plus rapidement encore, le colonel Changarnier était accouru avec ses deux bataillons disponibles et quatre obusiers de montagne. En passant, il avait posté dans un jardin entouré de cactus, sous les ordres du capitaine Leflô, deux cents hommes et deux obusiers, pour tenir à distance un gros corps de cavalerie qui venait de la Chiffa; puis il s'était jeté dans le flanc gauche de l'infanterie ennemie que les troupes de Drolenvaux attaquaient de front. En peu d'instants le Bois Sacré fut repris, et il ne fallut pas beaucoup plus de temps pour refouler au delà de l'Oued- Kébir l'assaillant qui avait compté faire de cette surprise la revanche d'Oued-el-Alleg. Dans cette affaire, qui découragea définitivement l'ennemi et rendit la sécurité à Blida, le 2e léger eut soixantecinq hommes tués ou blessés.
Autant le gouverneur était satisfait de la prestesse de Changarnier, autant il blâmait l'extrême circonspection du général Duvivier qui, d'ailleurs,
avait eu le tort de se laisser surprendre. « Le général Duvivier, écrivait-il au général d'Houdetot, le 1er février, me paraît trop exclusivement occupé de la défense de Blida; quatre mille cinq cents hommes y sont réunis contre un ennemi beaucoup moins fort, en admettant même qu'il y eût deux bataillons réguliers. Ce point, fort par lui-même, fort par l'existence du camp supérieur que le général regarde comme un inconvénient, et qui cependant empêche Blida d'être bloqué de près, en prenant des revers contre les attaques et la base d'opération de l'ennemi, s'il veut sortir des montagnes, ce point ne devrait pas faire oublier au général l'ensemble des opérations de l'armée et le concours qu'il doit prêter à leur exécution. »
Il y avait près d'un mois que la guerre avait envahi la province d'Alger, alors qu'autour d'Oran tout restait tranquille encore; c'est qu'Abd-elt Kdear avait concentré ses forces entre Médéa e-
Miliana, dans le Titteri. Le 13 décembre, pour la première fois, le khalifa de Mascara, Ben-Tami, fît une démonstration contre Mazagran, puis, le 17, une autre contre Arzeu. Le 23, ce fut le khalifa de Tlemcen, Bou-Hamedi, qui se présenta devant Misserghine. Deux mois s'écoulèrent ensuite sans autres incidents que des vols de bétail faits par les Gharaba, et des représailles infligées aux voleurs par le général Moustafa-ben-Ismaïl : le vieux guerrier avait reçu du gouvernement français le grade de maréchal de camp au titre étranger. Au mois de février 1840, des attaques simultanées furent dirigées par les Arabes contre Misserghine, Arzeu et Mazagran. La dernière, seule, vaut la peine qu'on s'y arrête, moins pour son importance réelle que pour la renommée excessive qui lui a été faite inopinément par la légende.
Mazagran, petite ville aux trois quarts ruinée, désertée par ses habitants, était pourvue d'une redoute bien construite où 123 hommes du 1er bataillon d'Afrique tenaient garnison, sous les ordres du capitaine Lelièvre; ils avaient une pièce de canon, des cartouches, de l'eau et des vivres; rien ne leur manquait. Le 2 février, cinq ou six cents Arabes, dirigés par Moustafa-ben-Tami, se logèrent dans les ruines, tandis que, du côté de la
plaine, un nombre de cavaliers à peu près double investissait la redoute. Le khalifa avait amené de Mascara une vieille bouche à feu qui ne put tirer qu'un seul coup. Après quatre journées de fusillade, inquiété sur ses derrières par le lieutenant-colonel Du Barail, commandant de la petite garnison de Mostaganem, et menacé d'être abandonné de ses hommes, qui, leurs maigres provisions consommées, ne pensaient plus qu'à regagner leurs douars, Ben-Tami essaya, le 6 au matin, d'une tentative d'assaut que la défende repoussa sans beaucoup de peine ni beaucoup de pertes; dans ces cinq jours, elle neut que trois morts et seize blessés; après quoi, les Arabes se retirèrent. Réduite à ses proportions exactes, l'affaire faisait assez d'honneur aux défenseurs de Mazagran; mais que dire de ces exagérations prodigieuses, de tous ces détails imaginés ou grossis à plaisir, disproportionnés, hors de mesure : présence d'Abd-el-Kader, multitude d'assaillants, canonnade furieuse, carnage de l'ennemi, silos comblés de cadavres? Que penser de ces éclats de fanfare lancés par les journaux de Toulon et de Marseille pour étourdir les gens de bon sens, égarer l'opinion publique, abuser le gouvernement, donner le change à l'his-
