‹ L'Algérie de 1830 à 1840Chapitre 5 sur 20 · II. A · texte numérisé non relu

II. A

provenir qu'ils allaient être abandonnés s'ils ne suivaient pas le mouvement; rien n'y put faire. Cependant l'armée ne pouvait pas être arrêtée par l'aveugle obstination de vingt hommes; cinq minutes après que l'extrême arrière-garde les eut dépassés, on entendit les hurlements des Arabes et les derniers cris de leurs victimes. Un peu plus loin l'armée longea lafondrière oùs'étaientenlisées, le 21 novembre, les voitures de l'intendance; tout autour, ensevelis à moitié dans la fange, presque nus, dans toutes les attitudes de l'agonie, gisaient des cadavres hachés à coups de yatagan et sans tête; c'étaient les malheureux soldats du 62 que l'ivresse avait livrés à la mort. Le soir, le bivouac fut établi sur les hauteurs de Somma, à quatre lieues seulement de Constantine, triste bivouac, sans feux de cuisine, car il n'y avait plus rien à faire bouillir dans les marmites. Un seul trait peut suffire à peindre la détresse générale : au début de la retraite, le docteur Bonnafont rencontre le capitaine Rewbell, officier d'ordonnance du maréchal; tout en causant, il voit l'officier regarder à terre, descendre de cheval précipitamment, ramasser dans la boue quelque chose de jaunâtre et l'essuyer; c'était un biscuit de campagne. A la vue de ce trésor, les yeux du docteur s'ouvrent tout

grands. « Cher docteur, vous avez faim », lui dit l'officier, et il part au galop en lui laissant le bénéfice de sa trouvaille.

La nuit venue, le maréchal, après avoir fait le tour du bivouac, s'était arrêté auprès du 2e léger; le commandant n'avait d'autre siège à lui offrir qu'une de ses cantines; il s'y assit, fit asseoir le commandant sur l'autre, puis, après avoir parlé de la pluie et du beau temps, sujet qui n'avait rien de banal dans l'état où se trouvait l'armée, il engagea, en baissant la voix, le dialogue suivant : « Et la Seybouse, comment la passerons-nous audessous de Ras-el-Akba? Ahmed y aura sûrement envoyé ses Kabyles. — A sa place, monsieur le maréchal, vous n'y manqueriez pas. — Votre bataillon est admirable; mais combien lui restet-il? — Trois cents hommes disposés à faire leur devoir jusqu'au bout. — Les autres régiments le vaudraient s'ils étaient aussi bien commandés. Je placerai sous vos ordres leurs compagnies d'élite cl \ous eu tirerez bon parti. » Après ces derniers mots, il y eut un moment de silence; puis, changeant tout à coup de sujet, le maréchal se mit à s'extasier sur la fertilité du pays, sur la beauté des collines verdoyantes qu'il avait admirées en Venant de Bone à Mjez-Ahmar, « L'année pro-

chaîne, disait-il, je ferai venir d'Europe cinq ou six mille paysans pour les cultiver. Dans peu d'années le gouvernement gagnera des députés en leur donnant des villas dans ce beau pays. » Après quoi, ayant donné le bonsoir au commandant, le maréchal regagna sa tente.

Le 25, de bonne heure, Tannée se remit en ; mouvement ; elle avait tout à fait repris l'allure mili- * taire. Suivant l'ordre réglé par l'état-major, les spahis réguliers, les auxiliaires bien diminués par la désertion et le bataillon turc de Jusuf ouvraient la marche; puis venaient l'artillerie, les voilures et l'ambulance, encadrées, à droite, à gauche, en arrière, entre les troupes d'infanterie en colonne double à distance de peloton; des lignes de tirailleurs, soutenus par les escadrons de chasseurs d'Afrique, flanquaient les faces de ce parallélogramme. Jamais on n'abandonnait une position sans en avoir au préalable occupé une autre qui empêchât l'ennemi de s'établir sur la première;

jamais les tirailleurs ne restaient en prise sur le sommet des mamelons; ils étaient toujours embusqués sur le revers. Ainsi conduite, l'armée pouvait défier les attaques de la cavalerie d'Ahmed, qui faisait beaucoup de bruit, se donnait beaucoup de mouvement, tirait beaucoup, mais de loin, et ne s'engageait jamais à fond. La journée s'écoulait ainsi, avec des haltes fréquentes, lorsque, vers le soir, se produisit un fâcheux incident qui eut des conséquences plus fâcheuses encore.

