‹ L'Algérie de la jeunesseChapitre 2 sur 21 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE TOI U DE FRANCE

iÜ9a nouvelle position de Jean -Ferdinand était fort douce en comparaison du passé; mais le digne capitaine, qui voulait éprouverla nature de son jeune protégé avant de l’adopter définitivement, s’était bien gardé de le faire passer sans transition de la misère, dont il l’avait sauvé, à un bien-être excessif qui n’eût été que le fruit du hasard. L’enfant trouvé devait cultiver ses facultés et son caractère sous une protection intelligente; il devait semer pour recueillir, apprendre à satisfaire à ses besoins en se con-

tentant de peu, et s’élever par degrés à la possession d’une commode aisance, en accomplissant la loi du travail que Dieu impose à tous les hommes. Comme il était déjà familiarisé avec les privations, le régime sévère auquel il fut soumis lui parut encore fort au-dessus de ce qu’il eut osé espérer, ou plutôt il ne s’aperçut pas qu’on pût mener une vie plus douce que celle dont le bienfait lui était accordé. Aussi, grande fut la joie du petit malheureux qui, jusqu’alors, n’avait jamais habité que des étables, ou passé de froides nuits à la belle étoile, quand il reçut de JM . Josselin un sac de paille fraîche pour dormir dans un grenier bien clos, et une nourriture grossière, mais abondante et saine. Il se montrait gai, agile, serviable et plein de douceur; rien en lui surtout ne décelait les instincts vicieux du mendiant et du paresseux. C’était un jeune sauvage qui ne demandait pas mieux que de se civiliser; son bon cœur était une qualité native qui le faisait aimer et apprécier chaque jour davantage. Le capitaine, ravi de voir fructifier sa bienfaisance, l’appelait son fils, et l’envoya, au bout de quelques mois, à l’école du village voisin. Ses progrès furent d’abord difficiles ; mais loin de se rebuter, il s’arma d’une infatigable application, et surpassa, plus vite et mieux que son protecteur ne s’y attendait, tous ses camarades d’aujourd’hui qui le méprisaient la veille, et l’humiliaient du nom d’enfant trouvé. M. Josselin, qui n’avait pas de plus chère occupation que celle de surveiller tous ses pas, n’éprouvait jamais le besoin de se montrer rigide ; un sourire était la meilleure récompense de l’orphelin ; un coup d’œil froid sa plus rigoureuse punition, quand la légèreté de son âge lui avait fait commettre quelque faute.

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Un an après celle première épreuve, le capitaine suivit une nouvelle marche pour développer son système d’éducation. Il fit asseoir Jean-Ferdinand à sa table, supprima le sac de paille, qui fut remplacé par une couchette de soldat, et lui fit revêtir un costume d’ouvrier, simple mais de bon drap. L’enfant reçut cette marque de satisfaction avec une reconnaissance franche et naïve ; il ne devint ni gourmand ni orgueilleux, et plus ses forces croissaient, plus il se montrait actif et ennemi de l’oisiveté. Le capitaine possédait un canot sur lequel il lui fit apprendre, comme mousse, les principes de la manœuvre, l’art de la pêche et celui de fabriquer des filets. Dans d’autres temps, il lui enseigna le jardinage, et joignit à cette occupation quotidienne l’étude des plantes usuelles. Plus tard encore, il initia son élève aux notions élémentaires de la géographie, du dessin, des mathématiques, de l’astronomie et de l’histoire.

Lorsque Jean-Ferdinand atteignit l’âge de seize ans, c’était un beau jeune homme d’une santé florissante, doué d’une merveilleuse adresse à tous les exercices du corps, et d’une intelligencè bien supérieure à celle d’une foule de jeunes gens élevés dans les collèges de nos villes. L’œuvre de la nature avait grandi sans entraves ; aucune influence étrangère n’en avait arrêté l’essor ou terni la pureté, et les germes de son avenir ne demandaient qu’à éclore.

