‹ L'Algérie en 1880Chapitre 11 sur 65 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Nous avons, dans le chapitre précédent, suivi pas à pas l'accroissement de la population européenne, en Algérie^, et apprécié la situation des étrangers et des Israélites dans ce pays. Il nous reste à parler de la population indigène.

On comprend que, tant que nous n'avons pas été maîtres partout, il était impossible d'évaluer un peu exactement son chiffre. En 1851, un recensenaent, fait avec soin par les Bureaux arabes, établit que la population indigène s'élevait à 2.323.855 âmes se décomposant comme suit :

Province d'Alger 756.267

— d'Oran 466.137

— de Constanline 1.101.421

Total 2.323.Î

OD

Mais il ne faut pas se dissimuler que ce sont là des chiffres approximatifs, car nous ne possédions pas, alors, la Kabilie, et nos données sur le Sud étaient fort incomplètes.

Voici les résultats des dénombrements qui ont suivi :

Recensement de 1 856 :

Indigènes des villes 123. 2b0

— — campagnes 2.184.099

Total 2.307.349

Recensement de 1861 :

Indigènes des villes 3o8.760

— — campagnes 2.374.091

Total 2.732.80I

Recensement de 1 866 :

Nombre total 2.680.024

Recensement de 1 872 :

Nombre total 2.1 25.032

Recensement de 1 877 :

Nombre total 2.472.129

Il résulte des chiffres qui précèdent que la population musulmane, qui avait augmenté sans cesse jusqu'en 1866, et diminué pendant la période 1866- 72, par suite de la famine, des épidémies et de la révolte, est revenue à son chiffre normal d'environ 2.500.000 âmes. Il est certain que ces nombres sont des approximations, car un recensement exact, toujours difficile parmi des populations civilisées, devient presque impossible chez des gens instables et ayant une répugnance naturelle pour tout ce qui tend à une constatation quelconque. Néanmoins un fait subsiste, c'est que cette population se maintient à son chiffre, au lieu de se fondre comme on l'avait cru. En dépit de toutes les théories économiques,.

elle ne diminue pas encore à notre contact. Cela prouve, d'abord, qu'elle n'est pas opprimée et que, quoi qu'en puissent dire nos détracteurs, nous n'employons pas, à son égard, ces procédés barbares qu'on appelle le refoulement et la destruction par tous les moyens. Il faut même reconnaître que l'indigène est matériellement plus heureux qu'avant la conquête, que ses produits ont décuplé de valeur et que celui qui veut travailler et sait avoir de l'ordre arrive promptement à une situation qui, dans son milieu, est la fortune.

Mais nous, conquérants, quel enseignement devons-nous tirer de la constatation de ce fait grave que la population indigène se conserve intacte en face de nous ? La conséquence logique est que, pendant de longues années encore, nous serons tenus à une grande prudence, car nous sommes, ici, en retranchant les Juifs de notre nombre, dans la proportion d'un Européen pour sept indigènes. Il ne faut pas se le dissimuler, cette disproportion constitue un danger permanent qui diminuera au fur et à mesure de l'augmentation de la population coloniale. Quand nous serons ici un million decoloHs, le danger aura disparu ; jusque-là, il est de notre devoir d'être sages et habiles.

Cependant^ aucune hostilité ouverte ne se manifeste contre nous ; car le manque de sécurité porte encore plus sur les indigènes que sur les colons.

Européens et Arabes se rencontrent dans les villes, sur les routes et dans les marchés et concluent ensemble des transactions importantes, comme peuvent le faire les citoyens d'une même nation. Les agents de l'administration sont respectés, les emplois de toutes sortes sont recherchés par les indigènes ; en un mot, tout paraît être dans le plus grand ordre. Il est certain que les Arabes ne songent pas à se révolter en ce moment ; mais il est non moins certain qu'aucun rapprochement moral ne s'est opéré entre les deux races et que les indigènes n'ont pas fait un pas vers l'assimilation. Ici un mur nous sépare : la religion. Le calme actuel n'est donc qu'une trêve et il ne faudrait qu'une occasion pour qu'il se transformât en tempête. Il s'agit, pour nous, de maintenir l'état de trêve le plus longtemps possible, car nous nous affermissons chaque jour et rendons le succès d'une révolte de plus en plus difficile.

