CHAPITRE II. SYSTÈME TURC
\eaux corps musulmans, ni au moyen de beys,ni au moyen de troupes françaises. Quant au but des Turcs de faire vivre sur le pays huit mille aristocrates militaires, la France ne peut le rechercher; elle ne peut vouloir faire des sacrifices pour l'atteindre; en un mot, le système turc est impossible avec les Français et par les Français. Il lui faut rimpulsion turque et la sanction du représentant de Mahomet. Cette haute influence religieuse est négligée par nous; nous ne croyons pas et nous ne comprenons pas les effets de la croyance sur les autres. Nous voulons comprimer en Afrique des gens qui reçoivent leur volonté de Constantinople ou de Maroc. En vain nous présente-t-on des faits contraires d'obéissance de populations musulmanes à une puissance chrétienne. Ces faits ont été transitoires ou maintenus par la force. Lorsque le temps est arrivé , des ambitieux ou des fanatiques se sont trouvés prêts à exploiter ou exalter les passions religieuses des musulmans.
SOMMAIRE
Tendance du Gouvernement vers la colonisation. — Opinions de M. le directeur des affaires d'Afrique. — La colonisation entraîne l'extermination des indigènes. — Refoulement. — Extermination. — La guerre d'Afrique n'est pas nationale. — La guerre d'Afrique est difficile. — Dangers de chaque saison. — Manque d'eau et de bois. — Difficultés des approvisionnemens. — Difficultés des transports. — Voitures. — Chameaux. — Mulets. — Anes. — Ressources indigènes. — Dépenses , en 1837, pour les transports. — Citoyens français bêtes de somme. — Ambulances. — Hôpitaux. — Évacuation des malades sur France. — Nombre des morts. — Nombre des malades. — L'extermination des Arabes est nécessitée par notre position. — Progression des effectifs. — Lutte. — Démoralisation de notre armée.
Le système turc, qui était profitable aux Turcs, Tendance serait donc stérile dans nos mains, quand même [^^^Jj^^"' nous pourrions le mettre à exécution. Si le Gouvernement en fait un quasi-essai à Constantine, il paraît donner plus d'attention au système quasicolonial ou français qui s'est glissé au centre de la Régence. C'est vers ce but que me parait louvoyer d'une manière fort adi^oite le gros volume que nous devons à M. le directeur des affaires d'Afrique. M. Laurence est un homme de conviction, et il nous saura bon gré de rappeler ici l'opinion qu'il émettait en 1 833, comme membre de la commission envoyée en Afrique.
« Depuis qu'il est question de substituer, à une opinion occupation temporaire de la Régence, un établis- J^^g sèment définitif, on semble s'être attaché à n'envisager que le beau côté de la question ; et tout en exagérant les avantages signalés , on en a constamment appelé à l'honneur français ; on a flétri d'avance d'ignominie un prochain abandon.
Quelles que fussent les \ues du Gouvernement, s'il en avait déjà d'arrêtées sur ce grave sujet, il n'a pas voulu qu'on l'accusât encore d'avoir mal compris les intérêts nationaux; et en nous chargeant de la mission que nous remplissons, il a bien entendu abriter sa responsabilité par le conseil indépendant que nous allons lui donner. Examinons.
« La côte septentrionale de l'Afrique offre, il est vrai , non loin des rivages de Frandfe , et sous un ciel plus doux , une patrie nouvelle à la partie de la population française qu'agite le malaise ou l'inquiétude. Ici tout manque, tout est à créer: des esprits aventureux peuvent y venir chercher la fortune, ou tout au moins une autre façon d'être et de vivre; mais existe-t-il en effet chez nous des populations exubérantes? N'y a-t-il plus de friches et de marais? Est-on bien sûr que nos cultivateurs , même les plus mialheureux , se décident à s'expatrier plus aisément qu'ils ne l'ont fait jusqu'à ce jour? Et en admettant que les hnbitans des villes , les artisans, soient bien propres et suffisent à la colonisation, depuis que la politique et les idées spéculatives sont descendues dans les ateliers, espère-t-on que l'Afrique tentera beaucoup des imaginations ardentes qui s'y consumeraient sans aliment?
{( Exporterait-on nos condamnés dans la Piegence? Mais sans examiner le système et son
application possible, l'unique avantage serait la possession d'un bagne de plus. Si l'on prétend y ouvrir un asile aux libérés, repoussés chez nous par un préjugé cruel, le préjugé traversera la mer avec eux; nos colons français y resteront fidèles comme aux habitudes, aux vices de notre société, dont celle d'Afrique deviendra l'image; ce ne serait d'ailleurs qu'une conséquence fort problématique de la colonisation , et non pas une cause déterminante pour l'opérer.
« L'agriculture y gagnera-t-elle? Oui sans doute, mais l'agriculture de la colonie seulement. Ses marais seront fertilisés, mais leur fécondité, favorable au colon , exclura de la consommation les produits analogues du Français d'Europe. On peut demander au sol africain tout ce qu'on obtient des terres de France; et même, dans l'intérêt de la défense , pour que la Régence ne demeure pas, en cas de guerre, à la merci de l'ennemi, nous devons souhaiter qu'elle puisse vivre sans nous et de ses propres rCvSsources. Des siècles s'écouleront peut-être avant que le retour de l'antique fertilité soit autre chose qu'une espérance. 11 est certain que nous pourrions y produire, même au-delà de nos besoins, l'huile, la soie, le coton peut-être, qui manquent à la France, et nous rendre de ce côté indépendans de l'étranger; mais les conditions de la production ne seraient- elles pas trop onéreuses? C'est une
question dont la solution sera long-temps incertaine. D'ailleurs , en prétendant nous suffire à nous-mêmes , et n'avoir rien à demander à d'autres nations, ne nous condamnerons-nous pas à ne leur rien fournir? Et notre richesse se serat-elle accrue quand les échanges deviendront plus rares et finalement impossibles?
« L'industrie française voudra tout naturellement imposer ses produits à la colonie , qui exigera des compensations, et nous voici menacés de retomber dans les désastres du vieux système colonial. Il faudra des tarifs protecteurs, contre lesquels on réclamera toujours, tant qu'ils ne maintiendront qu'une rigoureuse égalité, et qui seront des prohibitions déguisées s'ils dépassent la juste limite. Les émigrés de France manqueront à leur pays ; leur consommation sera seulement déplacée; les indigènes, presque tous indomptés ou indomptables, préférant des relations entretenues par la similitude des religions, des usages, des besoins, se pourvoiront ailleurs tant qu'il restera des souverainetés musulmanes dans notre voisinage, et ils iront d'autant plus loin rechercher les produits d'une autre industrie, que les tarifs protecteurs de la nôtre seront plus efficaces, c'est-k-dire plus élevés.
« Les avantages que l'occupation définitive parait devoirassurer au commerce se présentent avec moins d'incertitude ; de sages dispositions assure-
ront sans doute à la navigation française le juste privilège des transports entre la colonie et la métropole, et des avantages raisonnables dans les rapports maritimes avec d'ai^tres pays. Plus de matelots se formeront ainsi dans la navigation marchande, au grand profit de l'Etat; des voies nouvelles pourront s'ouvrir un jour aux relations avec l'Afrique centrale , et nous pourrons les tenter quand notre puissance s'étendra jusqu'aux limites du désert, quand les peuples nombreux et riches qui habitent au-delà reconnaîtront pour voisin un autre peuple civilisé, assis pour toujours sur le littoral, et lui-même placé au milieu de toutes les nations européennes.
(( Sous le rapport financier, la colonie ne sera long-temps qu'un fardeau pour la France; jamais peut-être la métropole ne trouvera dans les revenus publics du pays l'équivalent des charges qu'elle doit s'imposer; qui sait même si l'on n'en viendra pas bientôt à reconnaître qu'il vaut mieux renoncer à tout impôt, afin de hâter, s'il se peut, un avenir qui doit coûter si cher. Pour se résigner, pendant une longue suite d'aimées, à des sacrifices pesans au budget français, il faut être profondément afTecté par la perspective plus ou moins éloignée d'avantages qui, s'ils ne peuvent être évalués en argent , n'en doivent pas moins déterminer les résolutions d'un grand peuple. « La possession de deux cents lieues de côtes
sur une mer où s'agiteront souvent les grands intérêts européens, à quatre journées de l'un de nos plus grands ports militaires et de la plus riche de nos villes de commerce, des positions maritimes , des ports nombreux d'où l'on peut appuyer des mouvemens offensifs et défensifs dans le midi de l'Europe ou le nord de l'Afrique , un moyen puissant d'assurer à notre marine de nouveaux développemens, enfin l'agrandissement de la puissance française, et en particulier l'accroissement si nécessaire de notre influence affaiblie dans les affaires d'Orient : voilà un magnifique dédommagement.
» Vingt années au moins de patience, quelques centaines de millions, une armée d'occupation qui suffirait à garantir la sécurité d'une de nos frontières, et nous faillirait un jour contre nos ennemis du continent; une plus grande consommation d'hommes dans les rangs de cette armée, des embarras probables dans quelques unes de nos relations diplomatiques : tels sont les inconvéniens et les charges auxquels il se faut résigner, pour des résultats malheureusement incertains.
«Comment, en elFet, ne pas s'effrayer de la mobilité , de l'impatience qui nous sont si naturelles, des modifications et des transformations dans nos systèmes politiques ou dans les agens les plus élevés du pouvoir? Pour la chose la plus difficile au monde , une entreprise de longue
haleine, ouvrage lent et pro£»ressif du temps et d'une habile persévérance , la fondation d'une colonie, disons-le, parce que cela est vrai, les conditions capitales nous manquent. Pour nous, tout devrait pouvoir se faire en un jour, être pour ainsi dire coulé en bronze. A des jours donnés, nous affrontons tous les périls, nous acceptons toutes les nécessités, et nous nous mettons hardiment à l'oeuvre; mais bientôt nous délaissons comme une illusion ce que nous avions passionnément embrassé comme une réalité.
« Ce n'est pas tout : le succès du £»rand ouvrage que nous allons entreprendre tient au concours le plus absolu de volontés et d'efforts, au maintien d'une longue paix, au bon choix des hommes, à un seul homme peut-être. Cet homme, capable et loyal , sans précédens fâcheux qui éloignent la confiance, qui n'ait point une fortune à faire ou de mauvaises affaires à rétablir; cet excellent citoyen , qui , se dévouant au bien de son pays , acceptera une mission qu'il comprendra bien et remplira en conscience, le trouvera-t-on? Et si une fois on a la main malheureuse, voudra-t-on, pourra-t-on recommencer l'expérience?
(( La raison n'est donc pas satisfaite, et le conseil de coloniser échappe à des convictions mal assurées. 11 faut compter nécessairement sur le hasard; il peut faire surgir les hommes de coeur ou de génie qui voudront associer leurs noms à
la civilisation de l'Afrique du nord. Les circonstances peuvent être constamment favorables, et les événemens justifier, dans leurs combinaisons inespérées, une concession en quelque sorte arrachée par le cri public. Peut-être, après tout, estil plus sage et plus utile de ne point froisser l'orqueil national , qui inspire les grandes pensées et enfante les grandes choses; mais l'opinion ellemême ne nous reprochera- t -elle jamais de lui avoir cédé? »
M. Laurence reconnaît que la raison n est pas satisfaite y que le conseil de coloniser échappe à des convictions mal assurées , c^ il faut compter .sur le hasard ; mais le cri public lui arrache une concession que sa raison repousse , il cède à l'opinion, tout en craignant que V opinion elle-même ne lui reproche plus tard sa faiblesse. M. Laurence est envoyé en Afrique pour en rapporter son opinion , de lui , M. Laurence, et il en rapporte l'opinion de la France. C'est véritablement jouer au propos interrompu.
11 est vrai que M. Laurence fonde ses espérances sur le hasard, qui peut faire surgir des hommes de cœur et de génie; sur l'appui d'un seul homme peut-être, d'un homme comme on en voit peu , d'un homme enfin comme on n'en voit pas. A juger par les résultats obtenus, cet homme n'est pas encore trouvé, à moins que M. le directeur des afTaires d'Afrique , retournant
sur lui-même sa lanterne désespérée , ne se soit écrié : Le voilà !
Quant à nous, nous répétons en i858 ce que Kxteminous avons dit en i833, i854j i855, i836 et indigèner 1837 : On ne colonisera pas. La raison en est''^""^"^* que la colonisation est impossible. Nous avons démontré cette impossibilité dans l'ouvrage cjue nous avons publié l'an passé. Nous avons démontré, par les exemples historiques et par le raisonnement, que le premier pas à faire vers la colonisation était l'extermination des indigènes. Aujourd'hui M. le directeur des affaires d'Afrique parait saisi d'un redoublement colonial , comme M. Bernard est saisi d'une fièvre guerrière; le point de l'extermination des indigènes est le plus urgent à traiter.
Nous allons donc parler de l'extermination des x\rabes. Que l'on ne se récrie pas; l'on verra tout à l'heure que nous sommes entrés dans ce système plus avant cpi'on ne pense.
Le Gouvernement a lui-ratême ouvert la discussion sur cette mesure, en consignant les paroles suivantes dans les instructions pour la commission d'Afrique : u Le système de l'expulsion violente des indigènes, de l'occupation pure et simple du territoire, de la substitution actuelle, immédiate, d'une population em'opéenne à celle qui existe, a été sérieusement proposé; la commission pourra se rendre compte jusqu'à quel
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point il serait praticable, et si, en admettant que la civilisation de nos jours pût consentir à procéder ainsi , la soumission de la Régence par un gouvernement qui avouerait ce système n'exigerait pas un déploiement de forces et une profusion de dépenses hors de proportion avec le résultat, non moins qu'avec les moyens qu'il conviendrait à la France d'y consacrer '. » La question ne pouvait pas être mieux posée. Le maréchal Clauzel , en 1 833 , s'adresse en ces termes à M. Desfontaines, qui, en 1784? avait fait un voyage en Afrique : « Le caractère des habitans vous semble-t-il tel qu'aucun rapprochement ultérieur ne soit possible entre eux et les colons, et qu'il faille de toute nécessité les détruire pour occuper le sol? » M. Desfontaines répond que cette question est embarrassante pour lui. En effet, cet excellent homme était allé en Afrique étudier la flore du pays.
Enfin M. Bernard, bien malgré lui sans doute, faillit devenir, l'année passée, l'ange exterminateur de l'Afrique. Il dit dans l'exposé des motifs de la loi des crédits de i858 : « On devait donc se résigner à refouler au loin , à exterminer peutêtre les populations indigènes. » Si M. le Ministre s'arrêta devant cette tâche , l'exposé des motifs
' Instructions pour la commission envoyée en Afrique ^ page 3.
indique que les scrupules sont levés, et que nous niions reprendre notre oeuvre. Cette année, c'est naturellement le tour de la province d'Oran. L'an passé nous sommes allés dans celle de Bône. M. Bernard écrit au maréchal Vallée : « Le moment des grandes entreprises et des grands sacrifices paraissant venu , je désire que vous me transmettiez, dans le plus bref délai possible,
toutes les propositions ' »
Quant au refoulement , je m'explique peu Refouiecomment M. le Ministre de la guerre, qui doit jigènel!'"' avoir quelques renseignemeus sur l'Afrique, et qui a habité si long-temps les États-Unis, a pu confondre les différentes phases de la civilisation des peuples , et croire que l'on peut agir avec un peuple agricole comme on le fait avec un peuple chasseur. Si ce dernier peut abandonner quelques parties des immenses pays qu'il parcourt , dans lesquels il ne connaît pas d'établissement fixe, et auxquels il n'est attaché par aucun résultat de son travail accumulé, en est-il ainsi du peuple agricole qui , même à l'état nomade , est entravé dans sa marche, ne fût-ce que par ses bestiaux? Est-il bien surprenant que le chasseur américain, inquiété sur les bords de l'Atlantique , se soit replié sur le continent dont la profondeur incommensurable lui offrait les mêmes ressources que
» Dépèche du 10 décembre 1837.
la partie qu'il abandonnait? Son fusil était son seul mobilier; il quittait des forêts et des prairies pour des forêts et des prairies ; il n'avait pas changé de demeure : partout il trouvait les mêmes vertes toitures , qui ne lui étaient disputées par personne. Et, cependant, l'on sait quelles guerres acharnées ces différentes peuplades ont faites aux Européens depuis trois cents ans. L'on peut prévoir la résistance de ces nations lorsque, rapprochées les unes des autres par le refoulement , elles connaîtront mieux leur force et prendront plus d'inquiétude de leur avenir. En i856 le général Call s'était porté avec des forces considérables contre les Florides, le Courrier des États-Unis du 8 octobre faisait connaître le but de l'expédition : « Pour arriver à la conquête de la Floride , et en chasser les malheureux Indiens, il faudrait une armée permanente qui s'échelonnerait de distance en distance, en travers de la presqu'île, et s'avancerait en établissant des blockhaus et en chassant les Indiens devant elle, jusqu'à l'extrémité de la presqu'île , où ils seraient forcés de se rendre à discrétion. » Ce plan de campagne a échoué, le général qui a succédé au général Call a déclaré que les Indiens ne pourraient être chassés qu'avecuneperteconsidérable d'hommes, d'argent et de temps , et il a été autorisé à les y laisser. Mais, dans l'Algérie, nous n'avons pas affaire à des chasseurs, mais bien à une population agri-
cole. Tout le pays est occupé. Les cultivateurs sédentaires ont leui^ habitations , qu'ils ne peuvent emporter comme le chasseur son fusil. Les cultivateurs nomades ont leurs tentesj et leurs troupeaux : si une tribu est refoulée , elle arrive sur le territoire d'une autre tribu qui aussi a ses tentes et ses troupeaux, et derrière ces tribus se trouvent les sables du désert, c'est-à-dire la mort pour tous les êtres animés. Les colonistes pensentils, eux qui sont si ardens à conquérir des terres nouvelles, que les Arabes abandonneront les leurs et se dévoueront à la mort? Pour moi, je ne le pense pas, et voici la position respective des deux parties : les colonistes chercheront à refouler les Arabes dans le grand désert , et les Arabes chercheront à refouler les colonistes dans la Méditerranée.
Cette idée de refoulement a été condamnée par toute personne qui tient à laisser aux mots leur valeur. Ainsi le général Brossard , qui a passé plusieurs années au milieu des populations que l'on nous propose de refouler , et cpii disposait des moyens avec lesquels le prétendu refoulement devi'ait avoir lieu, s'exprime ainsi : « Si, pour refouler les tribus et les tenir éloignées de nos établissemens, vous les attaquez avec des forces considérables, elles fuiront devant vous, ne laissant derrière elles que la terre, l'air, le feu et l'eau. Obligés de traîner les blessés et les vivres à la suit«
de l'armée, sans moyens de transports auxiliaires, sans routes et sans communications établies , la faim, la soif et la maladie feront leur office; l'armée expéditionnaire reviendra % Alger, mais les Arabes avec elle. Les catastrophes des temps anciens deviendront de l'histoire moderne ; les enfans de la France seront décimés, la gloire de la patrie compromise , ses trésors épuisés , et la France lassée abandonnera l'Afrique '. »
Saura-t on comprendre par ces paroles si nettes cpelles sont les difficultés du refoulement, expression mensongère destinée à déguiser les vues d'extermination ?
Extermi- Quaut à cc demicr système, il a été décrété le
nation des • ^ 11 • r i i
indigènes, j^uv OU 1 011 a mis Cil prcsencc les deux nationalités arabe et française. Car si la nationalité arabe ne veut pas se soumettre, il faut que la nationalité française l'anéantisse.
Nous insistons sur ce point , car nous voyons une nouvelle école se former , proclamant la guerre comme un bien , attribuant à ce fléau des résultats qui lui sont étrangers. Cette école pense être profonde en enseignant que la civilisation ne peut marcher que les pieds dans le sang. Elle a jugé l'histoire comme on l'écrivait avant Voltaire, et n'y a vu que des batailles. Si elle l'avait étudiée avec un esprit philosophique, elle aurait
' Moyens d'assurer la sécurité du territoire d^ Alger, p. 1 1 .
pu distinguer les rapports qui existent entre les luttes physiques et les progrès de l'humanité, et n'aurait pas confondu les effets avec les causes.
Nous ne pouvons encore penser qu'un instinct sauvage, qui nous ferait reculer vers les premiers âges du monde , puisse l'emporter sur les sentimens bienveillans et éclairés qui font la gloire de notre siècle. Nous ne verrons pas des intelligences distinguées se rétrécir tout à coup dans les proportions mesquines d'une nationalité égoïste , et renfermer l'application de leurs principes dans la circonscription de leur pays; nous ne verrons pas des fanatiques de nationalité se porter contre la nationalité arabe pour l'étouffer, t.es philanthropes qui demandent à grands cris l'abolition de Tesclavage, l'abolition de la peine de mort, se ruer sur un peuple pour le décimer et l'asservir I Les partisans de l'indépendance de la Pologne faire en masse sur les Arabes ce que Nicolas fait en détail sur les Polonais ! Non non , la France libérale ne sera pas hypocrite et parjure , elle ne livrera pas ses principes au mépris ou à la risée de ses ennemis.
Les intelligences du pays ne l'entraîneront pas* dans une si funeste erreur. Mais quand elles le voudraient, elles n'y parviendraient pas. Le pays chaque année fait une descente en Afrique. Chaque année le recrutement porte de nouvelles victimes à ce nouveau niinotaure, mais toutes ne
périssent pas; un gi^and nombre revient, pour l'instruction de la France , rapportant la maladie dans les yeux, mais la vérité dans le coeur. La vérité s'étend périodiquement , et le moment n'est pas éloigné où le pays reconnaîtra la vraie nationalité et repoussera une guerre anti-nationale et impie.
La guerre Lc maréchal Clauzel, dans une lettre du 1 7 mars n'est "^pas i856 iuséréc dans la Nouvelle Minerve du 27 du nationale, jj^^nje mois, s'cxprimait ainsi : « Je voudrais que vous eussiez vu les troupes que l'on m'envoya, il y a quelques mois. Ces braves soldats, tout résignés qu'ils étaient , avaient ïair de ^ens qui vont à un sacrifice. ■» Telle n'est pas l'attitude des enfans de la France dans une guerre nationale ; lorsque nos soldats de la République étaient en présence de l'ennemi, ils n'avaient pas l'air de gens qui vont à un sacrifice, et le chef, au lieu d'exciter leur ardeur n'avait d'autre tâche que de la modérer.
