‹ L'Algérie en 1838Chapitre 4 sur 8 · CHAPITRE I". EXPOSITION · texte numérisé non relu

CHAPITRE I". EXPOSITION

quasi-arabe à l'ouest , et un système quasi-français au centre , le tout avec esprit de guerroiement qui ruinera tout système, même bon, auquel on voudrait s'arrêter.

Systèmes Oii voit quc daus la position où le couvernement s est placé , il est impossible de suivre ses idées aussi fugitives que le peut être l'Arabe le plus agile. Nous allons examiner les trois systèmes auxquels peuvent se rattacher ces démonstrations diverses. Le système tiu'c, le système français ou colonial , et le système arabe : et nous exposerons celui auquel nous devons donner la préférence.

SOMMAIRE

Ce qu'était le système turc. — Moins mauvais qu'on le prétend. — Il avait respecté la propriété indigène. — Comme avaient fait les Anglais dans l'Inde. — Nous aurions dû agir de même. — Résultat du système turc. — Pouvonsnous établir le système turc ? — Au moyen des anciens Turcs de la régence? — De nouveaux corps musulmans? — De beys? — De troupes françaises? — Essais du système quasi-turc dans la province de Constantine. — Tributs à payer par les indigènes. — Sous le rapport financier. — Politique. — Essais de M. Bernard. — Le système turc est impossible.

systurc.

Le eouvernement turc à Aleer était fondé sur Ce qu ce double principe , que les gouTcrnans de- tème vaient être étrangers au sol , et à l'esprit de famille. Les membres de ce gouvernement , c'està-dire les huit mille Turcs qui composaient la milice, étaient recrutés dans l'empire ottoman. Le milicien, en entrant dans cette corporation, en subissait l'influence, en prenait l'esprit, s'y formait, devenait membre de l'État , et pouvait parvenir au rang le plus élevé- Les renégats étaient reçus dans la milice, mais non les Koul-ogl ous ( fils de Turcs et de femmes indigènes ). Ceux-ci n'avaient pas la valeur politique de leurs {jères, ils suivaient la condition de leurs mères. Une telle organisation donnait à la milice cet esprit de corps qui avait quelque analogie avec celui de plusieurs de nos anciens établissemens religieux.

. Le dey, chef de l'État, devait être élu par Ir divan ( conseil compose des difierens chefs civils

et militaires ). Mais comme c'était presque toujours la révolte qui amenait le changement , le chef de la révolte était le successeur naturel du dejr renversé.

Le pouvoir était exercé dans les trois provinces de Constantine , Titterie et Oran par des beys délégués du dey : le dey avait conservé l'administration directe de la province d'Alger.

Moîns Certes- l'administration turque était antipa-

mauvais "^ . .

qu'on le ihiquc aux Arabes ; ses moyens étaient violens sans doute ; et cependant elle est bien loin de mériter tous les reproches qu'on lui a adressés; elle a pu se maintenir avec huit mille soldats et une dépense annuelle d'environ cinq millions de francs. Nous qui blâmons ce gouvernement, nous avons de beaucoup dépassé sa violence : cinquante mille hommes ne suffisent pas pour dominer le pays; cinquante millions que chaque année dévore ne semblent destinés qu'à susciter de nouveaux ennemis. En huit ans nous avons enfoui dans les cimetières d'Afrique trois fois autant de Français que le gouvernement turc entretenait de soldats. <j»

Il avait Pourquoi faisons-nous phis mal que les Turcs?

respecté la parce ouc iiotrc but est différent. Les Turcs

propriété I^ ^

iadigène. voulaicut seulcmcnt dominer le pays, pour exploiter la population ; ils n'avaient pas la prétention de coloniser. Ils avaient la direction politique des affaires, et ils maintenaient tant bien que mal

l'ordre intérieur ; mais ils n'avaient pas nié la nationalité arabe , une grande action lui était laissée. Comme gouvernans, ils prélevaient un tribut sur les indigènes, mais l'indigène n'avait pas été inquiété dans sa propriété. En un mot, le gouvernement turc n'avait pas à sa suite le colon turc; il n'avait pas proclamé comme nous la colonisation ; il n'avait pas menacé les indigènes de la dépossession du sol qu'ils cultivaient , et pour mettre cette malencontreuse idée h exécution, il n'avait pas appelé tous les vagabonds de l'Asie- Mineure. Les Turcs avaient compris toute la force des idées de propriété ; ils n'avaient pas voulu se m.ettre en lutte contre ce principe palpitant de la vie des individus et des nations. Nous, nous n'avons pas compris ce qu'avaient compris les Turcs.

Lorsque les Anglais" fondèrent leur puissance j^^ An^iTis dans l'Inde, leur premier soin fut de- rassurer la ^^■i'*^'!'»'^^propriété indigène. Le moyen fut radical : Prohibition absolue à tout Anglais d'acquérir aucune propriété. La présence des nationaux inquiétait les indigènes : Prohibition à tout Anglais de pénétrer ou de résider dans l'Inde sans la permission du gouverneur.

