‹ L'Algérie en 1854Chapitre 7 sur 31 · TUNIS · texte numérisé non relu

TUNIS

Jusqu’à présent on n’a pas beaucoup écrit sur Tunis. — Les chauffeurs d’émotions littéraires , à l’exception d’un seul , se sont peu occupés de cette ville , heureusement pour elle.

On ne saurait croire combien les impressions de voyages et le roman-feuilleton ont appauvri le goût français et fait descendre notre littérature nationale des hauteurs où , depuis le siècle glorieux de Louis XIY, elle était placée dans l’opinion des peuples étrangers. — Examens sans profondeur, sans conscience et sans dignité , absence complète de vues sérieuses et de but moral , plaisanteries d’auberge, lieux communs ampoulés, suffisance et rouerie, partis pris sur toutes choses, ignorance absolue de la langue, des mœurs, des besoins, et ton doctoral, impudent pour juger de tout : voilà les fruits, voilà les conditions, voilà les moyens bien connus.

Que des plumes graves ou frivoles se soient emparées de Tunis avant moi, peu importe à mon sujet. — Eût-on fait sur la métropole de la Régence le livre le plus substantiel , je ne renoncerais pas à l’idée d’écrire sur elle. — Les appréciations varient à l’inlini , comme les flots de la mer, et il y a toujours quelque chose de neuf à dire quand tout le monde a parlé.

La capitale de la Régence de Tunis nous intéresse, car elle touche à nos possessions d’Afrique, et est alliée de la France; d’ail-

leurs , le rôle civilisateur (le notre pays s’y exerce , dans une assez large proportion , par des établissements chrétiens , par la fondation de Saint-Louis et la mission militaire en Tunisie.

Près des éloquentes ruines de Carthage et d’Utique, sur le sol de l'Afrique propre des Romains , entre la Libie et la Numidie , s’élève la capitale de la Régence de Tunis , sur une pente douce, sous un ciel étonnant de profondeur et de lumière, au fond d’une baie harmonieuse dans ses contours. Elle fait si peu de bruit sur son miroitant rivage et dans son radieux horizon , qu’on la croirait presque endormie sous les étreintes de l’ardent soleil qui l’illumine , quand on franchit , soit par terre , soit par eau , l’espace qui la sépare de la Goulette. — Ce silence tient à l’absence de voitures dans l’intérieur de la cité, plus qu’à l’inaction et au calme de ses habitants.

On mouille dans la vaste baie de Tunis , assez loin de la rive. Ce port-rade est, comme celui de Rône (Algérie), exposé au vent, et l’atterrage y est difficile. Ce golfe est borné par le cap de Porto-Farina , du côté de l’Algérie , et par le cap Bon , à l’est, en face duquel , à peu près , surgit l’ile de Pantellarîa.

Quand on quitte son bord pour se rendre à Tunis on a devant soi une partie de la rade -, puis le canot ou le chaland s’engage dans la Goulette, canal de jonction entre la mer et le lac qui vient mourir sous les murs mêmes de la cité. Ce lac est exactement dans les conditions de l’étang de Rerre (Rouches-du-Rhône), sur lequel nous avons plané du regard. Le passage de la Goulette, à son point de communication avec la baie, est quelquefois pénible. A l’extrémité du canal se dresse un assez joli petit centre de population qui a emprunté à son fleuve artificiel le nom de Goulette, Près de ce lieu sont de belles villas , bâties en regard de la baie, et qui servent particulièrement à l’usage des bains de mer.

vS. A. le Rey de Tunis possède à la Goulette un château peu

apparent , dont il aime le séjour, une artillerie et une petite marine. Sa flotte occupe une place presque inaperçue dans le bassin. — On construit pour ce prince, dans le même bourg, un palais nouveau , demi-circulaire , qui s’annonce infiniment plus régulier et plus somptueux que l’ancien. La Goulettc , avec sa citadelle bâtie par Barberousse , et encore armée de quelques pittoresques canons espagnols, est comme l’avant-poste de Tunis.

Le voyageur, avant d’y arriver, a pu apercevoir, presque en face du mouillage , la délicieuse colline au faîte de laquelle surgit le monument de Saint-Louis , dont nous parlerons plus tard. Si l’on n’a pas vent de bout ou de travers , par rapport aux embarcations, on peut ne point quitter son canot, passer de la Goulette à l’immense étang qu’elle unit à la mer, et arriver ainsi jusqu’aux portes de Tunis. Plus communément on préfère la voie de terre , à travers une plaine sablonneuse et morne. — La nature, sur cette plage silencieuse, est rabougrie et pauvre : à peine quelques oliviers sauvages, d’une chétive apparence, en rompent-ils la constante nudité. Toutefois, cette campagne éteinte et muette , à peine animée , à de longs intervalles , par le passage de quelques chameaux et de quelques chars qui se traînent péniblement dans l’arène, cette sorte de petit désert, offre, comme YAgro romano, dans ses arrière-plans et ses lointains, une élégante bordure de collines continuant celle dont le coteau de Saint- Louis forme le promontoire.