Écoutez le capitaine Grand : c'est du tombeau qu'il vous envoie ces paroles de vérité : « Le soldat sera dès Ioî^s moins hostile à la colonie... •qu'on ne vienne pas se récrier sur ces mots , ils ne laissent pas que d'être vrais ; ce sentiment est naturel. Sans aucun doute le soldat conserve une attitude très digne d'éloges, tout en se livrant à des travaux ingrats^ et sa présence seule dans le pays autorise celle des colons; il ne peut en être
autrement; mais cependant il souffre, se fatigue et s'ennuie dans une contrée où il mène, il faut le dire, une "vie misérable et habituellement sans gloire, sans aucun des brillans dédommagemens que la guerre offre presque toujours ailleurs. Il reporte son humeur sur ceux qui semblent le retenir ici; et il y est d'autant plus disposé qu'il se trouve parmi eux des hommes qui sont au moins injustes h son égard, et qui devraient être les derniers à élever la voix ' . »
Non, la guerre d'Afrique n'est pas nationale pour la France. 11 a fallu , pour exciter dans nos coeurs des mouvemens de nationalité, éveiller notre susceptibilité par le désastre de la Macta, de la Tafna et de Constantine. Aujourd'hui que ces échecs sont reparés , espérons que plus de prudence éloignera de nous d'aussi mauvais jours.
Si la guerre d'Afrique n'est pas nationale pour nous, elle est nationale pour les Arabes, pour eux elle est religieuse. Ces deux mots expliquent les difficultés morales que nous avons à vaincre. Les autres difficultés ne sont pas moins grandes. Pour faire une expédition, la France entière La guerre doit s'émouvoir, les Chambres discuter, la Ma- est difficile, rine enfler ses voiles, un nouveau général tenter une nouvelle tactique. Le chef arabe est toujours le même, il a la confiance des siens. Son armée
' Noies laissées par le capitaine Grand , p, 68,
est dispersée à Tlemecen , son coursier l'empoite sur le Chelif, il se trouve ensuite sur la Tafna. En Afrique, l'armée c'est la population , partout le chef trouve des soldats, et des soldats croyant en lui.
Que peut notre supériorité militaire? Que. peut la tactique européenne contre un ennemi insaisissable , qui fait aujourd'hui la guerre comme il la faisait aux Romains? On veut le battre, soit; mais pour cela il faudrait joindre cet ennemi si léger, et le pouvons-nous, me/«e avec les colonnes légères du général Bugeaud, qui traînent avec elles 42 jours de vivres'? Dans ce pays tout nous échappe, a les femmes, les enfans, le bétail fuient à notre approche avec une extrême légèreté \ » Nous nous trouvons en présence de douars abandonnés , et ne voyons l'ennemi qu'à distance.
Le soldat français ne calcule ni dangers, ni difficultés. Il marche à la voix de ses chefs là où on lui indique un ennemi, là où on lui montre de la gloire à conquérir, là où on lui présente les intérêts du pays à défendre. Lors même qu'on l'abuse sur tous ces points, il n'en expose pas moins sa poitrine au fer de l'ennemi, il ne s'en dévoue pas moins tout entier à toutes les souf-
' Mélanges du général Brassard, p. 33. *
* Mémoire sur notre Etablissement , par le général Bugeaud , p. 45.
SYSTÈME FRANÇAIS OU COLONIAL, Gl
fraiices, à toutes les misères. Mais ceux qui ont ou s'arrogent la terrible responsabilité de disposer ainsi de leurs semblables, de leurs concitoyens, doivent descendre dans leur conscience avant de décréter ces solennels sacrifices. Ils doivent en sentir profondément l'indispensabilité, et ils doivent mesurer les difficultés à vaincre.
Quelles sont donc les difficultés matérielles de la guerre d'Afrique?
« Le moment propice pour se mettre en cam- Dangers
.^\T/Y»'i> ••T» 1 .de chaque
pagne est très ditiicile a saisir, rendant une partie saùsou, de Tannée l'on a à craindre les pluies; pendant l'autre la chaleur ardente du soleil et l'humidité des nuits qui produisent des djssenteries souvent mortelles. Le pajs n'offrant aucun abri contre les intempéries des saisons , où est exposé à toute leur rigueur; souvent même on ne trouve pas de bois pour faire du feu, on est obligé de porter avec soi des subsistances et même de l'eau pour faire vivre l'armée pendant toute l'expédition ; on a calculé que, pour porter les subsistances, l'eau et le matériel d'une armée de 10,000 hommes qui serait en campagne pendant 20 jours , il faudrait 2600 mulets ou l'équivalent ". » C'est ainsi que s'exprime un officier distingué, M. le comte Waleweski.
M. Bernard, Ministre de la guerre, est encore
» Un mot sur la Question d'Afrique.
plus explicite sur l'époque la plus favorable pour entreprendre des campagnes en Afrique, u A cet égard, j'avoue qu'il est extrêmement difficile en Afrique de préciser l'époque, la saison à laquelle une expédition doit être faite. Qu'elle se fasse au printemps , en été , en automne ou en hiver, chacune de ces saisons peut être fatale, dans des circonstances données, à une armée. — Si l'expédition se fait en hiver, les pluies!... — Mais on dit : Il faudrait la faire en avril. J'avais regardé le mois d'avril comme pouvant être très favorable. Eh bien! dernièrement il a été excessivement pluvieux, et il aurait été impossible d'opérer. — On m'a dit ; En été, parce qu'alors on peut menacer les Arabes de brûler leur moissons, imposer aux Arabes. Mais on ne trouve pas d'eau, on peut mourir de soif, nos malheureux soldats peuvent être frappés par le soleil ; et en effet , on a vu , pendant l'expédition du général Bugeaud , des hommes frappés sur le terrain. — En automne, dit-on encore, après les récoltes, à l'époque où les silos sont remplis , où l'on trouve des vivres partout. Mais c'est la saison des fièvres : notre armée peut être décimée par les fièvres '. » D'après ces paroles, j'aurais cru que M. Bernard aurait cherché une cinquième saison , mais il
' Discours à la Chambre des Députés , Moniteur du 21 avril 1837.
paraît (|u'il préférera essayer de chacune des quatre déjà connues; il aurait dû commencer par le printemps : s'il veut absolument guerroyer^ je l'engage à le faire du lo mai au 25 juin, c'est alors que nos soldats ont le moins de chances contraires. S'ils sont exposés aux fièvres cérébrales et à la nostalgie , qui affectent un certain nombre d'entre eux , la masse échappe aux fièvres. Les chevaux au moins trouvent quelque nourriture en avançant; si le Gouvernement représentatif ne nous permet , à cause des discussions des Chambres, que la guerre d'automne, que M. Bernard renonce tout-à-fait h la guerre, car nous ne pouvons renoncer au Gouvernement représentatif.
Lorsque le même Ministre avait dit que nous trouvions en Afrique au moins de l'air et de l'eau, j'avais protesté; car souvent l'air est mauvais, et il ne serait pas mal d'en emporter de France, pour certaines localités de notre nouvel Eldorado , qui ont été si funestes à nos malheureux soldats ' , telles que la ferme-modèle, la Maison-Carrée et les bords de la Seybouze. Quant à l'eau, M. le Ministre a reconnu bientôt qu'elle manque à nos armées , et que c'est un des objets à porter avec soi dans une campagne. M. le maréchal Clauzel avait constaté le même fait en écri-
' M. Genty de Bussy, tome I", p. 262,
64 CHAPITRE ni.
vanta M. le Ministre de la guerre leSo août i855 ; (( Le pays que nous avons à traverser pour aller d'Oran à Mascara est sans eau , il faut donc en emporter pour deux jours; » mais les moyens de transport ne permettant pas de le faire en suffisante quantité, l'armée manque d'eau dès le premier jour , et pendant toute la campagne. M. Berbrugger, secrétaire de M. le maréchal Clauzel, avait constaté le fait en disant : Nous manquions d'eau et de bois ' .
M. Bresson , intendant civil, disait à la Chambre des Députés : «En Afrique, après une journée accablante, le soldat ne trouve point d'abri, point de vivres, souvent pom/ de bois et point d'eau pour cuire ceux qu'il emporte avec lui '. »
Le manque de bois s'est fait bien autrement sentir daiislacampagnedeConstanline; on voit, dans le rapport sur le désastre de i856, que « le froid devint excessif; beaucoup d'hommes eurent les pieds gelés, beaucoup d'autres périrent pendant la nuit, car depuis le Raz el Akba on ne trouve plus de bois. Les Arabes , qui en général ne font que de petits feux , se servent ici de jfiente d'animaux; nos soldats, n'ayant pas même cette ressource, eurent recours aux chardons^ : » aussi
* Relation de V Expédition de Mascara , par M. Berbrugger, secrétaire de M. le maréchal Clauzel , p. 66. " Moniteur du 23 avril 1837.
^ Moniteur algérien du 24 décembre 1836.
dans la campagiiede 1857, nos soldats, déjà chargés de pain pour douze jours , de riz pour quatre , et de sel, sucre etcnfé pour huit, ont-ils dû apporter sur leur sac du bois pour cuire leurs alimens et se sécher', quand la pluie toutefois permettait de faire du feu; et les soldats les plus prudens , voj'ant avec inquiétude la petite provision de leui^ combustible, y joignaient par supplément un bâton de pèlerin, après avoir mis leur fusil en bandoulière.
Telle est l'extrémité h lacpielle la cupidité des Difficultés colons réduit nos malheureux soldats; mais il visionnefaut tout attendre de ces coeurs que la soif de l'or dessèche. Leur organe à Paris, frappé des embarras qu'occasionne la marche des parcs de bestiaux, se demande si on ne pourrait pas assujettir les soldats à se passer, du moins pendant la durée des expéditiojis , de distributions de viande ' , et à y substituer du riz , des légumes ou du lard ; heureusement que le conseil de santé a hésité à demander au soldat le sacrifice de ses habitudes y au milieu des Jatigues et des privations quil endure. Souvent la nécessité amène forcément ces rudes épreuves. En décembre i836, au moment où la Revue africaine proposait son
' Rapport de M. d'Arnaud, intendant militaire, 19 octobre 1837.
" Reuue africaine, décembre 1836, p. 40.
66 CHAPITRE m.
nouveau régime alimentaire, les troupes d'Oraiï ne pouvant plus avoir leurs distributions de viande, « l'administration crut remédier a ce déficit par une augmentation de légumes secs. Ce régime ne pouvait être continué sans amener l'anéantissement des forces physiques du soldat '. » 11 fait bon voir nos colonistes de Paris , bien nourris à ne rien faire, prêcher l'abstinence à nos soldats ; mais ceux qui ont senti la fatigue du corps dans le pays d'Afrique savent que notre tempérament du nord a besoin d'une nourriture abondante et régulière. L'Arabe, habitué aux privations, au climat, supporte les maux que lui impose la défense de sa patrie ; et d'ailleurs , son service cesse au moment où sa provision est épuisée; sa cause n'en est pas perdue pour cela ; il se retire chez les siens , et trouve partout les ressources que la guerre n'a pas détruites; il découvre le silo sur lequel nous avons bivouaqué en périssant de faim. Nous, au contraire, notre attitude militaire doit être incessante; un pas en arrière est un échec ; et lorsque nos fautes nous ont ramenés au point de départ , c'est en Espagne ([ue nous devons aller chercher des bœufs, c'est le blé d'Odessa que nous devons doniîer à nos soldats, c'est de France que nous devons faire ve-
' Quatre-vingt-deux Jours de commandement., par le jîénéral Brossard , p. 9.
iiir la paille de couchage pour nos hommes et la nourriture de nos animaux. Et n'espérez rien de vos alliés; leur trahison vis-à-vis de leurs co-rélii^ionnaires les a marqués au front : ils sont condamnés. « Les Arabes alliés, resserrés sous le canon de la place d'Oran , n'avaient pas même au dehors l'espace nécessaire pour le pâturage des troupeaux. Les chevaux des Douaires et des Smelas périssaient, faute de fourrages. Le peu de grains que les cavaliers arabes pouvaient se procurer ne suffisaient pas au soutien de It'urs familles. Leur position n'était plus tenable, leur désertion était imminente'. »
Que seraient devenues nos garnisons affamées, et de Tlemecen, cette clef sans porte de l'Algérie ; et de la Tafna , ce nouvel ossuaire de Morat ; et d'Oran , la ville espagnole , « si , par un acte de sa volonté qui serait la plus insultante dérision s'il n'était dicté par un calcul intéressé, l'émir lui-même n'eût consenti à nourrir les soldats qu'il assiège *? »
« Les moyens de transport , quels qu'ils soient, Moycubdo sont, en Afric{ue, les premiers besoins pour faire '''"^i'"' • la guerre, puisqu'une troupe doit y faire traîner
' Quatre-vingt-deux jours de commandement, par le général Biossard , p. 9.
^ Discours à la Chambre des Députés, de M. lUesson , intendant civil. {Moniteur du 23 avril 1837.)
tout avec elle pour vivre et se traiter, sous peine de périr de faim et de misère, et elle ne doit jamais compter sur ies ressources du pays ' . » C'est ainsi que s'exprime un intendant m^ilitaire qui a été long-temps chargé du service de la Régence ; et il entre dans le détail de toutes les difficultés qu'on éprouve.
Voitures. Le pays n'ayant pas de routes, l'emploi des voitures est liçiité et devient dangereux en cas de mauvais temps; les terres défoncées arrêtent la marche «des prolonges; en tout cas, il faut des attelages disproportionnés pour leur effet utile.
Les transports doivent donc être faits, dans la plupart des circonstances , à dos de bétes.
Chameaux. La proviucc d'Oraii nous a fourni quelques ressources en chameaux ; mais cet animal est difficilement conduit par nos hommes , et il y a danger de le confier aux indigènes. Dès qu'il sent l'eau, il hâte le pas, et s'y précipite avec sa charge, qu'il court risque d'endommager en se heurtant avec ses voisins, ou d'avarier par l'immersion. Il trouble l'eau , qui cesse d'être potable pour le soldat. Le chameau ne peut servir au transport d'éclopés, de malades et surtout de blessés : l'allure saccadée de cet animal ajoute à leurs souffrances.
Mulets. l<a plus grande partie du service des transports
' Rapport de M. Melclon d'Arc , du 29 août 1836.
se fail ;iu moyen des mulets , et encore le général Bugeaud estime-til qu'il faudra descendre à Tàne, Aues. qui se nourrit partout ^ et ri exige pas à beaucoup près autant de soins que le mulet '! Fortuné pajs î
Il ne faut pas perdre de vue que , quel que soit le mode de transport (jue l'on adopte , cjuel que soit l'animal auquel on accorde sa prédilection, leur nombre doit être d'autant plus considérable qu'ils doivent traîner ou porter leur propre nourriture. (( L'obligation de faire transporter des fourrages sur chaque voiture pour l'approvisionnement des chevaux dont elle était attelée, nous a contraints à borner les chargemens à leur taux réglementaire ". »
Il n'est pas aussi facile qu'on le pense de se Ressour-
II , . r^^ ces iudjgè-
^ es animaux dont on a besoni. — oi nés.
l'on compte sur les bons offices des indigènes, on s'expose à d'étranges mécomptes. Lors de l'expédition de Mascara , nous avions frété tous les chameaux de nos alliés; mais au moment du départ, leurs propriétaires les entraînèrent dans une autre direction ; de sorte qu'il fallut faire une campagne préparatoire, une sorte de battue de chameaux, qui heureusement en produisit six cents. — Lors
• Etablis sèment dans la province d'Oran, p. 19. ' Rapport de M. d'Arnaud, intendant militaire, 19 octobre 1837.
de l'expédition de Coiistaiitine, notre bej inpartihus nous avait promis quinze cents mulets, et nous en fournit cent vingt-cinq; de là, la cause première de nos désastres; nous manquâmes de tout dans cette expédition ; nous avions abandonné les échelles de siège avant d'arriver à Guelma.
Ne pouvant nous fier aux indigènes , nous avons recours au budget , qui , lui , est habile et fidèle , pourvu toutefois que les contribuables de France ne lui fassent pas défaut. Mais cette Dépenses espccc d'indigèucs est plus maniable que l'autre; c'est avec leur aide qu'en iSSy , nous avons , au moyen de crédits ordinaires , supplémentaires et extraordinaires , fourni à l'Afrique pour 2,265,58o francs d'animaux de bât, selle ou trait , achetés à Tunis , en Sardaigne et en France, sans compter le harnachement, et une somme de 2,495,772 francs affectés aux transports généraux. C'est à peu près ce que l'Afrique rapportera en trois ans ! Cette somme n'était pas au dessus des besoins, car nous voyons, dans le rapport déjà cité de M. d'Arnaud, que les voitures du génie et de l'artillerie avaient été chargées d'une portion de vivres, au lieu de munitions de guerre. La vérité est que l'intendance prévint, le 29 septembre, le général Damrémont que les moyens de transport manquaient. On devait partir le i" octobre, on ne pouvait retar-
der Je départ ni obtenir un animal de plus : on prit le parti de laisser une partie des projectiles et munitions pour prendre des vivres. Le succès de la campagne était encore compromis lors de l'assaut; on allait manquer de tout; « encore^ quarante-huit heures ^ et pas un cheval n'aurait survécu : prince , général et soldats, tous auraient été contraints de faire la route à pied. A peine s'il restait encore quelques coups de canon à tirer par pièce... 11 aurait été tout-à-fait impossible d'emmener une seule voiture , un seul canon et même un seul blessé ' . » C'est-à-dire que l'armée entière eût péri, car elle n'aurait eu ni canon pour protéger sa retraite , ni vivres pour se soutenir : elle n'aurait trouvé sur son passage que le Kabaïle et les cendres des meules dont l'incendie avait éclairé sa route à son arrivée.
Pour compléter le tableau des difficultés de soldats transports en Afrique , nous rappelons l'extrémité J^^^^. où se trouvait le général Brossard , lorsqu'il devait à tout prix ravitailler Tlemecen : « la colonne expéditionnaire aurait vécu de la chair de ces animaux ( chevaux et chameaux hors de service), et les vivres dont chaque soldat aurait été chargé eussent servi à ravitailler Tlemecen \ »
■ Journal fie M. Baudens ; Reuue de Paris, V' avril
^ Quaire-vingt-deiix jours de comniandeinerH , p. 19
ces
Il ne manquait plus à la gloire de l'Afrique que de transformer nos soldats en bêtes de somme ! AmLuian- Oii Comprend combien ces difficultés du transport rendent pénible et souvent impossible le service des ambulances ; et, cependant, c'est en Afrique que les ambulances sont de toute nécessité. Dans nos guerres d'Europe, le blessé qui reste en arrière est secouru parles populations, et souvent est reçu dans les ambulances ou les hôpitaux de l'armée ennemie. Mais, en Afrique , l'armée ennemie , c'est la population ; une population implacable , car elle combat pour son existence; elle recueille avec respect le blessé arabe, car il a sacrifié sa vie pour elle; mais le blessé français est toujours son ennemi, et sa tète est le trophée de l'Arabe, comme la chevelure est le trophée des Américains. D'ailleurs que pourrait faire pour son ennemi cette population qui, dépourvue de tous moyens curatifs, ne peut donner à ses amis mêmes souvent qu'une compassion stérile ? M. le docteur Baudens rapporte, dans le journal précité, que « nous avions laissé à Mansoura cinq à six cents fiévreux : la plupart n'avaient pas même un abri sous la tente; ils étaient couchés sur le sol encore humide, sans matelas , sans couverture , sans même un peu de paille pour reposer leurs membres. » D'autres sont heureux de trouver un lit de cailloux pour s'élever audessus de la fange dans laquelle l'armée est en-
fouie ; d'autres plus heureux encore trouvent un abri sous la pierre sépulcrale. Au milieu de tant de misères, la plupart des amputés périssent. IM. Baudens avait fait une opération difficile à un carabinier du ly* : « au cinquième jour, la plaie marchait vers une guérison rapide; mais alors survim-ent le mauvais temps, la pluie, l'encombrement des malades, les boues au milieu desquelles un matin je trouç>ai cet irifortuné enseveli \ » Dans la campagne de 1 836, les désastres avaient été les mêmes, u Des soldats fatigués déjà avaient de la peine à se traîner, quoifjue le temps fût beau; aussi , derrière nous s'offrit le spectacle le plus horrible: des malheureux, tombant pour ne plus se relever, étaient égorgés sous nos jeux ! Qu'on ne nous accuse pas en ces circonstances, tout le monde fit son devoir : les chasseurs d' Afi^ique n'étaient plus qu'un régiment d'infanterie ; officiers et soldats donnaient leurs chevaux pour les blessés et les malades; le général s'acheminait péniblement, tenant par la main des blessés, en leur conseillant de s'accrocher à la queue de son cheval; il ne pouvait le leur donner, c'était le seul qui lui restât '. » Mais les ambulances manquaient , et nos soldats périssaient.
' Rci^ue de Paris, V' avril 1838.
' Déposition de M. de Vernon dans le procès du général de Rigny.
Hôpitaux Aux termes d'une expédition, sommes-nous plus heureux? pouvons-nous donner secours aux blessés, aux malades qui tombent dans nos rangs? quelles ressources avons-nous trouvées à Médéah, # Mascara , Tlemecen, Constantine? Que peut faire le dévouement du chirurgien , du médecin , lorsque son malade ne peut même trouver d'abri ?
Mais enfin à Alger, Bône, Oran, nos malheureux soldats trouvent-ils à reposer leurs membres malades, à rétablir lem' santé altérée?
A Alger, il y a conflit pour l'emplacement des hôpitaux ; le génie militaire , voulant considérer Alger comme ville de guerre de première classe , prétend que les hôpitaux doivent être intrà muros. L'intendance conteste la classification invo quée par le génie et veut que les hôpitaux soient établis extra muros , attendu que l'expérience a démontré cpie la mortalité y est beaucoup moins considérable. En attendant la solution du problème , les dépenses destinées aux améliorations des hôpitaux passent aux fortifications de la Tafna.
A Bône , le mauvais état ou le défaut de bâtimens conspirent avec le climat contre la santé des valides et la vie des malades. « Les maisons insuffisantes sont traversées par la pluie, et une partie des troupes est , avec de la paille, sous des tentes insuffisantes aussi '. » Depuis long-temps on devait
* Lettre de M. Melcïon d'Arc au Ministre, 2 nov. 1836.
faire venir de France des baraques de bois pour recevoir nos malades. M. le Ministre de la guerre a annoncé à la Chambre des Pairs, le 5 janvier i838, qu'il avait expédié de Toulon une lieue et demie de long de baraquement ayant cinq mètres de large , et que nous avons pu recevoir et faire traiter dans cet établissement de i,5oo à 2,000 malades. M. le Ministre a donné l'ordre sans doute, mais les malades n'ont pas été logés , ou leur nombre dépassait les prévisions de M. le Ministre : M. le Ministre aurait dû préciser l'endroit occupé par sa lieue et demie d'hôpital; lors du deuxième convoi de retour de Constantine, rien de semblable n'avait frappé les jeux de ceux qui cherchaient un abri. H périssait alors à Bône / un bataillon par mois.
