II
montagne, on n'entendait que le roulement de la fusillade arabe à laquelle pas un coup de fusil français ne répondait, roulement si formidable qu'on l'entendait même de Blida, à huit lieues de distance. »
Ce quart d'heure de silence et d'angoisse, c'était le temps que le 2* léger avait passé sous la brume du nuage protecteur. Quand il fut revenu à la lumière, ce fut pour recevoir à bout portant le feu d'un bataillon d'askers sorti de la redoute. Quarante hommes tombèrent, mais les autres, bondissant comme des fauves, rompirent le bataillon, en poursuivirent les débris et franchirent après eux le fossé de l'ouvrage. Le premier qu'on vit sur le parapet, le lieutenant Guyon, tomba mort; le duc d'Orléans l'avait décoré le matin même. Au plus haut sommet du Djebel-Enfous, le drapeau du 2e léger flotta déployé sur la redoute conquise, et les clairons à perte d'haleine sonnèrent la marche du régiment. C'était pour le maréchal et pour l'armée l'annonce de la victoire. Du point où l'avait porté son élan, le colonel Changarnier embrassait le panorama de la bataille; à l'ouest, les restes du bataillon qu'il venait de défaire s'éloignaient avec un millier de Kabyles en suivant une arête qui devait aboutir au col; à
Test, d'autres bandes descendaient vers la Griffa; au sud, une colonne, presque entièrement composée d'infanterie régulière, semblait se retirer vers Médéa.
Aussitôt que le 24e eut remplacé le 2e léger dans la redoute, le colonel Changarnier prit la direction du col; à mi-chemin, La Moricière le rejoignit, et tous deux s'arrêtèrent pour attendre le général Duvivier, qui, retardé par Pâpreté du terrain, avait laissé jusqu'alors ses deux lieutenants mener l'action d'eux-mêmes. La jonction s'était faite dans un site ravissant, au bord d'un petit lac aux eaux limpides, encadré par des bouquets de chênes d'une rare beauté. Au delà, la prévoyance des ingénieurs, déserteurs ou autres, qui s'étaient mis au service d'Abd-el-Kader, avait coupé par une redoute l'arête qui mettait en communication le pic de Djebel-Enfous avec le col. Deux compagnies de réguliers l'occupaient encore. Carabiniers du 2e léger, zouaves, tirailleurs de Vincennes s'y élancèrent à l'envi et l'emportèrent en commun. Vif et court, ce combat fut le dernier. Les deux premières colonnes réunies descendirent au col que la troisième atteignit dans le même temps, sous le feu d'un demi-bataillon d'askers qui fit sa retraite, après avoir fourni régu-
lièrement la salve. Dans le lointain, au pied des pentes que les colonnes triomphantes venaient de gravir, on entendait encore quelques détonations; c'était la fin d'un combat que la deuxième division avait soutenu contre une partie de la cavalerie de Sidi-Mbarek et quelques centaines de Kabyles.
Le succès était grand, car Abd-el-Kader avait rassemblé pour la défense du Ténia toutes ses forces; mais quand il avait vu le progrès du 2e léger sur sa droite, il n'avait pas voulu, en homme habile, s'entêter au combat, et, sauf pour les corps destinés à faire l'arrière-garde, il avait de bonne heure donné les ordres de retraite. En fait, il était battu, mais non hors de combat, et ses pertes étaient relativement peu importantes. Celles de son adversaire dépassaient trois cents hommes; elles portaient, pour les deux tiers, sur le 2e léger, qui comptait quarante-deux morts, dont trois officiers, et cent quarante-cinq blessés; après lui venait le 24', avec une perte d'une quarantaine d'hommes; la deuxième et la troisième colonne, moins longtemps et moins sérieusement engagées, avaient beaucoup moins souffert.