Quels contrastes entre la stérilité qui vous entoure et les suaves oasis que vous entrevoyez et qui encadrent l’horizon d’une frange d’or et d’émeraudes! — L’Orient seul ale secret de ces oppositions, de ces compensations, et sait verser sur un territoire la double magnificence de la lumière et de la couleur , les exhalaisons embaumées, la finesse et la variété des teintes, faire resplendir sur lui le ciel élastique et limpide, qui caractérise ces parages.

En approchant de la capitale, le passager voit le paysage se parer de cultures, les aspects se modifier.

Lorsqu’on entre dans le faubourg de Carthage, à Tunis, on croit franchir l’enceinte d’une nécropole , car l’on n’aperçoit que des ruines d’hommes et de choses. Bientôt les regards s’arrêtent sur un cimetière musulman.

Un canal, aux eaux languissantes et sales, circule dans ce faubourg qu’il infecterait sans l’action épurante et rapidement renouvelée de l’air tunisien. — On ne saurait, même dans la Provence, en plein mistral, se faire une juste idée des vents de Tunis; ils arrêtent les chevaux, soulèvent des pierres énormes, terrassent les caravanes , vous enveloppent dans d’épaisses nuées de sable et en d’incroyables tourbillons.

Nous touchons à la porte de la ville , monument tout moderne, d’un male type mauresque , et qui correspond au Quartier Franc de Tunis. — Le Quartier Franc , c’est-à-dire européen, est un des éléments obligés de toutes les cités maritimes dans les Échelles du Levant (Afrique et Asie), qui se décomposent invariablement en quartier de la marine , quartier franc et quartier indigène. — Dans cette région tunisienne du Quartier Franc , qui se développe sur une étendue très-restreinte, sont réunis: les consulats, les deux cercles français et italien, les Européens, les principales maisons de commerce, l’église catholique , la seule hôtellerie qui existe ici, celle exploitée par M. Tournier sous le nom Hôtel de France. Le fond de cette population européenne est italien ; aussi , dans ce quartier , ne voit-on que des enseignes italiennes et n’entend-on à peu près parler que l’harmonieux idiome de la péninsule italique.

A la petite place qui s’ouvre au revers de la porte , exactement comme la place Crillon , au revers de la Porte de l’Oulle , à Avignon, aboutissent tous les courants du Quartier Franc. — C’est aussi là que s’arrêtent les véhicules, car l’accès des rues n’est pas possible pour les voitures, vu leurs sinuosités et leur fabuleuse

étroitesse. A cette région tunisienne se bornera aussi notre description ; le reste , le gros de la cité , échappent à l’analyse : ce n’est plus qu’un assemblage confus de ruelles tortueuses , sans pavés, sans agréments, au milieu desquelles, le jour, on est en lutte perpétuelle contre les bêtes de somme et leurs conducteurs, contre la poussière, si le temps est sec, ou la boue, s’il a plu, et où il serait imprudent de s’attarder, sans lanterne ou sans escorte, deux heures après le coucher du soleil, car elles n’ont point d’éclairage public. — Toutefois , nous nous engagerons un peu dans cette inintelligible ichnographie , dans cette ville bâtie sans ordre et sans goût , pour y signaler de grandes beautés -, nous gravirons ses pentes rarement hardies pour saluer de pittoresques mosquées , des bazars riches d’originalité et de couleur, des palais étranges de forme , mais d’un caractère extrêmement curieux. — La couleur, c’est à Tunis où elle commence à devenir orientale par rapport au Nord , où on ne la comprend pas, et où l’on touche, pour ainsi dire, le ciel du bout du doigt.

Chaque nationalité a sa vie propre , ses traditions , ses instincts, ses besoins , ses idées sur l’art , son mode de civilisation et d’intelligence. — Je les respecte. — Je pourrai, dans le cours de cet aperçu sur une capitale importante , peu connue, voisine, par nos possessions d’Afrique, et amie de la France, constater des faits; je m’abstiendrai de toute critique.

Tunis présente l’image de la vie dans la mort et du mouvement des hommes dans les ruines. 11 y a mille fois plus de débris dans cette ville, au sein de laquelle ruisselle une population agglomérée de près de cent cinquante mille âmes , que dans la Carthage des Phéniciens et des Romains. — Si les Tunisiens continuent à ne point relever leurs maisons qui tombent, et dont les ruines jonchent les rues , il faudra bien , dans un avenir peu éloigné, ou qu’ils cessent d’être citoyens de leur propre cité, ou qu’ils y déploient des tentes, comme les Arabes nomades de la campagne , car, dans cent ans, il ne restera guère plus de Tunis que de l’ancienne Carthage et de l’ancienne Utique.

Au point de vue européen, et jugée avec les idées françaises, fort exclusives de leur nature, la reine de la Tunisie n’est pas l’oasis dans le désert 5 elle serait plutôt le désert dans l’oasis. — Expliquons-nous : le désert par rapport à la beauté générale, non par rapport au commerce et au mouvement. Mais, par combien de compensations imprévues elle fait oublier ses rues dangereuses , ses ruines , ses obscures impasses !