Mais au moins si vous ne pouvez les soigner Évacuaen Afrique, renvoyez en France ces malheureux lâdes ^ "ur malades. « Chaque jour, dit un officier de santé ^"'"^^' d'Oran, nous constatons l'effet déplorable du retard produit par le manque de navires dans l'évacuation de nos malades sur France. Ceux qui , pour cause de nostalgie , ou d'affections incurables sous le climat d'Afrique, ont embrassé l'espoir légitime de retourner prochainement dans le pays natal, sentent leur force vitale faiblir successivement lorsqu'ils voient les semaines, les mois s'écouler dans une déception continuelle; bientôt leurs souffrances se multiplient, ils tom-
76 CHAPITRE m.
bent dans une effrayante maigreur, se plaignent amèrement; ou bien leurs regards désespérés peignent seuls le triste état de leur moral... Parfois, à la fin de la vie, qui est si souvent prophétique , un malheureux se soulève avec effort pour déclarer que, s'il ne part pas sous tant de jours , il expirera ; en effet , il expire épuisé par une résistance que rien ne soutient plus. » ABône, des douleurs encore plus cruelles s'expriment ainsi par la bouche d'un autre chirurgien. « L'espérance seule du retour vers la mère-patrie produisait sur nos soldats une amélioration surprenante ; l'annonce du départ d'un bâtiment leur
imprimait une impulsion électrique Tous
s'étudiaient à dissimuler leur faiblesse et à ramener sur leurs lèvres pâles et décolorées le sourire qu'en avaient chassé depuis long-temps les souffrances, afin de tromper l'œil observateur du chirurgien de maiùne, peu disposé à prendre à bord ceux qui lui semblaient incapables de supporter la traversée... Et comment rester insensible aux prières d'un moribond dont l'oeil humide se tourne vers la France, son pays, comme pour nous demander une mère attendant au village un fils qu'elle ne doit plus revoir ' ! » Un officier de mérite, chargé d'une inspection spéciale, faisait, à
' Maladies épidémiqucs du nord de l' Afrique, par M. Duroux , chirurgien-major au 55* régiment ; p. 36.
la fin de i856, au Ministre de la guerre, un rapport où on lit : « En m'informa nt du genre et du principe de la maladie d'un grand nombre d'hommes, j'ai pu voir que beaucoup sont, par suite des fièvres pernicieuses de Bougie et des dyssenteries de Mascara, atteints d'affections de poitrine , de marasme et de nostalgie ; la plupart de ces malades seraient sauvés s'ils pouvaient être évacués à temps sur France; mais les moyens rares et incertains de la marine ne permettant pas de les faire partir à temps, ils continuent à coûter des journées d'hôpital sans résultat avantageux; car la plupart y meurent après des rechutes, ou, devenus trop faibles pour supporter ensuite la traversée, ils meurent à bord ou en quarantaine : il serait peut-être bon d'avoir des gabarres spécialement affectées à ce service. » En effet, on avait eu le projet de construire un vaisseau hôpital pour que nos malades eussent une traversée moins pénible, mais on aura plus tôt construit des vaisseaux écuries pour fournir de chevaux cet insensé champ de bataille d'Afrique. En attendant une meilleure organisation , qu'arrive-t-il? Un convoi de malades part de Bône, on le dirige sur Alger ; la commission sanitaire refuse de les recevoir, sous prétexte qu'ils viennent d'un endroit atteint du choléra ; la commission sanitaire est entièrement composée de colons, et les colons, qui appellent à grands cris nos
soldats pour ouvrir un nouveau champ à leurs spéculations, les repoussent, malades, car alors ils ne peuvent plus servir d'enjeu à leur cupidité. Pendant plusieurs jours, ils ont le spectacle de ces navires ballottés par une mer houleuse, et jetant par-dessus le bord ces morts auxquels on refuse même une sépulture. Leurs victimes partent pour Marseille , où les hôpitaux encombrés peuvent en recevoir une partie seulement; le surplus se réfugie à Toulon, où l'hôpital Saint-Mandrier reçoit ces débris exhumés de véritables tombeaux.
Nos soldats malades auront fait le tour de la Méditerranée, auront passé un mois en mer : combien sont partis? combien sont arrivés? Combien de victimes la mer a-t-elle reçu dans ses flots ! Combien de fois, un bruit solennel, au milieu du silence de l'équipage, est-il venu serrer le cœur du moribond tremblant dans son hamac! Sur les voiles funéraires de ces cercueils ambulans, vous auriez au moins dû, messieurs les colonistes, inscrire la parole du Dante :
Lasciat' ogni speranza, ^oi ck' cntrate.
Nombre Lorsqu 'à la tribune nous avons fait ressortir
( es morts. |^^ (Joulcurs quc nous cause l'Afrique , les peines
et les pertes dont chaque année elle afflige nos
familles, un faux semblant de patriotisme s'est
levé, qui nous a dit ; Que voulez-vous ! c'est la
guerre! On n'aurait eu ni Zurick, ni Marengo , si on avait supputé tous les maux que la guerre entraine avec elle. Je réponds que lors de Zurick ou de Marengo, l'honneur et l'intérêt du pays entraînaient aux armées les citoyens de toutes les classes; alors la guerre était nationale, et tous les sacrifices étaient bien acquis à la patrie en danger; alors il n'y avait et ne pouvait y avoir qu'une voix en France.
Mais dans cette guerre d'Afrique, où l'on prostitue à plaisir le sang de la France , où la cupidité des colons et l'ambition des officiers exploitent d'une manière aussi coupable le dévouement de nos soldats , nous exposerons au peuple les souffrances dont il est menacé. Nous tâcherons de le soustraire aux maux qu'appellent sur lui l'audace et la présomption de ces hommes que les malheurs passés ne peuvent instruire ; les cendres des Français sacrifiés à la Guyane, au Mississipi, à Madagascar, crient encore vengeance contre les inventeurs ou fauteurs d'un colonisme insensé; ce colonisme se réveille en Afrique , et déjà contre lui s'élèvent les mânes des nombreuses victimes qu'il a saisies dans notre armée.
Continuons notre tâche.
De (|uelque manière que le soldat périsse, sa mort est glorieuse sans doute , puisqu'il a sacrifié sa vie à la patrie. Les dangers des guerres ordinaires rehaussent l'éclat du combat , et le soldat
qui succombe n'a pas langui miséraljlement dans les hôpitaux. Mais en Afrique , la mort pour faits de guerre est l'exception. Le régiment de chasseurs d'Afrique de Bône, sur un effectif de 1 ,200 hommes, a perdu, en 1837,418 soldats ; sur ces 4' 8, 412 ont péri par raialadie, et 6 par le feu de l'ennemi. La prise de Constantine ne nous a coûté que 200 hommes. La règle, c'est la mort par le climat et par la misère, la mort d'hôpital. Suivant le Tableau de situation de l'Algérie (p. i4S)j nous avons perdu dans les hôpitaux d'Afrique, depuis i85i jusqu'à 1837, ^^^^ deux inclusivement, 16,482 hommes; en i83o nous avions perdu, dans les hôpitaux, i,34i hommes : cela fait 17,823 morts. En y ajoutant les soldats cjui ont péri dans les combats, ceux ([ui , évacués sur France, périssent dans la traversée, et ceux qui vieiment périr dans les hôpitaux de France , on peut estimer que l'Afrique a dévoré jusqu'à présent de 22 à 24^000 hommes. Des officiers de santé et des intendans élèvent ce chiffre beaucoup plus haut.
Nombre Le même Tableau (p. 148) mentionne que, i]es. ™^ * pendant les mêmes sept années , les hôpitaux ont reçu 224,822 malades: l'effectif indiqué (p. 126) pour ces mêmes sept années donne un total de 204^395 hommes, d'où il résuite que chaque homme est entré au moins une fois à l'hôpital , et que, pour chaque homme qui n'y est pas en-
tré, d'autres ont plusieurs fois payé à l'Afrique ce tribut à peu près obligatoire. Ce nombre d'entrées aux hôpitaux n'indique pas le nombre total des malades. Dans la plupart des campagnes, la dyssenterie affecte plus ou moins nos troupes, et il n'est pas possible de les recevoir dans les ambulances. Ainsi les documens de la guerre sur l'exercice i855 (p. i34) indiquent que l'ambulance de Mascara avait reçu i6i militaires, et l'on sait que toute l'armée avait été plus ou moins affectée de la djssenterie; le i^ léger avait, à lui seul, l\00 malades. Ne sont pas compris non plus les malades traités dans les infirmeries régimentaires. Certaines localités sont particulièrement funestes à nos troupes, Guelma est de ce nombre : en septembre i SSy, le bataillon de tirailleurs d'Afrique était dans ces ruines. Son effectif était de 781 hommes; M. Damrémont ne put en demander que 25o pour l'expédition de Constantine : 41 4 étaient à l'hôpital ou à l'infirmerie régimentaire, et, disait M. Damrémont : « Parmi les hommes réputés valides , la majorité sort des hô- '
pitaux, et beaucoup n'échapperont pas à des rechutes. » Au retour de l'expédition de Constantine, le 1 novembre, le bataillon du 1 1*" de ligne commandé par le colonel Riban , composé d'environ 700 hommes, se trouvait réduit à 260 hommes , dont 180 tout au plus capables de supporter une marche. Le colonel Riban vint sup-
plier le maréchal Vallée de faire un changement de garnison. Le maréchal fut obligé d'en reconnaître la nécessité et y consentit. Souvent aussi l'administration par son imprévoyance concourt, avec le climat , à la destruction de nos soldats. Comment expliquer la mesure qui a fait envoyer en Afrique le 12*^ de ligne, cpii était atteint en France du choléra? Le voyage a développé la maladie , qiai ainsi a été portée par nous à Constantine; puis nos cholériques traînant sur toute cette route , repoussés à Alger, sont revenus terminer leurs maux au point de départ en France. L'exter- Pcrsonnc plus que moi ne rend justice à la \ plupart des administrateurs qui ont passé par l'Afrique depuis huit ans , car personne plus que moi n'a apprécié les diflficultés et les mauvaises passions qui les assiègent. Si les clameurs de la place publique d'Alger apportaient dans leur palais des paroles d'extermination, les sentimens élevés des gouverneurs gémissaient de semblables aberrations; et cependant la force des choses l'emportait, la guerre succédait à la guerre; toujours plus furieuse, toujours plus intense, quel que fût le caractère personnel et les intentions des gouverneurs qui se succédaient, quelle que fût la direction qu'ils recevaient du Gouvernement. On peut même remarquer que l'Afrique semble prendre plaisir à imposer à chacun des faits contraires à sa volonté. Ainsi M. Thiers,
minatiou est une né cessité
qui courait après la guerre , n'a pas pu la faire , tandis que M. Guizot a été contraint de prendre Mascara, et que M. Mole a subi les deux expéditions de Constantine. Le général Bugeaud avait proclamé la guerre et a fait la paix ; et le général Damrémont avait proclamé la paix et il a fait la guerre.
Il est des positions forcées où l'homme a peu d'empire sur les choses , et où celles-ci entraînent irrésistiblement les hommes dans leur fatale destinée. En Afrique, l'extermination des indigènes était la nécessité de notre présence. A notre insu, nous y avons appliqué nos forces , et des forces toujours croissantes. Voici l'effectif reconnu par Progresle Gouvernement pour chacune des années de fècuft!' ^^" l'occupation :
Années. Hommes. Chevaux.
Tels sont les effectifs moyens que nous présente le Gouvernement dans son Tableau de situation; mais, à certaines époques de l'année, les forces ont été plus considérables. Ainsi elles ont été :
84 CHAPITRE Hlo
Hommes
En 1 835, lorsde l'expédition de Mascara... 53,226 i836, lors de la première expédition
de Constantine 32,729
1837, lors de la deuxième expédition
de Constantine 5i ,000
Aujourd'hui l'efrectif n'est pas moindre. Ces chiffres nous donnent-ils une approximation des forces que nous devrons entretenir en Afrique? Nullement. Nous savons seulement que nous sommes en progression ascendante.
En i83o, M. le maréchal Clauzel pensait qu'on pouvait conserver l'Algérie , et y fonder une colonie florissante , avec ' . . . 1 0,000
En i834j la commission d'Afrique, pour un s ystème plus restreint , demandait 21 ,000
En i835 et i836, le budget normal
parut vouloir se fixer à 22,921
Au m^ois de mai i836, la commission du budget avait réduit l'effectif à 19,320 hommes; mais la Chambre, sur les instances de MM. Clauzel , Thiers et Maison, consentit à l'effectif de 22,921 hommes. Cet effectif, qui avait paru suffisant au mois de juin, ne l'était plus au mois d'août. Le Gouvernement
' Obsetvations du général Clauzel ^ p. 9.
lloinmes.
conçut alors un nouveau système de domination générale et absolue de la Régence, d'après lequel l'efFectif serait porté à 3o,ooo hommes de troupes françaises, en j comprenant les zouaves et les spahis réguliers, et 5,ooo indigènes
irréguliers : total. . 35,ooo
En outre , pour le cas où l'expédition de Constantine aurait été résolue , on aurait ajouté momentanément 4)OOo indigènes auxiliaires, ce qui aurait porté l'effectif à 59,000
En octobre, M. de Rancé, aide-decamp du maréchal , remet à M. le Ministre de la guerre une nouvelle note , d'après laquelle le maréchal regardait comme nécessaire d'élever l'effectif d'occupation à 42,000 hommes de troupes françaises, et 5,oo(> hommes de troupes
indigènes : total 4'^>oo^
Si vous demandez à quelle chiffre s'arrêtera cette progression effrayante de l'effectif nécessaire au système de domination de M. Clauzel , voici la réponse que vous fait son aide-de-camp : « Tons ces calculs, déjà supérieurs à ceux présentés il y a peu de temps , grossiront à mesure cpie l'on avancera vers un état
Hommes.
de guerre plus acharné de la part des Arabes, à mesure que leur plus grande union , et leur plus grande soumission à un même chef, les rendrait plus redoutables ' . » Si les forces que nous devons emiployer contre les Arabes sont d'autant plus considérables que la guerre fera plus de progrès , il est évident qu'il n'y a que leur extermination qui puisse en arrêter le cours.
Nous sommes donc arrivés au chiiFre de 45,000 hommes, qui était le chiffre du général Bugeaud en iSSy *.
Le général Bernard nous demande pour i858 ^ 4^,000
M. Pellissier, pour appuyer le système de fusion entre les Arabes et les Français, propose ^ 5o,ooo
Le général d'Erlon, ancien gouverneur d'Afrique , et qui , en cette qualité , est habile à apprécier les difficultés du pays , pense que , pour essayer de dominer l'Algérie, il faudrait 60,000 hommes ;
^ Explications du maréchal Clauzel , p. I4l. " Discours à la Chambre des Députés , Moniteur du 20 janvier 1837.
^ Projet de loi sur les crédits extraordinaires, 1838. 4 Annales algériennes , tome II , p. 447.
lluiiunes.
et il a soin d'ajouter que ce serait en pure
perte ' 60,000
M. Bresson , intendant civil, ne pense pas que l'on puisse obtenir aucun résultat avec ces 60,000 hommes , d'après le système indiqué^.
Le général Rogniat dit que, poursuivre ce système de domination , les Ministres seront obligés de venir demander aux Chambres 60,000 ou ^ 80,000
M. Pichon, intendant civil, avait, dès i853, établi que le système de colonisation nous entraînerait à un déploiement de forces de 1 00,000 hommes +. — M. le général Demarçay, en entendant parler de 44>ooo hommes , se récrie et parle de r 00,000 hommes "". — Enfin le général Bugeaud, après avoir passé quelque temps en Afrique, abandonne ses 45,000 hommes, et en demande 80 ou 100,000 judicieusement employés^.
' Discours de M. Desjobert , Moniteur du 20 janvier 1837.
^ Discours à la Chambre des Députés, Moniteur du 24 avril
^ Discours à la Ctambre des Pairs , Moniteur du 24 juin
4 Alger sous la domination française , p. 314.
^ Moniteur du 9 juin 1837.
^ Lettre au Courrier français.
Hommes.
Nous sommes donc arrivés, pour le moment , à 100,000
S'il m'est permis d'avoir une opinion après tontes ces autorités , je dirai que l'on ne fera pas davantage avec 100,000 hommes qu'avec 40,000 : que dans bien des cas le nombre de nos soldats ne sera pour nous qu'une difficulté de plus dans un pays qui ne peut pas les nourrir. Que si, pour dominer les Arabes, vous êtes obligés de dominer leurs intérêts agricoles , c'est-à-dii'e de les empêcher de produire, vous leur direz avec le général Bugeaud : Kous ne labourerez pas , vous ne sèmerez pas , vous ne pâturerez pas sans notre permission ' ; le général Bugeaud espère qu'après cette allocution patriarcale , ils seront forcés de se soumettre , car ils ne peuvent vivre dans le dé^ sert. En cela , je ne suis pas d'accord : le système sauvage que l'honorable général n'a pu faire entrevoir que pour montrer les extrémités logiques auxquelles nous sommes condamnés , tombe de lui-même; car si les Arabes ne peuvent vivre dans le désert que la propagande européenne leur aura créé, nos 80 à 100,000 hommes y vivront encore moins. Lorsque nous aurons amené le désert jusqu'à la Méditerranée , nous devrons
' Lettre du général Bugeaud , au Courrier français du 11 février 1837.
tirer d'Europe tous nos approvisioniiemens : le pourrons-nous? Il ne faut pas oublier que nos garnisons du littoral ont souvent été réduites à demi-rations ; les provisions d'Europe ne sauraient évidemment pas remonter dans un pays désert, où l'animal de transport ne pourrait transporter que ce qu'il consommera, et non ce qui serait nécessaire à la consommation des troupes. Le général Brossard ne parait pas s'éloigner de mon opinion. « Si la population entière prend parti pour Abd-el-Kader, les conséquences sont faciles à prévoir : la province d'Oran deviendra une arène déserte , et dans cette lutte de persécutions sans cesse renaissante , on se demande auquel des deux peuples appartiendra le prix de la course et de la persévérance * . «
Les amis des comparaisons opposeront peutêtre à ces énormes effectifs , que les Espagnols entreprirent la conquête de Cuba avec 3oo hommes; que Cortès fit, avec 617 combattans , celle du Mexique; que Pizarre conquit le Pérou avec i85 soldats, et le domina au moyen de quelques renforts. Qu'en conclure , si ce n'est que comparaison n'est pas raison? à Alger des forces analogues pourraient à peine protéger des faucheurs en temps de paix.
" Quatre-vingt-deux jours de commandement , par le général Brossard, p. 50.
Démora- Pouu entreprendre l'extermination d'un peuple, lisatiou deji g^Q'^^ d'être fort en nombre, il faut en-
notre ar- r '
™^^- core être résolu, et l'on veut donner à notre armée la résolution nécessaire pour opérer cette grande œuvre. « J'ai vu avec peine nos journaux en avril i85i employés, par les correspoi dans d'Alger, à préparer l'opinion publique aux têtes rapportées aux arçons des selles de nos cavaliers, et roulant plusieurs jours dans la cour de nos ca'
sernes Je m'arrête sur cette passion pour les
têtes coupées cpii s'est emparée de nous ; je me tais sur des harangues que ce goût subit a inspirées, et sur des saillies dans le goût de gS, qui ont été faites et écrites sur de notables décapitations ' ; dans la nuit du 6 au 7 avril i832 , la petite tribu el Ouffia, notre amie depuis l'occupation, sur un soupçon, est surprise encore endormie sous ses tentes, fusillée et sabrée. En revenant de cette funeste expédition , plusieurs de nos cavaliers portaient des têtes au bout de leurs lances '. » « Le butin fut vendu et réalisé, cette vente se fit à Bab- Azoun ; on y voyait des bracelets encore attachés au poignet coupé , et des boucles d'oreilles sanglantes ^ ; » et dans l'ordre du jour du 7 avril , le général en chef rend compte de cette expédition,
' Alger sous la domination française , par M. Pichon, intendant civil , liv. I", chap. vu.
* Annales algériennes, tome II, p. 27.
•^ Aperçu historique, par Sidi Hamdan , p. 42.
et il témoigne sa satisfaction pour l'ardeur et V intelligence que les troupes ont montrées.
Nous YOjons nos journaux souillés par les continuels détails de têtes coupées et payées, à peu près comme en France on paie une tête de loup. Un ordre du jour du i4 août i855 porte que i3 têtes d'ennemis et 35o bêtes à cornes sont restées entre les mains de nos soldats : nous lisons dans le Moniteur algérien du i4 octobre i856^ Rubrique de Bône : «Vingt têtes ont été envoyées ici , 68 au bout des baïonnettes ont été comptées à la rentrée du camp. C'est une très belle affaire et un début qui ouvre très bien la voie. » Un journal qui se prétend français , dire qu'une pareille horreur ouvre très bien la voie à une armée française ! Ce trophée de têtes n'était pas suffisant, l'assassinat le complète : « sur dix prisonniers, neuf, après le combat fini, dans le camp, ont eu la tête tranchée, à quelques pas du drapeau tricolore , dans un lieu placé sous le commandement d'un officier français ' . » On ne mentionne pas '^que le drapeau tricolore ait accompagné à Bône ces hideux trophées, ainsi cpie M. Pichon en avait été témoin en i832 aussi à Bône. « Le retour de Joussouf et de sa troupe fit une triste impression à tous les habitans lorsqu'ils aper-
' Discours de M. Baude à la Chambre , Moniteur du 9 juin 1837.
92 CHAPITRE m.
curent une tête de Maure sur le drapeau français '. ))
Dans ce malheureux pays, notre victoire ne peut être sans tache. Nous prétendons porter la civilisation aux Arabes, et nous prenons dans leurs moeurs ce qu'il y a de plus sauvage. Maîtres deConstantine,nous mettons à prix la tête d'Achmet : un général français promet une grande récompense , au nom de la France , à ceux qui lui livreront mort ou vif le bey vaincu °!
Lorsque nous ne pouvons joindre les Arabes, nous incendions leurs demeures. Si les hommes nous échappent, les choses qui demeurent tombent sous notre colère. « Ne pouvant joindre les Arabes hadjoutes, la division s'est répandue dans la plaine et a incendié, jusqu'au dernier vestige, toutes les huttes et toutes les récoltes qu'elle a rencontrées ^. » Lorsqu'une tribu que nous voulons châtier est trop éloignée pour que nous puissions l'atteindre, nous brûlons les cabanes et nous enlevons les troupeaux d'une tribu voisine, pensant que, montrant ainsi notre savoir-faire, l'effet sera le même *. Ce sont les tribus les plus voisines
• Alger, par M. Pichon , p. 142.