Un matin, M. Josselin fit appeler Jean-Ferdinand : — Mon ami, lui dit-il, tu as justifié, depuis que nous sommes ensemble, les vœux que je formais pour ton bonheur, et les espérances que j’avais conçues. Tu es homme, aujourd’hui, par les habitudes d’une vie régulière, bien plus que par ton âge ; il est donc temps que tu commences à

voler (le tes propres ailes, pour te tirer d’affaire par ton travail, si Dieu venait à nous séparer. Voilà une somme de six cents francs que je te livre en toute propriété. Il faut que dès aujourd’hui cet argent-là te suffise pour payer ta nourriture, tes vêtements et l’apprentissage d’un métier. Tu habiteras encore dans ma maison, mais tous les mois tu me remettras quinze francs pour le loyer de ta chambre. Cela t’arrange-t-il? Le reste te regarde.

Jean-Ferdinand, tout ébahi de posséder un tel trésor, se hâta d’accepter. Le capitaine, tout en le laissant libre, surveillait secrètement l’emploi que son protégé faisait de son petit pécule. Il le vit avec plaisir essayer ses bras au rude labeur de charpentier, dans les ateliers d’un constructeur de navires. « C’est un solide garçon, se disait-il, il n’y va pas de main morte, et j’aurai toujours le temps d'en faire quelque chose de mieux : voyons s’il se dégoûtera. -> Mais Jean-Ferdinand avait du cœur; la besogne ne l’effrayait point. Au retourdu chantier, il faisait lui-même sa soupe, arrosait le jardin de son bienfaiteur, repassait ses leçons d’autrefois, ou étudiait quelque livre relatif à la pratique de son état, puis il s’endormait jusqu’à l’aurore, d’un sommeil paisible et fortifiant. Malgré qu’en apparence , il vécût comme un avare , son bon cœur devenait prodigue chaque fois qu’une occasion s’offrait d’accomplir une bonne œuvre. Au bout de l’année, il lui resta, néanmoins, cent francs d’économie.

— Marche encore, lui dit le capitaine en lui comptant une seconde somme égale à la première ; quand tu sauras fabriquer et ajuster toi-même les pièces d’un canot, nous passerons à d’autres exercices.

Mais à la fin de l’année suivante, il ne restait rien à

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Jean-Ferdinand, pas même les cent francs de ses épargnes antérieures. M. Josselin lui lança un coup d’œil sévère, et le pauvre Jean, tout rouge et tout confus, ne répondait rien à ses pressantes questions. Ce silence était presque l’aveu d’un écart, et cependant le capitaine ne se sentait pas la force d’adresser au jeune homme des reproches énergiques. Accoudé sur la cheminée de son cabinet, et le front courbé dans sa main, il se perdait dans ses conjectures, et cherchait vainement à deviner quelle faute si grave son protégé avait pu commettre pour n’oser la confesser à son unique ami. Après tout, pensait-il, je suis peut-être plus coupable que lui ; comment ai-je pu confier à un enfant de dix-sept ans une somme dont la possession devait étourdir sa raison , trop faible encore pour ne pas céder à quelque mauvais penchant qu’une liberté trop hâtive a pu faire naître? Mon système d’éducation péchait par la base ; il a produit ses fruits amers, et je ne dois m’en prendre qu’à ma funeste imprudence. Mais le plus grand mal n’est pas dans la chute, quelle qu’elle soit, dont cette précoce nature n’a pas su éviter le danger ; le mal irréparable est dans sa dissimulation. Il ne sera pas dit, cependant, que ce petit mousse aura mis en défaut la surveillance d’un vieux loup de mer, habitué à tous les faux fuyants d’une goélette qui prend chasse devant un vaisseau de ligne. Jetons sur cette conscience en dérive un bon grappin d’abordage, et si elle ne capitule pas à discrétion, mille bombes ! je fais sauter la sainte-barbe I Pendant ce monologue muet, Jean-Ferdinand ne quittait pas des yeux les traits assombris du capitaine. Il voulait parler, il voulait sauter dans ses bras et tout dire, puis une pudeur enfantine le retenait; et pour la première fois.

il se sentait manquer de confiance et de cet abandon naïf qui fait le charme de la jeunesse. Apercevant fort bien la petite lutte intérieure que décelait l’attitude hésitante du pauvre garçon, mais à cent lieues du motif qui la causait, M. Josselin se redressa tout à coup, et frappant le plancher de sa canne, avec un geste d’impatience qu’il ne pouvait plus contenir : — Avance à l’ordre, lui cria-t-il, campe-toi là, devant moi, les talons sur la même ligne, et l’œil sur le mien !...