C’est toute une émanation de l’Orient par ses mœurs , par ses monuments , par ses instincts , toute une ville turque. — Tunis est pour la Régence qu’elle domine, pour tout ce qui avoisine la Tunisie, pour Malte et le littoral de l’Algérie, le trait d’union entre le Levant et l’Occident, la métropole par excellence, la Constantinople d’Afrique, la sœur du Caire, l’expression composée de toutes les nationalités musulmanes, de toutes les traditions qui s’y rattachent. — Francfort-sur-le-Mein ne résume pas mieux la vieille Germanie, Autun la vieille Bourgogne, et Bâle la vieille Suisse, que ce centre commun à toutes les races congénères de l’Asie, de l’Europe et de l’Afrique, ne les réunit et ne les confond. Tous les courants d’art, de goût, de commerce du Levant aboutissent à Tunis, et de là se répandent sur la Barbarie.

C’est une vaste cité , moins peut-être par son ampleur que par la population entassée dans son enceinte. — Alger, avant la conquête , dans les plus beaux temps de sa prospérité musulmane , Alger n’a jamais eu cette densité, ni centralisé un aussi grand nombre d’habitants.

C’est une chose vraiment pénible que de circuler à travers le labyrinthe de rues étranglées dont se compose la ville de Tunis ; on y est sans cesse coudoyé par les hommes et menacé par les bêtes portant les fardeaux ; on ne sait souvent où se réfugier pour éviter ces dernières , dont le dos chargé occupe littéralement tout l’espace. La population paraît d’autant plus compacte , que ces voies sont plus étroites et plus ramifiées. — Çà et là quelques artères, partout la confusion et les ruines, le blanc de chaux répandu avec profusion sur les murailles. Tous les peuples du

Midi aiment le badigeon au lait de chaux 5 il se retrouve à Arles, à Gênes, à Naples, dans tout l’Orient , dans toute l’Afrique. Chaque année il est renouvelé avec le plus grand soin. Il est fort utile , assurément, pour éloigner des maisons la chaleur et les insectes, mais il fatigue sensiblement la vue. Un des grands inconvénients de Tunis, c’est de n’avoir, dans l’intérieur de la cité, d’autre eau potable que celle des citernes, souvent exposées à tarir. — Il serait, je crois, facile d’y amener de l’eau de source par des aqueducs.

Chaque quartier tunisien centralise des professions spéciales , toutes réunies sur le même point. Les tabatières, les boîtes de Trieste, les pipes, les objets de coutellerie, sont exposés par myriades. L’industrie tunisienne produit des couteaux-poignards, des yatagans , des tapis , des burnous grossiers , des couvertures de laine, à larges raies rouges, bleues et blanches, etc. Il se fait ici un grand commerce avec le Levant, Malte, la Sardaigne, la Sicile, Gênes, Venise.

Dans ce pays de fumeurs, où la pipe est un besoin, il existe un monopole gouvernemental sur le tabac, et on ne le débite qu’à l’entrepôt. — Le sabir , le turc et l’arabe sont les idiomes' qui se parlent dans les régions indigènes.

Le minaret a une verve toute exceptionnelle à Tunis-, il est svelte , pittoresque , polychrome , enrichi de marqueteries et de damiers, hardi et fier. — Mais c’est surtout du lac, ou de la plaine conduisant de la Goulette à la cité , à la distance de deux ou trois kilomètres, qu’il convient de contempler toutes ces saillies monumentales, tous les marabouts, toutes les blanches coupoles s’élançant de l’amphithéâtre tunisien. — C’est une admirable silhouette.

D’immenses bazars, où l’on vend les produits indigènes et ceux de l’Orient , de splendides mosquées , plusieurs palais négligés , mais d’une grande richesse et d’un art infini , dédommagent le visiteur des informes dispositions de la voirie tunisienne. — J’aime le grand bazar avec ses colonnes à bandeaux alternativement verts et rouges. — A ce propos , disons que la principale

monnaie courante tunisienne est la piastre, qui se subdivise à l’infini, et dont le cours variable flotte entre la valeur de soixante et celle de quatre-vingts centimes.

Dans plusieurs rues et bazars, de gros figuiers, à l’énergique ramure, étendent paisiblement leur feuillage et leurs hiranches enlacés aux murailles , s’échappant par toutes les lézardes , couvrant toutes les ruines avec une liberté digne de la campagne la plus neuve.

Il y a cela de particulier ici: c’est que le vaste mouvement commercial du pays ne s’exerce que pendant, une faible partie de la journée, bien que les Tunisiens soient essentiellement et presque tous marchands. Passé ce moment, tous les lieux de vente à peu prè£, bouges ou boutiques, sont fermés, tout le monde dort , est assoupi sur les nattes , sur les tapis , à l’ombre, dans les impasses, sous les porte-à-faux des maisons et les voûtes, selon la condition sociale des individus.

La ville est semée de demeures particulières magnifiques à l’intérieur, mais pauvres de style et de goût au dehors, comme toutes les habitations mauresques. Toutefois, la maison n’a pas, en général, à Tunis, l’éclat et le luxe du palais indigène de Constantine et d’Alger. Elle n’offré point une forme aussi franchement accusée de cube et de dé à jouer. Ses renflements extérieurs, ses encorbellements ne sont point soutenus par des perches grossièrement ajustées, comme dans l’Afrique mauritanienne.