^ Proclamation aux habitans de Constantine, du P' novembre 1837.
^ Moniteur algérien du 11 oct. 1833; ordre du jour du 6. '♦ Annales algériennes, tome \" , p. 165.
de nos établissemeiis que nous traitons ainsi : dans une expédition contre les Garabas, nous incendions dix villages '. Le général Bugeaud signifie, dans les termes suivans, aux Arabes la guerre qu'il va leur faire : « La première campagne commencera quand vos moissons jauniront, elle finira lorsqu'elles seront détruites , ainsi que vos arbres fruitiers et vos forêts ; la deuxième campagne commencera après les pluies et durera jusqu'à la fin de mars, afin que vous ne puissiez pas semer un seul arpent de blé. » Le cœur du cultivateur saignait lorsque le général s'exprimait ainsi , et nous ne pensons pas qu'il eût exécuté sa menace contre ces gens résignés à tout, qui répondaient à ses envoyés : « Qu'ils étaient décidés à se laisser brûler leurs récoltes , à abandonner même leur pays , plutôt que de consentir à des choses contraires à leur religion '. »
Enfin, il faut le dire, nous avons, nous Français, fourni en Afrique deux exemples d'anthropophagie '.
Nous ne reproduirons pas le triste récit de nos expéditions. A côté de nos désastres, paraissent de funèbres succès, et partout domine le génie de l'extermination. Qu'on récapitule, si on ose, le
' Moniteur algérien du 3 mars 1836.
* Lettre du général Bugeaud au Ministre, 15 mai 1837
^ jéunales algériennes, tome \" , p. 305.
nombre des indigènes que nos bulletins officiels ont dévoués à la mort; qu'on récapitule ces incendies de villes, villages et récoltes; l'incendie, genre de guerre importé par les Français en Afrique ' ; Mascara livré aux flammes ; Bougie baignée dans le sang; Bélida, Médéah, saccagés; Bône ruinée; Arzew, Mostaganem, Tlemecen, dépeuplés; la Tafna abandonnée au milieu de nos douleurs ; les tombeaux violés , leurs pierres employées à bâtir % et les ossemens humains exploités ^ A l'aspect de cette spéculation sacrilège, un Maure s'écrie : w Nous ne saurons bientôt ni où vivre, ni où mourir. » Notre présence en Afrique est résumée dans ces paroles de Me Pellissier : « Partout où nous nous établissons en Afrique , les hommes fuient et les Arabes dis-
' Discours de M. Laurence à la Chambre , Moniteur du 22 mai 1835.
^ « Les six moulins à vent sur la plage Bab-el-Oued , bâtis sous le général Clauzel , avec les débris des tombeaux des cimetières environnans , ne tournent pas , et ne font aucun service. » M. Pichon , p. 227.
^ Déclaration de M. Ségaud , docteur-médecin , à Marseille.
Marseille, !"■ mars i833.
«« .T'ai appris par la voie publique que , parmi les os qui servent à la fabrication du noir animal , il s'en trouve qui appartiennent à l'espèce humaine. A bord de la bombarde la Bonne-Joséphine , venant d'Alger , et chargée d'os , j'ai re-
paraissent '. » On comprend actuellement ces paroles de M. Laurence : « Lorsque l'Arabe ou le Maure sentira l'impossibilité de \ivre dans notre voisinage, il vendra et ira acheter plus loin '. » Continuons , cette prophétie sera réalisée : alors les spéculateurs pourront s'établir en paix sur le cadavre de l'Afrique.
connu plusieurs os faisant partie de la charpente humaine ; j'y ai vu des crânes, des cubitus et des fémurs de la classe adulte, récemment déterrés, et n'étant pas encore privés des parties charnues. » Sémaphore de Marseille, 2 mars 1833.
' Annales algériennes , tome II, p. 152.
^ Discours à la Chambre, Moniteur du 2 mai 1834.
SOMMAIRE
Dommage sous le rapport politique. — L'armée d'Afrique ne peut être employée à l'étranger. — Elle fait défaut à la France. — Opinion de M. de Bourmont. — Du maréchal Clauzel. — Du maréchal Soult. — Du général Sébastiani. — De la commission d'Afrique. — De M. Thiers et de M. Mole. — L'Afrique nous a entravé dans la question d'Espagne. — Lors des affaires du Luxembourg. — L'armée d'Afrique énerve notre armée de France. — Le tempérament du soldat ne se forme pas en Afrique. — La guerre d'Afrique, mauvaise école militaire. — Pour l'officier. — Pour le soldat. — Bonne pour les fricoteui's. Dommage sous le rapport financier. — Dépenses occasionnées par l'Afrique. — Recettes. — Tributs. — Contributions forcées. — Aucune compensation par les douanes.
— Recettes réelles. — Perte en 1837, 47,760,341 fr. --
— Travaux à faire en France.
Résultats commerciaux. — Aucun avantage commercial possible. — Phénomène. — C'est l'armée qui consomme nos produits. — Et les produits étrangers. — Transit nul. — Esclaves. — Bêtes féroces.
Résultats coloniaux. — Colonisation nulle. — Progression de la population. — Spéculation réelle. — Commandites et sociétés.
Essais proposés. — La Charte appliquée aux Arabes. — Chemins de fer. — Réunion d'Alger à la France. — Alger- Hanovre. — Alger-colonie.
Déjà nous portons la peine de nos actes. L'Afrique se venge : elle affaiblit notre politique, ruine nos finances , se rit de nos illusions en commerce, en colonisation.
Dommage sous le rapport politique.
De profonds politiques avaient pensé que d'Al- L'armée ger nous devions dominer le monde; <^p''i jant ^'^'^^^"^'1°^^ une armée à Aleer, nous pourrions la lancer en f^P^ée à
, 1 étranger.
Espagne, en Italie, dans le Levant.
Mais en regardant la carte on s'est aperçu que les côtes d'Espagne, de l'Italie occidentale, et la pointe sud de l'Italie , comme point intermédiaire avec le Levant et l'Adriatique, sont plus rapprochées de Marseille ou de Toulon que du port d'Alger. — En voyant l'état déplorable dans lequel revenaient une partie de nos troupes, et en comptant les malades que l'Afrique évacue chaque année sur la France, on a compris que, dans le cas d'un projet d'expédition maritime , il y au-
rait tout intérêt à conserver l'armée expéditionnaire dans nos établissemens militaires de France, où elle trouve tout ce qui lui est nécessaire , plutôt que de l'envoyer parquer dans les boues d'Africpie , sans abri, et même sans paille de couchage. — Ne trouvant pas sur la côte d'Afrique un abri passable pour quelques vaisseaux, et ayant vu le Montebello obligé de venir à Cagliari attendre la fin de l'expédition de Constantine en i856; ayant en outre calculé le nombre énorme de vaisseaux nécessaires pour transporter simultanément le moindre corps d'armée, on a pensé qu'il serait plus sage d'avoir ses vaisseaux dans la rade de Toulon , que de les éparpiller le long de la côte de la Régence.
Ayant éprouvé qu'il n'y avait pas toujours toute l'harmonie désirable entre le Gouvernement et les autorités d'outre-mer; qu'il était arrivé par exemple que, pendant que le Ministre envoyait de France des vaisseaux pour ramener des troupes d'Afrique, un général, poursuivi de Vidée de voir arriver les vaisseaux et les ordres % avait emmené ses troupes dans l'intérieur, de manière que les vaisseaux arrivant ne trouvèrent plus personne, on a pensé qu'il valait mieux conserver son monde à Toulon , où , quelle que fût la bonne volonté des chefs, ils ne pourraient aller
\ Rapport sur les crédits , 1 836 , p. 65.
bien loin , et l'on trouverait plus certainement ses soldats au jour du besoin.
Enfin , on vit qu'on s'était trompé en pensant que l'on pouvait , pour se livrer à des expéditions européennes ou asiatiques, prélever un eiFectif sur l'effectif de notre armée d'Afrique; on a eu l'expérience que l'Afrique demandait toujours des supplémens d'effectifs et n'en rendait jamais. La France lui a envoyé , lors de la Macta , 7,278 hommes; lors de la Tafna , ^y5j5; pour la première ^coédition de Constantine, 4,069; et pour la deuxième expédition de Constantine, 6,000. Voyant notre armée d'Afrique ainsi élevée graduellement au chiffre de 5o,ooo hommes, on a commencé à douter que la France ait pu acquérir de la force, en rejetant de son sein 5o,ooo soldats d'élite.
On s'est alors rappelé l'opinion contraire de cette arceux qui pensaient que cette armée ferait défaut ^„t ^l f^ à la France. ^"°*="'
M. de Bourmont écrivait au Ministre, le 1 5 août opiniou i83o :« J'appris les événemens dont Paris avait Bourmont. été le théâtre ; la crainte que les hostilités commencées par l'escadre anglaise, dans la Méditerranée, ne rendissent extrêmement critique la situation des corps détachés à Bône et à Oran, me détermina à les rappeler. »
Le maréchal Clauzel , pendant son premier p,, ^^^^^ (^commandement, avait été au-devant des besoins ^^*' ^^^'-^
de la France ; il écrivait au Ministre , le 1 6 décembre i83o : (( J'ai prévu le cas où l'état des affaires, en Europe, forcerait la France à réduire
son armée d'Afrique J'ai donc dû combiner
les moyens de fournir à la mère-patrie les secours quelle pourrait réclamer »
Du mare- Lc maréchal Soult, alors Ministre de la guerre,
cbal Soult, I 1 . •> . 1 . ^ ti •
en répondant a cette lettre , ne trouve pas lopinion du maréchal Clauzel assez prononcée ; il lui écrit, le 3i décembre : « L'honneur et l'intérêt de la France que vous inv(^iez doivent être soutenus avant tout sur nos frontières y et dans le centre de V Europe, » et c'est à grand' peine qu'il consent à laisser io,ooo hommes en Afrique. Da gêné- Le général Sébastiani , Ministre des affaires
"^q;^*^*"^*" étrangères, écrit au maréchal Clauzel, le y mars i85i : «. La nécessité où nous étions de rappeler d'Alger en France une partie de nos troupes , et le désir de ne point ajouter à la masse déjà si grande des sacrifices que nous impose la situation de l'Europe, expliquaient suffisamment cette crainte. »
Delà corn- La commission d'Afrique reconnaît que « si
missioa ' • •. •.
d'Afrique. ^'^^ gucrrc sericuse survenait, on ne pourrait pas disposer de nos troupes pour la défense de la métropole, il faudrait au contraire leur faire passer des renforts. »
Dg M. Thiers disait à la Chambre des Députés^ le
M. Tiueis, lo, jaiivier dernier : k Si nous avions la guerre suifji
le Rhin , nous ne pourrions pas avoir 5o,ooo hommes en Afrique; c'est précisément parce que vous avez la paix qu'il faut vous hâter de résoudre la question d'Afrique. » M. Thiers avait déjà dit à la même Chambre, le i\ avril 1857 : « Si la içuerre vient vous surprendre dans l'état d'indécision où vous êtes, dans l'état de demi-mesure, je dis qa il faudra éi>acuer honteusement l'Afrique. » M. Thiers , l'année précédente , lorsqu'il était Ministre, poui' sortir de cet état de demimesure, avait combiné avec le maréchal Clauzel le fameux système de domination absolue de la Régence avec 35,ooo hommes, et, suivant M. Clauzel , on devait atteindre ce but définitif en mie campagne '.
C'était en i856 et le 4 janvier i858. M. Mole, ^^ De Président du conseil, s'écrie, à la Chambre des Pairs, que nous ne faisons que commencer. Si M. Thiers avait pensé conquérir l'Afrique et s'y établir en six mois , entre le blocus de la Suisse et la pacification de l'Espagne, M. Mole s'est rappelé que les Romains avaient mis à cette oeuvre deux cent quarante ans, et y avaient employé leurs plus habiles généraux , les deux Scipions , Marius , Sylla, César, Pompée, Auguste, Agrippa.
On vient de voir que tous les hommes politiques étaient tombés d'accord sur l'afFaiblissement
' Lettre au général Rapatcl ; ex^\\fnùr>x\9, , y^. 126.
M. MoIé.
que la France ressentait de l'occupation de l'Afrique : nous allons voir actuellement cet affaiblissement constaté par les faits.
L'Afrique i"*^ Fait. L! Afrique nous a entravés dans la través^lns ^u^^iion espagnole. M. Mole, attaqué à la Chambre d'Es"T'n " des Pairs sui' sa politique à l'égard de l'Espagne , se retranche derrière les 49*000 hommes qu'il a en Afrique, et dit avec raison : w C'est dans une situation semblable que vous voudriez aujourd'hui que je me jetasse en Espagne ' ; » à la Chambre des Députés, il ajoute : « Qui oserait soutenir aujourd'hui que, dans la situation de notre pays, lorsque nous sommes obligés d'entretenir des forces si considérables en Afrique... Qui oserait soutenir qu'à moins de la nécessité la plus démontrée, nous devrions nous engager en Espagne'? )) et en vérité, quelque opinion que l'on eût sur l'intérêt français dans l'intervention en Espagne , il aurait été insensé d'opérer une intervention qui nous aurait entraînés à envoyer dans ce pays 5o ou 80,000 hommes, lorsque nous avions déjà 5o,ooo hommes en Afrique.
Lors des ^* Fait ; U Afrique nous a paralysés lors des '^Lu^em-" événemens du duché de Luxembourg : nous Jjourg. lisons dans le rapport de la commission du projet de loi sur les armes spéciales : « A l'occasion
' Moniteur du 5 janvier 1838.
' Moniteur du 11 janvier 1838.
de cet événement qui a ému le graud-duché de Luxembourg et la Confédération germanique, une démonstration a eu lieu de la part du Gou- Ternement français ; elle a été prompte , énergique, comme il convenait à nos intérêts et à notre dignité. Mais cette prise d'armes reposaitelle sur des bases assez étendues et assez solides pour mettre la France en mesure de faire face à toutes les éventualités qui pouvaient se présenter, et c[ue la démonstration pouvait entraîner? Votre commission ne l'a pas pensé , et elle a partagé sur ce point l'opinion du Gouvernement ; » le Gouvernement prétend mettre sa responsabilité à l'abri, en accusant la faiblesse d'organisation des armes spéciales; mais la commission, recherchant la véritable cause d'un état de choses aussi inquiétant pour la France, déclare ; « Qu'il est résulté de ses investigations, que l'infanterie et la cavalerie venaient alors de renvoyer dans leurs foyers tous les semestriers , et les hommes ayant droit à des congés à divers titres, et que les armes spéciales, outre ces mêmes congés, avaient de plus prélevé sur leur effectif de paix ,pour les fournir à V armée d' Afrique, une grande partie de leurs ressources en hommes, chevaux et équipages. » Il est difficile de comprendre comment, en présence de pareils faits , M. Bernard, en répondant à M. Jaubéri', a pu nier que la désor-
' Moniteur du 11 avril 1838.
ganisation de notre armée tenait en grande partie aux emprunts que l'Afrique lui faisait journellement. M. le Ministre semble ne pas se rappeler les lois que lui-même a présentées aux Chambres. La loi du lo juillet iSSy, et le projet de loi voté par la Chambre des Députés, le 6 avril i858, en admettant des crédits extraordinaires pour l'Afrique, en iSSy, pour une somme de 1 9,263,5 1 3 francs, ont consacré des annulations sur les dépenses de l'armée de l'intérieur pour une somme de 7,g5i,gi8 francs j ce qui a affaibli d'autant la force de notre armée de France.
Pourquoi M. Bernard vient-il donner un démenti à son collègue des finances, qui, plus sincère , nous dit , dans l'exposé des motifs des crédits extraordinaires de iHSy, que ces annulations (( ont été principalement obtenues par le renvoi anticipé dans leurs foyers des hommes libérables au 3i décembre 1837...., et par l'envoi que l'on a été forcé de faire en Afrique d'un nombre de troupes supérieur aux prévisions. » Le rapporteur de la commission évaluait à 4 > 5 et 600 hommes par régiment le déficit résultant des congés existant au moment des affaires du Luxembourg ',
Il y avait à la même époque un déficit de 1 800 chevaux dans les équipages de l'artillerie %
' Discours de M. le rapporteur, Monitcnr du 11 avril. » Ibid.
et un déficit de 2400 chevaux dons l'efTectif de la cavalerie '. M. Bernard se met en contradiction avec ses propres documens officiels en prétendant que l'Afrique est étrangère à la désorganisation de notre artillerie et de la cavalerie. Il peut lire, à la page 27 des développemens des crédits de 1837, ce qu'il nous dit lui-même pour expliquer l'annulation de 188,694 fr- sur le crédit accordé à la remonte de l'armée de France. « Les achats considérables de chevaux, effectués en France pendant l'année 1857 pour le service extraordinaire d'Afrique , ont empêché de compléter, dans les délais déterminés, ceux relatifs aux divisions territoriales de l'intérieur. » Des annulations semblables avaient eu lieu dans les trois années antérieures, pour une somme de 3g4,ooo fr.
Ce n'est pas seulement par le nombre des L'armée
^ ^ , d'Afrique
soldats qu'elle lui enlève , mais bien aussi par la énerve
Tri 11 1^ \ p • 1' • l'armée de
qualité de ces soldats , que 1 Afrique desorganise France. notre armée de France. Le maréchal Grouchy disait à la Chambre des Pairs : « Pour réparer les pertes que leur font essuyer le feu de l'ennemi ou l'influence du climat , vous êtes forcés de leur envoyer des détachemens tirés des régimens qui sont en France. Fâcheuse mesure , puisqu'elle les énerve et est si pénible à leurs chefs, et de nature
' Rapport du même.
à dégoûter leurs officiers, qui se trouvent ainsi privés des soldats à la formation desquels ils ont consacré de longs et pénibles soins. )) M. Bernard reconnaît la justesse de ces observations, car il répond : « Quant à l'envoi en Afrique des soldats ayant passé un ou deux ans sous les drapeaux , * nous l'avons considéré comme une nécessité; car,
s'il s'agissait de recrues, leur tempérament ne serait pas assez formé et les pertes seraient plus considérables. » Mais cela n'empêchera pas M. Bernard de venir encore soutenir que l'Afrique ne désorganise pas notre armée.
Le tempe- On voit quc l'Afriquc est difficile : elle choisit loldat net" ^P^'^^ Ic recrutement; celui-ci rejette 63 ou forme pas g/ ooo hommcs Dour cn prendre 80,000. Vient
en Afrique. ^^ *• *■ . | .
alors l'Afrique qui prélève , sur ce premier choix , les hommes les plus robustes et les mieux formés ; elle les met à l'essai à Mascara ou Constantine, et tue ceux qui ne lui conviennent pas. Il est évident que ceux qui résistent constituent de bonnes troupes ; mais pour cela le tempérament du soldat n'est pas formé ; loin de là : une partie en reviennent avec le tempérament détruit.
Pai^mi tous les avantages que l'on a prétendu
La guerre , i n » p • i r
d'Afrique, retirer de l'occupation de 1 Afrique, on a exalte
mauvaise i > 19 /> t i
école miii- cclui Q j tormcr notre armée par la guerre que nous sommes obligés de faire aux indigènes. Il est difficile de croire au désir de pacification des personnes qui regardent la guerre comme un bien-
fait. Les Arabes, de leur côtéj, doivent suspecter nos proclamations humanitaires , colonisatrices , civilisatrices, etc. , concernant un pays dont nous voulons faire un champ d'essai pour la guerre. Ils pourraient au moins demander cpie, sur les trois provinces, nous voulussions bien en indiquer une à cet usage, afin qu'ils pussent travailler dans les deux autres.
Passons sur ces légères inconséquences. L'exer- pouri'ofcice que l'on nous propose est-il réellement aussi ""' efficace , sous le rapport militaire , qu'on veut bien le dire ? j'en doute encore. Le genre de guerre que l'on fait en Afrique est tellement différent de celui que nous pouvons être appelés à faire en Europe, qu'il est à craindre que notre expérience ne nous soit pas fort utile , à moins toutefois que, pour faciliter cette éducation militaire , les Arabes ne consentent à prendre les méthodes européennes. Mais jusqu'à présent , c'est nous au contraire qui modifions notre science et nos habitudes militaires d'après le climat, la configuration du sol, la manière de combattre propre aux Arabes. « Qu'on tâche donc de comprendre que les combinaisons stratégiques d'Europe n'ont aucun sens en Afrique. Les choses, les armées étant toutes différentes , la guerre doit différer également. Il n'y a pas de clefs d'une contrée , il n'y a pas à prendre de ces positions qui commandent au loin le pays , militairement parlant ; on ne ,
tourne pas les Arabes : tous les points de l'horizon leur sont indifFérens ; on ne s'empare pas de leurs lignes de communication : tous les chemins leur sont bons. On ne menace pas leurs dépôts et le siège de leur gouvernement : leurs dépôts sont des silos invisibles depuis la guerre, le cceui' de leur puissance est aussi mobile que leur camp '. )) En Europe, c'est l'infanterie qui fait la force des aimées , c'est l'infanterie qui gagne les batailles; mais en Afrique, cette infanterie, pour être de quelque utilité, doit être d'une mobilité extrême , habituée à se servir avec justesse d'une carabine ou d'une arme plus appropriée que nos mousquets à la guerre que l'on fait dans ce pays ; elle doit se plier facilement aux exigences du moment , agir par petits coi'ps isolés ; enfin l'organisation doit être calquée sur celle des zouaves, dont le colonel Lamoricière sait tirer un si grand parti. Avec de pareils élémens de guerre nos officiers apprendront-ils la stratégie applicable dans la guerre d'Europe? n'en apprendront-ils pas davantage dans les camps de manoeuvres ? est-ce pour doinier à vos jeunes officiers des idées exactes sur la castramétation que vous avez formé vos établissemens de Nechmeja et deMedjez-Ammar? Nechmej'a , situé au fond d'un entonnoir
' Lettre du général Bugeaud au Courrier français du 1 1 février 1837.
commandé circulairement, à portée de mousquet, par une chaîne de collines qui^ si elles étaient occupées par 200 hommes, vous empêcheraient de faire un pas dans l'enceinte de vos fortifications? Medjez-Ammar ? là, maigre vos travaux, le be y Achmet, tout ignorant qu'il soit de l'art de la euerre , n'est-il oas venu vous donner une sévère leçon en attaquant avec tout son monde la colline qui commandait toute votre position? Sans le colonel Lamoricière, vos officiers auraient appris, à leurs dépens , que ce n'est pas en Afrique , mais bien en Europe, dans la grande guerre, que l'on peut se former dans la science des fortifications.