En j85o, sur une population de 100,577,000 individus, sur un espace de 514,190 milles carrés, en présence d'une armée de 223,461 hommes, telle avait été la circonspection des gouverneurs

qu'ils n'avaient accordé le droit de résidence qu'à 2,016 Européens ' : droit précaire et révocable. La charte de i853 n'a que très peu modifié ces interdictions , et l'imprudence des Européens y a bientôt ramené les gouverneurs toutes les fois qu'ils ont essayé de s'en écarter.

Les Turcs, dont nous méprisons les erremens, les Anglais, dont nous vantons la science pour gouverner des contrées étrangères , sont donc d'accord sur ce point : respect à la propriété indigène.

Si aujourd'hui nous voulons appliquer le sjsvoos agir tème turc , nous devons d'abord rentrer dans les

de même. . . , . , . ^ 11 1

cu'constances qui lui étaient lavorables, et le respect à la propriété arabe peut seul expliquer la facilité avec laquelle une poignée de Turcs domi- *"- nait le pays.

La proximité de l'Europe ne nous permet pas , en imitant la politique des Anglais dans l'Inde, de prohiber aux Européens la résidence et les acquisitions du sol en Algérie ; mais nous devons proclamer que nous ne reconnaîtrons ni colons , ni propriété européenne; que les Européens et leurs propriétés sont , comme les indigènes, soumis à la loi du pays.

Le résultat du système turc était, pour les

' Hiitoire fïnaiicicre de l'Empire hnlnriinqnc . par Pehier, tome II, pag. 263, 264, 278.

Turcs, non le vain plaisir d'une domination stérile , mais l'avantage bien réel de trouver dans l'administration politique du pays, une existence plus avantageuse que celle qu'ils pouvaient espérer à Constantinople ou dans l'Asie - Mineure. Ces huit mille gouvernans étaient entretenus aux frais des populations arabes. La piraterie augmentait encore leur bien - être et grossissait le trésor. Mais depuis , cette ressoui'ce était nulle , et c'était le trésor qui soldait le déficit entre les recettes et les dépenses. Les Turcs jouissaient encore du bénéfice produit par certaines exactions.

On voit que la domination des Turcs avait pour but l'exploitation d'un peuple par une aristocratie militaire.

C'était une combinaison analogue à celle qui existait en Egypte sojjjs les Mamloucks et qui existe encore sous l'unité despotique de Mehemet. Mais il y a cette différence que l'Egypte est une vallée fertile, habitée par une population travailleuse , malléable comme le limon du Nil ; tandis que l'Algérie est un pays rude, où l'on ne trouve que des hommes plus rudes encore , et rebelles au travail. L'Egypte rapporte à Mehemet au moins 63 millions de fr. ' ; l'Algérie a produit, en 1837, 2,018,526 fr. pour le trésor '.

' Coup d'œil sur l'Egypte, par M. Joinard , p. 9. ° Tableau de la situation de l'Algérie , p. 403

C'était une combinaison analogue à celle des Anglais dans l'Inde. Si la Compagnie entretient dans l'Inde une armée de 223,ooo hommes et une administration qui lui coûte chaque année 5oo millions et un déficit de 20 ou 26 millions ', ce n'est pas dans la vue d'un bénéfice commercial'. Mais la domination du pays lui fournit la disposition de places lucratives en faveur d'une multitude d'agens civils et militaires. « Les Nababs en revenant en Angleterre y sont autant de bonnes recrues pour la haute aristocratie. Peu leur importe qu'ils présentent le scandale d'une fortune acquise par les rapines et le brigandage; peu importe qu'ils influent fortement

' Pebrer, dans son excellent ouvrage de V Histoire ^nancière de l'Empire britannique, Inde, tableau 12, établit que les deux dettes de la Compagnie, qui étaient, en 1814, de 4,682,701 liv. st., s'élevaient, A 1828, à 21,716,890 liv. st.; ce qui fait un déficit de 28 millions de fr. par an ; et il en trouve les causes (p. 230, tome 11) dans les mesures politiques et financières prises par la Compagnie. — Dans le compte qu'il établit (p. 272, tome 11) de la situation de la Compagnie en 1829-30, il constate un excédant de dépense de 808,569 liv. st., soit 20 millions de fr.

^ Les chiffres ne sont forts ou faibles que par comparaison. Les exportations de la Grande-Bretagne aux Indes orientales et à la Chine se sont élevées, en 1830, à 4,682,197 liv. st., y compris les marchandises étrangères. Or, qu'est-ce que cette somme sur les 514 millions auxquels est évaluée la production annuelle de la Grande-Bretagne ? {Histoire financière , tome 11, p. 90.)

sur la morale publicjiie en animant chacun du désir des mêmes richesses poursuivies à tout prix *. » Napoléon , qui s'exprimait ainsi , aurait^ de nos jours, fait bonne justice des Nababs en expectative qu'enfcUite l'Algérie. Le plus grand nombre dessèche, il est vrai, sur ce malheureux pays stérile pour tout impôt; mais les habiles prennent patience avec les millions que la France envoie en Afrique ; nous en voyons déjà qui , maigres partis, sont revenus arrondis.

Je ne disconviens pas que la France libérale ne puisse fournir tout autant d'aristocrates qu'il en faudra pour dévorer l'Afrique; si ces aristocrates voulaient se charger de l'entreprise à leurs risques et périls, je leur donnerais volontiers mon assentiment. Mais enlever tous les ans 5o millions aux contribuables, et faire périr quatre ou cinq mille citoyens français , pour alimenter leur ambition politique ou militaire , c'est ce que m'interdisent absolument ma conscience et ma raison.