Toutes les demeures tunisiennes ayant une terrasse au lieu de comble , c’est sur ces hauteurs domestiques que se réfugient, vers le coucher du soleil, l’activité et la vie. Toutes les terrasses, peuplées d’hôtes, offrent une curieuse animation ; c’est l’existence et la cité aériennes qui ont remplacé la vie et la ville terre-àterre. Cette vie de terrasses est pleine de charme, d’abandon, de poésie et de gaîté. Souvent ces plates-formes servent de promenades entre voisins, et d’incessants échanges, d’incessantes communications de personnes et de paroles s’établissent, volent de terrasses en terrasses.

On trouve à Tunis d’immenses étagères de bois couvert d’or

et des plus vives couleurs, une foule de meubles où les formes locales se montrent dans toute leur originalité.

Ah! combien, moralement parlant, on est loin de la France, et même de l’Algérie, à Tunis! Ici l’influence française n’a pas, comme à Alger, falsifié les types et déteint sur les mœurs 5 il y a une physionomie indigène, une couleur propre, un sceau particulier , les profils , les voluptés , l’art , les laideurs , le charme oculaire, la mollesse et l’activité, l’insouciance, l’imprévu et les contrastes d’un autre monde. — Malgré le peu de soins que l’on prend de la propreté à Tunis , toute la ville est pleine de suaves exhalaisons, d’atomes balsamiques, d’essences volatilisées dans l’air , et de ces senteurs sui generis qu’on n’aspire qu’en Orient.

— Je le répète pour la dernière fois : on est à Tunis en plein Orient, ou, tout au moins, on l’effleure de si près qu’on lui tend la main, qu’on est associé à toutes ses harmonies. — Cette ville donne certainement aux Européens l’initiation et la préparation la plus complète aux choses orientales.

L’atmosphère tunisienne est d’une prodigieuse salubrité , et les immondices accumulées dans les rues n’en troublent pas , dans une mesure appréciable, les heureuses conditions hygiéniques. Aussi, la santé publique est-elle, comme l’embonpoint des femmes, dans l’état le plus florissant.

Je ne connais rien de mieux compris , sous l’empire d’un climat chaud, que la maison mauresque , avec ses galeries, ses portiques, ses ventilateurs si finement évidés (1), ses appartements oblongs, ouverts sur une cour intérieure, rafraîchie par une fontaine qu’ombragent quelquefois de verts bananiers (2). — Quand on a déployé le velarium antique à ses cimes, elle est harmonieuse, tempérée et douce au delà de toute expression. La chaleur y

(1) Je pense que ces petits ventilateurs si délicatement évidés en dentelle ont inspiré aux artistes du XVe siècle la manifestation extérieure du repositorivm qui se remarque à l’apside de plusieurs églises bourguignonnes : c’est la même forme , la même idée et presque le même art.

— Les compagnons du devoir (charpentiers) les ont souvent imités dans leurs chefs-d’œuvre

— Les petites retraites en nids d’aronde et en saillie des hôtels français des XVe, XYIe et XVI le siècles sont empruntées, très-vraisemblablement, à la maison mauresque.

(2) C’est ce qui manque à Tunis : les fontaines et les eaux jaillissantes.

perd son énergie sauvage et la lumière son intensité et ses reflets brûlants. — On dirait que le climat de Tunis développe la sensualité. Les Européennes du Quartier Franc ( Sardes , Génoises , Livournaises, Siciliennes) n’y paraissent pas très-occupées de leur ménage , car elles passent la journée à la petite fenêtre grillée de la kouba; le soir, elles régnent sur l’horizon des terrasses, reines de cette vie à demi céleste que l’on ne comprend bien que quand on y a participé sous un tel ciel.

Les Européens, en général, jouissent à Tunis, comme au Caire, comme à Tanger, d’une grande liberté.

Figurez- vous qu’à Tunis l’administration de la police n’existe pas même en germe. Celle des postes n’y est pas plus connue que les réverbères et les pavés. Si on a une lettre à expédier , on la dépose dans une boîte ad hoc, au consulat de sa nation 5 si on en reçoit une , elle vous est remise par un drogman de ce consulat. L’infanterie de S. A. le Bey de Tunis est, par sa tenue, sa discipline, son uniforme, en harmonie parfaite avec, cet état de choses. Je dois supposer que l’escadre du prince, si sa flotte de la Goulette prenait la mer, ne ferait pas non plus une bien majestueuse figure. — Mais de prochaines réformes sont attendues, et, à coup sûr, le fantassin de Tunis y dépouillera, dans sa mise extérieure , sa trop évidente similitude avec le chiffonnier de Paris.

C’est précisément cette situation qui , selon moi , fait le mérite, l’originalité, le charme de Tunis. Sont-ce les serres chaudes, les pastiches , le macadam , le gaz de Paris et de Londres qu’on va chercher en Tunisie, en Barbarie et en Égypte?.... — Sontce les gardes municipaux, la gendarmerie de France, les Horse- Guards de S. M. B. la reine Victoria, les carabinieri du roi Vittorio-Emanuele IIe, les trottoirs, l’asphalte, les alignements, les cabinets de lecture des villes d’Europe? — Assurément non.