toire? Oui, malgré la protestation des Annales algériennes, l'histoire est encore encombrée de ces faussetés voulues. Était-elle bonne pour l'armée, cette glorification, cette apothéose des zéphyrs, l'écume de la société militaire? « Les exemples qu'ils donnent aux autres troupes sont pernicieux, écrivait le général Trézel; il faut regretter même d'avoir quelquefois des éloges à leur accorder pour leur bravoure, dans la crainte que ces éloges n'accréditent l'opinion très-fausse, très-dangereuse, qu'un mauvais sujet, un homme adonné à toute sorte de vices peut être un bon soldat et mérite alors la même considération et les mêmes récompenses. »
Cinq semaines après l'affaire de Mazagran, le 12 mars, trois ou quatre cents Arabes viennent, sous le canon de Misserghine, menacer les troupeaux des Douair. Le lieutenant-colonel des spahis d'Oran, Jusuf, qui commande le camp, sort avec ^50 de ses hommes, quatre compagnies du 1er de ligne, sous les ordres du chef de bataillon Mermet, et deux obusiers de montagne. Les spahis s'avancent sur un large front dans la plaine, suivis de deux compagnies déployées en tirailleurs; les deux autres en colonne forment la réserve. A leur approche, les Arabes se retirent et les atti-
rent; on esl déjà loin du camp. Tout à coup, du ravin de Ten-Salmet débouche à grand bruit, à grands cris, une masse de cavaliers : c'est Bou- Hamedi qui a dressé l'embuscade; c'est lui qui va diriger le combat. La ligne trop étendue des spahis est enfoncée, coupée, mise en déroute. Les tirailleurs d'infanterie, traversés eux-mêmes, se pelotonnent par petits groupes, cinq ou six ensemble, la pointe de la baïonnette au poitrail des chevaux, et peu à peu se replient sur la réserve. Voilà quatre compagnies, trois cents hommes environ, noyées dans des flots d'ennemis en rase campagne. Heureusement, quatre autres compagnies, mises en éveil par les fuyards, sont accourues du camp avec le commandant d'Anthouard. Au lieu de les laisser se former en carré comme les premières, et d'avoir ainsi deux petites redoutes mobiles échelonnées pour la retraite, flanquées l'une par l'autre, le lieutenant-colonel Jusuf a la fâcheuse idée de donner au commandant Mermet l'ordre de faire entrer dans sa formation les nouveaux venus. C'est un mouvement et c'est un moment critique d'où peut résulter la destruction des uns et des autres. Par une bonne chance, les Arabes ne savent pas mettre l'occasion à profit. Enlin, les huit compagnies forment un carré
unique de six cents hommes qui rétrograde lentement, la baïonnette croisée, s'arrêtant quelquefois pour fournir des feux de salve. Après sept heures de combat, il est rejoint par quelques pelotons de spahis ralliés, par des secours envoyés d'Oran, et rentre enfin derrière les parapets de Misserghine. Si, au lieu de s'acharner uniquement sur cette faible troupe, Bou-Hamedi s'était porté en avant avec une partie de son monde, ce n'est pas le camp à peu près dégarni qui aurait pu arrêter ses ravages. Tel quel, son succès lui paraissait suffire : il emportait trente-deux têtes de spahis et neuf de soldats français; si tous les blessés étaient tombés entre ses mains, c'eût été une centaine de têtes qu'il aurait envoyées à Mascara. Mauvaise pour le lieutenant-colonel Jusuf et pour les spahis, la journée du 12 mars était glorieuse pour le 1 er de ligne et pour les commandants Mermet et d'Anthouard. Les Arabes disaient de ce carré : « C'était un blockhaus de feu. » Et maintenant, quand on sait que jamais les Arabes n'ont pu forcer un poste retranché, que l'on compare à la défense de Mazagran le combat de Ten-Salmet ! C'est celuici qui est vraiment un beau fait d'armes; mais qui le connaît? Qui donc en a jamais entendu parler? La renommée est allée tout entière à l'autre.