Mais enfin quels moyens les partisans du sys- Pouvodsteme turc auront-ils pour le reconstituer? Au-bUriesy; ront-ils recours aux anciens Turcs delà Régence? Formeront-ils de nouveaux corps turcs? Prendront-ils pour intermédiaires des beys ? Essaieront-ils par eux-mêmes la mise en action de ce système? Enfin, quels en seront les avantages?

• Mémorial de Sainte-Hélène, 7 septembre 1816.

uous établir le sy.'téine turc?

Au moyen II cst iiicontestable que s'il avait été possible Tmcs"!"^" daïis le principe de maintenir le pouvoir des Turcs dans la Régence, c'eût été, au moins comme mesure provisoire, le meilleur parti à suivre; mais ce pouvoir tombait de lui-même devant la puissance française, qui venait pour le châtier.

De toutes parts les Arabes s'étaient soulevés contre les Turcs. A Mascara, ils les avaient égorgés; à TIemecen , ils les tenaient bloqués. De notre côté en nous emparant de Bone, Oran, Medeah, Mostaganem et plus tard de TIemecen, nous avions hâté le discrédit et la chute des Turcs : en les proscrivant d'Alger, nous avions constaté la persévérance de notre volonté ! leur dernier refuge était Constantine, la prise inconsidérée de cette ville leui^ a porté le dernier coup. Le pouvoir des Turcs a péri dans la Régence : est-il possible aujourd'hui de le faire revivre ? Peut-on rassembler ses membres épars ? Peut-on leur rendre la vigueur après les avoir mutilés à la face des Arabes ? Peut-on leur rendre leur prestige après leurs défaites nombreuses? Nous ne le pensons pas.

Au moyeu Si Ics élémcus turcs qui existaient dans l'an-

de nou- . , ? • . . l .

veauxcorps cienne Régence n existent plus, peut-on en re-

m>isuimans. ^Qj-jg^-^tuer d'analogucs ? Certes , on peut faire de

nombreuses recrues dans l'Asie-Mineure ; mais

quelle pensée animera ces nouveaux corps? Quels

directeurs trouveront-ils en Afrique? Une tourbe

mobile d'administrateurs et d'ofliciers nomades. Sera-ce auprès d'eux qu'ils feront cette éducation remarquable que les nouveau-venus trouvaient dans la corporation stable et éminemment politique des janissaires ? Employés par nous, aurontils, comme jadis, la conscience de leur valeur et de leur souveraineté? N'étant plus que les instrumens d'un pouvoir étranger, que la plupart haïront en secret, conserveront-ils cette dignité d'eux-mêmes qui jusque dans le dernier des janissaires imposait aux Arabes ? N'est-il pas évident que tous les essais de ce genre doivent être infructueux? Mahmoud et Mehemet ont pu, il est vrai, maintenir leur pouvoir après la ruine des janissaires et des Mameloucks , mais les peuples auxquels ils avaient à commander n'étaient pas semblables aux Arabes de l'Algérie. Les populations de la Turquie et le fellah d'Egypte ont dû céder à la puissance du sultan et du vice-roi. Mahmoud et Mehemet parlent au nom du Coran. Parlerons-nous au nom de l'Evangile? Pour établir notre puissance sur des populations musulmanes, la première condition nous manque, l'autorité religieuse. Chez ces peuples, l'unité est absolue : le pouvoir procède du principe religieux; c'est le Coran qui est le grand régulateur de toutes choses. Les chrétiens peuvent bien comprimer, momentanément , les enfaiis de Mahomet, mais ils n'obtiendront ni leur soumissioil.

ni leur confiance, et ce n'est pas aujourd'hui qu'on peut vouloir appliquer un s ystème où la force serait incessante contre l'opinion. Par rin- Ne pouvaut constituer le système turc avec des

termédiaire ... 1' „

debeys. miliccs turqucs , pourrons-nous 1 essayer au moyen de beys de notre institution? Nous avons déjà fait cet essai ; et le résultat a été tel que M. Bresson , intendant civil d'Alger, disait à la Chambre des Députés : « Il demeure aujourd'hui prouvé que nous n'avons pas fait une nomination (de beys) qui n'ait été une cause de déconsidération, un affront pour la France, un sujet inépuisable de sarcasmes pour les Arabes, et qui éloignera de nous, pour long-temps, les hommes de quelque valeur, qu'il eût été facile de s'attacher'. » Et cependant, ceux qui avaient fait ces nominations avaient choisi ce qu'il y avait de mieux panni les Musulmans qui consentaient à se compromettre avec nous, ou qui cherchaient à exploiter notre puissance; mais l'origine chrétienne de l'autorité de ces beys les déconsidérait tout d'abord; sentant combien leur autorité était précaire, ils voulaient gouverner vite, c'est-à-dire s'enrichir, par tous moyens : d'autres se mettaient en mesure de profiter des événemens. Comme on ne parait pas encore avoir complètement renoncé à l'emploi de ces beys , nous de-

» Moniteur du 23 avril 1837.

SYSTÈME TURC. 2t

VOUS rappeler ici les principales mystifications qu'ils nous ont attirées.