11 n’existe à Tunis ni imprimerie, ni théâtre, ni journal, ni horloge, ni bibliothèque publiques. — Une des raisons les plus puissantes qui s’opposent au progrès dans cette capitale , c’est la santé chancelante d’Akhmed-Bey. Ce prince a des intentions excellentes, la double intelligence du cœur et de l’esprit, les vues et les élans les plus généreux. Il est on ne peut mieux disposé à emprunter aux idées françaises et à la civilisation européenne ce qu’elles peuvent offrir de compatible avec le mode d’existence de son pays; mais il est trop sage pour improviser rien et pour ne pas comprendre qu’une lente infiltration d’idée& doit précéder toute révolution morale chez un peuple essentiellement peu novateur, et depuis si longtemps immobilisé dans ses habitudes et ses traditions. — Et puis, il ne peut imprimer qu’un faible mouvement, au milieu de ses souffrances.

Une mission militaire française , à la tête de laquelle est placé l’honorable colonel H. de Margadel, et dont fait partie le brave colonel Lion, existe en ce moment à Tunis, sous la protection immédiate d’Akhmed-Bey. Elle est appelée à instruire , discipliner et régulariser les troupes tunisiennes. — Avec le temps, elle portera ses fruits. — Une foule d’améliorations, de réformes et d’établissements auraient déjà été introduits dans le gouvernement de la Régence si S. A. le Bey avait recouvré la santé. — Que ce prince se guérisse , comme on a tout lieu de l’espérer , et on peut attendre beaucoup de ses efforts, de ses aspirations vers le bien, de ses chaleureuses sympathies pour la France. Il est d’ailleurs parfaitement bien secondé par son ministère , et s’entoure des hommes les plus capables, parmi lesquels je citerai Son Excellence M. Raffo, ministre des affaires étrangères, et - AI. Élias, son interprète, jeune homme de la plus haute intelligence , de l’éducation la plus distinguée, de la plus noble loyauté.

— Je fus assez heureux pour avoir, à bord, la compagnie de l’honorable AI. Élias, dont j’avais préalablement fait la connaissance à Bône. Il revenait de Paris et avait vu de près toutes les merveilles de la civilisation française. — Avec quelle joie, quels sympathiques accents il revit la Goulette , les bateliers italiens ,

la ville de Tunis, dans le lointain! — J’ai compris cet enthousiasme et ces élans dans une âme neuve et forte, qui retrouve son milieu et son air.

L’influence de M. le Chargé d’Affaires, consul général de France à Tunis , est considérable et sera la source d’une foule de progrès. L’influence française est, en majeure partie, l’œuvre de M. L. Béclard , qui représente ici l’Empire Français , homme d’une tenue exemplaire , d’un tact sûr, d’une grande et sérieuse instruction , d’autant plus grave dans ses mœurs et solide dans ses affections , qu’il se livre moins , ayant des auxiliaires choisis , et jouissant dans toute sa plénitude de la confiance d’Akhmed-Bey. — Ce prince a fort à faire pour adoucir la misère de son peuple, singulièrement aggravée par les onéreux tributs levés sur lui par

le célèbre B . — En ce moment le monétaire de la Régence subit

une refonte dirigée par un Français, M. Thomas d’Alvarez.

Le souverain , à Tunis , est seul juge de toutes les difficultés et de tous les procès. — Voici une petite anecdote qui donnera une idée suffisante du tour particulier d’esprit d’Akhmed-Bey. Je l’offre ici , sans garantie , telle qu’elle m’a été racontée par un homme de distinction.

Un jour une pauvre marchande de fruits vint se plaindre à S. A. de ce qu’on lui volait toutes ses figues sur l’arbre. Il la pria d’introduire un grain d’orge dans celles qui lui restaient à cueillir, ce qu’elle fit exactement. Le Bey, après s’être assuré que son ordre avait été religieusement exécuté , fit acheter par ses gens toutes les figues exposées dans les marchés de Tunis. — Les grains d’orge décelèrent facilement les auteurs du délit , et ils furent châtiés. Quoi de plus ingénieux que cette enquête et de plus simple que cette procédure !

Du reste , on exagère beaucoup la part que les indigènes peuvent prendre aux rapines , aux vols , aux assassinats nocturnes dont Tunis est trop souvent le théâtre. — 11 paraît certain que ces crimes sont plus généralement commis par les Européens que par les Maures.

Nous ne saurions trop louer Akhmed-Bey de sa tolérance rcli-

gieuse. 11 laisse paisiblement s’implanter et fleurir une foule d’établissements catholiques 5 il les protège même de son autorité et de ses largesses. Il existe à Tunis une église catholique fort bien tenue , dépendant d’une petite communauté de PP. Capucins , et desservie par elle , et à laquelle le prince a généreusement fait don des bâtiments qu’elle occupe. — Il y a ici un vicaire apostolique représentant le Saint-Siège ; c’est le vénérable Monseigneur l’évêque in partibus de Rosalia , un de ces types de charité , de dévouement et de science si nombreux dans le clergé des missions étrangères, c’est M&r Fidèle Sutter (de Ferrare) qui remplit ces hautes fonctions du vicariat apostolique. — Grâce à des prodiges d’abnégation , de sacrifices et de zèle , l’élément éminemment civilisateur est introduit dans la métropole de la Tunisie ; l’idée catholique s’y montre au grand jour : M^r de Rosalia en est le plus fervent propagateur.