Si les indigènes raisonnaient comme nous, ils se rendraient compte que, même dans des conditions favorables pour eux, c'est-à-dire avec l'appui d'une puissance étrangère, ils auraient bien peu de chances de triompher de 'nous d'une manière définitive ; mais, qu'en admettant même qu'ils réussissent, ils ne pourraient qu'y perdre et y perdre beaucoup, étant absolument incapables de reconstituer une nationalité qu'ils n'ont plus et de se donner un gouvernement sérieux et durable. Ils redeviendraient la

proie de l'anarchie et retomberaient, avant peu, sous une domination étrangère qui pourrait bien être moins équitable et moins paternelle que la nôtre. Malheureusement, ils ne raisonnent pas, ne prévoient rien et se laissent aller au gré des événements en répétant avec une foi sincère : « Certes Dieu a la puissance d'exécuter tout ce qu'il veut (I) ! » Il en résulte que l'homme n'a qu'à se tenir prêt à être l'instrument de la destinée et que rien ne doit le surprendre.

C'est ce qui explique que des hommes qui nous avaient fidèlement servis, nous donnant des preuves non équivoques d'amitié et de dévouement, comme Mokrani, pour ne citer qu'un des principaux, des hommes que nous avions enrichis et comblés d'honneurs, qui avaient acquis des propriétés qui auraient dû, à défaut d'autre mobile, être le gage de leur fidélité , des hommes qui étaient venus en France, avaient vu de près les ressources dont nous disposons et avaient même pris quelques-unes de nos habitudes civilisées, parfois même de nos vices, se sont , un jour , tournés contre nous et nous ont combattus avec acharnement. Ils ont cru que l'heure était venue et ont jugé, malgré la folie de l'entreprise, qu'ils ne pouvaient se mettre en lutte contre l'arrêt du destin.

Si des chefs, dans les conditions que nous avons

(1) Koran.

énumérées, ont agi ainsi, que pouvons-nous attendre de la plèbe, chez qui la révolte est une tradition, car, avant notre arrivée, les choses se passaient absolument de la même manière ? Les indigènes ne savent pas résister aux incitations de la violence ; ainsi, il arrive fréquemment que des voisins qui n'avaient entre eux aucun motif de haine, se prennent de querelle pour une cause futile : un animal qui a pénétré dans un pâturage, un enfant qui a fait une niche... on s'injurie de part et d'autre, l'un ramasse une pierre, l'autre tire son couteau ; les amis accourent, on en vient aux mains, et, en quelques instants, plusieurs cadavres gisent à terre, et ces meurtriers sont deè parents, des frères des victimes, dont ils n'avaient nullement prémédité la mort. Ce n'est que par une longue pratique que l'on peut arriver à comprendre le caractère de ces gens, dont l'excessive mobilité nous confond.

De ce qui précède, nous ne concluons pas que l'Algérie soit sous le coup d'un péril inéluctable. Nous signalons le danger, rien de plus, et nous espérons qu'il ne se produira jamais de révolte des Arabes. Que notre administration soit toujours sur le qui-vive ; qu'on suive à l'égard des indigènes une politique raisonnable et ferme, en leur donnant de bons chefs et en évitant de les laisser livrés à euxmêmes, et, peut-être, atteindrons-nous, sans secousses, le moment où la population européenne sera

LA POPULATION" INDIGÈNE. 16t

assez nombreuse pour enlever à une insurrection toute possibilité de devenir générale.

Cette situation expectante de l'indigène, vis-à-vis de nous, cette absence de fusion, viennent d'être signalées en très-bons termes par M. Sergent, dans un remarquable article publié par Y Evénement . « Le mariage mixte », dit-il, « condition essentielle de la fusion des races annoncée avec tant de fracas, n'est pas pratiqué en Algérie

« Enfin, il semble évident que, si les indigènes avaient quelque tendance à s'assimiler, si les efforts faits dans ce sens avaient produit quelque effet, on verrait le nombre des demandes en naturalisation, que le décret du 1 6 août a rendues si faciles et si peu onéreuses, se multiplier et croître rapidement d'année en année. II n'en est rien : le nombre des indigènes musulmans naturalisés s'est élevé à dixsept en 1876. . .

« Quelles considérations pourrait-on ajouter à l'éloquence de ces chiffres ? Est-il possible encore de subordonner aux théories assimilatrices, la politique de la France et le développement de l'immigration ?

« Est-ce à dire que l'on doive repousser les indigènes algériens de la cité française ? — Loin de là ; ceux qui se sentent dignes ou simplement désireux d'y entrer n'ont qu'à demander leur naturalisation ; quant aux autres, à ceux qui la refusent et la redou-

162 LA POPULATIOX INDIGÈNE.

tent, pourquoi leur en attribuer, malgré eux, et souvent à nos dépens, les bénéfices et les privilèges? Telle a été la politique d'assimilation, la plus stérile et la plus- dangereuse des politiques en matière, coloniale ».