Le premier dont nous ayons fait l'essai a été Ben-Omar, que le maréchal Clauzel a nommé bey de Medeah en i85o. Une expédition l'installe; mais bientôt le malheureux bey ne peut plus sortir, d'abord de Medeah , puis de sa maison , où la crainte le retient. — En i83i, une seconde expédition va le délivrer, et le ramène à Alger. — Le général d'Erlon croit que ce même Ben-Omar peut être de quelque utilité à Belida : une troisième expédition le conduit en vue de sa nouvelle principauté ; mais les habitans de Belida ne voulant pas le recevoir, et le commandant de l'expédition ne jugeant pas qu'il fut opportun de les y contraindre , ou craignant d'être obligé de revenir chercher son bey, ramène silencieusement Ben-Omar h Alger. — En i855, le maréchal Clauzel nomme Ben-Omar bey à Cherchell. Quatrième expédition. Un officier le porte à destination sur un bateau à vapeur. Les dispositions de Cherchell n'ayant pas paru plus favorables que celles de Belida , le bey est rapporté à Alger, où il attend encore des sujets de meilleure composition. C'est un bey en disponibilité perpétuelle; il se contente du titre , qu'il promène gravement dans les rues d'Alger; il jouit d'un traitement de 6,000 fr. , qu'il touche à je ne sais quel titre. Il a la croix d'honneur.

L'arrondissement d'Oran et le Chélif ont été constitués à l'état de beylicks; mais ils ont échappé à la nomination de beys titulaires.

Il en est de même de Bougie. Le maréchal Clauzel, lorsqu'il avait Tintention de l'évacuer, se proposait d'y nommer un bey à 6,000 fr. et un sousbey à 2,000 fr. '

Ibrahim avait été nommé bey à Mascara. Lorsqu'il vit l'état où notre expédition avait réduit son bey lick , il demanda son transfert à Mostaganem, qui, n'étant que dépeuplé, valait encore mieux que Mascara , qui était incendié. L'installation du bey avait eu lieu avec les cérémonies d'usage ; deux piles de têtes coupées figuraient à la porte de la tente du récipiendaire. Ce Turc est brave et honnête.

Le beylick de Mascara étant ainsi devenu vacant, El-Mezary y fut nommé; mais il ne put l'atteindre. Il est là comme un vrai croyant dans l'expectative du paradis de Mahomet.

Si El-Mezary n'a pas pu entrer dans sa résidence, Moukalleck, nommé à Tlemecen, n'a pu sortir de la sienne que lorsque nous avons quitté cette ville. Les habitans n'avaient pas oublié qu'il avait été l'un des collecteurs de la contribution de i836. Il jouissait de peu de popularité.

* Lettre du maréchal Clauzel au Ministre , du 30 août

Le hey dont la position a été la plus intéressante est Mohammed , nommé à Medeah. Le Mo niteur algérien du i5 octobre i855 contient les détails de l'imposante solennité de son installation. Cent cinquante chefs de tribu, ou notables, sont venus à Alger pour faire une garde d'honneur au nouveau dignitaire ; il est accompagné de son lieutenant et de son bourreau ; il reçoit l'investiture des mains du maréchal Clauzel , et part sous la protection du général Rapatel, qui le conduit jusqu'au col de Ténia ; mais les dispositions des sujets futms du bey ne paraissent pas assez rassurantes pom- qu'il croie devoir aller plus loin. 11 revient donc à Alger, comme avait fait son collègue Ben-Omar. Un peu confus de sa mésaventure, et n'ayant pas , comme Ben-Omar, sa ration budgétaire, il veut gagner son beylick; il est dévalisé par la tribu Beni-Yacoub, qu'il traversait incognito. Après avoir éprouvé autant d'infortunes que le pigeon de La Fontaine , il arrive sous la protection de quelques parens qu'il avait dans la tribu Hassan- ben- Ali. Ses sujets l'y poursuivent, et il est obligé de se réfugier dans un silo, où il reste pendant trois mois, conservé par ses amis pour des jours meilleurs. Ces jours arrivent. Le maréchal Clauzel était venu à la Ténia ; il envoie une division à son aide ; le bey est tiré de son silo , déposé à Medeah , et on lui laisse six cents fusils, cinquante mille cartouches et

6,000 fr. Les Français se retirent ; survient un lieutenant d'Abd-el-Kader qui s'empare du bey, des fusils , des cartouches et de l'argent , et fait promener par la ville l'inforluné bey, monté sur un âne.

Que vont devenir ces fonctionnaires, aujourd'hui qu'Abd-el-Kader les a débarrassés de tous soucis administratifs? Le budget pensionnera ces collègues de Ben-Omar, le type de l'espèce.

