LE TOI K |)K FRANCE
truire au besoin; les ouvrages de mécanique ordinaire me sont assez connus pour que je puisse, comme disait le capitaine, voler un peu de mes propres ailes et subsister par moi-même. D’ailleurs, il n’est pas juste que je vive davantage aux dépens de mon père adoptif; il est si généreux, et tant d’autres enfants perdus, comme je l’étais, pourraient devoir à ses bienfaits un avenir plus doux ! La faveur que Dieu m’a faite de mettre à profit ses sages leçons, m’impose le devoir de lui prouver ma gratitude, en n’abusant pas de la protection que je trouve auprès de lui. Faisons place à d’autres êtres souffrants que la Providence lui enverra peut-être pour l’aimer et le bénir ; mais quelle que soit ma destinée, je n’oublierai jamais que je suis le fils aîné de sa. bienfaisance., L’est à moi plus qu’à tout autre qu’appartient le droit de l’entourer d’affection, de lui dévouer mon cœur, mes bras et ma vie !
Plein de cette religieuse pensée, il songeait au choix d’un état. Peut-être, se disait-il encore, le capitaine serait-il charmé de me voir embrasser la profession dans laquelle il s’est illustré? Si je me faisais marin? Visiter de lointaines contrées, et presque chaque jour de nouveaux rivages ; étudier les mœurs, les usages, les arts de tant de peuples divers, ce serait bien beau ! Oui, mais les absences du matelot sont si longues ! et si j’apprenais au retour que le capitaine est mort sans que j’aie pu lui fermer les yeux, quel immense regret pèserait sur ma vie ! Jeter entre nous un espace que ma volonté ne pourrait point franchir, des distances où nos lettresne viendraient pas s’échanger, ce serait ne songer qu’à mes goûts d’un moment, ce serait presque, aux yeux de M. Josselin, verser l’oubli sur la mémoire de ses bienfaits, et nous séparer
volontairement, avec l’ingratitude de mon côté, et du sien une tristesse amère! Non, je ne serai pas marin. — Soldat?... Mais je ne pourrais pas davantage disposer de moi. Florissante sous un grand règne, ma patrie n’a pas besoin de mon courage; et j’irais végéter dans les rangs, sans être utile à personne ? Ce serait stériliser les soins que mon bienfaiteur a prodigués à ma jeunesse. S’il avait désiré que' je fusse marin ou soldat, m’eût-il envoyé à Paris avec cette unique recommandation : — Je demande que tu rapportes de tes trois années d’études quelques connaissances solides et des résultats que tu saches rendre, plus tard, utiles à tes semblables? Restons mécanicien, c’est plus simple et plus sage. Au lieu de courir le monde sans y laisser de traces, j’apprendrai à connaître mon pays, qui en vaut bien un autre, et je le servirai par mon travail d’ouvrier ; je recevrai de ville en ville des nouvelles rapides du berceau de mon enfance; et si j’avais tout à coup l’instinct de quelque malheur, si le cœur me disait que l’homme auquel je dois tout éprouve une souffrance ou qu’un danger le menace, j’aurais sans cesse en réserve assez d’économies pour voler en poste auprès de lui et ne plus le quitter.
Fixé sur l’exécution de ce dernier projet, Jean-Ferdinand écrivit au capitaine pour le consulter sur son désir de faire son tour de France, comme c’est la coutume des artisans d’élite qui veulent se perfectionner en pratiquant la main d’œuvre particulière à chaque province.
M. Josselin ne trouva rien à objecter aux idées de son jeune protégé ; mais il lui déclara qu’il ne pouvait, en ce moment, mettre à sa disposition les fonds nécessaires pour un si long voyage. Jean-Ferdinand s’attendait bien à
LE TOUR DE FRANCE
ce dernier article , il avait pris ses mesures et s’était muni de renseignements exacts sur la manière de vivre honnêtement, et à peu de frais, dans les hôtelleries où s’arrêtent les ouvriers paisibles et économes. Cent écus, fruits de son épargne de deux ans, dormaient au fond d’un petit sac de peau : c’était sa caisse de réserve pour les grandes occasions. Le capitaine n’avait répondu ni oui ni non; c’était laisser carte blanche à notre ingénieur en herbe : — Du cœur et du jarret! se dit un beau matin Jean-Ferdinand ; allons voir un peu comment on se porte dans la frégate démâtée du marin de l’empire, et comment on taille la besogne ailleurs qu’à Paris !
Quatre mois plus tard, vers la fin d’une soirée printanière de mai 1838, le capitaine Josselin fumait sa pipe en rêvant sur le banc de bois planté près de sa maisonnette rustique, à l’ombre d’une tonnelle de cbèvrefeuille odorant. I.e silence de Ferdinand l’inquiétait; et il ne savait à quelles conjectures s’arrêter, lorsqu’il vit sauter par dessus la barrière du jardin un beau garçon de vingt ans à peine, le havresac au dos, les souliers poudreux, et le bâton d’épine ferré à la main. Le jeune voyageur lança au loin son chapeau de feutre gris, et vint se jeter, avec des pleurs de joie, dans les bras du vieillard, muet du saisissement que lui causait ce retour imprévu, après deux ans de séparation.
Ils se tinrent longtemps embrassés, sans pouvoir prononcer une parole.
Le brave de Trafalgar, qui s’était senti moins ému quand toute l’artillerie de la flotte anglaise tonnait sur sa frégate, retrouva le premier assez de force pour rompre le silence, et prenant à deux mains la tète de Jean-Fer-
dinand qu’il couvrait de baisers paternels : — C’est toi , c’est donc bien toi, mon enfant ! s’écria-t-il. Depuis quatre mois tu m’as laissé sans nouvelles, et mon ami le notaire, à qui je ne cessais de te recommander, m’avait annoncé ton départ de Paris, sans pouvoir me dire quelle route tu avais prise!... D’où viens-tu? Pourquoi ce retour subit? Aurais-tu fait là-bas quelque sottise?...
— Non, cher père, non ! répondit Ferdinand avec l’effusion de la plus vive tendresse ; votre enfant d’adoption est toujours digne de vous ! Comme vous- en formiez le vœu, il y a deux ans, j’ai travaillé, je me suis instruit, j’étudierai encore ; mais, grâce à vos leçons et à vos bienfaits, j’en sais assez maintenant pour me suffire à moimême partout où votre volonté m’enverra, partout où le sort pourrait me conduire. Voilà, poursuivit-il en ouvrant un gros portefeuille, les certificats des maîtres chez lesquels j’ai apprismon état de mécanicien. Quand je ne trouverai point à pratiquer mes faibles connaissances d’ingénieur, que désormais je suis à même de cultiver tout seul, la hache et la doloire du charpentier me viendront en aide pour gagner, à la sueur de mon front, le pain de chaque jour. Depuis quatre mois j’ai commencé mon tour de France, parce qu’à Paris les travailleurs qui ne sont pas de première force gagnent difficilement leur existence. Je ne supportais plus l’idée de vous être à charge, quand j’avais deux bras vigoureux et une volonté courageuse ; et me croyant autorisé à entreprendre cè laborieux voyage, puisque vous n’opposiez à mon dessein que les dépenses nécessaires à son exécution, j’ai tenté la fortune en me confiant à la Providence, et la Providence ne m’a point manqué , car elle sème partout du travail