BORE
Depuis la Calle un respire plus librement; ou est eu vue d’une terre française, on est chez soi. — Le sentiment de satisfaction qu’éprouve le passager revenant de la Tunisie est bien plus vif encore quand il met pied à terre, et qu’il arrive à Bône, dans le quartier de la Marine, revoyant les uniformes et les douaniers français.
Sans compter Bcaune-la-Bolande , simple chef-lieu de canton du département du Loiret, il existe trois cités du même nom, offrant à peu près le même poids spécifique , la même valeur
comme population, avec des cicincnts de vie, îles ressources, un site , un ciel bien dilTércnls , mais toutes les trois abritées par des collines harmonieuses et riches. Je veux parler de Beaune, capitale de la BourROjrne viticole; Bonn, dans la Prusse llhénane, en amont de C.olofçne, ville célèbre par son université, dominant le Rhin de toute la majesté de ses monuments et de ses souvenirs; Bône, assise sur le littoral méditerranéen, presque aux dernières limites orientales des possessions françaises en Afrique. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que chacun de ces trois centres forme , hiérarchiquement parlant, la seconde cité de sa circon.scription politique respective; que chacun a un frloricux passé, et pleure ; celui-ci un parlement de ItourqoRiic, celui-là un électeur de Cologne, ce troisième un illustre siège épiscopal. I.;i population de ces trois villes e.st d’environ douze mille Ames. Il y a encore, sur le territoire de ta France continentale , quelques lieux d’un nom pareil; Beaune, village (Haute-Vienne; ; Beaune, village (Haute- I,oire), Beaune , écart de la commune de Saint-Genest-Cdiampancllc (Puy-de-Dôme) ; Bonne , hameau d’Étréchy (.Seinc-et- Oise); deux Baulne (Aisne), et un Baulne (.Scinc-et-Oisc). — Mais occupons-nous exclusivement de la BOnc africaine.
Cette aimable cité jouit, en Algérie, d’une renommée de beauté qu’elle justifie incomplètement par elle-même, mais audessus de laquelle l’élèvent de beaucoup et la magnificence de ses paysages et la splendeur de ses horizons. — Elle n’a point l'imprévu, le caractère, l’étrange pittoresque d’Oran, son admirable mosquée nu svelte minaret octogone, couronné d’une coupole implantée sur une plate-forme ; elle n'a point .ses trois promontoires, ou mieux ses trois capitides jonchés de marabouts et de .saillies monumentales , du type le plus varié; mais elle dort mollement dans le lit le plus vert et le plus ombragé de l’Afrique, dans la plus vaste oasis que la Providence ait étendue autour d’une population ; elle semble détachée de In péninsule italique, dont elle reflète, en partie, les mœurs pleines d’effusion , et les ineffables harmonies. Il n’y a pas en Algérie
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de brises lialilucuses comme celles de Bôiic , d’échos poétiques comme les siens, de campagne animée comme celle qui l’enveloppe : c’est vraiment ta Toiirraine, la terre promise de l’Afrique française; c’est une nature civilisée, souriante, épanouie, unissant ta sérénité et le calme à la plus vive coloration, ayant une verve presque toute bourguignonne , et ressemblant par quelques points à certaines vallées des environs de Nuits et de Beaune (Céte-d’Or). — Ici surtout l’œil enchanté de l’observateur reconnaîtra sur les coteaux et les montagnes ces contours arrondis et doux à l’œil , cette forme de dos de chameau , que nous avons signalée en Tunisie, comme étant communs à presque tous les monts de la côte septentrionale de l’Afrique. — Le bassin de Bône est le sanctuaire naturel de l'Algérie.
Oran et Bône sont , après leurs vedettes de Nemours et de la Calle , les deux grands postes occidental et oriental de l'Algérie, l’un à l’ombre du Maroc, l’autre aux frontières do la Régence de Tunis.
Bône , fondée , sous le nom iVUbbn , par les Phéniciens de Carthage , vous le savez , est l’Hyppone des Romains et VAnaba des Arabes. Son rôle historique le plus important se rattache à l’ère. chrétienne; elle fut une des colonnes de l’église primitive et reçut son principal lustre de l’épiscopat de saint Augustin. — L’élément maltais prédomine dans sa population européenne actuelle, comme l’élément espagnol dans celle d’Oran. Bône est occupée par les Français depuis 1832.
Rendons justice à cette race demi-italienne et demi-arabe de rile de Malte , véritable transition et lien moral de l’Orient et de l’Occident. Nul peuple plus sobre, plus dur à la peine, plus économe et plus intelligent. Il a le secret de toutes les langues méridionales et de tous les labeurs ; il sait s’inQltrer sans bruit et SC rendre nécessaire sans s’imposer; il est un frère pour les Européens , un ami et presque un compatriote pour les Arabes, bien que, fidèle à ses vieilles traditions religieuses, il n’ait pas la moindre propension pour l’islami.sme. — Du reste, il respecte toutes les croyances et toutes les nationalités, résume tous les
KKI
iiislincts, et, sans oulraucr la politiiiiic au^laisc i|ui I a absurbé commo patrie, il sc trouve bien de la protection que lui assure rinflucnce française en Afrique. C’est une sorte de Maure industrieu.v, qui ne dort pas le jour et se couche la nuit à l’européenne ; c’est l’Européen le mieux préparé par son éducation, son idiome international , son ciel , à coloniser l’Algérie sans trop blesser les indigènes. — llevenons à la ville de Béne.
La mer qui vient mugir à scs pieds lui a refusé un port; mais les batiments mouillent dans sa rade, a un mille de terre, quand ils ne sont pas acculés par la tempé,te au Fort-Génois ou refoulés à la Galle. Aux limites mêmes de cette rade est un rocher bizarrement coupé par les vents et la rafale, et qui représente assez exactement la figure d’un lion colo.ssal.
Uéne n’oITre point l’aspect de situation provisoire qui caractérise Pbilippeville ; son assiette et son plan semblent défliiitivement arrêtes. La ville se développe sur un sol mouvementé, inscrite dans une ceinture de murailles mauresques, et a sa principale inclinaison, du nord-ouest au sud-est, du côté de la plaine. Son centre moral et géographique consiste dans une place délicieuse, de forme carrée, à laquelle ou n’aboutit, dans l’axe de la Porte de la Marine, qu’après avoir franchi un dosd’âne assez raide, dont les rues SulTren et Fréart envahissent le faite et les versants. Cette place régulière, vaste, entourée de portiques, complantée d’arbres, ornée, à son milieu, d’une charmante fontaine paysagée, vêtue de verdoyants arbrisseaux, inspirée par le souvenir de celles de Toulon, cette place est, ici, pour les oisifs, les promeneurs et le déploiement de la fantasia, ce que sont les places du Gouvernement â Alger, d’Armes à Rlidah, et Napoléon àOran. Toujours tapissée d’Arabes accroupis, étendus ou assis sur sus bancs, de fonctionnaires civils ou militaires qui la tr.xversent, elle renferme le mouvement et la variété dans l’unité. I.a brise de mer vient apporter quelque fraîcheur à la Place d’ Armes de Bône et murmurer jusque sous ses portiques. — A son flanc oriental se rallie le corps de garde central de la place. — Les places, dans nos villes de l’Algérie,
sont l’iiTiaL'o des anciens forum runiains ; c'est là que l'on se donne rende7.-vons, que l'on se fait voir, que l’on se promène, que l’on se réunit pour causer d'alTaircs ou pour chercher un peu de ilistraction ; les amis sont toujours sûrs de s’> rencontrer, à certaines heures du jour, quand la chaleur a baisse.
C’est de la Place d' Armes que part la rue Damrémont, le strand de IWnc , la seule rue bien plane et assez, droite qu’on y trouve, et dans laquelle un espace triangulaire a reçu un square très-frais et très-suave à l’œil. Les rues de Bône sont niacadamisées comme presque toutes celles de. nos cités d’Afrique.
— l.e vieux fond maure.sque du pays, ce mobilier vivant de presque tontes les cités franco-africaines, a ici particulièrement son siège sur les pentes qui se détachent de la motitagne de la Kasbah. Toutefois , on y voit peu de demeures indigènes d’un grand caractère. Le tribunal civil siège dans une maison maurc.sque.