En l'état actuel, le rôle des indigènes, au point de vue économique, est considérable. Presque toute la production des céréales et l'élève des troupeaux sont entre leurs mains. Malgré leurs procédés primitifs, ils produisent les grains et les bestiaux. Qui donc, si ce n'est les Arabes, pourrait vivre dans les hauts-plateaux, si froids en hiver, si chauds en été, manquant d'eau et de bois? Ils y vivent et y élèvent ces magnifiques moutons que Ton voit amener en été, par bandes énormes, et conduire vers le littoral pour l'embarquement. Ils y élèvent aussi les chameaux sur lesquels ils apportent leurs laines dans les marchés et remportent du grain pour leur subsistance. Peut-être arrivera-t-il un jour où les Européens exploiteront eux-mêmes les hauts-plateaux, au moyen du mouton, comme les fermiers d'Australie. Mais ce jour est encore bien éloigné et il est heureux, en attendant, que les Arabes en tirent parti.

Et cependant l'indigène est un triste éleveur qui devrait bien améliorer sa manière de procéder ; mais il faudrait, pour cela, changer ses habitudes, et c'est ce qu'il ne veut pas. Ainsi, jamais on ne lui fera

comprendre qu'il doit avoir des réserves pour nourrir ses bêtes et des abris pour les garantir pendant les mauvais temps : chevaux, ânes, bœufs, moutons, chèvres, doivent trouver, dehors, leur nourriture et coucher à la belle étoile. Seuls, les chevaux de selle sont bourrés d'orge et couverts d'un chaud djelal (camail), et les bêtes qui labourent reçoivent un peu de paille. Quand il fait beau et que l'herbe pousse de bonne heure, tout est pour le mieux et les troupeaux prospèrent ; si l'herbe est rare, le troupeau maigrit, et, quand l'hiver est rude, ce qui arrive de temps en temps, et que la neige couvre pendant plusieurs jours les montagnes et les vallées, les moutons, glacés par les intempéries et n'ayant absolument rien à manger, crèvent en masse. Il arrive qu'après une période d'une dizaine de jours de mauvais temps continu, les quatre cinquièmes d'un troupeau ont péri ; si la pluie persiste, les bêtes à cornes font comme les bêtes à laine. Le maître de ces biens regarde mélancoliquement les cadavres de ses animaux et se dit que Dieu, l'ayant voulu ainsi, il n'y a pas à se révolter contre ses décrets. Quant à prendre la résolution d'être plus prévoyant à l'avenir, jamais. Son père procédait ainsi, ses fils feront de même.

Pour la culture des céréales, c'est encore la même indifférence, la même indolence qui dirige tous ses actes. On détermine un petit emplacement dans

lequel on jette la semence ; on laboure ensuite, au moyen d'une petite charrue qui écorche la terre, plutôt qu'elle ne la retourne, en respectant avec soin chardons et buissons ; puis, l'on attend avec patience que Dieu fasse pousser la récolte, sans plus s'en occuper. Au mois de juin, la moisson commence ; on scie l'épi tout en haut de sa tige ; la plus grande partie de la paille, restée dans le champ, est, au fur et à mesure, foulée aux pieds et gâtée par les bestiaux, sans aucun profit. Les épis, réunis par paquets d'une poignée, sont portés sur l'aire, où on les dépique sous les pieds des chevaux. Quand la brise se lève, on la charge de séparer le grain de la paille en lançant le tout en l'air, et, enfin, la récolte est faite.

On le voit, rien de plus primitif que cette agriculture, et cependant, on obtient, par ces moyens, les quantités de grains que nous avons indiquées cidevant. Et, quand les récoltes sont bonnes pendant plusieurs années de suite, l'argent regorge entre les mains des indigènes, car ils ont peu de frais ; ils cherchent alors à acheter des terres et, dans certaines années, notamment en 1875, on les a vus acquérir bon nombre d'anciennes concessions. Les moins prévoyants dépensent simplement le produit de leur récolte en futilités, et, quand les mauvaises années arrivent, tous sont dans la plus grande gêne ; ils vendent à vil prix ce qu'ils ont acheté très-cher, ou

vont emprunter aux Juifs, à des taux usuraires, sans songer à la façon dont ils rembourseront ; à l'échéance on renouvelle, la dette fait boule de neige et, bientôt, jugements et saisies pleuvent sur le malheureux arabe, riche, alors que les récoltes étaient bonnes, et maintenant ruiné.