Dans la journée du 1 3 mai, les blessés furent évacués sur Haouch-Mouzaïa ; parmi eux, on comptait les généraux de Rumigny et Marbot, et
le commandant Grobon, des tirailleurs de Vincennes. L'escorte qui les conduisit ramena, le lendemain, avec le concours de cavalerie, Ténorme convoi parqué, depuis le 41, dans la redoute. Le 16, Parmée descendit à Médéa; le lieutenant-colonel Drolenvaux gardait, avec deux bataillons, le col où le maréchal avait fait faire quelques travaux défensifs. La marche fut peu inquiétée ; cependant, avant d'arriver au bivouac, l'avant-garde eut à débusquer des vieux oliviers de Zeboudj-Azara un bataillon d'askers qui, sans s'éloigner beaucoup, alla s'établir, de l'autre côté du ravin, en face des mines de cuivre, sur un plateau qui prit dès lors le nom de plateau des Réguliers. Le lendemain, après un court engagement en avant de Médéa, la ville fut occupée; elle était absolument déserte. Le maréchal la fit mettre en état de défense, autant qu'il était possible de faire en trois jours, l'arma d'artillerie, la pourvut de munitions et de vivres pour deux mois, et en confia le commandement au général Duvivier, avec une garnison de deux mille quatre cents hommes formée du 23e de ligne, d'un bataillon du 24e, d un bataillon du 58e et de détachements d'artillerie et du génie. Dans la nuit du 17 au 1 8, la cavalerie venue de France, qui se croyait
bien en sûreté dans l'angle compris entre le mur de la ville et l'aqueduc, se laissa surprendre par une bande de partisans heureusement peu nombreuse; autrement la surprise eût pu avoir des résultats funestes, car la panique fut grande, et sans l'infanterie qui vint à la rescousse, les régiments de marche n'en auraient pas été seulement pour une trentaine de chevaux blessés ou enlevés Le 20 mai, l'armée reprit le chemin du col. La première division marchait en tête, puis le convoi escorté par la cavalerie; l'arrière-garde était faite par ce qui restait de la première division, c'est-àdire un bataillon du 1 5e léger, un du 48e et les trois bataillons du 17e léger. C'est à ce moment-là que l'émir attendait la revanche. A droite de la route, un bataillon d'askers se dissimulait dans le ravin de la haute Chiffa; à gauche deux autres bataillons occupaient le plateau des Réguliers; en arrière une colonne de cinq mille cavaliers se prolongeait sur le chemin de Miliana. Le mouvement des troupes françaises avait commencé tard et se faisait lentement; quand, après le défilé de l'interminable convoi, l'arrière-garde s'engagea dans le bois des Oliviers, ce fut sur elle que, selon l'usage traditionnel des Arabes, s'abattit l'orage. La vieille futaie devint le théâtre d'un des combats les plus
acharnés qu'on eût encore vus en Afrique. Pendant longtemps le 17' léger en supporta l'effort; car les deux autres bataillons avaient assez à faire de protéger le convoi menacé par des Kabyles embusqués dans la montagne. Abd-el-Kader dirigeait habilement ses troupes; les cavaliers avaient mis pied à terre et fournissaient un feu plus meurtrier que s'ils étaient demeurés à cheval. On voyait des cheikhs richement vêtus s'avancer à vingt pas des tirailleurs français et aligner les leurs sur les hampes des drapeaux fichés en terre. Les réguliers de droite essayèrent de couper derrière le 17e léger la route du col en gagnant du terrain vers la mine de cuivre, mais un détachement de chasseurs d'Afrique, démonté comme les cavaliers de l'émir, leur barra le passage. Que faisait cependant le maréchal ? Toujours plus préoccupé du convoi que de la bataille, il se borna d'abord à faire mettre en batterie deux pièces de montagne dont la mitraille fit peu d'effet. Témoins éloignés de la lutte dont ils n'entendaient que le grondement, les six bataillons d'avant-garde frémissaient d'impatience. Enfin, sur la demande réitérée du duc d'Orléans, le maréchal consentit à lâcher la bride au 2e bataillon de zouaves. Ils s'élancèrent, le colonel de La Moricière et le corn*
mandant Renault en avant, chargeant de front avec les compagnies décimées du 17e que le colonel Bedeau, couvert de sang, entraînait l'épée à la main, ne voulant pas se laisser dépasser par ses généreux camarades. Abd-el-Kader recula, mais menaçant encore; si la nuit ne fût intervenue, le combat eût recommencé sans doute.
Pour lui, c'était presque un succès; quoiqu'il eût perdu beaucoup plus de monde qu'au col de Mouzaïa, il en avait aussi fait perdre davantage à son adversaire ; il lui avait tué plus de cinquante hommes et blessé plus de trois cents; un trop grand nombre étaient atteints de blessures mortelles, et quelques-uns n'avaient pas pu être sauvés de l'ennemi. Enfin, remarque pénible à faire, la journée du 20 mai, revanche en quelque sorte de la journée du 12, rehaussait autant, parmi les soldats de l'émir, l'éclat de son prestige quelle achevait d'abaisser, parmi les Français, l'autorité morale du maréchal Valée. Le 21 , le corps d'armée, suivi des deux bataillons qu'il avait lassés au col, descendit à la redoute de Haouch-Mouzaïa, et le lendemain, les troupes qui le composaient rentrèrent dans leurs cantonnements, tandis qu'une longue colonne de voitures d'ambulance et de cacoiets amenait aux hôpitaux d'Alger le doulou-
reux contingent des blessés et des malades. Quelques jours après, les princes firent leurs adieux à leurs compagnons d'armes et s'embarquèrent pour la France.
Pendant l'absence du maréchal, Alger avait mené une vie inquiète; le général de Rostolan n'avait pas dormi tranquille. Les Hadjoutes d un côté, Ben-Salem de l'autre infestaient la Métidja ; le Sahel même n'était pas à l'abri de leurs coups de main. A Birkhadem, le 27 avril, on avait signalé leurs coureurs; deux maisons de campagne étaient brûlées, trois personnes enlevées près de la Ferme modèle; le lendemain c'était Hussein- Dey qui recevait leur visite. Le général multipliait les postes, les rondes, les patrouilles; il faisait marcher la milice ; il armait les condamnés militaires. Pendant quelques jours, Pennemi se tint à distance, mais tout à coup, le 1 5 mai, on le vit de plus près qu'on ne l'avait jamais vu depuis 1 830, dans le Hamma, au café des Platanes. Il y eut ce
jour-là un épisode émouvant, renouvelé d'Hercule, de Nessus et de Déjanire. Hercule était un maraîcher du Hamma, Déjanire sa jeune femme, le Ceniaure un cavalier de Ben-Salem. Emportée au galop par Nessus, Déjanire se débattait en poussant des cris; Hercule, qui mieux aimait la voir morte qu'abandonnée au ravisseur, tira sur le groupe, et Nessus tomba mort. L'histoire ne dit pas si le burnous de l'Arabe dont le colon s'empara lui devint aussi funeste qu'à l'époux de Déjanire la tunique empoisonnée du Centaure.