Quant au soldat, c( l'enflure de nos bulletins Pour le contribue puissamment à leur donner de fausses '" "'^'' idées sur la guerre; en leur laissant croire que des tiraillemens insignifians sont d'importantes affaires, on les expose à perdre la tête devant un danger réel '.))(( Un moyen plus sur pour entretenir l'esprit militaire , est de s'occuper constamment de l'armée, de ses besoins, de son instruction, des améliorations que peuvent réclamer son régime et son organisation ; de réunir fréquemment les troupes dans des camps de manœuvres ; d'apporter la plus sévère et la plus scrupuleuse attention à la juste application des lois et des réglemens militaires , surtout en ce qui concerne la
' Annales algériennes , tome I", p. 329.
discipline et l'avancement. Ce qui pourrait tuer l'esprit militaire , serait la négligence que le Gouvernement apporterait dans le soin de l'armée; ce seraient les avancemens accordés à l'intrigue et à la faveur, le mauvais choix des officiei^s , l'absence des chefs de corps, obligés de venir à Paris pour obtenir ce qu'ils auraient le droit d'attendre sans se déplacer ' . » Il ne parait pas que l'ordonnance du 16 mars sur l'avancement, et les promotions qui ont été faites depuis quelque temps , soient de nature à donner à l'armée les garanties et la satisfaction qu'elle peut justement attendre. Bonne L'Africpic a souvcut été le prétexte d'avancecoteurs! " mcus accordés à des officiers que la faveur protégeait : on les a vus à chaque campagne fondre sur l'armée d'Afrique, et en rapporter en quinze jours grades et décorations. On les connaît en Alger sous le nom Aç, fricoieurs ou pirates. A côté d'eux, ou, pour mieux dire, loin d'eux, d'autres officiers font leur service, sont aux prises avec les fièvres et les Arabes ; il aurait été plus dans l'intérêt de l'armée que les princes et généraux qui ont fait la guerre en Afrique se fussent entourés de militaires déjà familiarisés avec cette guerre, tandis que trop souvent des officiers choisis ou imposés
' De la Nécessité d'abandonner Alger, par M. Planât de La Faye , ancien officier d'ordonnance de l'Empereur , p. 10.
RÉSULTATS DU SYSTÈME FHéINÇAIS. 113
par la faveur ont enlevé des récompenses que l'armée indiquait appartenir à d'autres.
Nous avons surabondamment prouvé que l'Afrique n'a été et ne peut être, dans les conséquences du système français, qu'une cause de faiblesse pour la France , et de dommage pour sa politique.
Dommage sous le rapport financier.
L'expédition d'Alger, telle que la Restauration j^^
epense
l'avait conçue et exécutée , avait eu un résultat o'^c^^'o^-
= -' • née par
remarquable sous le rapport financier. Elle a été l'Afrique. la seule guerre peut-être qui n'ait rien coûté au vainqueur. La Casauba avait versé au Trésor français 49,017,340 fr. Dans la même année, Tripoli nous payait 800,000 f r. en réparation de ses torts. C'était le bon temps; alors, nous étions véritablement conquérans. Aujourd'hui, nous sommes conquis; l'Afrique s'est emparée de la France, qui chaque année, en tributaire fidèle, offre à son maître le plus pur de son or.
La guerre étant notre seule affaire en Afrique, la guerre est notre grande dépense. Dans le principe, les habile^ avaient voulu ne mettre à la charge de l'Afrique que la différence du pied de guerre au pied de paix. Mais on a reconnu depuis que l'armée d'Afrique était spéciale pour l'Afrique, et loin de pouvoir venir en aide à la France, lui
enlevait régulièrement des renforts. Admettre une semblable prétention aurait été avouer que l'efTectif de l'armée se réglait .iu hasard : lorsque le Ministère , chaque année , soumet aux Chambres l'effectif de l'armée, il indique les besoins du pays tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, suivant les probabilités de paix ou de guerre. Lorsque l'horizon politique est pur, l'effectif diminue; lorsqu'un besoin cesse, l'effectif diminue encore. On prétend qu'aujourd'hui Alger est un de ces besoins; soit : mais combien coûte-t-il? Ce préambule nous a paru nécessaire en voyant la page i4i du Tableau de situation, qui fait encore cette ancienne distinction du pied de paix et du pied de guerre. Il est vrai que l'auteur du Tableau n'émet aucune opinion à cet égard : il a senti qu'il ne pouvait soutenir cette ancienne hérésie, et il a préféré laisser entrer quelque doute dans les tètes légères.
Nous avons vu, à la page 83, la progression des efFectifs : la dépense a naturellement suivi la même progression; elle est arrivée pour 1857, en crédits originaires, supplémentaires, extraordinaires et additionnels, pour les services militaires et civils, à la somme effi^ayante de 39,827, 1 67 ' f .
Alger a été la cause d'accroissemens considérables dans le budget
' Développemens des crédits, p. 29 " '^
Report. . . . 39,827,167 f.
de la marine. La commission de ce budget, dans son rapport du 12 mai i858, estime que, sans comprendre les armemens entretenus par l'intérêt politique de l'Algérie, son service direct a occasionné une dépense de 4>4^i>70<^
Le service de 1 1 bâtimens à Tapeur y est compris pour 2,o55jOOo fr. La vapeur est une belle chose , sans doute , mais l'Afrique en fait abus. Que voulezvous? C'est son équipage; elle dit : Chauffez, comme vous dites :
Mettez les chevaux à la voiture.
La commission du budget évaluait, en i835, k trois millions les dépenses accessoires que l'Afrique occasionnait au budget de la guerre ; telles que celles des dépôts en France des régimens qui sont e>î Afrique, de la consommation^u matériel en équipages régimentaires , frisils , armes blanches, poudres et projectiles. Sans reproche , l'année 1 837 peut être portée pour 4?ooo,ooo
y4 reporter. . . 48,278,867 f<
Report. . . . 48,278,867 f.
Les 45,000 soldats que nous avons en Afrique, s'ils avaient été en France , auraient payé les droits de consommation sur les produits qu'ils auraient consommés. Ces droits s'élèvent en France à 3oo millions , leur part se serait élevée à environ i ,5oo,ooo
Quelles Quelles sout les recettes que nous pouvons cette^' *^ mettre en présence d'aussi effroyables dépenses ?
§. I''^ Tributs sur les arabes.
Tributs Nous avons vu, dans le chap. II, que les trichiméri- jj^i-g q^g Yç^y^ espérait recevoir des indigènes, sont
chimériques.
Contribu- L^^ contributions forcées n'ont pas un meiliions for-igyj, succès cjuc Ics cssais de tributs. Le maréchal
tees. 1
Clauzel, qui avait pris sur lui la responsabilité de l'expédition de Tlemecen, avait pensé qu'il n'en devait rien coûter à la France; u des renseignemens positifs avaient appris au maréchal gouverneur qu'il existait dans la ville de Tlemecen des approvisionnemens considérables ; il était certain d'y trouver , non seulement de quoi nourrir ses soldats, mais encore des objets d'une valeur assez forte pour faire rentrei- dans le
RÉSULTATS DU SYSTÈME FRAItÇ/VIS. 1 17
trésor les fonds tlëpensés pour l'entretien des troupes, depuis leur départ de France '. » Les Koul-oglous qui nous avaient appelés à Tlemecen, avaient prorais de subvenir aux frais de la guerre; mais lorsqu'ils durent s'exécuter, ils n'avaient plus d'argent. Le maréchal frappa une contribution qui, de tqjiuction en réduction, tomba à i5o,ooo fr\ ; g4,ooo essayèrent d'entrer au trésor, et frirent restitués par ordre de la Chambre. Ne pouvant avoir de l'argent , pouvions-nous quitter Tlemecen ? Non pas , nos amis les Kouloglous nous avaient conquis et voulaient nous garder, pour la sûreté de leurs personnes et de leurs propriétés. M. le maréchal frit obligé d'y laisser un bataillon : « Cefut par nécessité ^ » a-t-il dit, K car j 0,000 personnes voulaient me suivre dans une route longue , pénible et ruineuse ; par économie j, car il aurait fallu nourrir 10,000 malheureux qui eussent coûté à la France au moins 5,000 fr. par jour, c'est-à-dire près de 2,000,000 par an \ »
Les espérances de Tlemecen s'étaient renouvelées en i856 pour Constantine : en iSSy, on frappe une contribution de 200,000 fr., qui ne peut être perçue en totalité. Constantine la grande ville fait défaut aussi bien que Tlemecen.
On a cherché une compensation des dépenses Aucuds
' Contribution de Tlemecen, p. 2 ; brochure appartenant à M. le maréchal Clauzel.
^ Lettre au maréchal Maison , du 27 avril 1836.
compensa- d' Afrique dans une augmentation de recette de douanes/* douanes que la direction de Marseille avait faite depuis quelques années; l'honorable M. Baude avait présenté, dans ce sens, un travail fort ingénieux ' . Je suis étonné qu'un homme de savoir comme lui ait pu tomber dans une erreur aussi palpable. Je dois la relever ici * cause de l'autorité que les calculs qui la constituent tirent de la réputation de leur auteur.
Comparant les produits des droits de douanes perçus dans l'Océan avec ceux perçus dans la Méditerranée pendant les périodes de cinq ans qui ont précédé et suivi la conquête d'Alger, M. Baude a trouvé que la moyenne du produit a augmenté de 6,217,685 fr. dans la Méditerranée, et a diminué de 175,884 fr. dans l'Océan. Mais M. Baude n'a pas décomposé les chiffres qu'il présentait par les objets auxquels ils s'appliquaient; s'il l'avait fait comme moi % il aurait vu que la recette n'était pas telle qu'il la présentait, puisqu'elle portait en grande partie sur des sucres, dont la prime sur les raffinés absorbait et au-delà, à cette époque, le droit perçu à l'entrée. J'ai établi précédemment ^ que cette prime avait été en moyenne pour chacune des cinq dernières années dont parle M. Baude, de 6,969,609 fr.,
' Reuue des Deux Mondes , 15 avril 1835. * La Question d^yilger , p. 244.
' ibid., p, 247.
et avait dépassé les primes moyennes des années antérieures de 5,550,287.
Mais quand même l'augmentation de recette eût été réelle, qu'aurait-elle pu avoir de commun avec Alger? Si le produit des douanes de France a augmenté , c'est qu'on a consommé davantage en France. Alger a évidemment diminué cette consommation , pui^ue la France a dépensé à Alger chaque année de 5o à 4^ millions, qu'elle aurait dépensés chez elle si elle n'avait pas eu Alger. Ainsi , comme nous l'avons dit , l'occupation d'Alger, loin de pouvoir augmenter, n'a pu que diminuer notre recette de douanes.
La statistique de M. Baude avait séduit M. Ch. Dupin, qui transforme en 10 millions ' les 6 millions de M. Baude. Un chiffre est aussi exact que l'autre.
Quelle recette Alger peut-il donc offrir au Recette» Trésor français, en atténuation des dépenses qu'il "^ **' lui cause? celle de l'enregistrement, des douanes, des postes et de la poudre à feu. Il y aurait beaucoup à dire sur chacune de ces branches de revenu j mais prenons-les telles que nous les offre la page 4o5 du Tableau de situation dégagées des nuages dans lesquels les enveloppait la page 383. Elles ont produit, en 1887, 2,018,526 fr.
En déduisant cette somme de celle de Pertes.
^ Discours. à la Chambre des Députés, Moniteur d« 20 mai
49,778,867 fr. que l'Afrique nous a coulé dans la même année, il nous reste une perte sèche de 4jfj6o,54i fr., somme approchant du montant de l'impôt du sel.
On a beaucoup répété qu'Alger était populaire en France. Je voudrais augmenter encore sa popularité. Voici le moyen : que l'on rende une loi portant , AlgePcolonie et l'impôt du sel sont supprimés; oh! alors, jusque dans la dernière chaumière, on bénira le nom d'Alger.
Travaux Je sais combicu ces calculs sont vidcaires, je
négligés en . , r J ' • P
France, conuais Ic protond mépris que professent pour l'argent messieurs les gouvernementaux. Mais, lorsque bien lotis eux-mêmes aux dépens du budget, ils font si grande la part de l'Afrique, ils me permettront de réclamer quelque chose pour la France : cette France qui ajourne , pour l'Afrique, les travaux qui lui manquent.
Le projet de loi présenté le 24janvier iSSy, estime les travaux à faire pour mettre en état les routes routes royales à. . . 126,000,000 fr.
Les mêmes travaux pour les routes départementales peuvent être évalués à 1 80,000^000
Les commissions chargées de préparer la loi sur les chemins vicinaux, faisaient monter les
u4 reporter. . . 5o6,ooo,ooo fr.
Report 3o6,ooo,ooo fr.
dépenses qu'ils nécessiteraient à 3oo,ooo,ooo
Le projet de loi sur les chemins de fer du 1 5 février i838, porte leur développement à 1,200 lieues environ, qui ne coûteront pas moins de 1,200,000,000
Des ingénieurs évaluent à 2,798 lieues le développement de la navigation fluviale et artificielle. Le Ministre, dans le projet de loi présenté le i5 février, réduit ce dévelopement à 2,298 lieues, et estime la dépense à 490^000,000
Les travaux à faire aux ports de commerce peuvent réclamer 100,000,000
Ceux aux ports militaires s'élèveront au moins à la même somme 1 00,000,000
Tous nos ports sont à curer depuis Dunkerque jusqu'à Toulon.
Le génie militaire évaluait, il y a quatre ans, à 340,000,000 la dépense des fortifications à
faire en France. Réduisons à. . 3oo,ooo,ooo Le Rapport de M. Guizot
ji reporter. . . . 2,796,000,000
Report. . 2,796,000,000 annonce que la construction des écoles, dans les communes qui en manquent, coûtera.. . 71,000,000
2,867,000,000 fr.
avantage commer cial.
Cet aperçu est loin d'être complet , mais peut donner une idée des travaux à exécuter en France. La France ! elle peut attendre : c'est l'Afrique qui ne le peut pas , et nous la doterons de tous les bienfaits que nous nous refusons à nous-mêmes.
Résultats commerciaux.
Aucun Si Alger nous est dommageable sous le rapport ! politique et sous le rapport financier, est-il moins ingrat sous le rapport commercial ?
Des 417 pages du Tableau de situation^ les 329® et 53 1^ sont certes les plus malicieuses, et la 33o^ est la plus amusante.
Phénomè- Dans tous les pays les importations et les expor- ST'aII tations se balancent par la raison très vulgaire , s*'"" que l'on ne peut ni acheter sans vendre, ni vendre sans prendre quelque chose en échange. C'est ce qui ressort de tous les tableaux de douanes : ainsi la moyenne décennale de 1827 à i836 a donnée d'après les tableaux statistiques de l'administration en France, importations; 667,400,000 fr. exportations. 698,300,000
En Russie, le commerce a été, pendant i834, en importations de 244>857,o44
en exportations, de 237,640,246
Mais en Alger, tout est phénoménal : en 1837^ ^^^ importations sont de 35,o55,246
et les exportations, de 2,946,691
C'est-à-dire que son commerce donne un et reçoit onze. Il parait que ce résultat avait quelque peu étonné l'auteur du Tableau de situation , car il cherche à faire la part de ce que consomme l'armée; comme il ne s'appuie sur aucune base réelle, nous ne pouvons accepter les approximations qu'il nous donne , et nous soutenons que c'est l'armée, et tout ce qui vit à la suite de l'armée, qui consomme la presque totalité des pro- consomise
' ^ *■ ■•• ■*• nos prQ-?
duits importés en Afrique. Avec quels fonds cette consommation a-t-elle lieu? Avec les espèces ou valeurs que le Trésor de France envoie chaque année en Afrique.
En 1 837, le trésorier payeur d'Afrique a reçu ; 1°. en traites du caissier central du Trésor sur
lui-même, et payables à Paris. 8,200,000 fr. 1°. en traites sur Marseille. . . . i t,690,ooo 3°. en mandats qu'il a tirés sur
divers caisses du Continent. 1 38,428
^ reporter. . , . 20,o58,428 fr.
C'est l'armée qui
duits.
Report. . . 20,o58,428fr.' 4°. en envois d'espèces de Toulon
à Alger 7,690,958
27?7495586 fr.
Cet éclaircissement nous met à même d'expliquer le tableau phénoménal du commerce d'Alger, en 1837.
Il a été importé en Alger 33,o55,246fr.
11 a été exporté d'Alger 2,946,691 fr.
Il a été consommé à Alger, au moyen des valeurs
envoyées de
France 27,749,386
30,696,077 fr. 33,055,246 fr.
On voit déjà que les deux sommes se rapprochent; nous n'avons pas la prétention de les faire concorder. 11 se peut que quelques mili-
• Nous n'avons pas compris la distinction que l'auteur du Tableau a voulu faire entre les envois de numéraire et les envois qui sont faits en traites échangées en Afrique contre du numéraire , et remboursées en France par le numéraire du Trésor. M. Bernard aurait dû faire établir parla Trésorerie ou par les douanes cette partie du Tableau de l'Algérie, afin d'éviter que Ton ne réimprime en 1838, à Paris, de pareilles facéties sur le numéraire; si cela avait été imprimé à Alger, je ne dirais rien : là , tout est permis.
taires fassent passer en France quelques économies; mais c'est bien peu de chose. Il faudrait ensuite que les états de l'administration u 'offrissent pas de double emploi. Ainsi notre terre promise a reçu, en iSSy, pour 2,676,249 fr. d'animaux Tivans. Cette somme comprend les animaux de boucherie que nous envoyons à nos soldats afïàmés.
C'est là ce que l'administration appelle du commerce; soit. Quelcjnefois, pour augmenter ses appréciations commerciales, elle porte au tableau des douanes les chevaux ou mulets qui vont faire la guerre en Afrique; passe encore. Mais quand on fait voyager un mulet d'Alger à Bône , ou de Bône à Oran , en conscience, il ne faut pas l'estimer. Un de ces animaux racontait que , dans ses nombreux voyages maritimes, il avait déjà été estimé cinq fois pour faire honneur à l'Algérie. Il commençait à avoir le pied marin , et se disposait à un sixième voyage, lorscpie, de la grue d'embarquement, il tomba sur le tillac, et se cassa deux jambes. Il était natif du Poitou, et en quatorze mois il était devenu le doyen des mulets d'Afric{ue.
Nous ne saurions trop recommander, à ceux qui ont le bonheur de le posséder, la méditation du tableau des importations en Algérie. Chaque article prouve que c'est l'armée qui consomme tout ce qui est importé en Afrique. Nous ne citerons que les farineux alimentaires que l'ancien
grenier des Romains tire de l'étranger pour une somme de 6,5:5,285 fr. Nos troupes auraient tout aussi bien fait de manger notre blé en France , que d'aller en Afrique consommer celui d'Odessa. Ce sont certes nos troupes qui ont consommé les boissons importées pour une somme de 5,923,755 fr. La partie fournie par la France aurait été tout aussi bien bue par la population française en France, que par nos soldats en Afrique.
Eticspro- Encore, si notre opération commerciale avec
duits étran- ,| w.'i , \ ko- i
gers. Alger S était bornée a envoyer en Afrique des consommateurs français consommer des produits français , à peu près comme un bourgeois de la rue Saint-Denis va en famille, le dimanche, consommer sur l'herbe à Montmorency les provisions de son ménage , nous n'y perdrions pas sous le rapport du débouché de nos produits; mais notre opération est beaucoup plus savante : elle consiste à aller en Afrique consommer des produits étrangers. Ainsi, sur les. . . 35,o55,246 fr. importés en Afrique, et consommés en grande partie par nous, nous n'y avons importé en produits français que 1 5,445,555 fr.
Nous avons donc consommé en grande partie les produits étrangers, dont l'importation s'est élevée à i7;6i 1,71 1 ff'
Le résultat commercial est le même que celui obtenu sous l'empire, lorsque nos prisonniers de guerre consommaient, sur les pontons anglais, les produits anglais, au moyen de l'argent qu'ils recevaient de France.
Dansia décomposition du chifTrede 33,055,246 f., j'ai totalisé avec les marchandises étrangères les marchandises des entrepôts qui sont des produits étrangers. L'auteur du Tableau de situation les a, au contraire, groupés avec les produits français. Nous ne pensons pas que l'auteur du Tableau ait mis malice dans ce groupement de chiffres ; mais l'illusion a eu son effet , et la presse a propagé l'erreur.
Nous avons un compliment sincère à adresser Transit à l'auteur de ce Tableau. Il ne parle plus du commerce intérieur de l'Afrique. On parait avoir renoncé au transit à travers le Sahara et au chameau patriarchal , et on se résigne à suivre le Niger et le Sénégal. Nous avons établi, l'an passé, que la Régence était un impasse commercial ', et nous avons réduit à une valeur de quelques mille francs le commerce des esclaves, de la poudre d'or, dents d'éléphans , plumes d'autruches et gommes, qui forment la nomenclature inévitable des objets de commerce de l'intérieui^ de l'Afrique , nomenclature religieusement transmise d'un auteur à l'autre depuis deux cents ans,
» Question d'Alger, p. 182.
rocés
Esclaves. Dans cctte nomenclature , nous avions mentionné comme un commerce passé celui des esclaves; puis voici venir M. Cousin, qui nous parle d'acheter ces noirs pour employer leurs mains libres et fortes à labourer nos terres d'Afrique '. Si la proposition était sérieuse , elle serait la deuxième édition de la funeste conception humanitaire du xvi^ siècle , attibuée à Las Cazes ; mais à cette époque , la cruelle expérience n'avait pas été faite, qu'acheter les prisonniers et les condamnés aux peuplades d'Afrique, c'était les provoquer à la guerre, c'était rendre plus barbare encore la domination de leurs roitelets, c'était faire germer jusqu'au sein des familles les passions les plus cupides et les plus infâmes. Quant aux noirs libres, qu'il faudrait acheter suivant M. Cousin , en quoi seraient-ils plus utiles ou plus profitables que les blancs qui y sont, et que l'on a pour rien? Je ne vois aucune raison de préférence , excepté pour ceux qui aiment les couleurs foncées.