Le soin de recueillir les écloppés et les traînards, dont le nombre s'était naturellement accru d'heure en heure, avait attardé l'arrière-garde; les colonnes s'étaient allongées; l'avant-garde qui marchait plus vite et se hâtait pour arriver au bivouac, avait laissé derrière elle un intervalle à découvert. Le feu, d'ailleurs, avait à peu près cessé; les Arabes s'étaient retirés sur la droite; on ne les voyait plus; mais il y avait des gens qui s'imaginaient les voir encore; il se produisait dans leur esprit une sorte d'hallucination qui n'est pas rare. L'heure y prêtait; on sait que, du fond des vallées, au coucher du soleil, les objets dont les silhouettes se dessinent en noir sur l'horizon apparaissent grandis dans des proportions excessives. On peut lire dans les Mémoires de Commines un chapitre qui a

pour titre : Comment les Bourguignons, attendant la bataille, cuiderent de grands chardons qu'ils virent de loin, que ce fussent lances debout. Dans la soirée du 25 novembre 1836, Terreur fut exactement la même, si ce n'est que les grands chardons qui couronnaient les collines sur la droite de l'armée en retraite furent pris, non plus pour des lances, mais pour les longs fusils des Arabes, Le général de Rigny, qui commandait l'arrière-garde, fut-il personnellement dupe de cette hallucination ou se laissa-t-il seulement impressionner par les gens qui lui affirmaient avoir vu ce qu'ils s'étaient figuré voir? Toujours est-il qu'en proie à une vive émotion et redoutant une attaque imminente, il se mit à galoper à la recherche du maréchal. Celui-ci, devançant de quelques centaines de mètres la tète de colonne, était allé reconnaître remplacement du prochain bivouac; en revenant sur ses pas, il avait envoyé le capitaine Napoléon Bertrand, un de ses officiers d'ordonnance, porter des ordres au commandant de l'arrière-garde. L'officier rencontra le général à la hauteur de l'ambulance : « Des ordres! s'écria M. de Rigny; commencez par écouter les miens; mon arrière-garde est en péril; j'ai sur mon flanc droit une forte colonne d'Arabes qui n'attend que le moment favorable pour nous

couper; le maréchal ne se soucie que de son avantgarde; il faut qu'il l'arrête. » Le capitaine Bertrand se lia ta de retourner au maréchal, qui, surpris de | cette étrange communication, se mit au galop avec le duc de Nemours et l'état-major. Sur son ordre, les premières troupes s'arrêtèrent; à peu de distance de là, il vit accourir le général de Rigny : « Qu'y a-t-il donc, général? — Il y a du désordre dans la colonne; nous laissons beaucoup trop de monde en arrière, » Puis, d'un ton animé, le générai répéta ce qu'il avait dit au capitaine sur l'imminence d'une attaque; il ajouta même : « Ahmed seul sait faire la guerre. » Quelques minutes après, devant un groupe d'officiers dont était le capitaine de Mac Mahon, il dit encore : ce M. le maréchal, au lieu de s'en aller je ne sais où, aurait dû rester à l'arrière-garde. Je ferai connaître sa conduite à la France. » En poussant plus loin, le maréchal croisa tous les corps qui marchaient en bon ordre; on n'entendait pas un seul coup de feu; néanmoins, arrivé à la hauteur des derniers pelotons, il commanda halte, face en arrière, et fit mettre du canon en batterie. Des officiers furent envoyés au lieutenant-colonel Du vivier, au commandant Changarnier, pour savoir d'eux quelles étaient les causes de cette sorte de panique

dont avait été saisi leur général; ils répondirent l'un et l'autre qu'ils n'y comprenaient rien, que depuis longtemps tout était calme, et que les dernières heures de la journée n'avaient pas été plus particulièrement troublées que les précédentes. Après avoir attendu quelques moments encore, le maréchal fit reprendre la marche aux troupes étonnées de ce temps d'arrêt.