Le retour de l'armée allait mettre pour quelques jours un terme à ces insultes, mais Alger ne pouvait pas compter beaucoup sur sa protection immédiate; car, dès le 4 juin, elle était de nouveau en campagne. D'après des informations qui paraissaient au moins probables, Abd-el-Kader aurait divisé ses forces et renvoyé même une partie de ses réguliers à leurs dépôts pour se refaire; il ne serait resté que le bataillon de Barkani devant Médéa, celui de Sidi-Mbarek à Miliana et celui de Ben-Tami à quelque distance de cette ville, au pont duChélif. C'était à Miliana qu'en voulait le maréchal. Il partitle 4 de Blida, traversa la plaine hadjoute, bivouaqua le 5 à Karoubet-el-Ouzri, sur le territoire des Beni-Menad, qui, le lendemain, pour
lui avoir cherché noise, virent brûler leurs moissons, passa le défilé de Chab-el-Kêta et s'arrêta, dans la soirée du 6, au confluent de l'Oued-Hammarn et de l'Oued-Djer. Le 7, l'année rejoignit au marabout de Sidi-Riar le chemin direct d'Alger à Miliana, remonta la vallée de l'Oued-Adelia, franchit sans difficulté le col du Gontas et descendit dans la plaine du Chélif. Pendant la nuit, la lueur d'un grand incendie éclaira de ses reflets rougeâtres les sommets du Zaccar, et, le jour venu, des tourbillons de fumée servirent à la colonne de repère et de guide dans la direction de Miliana livrée aux flammes.
Suspendue au flanc méridional du Zaccar qui lui prodigue ses eaux bienfaisantes, la ville est reliée à la plaine du Chélif, qu'elle domine de trèshaut, par un couloir à pente roide au fond duquel court, pendant deux lieues et plus, l'Oued-Boutane rapide et limpide. C'est au marabout de Sidi-Abdel-Kader qu'est le seuil du défilé. C'est de là que le maréchal Valée fit ses dispositions pour aborder la ville et combattre l'ennemi, s'il était possible. Les deux brigades de la première division, composées, l'une des zouaves et du 2e léger, l'autre des tirailleurs de Vincennes, du 17e léger, d'un bataillon du 23° et d'un bataillon du 24e de ligne,
avaient pour chefs les colonels Changarnier et Bedeau. A ces deux brigades était confiée Faction de vigueur; la seconde division, formée du 3e léger, d'un bataillon du 1,r de ligne, du 48* et de la légion étrangère, demeurait en réserve, ainsi que le 1,r régiment de chasseurs d'Afrique, le \n régiment de marche et les gendarmes maures. A l'ouest de la ville, sur un plateau, on apercevait un bataillon de réguliers et trois petites pièces d'artillerie que le feu d'une section de campagne eut bientôt fait disparaître; à part quelques groupes de cavaliers qui se tenaient en observation sur les hauteurs, le gros de la cavalerie arabe était massé dans la vallée du Chélif.
La première brigade par les crêtes de droite, la seconde par les crêtes de gauche, avançaient lentement, réglant leur pas sur le convoi qui gravissait péniblement la pente accidentée du vallon. Quand elles arrivèrent à portée de l'ennemi, les réguliers les honorèrent d'une salve, puis firent demi-tour et se mirent en retraite par le chemin de Cherchel. Le premier soin des troupes, après leur entrée dans Miliana, fut de courir aux incendies; l'eau ne manquant pas, elles en eurent assez facilement raison; mais c'était une désolation que cette ville aux maisons croulantes, aux ruelles en-
combrées de ruines. Au dehors, dans le ravin de l'est, les ingénieurs à la solde d'Abd-el-Kader avaient commencé l'établissement d'une fonderie et d'une forge à la catalane. Pendant trois jours, le maréchal fit réparer les brèches de l'enceinte, construire en avant des jardins quelques ouvrages défensifs, et approprier pour le logement des troupes les maisons les plus habitables. Deux mosquées furent occupées, l'une par l'hôpital, l'autre par le service des vivres. Après cette installation hâtive, la garde de la place fut confiée au lieutenantcolonel dlllens, du 3* léger, avec un bataillon de son régiment, un bataillon de la légion étrangère et deux détachements du génie et de l'artillerie; l'effectif de la garnison était de 1 ,236 hommes.