Le propriétaire indigène, ne possédât-il qu'une mince7)jorfa (périmètre de culture), ne cultive pas par lui-même ; il prend un khemmas, colon partiaire, auquel il fait une petite avance en argent et en grain, remboursable à la récolte suivante. Il lui confie une charrue attelée, lui fournit les grains de semence et le charge de labourer le terrain cultivable par une charrue, soit une dizaine d'hectares, environ. A la récolte, on lui adjoint un aide pour la moisson et, quand tout est terminé , il reçoit un cinquième (1) des grains produits. La condition du khemmas est donc fort précaire, car les avances qu'on lui fournit tant pour rembourser son précédent patron que pour vivre, absorbent en grande partie sa part de récolte, et ce paria des champs est toujours en retard et dans la misère.

Lorsque le terrain est plus grand et que le propriétaire ne peut monter le nombre suffisant de charrues, il s'entend avec des /eZ^a/i (cultivateurs), sortes de tenanciers qui lui paient un fermage ou lui

(1) Khoms, d."où le nom de Khemmas, homme qui travaille pour le cinquième.

L'AiGÉraE H

166 LA POPULATIOX INDIGENTE.

donnent une part dans la récolte. Le fellah prend lui-même un khemmas ; c'est donc à ce dernier, exclusivement, qu'incombe le soin de mettre en culture les terres.

La colonisation française emploie largement les indigènes et serait fort embarrassée si elle était subitement privée de cet élément qui laisse bien à désirer, mais qui ne coûte pas cher. Non seulement les Arabes travaillent comme fellah et comme kemmas chez les colons, mais encore ils prennent souvent à ferme les terres des Européens et leur servent quelquefois des fermages considérables. Enfin, ils leur fournissent des bergers pour leurs troupeaux, s'établissent auprès des fermes et gardent de jour et de nuit leurs bestiaux, moyennant un salaire modique en argent ou en nature. Des journaliers nomades, presque tous kabiles, viennent, en outre, au moment des grands travaux, louer leurs services comme faucheurs ou moissonneurs.

La constitution de la propriété individuelle amènera-t-elle un grand changement dans la situation des indigènes ? Nous ne pensons pas qu'il sera aussi important qu'on se plaît à le croire. Le réel avantage de cette mesure sera de rendre les terres disponibles ; mais, pour les Arabes qui les occupent, le profit ne sera pas considérable. En effet, le pauvre khemmas à qui l'on délivre huit ou dix hectares

de terre, souvent loin de l'endroit qu'il habite, ne sait qu'en faire, parce qu'il n'a pas le moyen de cultiver sa parcelle ; il la vend donc, et à vil prix, ainsi que cela a eu lieu pour les premiers titres délivrés, et continue à être khemmas comme devant. Seul, le fellah peut profiter de son lot ; c'est ce qui avait lieu précédemment, car les terres occupées par une tribu étaient réparties entre ceux qui pouvaient les cultiver, chacun conservant sa djorra et se la transmettant, quelquefois, de père en fils, jusqu'au moment où, par suite d'une catastrophe, la djorra restait plusieurs années inculte. Le possesseur perdait, alors, le droit résultant pour lui de la culture antérieure, ce qu'ils appelaient du chaume [keçob], et son terrain passait à un autre.

Ces questions de possession de fait ont donné lieu, dans ces dernières années, à des discussions nombreuses entre indigènes, car il s'agissait de ne pas laisser périmer ses droits, au moment où le commissaire enquêteur allait se transporter sur les lieux pour appliquer la loi. Les Cadis tranchaient ces questions et les parties pouvaient faire appel de leurs sentences devant nos tribunaux, ce qui était une grande garantie. Mais, par une circulaire datant du mois de décembre 1 878, le général Chanzy, fort mal inspiré, a retiré aux Cadis le droit de statuer sur ces contestations, pour le confier aux Djemâa (conseils des tribus), qui les tranchent admi-

168 LA POPULATION INDIGENE.

nistrativement, sans appel. On se rend facilement compte des abus de toute sorte qui résultent d'un droit si exorbitant. Et pourtant, ce sont ces décisions des Djemâa, rédigées d'une manière informe par des Taleb (écrivains) qui en font le commerce, qui serviront de base pour la répartition à faire par le commissaire enquêteur.