Au bout d'une demi-heure, la colonne s'arrêtait au bivouac de l'Oued-Talaga; les gens de Jusuf y découvrirent, par bonheur, des silos qui furent promptement vidés; les chevaux reçurent une bonne ration d'orge et de fèves; les soldats se jetèrent sur le blé, qu'ils furent réduits à manger en nature, leurs dents faisant office de meule; le bois manquait pour le faire griller ou bouillir. Une ou deux heures après l'arrivée au bivouac, le duc de Mortemart, l'intendant Melcion d'Arc, le commandant Saint-Hypolite et le capitaine de Drée, officier d'ordonnance du maréchal, vinrent trouver le commandant Changarnier et lui racontèrent ce que le maréchal venait de leur dire, peu d'instants auparavant, dans sa tente : « Si je recevais une blessure, je me hâterais de mettre aux arrêts tous les officiers supérieurs en grade à Changarnier ou plus anciens que lui. Si je suis tué, ma foi,

dépêchez-vous de vous insurger et de décerner le commandement à Changarnier, sinon vous êtes tous... perdus! »

La journée du 26 novembre s'annonça mal ; la matinée fut attristée par un douloureux sacrifice. L'ambulance n'avait reçu que tardivement son ordre de marche; les cacolets, les brancards, les chevaux, les mulets, les voitures dont elle pouvait disposer, tout venait de partir surchargé de blessés et de malades; il en restait encore une vingtaine. Comme au Coudiat-Aty, les troupes étaient déjà loin et les Arabes tout près; les chirurgiens avaient perdu ou donné leurs chevaux pour le service; à peine eurent-ils le temps de prendre leur course et de rejoindre l'extrême arrière- garde. Une heure après le départ, les rangs recommencèrent à s'éclaircir : les hommes, exté* nues de fatigue et de faim, ne pouvaient plus suivre; l'un d'eux, un soldat du 4 7e léger, était tombé sur le bord du chemin; pendant que le docteur Bonnafont essayait, par une goutte d'eaude-vie, de ranimer ses forces, le duc de Caraman passa : c'était un vieillard de soixante-quinze ans; il mit pied à terre, aida le chirurgien à hisser le malade en selle et conduisit le cheval par la bride jusqu'au lieu de halte. « Docteur, disait-il en

cheminant, il y a, au-dessus de tous ces malheureux événements, une chose qui m'étonne et qui fait mon admiration, c'est la résignation avec laquelle le soldat supporte ses misères : il n'a ni à boire ni à manger, il se bat du matin au soir; s'il peut se coucher, c'est dans la boue; pas uno plainte ne sort de sa bouche, c'est admirable. » Dans la journée, la poursuite des Arabes ne fut plus aussi pressante; cependant il paraissait y avoir moins de calme parmi les troupes; les propos regrettables tenus la veille parle général de Rigny et qu'un petit nombre d'auditeurs avaient rapportés, étaient commentés dans les rangs et d'autant plus grossis qu'ils étaient répétés davantage. On en causait encore quand on arriva au bivouac de Sidi-Tamtam. Le tombeau du marabout, qui avait été respecté à l'aller, ne le fut plus au retour : il fut jeté bas, et le bois qu'on retira des décombres servit à faire bouillir la soupe au blé des escouades. Le maréchal avait été informé de l'effet de plus en plus fâcheux que produisait dans l'armée l'incartade du général de Rigny. Le soir, tous les chefs de corps et de service reçurent Tordre de se rendre, à huit heures, dans la tente du maréchal; après leur avoir demandé si, la veille, ils avaient aperçu du désordre dans la

colonne, et sur leur réponse négative, il leur fit donner lecture d'un ordre du jour d'où ressortait, en relief, la phrase suivante : « Je vous félicite d'avoir méprisé les insinuations perfides, les conseils coupables d'un chef peu propre à vous commander, puisqu'il ne sait pas souffrir comme vous, comme nous. Je rends ce chef au ministre de la guerre. » Le cercle était rompu depuis une demiheure quand le général de Rigny se présenta; le maréchal lui dit d'aller prendre connaissance de l'ordre du jour à l'état-major. Il revint, quelques minutes après, atterré. Que se passa-t-il entre le maréchal et lui, tous deux seuls dans la tente? Selon le maréchal, il aurait dit, avec l'accent du désespoir : « Vous voulez donc déshonorer un père de famille? Faites-moi fusiller plutôt, il ne faut que quatre balles pour cela; mais donnez-moi du temps; je me jette à vos genoux, que cet ordre du jour ne paraisse pas! » Selon le général, il se serait borné à protester contre l'imputation qui lui était faite et à réclamer un conseil d'enquête. D'autre part, le commandant de Rancé, aide de camp du maréchal, les capitaines Napoléon Bertrand et de Drée, ses officiers d'ordonnance, ont toujours affirmé qu'étant couchés dans leurs manteaux, contre les parois de la tente, ils avaient