Bêtes fé- Le savant M. Bureau de la Malle apporte aussi son tribut de connaissance dans l'appréciation du commerce de l'intérieur de l'Afrique. Se rappelant que les Romains tiraient de ce pays les animaux féroces que consommaient en si grande quantité le cirque et l'amphithéâtre , il pense que (f le port de Marseille pourrait devenir l'entrepôt
' Discours à la Chambre des Pairs, Moniteur du 24 juin 1 837,
OÙ se fourniraient toutes les ménageries privées et publiques de l'Europe '. »
Nous ne connaissons pas d'autre branche de commerce avec l'intérieur de l'Afrique , nous nous serions fait scrupule de la dissimuler au lecteur.
On nous dira peut-êti^e que l'avenir commercial nous dédommagera du présent. Nous avons traité cette question autre part " ; l'avenir commercial de la Régence est nul.
Résultats coloniaux.
Nous avons dévleoppé autre part ^ les impossibilités de la colonisation et de l'établissement du régime colonial fondé par l'ordonnance sur les douanes et la navigation, du ii novembre i835. Quelques unes des dispositions que nous avions combattues ont déjà été rapportées par une autre ordonnance du 23 février iSSy, à la suite de difficultés relatives à la navigation. Les autres dispositions de cette ordonnance tomberont h mesure que surgiront les autres difficultés que nous avons prédites.
Nous ne reviendrons donc pas ici sur Tétran-
' Tîep'ue o/ricairae, décembre 1836.
" La Question (T Alger , p. 161.
^ Ibid., p. 127,
130 CHAPITRK IV.
gelé de l'établissemeut d'un nouveau réi^ime colonial , à une époque où ce c[ui reste de l'ancien est cause de difficultés inextricables entre les colonies et les métropoles. Nous jetterons seulement un coup-d'œil sur les oeuvres de nos colonistes.
T., pro- Le maréchal Clauzel disait à la Chambre des
pression de y\ t , rtr^ -. . , ,.
la popuia- AJeputes, en iod2, que dans vmgt ans la colonie '"*"■ aurait lo millions d'habitans. Cela faisait 5oo,ooo par an ; elle devrait à ce compte nous en présenter aujourd'hui 2 ou 5 millions. Le Tableau de situation assure qu'il s'en trouve 16,770. Mais nous ferons remarquer que, sur ce nombre, il n'y a que 6,692 Français , et que, s'il y a eu avantage à aller en Afrique , ce sont principalement les étrangers qui en ont profité : les îles Baléares y ont exporté 6,189 individus, et Malte 2,195, dont l'Angleterre a dû être charmée de se débarrasser. En second lieu, le nombre des hommes est triple de celui des femmes, ce qui indique la qualité et les intentions des colons. M. Worms, médecin distingué, dit, dans son Hygiène d'Afrique : (( Il est très difficile de conserver des enfans en Afrique, et, en général, l'éducation des jeunes animaux y est soumise à de nombreuses difficultés. » A Bône, la mortalité des enfans est presque absolue.
Enfin, sur 12,622 hommes et femmes, il y a 1 ,959 patentés ou débitans, c'est-à-dire près d'un
RKSULTATS UL' SYSTÈiMI-: l KANl'AlS. I.'U
sixième de la population adulte. Ce dernier fait indique assez l'occupation des prétendus colons : ils tiennent boutique pour l'armée, cabarets pour le soldat.
Quant aux colons cultivant, ou du moins habitant le massif, le Tableau en indique 2,207 ? ^'^ auront bien du mal à remettre le Fhos et le Sahliel au point de prospérité où nous les avons trouvés en i83o ' ! Quant aux autres points de la Régence , la culture est nulle.
Que fait-on donc à Alger ? on spécule. « La Spécuiarage des spéculations a ete poussée jusqu au scandale, h Alger. Il j a telle maison qui est louée à l'État douze fois la valeur que le capital entier d'achat a coûté. On a vendu des terres comme des quantités algébriques , comme à la Bourse de Paris on trafique sur le sucre , le café et les eaux-de-vie. Le territoire d'Alger appartient aujourd'hui h de gros capitalistes qui ont des numéros de loterie, qui cherchent à les placer et qui voudraient qu'une déclaration du Gouvernement vînt dire qu'ils ont vendu sous sa garantie, afin de faire hausser le prix de leur marchandise , et ensuite de s'en départir \ » Ces gens achetaient à Bélida « des maisons renversées depuis six ans par un tremblement de terre; dans la Métidja,
' annales algériennes , tome II, p. 329. = Discours de M. Dupin , le 29 avril 1834.
132 CHAPITRK IV.
dix fois plus d'étendue qu'elle n'en a, et jusqu'à 36,ooo arpens h la fois d'un seul propriétaire". » Le Gouvernement avait un moyen de modérer cette fureur de spéculation. Depuis long -temps on lui demande d'imposer les terres en friche appartenant aux Européens. On n'aurait alors acheté que pour travailler. Le travail, s'il peut se produire utilement , n'aurait pas été découragé puisqu'il eût été exempt d'impôt , et la spéculation se serait retirée devant le contrôle qu'elle aurait subi.
Gomma.;- L'Afrique est la terre natale de la commanclétés*' *" dite : nous ne connaissons pas toutes les compagnies qui, depuis i85o, ont pris naissance ou trépas en Algérie. Voici celles que la presse a mises en lumière.
Société de l'exploitation de la Ferme expérimentale d'Afrique. — Elle fut constituée par un arrêté du 5o octobre i83o, qui lui concédait 1 ,000 hectares, à i fr. de loyer par hectare. La Société ne vécut qu'un jour, celui de son inauguration. Si le terrain s'enrichit, ce fut à la manière des cimetières, en recevant les cadavres de nos soldats, condamnés à garder ce charnier colonial. « Là, ceux de nos officiers et de nos soldats que la mort n'a pas moissonnés , n'ont pu encore guérir
' Rapport sur la Colonisation à la Commission eni'oyée en Afrique , p. 10.
KliSULTATS DU SYSTÈMK FHAISÇAIS. 133
(les (ièvres qui les ont attaqués, et, malgré leur cloignement, à chaque saison leurs accès reparaissent '. )»
Compagnie d'agriculture. — « Déjà il s'est forme à Alger une compagnie, soi-disant d'agriculture, qui n'a su qu'accaparer des terres, dont elle est embarrassée maintenant. M. B., membre delà Chambre des Députés, du parti qu'on appelle encore libéral , je crois', etde plus riche capitaliste , vint à Alger en i853 ; il semblait que son arrivée dût répandre la manne sur la colonie. Eh bien, qu'a fait M. B. ? il a acheté et revendu des terres, et a gagné à ce jeu quelques écus '. »
Compagnie algérienne de Colonisation. — Formée en i854 au capital de huit millions, elle affirmait que si les terres de France ne rapportent au propriétaire que 3 pour loo , les terres d'Alger mises en exploitation rapporteront , si elles sont cultivées seulement en denrées européennes , au moins 11 pour lOO, Tuais que le bénéfice net triplera et quadruplera peut-être par la culture des plantes tropicales ^ ce qui aurait fait 36 ou 48 pour 100. Nous serions aise que la Compagnie rendît compte de ses opérations agricoles , en voulant bien mettre de côté les spéculations.
Compagnie de Colonisation. — M. le général
' M. Getilj de Bussy, tome 1", p. 262. " ^nria/cs n/gcricnrics , loinelï, p. 352.
I[i4 CHAPITRE IV.
Dubouri^ avait présenté à la Chambre des Députés le projet d'une compagnie organisée militairement, assez puissante pour n'avoir rien à redouter des invasions arabes; elle aurait fait un fonds de loo raillions, et reçu du Gouvernement une subvention annuelle de 5 millions. La culture devait se faire en commun pour le compte commun , avec distribution des profits, suivant le grade et l'emploi de chacun. Les naturels du pa^^s auraient été maintenus dans leurs propriétés, tout autant qu'ils auraient justifié qu'ils étaient propriétaires. Tout cela aurait eu lieu dans la province de Constantine, que le Gouvernement aurait cédée à la Compagnie. La Compagnie en est encore au prospectus.
Société aTiglo-française. — Le Moniteur algén'e/z avait annoncé, le 1'='^ juillet i836, une société ainsi nommée, qui devait entreprendre la colonisation avec yS millions. Voyez le Prospectus.
Association préparatoire. — Telle est la dénomination d'une association qui devait engendrer la grande société d'Afrique. On lit à la page 10 du prospectus que le capital social est de 1 60,000 f., et que les risques à courir sont de 1 10,000 fr. ; à la page 11, on évalue les bénéfices possibles à réaliser , par l'Association préparatoire , à 197,500,000 fr. ; lesquels i C)^, doo, 000 fr.^ divisés par \ lo^ooo Jr., donneraient par risque de jjooo//'. ;, en négligeant les centimes ., un héné-
UKSLIM'ATS DU SYSTKIVIK IliANrVIS. lo5
fice de 1,795,454/^". L'Association préparatoire peut donc donner mille sept cent quatre-^viiiiït- <|uinze fois le capital; l'anteur, pour arriver à ce résultat, avait fait intervenir la Société d'Afri- (jue, qui aurait payé à l'Association préparatoire ce qu'elle aurait demandé pour les valeurs qu'elle en aurait reçues; et cela était d'autant plus facile que l'auteur se constituait directeur des deux Sociétés.
Société d^ Afrique. — C'est la fille bien aimée de la précédente. On a pu craindre à l'allure de la mère qu'il ne restât pas grand'cliose à celle-ci. Mais le prospectus nous rassure, il nous dit à la page 1 1 : (f Quelque énormes que soient les bénéfices réservés à l'Association préparatoire, ils ne peuvent cependant diminuer en rien ceux que la Société d'Afi ique doit réaliser à son tour. »
Compagnie d exploitation de la Rassauta. — On avait fait grand bruit de prétendus établissemens de M. le prince de Mir, auquel avaient été concédés 8,000 hectares audit lieu. Un grave magistrat d'Alger s'était donné la peine de composer sur la Rassauta une espèce de poème en prose ([ui a été distribué aux Chambres ' : la croix et le croissant cheminaient d'accord comme Paul et Virginie; c'était à la Rassauta que devait se consommer le mariage de l'Orient avec l'Occident. Une
' Voyagea la Rassauta , par M. Solvel. Alger, 1836.
ville nouvelle devait^être fondée: mais en Aleérie, les trompettes de Jéricho se font plus facilement entendre que la lyre d'Amphion. Nous avons cité la possibilité du succès de M. de Mir : M. de Mir est tombé en commandite : on a pu prendre douze cents actions de j ,000 fr. chez MM. Duclozel et de Rostaing '. 1 ,200,000 fr. pour une concession qui a été faite moyennant une redevance annuelle de 5o cent, par hectare, soit 4,000 fr. On voit que les auteurs se mettent à l'aise. Je ne prendrai pas d'actions.
Compagnie d'exploitation de Rehghaya. — Une notice emphatique sur ce domaine nous apprend que l'on a commencé à cultiver, en 1857', et le Moniteur algéiien nous apprend de son côté que, le 8 mai de la même année, ce domaine est envahi et pillé par les Isser et les Araaroua. Le colonel Schauenburg arrive au secours avec 1 ,200 hommes : deux vaisseaux se portent sur Dellys. Pendant un mois, nous mettons en mouvement un corps d'armée et une flotte ; nous perdons 1 1 hommes; nous avons 80 blessés, et nous tuons 604 Arabes', le tout pour l'imprudence de deux colons qui ont été se camper étourdiment au milieu d'ennemis. Oii en est la Rehghaya?
' Revue africaine ^ décembre 183G.
" Notice sur le domaine de Rehg/iava. Pari.^ , imprimerie d'Everat.
elle s'est constituée en commandite au capital de 600,000 fr. ' . Elle fera bien de s'assurer, el de ne pas compromettre davantage nos soldats, ({ui, en vérité, ne sont pas destinés à aller l'engraisser de leur sang.
Compagnie africaine. — Constituée au capital de 12 millions de francs, elle devait bâtir des villages et des fermes, fournir les colons de bétail, mobilier et semence. En dix ans, le colon devait (suivant le prospectus) économiser :22,ooo fr. sur une culture de trente hectares ; et la Compagnie devait (toujours suivant le prospectus) quadrupler son capital ou en obtenir 54 p. loo ' .
Association nationale pour la Colonisation de V Algérie. — Celle-ci est certes de toutes la plus bouffonne. L'auteur s'est emparé des noms les plus recommandables pour en faire ses banquiers et ses conseillers. J'ai parlé à quelques uns de l'état de la Société : ils ne connaissaient pas même de nom la Société; l'Association nationale avait décrété un fonds social de 20 millions. Nous ne désespérons pas encore assez du bon sens public pour penser qu'il y ait eu pour 5o fr. de souscriptions.
Banque bienfaisante. — Le colon à l'état nor-
' Ret'uc africaine , décembre 1836.
^ Lettre sur la Colonisation des Possessions françaises , par M. Hubcrt-Saladin , p. 80.
mal a très peu d'argent : son crédit est tel qu'i! emprunte à 36 et 60 p. 100. M. Montagne propose une banque bienfaisante ', commanditée par le Gouvernement pour le tiers ou la moitié de son capital réel , et pouvant émettre des billets pour deux fois ce capital. La Banque prête au colon, sur simples reconnaissances payables avec ses récoltes futures. Les billets sont reçus par les caisses de l'État, et M. Montagne ne les suit pas plus loin. Moi qui suis inquiet de leur sort , je prévois que le colon ne récoltant pas, ne paiera pas les reconnaissances qu'il a données à la Banque bienfaisante, que la Banque fera banqueroute, et que les billets qu'auront sous clef les caisses de l'Etat n'étant pas payés, viendront en déficit au budget, et tomberont ainsi à la charge de tous les malheureux de France.
Je suis fj'iché de combattre les désirs de M. Montagne. Je ne pourrais pas davantage consentir à ce que le Gouvernement prêtât aux colons sur hypothèque, ainsi qu'il le demande. Je ne pourrais pas non plus leur prêter les bœufs de l'armée. Je recommande son tiès bon livre aux personnes qui veulent étudier la culture en Afrique. M. Montagne se montre agriculteur distingué. Que l'on ne pense p-is cependant que ces publications n'aient pas de fi'icheux résultats. Les
' Pin ■sioiioinir morale ri physifjiir tl'Jfgrr, p. 27.5.
prospectus sont répandus, on ne les analyse pas, mais on voit entête : Colonisation de la Régence d'Jlger, et on répète : Il paraît que l'on colonise Alger. Les intéressés le crient bien haut, et Ton prend toutes ces manoeuvres décevantes pour le voeu de l'opinion publique.
La vérité, la voici ; ce n'est pas moi qui parle, c'est la Reç'ue africaine, revue instituée pour le succès de la colonisation d'Alger, c[ui s'exprime ainsi en exposant la situation de sa protégée au I o janvier 1 858 : (( Les possessions françaises en Afrique ne sont en réalité que celles d'un petit nombre de monopoleurs qui ont acheté fictivement ou à vil prix des terres qu'ils espèrent revendre bien plus cher, lorsqu'elles auront été engraissées par le sang de nos soldats! infâme métier!... A chaque soldai qui tombe, un spéculateur qui se lève et dit : Mon bien vaut plus ! n
Essais proposés.
Avant de passer à l'examen du seul système que piusiems l'on puisse suivre en Afrique, nous devons balayer ','!■ "^1"!^' le terrain de plusieurs idées inapplicables, qui ne peuvent que nous troubler dans nos recherches.
M. Genty de Bussy, ancien intendant civil, avait pensé que nous avions vis-à-vis des indi- Laci.atte. gènes deux puissans élémens de conviction ; ^^ "''ë"^° notre religion et notre Charte. « Employons-les
140 CIIAPITR1-: IV.
avec prudence , ne les appelons que lorsque l'heure sera venue'. « Nous avons eu la prudence de ne pas parler du Christ aux sectateurs de Mahomet , ils nous reprochent de n'avoir aucune religion , et de n'être pas même chrétiens \ L'heure n'est pas encore venue d'appliquer notre Charte aux Arabes, et d'envoyer le Bulletin des lois dans les douars. M. de France n'a jamais pu faire comprendre à Abd-el-Kader le rouage admirable des trois pouvoirs dans le gouvernement représentatif ^ Ben-Arach, qui les voit fonctionner depuis trois mois, les fera probablement mieux apprécier par l'émir.
Chemins ^- Gcntj dc Bussj s'applaudirait beaucoup de de fer. l'établissemcnt d'uu chemin de fer. La vue, dit-il, subjuguerait les indigènes par l'admiration ^ : c'était ainsi que dernièrement on voulait subjuguer les populations de France, en présentant à leurs jeux étonnés la splendeur de l'administration , perchée sur les waggons gouvernementaux de M. le Ministre des travaux publics.
Kéuniot. D'autres esprits plus pressés proposent tout
à la
France. ?> i' 7 i- -,
' De l htablissement des Français dans la Réscnced'Alser,
toniel", j). 147.
^ Annales algériennes, tome II, p. 291.
^ Les Prisonniers d'Abd-el-Kadcr , tome II, p. 265.
■* De l'Etablisscmcnl des Français dans la Régence d' Alger, lome T', p 298.
RESULTATS DU SYSTÈMK FRANÇAIS. l4l
simplement la réunion d'Alger à la France. Us ne me paraissent pas avoir rétléchi à cette proposition. Il est fâcheux qu'ils n'aient pas essayé de la formuler d'une manière sérieuse : cela les am-ait conduit à examiner les différens modes qui auraient pu satisfaire leur bon vouloir.
Les réunionistes veulent-ils que l'Algérie soit assimilée à la France? régie comme la France? Us demandent alors ce qui n'existe pour aucune partie du territoire extra-continental delà France: ainsi la Corse , dont l'administration se rapproche le plus de l'administration de la France , n'a pu que petit à petit arriver à ce résultat , et la Corse européenne et catholique avait suivi à peu près les mêmes phases de civilisation que le midi de l'Europe. — Sous le rapport commercial , il sera impossible à toujours de consacrer libre pratique entre la Corse et la France , tant qu'il y aura des douanes en France. Les dangers de la contrebande s'y opposent absolument. — Fera-t-on pour Alger ce que l'on ne fait pas pour la Corse? et aventurera -t-on ainsi une recette de plus de loo millions? — Donnera-t-on à l'Algérie des représentansqui viendront à la Ciiambre apporter leur vote au Ministère en échange de tous les bons offices que leur localité réclamera de la France? Faudra-t-il que les rrprésentans besogneux de l'Afrique viennent mettre leur vote dans la balance des intérêts de l'Élat?
l'i'i CHAPITRE IV.
La Grande-Bretagne a-t-elle à se féliciter d'avoir réuni l'Irlande à son vieux pays d'Angleterre? Cet acte, que l'on a cru politique dans le temps, a-t-il mis un terme à la guerre civile en créant la guerre parlementaire? Y a-t-il d'autre issue possible que l'indépendance pour un pays qui cause des angoisses si vives à la métropole , que celle-ci pensait c[ue , pour le bonheur des deux, l'Irlande devrait passer une heure sous l'eau . Aujourd'hui même, O'Connel proclame au Parlement que l'Angleterre cherche en vain depuis sept cents ans comment elle administrera l'Irlande, et que l'union n'est qu'un acte écrit sur parchemin '.
Naples et la Sicile sont-ils en meilleure harmonie ? Naguerre encore le pouvoir de Naples se manifestait en Sicile par les tribunaux militaires qui essaient de comprimer les mécontens.
La Pologne est-elle d'un grand secours pour la Russie ? ne lui a-t-elle pas été dangereuse en 1 85o , et les anciennes provinces polonaises ne commençaient-elles pas à frémir aux portes même de Pétersbourg?
La Sainte-Alliance avait-elle conçu une meilleure combinaison en mettant la Belgique sous le joug de la Hollande? Le premier mouvement po-
' Séance Je la Chambre des Communes, tics 14 et 15 mai
RÉSULTATS DU SYSTÈME FRANÇVIS. I'î3
pulaire a fait justice d'une union contraire à l'intérêt des deux peuples.
Les réunionistes veulent-ils avoir h côté de la Aiger-H.i-
VI novrc.
France une possession flottante, une espèce de Hanovre , comme doit le proposer un de mes honorables collègues de la Chambre? Est-ce en ï858 que la France reconnaîtra qu'une portion de son territoire lai appartiendra ou ne lui appartiendra pas, suivant la situation génëalogic[ue de la famille régnante? Quand la France aura érigé l'Algérie en vice-rojauté pour un prince français, les choses seront-elles modifiées en Afrique? les Arabes seront-i!s soumis? L'Europe a déjà fait en Grèce un essai analogue, elle lui a envoyé un roi , de l'argent , des conseils et des protocoles. Les Grecs ne s'en trouvent pas mieux ; Othon regrette sa Bavière. Je plaindrais le malhem^eux prince que l'on attacherait ainsi aux côtes de l'Afrique; je plaindrais la Francr" d'être appelée à soutenir par ses trésors et le sang de ses enfans une conception aussi malheureuse.
Les réunionistes veulent -ils, comme l'avait Ai^ercoproposé M. Mérilhou à la Chambre des Pairs , '''"'''• réunir notre conquête au territoire colonial de la France ' ? A quel territoire colonial M. Mérilhou voulait-il réunir l'Algérie? Est-ce au territoire colonial des Antilles , de la Gujane et de
• Moniteur du G janvitr 1838.
Bourbon, qui sont régis par des lois, ou au territoire colonial du Sénégal , de Pondichéry ou Chandernagor,cp.ii sont régis par des ordonnances? Quel est le système politique que M. Mérilhou adoptera avec une population fanatique dont le sol, accidenté partout, fait surgir des guerriers courageux ? M. Mérilhou prétend-il en agir avec eux comme avec les Noirs de nos colonies? Quel système commercial établira-t-il entre la France et Alger ? Sera-ce le régime colonial dont personne aujourd'hui ne veut plus, au point qu'un délégué des Antilles faisait l'an passé, à la Chambre des Députés , la proposition suivante : « Les colonies françaises sont autorisées à exporter leurs sucres à l'étranger par navires français , et h s'approvisionner de tout dans les ports de déchargement de marchandises étrangères ' ? » Il aurait fallu aborder tous ces points de la question , et bien d'autres encore , et M. Mérilhou en aurait lui-même reconnu l'impraticabilité.
' Proposition de M. Mauguin , Moniteur du 2 juin 1837.
lO
SOMMAIRE
Vues de la Restauration . — Le Gouvernement de Juillet s'en écarte. — Il cède à l'opinion publique. — Quoique Alger soit une mauvaise affaire. — -Il considère l'Afrique comme un moyen gouvernemental. — Les événemens conduisent à l'établissement de la nationalité arabe. — Idées générales. — Abd-el-Ka der . — Traité avec le général Desmichels . — Traité de la Tafna. — Progrès d'Abd-el-Kader. — Il profite de l'expédition de Constantine. — Les traités sont des causes de guerre. — Au sujet des limites. — De l'administration.
