‹ L'Algérie de 1830 à 1840Chapitre 14 sur 20 · II · texte numérisé non relu

II

tants, escortant un convoi de huit cents mulets, quittait Blida et le lendemain s'établissait au col de Mouzaïa sans opposition. Le 29, au bois des Oliviers, l'arrière-garde, un moment compromise, fut dégagée par un retour offensif du général Changarnier. Après Médéa, ce fut Miliana qui reçut la visite du maréchal; il y arriva le 8 novembre, compléta pour un semestre l'approvisionnement de la place, substitua au 3e léger, qui n'y était que depuis un mois, le 2e bataillon d'Afrique, et revint sur Blida par un nouvel itinéraire, en châtiant les Beni-Menad au passage. Du 15 au 20 novembre, un convoi supplémentaire acheva de remplir les magasins de Médéa dont la garnison fut intégralement renouvelée; les zouaves y relevèrent le 236 de ligne, et Cavaignac, leur lieutenant-colonel, le stoïque bloqué de Tlemcen, remplaça Duvivier qui reprit avec satisfaction le commandement d'une brigade active. La campagne d'automne ainsi terminée, les troupes rentrèrent dans leurs cantonnements.

Presque uniquement absorbé par les opérations sur Médéa et Miliana, le maréchal Valée avait à peu près négligé la province de Constantine, et tout à fait la province d'Oran. Dans une dépêche qui ne lui fut pas agréable, le ministre de la guerre crut devoir lui rappeler, le 25 septembre, l'importance de Tune et de l'autre. « Vous aurez, disait le ministre, à considérer quels résultats a déjà produits sur les Arabes de l'intérieur et sur la fidélité de nos alliés la longue défensive dans laquelle la province d'Oran a été tenue, et à examiner, s'il est, en effet, sans danger de la prolonger... D'un autre côté Abd-el-Kader, après une suite de combats glorieux pour nos armes, a pu cependant envahir, par ses lieutenants, la Medjana et porter la guerre dans la province de Constantine, où nous n'avions que quelques embarras intérieurs. »

Il est certain que, dans la Medjana, Ei-Hadji- Moustafa, le propre frère d'Abd-el-Kader, avait

provoqué, au mois d'août, une insurrection générale et bloqué, ou peu s'en faut, la garnison de Sétif; mais il faut ajouter qu'un beau combat de cavalerie, livré le 1er septembre aux environs de cette place, à Medzerga, par les chasseurs d'Afrique du colonel de Bourgon, dissipa la ligue insurrectionnelle et contraignit le frère de l'émir à se retirer dans la montagne, d'où il ne tarda même pas à regagner le Titteri. La tranquillité parut même assez bien rétablie pour que le général Galbois, qui avait porté son quartier général à Sétif, pût retourner à Constantine. Son intention était appelée sur un autre point de la province, du côté de Bone, où le capitaine d'état-major Saget, officier de la plus grande distinction, et le kaïd de la Calle, venaient d'être assassinés en trahison par un cheikh des Beni-Sala. Commis au mois d'octobre, le crime fut sévèrement puni, six semaines plus tard, par le général Guingret qui mit à feu et à sang le territoire de la tribu coupable; malheureusement, le cheikh assassin put échapper à toutes les recherches, mais soixante de ses complices payèrent de leur tête l'assistance qu'ils avaient prêtée au guet-apens.

Dans la province d'Oran, il semblait qu'on eût rétrogradé de cinq ans, au lendemain de la Macta,

au temps fâcheux où les garnisons, retenues en arrière des blockhaus, laissaient les Arabes parader triomphalement en plaine. Telle était la détresse des Douai r et des Sméla, resserrés entre les murs d'Oran, le Figuier et Misserghine, que l'inten dance était obligée de pourvoir à la nourriture des hommes et des chevaux, à raison d'un demi-kilogramme de blé et de trois kilogrammes d'orge par jour. Heureusement l'heure approchait où, les affaires prenant une autre allure, la division d'Oran allait sortir de cet état de marasme. Au mois d'août, le général Guéhéneuc fut remplacé par La Moricière. Ce changement, décidé à Paris, ne plut pas au gouverneur qui ne l'avait pas provoqué : mauvais symptôme. Afin de remettre les troupes en haleine, La Moricière commença par faire des razzias. Avec les chasseurs d'Afrique du colonel Randon, les spahis du commandant Montauban, les 1 3e et 1 5e léger, le 1er et le 41e de ligne, il était toujours prêt à déboucher du Figuier ou de Misserghine, et décidé à ne plus laisser Bou- Hamedi ou Ben-Tami courir impunément du Sig au Rio-Salado. Le temps n'était plus où le maréchal Valée dictait ses volontés au gouvernement; obligé de se plier aux instructions du ministre, voici ce qu'il écrivait, lui, l'ennemi de la razzia,

lui, l'adversaire des colonnes mobiles, le 11 octobre, à La Moricière : « Le rôle de la division d'Oran devra être de tenir la campagne, de manière à inquiéter sérieusement l'ennemi, à lui faire éprouver des pertes considérables, à attirer dans notre alliance les tribus, à faire peser sur celles qui resteront hostiles le poids de la guerre. Vos opérations devront commencer par une attaque, tenue autant que possible secrète, contre les Gharaba et les Beni-Amer. Ravager le pays au sud du lac, enlever les troupeaux, amener Bou- Hamedi à un combat décisif, puis, si on le pouvait, se porter dans la plaine de l'Habra, empêcher les tribus d'ensemencer les terres, tel est le but qu'il conviendrait d'atteindre. »