Djémila nous a montré, dans les derniers jours de Tannée 1838, un poste ouvert bien défendu; la même province de Constantine va nous fournir encore, en 1840, l'exemple d'une défense aussi mémorable; mais, auparavant, il convient de signaler un fait considérable accompli dans le sud par Ben-Gana, le Cheikh-el-Arab. Bel-Azouz, khalifa d'Abd-el-Kader pour le Zab, était entré dans le Djérid avec un bataillon de réguliers, deux, pièces d'artillerie et mille cavaliers. Attaqué, le 24 mars, par le Cheikh-el-Arab et complètement battu, il perdit ses canons, ses tambours, trois drapeaux, la moitié de ses fantassins et le tiers de ses cavaliers. En témoignage de son succès, Ben- Gana envoya au général Galbois son propre yatagan tout ébréché des coups qu'il avait portés , les trois drapeaux et cinq cents oreilles droites proprement coupées sur les morts. A la réception de cet étrange et sanglant trophée, la population de Constantine se mit en fête, comme au temps du bey Ahmed, quand elle allait voir les têtes des Français accrochées à la kasba. Ben-Gana fut fait officier de la Légion d'honneur et reçut une indemnité de 40,000 francs pour les primes qu'il avait dû payer de sa bourse aux coupeurs d'oreilles. « Cet événement, écrivait le maréchal Valée au
ministre de la guerre, a une grande importance. Pour la première fois depuis dix ans, un chef institué par nous marche seul contre les troupes d'Abd-el-Kader et obtient sur elles un succès constaté. Désormais le petit désert nous appartient. Ben-Gana, soutenu par nos troupes qui vont se rapprocher des Portes de fer, soumettra toutes les tribus du Djérid et appuiera Tedjini. Je prescris de lui rembourser les dépenses qu'il a faites* »
Puisque le gouverneur et le gouvernement, d'après son avis, acceptaient dans la province de Constantine le concours des grands chefs, il fallait bien accepter aussi, dans une certaine mesure, leurs façons de faire qui chez eux étaient de tradition : ainsi les oreilles coupées, ainsi, en dépit du maréchal Valée, la responsabilité collective et la razzia. Cernés, au mois d'avril, par trois colonnes parties de Constantine, de Sidi-Tamtam et deGhelma, les turbulents Harakta se virent enlever en un jour 80,000 têtes de bétail ; il est vrai que le lendemain, quand on fit, au camp d'Aïn- Babouch, le recensement de la capture, il ne se trouva plus que 230 chameaux, 550 bœufs et 22,700 moutons; les Arabes auxiliaires s'étaient honnêtement attribué, pendant la marche, les
56,000 bêtes qui manquaient. L'effet de cette grande razzia fut de rendre les Harakta plus humbles et de rétablir la tranquillité dans toute la partie orientale de la province.
A l'ouest, l'occupation définitive de Sétif, après l'expédition des Biban, paraissait avoir eu un résultat pareil. Dans la Medjana néanmoins, Abdel-Salem et Ben-Omar, lieutenants d'Abd-el-Kader, disputaient encore au khalifa Mokrani la possession de la plaine. Afin de relever et de soutenir l'influence du grand chef allié des Français, le général Galbois prescrivit l'établissement d'une redoute sur la position d'Aïn-Turco. Le 3 mai, un bataillon du 62e y fut conduit par le commandant de La Cipière. A peine les travaux de terrassement étaient-ils ébauchés que, dès le 4, Ben-Omar vint à l'attaque avec un bataillon de réguliers et de nombreuses bandes de Kabyles. Pendant cinq jours, tout autant qu'à Mazagran, le commandant de La Cipière sut se maintenir dans un poste absolument ouvert. Ravitaillée de vivres et de munitions par le colonel Lafontaine, commandant de Sétif, qui lui laissa un canon et quelques fusils de rempart, la petite garnison d'Aïn-Turco se vit, après son départ, investie et attaquée derechef, jusqu'à ce que le camp d'Abd-el-Salem eût été
emporté par le général Galbois et ce qui restait des bandes de Ben-Omar mis en déroute par les Arabes de Mokrani. Pour perpétuer le souvenir de la belle défense d'Aïn-Turco, le général décida que l'ouvrage construit sur la position porterait le nom de Redoute du 62e. En France, il en fut d'Aïn-Turco comme de Djémila : on n'y sut rien d'un des plus beaux faits de guerre qui aient été accomplis en Afrique. Il convient cependant d'ajouter, à titre de circonstance atténuante, qu'en ce mois de mai, tout ce que le public avait d'attention était absorbé par les événements militaires de la province d'Alger,
Au mois de février 1840, le maréchal Valée avait reçu la plus grande partie des renforts réclamés et promis. Sans parler des nombreux détachements envoyés par les dépôts des corps qui servaient en Afrique, le ministre de la guerre avait fait partir de France deux nouveaux régiments d'infanterie, le 3e léger et le 58e de ligne,
un bataillon de tirailleurs, armé d'une carabine à longue portée, créé Tannée précédente à Vince nnes et type des futurs chasseurs à pied, douze escadrons de chasseurs à cheval et de hussards formant deux régiments de marche, trois batteries de campagne, trois compagnies de sapeurs, un escadron du train des équipages et quinze cents mulets de bât. L'effectif général de Tannée d'Afrique, au 1er mars, approchait de 60,000 hommes répartis en quatre divisions affectées, les deux premières avec une réserve à la province d'Alger, la troisième à la province d'Oran, la quatrième à la province de Constantine. L'effectif des divisions d'Alger et de la réserve dépassait 33,000 hommes. L'heure était venue d'exécuter le plan de campagne proposé par le maréchal, accepté par le gouvernement, et dont le prologue devait être l'occupation de Cherchel. Il y avait pour commencer par là une raison urgente, la même qui, Tannée précédente, avait décidé l'occupation de Djidjeli. Le 26 décembre, un bâtiment de commerce français avait été capturé par une tartane de Cherchel ; était-ce donc, après dix années, la renaissance de la piraterie barbaresque ? Le bruit courait que des corsaires musulmans avaient été signalés dans les parages de Barcelone.