Il y a à Bône un colonel commandant supérieur, très-convenablement logé dans une habitation neuve, située près de la Porte de la Marine, une sou.s-préfecturc , un tribunal civil, un lieutenant de vaisseau , directeur du port, une chambre de commerce, une caisse d’épargnes, instituée par décret du 12 avril 1854, plusieurs agents consulaires étrangers , etc.
Les principaux monuments bâtis dans cette ville par les Français sont, comme dans toutes nos autres cités algériennes, les casernes et l’hôpital. Ce centre de population est très-bien partagé en eaux jailli.ssantcs et potables , d'une merveilleuse limpidité ; elles viennent , de la montagne de rFdough , se distribuer dans la ville, amenées par des travaux hydrauliques et un aqueduc.
— Des vastes bâtiments de l’hospice jaillit une tour contenant une horloge publique, dont il conviendrait de rendre le cadran lisible la nuit.
Le visiteur des cités de l’Algérie logera, à Bône, à l'Hôtel de France, Place d’Armes, où il trouvera le comfort des villes européennes, et, de plus, une vue doublement magnifique, suit des fenêtres s’ouvrant sur la Place (F Armes, soit de la terrasse
ri'f.’ardant la cainpaÿni'. — U*.s |iriii(d|iau\ calVs Ix'inuis .sont ; le Café Ours. le Café I-avaull, le Café Lyonnais.
.Iiisqii’aii |irintenips de 1853 la populatiuii catholique de Bùne était à peu près privée d’église. On avait provisoirement approprié an service du culte une ancienne petite mosquée en ruine.s, infecte, humide, ha.sse, faisant pitié comme hétiineiit, comme entn'-e, comme mobilier. — O, tri.ste lieu resserrait le cœur et .semblait paralyser l’élan de la prière; disons plus ; il était indé- (•ent. D’ailleurs, à peine sunisait-il pour contenir le sixième des lidèles.
Le Gouvernement , qui ne néglige aucun des moyens propres à assurer la prospérité morale, et matérielle , le bien-être de la colonie, a fait construire, à grands frais, un temple plus eu harmonie, par ses dimensions, avec les besoins spirituels de la ville.
Il y a beaucoup à blâmer dans la nouvelle église de Bûne : et le choix de son emplacement loin du centre, hors de la ville, et le caractère hybriile de son arcbitectonisation déplorablement maniérée. Ou a eu la prétention d’imiter l’école romano-byzantine , la seule, logi(iuc en Afrique ; mais quelle profllation ampoulée , quelles formes bizarres , quels contre-sens, quels anachronismes, quelles fautes contre les règles les plus élémentaires de toute construction rationnelle, quel épouvantable gâchis . quel galimatias! G’est d’un a,s,scmblai:e de petites choses et de puérilités que résulte cette monumentalité bfttardc. — Iæ clocher-façade est du plus déplorable effet, et Dieu .sait combien coûtera à l’État cette
monstruosité! — Tout calculé, il vaudrait mieux, mille fois
mieux encore , que le génie militaire eût continué à être le seul constructeur des édifices publics en Algérie. Il peut manquer de verve, d’inspiration et d’élégance dans scs œuvres, mais elles .sont mâles, fermes, justes dans leurs proportions, réglées et précises. — Et puis, quand les ingénieurs militaires ont édifié le clocher do .Saint-Louis d’Oran ils ont prouvé qu’ils n’étaient pas aussi impropres (|u’on le dit aux formules harmonieuses et aux motifs agréables de l’art. Si ce dernier clocher a été
(léslionori!, c’est i)réciBÙmc,nt par d’autres mains nue relies du Kéiiic militaire, dans les amortissenicnts ridicules dont elles l’ont coilTé.
I.’église neuve de B6ne , se développant sur uuc échelle iissez vaste , et placée sous l’invocation de saint Augustin , a été inaugurée et livrée au culte le dimanche 29 mai 1853.
Parmi les monuments français de cette ville il est juste de comprendre la sous-préfecture, qui résume l’iiùtel préfectoral d'Alger et la mairie.
ha ville de B6ne ne possède point de hihliothèciue pid)li(]ue , point de musée, point de college communal, lin théiitre lui manque aussi, mais il est question de lui en donner un dans un avenir peu éloigné. Elle a une imprimerie et un journal rédigé dans un bon e.sprit, La Segbouse. — .Ses institutions de charité et d’in.struction élémentaire, olirent encore quelques lacunes qui seront induhitablement comblées. Sans demander pour Bbne une bibliothèque publique , dans toute l’étendue du mot, ne serait -il pas possible de lui donner un dépôt de bons livres français, arabes, italiens surtout, puisque le fond de sa population parle la langue de r.\rio.stc et de Dante Alighieri?
Comme Tonnerre (Yonne), en 1819, par l’épidémie cholérique, Bône a été cruellement frappée en 18.52 par la lièvre intermittente paludéenne. Cette afTectio\i y avaitdécimé les familles et laissé des traces profondes dans le deuil public. Une longue sUignation commerciale , une situation précaire , une sorte de stupeur dans la population, et des craintes sérieuses pour l’avenir, en furent les tristes fruits. Malheureusement, ces craintes semblèrent de nouveau se ju.stificr ptir les faits en 1853, et la maladie paraîtrait presque endémique dans le pays , surtout aux mois de septembre, d’octobre, de novembre et de décembre, si le passé ne permettait pas d’espérer que, la situation n’a été qu’accidentelle. — Hoint de tendance au car.aetère pernicieux, ataxique, d'ailleurs, lommeà Velletri , dans lu lièvre d'automne de. Bôue.
Il y a particulièreinenl à Bône. de même et plus encore peut-
être qu’il Oraii, la sudabilité la plus e\pausive dans les mœurs. Personne n’y pose ; tout le monde dierclie à s’y rendre la vie heureuse par l’idée pratique, par l’effusion la plus cordiale et la plus aimable , par l’aménité et l’affabilité, par les égards réciproques, le laisser aller et le naturel. Point de ces préjugés qui semblent parquer les hommes , de ces vanités qui les blessent, de ces rancunes qui les arment; puint de ces prétentions devenues si communes ailleurs. — A ce point de vue, la vio coloniale d’AI'rùpic est bien préférable à celle que l’on mène dans la France européenne; c’est l’avis de tous ceux qui ont babibl les deux pays ; c’est aussi la cause principale qui fait que l’on s’attache si vivement à I'.\lgérie. — Quelle différence d’esprit public et d’babitudes sociales entre une vieille société et une nouvelle 1
l,a gracieuse cité de ffOnc voit avec anxiété presque tous les courants de relations et d'affaires se diriger du côté de Pliilippeville , sa Jeune voisine et sa rivale. Elle craint qu’on ne l’oublie et qu’on la laisse mourir sur sa couche embaumée de fleurs et de verdure. Elle n’est desservie que d’une manière incomplète. Ses deux courriers mensuels de France n’emporlaient , en 1853, ses voyageurs et ses dépêches qu’après leur avoir fait subir une sorte de quarantaine à Stura. Elle voit sans jalousie, mais avec inquiétude, tout le transit en destination de Constantine s’effectuer exclusivement par Philippevillc , et elle n’entend pas , sans songer à son futur délaissement , sans se croire menacée dans son existence , parler de projet de chemin de fer entre Stora et la métropole de la province, quand elle n’a pas même une route directe pour s’y rendre. Espérons que la route impériale de Bône à Constantine par Gbelma, déjà viable entre elle et ce dernier" point , s’exécutera promptement , et (juc la petite route, de lîône au Fort-Génois sera bientôt achevée. En tout cas , qu’elle espère , qu'elle se console, qu’elle ait conllancc dans la vigilauco du Gouvernement français, (jui s'intéresse chaudement à elle. — Il lui restera, dans tout état de choses, son agriculture, (pii sera toujours la plus florissante, la plus prospère de l’AlgiTie,
la séréniti! cnnslantf de son eicl et la ravissante beanti' de son bassin.
Le eominerco de IWne, est presque enlit^remcnt fundé sur l’affriculturc. L’industrie pourra s’y développer avec fruit; on pourra utiliser dans scs environ.s les moteurs qui s’y trouvent dans une plus qrande mesure que celle actuelle. Il se fabrique , depuis quelque temps, dans cette ville, de charmants objets de fourrure avec la robe de l’oiseau appelé grèbe. L'etlc fourrure , d’une smiples.se, d'un moelleux, d’un soyeux , d’une linesse extraordinaires, commence à s’introduire, sons une foule de formes, dans le luxe européen.