Jean-Ferdinand obéit ; mais il ne parvint pas à soutenir le regard fulminant de son bienfaiteur.

— Tu ne peux pas me regarder en face, reprit le capitaine, donc tu es coupable! mais c’est égal, je ne veux rien savoir que par toi : ce sera ta punition. J’écoute, el dépêchons !...

En ce moment, deux coups frappés à la porte du cabinet suspendirent l’interrogatoire : Jean-Ferdinand respira.

— Au diable les importuns quand je tiens conseil à mon bord, s’écria le capitaine. Entrez!

La porte s’entr’ouvrit, poussée par une main timide ; une jeune femme entra, conduisant deux enfants dont l’aîné n’avait pas six ans, et vint se jeter avec eux aux pieds de M. Josselin.

— Eh bien, qu’est-ce encore? demanda brusquemenl le marin, contrarié d’être interrompu dans ce moment de préoccupation solennelle. Vous pleurez, vous souffrez, vous êtes malheureuse, votre fainéant de mari ne travaille pas, et vos enfants ont faim? C’est cela, n’est-ce pas?... Mais qu’y puis-je? 11 y a trop de misères partout pour que je puisse toutes les guérir, el les richesses du Grand-Mogol n’y suffiraient pas!

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Et tout en disant cela, M. Josselin tirait de son gilet une pièce d’or, et la glissait dans la main des enfants ; mais la jeune femme, qu’une vive émotion empêchait de parler, vit son mouvement et l’arrêta, en levant sur lui des yeux pleins de larmes. — Mon bon monsieur, ditelle enfin, presque étouffée par le sentiment qui l’oppressait, mon sauveur!...

Et elle s’arrêta, toute haletante.

— Allons, bon, j’aime mieux cela, reprit en grondant le capitaine; c’était bien la peine de me déranger! D’où venez- vous donc toute effarée? Qui êtes-vous? Je ne vous ai rien sauvé, je ne vous connais pas; vous vous serez trompée de porte, et vous me prenez pour un autre ; mais vraiment, dans ce moment-ci, je n’ai guère le loisir d’entendre une histoire.

Et malgré ce ton bourru, il caressait les enfants, qui lui embrassaient les genoux, et qui avaient tous deux, comme Jean-Ferdinand, des cheveux châtains soyeux et doux, et des yeux bleus comme l’azur du ciel.

— Ah! monsieur le capitaine, s’écria la jeune mère en reprenant un peu d’assurance, ne sait-on pas dans tout le pays que vous êtes un ange de Dieu sur la terre ? Reprenez votre bienfait, si vous ne voulez pas de ma reconnaissance !

— Il paraît que cette femme est folle, se dit M . Josselin. Voyons, bonne mère, regardez-moi donc bien : qu’ai-je fait pour vous?

— -Ce que vous avez fait! Eli quoi ! ne savez- vous pas (pie je suis la veuve d’un pauvre gabier, mort de la fièvre jaune, il y a dix mois, à bord du brick le Duquesne, qui revient de la Guadeloupe?

— Je n’en savais pas un mot, et je ne puis, hélas ! vous rendre votre mari. Pauvres petits orphelins! je voudrais de tout mon cœur vous aider à les élever ; malheureusement, je suis loin de pouvoir faire tout ce que je voudrais !

— Ah ! monsieur, ne dites pas cela, reprit la jeune paysanne ; car vous êtes généreux comme un roi. La misérable cabane de chaume qui nous abritait a pris feu, il y a trois jours; nous avions tout perdu, et je devenais folle de désespoir, lorsque vous m’avez envoyé deux cents francs....

— Ma foi, je pense que vous rêvez! s’écria de nouveau le capitaine; si j’avais là deux cents francs et plus, je les emploierais pour vous bien volontiers; mais, encore une fois, vous ne me devez rien !