Le Tunisien Joussouf , nommé bey de Constantine, est un autre homme. Il avait été envoyé à Medeah par le maréchal Clauzel , pour y porter des ordres au bey Ben-Omar, avec lequel il eut alors de grands démêlés. Ces deux hommes se sont réciproquement accusés d'avoir cherché à se faire assassiner'. La mauvaise administration de Ben-Omar inspira probablement à Joussouf l'idée de le remplacer dans son beylick. Voici la charte qu'il réservait à ses peuples futurs : « En prenant possession du beylick , je couperai la tête des six habitans les plus riches de Medeah, et je confisquerai leurs biens; ensuite, pour entretenir dans le pays une crainte salutaire, j'en abattrai une toutes les semaines'. » N'ayant pu parvenir au beylick de Titterie , il s'exerçait sur

' annales algériennes , tome 11, p. 399. ' Dix-huit mois à Alger, par le général Berthezène , ancien gouverneur d'Alger, page l47.

la plaine de la Metidja, où ses excès compromirent souvent sa vie', malgré les titres qu'il prenait de grand -écuyer ou de lieutenant de l'aga; il nourrissait toujours ses idées de grandeur, et dès i852, il jetait ses vues sur Constantine. Ce fut lui qui fit échouer les négociations alors ouvertes entre M. le duc de Rovigo et Achmet, par l'entremise de Sidi-Hamden, que le duc avait envoyé à cet effet à Constantine. Joussouf écrivait à Sidi-Ben-Yacoub : « J'ai reçu votre lettre, par laquelle vous m'informez du retour de Hajmed , bey de Constantine, à son quartier-général, ainsi que de l'arrivée de Sidi-Hamden à Constantine, pour traiter de la paix entre les Français et le bej. Ne croyez rien de cela, ni de tout ce que pourra vous dire le bey. Mais vous devez apprendre la vérité de la chose de moi. Coûte que coûte , les Français iront à Constantine et prendront la ville.,.. )) Le duc de Rovigo écrivait, le 5 décembre i852 , au général commandant à Bône : « Je joins ici la copie d'une lettre de Joussouf, dont je garde l'original — Il paraît qu'elle n'a été communiquée à Achmet qu'après ({ue Hamden eut quitté Constantine pour se rendre à Bône, où Achmet-Bey la lui a envoyée, comme témoignage des motifs de son changement de

' Dix-huit mois à Alger, par le général Berthezèiif , p. 147.

dispositions. Cette lettre cadrait si juste avec un courrier expédié d'Alger tout exprès , que le plus crédule devait y avoir confiance. — Cette lettre de Joussouf , qui serait criminelle s'il y avait intention , je veux bien ne la considérer que comme V œuvre d'un brouillon ambitieux y qui veut à tout prix forcer l'expédition de ConstantinCy pour avoir sa part du pillage. Si cet homme n'est pas un sot, ce que je crois, c'est l'homme le plus dangereux que nous puissions avoir parmi nous. Je place sa conduite sous votre responsabilité entière, et dussiez-vous le faire fusiller a la première Jaute y je vous approuverais. Vous voyez qu'il y a là -dessous une intrigue dégoûtante, et que cette intrigue a fait manquer les opérations commencées. Je ne reviens pas de l'audace de ce Mamelouck , qui se place entre nos ennemis et moi. »

Le duc de Rovigo ne pensait pas, à cette époque, que plus tard Joussouf serait nommé bey de Constantine ; c'est cependant ce qui eut lieu en 1 856 , à Tlemecen même , après la collection de l'impôt. Le Gouvernement n'était pas beaucoup plus rassuré que M. de Rovigo sur le compte de Joussouf. Il écrivait à ce sujet au maréchal Clauzel : (( Malgré les plaintes graves que les excès commis à Tlemecen ont soulevées, le Gouvernement consentira à laisser Joussouf investi du titre de bey, qui lui a été conféré par vous; mais

un oflicier-général , capable de lui imposer et de le diriger, sera placé dans cette province '. m Nous ignorons quel est l'officier français qui a eu la mission difficile d'être le ^tuteur de Joussouf , et nous ne doutons pas qu'il n'ait fait de son mieux; mais il n'a pas pu empêcher nombre d'actes sauvages, ni les faits de pillage, qui sont les seuls actes administratifs de Thomme infligé par la France à cette malheureuse province.

Pour entrer avec honneur dans son gouvernement, Joussouf fait un emprunt de 20,000 fr. au juif Lasry, son collègue de Tlemecen, et les termes du contrat écrit étaient que ces 20,000 fr. seraient rendus à Lasry en têtes de bétail. Pour acquittersa dette, Joussouf, aussitôt son arrivée à Bône , fait une expédition contre une tribu amie , lui enlève deux mille têtes de bétail, suivant le Moniteur algérien , et peut ainsi acquitter sa dette. Ce bétail, compté à vil prix à Lasry, est par lui vendu au quadruple à l'administration française. Une difficulté s'élève sur la suite du marché, et le tribunal de Bône est saisi et épouvanté d'une cause où l'on produit des billets constatant ces hideux traités.