Il exi.ste dans les carrières qui avoisinent ilône une pierre éminemment monumentale , d’un ton qris , d’un qrain ferme et dense , très-analogue au bUjio florentin.
J'ai parlé, dans les CMMidérntiom gém'-ralcs, au livre 1"^, du projet prêté au Gouvernement de relever, un Jour, le siège épiscopal d’Ilyppone. Bùne, Allé de celte illustre cité antique, a des droits bien légitimes à recevoir les succe.sseurs de saint Augustin; mais avant de lui rendre Justice à ce point de vue, il faut d’abord achever rœuvre de la domination et de la civilisation françaises sur ces côtes. — Serait-il prudent de placer le chef d’une église , les écoles , les institutions ecclésiastiques qui fleurissent autour de lui, sur un point si accc.ssihle du littoral? — Je ne le pense pas. — <;’est à Gonstantine que devrait être établi , jusqu'à nouvel ordre, le siège du diocè.se, car, sur une terre conquise, il importe de ne pas trop isoler la force morale de la force armée.
La flèvre périodique réfractaire fut la grande plaie et le grand péril de Bftne, et l’épée de Damoclès momentanément suspendue sur sa tête. — Hélas I la mapniticence des pay.sages a quelquefois, comme la magnificence des félicités, ses tristes expiations!
Les constitutions atmosphériques peuvent être plus ou moins favorables au développement du mal, selon les vents régnants, les prédispositions des hommes, et lai.sscr à la population dix années de Irève, ou la frapper penilanl dix années consécutives.
lOG
Tant que la cause ne serait pas radicalement détruite, l’elTet pourrait indéiininient se produire. Or. cette cause elle était tlacrantc, elle riisidait essentiellement dans la plaine marécageuse qui borde la cité, et l’air vicié qui s’en exhalait, quand, par suite de l'évaporation, la vase, chargée de détritus animaux et végétaux et de matières en décomposition, était à nu dans les mois d'aoi'it, de septembre, d’octobre, de novembre et de décembre. — Cette cause du fléau a été attaquée avec une vigueur extraordinaire. — Que l’on cesse donc d’arborer sur la ville de UOne un drapeau noir ([ui ne pourrait manquer d'en éloigner la population et les capitaux. La flé.vre de I8.W est une anoinalie, et cette agréable cité va retrouver scs beaux jours de 1840 à 1849. — il ne dépendra pas du zèle de l’honorable M. Calandini, sous-préfet de Bùne , si dévoué aux intérêts du pays (pi’il administre , (pie cette cité ne renaisse promptement et sûrement aux conditions de l'air hippocratique.
Oui, le Gouvernement, l’administration loc,alc se sont préoccupés, avec la plus haute et la plus louable sollicitude, de la situation, et ont cherché à la combattre par les cITorls les plus énergiques et les plus rapides. Une commission d’hommes sérieux a été envoyée d’Alger sur place pour étudier et choisir les moyens. Elle s’est arrèdée à l’idée d’une machine représentant la force elTective de soixante chevaux , destinée à pomper l’humidité et les flasques aqueuses de cette plage, au fur et à mesure qu’elle se forment. — C’est la machine à épuisement employée à Harlem. I/usage de cette pompe aspirante, est très-pratiquée dans certaines régions du royaume néerlandais, mais dans certaines limites, sur une échelle bornée et dans des conditions géographiques un peu différentes de celles de liône. — La plaine bônoise, entourée de montagnes qui y versent leurs vidanges, est un immense égout, que la nature semble avoir disposé pour un vaste réservoir, pour un étang qui ('ouvrirait d’un volume d’eau considérable son gisement marécageux. La rimalisation largement pratiquée, un développement général de planlations d’arbres, on bien l’inondation de toute la surface voisine de la ville . me
pai;iiss*‘iit des nuiyciis auxiliaires eilieaces pour niiérir le mal ou en neutraliser les cITeLs. l.a mise en eau serait d’autant plus t'aciie et mieux indiquée ii'i, que la zone paludéenne est au-dessous du niveau et à deux pas de la mer, à laquelle un riinirait par une coupure. Kn tout cas, l'emploi simultané d’un vaste système de drainage, pour l’a-sséchement , de tranchées, du reboisement, pourrait s’exercer parallèlement avec celui de la machine d épuisement qui fonctionnera. Ce n’est qu’au prix d’elTorts multiples que l’on achèvera de détruire le germe de la (lèvre intermittente. I-e Gouvernement ne recule et ne reculera devant aucuns sacrifices, et il y a lieu d’espérer qu’il assurera les heureux résulUts déjà iddemis, objet constant de ses désirs et de sa pensée.
Bône redevient, par la seule énergie de son principe agricole et la fertilité fabuleuse de son territoire, une des reines les plus brillantes de la colonie. — Espérons qu’avec le concours des intelligences réunies de la science et de l’humanité , la puissance , la précision et surtout le choix des remèdes, espérons qu’avec le temps voulu pour l’exécution des grandes mesures, on Unira par détruire radicalement les miasmes dont l’atmosphère de Bône a été accidentellement remplie. — On ne peut imaginer un sol plus productif, une végétation plus vigoureuse que cette campagne s'épandant autour de la ville et sur les bords mêmes de la plaine déroulée à ses pieds. On n’a, du re.ste, besoin que de promener ses regards sur le territoire bônois pour reconnaître et constater la source des cman.ilions insalubre„s qui l’ont alTIigé. Ua cité, découverte du côté du marécage qui touche presque à ses murs, est abritée de telle sorte par les montagnes, que la ventilation régénératrice du nord ne saurait balayer son horizon et épurer l’air qu’elle respire.
De louables efforts s’opèrent pour naturaliser la fabrication du s,avon dans ce beau pays.
l.’oranger réussirait à merveille, je crois, autour de la plaine de Bonc. — Jusqu’ici ou n’a fait, que je sache, aucun essai suivi dans ce genre, en pleine campagne agricole. On s’est borné à greffer la plupart des magnidques oliviers sauvages qui animent
le paysaac , et croissent sur eette terre privilégiée avec une énergie tout orientale. On pourrait peut-être aussi y obtenir les cédrats, les bergamotes, les limons de Koléah et de Rlidab.
I.'indiislrie mélallnrgique se produit avec les meilleures eonditions de succès dans les environs de llrtnc.
Mais voulc7,-vous savoir quelque chose d'ilyppone?
Un ville antique s’épanouissait, à une, distance d’environ trois kilomètres de la cité actuelle, dans l’horizon le plus constellé, dans le site le plus séduisant et le plus frais, et embra-ssait une colline isolée de ses voisines, du jet le plus harmonieux, doucement mouvementée , aujourd’hui parsemée d’oliviers et d’arbres magnifiques. On y arrive par un chemin ombragé , pittoresipie , desservant les plus riches cultures, à travers des haies touffues de grenadiers et de myrtes. — .\ mi-côte du mont est un monument marquant le souvenir de saint .\ugustin , élevé sur un terrain disposé en plate-forme , généreusement concédé par un citoyen de Itône pour cette pieuse et touchante coasécration du lieu qu’occupa la cathédrale d’Hyppone, si les conjectures n’ont point trompé le consécratcur sur le choix de l’emplacement réputé historique. Ce monument se compose d’un autel de marbre, au centre duquel s’élève la statue en bronze du saint évêque. Le reposoir, entouré d’une grille circulaire, est à ciel ouvert. — J’aimerais mieux un sanctuaire fermé , car l’autel est souvent lapidé par d’inintelligentes mains , et exposé à toutes les injures du temps et des hommes. — Les enfants de. Bône en Algérie ont cela de commun avec ceux de Beaune en Bourgogne ; c’est qu’ils aiment beaucoup à jeter des pierres aux statues et aux passants.