entendu les supplications de M. de Rigny. Quoi qu'il en soit, le fait est que le maréchal consentit à supprimer son ordre du jour, et qu'après avoir retiré au général son commandement en lui infligeant les arrêts de rigueur, il le lui rendit le lendemain matin, sur les instances du colonel Duverger.

Dans cette matinée du 27 , au moment où la colonne venait de se mettre en marche, des bandes d'Arabes et de Kabyles s'abattirent sur le bivouac qu'elle abandonnait à la recherche du butin — quel butin! — Ces misérables ne valaient pas mieux que les chacals et les vautours qui se disputaient les charognes du voisinage; comme eux, ils s'enfuirent et prirent chasse à grands cris devant le capitaine Morris et son escadron d'arrièregarde. Ces pillards n'appartenaient d'ailleurs pas aux troupes de Constantine; depuis la veille, \hmed avait cessé la poursuite. Quelques Kabyles ssayèrent de barrer la roule au col de Ras-el-Akba ; il suffit des spahis et des Turcs de Jusuf pour les disperser, La colonne passa la Seybouse et vint coucher à Mjez-Ahmar. Le 28 enfin , elle atteignit de bonne heure Hammam-Berda; son temps de misère était fini. Ghelma, qui était tout proche, reçut ses malades et lui envoya des vivres; le

soldat, affamé par tant de jours de jeûne, ne pouvait pas se rassasier. Il y eut au camp de la Seybouse, comme dernier épisode de la guerre, une scène qui ne manqua pas de grandeur. Quelques Kabyles avaient été faits prisonniers au Ras-el-Akba; comme ils s'attendaient à la mort, ils furent tout surpris de n'être pas maltraités même; quand leurs blessés eurent été pansés, on les amena tous au quartier général, et là, au nom du duc de Nemours, le maréchal Clauzel les renvoya libres, sous la condition d'annoncer à leurs compatriotes qu'une récompense de cent francs serait donnée à tout Arabe ou Kabyle qui ramènerait un soldat français.

Avant de partir directement pour Bone avec le prince, le maréchal prit congé de ses troupes par un ordre du jour qui fut publié le lendemain matin , 29 novembre. « C'est avec une émotion profonde et une vive satisfaction, y était-il dit, que le maréchal gouverneur général félicite les braves troupes sous ses ordres du courage et de la résignation qu'elles ont montrés dans leur mouvement sur Constantine, en supportant avec une admirable constance les souffrances les plus cruelles de la guerre. Honneur soit rendu à leur caractère! Un seul a montré de la faiblesse; mais on a eu le bon

esprit de faire justice de propos imprudents ou coupables, qui n'auraient jamais dû sortir de sa bouche. » Sans être aussi écrasant que celui du 26, cet ordre du jour pesait lourdement sur le général de Rigny. Le 1 r décembre, il écrivit de Bone au ministre de la guerre pour demander un conseil d'enquête. Après avoir vu le rapport du maréchal et visé la loi du 21 brumaire an V, par laquelle « est réputé coupable de trahison tout individu qui, en présence de l'ennemi, sera convaincu de s'être permis des clameurs tendant à jeter l'épouvante et le désordre dans les rangs »? le ministre de la guerre déféra le général de Rigny au jugement du conseil de guerre séant à Marseille. Les débats remplirent trois audiences; le général fut acquitté; s'il eût été déclaré coupable, c'était la mort.