Le 12 juin, le corps d'armée quitta Miliana; comme d'habitude, il fut sérieusement inquiété au départ. Les réguliers avaient reparu; il y en avait trois bataillons et beaucoup de Kabyles; l'infanterie des colonels Changarnier et Bedeau repoussa leurs attaques, et lorsque la colonne eut débouché dans la vallée du Chélif, la cavalerie ne s'épargna pas. Deux belles charges furent poussées par le commandant Bouscaren, à la tête des gendarmes maures, et par le commandant Morris, à la tête des chasseurs d'Afrique. La perte de cette journée
fut de quatorze morts et de cent dix blessés. Le soir, le bivouac fut établi sur les deux bords du Chélif, au gué de Souk-el-Arba. Selon les ordres du maréchal, l'arrière-garde avait brûlé tous les gourbis, toutes les moissons sur son passage. Constamment observé, mais à distance, par la cavalerie arabe, le corps d'armée traversa, le 13, la plaine des Djendel et les ravins des Ouamri, passa, dans la matinée du 1 4, en vue de Médéa, et bivouaqua, l'après-midi, au bois des Oliviers. On apercevait au loin, de l'autre côté du Bou-Roumi, la cavalerie d'Abd-el-Kader; mais son infanterie, qu'était-elle devenue ? N'avait-elle pas occupé le col? Si elle n'y était pas, il importait de l'y prévenir, ou, si elle y était, de l'y surprendre.
A minuit, une colonne composée des zouaves, du 2e léger et du 24a, quitta le bivouac sous le commandement du colonel Changarnier. On cheminait en silence, l'œil au guet, l'oreille ouverte; défense de tirer un coup de fusil; les armes étaient chargées, mais les bassinets n'avaient pas d'amorce. Sur le ciel d'une sérénité splendide deux nuages passèrent, colorés en rouge par les reflets d'un grand feu. Ce grand feu reflété, c'était assurément celui des réguliers au bivouac* Une détonation retentit, puis une autre, puis un cri
d'appeL La colonne montait toujours, silencieuse, attentive. Quand elle arriva au col, elle n'y trouva personne et rien que trois ou quatre tisons fumants. Il n'y avait évidemment eu là qu'un petit poste qui venait de s'enfuir, et ce n'était pas ce foyer chotif qui avait pu donner aux nuages une coloration si intense. On eut, le lendemain, l'explication du phénomène, quand, tout à côté de la redoute de Haouch-Mouzaïa, on vit remplacement noirci d une grande meule de foin toute brûlée.
Quoi qu'il en soit, le col était libre, et, dès l'aube, le maréchal avait mis en mouvement la cavalerie, le convoi, et l'infanterie à l'arrièregarde; mais aussitôt ces réguliers qu'on avait cherchés où ils n'étaient pas étaient apparus, et avec eux. les cavaliers et les Kabyles. C'était à peu près sur le même terrain et dans les mêmes conditions, la répétition prévue et voulue par Abd-el-Kader du combat si émouvant du 20 mai. L'arrière -garde, que commandait le général d'Houdetot, se composait du 48e, d'un bataillon du 3e léger et d'un bataillon de la légion étrangère. A peine eut-elle dépassé le bois des Oliviers que les réguliers s'y logèrent et ouvrirent contre elle un feu nourri. En même temps, le convoi était attaqué sur ses deux flancs par des Kabyles qui le
mirent en désordre. D'un petit plateau situé au niveau des mines de cuivre, une batterie de campagne canomiait le bois. Un peu en arrière et audessus se tenaient, l'arme au pied, les carabiniers et les voltigeurs du 2e léger, spectateurs du combat, impatients d'y prendre part. Abrité des ardeurs du soleil par un bouquet de lentisques, le colonel Changarnier attendait. Le maréchal le fit chercher par le capitaine Lebœuf, un de ses officiers d'ordonnance. « On ne me fait là-bas que des sottises; allez-y, lui dit-il, et donnez à l'affaire une meilleure allure. » Comment se récuser ? Mais aussi comment enlever au général commandant Parrière-garde la direction du combat ? Avec une habileté rare et sans manquer à Tordre hiérarchique, Changarnier sut faire agréer des avis que le général s'appropria le plus naturellement du monde; puis, du conseil passant à l'action, il mena ses compagnies d'élite au soutien du 48% qui tint avec honneur, ce jour-là, le rôle difficile qu'avait joué le 1 7- léger dans le drame du 20 mai. Un dernier retour offensif rejeta l'ennemi hors du bois des Oliviers et mit fin à la lutte; dans l'aprèsmidi, tout le corps d'armée bivouaqua aux environs du col. Les nombreux blessés, — il n'y en avait pas moins de trois cent quatre-vingts, —
furent transportés à l'ambulance de Haouch- Mouzaïa, et, le lendemain, de l'ambulance à l'hôpital de Blida. La cavalerie qui les avait escortés ramena, au retour, un convoi énorme destiné au ravitaillement de Médéa et de Miliana.