1,’inaiiguration de. cet autel commémoratif date du 28 octobre 1842. Elle eut lieu en présence de NN. S.8. Dupuch, alors évêque d’Alger, Donnet. archevêque de Bordeaux, .Sibour, évêque de Digne (aujourd’hui archevêtpie de Paris), de Prilly , évêque de Chalons-sur-Marne , de Mazenod , évêque de Marseille, (’.halrous.se, évêque de Valence (Drôme), Diifétre, évêque de Nevers. — Tout ce qui entoure le mamelon sacré est d’une beauté iiléale.
l u peu au-ilessoué du jalon de l'idsloirc ceclosiaslique, que nous venons de saluer , sont de vasles ruines antiques qui paraissent Être celles d’éluves monumentales , selon l'opinion fondée de Mftr Pavy, ou, tout au moins, d’un édifice destiné à conserver l'eau et à la distribuer. Des restes évidents rl’liypocaustes et de conduits me font concorder pleinement .avec le savant évfiquc dans son appréciîilion. — D’autres débris Jonclicnt encore le pied du mont de Saint-Aujîustin, ou s’épanchent sur scs versants, nolamment sur la pente méridionale. Dans un Jardin , dont la riche végétation est exploitée par un .Maltais , situe à l’est de la délicieuse montagne, sont d’autres traces antiques. J'ai visité ce jardin , le 10 mai 185.'i, accompagné de MM. de Ikdcourt, Lajeunesse, ('.harics Gillotte , l'abri père et fils; nous y avons reconnu une vaste mosa'iquc presque à niveau de terre, des tombeaux, des colonnes et chapiteaux de marbre blanc, ce qui prouve que la ville d’Ilypponc s'étendait jusque-là par ses monuments, scs polyandrcs ou ses vU/rui. — Des médailles à l’état fruste, et que je n’ai' pu déterminer, ont également été trouvées en ce lieu. Mgr l'avy a conçu pour cette terre sanctifiée le plus noble projet: il va fonder à Ilyppone un monastère de religieuses Augustines, dont les colonies se ramifieraient plus tard sur toute la France algérique.
Lcsjourn.iux français ont fait bruit, il y a quinze mois, d’une découverte de statues, de la plus belle époque antique, sur le territoire de l’arroudissement de Iténc. J'ai voulu remonter aux sources et recueillir des renseignements exacts. Ma première pensée avait été de visiter M. Charles Trichot , employé à la pépinière départemenUüe, qui déclare avoir fait la trouvaille, et de. tirer quelques lumières de relations bénévoles établies avec lui. M. Trichot s’est refusé à toute entrevue. Je ne saurais donc me rendre compte du degré de confiance que doit inspirer .son appréciation, car je ne l'ai point éprouvée. l’eut-ètre M. Trichot .a-t-il craint que je ne surprisse son secret, ce qui n'était assurément ni dans mon caractère , ni dans mes intentions tout oflicieiises et toutes fraternelles vis-à-vis de lui. Il s’e.st borné à affirmer à mes intermé-
iliaircs: « qu’tm conipaKnie il’un Tunisien, à la fla de 1852, sur les extrêmes limites de l'arrondissement de Bone et de la Tunisie, il aurait découvert dans un souterrain Irentc-uiw statues de marbre blanc, dont une seule ayant le nez mutilé, toutes les autres parfaitement intactes. » Ce qu’elles représentent, il ne l’a pas dit , il a seulement loué la beauté classique de leurs formes et la Unesse extrême <ic la sculpture. — .N’ayant pas vu ces monuments , je ne puis en parler.
Dans l’oripinedc sa découverte, M. Charles Triebot avait offert à l'État de lui céder son secret moyennant une somme as-set ronde. I>e Gouvernement n’aceucillit point cette proposition. Aujourd’hui , il a chanué de système et parait invariablement fixé dans un plan nouveau. Il demande qu'un compromis soit stipulé entre l’État et lui, et qu’on lui paye les statues sur une valeur arbitrée à dire d’experts. Le traité signé, il ouvrirait les portes du temple. — Ce n’est ni maladroit, ni injuste ; mais ce qui me semble vandale, c’est la menace qu’on lui prête (très-probablement à tort ) de briser les statues si ses vœux sont repoussés. — Cette menace , si elle a été formulée , ne saurait être sérieuse, car M. Triebot ne manque , dit-on , ni d’intelligence, ni d’adresse. Dans quelle mesure est-il compétent pour juger les choses de goût et d’art, et a-t-il le sentiment ilu beau moral et idéal? Je l’ignore. — J’ai constaté la situation.
En général , les constructions privées de la ville de Bône , faites par les Français, comme dans toutes les autres cités de l’Algérie, portent un fAeheux cachet de situation provisoire. Elles manquent de solidité, de convenances climatériques, de grâce; ce sont des demeures de carton, que le vent ébranle, qui ne peuvent avoir ni avenir, ni durée. A quelques exceptions près , elles sont bâties sur un plan uniforme, qui engendre la monotonie.
Des flancs de la mosquée s’élance un minaret circulaire , un peu grêle, mais léger de forme , dont un tourillon aigu, du plus élégant motif, fait l’amortissement. — C'est, dit-on, un monument de la ilomination espagnole dans le pays.
Bùne est la patrie des cigognes; elles l’ormcnt sur sa tête une
surle (le pupulalioii aérienne, y posent leurs nids sur tous les toits, sur tous les points saillants de l’horizon. — Ceci nous mène droit à une autre vie aérienne, très-appréciée à lîône, très-agréable et très-poétique, et dont j’ai déjà parlé à propos de Tunis : e’est celle des terrasses. Aussitôt que le soleil commence, par de chauds baisers, à préparer son lit vers les régions empourprées du couchant, toute la population bônoisc se répand sur les terrasses au-dessus des maisons, et s’y livre au plaisir de la contemplation et de la société. — Il s'établit alors une circulation vraiment curieuse, de plates-formes à plates-formes, entre voisins et amis.
Cette cité, arrosée par la Sey bouse , que l'on pourrait peut-être, à l’aide de travaux sérieux, rendre navigable, et par la Bou- Djcmaah, baignée par la mer, li’a qu'mi redoutable ennemi à vaincre : c’est son insalubrité. — Elle est , du reste, assise , je le répète, dans le paradis terrestre, dans la Macédoine de l’Afrique. Les végétaux qui l'entourent offrent une prodigieuse vigueur ; tout est charme oculaire , variété , promenades , magnificence on suavité dans son périmètre. D’une part, elle est dominée par la montagne au faite de laquelle s’élève la Kasbah , cl qui forme une sorte de promontoire sur la rade , d’où l’on signale les navires en arrivage. Cette montagne est vêtue jusqu'à la cime de pelouse d’un vert tranquille et chaud tout à la fois , comme la verdure brésilienne de Kio-Janciro , couleur magique qu’on ne trouve que sous ces latitudes. Plus loin , elle a devant elle le rideau des Santons , non moins verdoyant dans ses délicieuses courbes qu’émaillent de blancs marabouU. Les Santons ont dù recevoir les dépouilles des martyrs ou être habités par des cénobites de la première église d’Afrique. Ix mot vient évidemment de sancti homini , comme à Marseille pour la foire de l’avent. — Voici le bassin enchanté dont les montagnes plus austères de l'Édough , couronnées de futaies, les contre-forts arrondis qui s’étagent à leurs pieds , les jolis coteaux si doux à l’reil, profilés en forme de mamelles , se groupant près de la sainte colline d’Hyppone , autel et trône naturel du christianisme , semblent circons-
crirc la poélique ïone. Toulcs les saillies dans cet ensemble s'arrangent dans les conditions les plus favorables à la musique des regards et à la peinture. — Et sur cette couche rayonnante , vers ces flaques d’eau dormant sous le sable ou croupissant dans l’herbe paludéenne quelle mosaïque de jardins , quel luxe insolite de culturel — Autour du bassin, derrière la ravissante promenade du Carroubier, de petites vallées de Terapé, où l’imprévu SC mêle à la beavité du site , où des vignobles bourguignons tapissent des pentes inondées de lumières , où les plus agréables maisons de campagne diamantent les tapis de verdure. — Je ne connais rien de plus heureusement paysagé que le grand vase de feuillages et de fleurs , la vaste corbeille au milieu de laquelle on a posé le jardin d’e.ssai.
Les environs d’Alger, tout aimables et aimés qu’ils sont, de Saint-Eugène à Hussein-Dey et Kouba , n’ont point le caractère champêtre, la magniflcencc calme , la variété infinie, la couleur orientale de Bùnc ; ils ne forment qu’une ligne continue , que la ilécoration d’un littoral , qu’une simple frange et une bordure; ils sont élégants , sans doute , mais ils manquent d’originalité , de fermeté et de profondeur. — Je ne puis comparer la couche de B6ne et les montagnes de l’Édough , qui en sont l’imposant boulevard , qu'à la riante campagne de Lucques (Toscane), au mont .Saint-Julien et aux autres monts (|ui la circonscrivent. C’est la même splendeur, le même cadre , le même tableau , au marécage près .