Parmi les tristes récriminations qui faisaient un si fâcheux épilogue à l'expédition de Constantine, et pour en finir avec elles, il sufiira d'indiquer une protestation du 62e contre les termes d'un dernier ordre du jour signé par le maréchal, au moment où il allait s'embarquer, avec le duc de Nemours, pour Alger, le 4 décembre. Après de nouveaux remercîments aux troupes : « Ces paroles, ajoutait Tordre, ne s'adressent pas à ceux qui, après

avoir abandonné ou pille le convoi de vivres, ont mis le corps expéditionnaire dans l'impossibilité d'atteindre le but qu'il se proposait. Victimes de leur intempérance, ils ont été cruellement punis de leur faute, et leur exemple trouvera peu d'imitateurs dans l'armée. Tout soldat digne de ce nom sait qu'à la guerre l'énergie des hommes fermes ? de ceux qui fixent la victoire, s'accroît en raison des obstacles qui lui sont opposés , et que le courage n'est rien sans ordre ni discipline. » Au tort de protester contre le général en chef, les officiers du 62e avaient ajouté celui de publier leur protestation dans les journaux; à la suite d'une enquête dont le ministre avait chargé spécialement le général Bugeaud , treize d'entre eux furent mis en retrait d'emploi.

Rentrée à Bone le 1er décembre, la colonne expéditionnaire, qui en était partie du 8 au 1 3 novembre, avait été dissoute. En trois semaines, elle avait perdu plus de sept cents hommes par le feu

ou par la misère ; sur ce nombre , onze officiers et quatre cent quarante-trois soldats avaient été tués à l'ennemi. Les hôpitaux de Bone reçurent cent soixante-seize blessés et cent cinq atteints de congélation, sans compter les autres malades, dont le nombre, accru par la période de réaction qui suit toujours les grandes crises, s'éleva rapidement à trois mille , pour décroître bientôt et bien malheureusement, car ce ne furent pas des guérisons qui firent du vide dans les salles, ce furent les ravages du typhus. Parmi ces victimes, mourant pour ainsi dire après coup , le colonel Lemercier doit être porté au compte de l'expédition de Constantine. Il convient d'ajouter que tous les blessés et tous les malades n'étaient pas compris dans Ténormité des chiffres qu'on vient de lire; le commandant Changarnier, notamment, avait ramené tous les siens à Alger, et il est probable que les autres corps étrangers à la province de Bone avaient suivi son exemple. Pour combler tous ces vides, le ministre de la guerre, dès qu'il eut entre les mains le rapport du maréchal Clauzel, prescrivit, le 17 décembre, l'envoi immédiat à Bone du bataillon de tirailleurs d'Afrique, composé de volontaires sortis des régiments de France; du bataillon de la Icgion étrangère , qui commençait

à se reformer sur le modèle de l'ancienne légion; du 3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique, rappelé de Corse; de trois compagnies de sapeurs et de mineurs, d'une batterie de campagne et de tous les détachements que pouvaient fournir les dépôts des corps employés dans la province.

On eût dit que le malheur s'acharnait après les restes de l'expédition de Constantine. Le 30 janvier 1 837, la poudrière de la kasba de Bone sauta; le 17e léger eut à lui seul soixante-six tués ou disparus, cent onze blessés; le bataillon d'Afrique, vingt et un tués, quarante et un blessés ; en somme, cette catastrophe, d'un effet si désastreux, coûta la vie à cent cinq hommes, et en envoya cent quatre-vingt-douze à l'hôpital. Dix mètres de parapet étaient ruinés sur les faces nord et sud; un million de cartouches, sept mille kilogrammes de poudre avaient fait explosion.

En quittant Bone, le maréchal Clauzel avait laissé au général Trézel , dont la blessure n'avait pas eu les suites fatales qu'on avait redoutées d'abord, des instructions qui lui prescrivaient d'envoyer à Ghelma le lieutenant-colonel Duvivier el le capitaine du génie Hackett , avec cent cinquante hommes du 1er bataillon d'Afrique, deux cent vingt-cinq spahis, soixante sapeurs et vingt il \%

canonniers; il s'y trouvait déjà cinq cents hoirmes du 17e léger. Assurément Ghelma était un poste d'une grande importance; mais lorsque le maré« chai Clauzel , dans une dépêche du 3 décembre au ministre de la guerre, écrivait que l'expédition de Constantine « s'était transformée en une véritable et forte reconnaissance à la suite de laquelle il avait occupé Ghelma », il y avait, dans cette façon de présenter les choses, un tel renversement des faits et une telle exagération, que tout ce qu'il y avait d'hommes intelligents en France et en Algérie en sentit et en déplora le ridicule. Duvivier, qui fut bientôt après nommé colonel au 12" léger et maintenu en Afrique, était arrivé à Ghelma, le 12 décembre. Jusuf, bien déchu de ses grandeurs et redevenu simple commandant de spahis, aurait dû l'y suivre; mais iFétait retenu à Bone par une maladie qu'il était tout disposé , disait malicieusement le général Trézel, « à traîner en longueur, pour ne pas aller se mettre sous la verge de Duvivier ». L'irritation dans l'armée contre lui était grande; c'était lui, non le maréchal Clauzel, qu'on rendait responsable des malheurs qu'avait entraînés l'expédition de Constantine,