Le 19 juin, à huit heures du matin, des berges ombragées du lac de Mouzaïa, sous le couvert des chênes, la première brigade, au repos, voyait serpenter au-dessous d'elle, par toutes les sinuosités de la route, la file interminable des mulets chargés qui remontaient lentement au col ; à l'ombre, le colonel Changarnier attendait le moment de faire prendre les armes aux bataillons d'escorte, lorsqu'un officier d'ordonnance vint, comme dans la matinée du 1 5, le chercher de la part du maréchal. Il le trouva préoccupé, soucieux; les généraux et la plupart des colonels étaient venus lui représenter qu'il était urgent de ménager les effectifs réduits, harassés de marches et de combats, épuisés surtout par l'ardeur d'un soleil implacable, et que de nouvelles opérations, en présence d'un ennemi acharné, nombreux, fait au climat, pourraient avoir un échec, sinon un désastre pour conséquence. D'autre part, pour approvisionner du nécessaire Médéa, Miliana surtout, ces opérations, jugées si périlleuses, n'en
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étaient pas moins indispensables. C'était sur ce dilemme embarrassant que le maréchal avait voulu consulter le colonel du 2* léger. Toujours prêt à l'action, Changarnier opina sans hésitation pour une expédition sans retard. Revenu à sa brigade, dès que les derniers mulets du convoi eurent défilé, il la mit en marche. Le soir, à quatre heures, au bivouac du bois des Oliviers, le maréchal le fit appeler derechef : « Votre opinion, lui dit-il, estelle toujours la même ? — La réflexion Ta confirmée. Vous avez encore assez de troupes pour passer partout, et si Abd-el-Kader veut vous barrer le chemin, vous le battrez. — Mon estomac et mes entrailles m'ennuient; je serai obligé de rester à Médéa pour régler le système de fortification que Duvivier veut trop étendre. — Nous vous regretterons, monsieur le maréchal; mais nous seconderons si énergiquement le général Schramm que... — Est-ce que je pense à lui? C'est vous qui commanderez. C'est vous qui comprenez ce qu'il faut faire ; c'est vous qui avez la résolution nécessaire; c'est vous qui commanderez. » Et, laissant le colonel ravi, mais stupéfait, le maréchal rentra dans sa tente.
Le 20 juin, les troupes étaient de bonne heure sous les murs de Médéa. Depuis l'occupation, la
ville n'avait pas subi d'attaques sérieuses; les pertes de la garnison n'étaient que de quatre tués et onze blessés; mais Duvivier, mécontent de son inaction, réclamait ou des renforts qui le missent en état d'agir au dehors, ou sa mise en disponibilité. C'était encore un dilemme. Par un mélange d'autorité, de promesses et d'éloges, le commandant de Médéa se laissa persuader de patienter encore ; mais quelle dut être l'amertume de ses réflexions quand, le lendemain matin, il apprit par l'ordre du jour la fortune inouïe de Changarnier, son rival ! Un corps expéditionnaire était ainsi constitué : 350 zouaves ; 900 hommes du 2e léger, 400 du 17e léger, 1 ,000 du 23# de ligne, 1,000 du 24% 400 du 58ê; 400 chasseurs d'Afrique ; deux compagnies du génie ; une batterie de montagne ; soit 4,600 hommes, tout ce qu'il y avait de valide dans le rang, et le commandant de ce corps était Changarnier! Tous les généraux, tous les colonels plus anciens que lui étaient retenus sous Médéa; seuls, les colonels Bedeau et Drolenvaux, moins anciens, étaient appelés à marcher sous ses ordres avec les lieutenantscolonels.
Le 22 juin, vingt minutes avant l'aube, la cavalerie, suivie de la moitié des bataillons, prit la
direction du col de Mouzaïa; aussitôt les vedeltes arabes coururent en donner avis à l'émir, qui, comme au 20 mai et comme au 15 juin, envoya toutes ses forces, réguliers et cavaliers, occuper les ravins autour des oliviers de Zeboudj-Azara. Cependant, tandis que Changarnier longeait avec une lenteur calculée les pentes du Nador, derrière lui, le reste de ses bataillons, l'artillerie et le convoi gagnaient le plus de terrain possible sur le chemin de Miliana ; puis, lorsqu'il jugea qu'ils avaient pris assez d'avance, il les rejoignit par une marche en diagonale avec l'avant-garde du matin, qui allait devenir l'arrière-garde du soir. C'était le pareil stratagème qui avait réussi deux fois au général Bugeaud avant la Sikak; Abd-el-Kader s'y laissa prendre encore; quand il s'avisa de son erreur, il était trop tard et son infanterie trop loin. Changarnier lui avait habilement dérobé une marche. Au plus fort de la chaleur, les troupes se rafraîchirent à la charmante fontaine de Sidi-Ali- Tamjiret; dans la futaie qui l'entoure, on se montrait avec admiration trois arbres à la ramure si étendue que chacun d'eux pouvait abriter du soleil tout un bataillon sous son ombre. Le soir, à six heures, la colonne bivouaquait au bord du Chélif, au Souk-el-Arba des Djendel; le lendemain
matin, avant huit heures, elle s'arrêtait à l'entrée du vallonde Miliana. Les crêtes fortement occupées à droite et à gauche, le seuil du défilé gardé par le 24* et par l'artillerie, le convoi, précédé d'un bataillon, monta vers la ville; c'était un supplément de 60,000 rations qui allait entrer dans les magasins aux vivres et suffire, avec ce qu'ils devaient contenir encore, selon les calculs de l'intendance, aux besoins de la garnison jusqu'au 20 septembre. Pendant que le colonel Changarnier pressait le déchargement des mulets de bât, une vive fusillade, appuyée de coups de canon, le rappela en hâte au seuil du vallon attaqué par la cavalerie de l'émir, mais si bien défendu par le colonel Gentil, du 24#, que l'ennemi ne parvint pas à le forcer. A trois heures, tout était fini, et les mulets haut le pied ralliaient le bivouac sous le marabout de Sidi-Abd-el-Kader. Vers cinq heures, on aperçut les réguliers, qui, du Djebel- Mouzaïa, étaient revenus à marches forcées au Djebel-Gontas.