— Mon Dieu ! ce petit Jean m’a donc menti !...

— Comment! comment! répétez-moi bien cela, bonne femme; vous dites que.... Jean-Ferdinand....

— Est venu lui-même, hier, m’apporter de votre part, disait-il, cette somme qui est toute une fortune pour des malheureux comme nous !

— Tant mieux, mille caronades ! tant mieux ! mais j’avais raison de vous dire que je n’en savais rien. Ce sont les économies de maître Jean, et vous pouvez les garder en sûreté de conscience.

La pauvre femme resta toute interdite. Les économies de maître Jean! bégayait-elle en ouvrant de grands yeux ; comment un enfant perdu, que vous avez recueilli et qui tient tout de vos bontés, pourrait-il amasser...

— C’est vrai, c’est vrai, mais cela me regarde, reprit M. Josselin en souriant, et en reconduisant doucement hors du cabinet la veuve émerveillée, avec ses petits en-

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fants qui lui faisaient de naïves révérences. — Allez en paix ; usez vous-même avec économie du secours que le ciel vous a procuré , et quand vous aurez besoin de moi, si vous êtes sage et travailleuse, la porte du capitaine Josselin ne vous sera jamais fermée. . . .

— A nous deux, maintenant, poursuivit-il d’un air radieux, après avoir congédié cette visite. Viens ici, Jean- Ferdinand, sur mon cœur, cher et digne fils d’adoption ! Morbleu! j’ai bien envie de me fâcher, car tout à l’heure tu me laissais peser sur le cœur un poids énorme. Je ne ferai point l’éloge de ta belle action : c’est dans ton âme qu’elle doit trouver sa meilleure ét sa plus durable récompense. J’ai seulement une remarque à t’adresser, et ce n’est pas un blâme, c’est un conseil. Tu as voulu que l’honneur de ton généreux dévouement rejaillît tout entier sur ton vieil ami ; et je te remercie de cette pensée délicate et charmante. Mais, vois-tu, dans la vie, il faut toujours, même en faisant le bien, marcher au but par la ligne droite. Une autre fois, mon enfant, souviens-toi de la divine leçon de Jésus, qui disait à ses disciples : « Faites, s’il se peut, quand vous répandez l’aumône, que votre main gauche ignore ce qui sort de la droite. >y L’argent que je te donne est à toi, pour en disposer librement ; il eût été plus simple et plus modeste de m’en raconter l’emploi dès ma première demande. A l’avenir, sois bienfaisant avec mystère ; ton œuvre sera plus sainte, et ta joie plus profonde quand tu n’auras que Dieu pour témoin. Ta conduite me décide aujourd’hui à ne pas différer davantage l’accomplissement d’un projet que je formais depuis plusieurs mois. Tu mènes ici une existence uniforme, et ma présence le maintient facilement sur le

sentier de la vertu : j’ai besoin de voir si le séjour des villes ne te gâtera point. Je vais t’envoyer à Paris môme, avec le peu que tu sais déjà, et l’habitude que tu as contractée du travail. Tu y suivras, pendant deux ou trois années, les cours d’enseignement public. Je ne désire pas que tu deviennes avocat ni médecin ; mais il faut que tu rapportes de ces années d’étude quelques connaissances solides. Tu choisiras selon tes goûts : je ne te demande que des résultats que tu saches rendre, plus tard, utiles à tes semblables. Comme l’existence des villes est plus dispendieuse que celle qu’on mène ici, j’augmenterai convenablement ton budget, en .t’adressant à un notaire qui est mon ami d’enfance et qui te fournira, pour mon compte, quinze cents francs par an, dont tu toucheras le quart tous les trois mois. Conserve, là-bas comme ici, la précieuse habitude d’une vie sobre et frugale ; mais ne te . refuse pas le nécessaire, car il n’y a point de bon artiste sans bon outil. Le corps est un instrument, l’artiste est un esprit cultivé : perfectionne le tien courageusement. La vie est courte : c’est une école ; forme ton intelligence selon les facultés que la nature te révélera. Fréquente le monde, étudie les méchants eux-mêmes : il est bon de les connaître pour se préserver de leurs pièges, et quelquefois aussi pour les ramener à la vertu. Si tu manques de force ou de droiture, tu succomberas à cette épreuve ; si tu es fort, et surtout si tu conserves bien la pensée que Dieu te voit, tu résisteras. Au bout de tes trois ans d’études, je n’aurai plus de secours à te donner ; tu seras un homme fait, il faudra te suffire à toimême. Tu sais que je suis presque riche; mais je me soucie peu de l’opulence, parce que mes besoins sonl