Les razias faites par Joussouf s'élèvent à des sommes considérables. L'administration du général d'Uzès avait concilié à l'autorité française les

' Instructions du 15 août 1836.

tribus qui étaient le plus rapprochées de Bône; mais les exactions de Joussouf les éloignent de nouveau : elles se retournent vers le bej de Constantine, préférant Achmet, dont la fortune était faite, à Joussouf, qui avait sa fortune à faire. La guerre éclate de toutes parts; notre bej et ses cavaliers sont obligés de se réfugier dans les camps français ' ; la désaffection des tribus gagne les mulets promis par Joussouf pour l'expédition de Constantine; sur quinze cents qui devaient accourir à sa voix, cent vingt-cinq seulement demeurent fidèles. Notre hey devait faire venir de Tunis deux mille Turcs pour l'aider dans son gouvernement; ils font défaut comme les mulets : quarante seulement se présentent. La mystification pénètre jusque dans les cartons ministériels , où s'étaient élaborées les prévisions du budget de l'expédition. Dix mille Arabes, toujours par la même influence , devaient être nos auxiliaires ; le crédit qu'on leur avait ouvert est demeuré presque vierge. Enfin notre malheureux bej ne peut même pas retenir les indigènes qui étaient sous ses ordres; deux cents avaient déserté avant le départ de Guelma '. Dans la retraite, nous perdons deux canons ; c'étaient deux pièces qu'on avait eu l'imprudence de lui confier.

' Rapport sur les crédits de 1836.

^ Plaidoyer de M. Ph. Dupin pour le général de Rigny\ p. 22.

Pendant la deuxième expédition contre Constantine , le Gouvernement avait eu la prudence de maintenir à Versailles le bej inpartihus; mais son souvenir était vivant en Afrique. Achmet écrivait aux tribus : « Les Français avaient nommé un bej, l'infidèle Joussouf , qui se disait musulman ; tout le temps qu'il a commandé , il n'a commis que des horreurs; il s'est baigné dans le sang de nos frères, il a coupé leurs têtes, il les a dépouillés de tout ce qu'ils avaient pour enrichir les Français sans doute, puisqu'ils toléraient ses actes sanguinaires '. »

Il est difficile de s'expliquer comment, après de tels faits , qui sont à la connaissance de M. Bernard, ce ministre a pu nommer Joussouf lieutenant-colonel. L'armée n'a pas compris cette nomination , qui est venue affronter les droits de tant d'officiers français. Elle se demandait si c'était en récompense des services rendus lors de la première expédition de Constantine? Elle avait été le témoin de ces services. — Si c'était à la suite delà deuxième expédition de Constantine.'' Pendant sa durée , Joussouf était à Versadles. — Serait-ce simplement pour justifier sa nomination au grade de chef d'escadron ?

Les bejs ne nous ont apporté que des mécomptes. Cependant nous n'avons pas renoncé à

' Moniteur alsérien du 9 novembre 1837.

cette conception. Nous avons nommé, à Constantine, mi caïd qui nous donnera les mêmes difficultés. Mohammed est recommandable , dit-on : homme de ville , il était utile de l'employer pour l'administration de la ville ; mais on s'est trompé lorsqu'on a voulu l'emplojer au dehors. Là, le commandant doit être un homme de guerre : il n'a affaire qu'à des hommes de guerre.

Aumoyen II uc uous rcste plus , pour appliquer le sjsfr^ancdsè's!* tèmc turc , quc de l'entreprendre par nousmêmes. Le grand empêchement est que nous ne somm.es pas Turcs. Aux causes de non-réussite que nous avons signalées plus haut , lorsqu'il ne s'agissait que de donner l'impulsion au système, se joindront toutes les impossibilités de son exécution directe. Ainsi , avons-nous ce calme que conservaient les janissaires dans l'exercice de leur pouvoir? Avons-nous cette persévérance qui toujours marche, et se contente du plus petit résultat?

C'est le système quasi-turc dont nous avons parlé au chapitre i", et que l'année i858 voit luire dans la province de Constantine.

Le maréchal Vallée en a eu l'intelligence réelle en commençant par proscrire les acquisitions de terrains et maisons; c'est cette sage mesure qui a suspendu pendant quelques mois la lutte dans

' Monitcui algérien des 14 et 18 novembre 1836.

la province de Coiistantine. Mais nous avons devant nous toutes les autres diflîcultés dont nous avons fait le tableau. Elles sont insurmontables; elles commencent à se révéler. Au récit éblouissant de nos promenades pacifiques qui n'avaient pu abuser que l'irréflexion , succède déjà le récit plus vrai du guerroiement inévitable auquel nous condamne ce système stérile. Nous venons de faire une expédition contre la tribu des Ouled- Abdel-Nour, qui, après avoir ^chassé le cheik que nous lui avions envoyé , faiÉiit la guerre aux tribus qui nous étaient favorables. Le mauvais temps a failli faire échouer l'expédition ; nous avons détruit soixante douars, avons tué ou blessé deux cents Arabes , et avons enlevé cent soixante-dix-sept boeufs, six mille trois cents moutons et vingt-neuf chameaux. De notre côté , nous avons eu dix-neuf blessés. On appelle cela un succès. Il n'est pas complet; car nous n'avons détruit que soixante douars, et il y en avait cinq cents. Mais patience! Nous avons fait connaissance avec la tribu rebelle; avec le temps, nous saurons la détruire. M. Bernard, jugeant que « le moment des grandes entreprises et des grands sacrifices est arrivé;.... que la domination française va travailler à se faire reconnaître dans toutes les directions , » songe à faire un port à Stora. On fait une reconnaissance; suivant l'usage, aucun embarras pour avancer; on trouve un

pays superbe; et nu retour, des rassemblemens nombreux de Kabaïles nous inquiètent , les coups de fusil accompagnent notre retraite. Il est vrai que nous avons culbuté les Kabaïles dans la rivière, et que nous avons tué un assez grand nombre dlionimes à coups de crosse et à la baïonnette. Telle est notre manière d'entrer en relations avec des gens qui n'avaient pas même vu de Turcs depuis quarante ans. De notre côté, nous avons eu qu^ques morts et quelques blessés. Le Moniteur algérien dit que l'on surmontera la résistance des Kabaïles si on occupe Stora : Bougie n'a pas pu instruire le Moniteur algérien.