Autant le colonel Changarnier avait pris soin, la veille, d'éviter une rencontre, autant, allégé du convoi, il attendait, il espérait, il recherchait une affaire générale ; mais il en fut pour son vain espoir. Suivi de loin par les bataillons d'Abd-el-
Kader qui longeaient prudemment le pied des montagnes, escorté de plus près par la cavalerie, très-nombreuse, mais presque aussi prudente que l'infanterie, le colonel faisait des haltes fréquentes afin de donnera l'ennemi des tentations d'attaque. Une seule fois il parut mordre à l'appât ; mais la charge, rompue par un feu de deux rangs, n'arriva même pas jusqu'aux carrés hérissés de baïonnettes. La colonne revit avec plaisir, le 24 et le 25, les bons bivouacs de Souk-el-Arba et de Sidi-Ali-Tamjiret, et le 26, au pied du Nador, elle fit sa jonction avec les troupes restées sous Médéa.
Du 27 juin au 2 juillet, cavaliers et fantassins ne cessèrent pas de faire la navette de Médéa à Blida et réciproquement, pour amener de celle-ci les chargements de munitions et de vivres destinés à celle-là. Le 2 juillet, pendant que le corps d'armée quittait définitivement le col, le 2- léger et le 24# de ligne d'un côté, les zouaves et le 17e léger de l'autre, brûlaient et détruisaient tout ce qu'ils pouvaient atteindre, moissons, gourbis, jardins, vergers, dans les montagnes des Mouzaïa et des Soumata. Le 3 juillet, au camp supérieur de Blida, La Moricière et Changarnier reçurent des mains du gouverneur leur brevet de maréchal
de camp, signé à Paris le 21 juin, le même jour où, sous Médéaja confiance du maréchal Valée avait conféré au colonel du 2# léger un commandement d'officier général. En quatre ans, cinq mois et vingt jours, Changarnier avait franchi, du grade de capitaine à celui de maréchal de camp, la distance que La Moricière et Duvivier avaient parcourue, celui-ci en neuf ans, celui-là en six ans et huit mois. Pour avoir été plus lent que celui de leur heureux émule, l'avancement de Duvivier et de La Moricière n'en était pas moins exceptionnellement rapide.
Les troupes regagnaient leurs cantonnements ; les grandes opérations avaient pris fin. « Le plan de campagne est exécuté, disait le maréchal Valée dans son rapport au ministre ; la France est fortement établie dans la vallée du Chélif ; de grandes communications relient à la Métidja Médéa et Miliana. Le moment approche où les tribus se sépareront de l'émir. » N'était-ce pas montrer
beaucoup de satisfaction et beaucoup de confiance ? Le maréchal Clauzel, qu'on blâmait tant, en avail-il naguère montré davantage ? A Paris, on était loin d'être aussi rassuré. C'était le moment où les affaires d'Egypte mettaient la France en contradiction avec la plus grande partie de l'Europe. Les adversaires del'Algérie ne pouvaient pas manquer de tirer parti pour leur thèse des inquiétudes de l'opinion publique.
Au mois de mai, une commission parlementaire avait proposé la résolution suivante : « Dans le cours de la prochaine session, le gouvernement soumettra aux Chambres les conditions de la domination et de l'occupation française en Algérie. » M. Thiers s'y opposa énergiquement. « Si la proposition, dit le président du conseil, n'est que l'expression détournée d'un système qui aurait pour résultat d'affaiblir aux yeux de l'étranger ou des Arabes la ferme résolution du gouvernement français de posséder l'Algérie et d'employer toutes les forces du pays, si cela est m ce^saire, pour tiioiupher des résistances qu'il y rencontre, je la combattrai de toutes mes forces. Un système d'occupation restreinte, je le déclare impossible. Le traité de la Tafna est la réponse la plus victorieuse au système de l'occupation restreinte. Je crains
que la commission n'ait contribué, contre sa volonté, à affaiblir la force morale dont nous avons besoin en Afrique, Tout se sait en Afrique, tout ce qui se dit ici a du retentissement. Je le dis encore, l'occupation restreinte serait une résolution funeste; ce serait un rêve, une chimère de gens qui ne connaissent ni les hommes ni les choses. » Devant cette déclaration si nette, le plus fougueux des antialgériens, M. Piscatory, ne se contint plus : « L'Afrique, s'écria-t-il, c'est la ruine pendant la paix, l'affaiblissement pendant la guerre. Je croyais à la possibilité d'une occupation restreinte; j'y croirais encore sans M. le président du conseil ; mais puisqu'il veut tout conquérir, tout soumettre, tout occuper, je le dis hautement : l'Afrique est un malheur, une folie, et si on doit la pousser hors de toute limite, sans hésiter je suis pour l'abandon. » Avec moins de violence, le général Sébastiani exprima le même sentiment : « Jusqu'à ce que Ton me démontre qu'on est en état de conserver Alger dans le cas d'une guerre en Europe, que l'influence de la France ne serait pas plus grande lorsqu'elle aura la libre disposition de ses forces et de son argent, je persisterai dans mon opinion. »