Pour cette opération préliminaire, trois brigades furent organisées, sous les ordres des généraux d'Houdetot, de Dampierre, Duvivier, et sous le commandement supérieur du maréchal Valée en personne. Le rendez-vous général était indiqué à Bordj-el-Arba. Le 12 mars, les trois colonnes commencèrent, chacune de son côté, le mouvement, se réunirent, le 1 3 au soir, et arrivèrent, le 1 5, devant Cherche], après avoir échangé quelques balles avec les Arabes, La ville était déserte ; il n'y restait qu'un mendiant aveugle et un idiot contrefait. Les trois journées suivantes furent employées à construire quelques ouvrages avancés dans lesquels on planta des blockhaus, et à creuser un fossé autour du mur en pisé qui formait le corps de place. Le 19, l'expédition quitta Cherchel, dont le commandement fut confié au colonel Bedeau, avec une garnison formée du 2e bataillon d'Afrique, dont le chef était alors le commandant Cavaignac. Le 21 , les troupes rentrèrent dans leurs cantonnements; elles ramenaient une soixantaine de blessés, mais elles n'avaient à regretter que deux morts, dont un noyé au passage de la Chiffa.
Pendant que le maréchal Valée préparait l'occupation de Cherchel, un changement politique dans
le gouvernement avait ramené M. Thiers au pouvoir; depuis le 1er mars, il était pour la seconde fois président du conseil. Sa haute situation était assurément un gage de faveur pour les affaires algériennes; cependant tous ses collègues ne paraissaient pas aussi bien disposés à leur égard. « Ce brusque changement, écrivait le duc d'Orléans au gouverneur, devait réagir naturellement sur l'Algérie. Tout fut remis en question, les hommes et les choses. On attaqua avec une ardeur contenue par la seule influence du Roi et, j'ose le dire, par mes efforts, le système que vous avez appliqué avec tant de succès et dont vous êtes le pivot, même aux yeux de ceux qui le combattent aujourd'hui. » Le 17 mars, le général Despans- Cubières, ministre de la guerre, fit porter par un de ses aides de camp au gouverneur Tordre d'attendre de nouvelles instructions et de renforcer d'abord la division d'Oran qu'il trouvait sacrifiée. Cette crise, qui ne laissa pas d'ébranler l'autorité du maréchal, dura quinze jours; enfin, le 2 avril, le ministre autorisa l'exécution du plan de campagne agréé par son prédécesseur; le 1er avril, le duc d'Orléans put écrire au maréchal Valée : « Je pars satisfait de voir se dissiper toutes les préventions dont le nouveau cabinet n'avait pas
d'abord été tout à fait exempt dans son premier jugement sur l'Afrique. Le président du conseil et ses collègues vous rendent aujourd'hui pleine justice. Vous le verrez par les communications que j'ai à vous faire et, dès auparavant, par les instructions qui vont vous être transmises pour les opérations premières de la campagne et ne sont guère que la confirmation de vos propositions au gouvernement du Roi. Mon départ a été laborieux, car personne que moi ne pouvait vouloir sacrifier à la voix inflexible de ma conscience toutes les considérations auxquelles j'ai dû préférer le sentiment qui me ramène dans les rangs de vos troupes. »
Le 13 avril, la population d'Alger fit au duc d'Orléans le plus chaleureux accueil ; au premier rang de son état-major, on se montrait avec une curiosité sympathique un chef de bataillon au 4e léger, le plus jeune de ses officiers d'ordonnance; c'était le duc d'Aumale, son troisième frère.
Avant d'attaquer Abd-el-Kader corps à corps, il importait de savoir aussi exactement que possible quelles étaient ses ressources. D'après les notes et les informations rapportées de Mascara par le capitaine Daumas, le trésor renfermé dans
ses coffres pouvait être évalué à 1 ,500,000 francs, et l'entretien de ses troupes régulières à 54,000 francs par mois. Il avait sur pied 4,800 fantassins askers, 1,000 cavaliers khiélas et 150 topjis qui servaient quatorze pièces de campagne. Ces forces réglées étaient inégalement réparties entre ses huit khalifas, Mohammed-bou-Hamedi à TIemcen, Moustafa-ben-Tamià Mascara, Ben-Allal-ben-Sidi- Mbarek à Miliana, Mohammed-el-Barkani à Médéa, Ahmed-ben-Salem au Sebaou, Ahmedben-Omar dans la Medjana, Bel-Azouz dans le Zab, Kaddour-ben-Abd-el-Baki dans le Sahara; mais chacun d'eux pouvait appeler aux armes les goums de sa circonscription, de sorte qu'on estimait à 50,000 chevaux pour le moins le chiffre de cette force irrégulière. Les magasins militaires de toute sorte, les ateliers, les fabriques étaient dans le fond du Tell, à Takdemt, Boghar, Taza, Saïda, Tafraoua.