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bornés par la modération de mes désirs. Ma seule satisfaction est de pouvoir faire du bien ; tu en es un exemple ; ne l’oublie pas. Souviens-toi aussi qu’il n’y a qu’une chose impérissable dans la bonne comme dans la mauvaise fortune : c’est une conscience irréprochable. Tout le reste, ambition, avidité du gain, désir décommander, passions, envie, haine, rivalités, tout est folie. La vraie sagesse consiste à rester ferme et digne, dans toutes les circonstances où la volonté de Dieu nous place. Ne dédaigne pas les petites choses parce quelles te paraîtront mesquines. Dieu n’a rien fait de mesquin ; dans son admirable enchaînement de tous les êtres, le grain de sable et le ver ont aussi leur grandeur. Je t’ai élevé ; tu étais une plante frêle et sauvage : je t’ai donné la sève et la force. Tu as dix-huit ans ; c’est l’âge où la brute lutte avec l’ange : tâche qu’en toi l’ange soit vainqueur. L’homme demande à être élevé d’abord comme une plante, puis comme une brute, puis comme un ange. J’en sais beaucoup qui ne sont que des animaux bien dressés. Mais la brute même n’est pas à mépriser ; le lis des champs fleurit parmi la poussière de la terre qu’une ondée de pluie change en boue fétide. Tout est bien, tout tient sa place dans l’économie des plans de Dieu !

Après ce paternel enseignement, le capitaine Josselin donna sa bénédiction à son fils adoptif, et l’envoya à Brest, pour y prendre la diligence. Le jeune homme se sépara de lui en pleurant, et se retourna vingt fois sur la route, pour saluer, jusqu’à ce qu’il ne l’aperçût plus, le pavillon de guerre qui flottait au vent, tout glorieux de ses vieux lambeaux festonnés par les balles et noircis par la poudre.

En arrivant à Paris, les premiers objets qui excitèrent sa surprise et son admiration furent, après les monuments delà grande capitale, les innombrables chefs-d’œuvre de l’industrie. Jean-Ferdinand, longtemps embarrassé du choix de son étude, se décida tout à coup poulies merveilles de l’art mécanique. La connaissance des mathématiques et du dessin, vers laquelle son bienfaiteur avait particulièrement dirigé toutes ses facultés, le mit à même d’avancer avec succès dans la voie des applications pratiques. Sans fuir la société , ni dédaigner quelques plaisirs de son âge, il se voua, jour et nuit, à un travail assidu et persévérant. Le dimanche, il ne se reposait que pour aller à l’église la plus voisine de sa demeure, et, content de son sort, il n’y demandait à Dieu que de bénir son bienfaiteur, et d’épargner à sa vieillesse les larmes qu’il lui avait vu répandre, à certains jours de tristes anniversaires. En revenant d’accomplir ce pieux devoir, il se mettait presque toujours à écrire longuement au capitaine Josselin, pour lui rendre un compte fidèle de toutes ses actions, de ses progrès et de ses desseins futurs. Chacune de ses lettres, pieuse et naïve expression d’amour filial, était attendue avec plus d’impatience que les gazettes de Paris, et causait au brave marin une de ces émotions de joie qu’il avait depuis longtemps désapprises.

L’époque à laquelle les jeunes gens se décident pour une carrière allait arriver aussi pour Jean-Ferdinand. Au milieu de ses études, il pensait à l’avenir, et ne voulait point rester à charge au soutien de ses jeunes années. Je suis grand et robuste, pensait-il un jour; j’ai du courage et je sais travailler, réparer un métier et même le cons-

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