Un des modestes héros de l’apostolat , tels que l’église d’Afrique en compte par douzaines, le savant et piçux abbé Rourgade , prêtre français , a créé et soutient , avec le concours des catholiques et ses propres ressources , un grand nombre d’institutions chrétiennes , des écoles élémentaires pour les deux sexes (1) , celle des filles régie par des sœurs , des salles d’asile , un petit hôpital , placés sous la même direction. — Tout cela est admirable. — On a tiré du sang des pierres. — Nous retrouverons M. l’abbé Bourgade à Saint-Louis , dont il est l’aumônier et l’âme.

Quand on a bien parcouru les rues de Tunis et visité les monuments , les bazars qu’elles renferment , il faut s’éloigner de la ville pour aller à la Manouba , qui, malheureusement, est fort dégradée , à la Wmdia (Mohamedia) et au Bordo , merveille de magnificence orientale.

L’amour de la fantasia , propre aux populations italiennes , africaines , espagnoles , orientales , est très-prononcé à Tunis. On

(I) Le collège de Saint-Louis (tel est le nom donné à ces écoles) a trois divisions. D’après le programme de la distribution des prix en 1853 (1er octobre) on y enseigne les langues française et italienne , la géographie , l’histoire, l’arabe, le latin , l’arithmétique , la calligraphie. Les élèves sont Tunisiens , Sardes , Toscans , en général.

appelle fantasia l’apparence extérieure , la parade , l’éclat de la tenue et le luxe du vêtement.

Si la plupart des institutions communes aux nationalités européennes manquent à Tunis , on y trouve toutefois la moins compatible avec les civilisations avancées , celle de la douane , dont l’espèce de bureau se trouve ici , sur le canal de la Goulette , entre le bourg de ce nom et le bord de la mer.

Je ne puis guère passer sous le silence une des curiosités vivantes de Tunis : c’est Carrubi. — Carrubi est un Juif de Livourne , depuis longtemps établi dans la capitale de la Régence. Son métier, c’est l’entremise et le factage dans tous les genres. Il parle plusieurs langues , sait ouvrir beaucoup de portes, procure à l’étranger, dont il est presque la providence , barques , voitures pour les excursions hors de la ville , émotions , etc. Il est le guide , l’intermédiaire obligé de tous les voyageurs , et la première sentinelle avancée qu’ils rencontrent en quittant leur bord. On ne peut littéralement se passer de lui. Du reste , il a toute la finesse , toute la verve italiennes, unies à la flexibilité juive. — Il faut lui rendre cette justice : c’est que ce n’est point un de ces effrontés explorateurs, si communs en Suisse et en Italie. Il vit de sa profession , mais il ne rançonne pas le visiteur, et on peut mettre sa confiance en lui. — A chacun son industrie. — Carrubi est, dans son genre , un honnête maraud.

On le trouve partout , mais plus particulièrement à Y Hôtel de France , dont il est le courtier et le meuble , l’officieux en titre , bien qu’il n’y ait pas son ménage. — L’Hôtel de France , dont j’ai déjà parlé , est , disons-le en passant , une charmante maison mauresque.

Mais , à dix ou douze kilomètres de la capitale , sur un horizon embaumé , dans le coin le plus recueilli du golfe , sur le plus riant promontoire , s’élève , au milieu d’une verdoyante enceinte,

le monument consacré à la mémoire du roi saint Louis. — Le rideau de collines dont ce coteau est le contre-fort offre les courbes les plus élégantes , les plus harmonieuses , les plus douces à l’œil. Elles ne sont point tapissées d’une riche végétation, mais quelques groupes d’arhres , quelques petits coins ombragés , quelques silencieux bocages concourent , avec la vive coloration du sol , à varier l’ordonnance paysagée des lieux.

Ces collines présentent généralement la forme du dos de chameau et d’autruche , qui caractérise presque toutes les montagnes, même les plus âpres de l’Afrique septentrionale. Le soulèvement, sur le littoral africain surtout , a été bien faible en comparaison de celui des côtes de Provence , et les plus abruptes masses de l’Atlas et du Sahel sont loin d’avoir les déchirures des Pyrénées et des Alpes , de l’Apennin même. — Sous ce rapport , l’Afrique serait moins barbare que l’Europe.

Pour aller à Saint-Louis on traverse de nouveau une partie de la plaine sablonneuse et torréfiée qui conduit à la Goulette ; mais , arrivé à moitié chemin de la pieuse enceinte , assez près de ce solitaire café , à la fontaine duquel on fait désaltérer ses chevaux , l’on se dirige à gauche.

Tout le mamelon dont Saint-Louis diadème le faite est jonché de ruines. — C’est l’ancienne terre punique.... Là fut la Carthage latine qui succéda à la Carthage phénicienne. On ne peut fouler ce sol historique sans émotion et sans respect , sans se rappeler la fameuse Didon et l’immortelle sentence : delenda est Carthago, lancée si souvent du haut de la chaise curule par le plus inexorable des Romains. — Des fûts entiers , des tronçons, des chapiteaux de colonnes, des débris de murs militaires, des restes de citernes monumentales , d’aqueducs, peuplent cette zone retentissante. — C'est à travers cet imposant cortège de souvenirs et de ruines que l’on arrive à une ombreuse enceinte au centre de laquelle est l’oratoire bâti sur la place même où l’on croit que saint Louis rendit le dernier soupir.