On attendait le général Bugeaud; quand il parut
à la tribune, l'attention devint grande. 11 fut comme toujours énergique, absolu. « Voulez-vous, dit-il, rester imperturbablement en Afrique? Eh bien! il faut y rester pour y faire quelque chose; jusqu'à présent, on n'a rien fait, absolument rien. Voulezvous recommencer ces dix ans de sacrifices infructueux, ces expéditions qui n'aboutissent qu'à brûler des maisons et à envoyer bon nombre de soldats à l'hôpital? Vous ne pouvez continuer quelque chose d'aussi absurde. Messieurs, puisque vous êtes condamnés à rester en Afrique, il faut une grande invasion, qui ressembleàcelles que faisaient les Francs, à celles que faisaient les Goths; sans cela vous n'arriverez à rien. » Serrant de plus près la question militaire, à propos des faits de guerre qui étaient en train de s'accomplir, il blâma l'occupation de Cherche!; à Médéa, selon lui, ce n'était pas deux mille quatre cents hommes qu'il aurait fallu mettre, c'était huit mille hommes. « Il y a, dit-il encore, un système qu'il faut abandonner : c'est le système de la multiplication des postes retranchés. Je n'en connais pas de plus déplorable; il nous a fait un mal affreux. C'est le système de la mobilité qui doit soumettre l'Afrique. Il y a, entre le système de l'occupation restreinte par les postes retranchés et celui de la mobilité,
toute la différence qu'il y a entre la portée du fusil et la portée des jambes. Les postes retranchés commandent seulement à la portée du fusil, tandis que la mobilité commande le pays à vingt ou trente lieues. Il faut donc être avare de retranchements et n'établir un poste que quand la nécessité en est dix fois démontrée. » Il était impossible de viser plus droit et plus juste; le coup devait atteindre le maréchal Valée en pleine poitrine.
Cependant le maréchal se complaisait dans l'excellence de sa méthode. « L'armée, écrivait-il au général Corbin, le 2 juillet, a besoin d'un repos honorablement gagné, et l'ennemi est suffisamment occupé à lécher ses plaies. Tous les renseignements s'accordent à dire qu'il a fait des pertes extrêmement considérables. Il n'était pas accoutumé à deux mois de campagne consécutive au sein de ses provinces. Les Kabyles eux-mêmes, peu portés naturellement à prendre part aux affaires d'Abd-el-Kader, contraints de marcher et poussés par les troupes régulières, désirent vivement la fin d'un état de choses qui les ruine et les rend très-malheureux. »
Les troupes ont besoin de repos, disait le maréchal; mais ce repos, où le trouver? Était-ce dans ces postes multipliés dont la chaîne ininterrompue
embrassait le Sahel? Terrassés par la fièvre, les hommes y tombaient, suivant l'expression vulgaire, comme des mouches. En veut-on un exemple? Voici ce qu'écrivait, le 28 août, un officier du 4erde ligne, le capitaine de Montagnac : « Dispersés dans six ou huit postes, nous occupons les endroits les plus malsains en ce moment; ce sont les postes avancés qui bordent le Sahel du côté de la plaine, où Ton est sous l'influence des miasmes de cette infernale Métidja où personne ne peut vivre. Aussi sommes-nous minés par les maladies d'une façon déplorable. Notre pauvre bataillon, qui était de sept cents hommes à notre départ d'Oran, se trouve réduit à deux cent dix; depuis que nous sommes ici — il n'y a qu'un mois — il est entré plus de cinq cents hommes à l'hôpital. Ma compagnie, qui était de quatre-vingt-six hommes le 26 juillet, lorsque nous sommes partis de Boufarik, est aujourd'hui de vingt-six grenadiers, trois caporaux et un sergent; plus de sergent-major, plus de fourrier, plus de tambour. Des compagnies de cent vingt hommes réduites à trente, c'est effrayant! Ces malheureux sont frappés de la fièvre comme de la foudre; ils tombent, et Ton n'a que le temps de les porter à l'hôpital. J'ai été détaché, le 6 de ce mois, avec cent et un
hommes de mon bataillon au camp de Bouderba, le plus important de tout le Sahel, car il en est la clef. Mes cent et un hommes sont aujourd'hui réduits à cinquante-deux* On a réuni dans ce malheureux camp les débris d'un bataillon du 58e et un détachement de cent hommes du 48e. J'ai le commandement de tous ces corps, avec un personnel de sept officiers du 58* — reste des cadres d'un bataillon — deux officiers du 48e et un de chez nous. Cela me donne un effectif de deux cent quarante hommes avec deux pièces d'artillerie. Sur ces deux cent quarante hommes, il nous faut en fournir cent chaque jour pour la garde de six postes, dont quatre redoutes avancées. Voyez ce qu'il reste pour faire des sorties, lorsque les Arabes s'approchent de trop près, ce qui arrive souvent; c'est pourtant avec cette poignée d'hommes que je suis appelé à fermer l'entrée du Sahel aux bandes de sauvages qui essayent à chaque instant de traverser nos lignes. Dernièrement, le 12 août, ils ont fait, du côté de Koléa, un coup qui a dû leur donner bien de l'orgueil : un détachement composé de quarante chasseurs à cheval, de quinze indigènes et de cent cinquante hommes du 3' léger, sortis, les uns disent pour relever un blockhaus, les autres disent pour pousser une reconnaissance,
