‹ L'Algérie de 1830 à 1840Chapitre 6 sur 20 · CHAPITRE VIIÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIÎ

I. Le général de Damrémont et le général Bugeaud. — Dualisme. — II. Ravitaillement de Tlemcen par Abd-el-Kader. — Le général Bugeaud àOran. —Négociations. — Traité de la Tafna. — III. Explications du général Bugeaud — Son entrevue avec Abd-el-Kader. — Discussion à la Chambre des députés. — Embarras du ministère. — IV. État des affaires autour d'Alger, — Combat du Boudouaou. — Opérations contre les Hadjoutes. — Observations du général de Damrémont. — Négociations avec Ahmed. — Le général de Damrémont à Bone. — V. Lettre du duc d'Orléans au général de Damrémont. — - VI. Instructions du comte Mole. — Préparatifs de l'expédition de Constantine. — Défense du camp de Mjez-Ahmar. — VII. Marche sur Constantine. — Dispositions d'attaque. — VIII. Canonnade. — Crise. — Tir en brèche. — Mort du général de Damrémont.— IX. Le général Valée. — Assaut. — Prise de Constantine.

Si Ton peut supposer avec assez de vraisemblance que le général Bugeaud s'était promis ou laissé promettre la succession du maréchal Clauzel, on doit reconnaître qu'il ne fit pas à cet espoir entrevu le sacrifice de ses idées militaires. Son discours du 19 janvier 1837, à la Chambre des députés, était en désaccord avec les résolutions

prises parle ministère que présidait le comte Mole le système de l'occupation restreinte et du progrès pacifique avait prévalu. Le général de Damrémon accepta le programme du cabinet; quand il pri possession du gouvernement général, dans lei premiers jours du mois d'avril, la proclamatioi qu'il adressa aux habitants de l'Algérie ne pu laisser le moindre doute à cet égard. « Le Roi disait-il, veut la conservation d'Alger; il veut tou ce qui peut assurer cette conservation en la rendant avantageuse à la France. Longtemps il a falh combattre, il a fallu porter en tous lieux l'idée d notre puissance, prouver que nos armes pouvaien aller partout, protéger nos amis, atteindre noi ennemis. Ce résultat est pleinement acquis, et s l'autorité du nom français réclame encore une sa! tisfaction à Constantine, tout se prépare pour qu cette satisfaction soit assurée. Concentrer no forces sur les points les plus importants, pou nous y établir en maîtres d'une manière absolu et définitive; livrer autour de nous le sol à la cul ture et nous enraciner par elle dans la terri d'Afrique; encourager les entreprises particulière et, en leur assurant protection, couvrir leurs tra! vaux par un cercle impénétrable ; agrandir I cercle à mesure que ces travaux s'étendent; avar*

cer ainsi pas à pas, avec sagesse, mais utilement et sûrement, n'avançant qu'avec la résolution et la certitude de nous maintenir; faire succéder à l'état de guerre une pacification fondée sur la justice, mais aussi sur la force, une pacification bienveillante et protectrice pour ceux qui l'observent, menaçante pour ceux qui tenteraient de l'enfreindre : voilà désormais la mission réservée à l'administration de ce pays, mission lente et difficile, à laquelle je viens me consacrer. »

Dans cette proclamation, la phrase incidente, la courte phrase sur Constantine ne répondait pas nettement à l'attente publique; plus excitée qu'après Sidi-Yacoub, qu'après la Macta même, elle réclamait la vengeance immédiate de l'affront subi. Si Ahmed avait été le seul ennemi à combattre, le gouvernement eût probablement satisfait à cette exigence; mais de même que, l'année précédente, l'expédition de Constantine n'avait pu être entreprise qu'après le coup frappé sur Abd-el-Kader à la Sikak, de même, avant de s'engager de nouveau idans l'est, il fallait, pour être en sécurité dans ;l'ouest, ou bien que l'émir fût réduit à l'inaction par un nouveau coup de force, ou bien qu'un traité l'amenât à déposer les armes. A qui allait être confiée cette mission de guerre ou de paix? N'était-