Bône, la ville de l’Algérie la plus rapprochée du Levant , pleine de colons italiens , doit sans doute à cette double condition d’avoir plus de magie dans ses horizons et un sentiment plus exalté du beau que toute autre cité franco-africaine.
l’uisse l’avenir dédommager pleinement la ville de Bône de ses larmes actuelles , et la combler de bonheur et de santé ! — Personne , plus que moi , ne s’intéresse et ne s’intéressera toujours à scs destinées.
J’ai vu avec bien du plaisir, à Bône, un ancien soldat de l’Empire, qui attend pour sa vieillesse et ses blessures une petite
|ieu.siuu ijui l'aide à vivre , et dont les vœux seront probablement bienti'it entendus.
DE BOUE A STOBi.
Quand nous prendrons la mer dans la baie de liùne, demandons à Dieu de nous épargner le vent d’ouest, car la route est précisément dans la direction du couchant, et le vent debout n’est pas aimable sur les cotes.
De Marseille à Tunis nous avons effectué notre traversée à bord des paquebots du commerce, dont les exploitations libres ou privilégiées sont si utiles <i la colonisation de l’Algérie. Bien qu’à partir de Bùne, où il commence, on trouve encore, concurremment avec le .service des bâtiments de l’f.tat, jusqu’à Stora seulement, les bateaux de l’industrie privée, n’hésitons pas à monter de suite dans le navire faisant courrier de l’est. Nous nous rappellerons seulement que, sur ces batiments de la marine impériale, l’échelle privilégiée de tribord est uniquement destinée aux officiers et personnes de marque, et nous accosterons à l’échelle de bâbord, à moins d’une permission spéciale du commandant, qui nous autorise à entrer par l’entrée interdite au vulgaire. — I.e commerce a souvent manifesté le vœu que le service des courriers de l’Algérie fût livré à l’industrie privée. 11 faut bien que le Gouvernement, dans sa prudence, ait vu de graves inconvénients à cette concession — comme j’ai eu occasion de le dire au deuxième livre de cet ouvrage — puisqu'il l’a jusqu’ici refusée. Les bâtiments de guerre, d’ailleurs, commandés par des officiers distingués de la marine impériale , offrent d’immenses conditions de sécurité. Le Gouvernement — je le rappelle — y dispose de toutes les places , très-peu nombreuses . de première classe. Malgré leur
appareil militaire «le Ciinons et de cabines garnies de pistolets, comme de petits arsenaux, malgré la sévérité de la discipline et des consignes, ces navires, à mon sens, sont toujours ceux où l'on a le moins de risques à courir. Tout y est plus méthodique, plus régulier, plus sérieux que sur les paquebots du commerce.
La c6te entre Bône et le cap de Fer, borne orientale du golfe de Stora, est moins accidentée qu’ailleurs. — la premier port que l’on aperçoit est celui du Fort-Génois. Ce mouillage est un refuge dans la tempête , et les passagers peuvent presque toujours y faire échelle.
On double le cap de Fer, et l’on entre à pleine vapeur dans le vaste golfe de Stora. Les effets de la côte sont solennels : le paysage est harmonieux et coloré. — Apprêtons-nous A attérir au pied de ces forêts de chêne-liège, qui couvrent les montagnes, et à respirer les bribes qui s’échappent de toutes ces charmantes ]ietites vallées s’ouvrant à l’hori/.on. — DéjA les bateliers génois s’élancent A toutes rames vers notre bord , et le canot du directeur du port de Stora accoste l’échelle de tribord.
PBILIPPETILIE.
Stora est un très-petit village habité presque exclusivement par des Génois et des .Maltais, pécheurs et bateliers, ayant une paroisse sous le nom de Saint-Nicolas, et situé dans des conditions très-pittoresques. — C’e^ le port de Pbilippcville. — .Ses maisons neuves, élégantes et colorées se dressent avec grAce et miroitent sur le rivage. Les montagnes accidentées qui l’abritent sont vêtues de chênes-liége. On trouve A se loger A Stora pour une halte très-momentanée, et les dialectes italiens sont
presque les seuls qui s'y fassent entendre. Iji route de ce lieu à Philippevillc est, comme celle de Rlidah à Médéah, une des plus mouvementées de l'AlRcric. Sept kilomètres environ séparent .Stora du chef-lieu de l'arrondisseinent. Si la mer est calme , on peut très-bien se faire conduire en canot jusqu’à Philippcvillc même, car la Méditerranée vient mourir au pied de cette cité, mais sans y former un mouillage pour les bâtiments. — Stora trouve dans l'cntrepùt et le transit tous ses moyens de vie.
F.’aspect de Philippeville est plein de charmes. I.es principaux édifices de la cité rayonnent, sur son capitole, brillants de jeunesse et de soleil. Ici, comme dans les autres villes des provinces algériennes , on est vraiment surpris de voir tout ce que la France a fait eu si peu de temps.
Philippevillc est née du .souffle français, sur une terre tatouée de débris romains. Elle continue à offrir une apparence de provisoire, qui n’exerce toutefois aucune influence appréciable sur sa prospérité. .Elle a de grands alignements et un plan régulier; l’air et la lumière circulent en pleine liberté à travers ses rues amples et droites , ses places largement esquissées. D’élégants portiques s’ouvrent sur sa principale artère , comme dans les rues Bab-Azoun et Bab-cl-Oued d’Alger. Malgré ces dispositions matérielles, et peut-être même à cause de l’uniformité de son ichnograpliie , cette jeune cité porte un cachet de monotonie que modifiera sans doute l’achèvement de scs rues, pre.sque toutes défigurées par des solutions de continuité. — Ici point de variété, point de ces mélanges de races qui mouvementent les villes algériennes, point de quartier indigène, mais seulement quelques Arabes de la campagne ou de passage. L’élément arabe ne s’y trouve donc <|u'accidcntellement , et cela se comprend : il ne peut pas y avoir de noyau indigène dans une ville neuve, bâtie sur un point où il n’existait aucun centre de population mauresque.
Celte cité , hardiment ventilée et généralement très-poudreuse, a sur Bône l'avantage de la salubrité la plus incontestable et des
Il»
meilleure!^ circonstaHecs hyitiéniques. — Le transit cuusidérahle de tkinstantine est pour elle une puissante cause d'activité et de richesse. L’iiospicc et les casernes de Philippevillc sont, comme tous le.s édifices publics bâtis en Algérie par le génie militaire, empreints d’un mâle caractère, remarquables par leur solidité et leur mise en rapport avec leur destination. L'hôpital militaire vaudrait prestiue celui d’Oran par la beauté de son plan , s'il était aussi riclie en eaux. Malheureusement, de ce côté, il est bien pauvre. L’église neuve, consacrée au Saint-Cmur-dc-Marie , complète la monumentalité de Phiiippeville. — La mosaïque, les débris antiques , les citernes romaines situées sur la montagne au couchant , au milieu des cactus , les plus importantes que je connaisse en Italie et en Afrique , restaurées avec une louable intelligence, excitent surtout l’intérêt du monumentaliste. L'appareil de ces citernes, étonnantes par leur ampleur , est de briques merveilleusement ajustées. — On a découvert à Phiiippeville , en 1853, une statue antique représentant un guerrier, d'une e.xpression médiocre et d’un faible mérite.
Le voyageur d’Afrique choisira entre l’Hôtel des Princes et celui de France, au quartier de la Marine. S’il veut être loin du bruit, et presqu’à la campagne, il ira loger â l’Hôtel Saint- Martin , très-pacifique et très-aéré. Les principaux cafés du pays sont ceux de Foy et de Paris.
Si nos lecteurs n'avaient pa.s lu déjà, dans les ouvrages des écrivains d’Afrique qui m’ont précédé , la description du repas indigène, je ferais passer sous leurs yeux le menu d’un dîner mauresque que voulut bien nous donner le cadi de Phiiippeville, h MM. Ijirdièrc, alors procureur de la llépublique, Victor Janer et moi , au mois d’octobre 1852.