Dès son arrivée, Duvivier se mit à l'œuvre avec

une grande énergie. Le camp ébauché au mois de novembre, prit une forme régulière; un ancien puits retrouvé sous les décombres fut remis en état; une rigole bien conduite amena les eaux d'une source captée à quatorze cents mètres de distance; il y eut des baraques pour les hôpitaux, pour les magasins; on construisit des fours en maçonnerie; la première distribution de pain fut saluée comme une fête par les troupes, qui depuis longtemps ne connaissaient plus que le biscuit. En même temps, les progrès moraux ne le cédaient pas aux progrès matériels. Duvivier, qu'on avait accusé à Bougie d'être intraitable avec les Kabyles, se montra tout le contraire à Ghelma, tout le contraire surtout de ce qu'avait été Jusuf. Il fit annoncer dans les tribus qu'il empêcherait loute exaction, toute injustice, toute atteinte aux droits des indigènes. Insensiblement ils se rapprochèrent; bientôt ils vinrent trouver le ca ^mandant pour qu'il décidât de leurs contestations entre eux : « Tu es le sultan, lui disaient-ils; tu nous dois la justice. » Comme il parlait l'arabe et connaissait assez bien le Coran, ses jugements étaient généralement approuvés et respectés. Sa parole inspirait une si grande confiance que , dans un moment où l'argent lui manquait, des vendeurs

de grains acceptèrent un billet signé de sa main en garantie de leur créance.

Lorsque, vers la fin de janvier 1837, le lieutenant-colonel Foy, envoyé en mission parle ministre de la guerre, vit Ghelma, il fut surpris de tout ce qui avait été fait en six semaines. La muraille d'enceinte, dont les brèches étaient fermées, avait deux mètres et demi de hauteur et un mètre d'épaisseur sur onze cents mètres de développement. Trois grandes baraques en pierre, pouvant contenir chacune cent cinquante hommes, étaient achevées; d'autres étaient en construction. « L'occupation de Ghelma, écrivait le lieutenant-colonel Foy, a été une bonne opération de guerre; elle a maintenu les tribus; elle a changé la nature de notre retraite en faisant voir à l'ennemi que notre armée n'avait cédé qu'à la rigueur du climat; elle maintient et effraye les populations jusqu'au Rasel-Akba ; sans cette occupation , nous n'étions plus à l'abri des incursions des cavaliers d'Ahmed- Bey. » Néanmoins, tout pesé, tout examiné, on commençait à reconnaître que le camp de Ghelma, excellent comme centre d'approvisionnement , comme place de dépôt, n'avait pas les qualités offensives qu'on lui avait d'abord attribuées. La vraie position stratégique se trouvait quatre lieues

plus loin , sur le bord de la Sey bouse , à Mjez- Ahmar. C'était de là que devrait partir un jour l'expédition nouvelle qui s'en irait à Constantine venger l'échec de la première.

vin

Pendant que le maréchal Clauzel portait la guerre dans la province de Bone, de petites opérations de peu d'importance étaient faites par ses lieutenants dans les provinces d'Oran et d'Alger, D'Oran le général de Létang était allé ravitailler Tlemcen dans les derniers jours de novembre. Aux environs d'Alger, c'étaient toujours les incursions des Hadjoutes chez les Français, et des Français chez les Hadjoutes. Le 8 novembre, un parti de cavalerie, conduit par le neveu de Sidi- Mbarek, bey de Miliana, était venu insulter le blockhaus d'Ouled-Aïcha ; le général de Brossard, qui était à Boufarik, fit monter à cheval, pour lui donner la chasse, une centaine de spahis réguliers. Attirés par la fuite de l'ennemi dans le ravin de Beni-Mered, les spahis se trouvèrent