— Du commerce. — La nationalité arabe doit être libre.
— Abd-el-Kader progressif. — Son pouvoir centralisé. — Reconnu par le Gouvernement. — Le système arabe satisfait nos intérêts. — Admet notre occupation maritime. — Ses avantages. — En temps de paix. — En temps de guerre. — Intérêts de la France. — Véritable popularité.
La politique de la Restauration s'est montrée Vues de la habile dans la conduite des affaires d'Alger avant tion. la conquête. Elle avait espéré obtenir en Afrique, et sans intervention directe , un ordre de choses satisfaisant pour la France et l'Afrique. En 182g, Mehemet-Ali s'était engagé vis-à-vis d'elle à prendre possession des trois Régences, à détruire la piraterie , l'esclavage des chrétiens , et les autres usages qui mettaient la Barbarie en dehors de la civilisation européenne. Le Gouvernement français , qui avait déjà sacrifié 20 millions pour le blocus d'Alger, arrivait plus facilement à son but en fournissant à Mehemet quelques subsides. Mehemet devait gouverner les trois Régences au nom du Sultan , et lui payer tribut. De son côté, la Porte ne devait pas voir avec peine se porter vers l'Occident le vassal qui déjà jetait les yeux sur la Syrie ; elle révélait aux ambassadeurs de France et d'Angleterre qu'elle « était
dans une situation à ne pouvoir se déclarer ouvertement en faveur de l'attaque contre les Régences; que c'était une de ces entreprises
qu'elle ne pouvait avouer;.... n mais elle n'exprimait ni blâme ni inquiétude, La Russie et la Prusse étaient entrées dans les vues de la France; l'Autriche élevait des difficultés : l'Angleterre s'opposa autant qu'il était en elle. Le Gouvernement français ne pouvant vaincre sa résistance, etMehemet ayant reçu les intimations du cabinet de Sain t- James, force fut à la France de renoncer à sa combinaison , et d'agir par elle-même. Il est funeste aujourd'hui, pour elle, que le premier projet de M. le prince de Polignac ait échoué. Mehemet, n'ayant pas à combattre l'opposition de la Porte, aurait probablement réussi; faisant en Afri jue ce qu'il fait aujourd'hui en Syrie dans des circonstances un peu analogues , il aurait insensiblement préparé un ordre de choses meilleur chez les Barbaresques.
La Restauration, en faisant la conquête d'Alger, n'avait nullement entendu arriver au point où nous en sommes aujourd'hui. Son intention, indiquée par l'article du yl/o/2zVeifrdu 20 avril i83o, avouée par M. de Polignac d'après la dépêche de lord Stuart au comte Aberdeen du aS avril, « de venger la dignité de la Couronne , de délivrer la France et l'Europe du triple fléau que les puissances chrétiennes ont enduré liop long-temps :
SYSTÈBIE ARABK. J 49
l'esclavage de leurs sujets, les tributs (jue le dey exige d'elles , et la piraterie , qui enlève toute sûreté à la Méditerranée. »
C'est dans ces termes que l'opinion publique a été saisie de la question, et que les communications diplomatiques ont eu lieu. La France s'engageait à s'entendre avec ses alliés sur le nouvel Ordre de choses qui devait être établi à Alger, dans le cas où le pouvoir existant viendrait à se dissoudre ' . Après la prise d'Alger, le prince de Polignac donne à lord Stuart, qui vient le complimenter, l'assurance C[ue le succès ne changeait rien aux dispositions du Gouvernement. Ces dispositions reçoivent un commencement d'exécution , ainsi qu'on peut le voir par la lettre du Président du conseil à M. de Bourmont, du 4 juillet i83o, et par la réponse de ce général, du 25 du même mois.
En abordant en Afrique, quelle a été notre attitude vis-à-vis des populations indigènes? celle que le général Bonaparte avait prise en mettant le pied en Egypte : il s'adressait aux Egyptiens, et cherchait à les soulever contre les beys et les mamloucks leurs oppresseurs " ; il leur faisait ensuite parler par les cheicks. Nous, également,
• Circulaire du 4 mars 1830.
' Proclamation d'Alexandrie du 13 messidor an 6.
nous nous adressions aux indigènes, nous leur remettions des proclamations rédigées en France ' .
Le Moniteur du 4 juillet rapporte : « Notre camp a pris depuis plusieurs jours un aspect tout africain. Les Arabes y viennent souvent en amis. Un de leurs parlementaires vient chaque matin voir un fils blessé. Il retourne ensuite chez lui emportant des proclamations en langue arabe, qu'il répand dans le pays. Chaque matin on en place un grand nombre au bout des piques, et les Bédouins viennent les prendre. Ils savent déjà que ce n'est pas à eux qu'on en veut. « Une de ces proclamations, distribuée par le consul de France à Tunis, disait : h Nous Français, vos amis, partons pour Alger. Nous allons en chasser les Turcs, vos tyrans, qui vous persécutent, qui TOUS volent vos biens et les produits de vos terres, qui ne cessent de menacer vos vies. Nous ne conquérons pas la ville pour en demeurer maîtres. Soyez unis à nous, soyez dignes de notre protection , et vous régnerez j comme autrefois, dans votre pays, maîtres indépendans de votre sol natal. « M. de Bourmont, dans une proclamation habilement calquée sur celle de Bona-
* Journal du général Després , chef d'état - major , p. 99.
SYSTÈ3IE ARABE. I5l
parte, disait aux habitans de la régence d'Alger : (( Quant à vous , habitans des tribus et des villes, sachez que je ne viens pas pour troubler votre repoS) ni pour vous faire la guerre... Notre présence sur votre territoire n'est pas pour faire la guerre à vous, mais seulement à la personne de votre pacha qui , par ses procédés , est cause qu'il est persécuté; par ses actes, bientôt tous vos biens animaient été pillés, vos personnes exterminées, et votre pays entièrement ruiné
Abandonnez votre pacha pour suivre nos sages conseils , qui ne tendent qu'à vous rendre heureux. »
Il faut , de la part du parti qui prend en main Le Coula cause de la Restauration , une bien grande dr"juinet ignorance des faits pour avoir reproché à la révo- * ^° écarte, lution de Juillet de vouloir abandonner Alger.
Le reproche que la Restauration pourrait adi'esser à la révolution de Juillet serait de s'être jetée dans une voie dangereuse , et d'avoir compromis, par sa faiblesse et ses incertitudes, les résultats que semblait promettre une expédition aussi habilement conduite qu'heureusement terminée.
Le tort du Gouvernement est de s'être laissé in- ii cède à fluencer dans le principe, et de n'avoir pas pubi^ue. éclairé l'opinion publique au moment où on commençait à l'égarer. Les difticultés du Gouvernement étaient grandes à cette époque , nous le
152 CH-APITRll V.
savons : ces difficultés même lui prescrivaient de signaler à la France les dangers d'une occupation qui éloignait des troupes dont elle pouvait avoir besoin sur le continent. Depuis, l'opinion toujours abusée a grandi ; aujourd'hui elle domine le Gouvernement, et étendra sa funeste influence jusqu'au moment où de nouveaux dangers lui ouvriront les jeux.
M. le directeur des affaires d'Afrique a constaté la modification subie par le Gouvernement; il disait à la commision envoyée en Afrique : (( Depuis qu'il est question de substituer, à une occupation temporaire de la Régence, un établissement définitif. »
Le Gouvernement avait bien la conviction
Quoique qu'Alger était une mauvaise affaire; on lui avait
Alger soit ^jj ^jgj^g 1^ commission envoyée en Afrique, que
une mau- ' ./ j. ' T.
vaise af- c'était M/2 legs ouéreiix que lui avait légué la Restauration j que c'était un conquête fâcheuse^ que la France avait pour cette conquête un aveugle engouement.
M. Thiers , qui se présente aujourd'hui comme l'un des plus grands partisans de l'Afrique , disait : « Certainement , si aujourd'hui Alger était à conquérir, si c'était un caprice français , si l'on nous disait aujourd'hui : Armez vos vaisseaux, embarquez vos soldats pour aller conquérir l'Afrique, oh ! je ne le conseille-
rais pas à la France , car je crois qu'il serait peutêtre plus utile d'achever beaucoup d'améliorations intérieures, que d'aller porternos armes au loin '. Je ne sais pas un homme de sens qui, si l'Afrique était à occuper, irait entraîner la France dans une pareille entreprise... Je n'irais pas occuper Alger aujourd'hui , si cela était à faire'. »
M. Thiers reconnaît donc que la conquête d'Alger est une chose funeste ; mais il ne s'ensuit pas que la Restauration ait eu tort de faire l'expédition d'Afrique. C'est la révolution de Juillet qui a laissé transformer une opération politique, habilement exécutée, en une conquête irréfléchie.
Le Gouvernement, qui n'avait pas la force de résister à l'opinion publique, n'avait pas non plus le courage d'apprendre à l'opinion publique l'abîme dans lequel ses vœux précipitaient la France; s'il eût exposé les moyens nécessaires pour parvenir à ses fins, elle eût reculé, sans doute , mais il craignait qu'on l'accusât de vouloir effrayer pour préparer à l'abandon.
Le Gouvernement vécut donc au jour le jour, ii c prontant, a 1 occasion, de la position qu on lui que avait imposée en Afrique, pour éloigner des mé-
consi- Africomme un moyen gouvernemental.
' Discours à la Chambre des Députés, Moniteur du 10 juin
' /W., du22 avrill837.
contens , satisfaire des ambitions et se créer des partisans, et, par-dessus tout, pour arriver à augmenter, malgré le vœu des Chambres, l'effectif de l'armée. C'est là que, chaque année, ses prétentions se révèlent; en un mot, l'Afrique est pour lui un moyen gouvernemental.
Les évé- Néanmoins les faits ont marché en Afrique,
nemens . i . 111
conduisent Gt quoiquc souvcnt produits par le hasard , en
seJent Te l'abscncc dc toute direction , ils ont amené des
|fj?^^^^^" impossibilités et des nécessités.
L'impossibilité, comme nous l'avons exposé, est de gouverner le pays par nous, soit directement, soit indirectement. Nous m.ettons hors de question la colonisation , impossible de sa propre nature.
La nécessité est d'administrer le pays par le pays. Il n'est plus temps de discuter si la chose est bonne pour nous et pour les Arabes ; les événemens et nos fautes ont amené ce qu'il eût été plus habile de concevoir. Nous avons reconstitué, dans l'Algérie, la nationalité arabe plus vigoureuse qu'elle n'existe nulle part ailleurs. Nous ne pouvons aujourd'hui, en ajoutant à toutes nos fautes passées, entreprendre de l'étouffer; nous devons, au contraire, rechercher en elle ce qu'elle peut présenter de bon pour nous, pour elle et pour les progrès de la civilisation.
Idées gé- Le gouvernement d'un peuple est d'autant plus fort, d'autant plus stable, que ses racines sont
plus profondes dans le sol national. Lorsque ce peuple est abandonné h lui-même, il parvient toujours , après plus ou moins de révolutions , à faire surgir le gouvernement qui lui convient le mieux : alors il a l'espoir du repos et des améliore-^ lions possibles; car son gouvernement est fondé sur la nature des choses, ses vœux et ses besoins. Si une influence étrangère domine ce peuple, il progresse en silence ; et après avoir souffert une domination qu'il finit par secouer, il arrive à la crise révolutionnaire qui doit enfanter son gouvernement national. Malheur alors au dominateur qui ne veut pas accepter la nécessité ! ses efforts sont inutiles , et ils prolongent seulement la crise.
Tel est l'état des choses en Afrique : une nationalité nerveuse s'était partout réveillée à notre "voix et au bruit de nos armes, qui venaient de briser les armes des Turcs et de renverser leur pouvoir; et cependant le pouvoir turc avait la sympathie religieuse des Arabes. Nous, que notre religion rend antipathiques aux Arabes, pouvonsnous ressaisir le pouvoir turc?
La population de la Régence est évaluée à 2,800,000 habitans, en presque totalité arabe et kabaïle; les Maures et Koul-Oglous ne peuvent y entrer que pour 40,000 , les Juifs pour 1 8,000 , la population mêlée de nègres, Mozabites, etc., pour 5,000, et les Européens pour 16,000. Les Turcs ont presque disparu de la Régence; parmi
Kader
ceux qui restent, les uns sont dans nos rangs et les autres sont dans les rangs d'Abd-el-Kader ou d'Achraet. On voit , par la répartition de la population, où est la force numérique.
Dans les crises rcYolutionnaires , et lorsque Abd-ei- '^^ populations soulevées sont animées de passions politiques ou religieuses, il se révèle toujours un homme politique ou religieux c[ui est accepté par ces populations comme le représentant et l'expression de leurs idées : le mouvement se régularise alors; la puissance de cet homme est immense , et si son génie est à la hauteur de sa mission, il peut accomplir de grandes choses. Cet homme s'est révélé en Afrique depuis notre occupation : on a dit que c'étaient nos fautes qui l'avaient élevé; elles y ont contribué sans doute; nos fautes sont un des élémens qui ont produit le grand mouvement qui agite aujourd'hui l'Afrique; mais nos fautes n'ont pu donner à Abd-el- Kader ni sa position sociale, ni ses qualités personnelles. Voici ce que M. Pellissier dit de cet homme remarquable.
« Al3d-el-Kader (el Hadji) ou Sidi-Mahiddin , appartient à une très ancienne famille de marabouts , qui fait remonter son origine aux kalifes fatimites. Il naquit à la Guetna , aux environs de Mascara. Cette Guetna est une espèce de séminaire de jeunes gens , pour les instruire dans les. lettres, la théologie et la jurisprudence. Abd-el-
Kader fut aussi bien élevé qu'un Arabe peut l'être , par son père , qui trouva à exploiter en
lui une nature intelligente et vigoureuse A
vingt ans il se faisait remarquer par toutes les qualités que les hommes aiment à voir dans ceux
qu'ils mettent à leur tête Sa physionomie est
douce, spirituelle et distinguée ses manières
sont affectueuses et pleines de politesse et de dignité ; il se livre rarement à la colère , et reste toujours maître de lui. Toute sa personne est séduisante; il est difficile de le connaître sans l'aimer.
a Abd-el-Kader aime beaucoup l'étude , à laquelle il consacre le peu de momens de loisir que lui laisse sa vie agitée ; il a une petite bibliothèque qui le suit dans toutes ses courses.
(( Abd-el-Kader parait avoir des idées religieuses et providentielles, mais il n'est pas fanatique. 11 ne craint pas de discuter avec des chrétiens sui' des affaires de religion , et il le fait sans aigreur et avec politesse. Il est honnête homme , a des
principes de moralité bien établis Rien n'est
plus éloigné de son caractère que la cruauté
il s'est toujours montré , lorsqu'il l'a pu , clément et généreux envers ses ennemis.
« Abd-el-Kader est d'une grande bravoure ; cependant son esprit est plus organisateur que militaire Il ne paraît envier à l'Europe que des
perfectionnemens matériels ,* et il fait peu de cas de notre civilisation Ce qu'il admirait le plus
en Bonaparte , c'était non ses triomphes militaires , mais l'ordre qu'au sortir d'un bouleversement général il avait su faire régner dans ses
états Le plus grand mal que nous ait fait
Abd'el-Kader a été de nous mettre dans la nécessité de ne représenter dans ce moment qu'une idée brutale , une idée de destruction y tandis quil représente j lui , une idée morale , une idée d organisation. ' »
Le général Desmichels en porte un jugement aussi favorable'. J'ai préféré donner l'opinion de M. Pellissier, qu'on ne peut soupçonner de prévention en faveur de l'émir.
M. de France , officier de marine , a eu , pendant cinq mois de dure captivité qu'il a passés au milieu des Arabes d'Abd-el-Kader, l'occasion déjuger leur chef; et les souffrances qu'il a endurées ne l'empêchent pas de lui rendre justice, (f Abd-el-Rader se présente aux yeux de son peuple simple dans ses vétemens , frugal dans sa nourriture , austère dans ses m^œurs , rigide dans sa dévotion , rusé dans ses négociations , noble et fier à cheval , juste et inexorable quand il prononce un arrêt ^ . »
Lors de la prise d'Alger, les Turcs qui étaient
' Annales algériennes , tome II , p. 357.
' Oran sous le commandement du général DesmicheL
' Les Prisonniers d''Abd-el-Kader, tome II, p. 263.
SYSTÈME ARABE. f59
à Mascara furent chassés par les Arabes. Quelque temps après et lors de son retour de la Mecque , les tribus voisines voulurent élire pour leur chef le marabout Sidi-Mahiddin , père d'Abd-el-Kader. Mahiddin était âgé et dirigea leur choix sur Abdel-Kader , le plus jeune de ses fils , qui avait déjà fait avec lui le saint pèlerinage, et auquel la voix publique attrib^iait une mission prophétique à remplir.
Ce fut pendant le commandement du général Bojer à Oran qu'Abd-el-Kader commença à se faire connaître dans la carrière des armes. Pendant la lutte avec nos troupes il se montra toujours des plus ardens et des plus braves ; plus tard il se montra habile dans les négociations , et en tout temps sa piété lui conserva le renom de sainteté qu'avaient ses ancêtres.
Lorsque le général Desinichels prit le commandement de la province d'Oran, en avril i855, Abd-el-Kader était déjà le chef des Arabes : les Turcs avaient disparu de plusieurs points de la province; le général Desmichels, en occupant Arzew le 4 juillet, et Mostaganem le 28, avait détruit le peu d'influence qu'ils avaient conservée de ce côté; enfin le Turc n'avait plus d'existence que dans Tlemecen , où il était bloqué par l'Arabe.
Les 200 Maures et les 5,5oo Juifs qui habitaient Oran, n'avaient aucune valeur dans le débat politique.
Traité Lc général Desmichels se trouvait donc en préuérai De!- sence de la nationalité arabe , et comme son but micheis. ^j^jj. j^ pacification , sa position était simplifiée. Mais il n'était pas facile d'en venir à cette pacification , même de nouer des négociations avec un chef auquel la religion interdisait de rechercher la paix avec les chrétiens. Les avantages que les armes donnèrent au général Desi^ichels lui fournirent cependant l'occasion d'entrer en négociations avec lui : les premières eurent seulement pour objet des échanges de prisonniers. Le caractère de la réponse d'Abd-el-Kader fait bien connaître les sentimens qui étaient dans son cœur : « Chacun son tour, entre ennemis; un jour pour vous , un jour pour moi : le moulin tourne pour tous les deux , mais toujours en écrasant de nouvelles victimes. Néanmoins, c'est un devoir religieux pour chacun de nous , et il faut l'accepter. Pour moi , quand vous m'avez fait des prisonniers, je ne vous ai jamais fatigué de demandes en leur faveur. J'ai souffert comme hommie de leur malheureux sort ; mais, comme musulman , je regarde leur mort comme une vie nouvelle, et leur rachat de l'esclavage, au contraire, comme une mort honteuse, aussi n'ai-je jamais demandé leur grâce ' . n
Néanmoins, après de nouveaux combats, où la prudence du général Desmichels ne lui fit entre-
' Oran sous le commandement du général Desmichels,^. 79-
SYSTÈME VRA.be. 161
prendre que ce que lui permettait le petit nombre de troupes à sa disposition , Abd-elrKader, après avoir consulté plusieurs chefs, s'était décidé à entrer en négociations : il avait envoyé à Oran Ben-Arrach pour les terminer; elles le furent par le traité du 26 février 1834.
Nous dirons plus tard notre opinion sur les traités que l'on peut faire en Afrique. Aucun ne peut avoir de durée. Il n'y avait pas d'harmonie entre le gouverneur d'Alger et le commandant d'Oran , M. Desmichels fut remplacé par le général Trézel. Survint la journée du 28 juin i855. La Macta fut le signal de toutes les expéditions qui affligèrent cette malheureuse province.
11 avait fallu venger nos armes outragées : nous prenons et incendions Mascara. Nous indiquons ainsi à Abd-el-Kader son côté faible, il se rejette sous la tente : a-t-il perdu de sa force? avons-nous diminué sa puissance par nos courses d'Oran à Tlemecen, de Tlemecen à la Tafna, et de la Tafna à Oran? presque partout nous l'avons rencontré, mais sans l'atteindre.
Le général Bugeaud lui a prouvé à la Sickah que l'Arabe ne pouvait pas soutenir le choc des Français ; aussi sa tactique a-t-elle été d'éviter le combat, et de se tenir prêt à profiter de nos moindres fautes.
La victoire de la Sickah avait donné au général traité de
. ^ la Tafna,
Bugeaud tous les avantages qu'il pouvait espérer.
Cette victoire vengeait nos armes des revers causés par la rigueur du temps, mais dont les Arabes n'ont pas à se glorifier. L'année suivante, le général Bugeaud se trouvait à la même place avec une belle et brave armée. 11 aurait vaincu sans doute , si toutefois il avait pu forcer les Arabes au combat. Il se porte sur Tlemecen le 20 mai , sur la Tafiia le aS; l'ennemi ne se présente pas , le général signe le traité de paix de la Tafna du 3o mai iSSy. Nous en parlerons plus tard.
Nous faisons remarquer ici une nouvelle preuve des appréhensions du Gouvernement. C'était une pensée pacifique qui avait dicté le traité de la Tafna. L'opinion publique blâme ce traité, et, tout aussitôt, le Gouvernement semble vouloir racheter la faute qu'on lui impute en faisant contre Achmet une expédition impolitique.
Progrès Le grand moyen d'action d'Abd-el-Kader est Kader. moral , tonde sur 1 opmion du pays, sur la religion, et sur le besoin d'ordre qu'éprouve la population.
Dès i855, lorsque les populations éloignées apprirent que la paix faite avec le général Desmichels avait ramené l'ordre et la tranquillité dans la province d'Oran , elles s'adressèrent à Abd-el-Kader pour obtenir le même bienfait. C'était vers lui que se tournaient les yeux des habitans des provinces d'Alger et même de Constantine. Le grand marabout de Miliana , et les chefs
SYSTÈME ARABK. 163
des provinces de Titterie et Constantiiie faisaient en même temps des ouvertures de paix au général Desmichels. Celui-ci ne pouvait prendre des dispositions pour les contrées en dehors de la province qu'il commandait. L'action d'Abd-el- Kader ne s'en étendit pas moins jusqu'à Miliana et Médéah. Le gouverneur-général voulait s'opposer à ce mouvement national, et pensa devoir empêcher les habitans de Medeah d'avoir recours à Abd-el-Kader. Mais ceux-ci lui répondaient, avec toute justesse , que s'ils désiraient la venue d' Abd-el-Kader, c'était dans l'espérance qu'il tirerait la province de l'anarchie où elle gémissait depuis quatre ans, et que les Français, qui n'avaient pas pu établir l'ordre, ne pouvaient trouver mauvais qu'un autre le fit. Un autre danger menaçait cette province : un chef du désert Mouça s'était emparé de Médéah et menaçait Miliana. Abd-el- Kader se porte contre lui, le défait et entre à Medeah en libérateur.