Dans sa lutte pour le triomphe de l'islamisme, c'était à l'âge glorieux de Saladin que l'émir demandait les plus hautes inspirations de son zèle. Hanté par les grands souvenirs du temps héroïque des croisades, il adressa, le 15 avril, au maréchal Valée ou plutôt à la France entière ce défi superbe : « J'ai appris que vous voulez m'attaquer avec
cinquante mille hommes ou plus. Je ne crains pas, avec l'aide de Dieu, le nombre de vos soldats. Vous savez que mon royaume n'a que huit ans d'âge, tandis que le vôtre dure depuis près de deux mille ans, que vous avez des troupes nombreuses et de nombreux instruments de guerre. Eh bien ! donnez-moi des instruments de guerre que je vous payerai avec de l'argent ; alors, je réunirai des troupes, la moitié seulement des vôtres, et nous combattrons. Ou bien, restons chacun dans les pays qui sont dans nos mains d'ici à douze ans ; alors mon royaume aura vingt ans d'âge : chaque année de mon royaume comptera pour un siècle du vôtre, et nous combattrons. Envoyez un homme de chez vous qui comptera mes soldats ; opposez-moi deux hommes contre un, je vous jure que je n'augmenterai pas d'un guerrier le nombre qui sera compté. Que le maréchal vienne sur le champ de bataille : j'enverrai contre lui un de mes khalifas. Si mon ami est le plus fort, alors vous m'abandonnerez l'intérieur du pays et vous resterez dans les villes maritimes ; si votre ami est le plus fort, alors, moi, je ne vous disputerai pas le chemin depuis Alger jusqu'à Constantine. Que le duc d'Orléans vienne sur le champ de bataille : moi, l'esclave de Dieu, j'y
viendrai aussi. Si je parviens à le vaincre, alors vous retournerez tous dans votre pays, et vous laisserez dans les villes tout ce qui appartient au beylik ; vous partirez seulement avec vos biens et vos têtes. Si, au contraire, lui parvient à me vaincre, vous serez débarrassés de moi et la province sera pour vous. Si vous acceptez une de ces propositions, faites réunir les consuls des nations pour qu'ils soient témoins. Quoique vous nous regardiez comme faibles, nous sommes forts par Dieu, qui est notre maître et notre victoire. Je vous jure, au nom de Dieu qui nous a honorés par l'Islam, qui nous a chéris pour avoir suivi notre seigneur Mohammed, — que le salut soit sur lui ! — que vous ne posséderez pas la régence, que vous n'y serez jamais en repos et que vous n'en jouirez pas. Celui de vous qui restera vivant me verra un jour sur le trône d'Alger, et celui de vous qui sera alors à Alger sera sous le sabre des croyants » Que répondre à ce fier cartel, à cette provocation d'un autre âge ? Évidemment rien selon la raison. Mais le sentiment chevaleresque s'indignait qu'on n'y pût rien répondre, et l'honneur trouvait humiliant que la raison silencieuse laissât le beau rôle avec le dernier mot à l'émir.
LE MARÉCHAL VALÊË. 421
Puisqu'il était interdit de parler, il fallait au plus tôt substituer l'action à la parole.
Le corps d'armée qui allait faire campagne, sous le commandement du maréchal gouverneur, était formé de deux divisions et d'une réserve commandées, la première division par le duc d'Orléans, la seconde par le général de Rumigny, la réserve par le général de Dampierre. Il comprenait quinze bataillons, treize escadrons, quatre batteries, quatre compagnies de sapeurs, un nombre de soldats du train suffisant pour conduire un convoi de six cents mulets ; l'effectif total était de dix mille hommes. Douze bataillons, quatre escadrons et huit bouches à feu restaient dans la province d'Alger, sous les ordres du général de Rostolan. Avant de s'engager à l'ouest, au delà de la ChifFa, le maréchal voulut assurer la tranquillité de la Métidja orientale que menaçait un rassemblement d'Arabes et de Kabyles commandés par Ben-Salem. Une colonne, formée au camp du Fondouk, de sept bataillons, de six escadrons et de quatre obusiers de montagne, se porta, le 1 9 avril, sur le campement de l'ennemi, qui, refusant le combat, se mit en retraite et disparut derrière les montagnes des Isser. En revenant au Fondouk, le maréchal y laissa le général de Rostolan avec
quatre bataillons, prescrivit l'évacuation du camp de l'Arba, passa deux jours à Alger pour régler l'administration des affaires pendant son absence, et se rendit, le 25, à Blida, où l'attendait le corps expéditionnaire.