Tributs à La grande affaire des Turcs était la perception re7^bidigè- <i6S tributs; car c'était avec les tributs qu'ils vi- "*"*• valent; ils n'avaient pas à leur disposition le bon

budget de France. M. Bernard, qui en a la disposition , est moins embarrassé ; et cependant il l'est encore à propos de ces malheureux tributs. Nous voyons, dans son exposé des motifs des crédits de i(S38, et dans la même page, ces deux phrases , qu'il nous a été impossible de concilier, et qui dénotent toute la perplexité de M. le Ministre de la guerre : i" phrase, h En appelant à elle les principaux chefs du pays, l'administration française leur demande un concours exempt de sacrifices. >i 2^ phrase. « Chacun de leurs " chefs, en échange de la nouvelle investiture qui

lui est donnée , se range sous la souveraineté de la France, et s engage a lui payer tribut. » M. Bernard croit encore aux investitures. Elles ont, en Afrique, la même valeur que le serment politique en France. On a fait abus des uns et des autres.

Quant aux tributs, c'est une autre affaire; elle vaut la peine d'être examinée. La question est neuve pour nous en Afrique; nous en sommes encore à savoir si ces tributs doivent être considérés sous le rapport financier ou sous le rapport politique.

Sous le rapport financier , la commission d'A- Sous le frique constate la résistance, les difficultés , nancTer. que le gouvernement turc , après plusieurs siècles de possession, éprouvait encore dans la perception des tributs. Ce souvenir semblerait conseiller de renoncer à des redevances dont l'effet serait de créer h l'exercice du pouvoir de nouveaux embarras, et dont la perception occasionnerait , par l'emploi de la force qu'elle exigerait, souvent" des dépenses supérieures aux produits. « Ce qui me paraît le plus évident, dit un membre, c'est que le tribut ^ au lieu d'être pro~ ductij, sera onéreux, j) Et la commission répète : (( Les tributs, envisagés comme moyens de produits, seront, sinon toujours, du moins longtemps, plus onéreux que profitables '. n

' Rapport à la commission envoyée en Afrique, page 1, 12 janvier 1834.

M. le maréchal Vallée nous apprend aussi que, dans la province de Constantine, Achmet luimême, après la prise d'Alger, a lutté pendant cinq ans contre les habitans , avant de les réduire à lui donner de l'argent et des denrées ' .

Mais quel était donc ce tribut qui devait nous payer et au-delà toutes nos fantaisies d'outre iner? Shaler évalue les recettes de l'ancien gouvernement turc à Alger à 434>8oo dollars. Sur cette somme, les tributs payés par le pays s'élevaient seulement à 1 55,000 dollars, qui étaient foiuMiis , savoir :

60,000 par le bey d'Oran pour les impôts de

sa province,' 1 5,000 par le même pour droits d'exportation; 60,000 par le bey de Constantine pour impôts de sa province ; 16,000 par les kaids dépendant du gouvernement général ; 4,000 par le bey de Titterié.

1 55,000 % soit 820,000 francs, somme bien inférieure à l'impôt direct que paient un grand nombre d'arrondissemens de France. Celui de Neufchâtel paie i , 1 00,000 fr. en 1 838.

» Lettre à M. le Président du conseil, du 4 novembre " Shaler.

Si cet impôt n'était pas arraché sans violence par les déléi^ués du dey, nous aurons une difficulté de plus pour l'obtenir : nous sommes chrétiens et la loi de Mahomet défend de payer tribut aux chrétiens ; « à Alger un musulman ayant été dans l'obligation d'acquitter une redevance au fisc , ne se crut réellement libéré de sa dette qu'après l'avoir acquittée de nouveau entre les mains d'un marabout * . »

Nous n'avons donc pas à considérer le tribut sous le rapport financier; pauvres esprits que nous étions, il s'agit bien de finances en Afrique , terre classique des idées gouvernementales : il s'agit de puissance, et c'est sous le rapport politique que nous devons envisager les tributs.

Rien n'est plus curieux que la discussion qui a Sous le

*■ *■ ^ ^ rapport po-

eu lieu à ce sujet à la commission envoyée enutique. Afrique '. Un membre pense que , si nous soumettons les Arabes à nous payer annuellement une somme quelconque , toutes nos relations avec eux deviendront meilleures, notre influence s'accroîtra et notre autorité ne soufliûra plus de contestation. — Un autre membre ne peut admettre une idée aussi contraire à nos idées européennes , et désirerait que le préopinant voulût bien citer quelques faits à l'appui de son opi-

' Oran sous le cqmmandement du général Desmichels , p. 224.