L'agriculture est intelligente et active dans les environs de iMiilippevilIc, où se trouve, entr’autres, la grande concession de M. Barrot. Cette cité possède une imprimerie et un journal. La province de Constantine offre cela de particulier sous le rapport littéraire, c’est qu’il se publie une feuille périodique dans scs trois principaux centres de population.
l‘hüi|)|>cvilli- est chef-lieu irarroiuiisscmciit. et a reçu, par décret du 12 avril 185'!, rétahlissemciit d'une caisse d'éparenes.
COHSTAIITIIE.
La route impériale tendant du Philippeville k Constantine est une des plus fréquentées de l'Algérie. Dans certaines portions de son parcours, les aloès et les cactus croissent avec énergie sur ses bords. F.lle traverse des vallées et des plaines peupiées de colonies agricoles , des montagnes torréflées et sauvages. Il n'est pas rare d’y trouver des caravanes en marche ou campées près des ravins. Quelquefois un lion vient fièrement y regarder le voyageur à pied ou en voiture. Cà et là ou aperçoit quelques gourbis dans la campagne.
Cette route, tres-poudreuse et vraiment incinérée comme toutes celles de l'Algérie, est exploitée par le courrier prenant ses voyageurs directement à Stora, et des entreprises de me.ssagerics régulières ayant Philippeville pour point de départ. — Nos braves soldats l’ont tracée à la bâte, pour ainsi dire avec la lame de leurs sabres, luttant avec tout leur courage contre la chaleur, la forme des lieux; ils ont fait rapidement, sous les balles des Ucdouins, un travail préparatoire, qui, jusqu’ici, a suffi aux communications entre le littoral et la capitale de la province. Des rectifications, des améliorations, des nivellements mettront cette route en harmonie avec tous les besoins; des pentes de 13 à 14 centimètres par mètre pourront être abaissées. — Quant à la sécurité, elle est parfaite sur cette grande voie de circulation.
Elle passe à Saint-Antoine, à Saint-Charles, à Castonville , dont l’église est sous le vocalile de Sainte-Victoire ; à El Arroucb, dont la paroisse a saint Alipe pour [latron, dont les rues neuves sont construites avec tant d’éléaance , sur des alignements rétiu-
licrs, et gravit le» rampes aboutissant à un relai célèbre par l’iiorizon austère qui l’environne , par la vivacité et la pureté de l’air qu’on y respire. — Je veux parler du lieu nommé el Kantur ou J!éanlour(qui ason homonyme eiiTunisie), composé de quelques maisons seulement, et où l’on est presque toujours sùr de trouver un bon repos. I^e voyageur, arrivé à ce point d’arrêt, éprouve une véritable Joie, soit par la contemplation des grands eflets de montagnes qui se développent à ses pieds ou devant lui , soit par le repos auquel il se livre après la fatigue endurée. L’hôtellerie A’el Kantur, c’est pour lui la vie dans la mort et la tente au milieu du désert. Le sentiment du bien-être y est doublé par la comparaison.
Les aspects deviennent de plus en plus solennels, mais solitaires et mornes dans leur muette majesté. — Au delà de Smendou-Condé, dont la paroisse est sous le vocable de Saint-Fortunat, la campagne se civilise un peu. — Voici venir le Uainmah, l’une des plus admirables oasis de l’.Afrique, voici des usines, et, enfin, le Pont d'.Aumale. Nous sommes au pied de la vaste rampe qui aboutit à Cuustantiue , en décrivant les courbes les plus hardies.
Oonstantine , l’ancienne Cirtha, l’ancienne capitale de la Numidie et des états de Massinissa , reçut d’abord des fiomains le nom de Civilas SiUmnorum , après qu’une colonie de Sittiens y eut été conduite sous les au.spices de Jules César. Elle s’appela aussi Julia [Cirtha Julia). L’itinéraire d’Antonin la désigne par les mots de Circa colonia, par altération du nom de Cirtha, et de là le circensis episcopus qui figure dans la notice épiscopale d’Afrique. Rebâtie et décorée par Constantin , elle prit définitivement le nom de son illustre bienfaiteur, et ne l’a plus quitté. — Elle a eu un siège épiscopal et des conciles.
Constantinc , située sur le torrent du Rhummcl , peuplée d’environ 27,000 habitants, est occupée par les Français depuis 1837. Sa position est une des plus exceptionnelles du monde; elle couvre, à une prodigieuse hauteur, la cime d'une montagne abrupte, isolée de toutes parts par îles vallons et un ravin. Les
Romains, constamment épris de ces sites primitifs et fiers, en harmonie avec leurs raaies idées, ne pouvaient manquer d’y conduire leurs aigles victorieuses; et les Français, qui, dans la guerre, ont presque égalé les anciens conquérants de l’univers, auraient réputé leur gloire africaine incomplète si, à force de courage, ils ne s’étaient emparés de Constantine. 11 y a quelque analogie de situation entre cette cité et l’ancienne Alise gauloise. Constantine, vue d’en bas, produirait un effet bien plus pittoresque si, comme les cités européennes, elle était hérissée de saillies monumentales et de clochers, et si l’œil, toujours gêné dans ses évolutions par les accidents de terrain, pouvait embrasser toute son ordonnance générale. Ce qui frappe surtout, ce sont les casernes, qui se déroulent, blanches et neuves, avec un certain appareil de majesté. — l.’opinion, toutefois, me semble exagérer un peu les conditions abruptes et étranges de Constantine. Cette place aérienne, vaste nid d’hommes, posé comme les nids d'aigles sur le plateau inégal et étroit d’une montagne, n’est pas, je crois, sensiblement plus élevée au-dessus du niveau de la mer que Chaieau-Chinon (Nièvre), du côté de Châtillon-en-Bazois; et le paysage qui entoure l’ancienne Cirtha est peut-être moins sauvage <iuc celui dont l'œil embrasse l’élcnduc du haut de la capitale du Morvan. — Mais Constantine est en Afrique, a un nom diadènié dans l'bistoire militaire et politique, et ChAteau- ('.hinon est en France , et n’a point une gloire aussi retentissante que scs échos.
Constantine est le véritable boulevard des mœurs indigènes , et renferme, dans le palais du Gouvernement, l’archétype des demeures mauresques. — Du haut de cette citadelle naturelle et stratégi(|uc on plane sur une nature énergique, patrie de ces reiloutahles archers numides qu’estimaient tant les Romains.
L’étranger visiteur de l’Algérie logera, à Constantine, à l’Hôtel des Empereurs, et pourra se rendre, soit au Café Moreau, le plus va.sle et le plus beau de l’Afrique française, soit au Café Charles.
Trois rues principales seulement, et leurs dépcadanecs directes
OU iudirecteë, oui la physionomie européenne. Tout le reste de la cité est plus ou moins profondément marqué du sceau harbaresquc. Mais c’est principalement sur les bords du ravin que se développe le quartier indigène, nœud gordien de ruelles très-analogues à celles dont nous avons constaté l’existence dans la métropole tunisienne.
Constantine, avant la conquête, fruit de tant d’énergie et de gloire, Constantine était la ville de r.41gérie dont l’invasion des idées étrangères avait le moins troublé le caractère originel. Alger, par ses pirates et ses marchands, était en rapports fréquents avec l’Europe. Constantine , éloignée du littoral , protégée par sa rude nature et scs montagnes contre le courant des idées nouvelles, vivait de sa vie propre et tirait de l’agriculture, qui Deurit dans son entourage, ses moyens les plus sûrs de prospérité. — Et puis c’était un camp en permanence par sa situation et ses fortere.sses.
Toute la cité est bâtie sur des plans diversement inclinés, dont le point culminant est l’ancienne Casbah. Posée sur un trône colossal, elle semble née pour la domination et le commandement, et, toute conquise qu’elle est, elle porte le diadème. Ce monument est presque entièrement absorbé par les casernes, l’arsenal, l’hôpital militaire, réunis par les Français sur le même emplacement et dans la même enceinte, et qui sont ici, comme construction, à la hauteur de tout ce que le génie militaire a fait en Algérie.