J’ai touché du cœur et du doigt, à quelques mois de distance, deux précieux jalons de la vie de saint Louis. Naguère j’étais à

Aigues-Mortes, au pied de la statue de Pradier, destinée à éter niser le souvenir national du royal héros partant pour les croisades; hier je me recueillais sur la côte africaine où il a expiré au milieu de ses braves paladins.

Ce fut une touchante et noble pensée du roi Louis-Philippe que d’ériger une chapelle à la cime du mont qui vit le monarque saint rendre sa belle àme au Dieu qui la lui avait confiée. — Il ne fut, du reste, en cette circonstance, que l’exécuteur des intentions du roi Charles X, qui, par la capitulation d’Alger, s’était — si je ne me trompe — retenu, vis-à-vis des puissances musulmanes , le droit de construire un sanctuaire chrétien pour son auguste aïeul.

Si le monument n’existait pas à présent, l’intelligfente et généreuse tolérance du Bey suffirait pour rendre sa construction possible, indépendamment des traités, car Akhmed-Bey , je le répète, couvre d’une égale protection les Catholiques, les Grecs, les Arméniens, les Juifs, etc.

En franchissant la ceinture de blanches murailles qui enveloppe le jardin de Saint-Louis, cette délicieuse oasis de la côte tunisienne, on ne peut, si l’on sent un cœur français battre dans sa poitrine , on ne peut comprimer son effusion , ses élans , ses patriotiques exclamations. — On respire l’air national, on est en pleine France dans ce lieu exceptionnel, au milieu du monde musulman. — L’islamisme dans la religion, dans l’art, dans l’histoire, dans les mœurs, dans les traditions, dans la langue, vient expirer sur ce seuil. C’est, un boulevard moral, une citadelle catholique et française, inviolable et inviolée. L’enceinte de Saint-Louis est un lieu d’asile pour les mahométans.

Rien de plus riant, de plus élégamment paysagé que ce jardin s’épanouissant autour du sanctuaire : on y trouve les ombrages, les fleurs, le goût, les échos affaiblis , les oiseaux de la France. — Quant au monument, il a la forme tumulaire, et est couronné d’une coupole. La croix d’or qui brille à son faîte semble reine de ce coin si reposé et si calme du territoire tunisien; elle produit un touchant effet sur la terre du croissant, et, sans

le braver, elle y semble l’inauguration solennelle, le véritable triomphe pacifique du christianisme et du principe français. — Voici l’inscription placée à la façade de l’oratoire, au-dessus de la porte, en regard de la mer:

LOVIS . PHILIPPE . PREMIER . ROI . DES FRANÇOIS . A . ERIGE . CE . MONVMENT

EN . L’AN . M . DCCCXLI SVR . LA . PLACE . OV . EXPIRA . LE . ROI SAINT . LOVIS . SON . AIEVL

Sur la base de la statue de saint Louis, à Aigues-Mortes, on lit à la face méridionale ces mots:

ANNO . R . S . M . DCCCXLIX DICATVM . EX . STIPE

Aigues-Mortes, Tunis, ce sont les deux grands pôles de la vie de saint Louis. — Seulement, Aigues-Mortes par sa solitude, ses étangs , son morne paysage , son bois de pins , son air délaissé , ses magnifiques murailles au ton d’or , imitées de celles de Damiette , encore armées d’anneaux de fer , s’élevant sur une campagne nue, sans fossés, sans préparation, sans transition, ressemble bien plus à Ravenne qu’à l’emplacement de Carthage.

L’oratoire de Saint-Louis est d’un style ferme, sobre, convenable. Il aurait besoin de quelques réparations. — Notre caravane de pieux visiteurs était dirigée par M. l’abbé Bourgade, chanoine honoraire d’Alger , chapelain de Saint-Louis , qui daigna nous faire les honneurs du lieu avec tout son cœur. M. Bourgade, directeur du collège de Saint-Louis, à Tunis, est auteur d’un excellent ouvrage sur Carthage et d’un dictionnaire phénicien ; c’est un homme éminent par la charité , l’intelligence , l’érudition 5 c’est, avec Mgr de Rosalia, l’infatigable inspirateur de presque toutes les œuvres catholiques de la Tunisie. La décoration de la Légion-d’Honneur brille sur sa poitrine , juste récompense de tant de mérites. — L’établissement de Saint-Louis est placé sous la protection du consulat général de France.

Le 17 mai 1853, vers dix heures du matin, quelques Français, parmi lesquels M. Charles Gillotte, avocat-défenseur àBône (Algérie), littérateur distingué, qui, par ses écrits et ses spirituels dessins, a concouru à illustrer et faire comprendre l’Afrique, M. Paul Bonnefoy, fils de l’honorable M. Bonnefoy, chevalier de l’ordre impérial de la Légion-d’Honneur , capitaine dans la marine du commerce, une partie de l’équipage du Sphinx, qui ne devait appareiller que le surlendemain (1), et moi, nous étions réunis au pied de l’autel de Saint-Louis. M. Paul Bonnefoy offrit de servir la messe à un prêtre piémontais qui nous accompagnait, M. l’abbé Campazzi, et le saint sacrifice commença. — Nous entendîmes cette messe avec une onction et une joie ineffables. — Jamais sacrifice , jamais prière ne durent être plus agréables au Dieu des armées, au Dieu des pèlerins. — Quels lieux, quels aspects!...,.. Une chapelle française, un reposoir dans une vaste corbeille de fleurs, le chant des oiseaux, des marins à genoux, un ciel magnifique de transparence et de sérénité, la paix d’une harmonieuse matinée , la brise et les murmures d’une mer calme venant amoureusement baiser les premières pentes de la colline, tout le golfe de Tunis étincelant comme un immense saphir, l’appareil des ruines de Carthage , la consécration du roi-saint, la majesté des souvenirs et des lieux, la vue animée de Sidi- Bouçaïd, où les nobles Tunisiens possèdent des villas, celle de la Goulette, et , dans le fond du tableau , les minarets de Tunis 5 une fête toute catholique et toute nationale sur la terre musulmane! . — Cà et là, dans la campagne, des tentes, des gourbis,