ce pas au général de Damrémont qu'elle appartenait tout naturellement? Ce ne fut pourtant pas lui qui en reçut la charge. Le ministère avait des ménagements à garder, peut-être des torts à réparer à l'égard du général Bugeaud : à défaut du gouvernement général qu'il avait donné à un autre, il lui en offrit la moitié en quelque sorte; car, par une disposition bizarre, ambiguë, pleine de périls, le général Bugeaud, envoyé dans la province d'Oran, y était, pour la partie militaire, indépendant du gouverneur général, et n'était tenu envers lui, pour la partie politique, qu'à des communications de bienséance. Ainsi apparaissait le dualisme, cette source de conflits dont on avait reconnu le danger naguère. Les deux demi-gouverneurs débarquèrent presque en même temps, au commencement d'avril, Damrémont dans le port d'Alger, Bugeaud à Mers-el-Kébir. C'est à celui-ci, puisqu'il allait traiter les questions les : plus immédiatement urgentes, que nous sommes obligés de nous attacher d abord; après quoi nous reviendrons au général de Damrémont, au vaillant et généreux soldat dont nous suivrons la trace d'Alger à Constantine.

Avant l'arrivée du général Bugeaud, un fait singulier, original, considérable parles suites qu'il a entraînées plus tard, venait de se passer dans la province d'Oran : la garnison de Tlemcen ravitaillée, non plus par une colonne française, ravitaillée par Abd-el-Kader lui-même! Au mois de janvier 1837, le général de Brossard, venu d'Alger, avait remplacé dans le commandement de la division le général de Létang rentré en France. Cette difficulté périodique du ravitaillement lo tenait en souci, lorsque le plus jeune des Ben- Durand, les frères fameux, vint lui offrir son con cours; il se faisait fort d'introduire tout seul, à ses risques et périls, moyennant un bon prix, un convoi de vivres dans le Méchouar. L'offre garantie par l'aîné des Ben-Durand, acceptée par le général de Brossard, puis par le général Rapatel, son supérieur, les deux frères se mirent à l'œuvie. Abd-el-Kader avait besoin de fer, d'acier, de soufre, d'objets que ne pouvait pas lui fournir la

terre d'Afrique : à lui aussi les Ben-Durand firent leurs offres; tout ce qui lui manquait, ils se chargeaient de le lui fournir contre du blé, de l'orge, des moutons et des bœufs. Voilà bien les éléments d'un convoi, mais comment le mener dans Tlemcen? Il y avait dans les prisons de Marseille cent trente réguliers de l'émir, pris à la Sikak; laisser de vrais croyants aux mains des infidèles était un remords qui pesait lourdement sur la conscience d'Abd-el-Kader. Avec une habileté sans égale, les Ben-Durand persuadèrent, d'une part, à l'autorité française qu'il serait d'une bonne politique de renvoyer à Ternir ses coreligionnaires; d'autre part, à l'émir que l'autorité française mettait pour condition au renvoi des prisonniers le ravitaillement du Méchouar. Des deux côtés ils réussirent dans leur intrigue; mais ils eurent bien soin de cacher à chacune des deux parties ce qu'ils avaient obtenu de l'autre. Dans leur traité avec l'intendance d'Oran, il ne fut pas fait mention des prisonniers, pas plus qu'il ne fut rien dit de l'argent versé par l'intendance française, dans leur transaction avec Abd-el-Kader. Quoi qu'il en soit, le commandant Cavaignac reçut des Ben-Durand, avec l'autorisation etaux frais de Ternir, un convoi d'approvisionnement dont il fit profiler, en même

temps que ses soldats, les habitants pauvres de Tlemcen. L'essentiel à retenir de cette intrigue est que l'émir crut avoir payé effectivement, par la valeur de l'approvisionnement fourni, la rançon de ses réguliers, et que tout le bénéfice de l'affaire, qui ne leur coûta rien, fut encaissé en bon argent français par les Ben-Durand, de compte à demi avec un certain associé dont il sera parlé plus tard.

Dès son arrivée à Oran, le général Bugeaud commença par lancer contre les Arabes une proclamation terrifiante, pleine de menaces; mais avant de les mettre à exécution, il entama, par l'entremise de Ben-Durand l'ainé, des négociations avec Abd-el-Kader. Les pourparlers allaient leur train, quand tout à coup l'émir se déroba; on apprit qu'il avait passé le Chélif et qu'il avait poussé jusqu'à Médéa; nouvelle encore plus grave, des ouvertures de paix lui auraient été faites par le général de Damrémont. Là-dessus le général Bugeaud prit feu ; il voulut voir dans cette diversion un tour que lui jouait le gouverneur. 11 y eut entre eux un échange de lettres très-vives. On sut, mais beaucoup plus tard, que l'auteur de cet imbroglio était Ben-Durand, qui ne se faisait pas faute de pêcher en eau trouble, prenant l'argent

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