Iji place du Gouvernement n’offre point le charme oculaire et la magnificence de celle d’Alger, mais elle a beaucoup d’animation et de mouvement. Près de cette place est la préfecture de la province de C.onstantine , d’une construction soignée comme celles d’Alger et d’Oran. line horloge publique, dont la montre est éclairée la nuit, la délicieuse mosquée concédée aujourd’hui au culte catholique ( sous le titre de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs ), d’un type mauresque admirable, et qu’il faut bien se garder de compromettre, le palais du quartier général de la division militaire, se rangent autour de cette place, centre moral et
L't''()grai)lii(iue de la cil('‘. — Con.stantinc est la résidence il im grand vicaire d’Alger, qui y repivscnte l’évéquc. Mgr l’avy a choisi, pour ce poste important, sou propre frère dont il connaît plus particulièrement le noble cteur.
On peut presque se dispenser de voir les merveilles de Grenade et de Cordoue lorsque l’on connaît à fond le palais mauresque de Constantine. C’est un tout complet où la somptuosité des lignes générales se marie à la splendeur des profils, et qui exhale le plus pur parfum d’architectonique orientale. Là nous sommes initiés à tous les mystères de la vie domestique des Maures, à tous leurs besoins de bien-être, de volupté, de mollesse et de couleur. De cette somptueuse demeure, la plus originale, la plus belle de l’Algérie , dépendent des jardins où le luxe de la végétation semble rivaliser avec le lu.xe des bâtiments. L’auditoire du cadi est également annexé au palais du gouverneur. Je le signale à l’attention des visiteurs. Lorsque j'y entrai, en compagnie de M. Victor Janez, ancien maire de Montluel, conduit par le chaouch de M. Labey de Glatiney, alors président du tribunal civil de Constantine, l’excellent magistrat indigène nous lit, avec une cordialité tout orientale, les honneurs de son tribunal; il nous fallut céder uses instances, nous étendre sur le divan et accepter le café. — L'hospitalité n’est jamais plus cordiale et plus franche que parmi les [leuplcs réputés barbares, et, pour mon compte, je préfère la barbarie de la Tunisie et du Maroc, si favorable à la véritable fraternité, aux excès de la civilisation , qui engendrent égoïsme et cupidité.
Il importe à l’étranger de se promener sur les bords austères du Rhuramel, de franchir le pont c/ Kantara, de substructions puniques et romaines, si hardiment jeté sur lui, de regarder la ville sous ses faces les plus pittoresques, des pentes rapides et déchirées du ravin. — 11 y a à Constantine plusieurs mosquées du style mauresque primitif.
Les zephirs et les tirailleurs indigènes, lurcos, ont ici une musique exceptionnelle, dont les sonores accents vous transportent à t'onstantinople et dans la jiatric du tam-tam. Aucunes
ranfares allemandes, italiennes ou françaises, ne m'ont Jamais frappé comme celles que j’ai entendues ùConstantine ; elles offrent quelque chose d'extatique, d’inspiré, d’insolite, de mystérieux et d’éclatant, un imprévu de rhytiimes vraiment dignes des retentissants échos et des nuits étoilées de la cité.
Conslantine possède un théâtre , une imprimerie , un Journal estimé ( l’Africain ), mais elle n’a point de bibliothèque publique. Sous ce dernier rapport. J’y désirerais la simple collection publique de bons ouvrages français, arabes et italiens, que J’ai déjà invoquée pour Bône. Celte ville est assez mal partagée en hôtelleries, et, sous ce rapport, en retard sur les autres cités algériennes. Il n’y existe plus qu’un seul établissement de ce genre, que J’ai nommé, plus haut. En revanche, elle a un cercle fort bien tenu, où les personnes présentées trouveront l’accueil le plus cordial. — Car il en est de Constantine comme de toutes les villes de l’Afrique française: les mœurs européennes y sont pleines d’affabilité et d’entrain. — Les colons, en arrivant dans la colonie, oublient leurs préjugés d’étiquette ou d’amour-propre, et prennent la vie par le bon côté, par celui du bonheur réel pour soi et pour les autres. *
Bien qu’il soit difficile de trouver des traiteurs à Conslantine, celte cité est cependant celle de toute l’Algérie où le régime alimentaire est le meilleur. Les blés de sa province, le bétail de ses environs Joui.ssent d’une réputation méritée, et la saveur fraîche, agréable, line des premiers, les qualités nutritives des seconds sont a.ssez connues.
Les nombreux restes de l’antiquité romaine découverts sur ce sol historique ont été placés par l’Administration militaire avec le plus grand soin à l’ancienne Casbah. Il y a lieu de croire qu'un musée archéologique, où l’on recueillerait tous lesdébris intéressants que l’on ne manquera pas de découvrir encore à Constantinc (bas-reliefs, in.scrii)lions, médailles, taurobolcs, statues et statuettes, vases, armures, sellerie, etc.), pourra bien être inauguré, un Jour, dans l’ancienne capitale de Massinissa. En attendant, les murs extérieurs de la Casbah sont, comme ceux de
l’immciise vestibule du Vatican , lambrisstis d’inscriptions incrustées dans leurs parois et formant le musée lapidaire le plus curieux.
Si le Gouvernement, qui pèse avec taut de maturité scs raisons d’agir, reconnaissait, dans l’avenir, la nécessité de fonder un diocèse dans la province de Constantinc, c’est dans sa propre capitale qu’il conviendrait, peut-être, d’en élever le siège, à cause (les qualités si pleinement viviQantcs et salubres de l’air dans ce pays, de sa position géographique centrale. L’église cathédrale et le palais épiscopal pourraient être bâtis dans les immenses et majestueuses dépendances de la Casbah, véritable acropole de la cité. — Deux moyens se présenteraient au choix de l’Administration, sans cesse préoccupée des besoins de la colonie; l’adoption de celui que je viens d’indiquer, ou celle d'un plan qui consisterait à ériger en cathédrale la belle mosquée de la place du Gouvernement, à céder h l’évêque le palais du général, et à construire, pour ce dernier, à la C.asbah, dans le but le plus direct, un édifice tout militaire par ses dispositions et ses symboles. — Que l’on veuille bien se le rappeler : la tradition épiscopale existe à Constantinc avec moins d’éclat , sans doute , mais avec autant d’authenticité qu’il liùne.
Les institutions de bienfaisance et d’instruction élémentaire commencent à fleurir à Constautine. La santé publiijue y est dans les conditions les plus satisfaisantes. Il n’y a pas en .Urique d'atmosphère plus complètement hippocratique que celle de cette cité; c’est, sous le double rapport de l’alimentation animale et végétale et de l’état sanitaire, la ville ta mieux partagée de l’Algérie.
En conformité du décret impérial du 26 avril 1834, la ville de Constautine est érigée en commune de plein exercice.
Mais ne négligeons aucuns détails. — 11 existe à Constantine , comme dans toutes nos autres cités franco-africaines , une foule de cafés maures , où l'étranger peut se livrer au plaisir de l’observation et prendre les mœurs locales sur le fait. — Le café maure, dans ses conditions originelles , est un bouge étroit et obscur, ne recevant de jour que par la porte , n’ayant ni pavés , ni plancher,
ni siéj^es moliilcfi, ni tables , mais olfrant à son pourtour de larges bancs, avec ou sans nattes, sur lesquels rindigène s’accroupit ou étale lièrement ses guenilles. Il n'est pas toujours prudent de s’asseoir sur ces divans populaires , sur ces dures banquettes , car les hôtes habituels des cafés maures y lnis.se.nt souvent beaucoup de vermine. Ajouter, à ces bancs un tronc grossier où le cafetier dépose le produit de ses recettes , un fourneau angulaire , sur lequel il prépare devant vous le breuvage qui vous est destiné , une boite pour le sucre , une boite pour le café en poudre, une pincette , quelques pipes , un pot à tabac , une série de petites ta.sscs et de petites cafetières rangées sur un rayon , et vous aurez tout le mobilier de ce lieu enfumé et quelquefois infect qu’on appelle un café maure. Ix; café, fait à la manière indigène, est toujours servi si brûlant, qu’il n’est jamais olfert au consommateur que dans l’appareil de deux petits bols superposés , dont l’un contient la liqueur et dont l’autre, d’une température plus douce, est tenu par la main du buveur. Ou ne connaît ici ni la cafetière commune , ni le philtre. (Iliaque tasse de café est préparée dans un but direct , dans une cafetière spéciale, et vous est présentée toute sucrée avec du sucre ripé. Le café maure est très-aromatique ; on se borne à le humer, et c’est le moyen de l'ingérer avec toute sa saveur ; toutefois il faut bien se garder d’arriver jus4|u’au marc, dont te dépôt occupe le tiers de la tasse.