Le 21 octobre, sous prétexte d'une revue, 3,000 hommes d'infanterie, une batterie de montagne, 700 chevaux du 2e chasseurs d'Afrique, 400 spahis, 500 Douair et Sméla étaient rassemblés au Figuier. Dans la nuit, La Moricière les porta rapidement sur le haut Tlelate. Il devait y avoir là, d'après le capitaine Daumas, un grand campement de Gharaba et de Beni-Amer, sous les ordres de leurs aghas Ben-Yacoub et Sidi-Zine. La surprise, au point du jour, fut complète et le butin énorme : un millier de bœufs, trois mille

moutons et chèvres, soixante chevaux, trente chameaux, trois cents ânes, de l'orge, des poules, du blé, des tentes, des tapis, des bijoux, des boudjous, etc. Les femmes de Ben-Yacoub avaient été prises; l'agha offrit de payer largement leur rançon, à condition qu'elles n'eussent pas subi d'insultes; autrement il les abandonnait « pour être salées et mangées». C'était, selon le capitaine Daumas, l'expression courante chez les Arabes en pareil cas. Le 2 novembre, visite de la colonne mobile aux silos des Beni-Amer, le 8 et le 9, visite aux silos des Gharaba. Dans cette dernière affaire, il y eut un assez vif engagement à l'arrière-garde. A la tête d'un escadron de chasseurs d'Afrique, côte à côte avec le général de La Moricière, le colonel de Maussion, son chef d'état-major, tomba frappé de trois balles, en pleine charge, « Nous avons perdu un homme qu'on ne remplacera jamais ici, écrivait, quelques jours après, le capitaine de Montagnac; il emporte non-seulement les regrets de l'armée, mais encore ceux de toute la population. Le colonel de Maussion est mort au bivouac, deux heures après avoir été blessé ; le 11 , nous l'avons enterré. Les derniers adieux à cet honnête homme ont été touchants, et quelques paroles prononcées sur sa tombe par le comman-

dant de Crény ont fait couler bien des larmes. » Ce fut le lieutenant-colonel Pélissier qui prit remploi de chef d'état-major de la division d'Oran.

La guerre ne donne pas de loisir aux longs attendrissements, et ceux qu'elle passionne lui pardonnent ses rigueurs en faveur de ses mâles jouissances. Encore et sincèrement ému de la mort héroïque du colonel de Maussion, le capitaine de Montagnac esquissait d'une plume allègre, en dilettante, le combat du lendemain : « Il faisait un temps superbe, le soleil était brillant; le terrain, pas trop accidenté, laissait apercevoir tous les mouvements des deux partis. Ces nuées de cavaliers, légers comme des oiseaux, se croisant, voltigeant sur tous les points, ces hourras, ces coups de fusil dominés, de temps à autre, par la voix majestueuse du canon, tout cela présentait un panorama délicieux et une scène enivrante. Il paraît que demain nous allons nous mettre encore en course. Le petit La Moricière ne nous laisse pas beaucoup de repos, et il a raison, s'il veut avoir des troupes aguerries et faites à la fatigue pour les expéditions du printemps prochain. »

Les expéditions du printemps prochain, qui donc allait les diriger en chef? La nomination de La Moricière à la division d'Oran n'était-elle pas

Tindice d'un changement plus considérable ? La Moricière n'était-il pas un précurseur? Pendant trois années, le maréchal Valée avait donné sa mesure ; l'expérience de sa méthode était largement faite ; qu'avait-elle produit ? Sauf un cas unique d'offensive, l'assaut du col de Mouzaïa, toutes sesopérations militaires n'étaient qu'escortes de convois et ravitaillements. On savait de reste ce que valaient les postes retranchés et le système d'attente. N'était-ce pas au tour des colonnes mobiles et du système d'action de faire leurs preuves ? C'était de ce côté-là qu'inclinait visiblement déjà le cabinet que présidait M. Thiers. Celui qui lui succéda, le 29 octobre 4 840, sous la présidence nominale du maréchal Soult, sous l'autorité réelle de M. Guizot, ministre des affaires étrangères, et du comte Duchâtel, ministre de l'intérieur, décida la question en tranchant résolument dans le vif. Le 29 décembre, une ordonnance royale releva de ses fonctions le maréchal Valée et nomma le général Bugeaud à sa place. L'affaire d'Algérie allait entrer dans une phase absolument nouvelle.

L'Algérie, comme l'ancienne Grèce, a eu ses Temps héroïques, son âge légendaire. J'appelle de ce nom les dix années, de 1830 à 1840, dont la période s'achève avec ces lignes. C'est une ère confuse, incohérente, pleine de disparates, mais qui, ce me semble, ne manque ni d'originalité ni de grandeur. Les hommes y sont livrés à euxmêmes, dans le libre jeu de leurs qualités et de leurs défauts, sans direction, sans contrôle, aux prises avec des difficultés de toute sorte. La France hésite ; dix fois, elle semble près de renoncer à cette lutte ingrate, d'abandonner cette Afrique dévorante : l'honneur la retient cependant, et ce sont des défaites à venger qui l'enracinent dans un sol imprégné de son sang. En face d'elle et par elle a grandi un Arabe de génie; lui seul a de la persévérance, un dessein suivi, une volonté que rien ne décourage : c'est un caractère. Mais voici qu'en face de lui va se dresser, à son tour, un homme de guerre à sa taille, aussi persévérant, énergique, résolu, qui, après avoir d'abord

hésité lui-même, entraînera dans son élan les hésitations de la France. Avec lui3 tout se range, tout s'organise, tout se règle.

Chez les Grecs, les Temps héroïques ont pris fin quand s'est ouverte la grande histoire. La grande histoire en Algérie s'ouvre avec le général Bugeaud. Son avènement clôt décidément pour nous les Commencements d'une conquête.

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