A cette époque , l'influence d' Abd-el-Kader s'étendait de Médéah à Tlemecen ; l'ordre régnait partout , les officiers français pouvaient traverser en sûreté cette partie de la Régence; « les routes devinrent si sûres que, d'après l'expression des Arabes , un enfant pouvait les parcourir avec une couronne d'or sur la tête, m C'est M. Pellissier qui s'exprime ainsi : il voyageait alors en curieux dans la province d'Oran.
Depuis lors, le nom d'Abd-el-Kader a encor<^ grandi ; on espère en lui dans la province de Constantine , comme on avait espéré en lui dans la province de Titterie. Au commencement de a 858, il s'était porté jusqu'à Biban, aux portes de Fer, à quarante lieues sud-est d'Alger. Ferhatben-Sayet , le cheick du désert qui , un mois auparavant, était venu faire sa soumission à Constantine, et nous avait promis la ruine d'Achmet, se joint au parti de l'émir , et en son nom s'empare de Biscara. Abd-el-Kader donne à Abd-el- Salem l'investiture d'un beylick formé des territoires d'Amongah et de Medjana. Mouckrani , homme influent dans cette partie de la province de Constantine , et qui n'avait jamais payé tribut à aucun bey turc , se range du côté d'Abd-el-Kader. La plaine d'Hamsa le reconnaît , les Aribs lui paient l'achour , et il est sollicité par de nombreuses tribus de la province de Constantine.
L'autorité d'Achmet est compromise, la nôtre n'est pas établie , notre victoire n'a valu aux tribus que l'anarchie. Pour rétablir l'ordre, les populations ont recours à la puissance arabe qui grandit; Abd-el-Kader se décide à envoyer un de ses lieutenans contre Achmet, le dernier représentant de la puissance turque.
Il profite C'est ainsi que se vérifient les avertisseraens deCoà- que nous donnons depuis deux ans , que la guerre
de l'expédition stantine.
cjiie nous faisions h Achmet devait profiter à Abdel-Kader.
Cette guerre , envisagée sous ce point de vue , pouvait avoir un but politi([ue : on pouvait atteindre ce but par moins de sacrifices. Les deux campagnes de Constantine ont produit un résultat contraire à notre volonté : cela fait peu l'éloge de notre intelligence et de notre habileté.
Ce ne sont pas seulement les populations qui témoignent de leur sympathie pour Abd-el-Kader. Les idées religieuses lui ramènent aussi les corps musulmans qui avaient survécu à la destruction des Turcs. 400 Koul-Oglous de Tlemecen se rangent sous ses drapeaux, et dans l'est il reçoit la soumission de 3oo hommes attachés à Achmet.
Lorsque nous avons appris le traité de la Tafna, Le nous nous sommes réjoui de la cessation de la de guerre guerre, mais nous n'avons pas approuvé le traité, que nous ne considérons , aussi bien que le traité du général Desmichels, et tous autres qui seraient conçus dans le même esprit, c[ue comme des essais pouvant indiquer la marche à suivre. Ces traités ne peuvent avoir de durée, ne peuvent que réserver aux deux parties des prétextes pour faire la guerre lorsqu'ils croiront y trouver leur intérêt : les difficultés qu'ils créent sont telles qu'il ne dépend même ni du bon vouloir ni de
s traites sont causes
l'habileté des chefs de maintenir la paix; en un mot, la paix des traités est en Afrique une variante de l'état de guerre. C'est ce que nous explique M. Bernard, dans son exposé des m.otifs, avec une droiture dont nous le remercions. L'exécution du traité de la Tafna l'oblice à nous
demandCiT une nouvelle augmentation de forces en Afrique.
Difficultés Ces traités et celui entamé avec Achmet condes traites. |-jg|jj^gj^^ (jgg dispositious rclativcs aux limites, à l'administration, au commerce. Toutes ces dispositions sont autant de germes de mort de ces traités.
Au sujet Limites. — Nous avons encore des limites à déterminer à la Guyane, il n'est pas étonnant que celles de l'Algérie ne soient pas fixées; nous avons à nous entendre avec Maroc et Tunis, ce que l'on fera nécessairement lorsque l'on procédera au cadastre monumental que nous promet l'administration. Les limites fixées par le traité de la Tafna à la Métidja, à l'est et au sud, donnent déjà lieu à des contestations. Dans la province de Constantine, c'est la difficulté d'établir des limites qui nous a entraînés à la dernière expédition; et quand on pense que le principal conteste roulait sur Guelma, situé en dehors de toute base d'opérations militaires, mauvais poste s'il en fut , — où les anciennes ruines s'augmentent tous les jours des ossemens de nos soldats , qui y péris-
sent inutilement, — on se rappelle ces longues guerres qui ont ensanglanté le nouveau monde au sujet de plages désertes.
Administration des populations. En dehors De radet en dedans de ces limites sont des populations tioD? ^^~ indigènes : leurs habitudes nomades et leur soumission ou leur insoumission à leurs chefs leur font souvent franchir ces limites. Ces populations passent de l'administration française à l'administration indigène, et de l'administration indigène à l'administration française, et nous apportent des conflits inextricables; Abd-el-Kader pense qu'il est bien de faire juger les musulmans par l'oukil des musulmans, les Français par le délégué des Français, et, dans le cas où la contestation intéresse Français et musulmans, de laisser les parties choisir leurs arbitres ' . Pour nous , nous sommes possédés d'une dandinomanie telle que nous voulons juger tout le monde : les Français, les étrangers, let; Juifs, les musulmans =>. On envoie de Paris un juge de bonne volonté qui se charge d'arranger tout cela , avec le consentement , toutefois , des parties , lorsque ces parties sont des indigènes de la même religion : notre juge a donc à juger la contestation entre le Juif qui lui explique la loi hé-
' Lettre d' Abd-el-Kader au général Bugeaud , août 1837. ^ Art. 27 de l'ordonnance sur la Justice, du 22 juillet 1834.
braïque en langue franque , et le Maure qui lui explique le Koran en arabe. Un assesseur musulman donne son avis '. Un interprète tâche de lui faire comprendre ce qui a été dit , et la justice a son cours. Si la contestation a lieu entre un Espagnol et un indigène , le juge leur applique , ad libitum y le Koran ou le Code civil ='. Si les parties ne sont pas satisfaites , elles peuvent appeler au tribunal supérieur, où les choses se passent avec la même lucidité, ensuite se pourvoir en cassation.
Le conflit entre les indigènes est souvent plus sérieux : ainsi les Douaires et Smelas furent les premières causes de la rupture du traité du général Desmichels. Ils ne pouvaient pas s'accorder avec Abd-el-Kader : nous leur donnâmes notre appui, et ils nous entraînèrent à la Macta. D'autres fois le conflit entre les indigènes ne retombe que sur nos finances : en février i838, des Ouled-Zeithoun se réfugient sur notre territoire; on leur prête une ferme , on leur fait pendant un ou deux mois des distributions de blé et d'orge , et on met à leur disposition les instrumens nécessaires pour construire leurs maisons et labourer leurs terres.
Hors ce dernier cas , on conçoit toutes les
* Article 28 de ladite ordonnance.
* Article 31 de ladite ordonnance.
diflicultés que doit amener le conlact de populations antipathiques les unes aux autres, et la nécessité, en recevant les raécontens, de leur accorder une certaine protection.
*■ , Du com-
Dijfficultés provenant des relations comnier- merce. ciales. Ces difficultés sont des plus considérables. Elles causèrent en partie la rupture du traité du général Desmichels. On ne s'était pas suffisamment entendu sur la clause relative au commerce. Le commerce d'Arzew, et Dieu sait ce que c'est que le commerce d'Arzew, vint à jalouser le commerce que faisait Abd-el-Kader, et remplit de ses plaintes les oreilles du gouverneur et les cartons du Gouvernement. M. Bernard nous apprend , dans l'exposé des motifs, qu' Abd-el-Kader ne paraît pas bien comprendre la liberté du commerce telle qu'elle a été convenue par le traité de la Tafna ; il est vrai que M. le Ministre ne nous dit pas comment il la comprend lui même. Veut-il empêcher l'émir d'établir un impôt de 5 pour i oo sur les produits sujets au commerce, lorsque nous, nous établissons en Afrique des droits de douane qui s'élèvent jusqu'à i5 pour loo? Nous nous sommes réservé le monopole du commerce des armes et de la poudre : est-ce une raison pour exiger que l'émir nous vende les chevaux à notre convenance? Nous demandons encore à M. Bernard si Achmet pouvait accepter la condition qu'il voulait lui imposer « d'envojer à Bône, ou
à tel point de la côte occupé par la France, et qui sera par elle désigné', » les caravanes de l'intérieur de l'Afrique qui se dirigent aujourd'hui de Constantine à Tunis ; Achmet pouvait-il « interdire à ses sujets le commerce avec Tunis ' ? » aurait-il été obéi s'il l'avait ordonné? pouvait-il établir contre ses sujets une ligne de douanes comme nous en établissons une contre l'intérêt étranger? Les Européens ont jadis ensanglanté les deux mondes pour savoir qui aurait le monopole du poivre des Grandes-Indes et des peaux du Canada ; M. Bernard devrait bien nous dire ce dont on peut faire le monopole en Afrique , et comment nous pourrons obtenir le monopole dans un pays que nous ne pouvons posséder.
La natio- On voit les difficuUés qui surgissent pour la doUétr"ii-^^"^'"^'on ou le maintien des traités conçus dans ^'^^- un but de fusion avec les indigènes , ou d'établis-
sement dans leur voisinage; aucun de ces traités n'est possible. La cohabitation est un rêve; les deux races ne se mêleront jamais. Si la nationalité française ne veut pas entreprendre la destruction de la nationalité arabe , il faut qu'elle laisse à cette nationalité une action complète. Il faut que cette nationalité se développe chez elle par elle, et sans l'intervention de gens qui ne com-
• LeUre de M. Bernard à M. Danirémônt, 21 sept. 1837. ' Lettre du même au lucuie , 27 mai 1837.
SYSTÈME AKABE. 171
prennent rien à ses besoins; il faut (jue l'administration du pajssortedu pays. Sans doute, cette administration ne sera pas, dans le principe, bonne, tranquille, productive d'améliorations. 11 suflit de jeter les yeux autour de soi pour sentir combien cette prétention serait irréfléchie. La plupart des pays sont encore en travail des améliorations les plus urgentes : que l'Algérie ait sa liberté d'action ; elle fera bientôt les progrès que comporte sa situation.
Chez un peuple où le Koran est la loi unique sur toutes les matières et pour tous les cas , la première condition est que celui qui donne l'impulsion réunisse en sa personne sainteté , courage , puissance de direction ; car il résume tous les pouvoirs de la société : le pouvoir sacerdotal, militaire, législatif, judiciaire et exécutif '. Peut-on nier que cette position ne soit éminemment favolable pour faire prévaloir des idées nouvelles? N'est-ce pas par ce moyen que Mahmoud tente aujourd'hui de si grandes choses en Turquie, souvent même contre l'opinion des ulémas ? N'est-ce pas ainsi que Meheraet a introduit de grands changemens en Egypte ?
Abd-el-Knder , outre les qualités arabes et ma- Abd-eihométanes que personne ne lui conteste, a le greslif.^'*^
' Essai sur VHisloire des Arabes, par M. Viardol , t. II , p. 62.
sentiment des améliorations à introduire dans son pays. Au moment du traité avec le général Desmichels, il eut , pour l'accomplissement de ses projets, à combattre le parti fanatique ; il était l'homme progressif et révolutionnaire; il se disposait à envoyer en France les fils et proches parens des personnages les plus considérables de la province , pour y prendre les connaissances d'un ordre élevé; il devait envoyer à Marseille une trentaine d'Arabes, pour y recevoir une éducation industrielle. C'est par ces moyens que la Turquie et l'Egypte viennent s'instruire en Europe des sciences et des arts qui font l'honneur de notre civilisation. Mais la guerre survint et le parti fanatique l'emporta. Il faut l'ordre et la paix pour pouvoir entreprendre des améliorations. Un pouvoir national attaqué, dans son existence, est obligé, au moment du danger, de s'appuyer sur les passions politiques ou religieuses du peuple confié à sa responsabilité.
Abd-el-Rader avait néanmoins déjà introduit certaines améliorations dans l'administration intérieure du pays : « S étant aperçu que les cadeaux que l'usage permettait aux cadis de recevoir des plaideurs nuisaient à la bonne administration de la justice, il leur défendit, par une ordonnance , de rien accepter, et leur assigna un traitement fixe payé par l'État. Une autre ordonnance abolit 1;! peine de mort pour le crime d'adultère.
Le î»éiiie de cet homme extraordinaire embrassait tout, et comme il n'avait autour de lui que des gens assez médiocres , il était forcé d'entrer dans tous les détails. Il attira à Mascara quelques ouvriers armuriers qui parvinrent à lui faire
d'assez bons fusils sur des modèles français
Les finances attiraient surtout l'attention de l'émir. Toutes les tribus lui payaient l'achour, impôt prescrit par le Koran , et le seul qu'il se crût en droit d'exiger. Pour augmenter ses revenus, il fit une recherche exacte de tous les biens du bejlick , et les fit administrer pour le compte du trésor *. »
(( Le désir d'Abd-el-Rader, de connaître notre législation, nos usages et notre organisation militaire, lui faisait adresser chaque jour de nouvelles questions au commandant Abdalla. Mais comme cet officier ne pouvait pas toujours lui répondre d'une manière assez complète, assez satisfaisante, il fut convenu qu'il serait dressé une série de questions auxquelles nous répondrions par écrit, d'une manière positive, avec les développemens convenables; de telle sorte que l'émir pût, sans crainte d'erreur, puiser dans ces renseignemens les idées d'améliorations qu'il jugerait applicables à sa nation "". »
' Annales algériennes , tome II , p. 262. " Oran soiis le commandement du général Desmichels , p. 176.
Que l'on compare les vues élevées du chef arabe à l'esprit borné des bejs que nous avons employés ; que l'on pénètre dans cette atmosphère vivifiante dans laquelle s'inspire cette haute intelligence , on y sent la chaleur de la nationalité. A côté de lui, nos heys, dignes instrumens d'un indigne système , vont s'enfouir dans un silo, ou reçoivent froidement un peu d'argent pour tuer ou saluer, suivant nos idées du jour. Nos beys n'ont pu se produire qu'à l'ombre de notre drapeau, que souvent ils ont compromis. L'homme du pays survit à vingt défaites, et ne peut périr qu'avec le pays : un pays ne s'anéantit pas facilement.
Son pou- Les habiles blâment cette centralisation entre iTsT*^*^""^"^^* mains d'un seul chef : ils trouvent peu politique d'accorder une telle influence à un seul homme ; ils préfèrent susciter plusieurs chefs , les opposer les uns aux autres afin de régner par leurs discordes : c'est l'ancien système du dwide. Pour nous , nous pensons que c'est un pauvFC moyen de gouvernement que celui qui consiste à opposer les individus ou les populations les uns aux autres , que c'est une triste puissance que celle qui ne peut se soutenir que par les semences de division qu'elle répand sur ses administrés ; que c'est un temps bien mal employé que celui consacré à l'étude de toutes les mauvaises passions des individus, et de tous les inté-
rets ennemis d'une multitude de tribus ignorantes. 11 nous paraît plus moral et plus conforme aux destinées de l'humanité de réunir tous ces intérêts vers un but commun de prospérité.
La position que les événemens , les uns dépen- Reconnu dans, les autres mdependans de nous , ont faite vemement. à Abd-el-Kader, est telle que le précis historique du Gouvernement nous dit : « Seul , il avait la force de dompter les passions locales , et d'absorber dans une grande unité la foule de petits pouvoirs dont les querelles sans cesse renaissantes désolaient le pays ; à défaut de la France trop éloignée, et souvent invoquée en vain , c'est au représentant de la nationalité arabe que l'on allait demander justice ou secours '. w
Par ces paroles, le gouvernement reconnaît qu'il y a une nationalité arabe ; que cette nationalité a un représentant , et que ce représentant a plein pouvoir dans le pays.
Que prétend donc faire le ministère par les menaces contenues dans l'exposé des motifs? Détruire la nationalité arabe? substituer à son chef d'élection et puissant des chefs imposés et impuissans? ressusciter les querelles qui désolaient le pays , et qu'Abd-el-Kader a su étouffer?
Si le système arabe que nous avons proposé Le sysl'an passé est le système le plus favorable aux*'™"*"'''
• Tableau de situation^ p. 22.
time.
tages
satisfait nos pi'ocrès clcs Arabcs 5 il est pour nous le seul qui
iutérêts. . ... , a
puisse concilier nos intérêts et notre honneur '. Admet no- Avcc cc sjstème nous pouvons conserver les
tre occupa- j . .. ,* .. .
tion mari- deux poiuts maritimes que îes marins jugeraient le plus utiles à notre navigation. Les Arabes, qui n'ont jamais ambitionné l'empire des mers, verraient sans crainte, auprès d'eux , la nation qui les aurait délivrés du joug des Turcs appuyer lem^ nationalité naissante de sa puissance maritime.
Ses avan- Hs ti'ouvcraicnt dans ce voisinage des avantages plus certains que ceux de la piraterie à jamais détruite. De notre côté, nous obtiendrions ainsi les seuls résultats commerciaux que l'on puisse rechercher en Afrique ; et en cas de guerre nous aurions deux ports de relâche pour nos vais-r seaux.
Les petites garnisons entretenues sur ces points, n'ayant plus à faire ces courses stériles cpi chaque jour les conduisent aux hôpitaux, vivraient en Afrique, comme les Anglais à Gibraltar, comme nous vivons à Ancône. Abondamment approvisionnées par le dehors, elles seraient encore pourvues par les indigènes. En vain dit-on que ceux-ci nous considéreraient comme des ennemis , et n'auraient de repos que lorsque nous aurions abandonné leur rivage. Quel serait leur
■ La Question d'Alger.
intérêt, si , au lieu d'être leurs ennemis, comme aujourd'hui, nous nous montrons leurs amis sincères, les protecteurs de leur nationalité? Dans quel cas songeraient-ils à nous inquiéter?
En temps de paix européenne?... Mais ne sa- En temps vent-ils pas que nous pouvons envoyer des armées ^ ^^'*' contre eux? et sans arriver à cette extrémité, n'aurions-nous pas entre les mains leur sort commercial , en interdisant , chose si facile , le commerce de la côte?
En temps de guerre européenne? C'est surtout ^n temps alors qu'il serait préférable d'avoir, en Afrique , ^^ s^^rre. seulement 5 ou 4^000 hommes bien établis dans de bonnes positions maritimes , au lieu de 5o,ooo hommes répandus sur toute la surface de la Régence.
Dans le système de l'occupation maritime nous sommes posés en amis des indigènes, et la puissance avec laquelle nous sommes en guerre n'a aucune action sur eux pour les lancer contre nous. Quand même ils le feraient, quel serait le résultat? Les Arabes n'entreprendraient certes pas de nous attaquer : ils n'ont jamais pu prendre un seul blockaus. Serait-ce la puissance ennemie qui viendrait risquer un siège sur la côte d'Afrique, après les exemples si mémorables de désastres? non certes. Qu'y aurait-il donc à craindre? que les Arabes, d'une part (nous maintenons que c'est impossible dans ce système), nous refusent,
en échange de notre argent, les approvisionnemens dont nous aurions besoin , et c[u'en même temps nos deux ports soient tellement bloqués , (|ue le ravitaillement soit impossible. Peut-on admettre ces suppositions? Ne serait-il pas d'ailleurs aisé, avec d'aussi faibles garnisons, d'avoir toujours des approvisionnemens au complet?
Dans le cas , au contraire , où 5o,ooo hommes seraient éparpillés dans la Régence , quelle serait notre position, en cas de guerre européenne? L'occupation du sol nous a faits ennemis des Arabes. Nous pesons sur eux; mais au jour de la guerre en Europe, ils se sentent allégés. Toute leur haine se réveille; leurs chefs les excitent. (( Abd-el-Kader fit dire que la France allait être bientôt engagée dans une guerre continentale ; cette nouvelle, accueillie par ia crédulité facile des Arabes, détermina d'abord un grand nombre de tribus à se joindre à lui ' . » C'est le Gouvernement qui s'exprime ainsi. On voit que les Arabes savent la portée d'une guerre en Europe. — Mais s'ils l'oubliaient, notre ennemi d'Europe le Içur rappellerait, et leur fournirait en armes, munitions et argent, tout ce dont ils auraient besoin. — Cet ennemi aurait deux choses en vue : — la première, de nous empêcher de ramener nos troupes au secours de la France; c'est cette idée
' Tableau de situation , p. 24.
SYSTÈME VRVBE. 179
(|ui a empèclic le i^ouvernemeiil iiDi^lais de ratifier la capitulation d'EI-Arich ; — la deuxième, de mettre notre armée dans une position telle, que nous soyons obiii^és de lui envoyer des renforts de France , comme nous l'avons fait après la Macta , la Tafna , et pour les deux expéditions de Constantine. Mais alors nous étions en paix. L'état de guerre, outre qu'il empêcherait de dégarnir la France, ne nous permettrait peut-être pas de traverser les mers. Qu'on se rappelle que ce ne fut qu'à sa troisième sortie que l'amiral Gantheaume put faire voile pour l'Egypte, et porter un renfort à l'armée. En Egypte , nos soldats trouvaient au moins à vivre sur le pays ; mais en Afrique, la guerre une fois allumée , tout nous manque. N'oublions pas qu'avec la paix européenne, nos troupes ont été à demi-ration dans nos ports, et que c'était de là qu'il fallait approvisionner Tlemecen, réduit aux racines. Nous faisions venir des boeufs d'Espagne , le blé d'Odessa, le bois de Corse et d'Italie, le charbon d'Angleterre, le vin des ports de la Méditerranée. Si vous occupez le pays , il ne suffit pas de faire arriver vos approvisionnemens sur le littoral; il faut les transporter dans l'intérieur, et, pour cela, aller chercher des mulets dans le Poitou; et pour les nourrir, du foin et de la paille dans les ports de l'Océan.
C'est cependant ainsi que Ton compromet les i"'^"'*'!^
•^ l t^ la France.