Ainsi , tout, dans le mode de préparation et d'ingestion du café maure , est merveilleusement compris pour que la liqueur ne perde pas un atome de son parfum , et ce que nous regardons comme un procédé barbare est réellemeut un rafllnement de sensualité.
Les Arabes qui fréquentent ces cafés y portent ou beaucoup de flegme ou beaucoup de loquacité. l.à retentissent les bezzaf (beaucoup) et les fameux makash (cela ne se peut) , si familiers à nos soldats. — Tout Européen peut entrer dans les cafés maures et y jirononcer Icjv mots solennels : athini kahoua (donne-moi du café), qui seront entendus par le cafetier. Pourdeuxsous à Conslautinc et à (Iran, pour un seul à Alger, Ulidab, Bône, vous avez le café, fait expressément pour vous, et la pipe munie de tabac.
si vuiis la désirez. Le carelier inditrène ne se trompe jamais dans les do.scs ; il prend sons vos yeux la cafelièrc , le sucre râpé , le café moulu , et vous initie à tous ses moyens, bien élémentaires, bien simpliliés. mais excellents, de préparation. Les Maures tirent tout le parti possible de la fève d’Arabie ; ils savent nierveillcusement et la torréfier, et la moudre, et l’infuser, et boire la liqueur qu’elle produit. — Au reste , l’usage bien réglé du café est une des nécessités hygiéniques de l’Algérie. — Il faut user largement, mais sans excès, de ce breuvage «lui entretient la transpiration cutanée insensible , et facilite les fonctions digestives sans les surexciter.
Le service des Maures , même dans leurs cafés , sanctuaires hideux des mœurs barbaresques , est absulumeut passif. Ils vous apportent la pipe toute bourrée de leurs mains, viennent l’allumer à l’aide d’un charbon de bois serré dans une pince , en en soutenant doucement le réchaud. A Constantine , l’usage du hachichc est très-commun ; les indigènes le préfèrent presque au tabac. — Vous êtes servi là comme des pacbas, et quoique vous demandiez , dans les conditions du lieu , vous ne serez jamais déconcerté pour une parole ou un regard équivoques.
Du reste, le café maure lui-mème tremble sur ses ba.ses ; l’inlluence des idées étrangères s’est étendue jusque sur lui : il a plus d’espace , de lumière , de propreté. Il faut aller au cœur des quartiers indigènes chercher dans quelque coin oublié le vieux café maure d'avant la conquête. Il a cela de commun avec le café italien primitif , c’est qu'il est à la fois un lieu de consommation et un laboratoire confondus.
Lue des curiosités de Constantine , c’est son café chantant maure. Celui-ci offre un certain éclat et de grandes dimensions. L’orchestre s’y compose de chanteurs arabes , accompagnés par une mauvaise mandoline et un sourd tambour de basque. — Rien de primitif, de monotone, d’étrange comme ces chants. — C'est un râle. — Il y a quelque analogie entre ces accents cl les ranz de la Suisse et du Morvan, et leur origine se rapporte certainement plutôt aux traditions d’un peuple piisteur qu’à celles d'uu
peuple guerrier. C'est le contraire de la musique militaire dont nous avons signalé les fanfares triomphales, les rhythines bruyants , cher, les zéphirs et les turcos de Constantinc. Celle-ci est imitée des Turcs conquérants et vainqueurs sous Soliman II. — Au reste , l’instinct musical n’e.st pas trés-développé cher, les Arabes.
Le café maure nous mène droit au bain maure. — Les bains maures sont répandus dans toutes les villes de l’Algérie ; comme tenue, toutefois , ceia d’Alger , de la rue de l'Ctat-Major, occupent et méritent le premier rang. Ce n’est autre chose qu’un bain de vapeur ou un bain sec , gradué dans scs phases et sa température. Vous vous déshabiller, d’abord dans une salle légèrement échauffée, on vous couvre d’un peignoir, et vous passez dans une étuve dont la température vous saisit vivement , et où l’on vous étend sur une table de marbre blanc , très-chaude. Vous ne tardez pas à éprouver une transpiration halitueuse et abondante. Bientôt on vous conduit , dans le même local , sur une couche d’une température un peu plus basse. Là , on vous masse des pieds à la tète, on vous lave on vous éponge à l’eau tiède. Les nègres chargés de tous ces détails de manipulation très-fastidieux et très-gènanLs pour l’Européen ont grand soin de vous montrer comme des trophées les corps gras que le massage développe à la surface de votre peau. Quand vous ôtes bien massé, lavé, épongé, quand on a bien assoupli vos muscles et fait craquer les phalanges de vos doigts , l’opération est terminée. 11 ne vous reste plus qu’à rentrcrdanslasalleoù vous vous êtes déshabillé et à vous coucher sur le lit qui vous attend. Vous pouvez , sur ce lit , vous assoupir, dormir, fumer, prendre le thé ou le café , pa.sser toute la nuit, si cela vous convient. On y demeure communément Jusqu’au moment où le corps a repris à peu près sa température habituelle et son état normal. Il e.st prudent de se bien couvrir en quittant le bain maure, et d’aller se mettre dans son lit.
Le bain maure est d’un incroyable bon marché et très-hygiénique sous un climat où la plupart des maladies ont pour cause les transpirations brusquement supprimées ; mais il ne faut pas en abuser, car il affalhlit beaucoup. Ce (pii en éloigne les Euro-
pé(Mis , o’csl qu’ils n’y Iroiivniit point toute la propreté désirable , et que tout cet appareil de manipidations par des nèpres , dont j’ai parlé , tous les détails du service leur insiiireiit de la répucnance. Dans tous les bains maures il y a des heures exclusivement consacrées aux femmes , et d’autres heures spécialement destinées aux hommes. — .\insi la morale publique comme la décence sont religieusement sauvepanlées dans ces établissements.
J’ai eu et J’aurai souvent , dans le cours de cet écrit, l’occasion de constater quelle admirable intelligence instinctive de l’hygiène et du bien-être ont les Arabes dans leur vie privée. Le bain maure en est une preuve éclatante. Ce sentiment du comforlable, l'Arabe le pou.ssc Jusqu’à la pipe. Ainsi, au lieu de serrer entre ses dents un mince tuyau qui les corrode cl en déchire l’émail, il a grand soin de ne porter (pi’à ses lèvres un gros bouquin d’ambre , d’ivoire, etc., d’oii s’échappe la fumée qu’il aspire lentement , sans efforts, et qui n’arrive à son palais qu’adoucie par la distance qui sépare le réchaud du bout. Il se gardera bien de l’allumeroude la faire allumer avec des allumettes ou du papier : toujours il aura recours au charbon incainlescent , saisi — comme on l’a vu — par une petite pince faite exclusivement pour cet usage.
Il existe à Lyon, à Paris et à Marseille, une rue de Constantinc. Celte province contient 29, .'■>69 Kuropéens, d7 villes , villages et centres de populations.
A Conslantine, comme à Tunis, presque tous les Maures sont marchands. Les Juifs, surtout, sont maîtres des positions commerciales du pays , par suite de leur naturel si éminemment prédisposé au trafic. Ils sont adroits, fins, rusés, actifs, intelligents; ils parlent toutes les langues; il faut partout qu’ils vendent ou qu’ils achètent. il SC fait principalement par leurs mains, à Constantinc , un grand débit de. parfums, de pipes, de tabatières dites de Tunis, d’une foule d’objets de l’industrie et de l’art de la localité ou du Levant. Tous ces marchands sont réunis dans les ruelles les plus indigènes, les plus tortueuses et les plus étroites de la cité, véritables bazars d’un type affreux , mais sérieusement local. — Vous y trouverez un tabac à priser porphyrisé, vivement arornali.sé avec de fines es,sences.
il y!i à CnnstanliiU' un sonicc rBSiiIicr de voitures puldiqucs sur Batlinn et I.amlicssa, dont il funl absolninent visiter les ruines romaines. Le voyaaenr intelligent ehercliera les moyens d’aller fouler le s(d antique de Tebes.sa et de pousser la course ju.squ'il Biskra , où le dattier croit copime en figypte, et qui est aux premières limites du Grand Di-sert, eette autre Tliébaïde île l’Afrique.
Il faut parcourir la province de Constantine, son Sallusle à la main , comme l’antique Gaule militaire avec les Commentaires de César pour manuel.