' Procès-verbal, p. 123, séance du 6 novembre.

nion. — Celui-ci raconte alors que, causant avec des Arabes influens dans leurs tribus , il les a souvent entendus demander pourquoi les Français n'usaient pas de leurs armes pour exiger les tributs autrefois payés aux Turcs. Cette question parait étrange; mais elle s'explique, dit l'honorable commissaire, par les avantages que ces hommes influens trouvaient dans la perception du tribut et qu'ils y trouveraient encore; ils étaient et seraient encore chargés de répartir et percevoir ces impôts. Ils y trouvaient et y trouveraient encore un moyen de fortune et d'influence 11 faut par le tribut constater la souveraineté, prouver qu'on est fort, se créer des amis à récompenser par des privilèges, par des moyens de fortune , des ennemis à punir et à livrer soit à la haine y soit à V amour du pillage de ses amis. Je conviens que ce sont là des moyens que la morale repousse si la politique les conseille, mais je nen connais point d'autres. La guerre franche , généreuse , ne serait pas beaucoup plus belle; car elle devrait être exterminatrice, en supposant qu'à force d'hommes et d'argent elle réussit. » Telles sont les vues profondes qui devaient être complétées plus tard à la tribune par l'apologie de la bastonnade. L'on conseille ce que l'on reconnaît immoral, et il faut que des malheurs sans nombre viennent faire justice de cet

ignoble machiavélisme.

C'est donc sous le rapport politique que « la commission pense qu'il convient de faire revivre les anciens tributs et de les exiger par la force , partout où la force pourra s'étendre '. » Les habiles nous disent que c'est le meilleur moyen d'acquérir de l'iniluence sur les Arabes. Nous essayons de ce procédé sur les trois points de la Régence , et partout il soulève contre nous de nouveaux ennemis.

Nous aurions cru, d'après ces tentatives, cpie Essais

\ ,,. , 1. . . de M. Ber-

nous pourrions renoncer a 1 impôt politique toutuard. aussi bien qu'à l'impôt financier, mais M. Bernard n'est pas de cet avis : il pense que le tribut « est un droit de la puissance ; c'est de plus , en Afrique, un devoir \ )) D'après M. Bernard, l'impôt sera exigible en denrées ou bestiaux , et conversible en argent lorsque les populations le désireront , absolument comme nous faisons en France pour la réparation des chemins vicinaux. L'impôt sera perçu par les chefs des tribus , et avec les moyens de perception ordinaires au pays. Ces chefs rendront compte de leur gestion à nos spahis réguliers qui feront des tournées à cet effet, et recevront les réclamations. Une partie de l'impôt sera laissée au chef de tribu ; une autre sera

» Conclusion de la commission envoyée en Afrique ; Procès-verbal, p. 132.

' Dépêche au maréchal Vallée, du 10 décembre 1837,

pour les spahis auxiliaires, et la troisième « sera conduite ou portée de proche en proche par les Arabes au magasin militaire ou au port d'embarquement indiqué '. m Je n'ai pas grand espoir qu'une manipulation aussi savante laisse parvenir grand'chose dans nos magasins , et M. Bernard ne l'espère pas plus que moi : il engage le maréchal Vallée à ne pas être trop difficile sur un tribut qui pourra être nul, « et il l'autorise même à allouer aux Arabes auxiliaires une subvention en sus du tribut local \ » Ici , je m'y reconnais, nous voici rentrés dans la vérité : nous payerons tribut à nos tributaires. M. Bernard avait d'abord pensé que l'impôt arabe ne devait paraître dans notre comptabilité que par un versement dans les magasins de l'État , opération la plus simple de toutes; mais il recommande ensuite au maréchal Vallée d'établir un contrôle à ces perceptions. Ce n'est pas un contrôleur que M. Bernard a voulu dire, c'est probablement un payeur chargé de solder la différence du tribut aux frais de recette.

Le profond respect que je professe pour M. Bernard m'empêche de dire ce que je pense de semblables conceptions, j'aime encore à croire que 06 n'est pas son oeuvre qu'il a signée : les faits ne

' Dépêche de M. Bernard au maréchal Vallée, du 27 décembre 1837.

' Dépêche dti 7 mars 18S8.

larderont pas à faire évanouir de vaines illusions. Déjà nous avons essayé à l'est de Bône le nouveau régime de perception indiqué. Les spahis perçoivent quelque monnaie dans les tribus visitées, et dépensent plus du double en orge pour leurs chevaux. Au retour, comme de coutume, ils sont attaqués aux Ouledkebir par les Arabes, qui trois fois reviennent à la charge. Les spahis rentrent à Bône sans argent , il est vrai , mais avec un drapeau en échange de quelques morts qu'ils ont laissés aux Arabes. Il est possible que cette petite campagne ait été fort glorieuse , je le crois même, puisque nous allons la renouveler dans l'ouest; mais enfin nous traitons actuellement du tribut, et nous voyons que le contrôleur de M. Bernard peut encore méditer ses instructions.

Nous verrons ce que le système turc de M. Bernard produira d'impôts dans la province de Constantine. Nous croyons devoir répéter encore qu'Achmet ne rendait au dey d'Alger que 60,000 dollars ou 5oo,ooo fr., mais il supportait toutes les dépenses du beylick. L'occupation de la province de Constantine nous coûtera environ I 2 millions. Nous ne sommes pas encore prêts d'entrevoir les 5oo,ooo fr. d'Achmet. 11 n'est pas facile d'être Turc.

En résumé, nous voyons que nous ne pouvons te sjstè-

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