Le 27 avril , il passa la Chiffa. La plaine des Hadjoutes s'étendait devant lui; au fond, sur la droite, on apercevait le bois des Kareza; à gauche, sur les hauteurs d'El-Afroun, les tentes d'un campement arabe. Le soir, vers quatre heures, la première division commençait à installer son bivouac au bord du lac Halloula, quand les avant-postes signalèrent un gros corps de cavalerie qui débouchait par la gorge de l'Oued-Djer. C'était la cavalerie de Sidi-Mbarek. Aussitôt les marmites renversées, les faisceaux rompus, les troupes sous les armes, le duc d'Orléans se dirigea rapidement sur l'aile gauche de l'ennemi que l'artillerie de la réserve canonnait au centre. Quand il voulut faire porter aux chasseurs d'Afrique l'ordre de charger sans retard , ce fut le duc d'Aumale qui se présenta , et quand le régiment s'ébranla pour la charge , ce fut le jeune officier d'ordonnance qui partit en avant, botte à botte avec le colonel. A gauche, les deux régiments de marche s'étaient pareillement engagés. Traversée par les escadrons
français, la ligne arabe s'était reformée derrière; il fallut d'un autre élan la repercer au retour, puis la charger deux fois encore et de front et de revers avant de la décider à la retraite. Dans le va-etvient de ces heurts de cavalerie, semblables au choc des vagues dans une mer démontée , le lieutenant-colonel Miltgen, commandant le 1er régiment de marche , fut atteint d'une blessure mortelle. Débarrassés de leurs sacs, les zouaves et le 2e léger achevèrent la défaite des Arabes, qui, la nuit venue, disparurent par le ravin du Bou- Roumi. Tel fut le combat d'El-Afroun, prologue heureux de la campagne ouverte ce jour-là même, et pour le duc d'Aumale , vaillant début, joyeux élan dans la carrière qu'il se préparait à fournir. Le lendemain et le jour d'après, l'armée ne fit que des mouvements indécis; le maréchal Valée paraissait attendre qu'Abd-el-Kader descendit dans la plaine. Il y descendit en effet, le 29, au milieu du jour , avec dix mille cavaliers en bel ordre. On eût dit vraiment qu'il passait en revue les troupes françaises, tant il mit d'insolence à parader en avant d'elles. On pouvait aisément le distinguer, au milieu de la longue colonne, précédé de ses étendards , suivi de ses cavaliers rouges. Tout à coup, par un mouvement absolu-
ment inattendu, on le vit s'engager entre le lac Halloula et la droite de l'armée. Une marche de flanc dans un défilé, quelle audace! mais, pour le maréchal, quelle occasion magnifique ! On attendait un ordre, un coup de canon, un signal ; rien ne vint. Au bout d'une heure, d'une longue heure, le maréchal commanda face en arrière , et ce fut tout; l'émir était déjà loin. Inquiet pour le Sahel qu'il semblait menacer, le maréchal se contentait de le suivre. Dans tous les rangs, la déception fut grande : « Ah! se disaient les vieux africains , ce n'est pas le maréchal Clauzel qui eût manqué la chance! Comme il aurait eu bientôt fait de bousculer cette parade ! » D'autres , au souvenir de la Sikak, rappelaient le général Bugeaud. Cette journée malheureuse devait faire à l'autorité morale du maréchal Valée un tort irréparable. On ne cessa pas de respecter son caractère; on continua de rendre justice aux qualités solides de « ce bronze vivant, de ce lanceur de bombes, de cet obusier de vinyt-quatre », comme disaient entre eux les jeunes officiers, mais on lui contesta les mérites d'un manieur d'armée , d'un capitaine de champ de bataille, et la confiance des troupes s'éloigna instinctivement de lui. « On n'a pas d'idée de ce que c'est que dix mille hommes conduits de la
sorte, écrivait LaMoricière; cela dépasse de beaucoup tout ce que je pouvais imaginer. Il est impossible de prévoir ce qui pourrait arriver dans une affaire un peu sérieuse. »
Le lendemain 30 avril , pendant que l'armée rétrogradait vers la Chiffa, il y eut, au passage de l'Oued-Djer, un combat d'arrière-garde où se distingua particulièrement un bataillon de la légion étrangère. Le 2 mai, le corps expéditionnaire bivouaqua autour de Haouch-Mouzaïa; c'était là que le maréchal avait résolu de faire construire, avant de s'engager dans la montagne, une vaste redoute destinée à recevoir les blessés , les malades , un grand dépôt de munitions et de vivres. Lorsque les travaux lui parurent assez avancés , il laissa , pour les achever, les sapeurs du génie avec un bataillon du 48e, et se remit, le 7 mai, en mouvement, non pas dans la direction de Médéa, mais encore une fois à travers la plaine. Contraint naguère par les ordres du ministre d'envoyer un renfort à la division d'Oran, l'entêté gouverneur n'en avait pas pris son parti; c'était l'équivalent de ce renfort qu'il s'était fait renvoyer d'Oran et qu'il allait recevoir à Cherchel.