cernés tout à coup par plus de mille cavaliers, et quand ils parvinrent à sortir de cette étreinte, ils laissèrent sur le terrain trois officiers et quatorze hommes. L'auteur de ce guet-apens était un de leurs anciens brigadiers, un déserteur nommé Moncel; de la pointe de son flissa, ce misérable avait gravé son nom en lettres sanglantes sur la poitrine de celui à qui il en voulait davantage; l'annoe suivante, il fut pris par des Arabes soumis dont il pillait le douar, livré à l'autorité française et fusillé. Le lendemain de la catastrophe, le général Rapatel sortit d'Alger avec tout ce qu'il pu réunir, parcourut la partie moyenne de la M tidja, envoya dans Blida quelques boulets, reçut de loin la fusillade des Hadjoutes sans les pouvoir atteindre, et, le 12 novembre, après quatre journées de patrouille sans effet utile, ramena les troupes à Boufarik.

Arrivé de Bone, le 6 décembre, à Alger, le maréchal Clauzel n'y fit pas un long séjour; il en partit pour la France, le 1 1 janvier 1 837, laissant, comme d'habitude, l'intérim du gouvernement au général Rapatel. Cet intérim ne dura guère moins de trois mois, mais non pas au lieu et place du même titulaire; le maréchal Clauzel avait cessé d'être gouverneur des possessions françaises dans

le nord de l'Afrique. C'était un dissentiment sur la conduite générale des affaires algériennes, et non l'échec de Constantine, qui, d'après ce qu'affectait de répéter le ministère, était la cause de cette disgrâce. Le général de Damrémont, appelé naguère à recueillir la succession du maréchal, en fut saisi le 42 février 1837, mais il n'entra en possession qu'au mois d'avril.

Dans la séance du 1 9 janvier, la discussion de l'adresse à la Chambre des députés avait abordé la question d'Afrique. Le général Bugeaud fit un discours qui n'était pas pour déplaire au maréchal Clauzel, car tout en raillant les partisans de la conquête, il était d'accord avec lui sur l'urgence d'en finir. « Il importe d'avoir une solution, disait-il; il n'y a pas de système moyen. Le système mixte dont on a parlé, qui consiste dans la clémence, dans les bons procédés, dans la justice, n'existe pas. Cela est bon à appliquer en temps de paix. On ne fait pas une demi-guerre : il faut la paix ou la guerre avec toutes ses conséquences. On dit qu'on ne veut pas de la retraite : il faut donc savoir organiser la victoire. Pour arriver à un bon résultat, il ne faut pas que l'expédition de Constantine soit un fait isolé; il faut qu'il se rattache à un plan général. Il ne faut pas affaiblir

Oran et Alger pour faire cette expédition; il faut se montrer forts partout pour frapper le moral des Arabes. Et n'allez pas croire qu'il suffit pour cela d'un petit effectif de vingt à trente mille hommes.

Une voix. — Combien donc?

Le général. — Il faut au moins quarante-cinq mille hommes. (Mouvement prolongé.) Je ne suis pas guerroyant, mais je parle des Arabes, et avec les Arabes, il faut savoir guerroyer, et guerroyer vite, pour être dispensé de le faire longtemps.

M. de Rancé (aide de camp du maréchal Clauzel). — C'est le seul moyen d'avoir la paix.

Le général. — On a dit que la Restauration a conquis l'Afrique, et que le gouvernement de Juillet ne sait ni la conserver ni l'administrer. Messieurs, c'est que la conquête n'a pas encore été faite; elle est encore à faire. La Restauration n'a pris qu'Alger; nous avons bien depuis pris plusieurs villes, et nous n'en sommes guère plus avancés; mais quand la France voudra faire cette conquête, quand elle le voudra sérieusement, elle la fera. »

Le général Bugeaud n'était déjà plus aussi hostile à l'Algérie qu'il lui convenait parfois encore de le paraître; au fond il y avait pris goût et, se-

Ion l'expression de Kléber, « préparait ses facultés » pour y commander en chef. Le 28 décembre 1836, il écrivait de Paris à Dutivier : « Je viens de plaider une cause facile à gagner : vous allez être fait colonel. Étudiez bien les hommes et les choses, pour vous et pour moi peut-être. »

Page 1