des caravanes, le travail de la moisson (le 17 mai), ce faite d’un promontoire , dressé là par la nature comme un immense

autel pour saint Louis! . — Je n’ai jamais, pour mon compte,

éprouvé d’émotion pareille à celle-ci.

Une foule de beaux restes de Carthage ont été recueillis sous d’élégants portiques ou en plein vent, dans le jardin si poéti-

0) Le Sphinx était un des meilleurs paquebots de la compagnie Bazin et Perrier, qui a fait, jusqu’à l’expiration de son privilège, son service pour l’État et les particuliers avec une si louable exactitude et, sous tous les rapports, si bien mérite la confianee de tous.

quement dessiné de Saint-Louis , où , sous l’influence d’une chaleur vraiment tropicale, on a toujours de la fraîcheur et de l’air.

Parmi ces monuments il faut distinguer la statue de THISDRVS et la mosaïque de SELECTA, découvertes en 1845. — Il serait vivement à désirer que le Gouvernement français fondât à Saint- Louis une communauté religieuse et un musée romano-punique. Ce serait digne de la France d’achever son œuvre catholique et d’inaugurer l’archéologie sur cette terre. — Je reviendrai, ailleurs, à cette double idée.

Que la pieuse enceinte de Saint-Louis doit être belle par un de ces clairs de lune d’un fabuleux éclat, que l’on ne trouve que dans les Échelles du Levant et du Midi, et qui sont presque aussi lumineux, mais plus recueillis, plus reposés et plus sereins que les jours! Combien la placidité, la quiétude infinies du lieu doivent s’augmenter encore !

A Tunis, comme dans toute l’Afrique, on remarquera l’absence de crépuscule. Le jour et la nuit se séparent brusquement, coupés au couteau , et l’on passe sans transition de l’un à l’autre. Cette circonstance tient à l’absence d’humidité dans l’air, car il n’y a point de réverbération des rayons lumineux. — Mais aussi, sur ces horizons constellés jamais les soleils blancs que les Italiens reprochent si amèrement au ciel de Paris.

Je n’aime pas à parler du mal, et j’aime encore moins à l’enfler. — On n’enlève guère les immondices et les ruines dans les rues de Tunis, et l’on compte un peu trop sur l’action des vents pour les balayer : cela est vrai 5 maïs dire qu’011 y laisse pourrir même les cadavres des gens assassinés pendant la nuit, cela est, je crois, une monstrueuse exagération. — Bon Dieu! faisons donc la part du climat , et rappelons-nous que rien ne s’exécute bien rapidement dans les pays chauds. Aux Anglais, aux Russes, aux Hollandais, leurs habitudes, aux hommes du Nord leurs

mœurs , à ceux de l’Orient et du Midi leur type. — Sous la protection du Bey et de la mission militaire française en Tunisie, le voyageur sérieux pourra pénétrer dans l’intérieur de la Régence et visiter Kissera (Kyzaria), Kairoan, à la mosquée de cinq cents colonnes.

Somme toute, il y a beaucoup à faire à Tunis si l’on veut, à toute force , métamorphoser cette capitale en cité européenne, transformation dont, à beaucoup d’égards, je ne comprends pas la nécessité. — Le progrès, l’idée européenne surdévelopperont d’eux-mêmes, lentement, sagement, sûrement, dans l’ordre des possibilités, des mœurs, du climat, des instincts, des traditions, de la nationalité et de la religion tunisiennes. — Un progrès rapide et complet chez les mahométans serait l’agonie de l’islamisme , leur passage à la pensée chrétienne. — Mieux vaut pour Tunis rester franchement ville orientale, sur une terre neuve, que de devenir avec efforts mauvaise copie d’une cité d’Europe.

Les deux grandes plaies locales seulement qu’il importe de combattre et de guérir, ce sont la malpropreté et le vol. — Ce sera l’œuvre d’Akhmed-Bey , si ce prince recouvre la plénitude de santé dont un souverain a besoin pour agir.

Les mœurs rurales de la Tunisie diffèrent de celles de l’Algérie. Dans la Régence de Tunis il y a une agriculture généralement sédentaire, comme dans la Kabylie, des villages , moins de tentes et de tribus nomades que dans l’intérieur de l’Afrique française.

J’avais adjoint à mon voyage M. Charles Gillotte, que j’ai déjà nommé plus haut, et qui a bien voulu relever plusieurs monuments de Tunis, de Carthage et de Saint-Louis.

Page 1