Le 8, dans l'après-midi, le corps expéditionnaire n'en était plus qu'à trois lieues; il venait
d'entrer sur le territoire de la belliqueuse tribu des Beni-Menacer. La route, belle et large, était dominée, sur la rive gauche de rOued-Hachem , par une suite de hauteurs peu élevées, mais trèsabruptes; afin de protéger le passage de la colonne, le colonel Changarnier reçut du général Duvivier Tordre de les faire occuper par trois compagnies de son régiment. Le détachement parti, le colonel, qui le jugeait un peu faible, voulut le rejoindre et le commander lui-même. Quand il fut au sommet de l'escarpement, il aperçut à quelque distance une grande masse de Kabyles, dix fois supérieurs en nombre, qui se disposaient pour l'attaque. Une sorte d'isthme séparait les deux troupes. Couchés derrière un pli de terrain, les hommes du 2e léger attendaient; seuls, le colonel Changarnier et le commandant Levaillant, à cheval, apparaissaient au-dessus des broussailles; derrière eux, les clairons étaient prêts à sonner la charge. Au moment où les Kabyles, resserrés par l'étranglement du terrain, abordaient l'isthme sur un front plus étroit, au signe du colonel, la sonnerie éclata, les trois compagnies se dressèrent et, d'un feu à bout portant, foudroyèrent les rangs pressés de la colonne ennemie; puis, sans lui donner le temps de se reconnaître, elles se jeté-
rent, tête baissée, baïonnette en avant, sur la niasse ahurie qui s'enfuit à la hâte et se dispersa dans le dernier désordre, ce Cette attaque, a dit Changarnier, fut irrésistible parce qu'elle était imprévue; elle eût été moins impétueuse et moins franche si nos soldats n'eussent été placés de manière à ne pas voir, avant le choc, les masses contre lesquelles ils allaient se heurter. Ils furent étonnés de leur victoire en voyant les Beni-Menacer, éparpillés par la fuite, couvrir au loin le plateau. » Dans cette lutte corps à corps, les trois compagnies eurent douze tués, dont un officier, et huit blessés. Quelques heures après, le 1 7B léger eut avec d'autres bandes kabyles une affaire d'arrière-garde.
A Cherchel étaient arrivés d'Oran trois bataillons détachés du 15* léger, du 1er et du 41e de ligne, et d'Alger un gros approvisionnement de munitions et de vivres. Le 1 0 , le corps expéditionnaire, grossi du renfort , mais alourdi par le convoi, reprit le chemin de la Métidja. Tant qu'on fut en pays de montagne, la fusillade ne cessa pas à l'arrière-garde et sur les flancs; le lendemain, journée plus calme, ramena de bonne heure la colonne à la redoute de Haouch-Mouzaïa , son point de départ. Le bivouac établi , le duc d'Or-
léans convoqua dans sa tente les deux généraux de brigade avec tous les chefs de corps de la première division, et leur annonça pour le lendemain, 12 mai, l'attaque du col de Mouzaïa. Il ajouta que toutes les forces d'Abd-el-Kader, réunies derrière des retranchements construits à l'européenne, préparaient à l'assaillant une résistance qu'il seiait d'autant plus glorieux de vaincre.
La nuit était venue. Étages de gradin en gradin sur l'amphithéâtre de montagnes au fond duquel s'ouvre le col, les feux de l'ennemi donnaient à l'armée le spectacle d'une illumination splendide; ainsi s'annonçait la fête. Au bivouac, on ne dormit guère; la veillée des armes se fit comme il convient dans l'attente d'un grand jour. Les hommes avaient ordre de n'emporter que les cartouches, le biscuit, la ration de viande cuite et le bidon plein d'eau; une heure avant l'aube, ils mangèrent la soupe; puis, aux premières lueurs du crépuscule, le mouvement commença.
L'immense convoi restait parqué dans la redoute, garde par la cavalerie et le bataillon du 1er de ligne. Pendant deux ou trois heures, à la fraîcheur du jour naissant, la marche eut tout le charme d'une promenade matinale; pas un coup de feu; aucun indice ne signalait encore le voisinage de l'ennemi. Au plateau du Déjeuner, on fit halte. Là se formèrent les colonnes d'attaque. Il y en eut trois : la première, forte de dix-sept cents hommes, et composée du 2e léger, d'un bataillon du 24e de ligne et d'un bataillon du 4i% devait, sous le commandement du général Duvivier, s'élever à l'extrême gauche par un large mouvement tournant jusqu'au Djebel-Enfous, qui est le grand pic de Mouzaïa, et se rabattre ensuite sur le col; la deuxième, forte de dix-huit cents hommes, et composée des zouaves , des tirailleurs de Vincennes et d'un bataillon du 15* léger, sous les ordres du colonel de La Moricière, avait sa direction moins à gauche, de façon à rejoindre la première entre le grand pic et le col; la troisième, composée du 23e de ligne et d'un bataillon du 48e, sous les ordres du général d'Houdetot, devait suivre la route carrossable ouverte en 1 836 par le maréchal Clauzel et marcher directement au col, quand les deux autres se seraient rendues maîtresses des
crêtes supérieures. Le maréchal Valée, le duc d'Orléans et tout l'état-major se tenaient avec la troisième colonne. La deuxième division et le 4 7e léger avaient pour mission de couvrir les mouvements de la première, et de repousser toute diversion qui pourrait venir du côté de la plaine.