est tombé dans une embuscade et a perdu cent trois hommes : soixante ont eu la tête coupée; le reste fut fait prisonnier. Un voltigeur qui avait été pris s'est échappé; il a rejoint son corps et a raconté que le capitaine qui commandait l'infanterie avait été emmené avec un certain nombre d'hommes; l'officier de cavalerie a été tué. Sept ou huit cents cavaliers, soutenus par un bataillon de réguliers, les ont surpris et enveloppés tout d'un coup. Vous voyez comme les Arabes sont atterrés par les coups que nous leurs portons! Leur violence et leur audace augmentent chaque jour. Nous ne sommes maîtres nulle part. Ils nous attaquent de tous les côtés : Miliana attaqué, Cherchel attaqué, nos convois attaqués, nos correspondances attaquées tous les jours. Le maréchal ne pourrait pas mettre 4,000 hommes sur pied; il y a en ce moment, dans la province d'Alger, plus de 6,000 malades. Moi, je vais toujours bien; tout tombe autour de moi et je reste debout, quoique je ne me sois pas déshabillé depuis le 6 mai et que je n'aie pas couché autrement que par terre, rongé par les puces et les poux. Je suis tout en guenilles. »
Y avait-il beaucoup d'exagération dans ce tableau poussé au noir? Non, par malheur j les
documents officiels ne le démentent pas, au contraire. Dans toute l'armée, au 1er novembre, il y avait tout près de 1 5,000 malades ou malingres, incapables d'aucun service. Sur un effectif de 71,703 hommes, la situation à cette date porte en effet 14,812 absents et 56,891 présents, indigènes compris. Depuis le 1er juin, 4,200 hommes étaient morts dans les hôpitaux; 2,700 avaient été évacués sur France; 745 étaient en congé de convalescence. Dans les seuls hôpitaux d'Alger, il y avait 3,600 malades, sans compter les malingres traités dans les infirmeries régimentaires. Le nombre des hommes présents sous les armes se réduisait à cent cinquante pour un bataillon du 3* léger, à cinq cents pour le 53e de ligne, à deux cents pour tout le 58e.
L'effrayante réduction des effectifs dans les troupes françaises eut pour effet d'incliner le maréchal à plus d'indulgence pour les corps indigènes. Le bataillon des tirailleurs de Constantine fut organisé définitivement à huit compagnies; il y eut un demi -bataillon de trois compagnies à Bone, un bataillon de six compagnies à Alger. L'effectif de la gendarmerie maure, des spahis réguliers et des irréguliers reçut une augmentation notable. En somme, à la fin de l'année 1840, le
nombre des indigènes soldés par la France était de 2,300 fantassins et de 3,300 cavaliers.
S'il était vrai, comme s'en vantait le maréchal, qu'il eût fortement établi dans la vallée du Chélif la domination française, que de grandes communications fussent désormais ouvertes entre Alger d'une part, Médéa et Miliana de l'autre, comment se faisait-il qu'on n'eût reçu, depuis les premiers jours de juillet, aucune nouvelle ni de l'une ni de l'autre ? Pour Médéa, notamment, le fait était inexplicable, car, à défaut de la correspondance postale, Duvivier avait à sa disposition la correspondance télégraphique. En effet, dès le 4 juillet, le général Changarnier, à peine reconnu de la veille et nommé commandant supérieur de Blida, avait reçu du maréchal la mission d'installer au point culminant des montagnes visibles de Médéa un télégraphe, et non content de lui en donner l'ordre, le maréchal avait voulu de sa personne reconnaître avec lui l'emplacement le plus favorable à l'exécution
de ce dessein. 11 le trouva chez les Beni-Sala, au Djema~Dra, à plus de 1 ,200 mètres de hauteur , au-dessus d'une belle source d'où le nouvel établissement prit son nom, Aïn-Tailazid. Aussitôt le terrain choisi, on y avait construit d'abord la redoute du télégraphe, puis un vrai camp retranché. Des dix bataillons que le général Changarnier avait immédiatement sous la main, quatre occupaient avec lui Aïn-Tailazid ; les six autres, qui étaient à Blida, venaient à tour de rôle relever les premiers.
Dans la seconde quinzaine de juillet, le télégraphe avait reçu tous ses apparaux; les employés étaient à leur poste. Le 28, par un temps superbe, on se mit en mesure d'échanger avec Médéa les premiers compliments. Les grands bras de la machine aérienne s'agitèrent : « Attention ! » Médéa n'eut pas Pair de s'en apercevoir. Deux fois, trois fois, on répéta le signal : Médéa ne répondit pas. Les jours suivants, Aïn-Tailazid continua de gesticuler : peine perdue. Enfin, le 2 août, le général Changarnier eut l'idée malicieuse d'intercaler, parmi des signaux hors de sens, trois mots : « Ordonnance... Avancement... Lieutenant général. » 0 miracle! Aussitôt les bras de Médéa s'agitèrent : « Signal pas compris; ré-