Pendant que le corps d'armée se préparait à prendre ses formations de combat, l'ennemi achevait de prendre les siennes; l'air était si calme qu'on entendait distinctement les commandements des réguliers, et comme ils avaient adopté les intonations françaises, c'était parfois à s'y méprendre. Il arriva qu'au moment où le 2e léger, qui s'en allait à la colonne de gauche, passait auprès du duc d'Orléans, un tambour des askers commença de battre aux sergents-majors : « Eh bien! messieurs du 2e léger, dit en souriant le prince, est-ce que vous n'allez pas répondre? » Aussitôt le sergent-major de la compagnie la plus voisine, se faisant un porte- voix de ses deux mains, se mit à crier : « Minute! minute! colonel, on y va ! » et le duc d'Orléans, et ses officiers, et tout le bataillon de partir d'un éclat de rire, et les hommes, mis par cette saillie en belle humeur, de marcher d'un pas plus allègre au
combat. C'était à eux, placés en fête de la colonne, d'affronter les premiers coups.
Il était midi ; la première division s'était échelonnée sur la route du col pour céder le plateau à la seconde. Le 2e léger, suivi du 24e de ligne et du 41 % commençait à gravir les pentes de gauche ; les zouaves attendaient que le mouvement fût assez prononcé pour s'ébranler à leur tour. Tout à coup, la fusillade éclata; ce n'était pas encore le feu des réguliers. Derrière chaque pointe de roc, chaque pierre éboulée, chaque touffe de broussailles, les Kabyles embusqués avec intelligence, l'arme bien appuyée, tiraient comme à la cible sur le 2e léger, qui ne répondait pas. Officiers et soldats avaient bien assez à faire de lutter avec les difficultés du terrain qu'il fallait d'abord vaincre. On y allait des pieds et des mains, grimpant à la paroi, s'accrochant aux saillies, aux branchages, les hommes, le fusil en bandoulière, s'aidant mutuellement, se faisant la courte échelle; on ne s'arrêtait pas pour les blessés que les bataillons suivants devaient recueillir. A l'abri d'un aillant qui défilait à peu près ses hommes, le colonel Changarnier leur donna dix minutes pour reprendre haleine. Au-dessus s'étageaient trois retranchements gardés par les réguliers. Le pre-
mier n'avait qu'un faible relief; il est emporté sans trop de peine; le profil du second était un peu plus marqué ; il est emporté aussi, mais avec plus d'efforts. Reste à prendre, au sommet du grand pic, une grande redoute, clef de la position. Afin de réduire ses pertes autant que possible, le colonel en fait serrer la base et se dirige à gauche vers un ravin dont l'origine doit être apparemment au niveau de la redoute. A ce moment, un nuage entoure le régiment, arrête sa marche, mais le dérobe aussi aux coups de ses adversaires. « Semblables, a dit un des acteurs de cette grande scène, à ces héros de Ylliade et de VÉnéide que des divinités enveloppaient de nuées pour les protéger, nous attendions, et les coups des réguliers, sans but précis, incertains, sifflaient sans nous atteindre au-dessus de nos têtes. »
Pendant ce temps, la deuxième colonne, partie plus tard, mais cheminant sur des pentes moins roides, avait gagné du terrain, tandis que la troisième, suivant lentement les lacets de la route, servait de point de mire à deux pièces de petit calibre qu'Abd-el-Kader avait établies à droite du col, et dont le feu, peu efficace d'ailleurs, fut bientôt éteint par celui d'une batterie de campagne que le maréchal Valée, toujours artilleur
de prédilection, se donna le plaisir de mettre en position lui-même. En tête de la colonne s'avançait le duc d'Orléans et, près de lui, à pied, le duc d'Aumale, qui avait donné son cheval au colonel Gueswiller, du 23e de ligne. Répercutées par les échos des montagnes, la canonnade et la fusillade roulaient avec des grondements de tonnerre. Parfois, comme si le combat se rapproc! ail, le retentissement éclatait plus net et plus fort. Dans un de ces moments, le maréchal, silencieux, immobile, les mains croisées sur les fontes de la selle, crut entendre derrière lui ces deux mots chuchotes : « Nous reculons. — Non ! dit-il, en se retournant, le front sévère; non, c'est l'effet du vent. Silence! » Tout à coup, le bruit lointain cessa, on n'entendait plus que les coups de feu les plus rapprochés; que se passait-il donc au fond du champ de bataille? Pendant un quart d'heure, l'anxiété fut grande. Enfin, une sonnerie de clairon apportée par la brise de l'est fit tressaillir de joie tous les cœurs ; c'était la fanfare du 2e léger qui sonnait avec entrain la marche bien connue du régiment. « A ce moment, a dit le maréchal Valée, toutes les poitrines se dilatèrent, soulagées de l'oppression qui les accablait lorsque, ne voyant plus nos bataillons cachés dans les replis de la