Dans le Tell, l'application de la loi constitutive de la propriété est fort délicate ; mais, dans les régions voisines des hauts-plateaux, là où les tribus, seminomades, occupent des espaces souvent considérables et nullement définis, elle sera plus difficile encore. Là, les tribus qui sont allées, avec leurs troupeaux, passer l'hiver dans le Sahara, reviennent au printemps pour faire leur station d'été et cherchent, pour cet estivage, les localités qui ont de l'herbe ; c'est-à-dire qu'elles ne reviennent pas toujours au même endroit et, qu'en outre, elles changent de place pendant le cours de l'été. Comment faire concorder ces usages, qui sont le résultat des conditions économiques du pays, avec une propriété régulièrement constituée ? Ce n'est pas impossible, mais il y a des précautions à prendre et l'administration fera bien d'en tenir compte.

Il est inutile de dire qu'aux environs des centres et dans les pays Kabiles, la propriété n'étant pas collective, la loi n'aura d'autre effet que de constater les droits, déjà bien définis, de chacun.

La question des noms patronymiques qui se lie étroitement à celle de la constitution de la propriété, présente aussi certaines difficultés. Là, encore, la sanction du temps est nécessaire, et il ne faudrait pas espérer qu'on arrivera, d'emblée, à un résultat absolu.

Nous avons parlé de la situation du propriétaire indigène, cultivateur ou fermier dans le Tell et les hauts-plateaux. Disons quelques mots d'une population intéressante entre toutes, celle de la Grande- Kabilie. Nous avons vu (1) que la race berbère, rompue par l'invasion des tribus arabes hilaliennes, au onzième siècle, s'est laissé, en partie, arabiser et a formé de nouvelles tribus qui ont oublié leur origine. Ce fait a été constaté, d'une manière caractéristique, par l'historien Ibn-Khaldoun, à la fin du quatorzième siècle. « Une fraction des Oulhaça (tribu berbère) », dit-il (2), « est celle qui habite la plaine de Bône ; elle a des chevaux pour montures, ayant adopté non-seulement le langage et l'habillement des Arabes, mais encore tous leurs usages». Et plus loin (3) : « Il se trouve des Houara (autre tribu berbère), sur les plateaux, depuis Tebessa jusqu'à Badja. Ils y vivent en nomades et sont

(1) Chap. I, p. 6.

(2) Trad. de Slane, t. I, p. 230.

(3) làid., p. 278.

comptés au nombre des Arabes pasteurs de la tribu de Soléïm, auxquels, du reste, ils se sont assimilés par le langno-e et l'habillement, ainsi que par l'habitude de vivre sous la tente. Comme eux, aussi, ils se servent de chevaux pour montures, ils élèvent des chameaux, ils se livrent à la guerre et ils font régulièrement la station du Tell dans l'été et celle du Désert dans l'hiver. Ils ont oublié leur dialecte berbère, pour apprendre la langue plus élégante des Arabes et à pjcine eomprennent-ils une parole de leur ancien langage ».

Voilà ce qui se passa en Berbérie dans les pays ouverts ; cette transformation continua à s'opérer lentement depuis l'époque dlbn-Khaldoun et tout le pays prit la physionomie arabe qu'il a maintenant (1). Seuls, les cantons reculés et les montagnes élevées restèrent comme des témoins de l'état antérieur, et c'est là qu'on retrouve la race, la langue et les mœurs berbères. Parmi ces témoins, le principal est la Grande Kabilie qui, limité, au Nord, par la mer et, au Sud, par une chaîne de montagnes escarpées, a su conserver sa physionomie originale et éviter l'action de la civilisation arabe.

La Grande Kabilie formait, avant la conquête, une confédération de tribus qui savaient, à un mo-

(1) Nous avons essayé de donner le tableau de celle Iransfornialion dans notre Hisloire de l'établissement des Arabes dans l'Afrique septentrionale, 1875. Marle-Ghallamel. 1 vol. in-8 avec deux cartes.

LA. POPULATION INDIGENE. 171

ment donné, s'unir pour la défense commune, mais qui, après le départ de l'ennemi, étaient continuellement déchirées par des guerres intestines. Une connaissance superficielle du paj's avait, d'abord, fait croire que les Kabiles vivaient en république, comme nous entendons cet état, et l'on avait vu, dans l'élection des Djemàa, le caractère de la démocratie. C'était, en effet, une république, mais sans l'idée supérieure de la patrie, sans l'unité des lois et sans gouvernement, chaque village s'administrant à son gré, ayant ses coutumes spéciales et restant étranger, sinon hostile^ à ses voisins. Nous avons caractérisé cet état sous le nom de communahsme et nous pensons que c'est bienl'épithète qui lui convient. Quant aux élections de la Djemâa et de l'Am.in, elles n'étaient, la plupart du temps, que le triomphe à main armée d'un des clans, ou. sofs, divisant le village.

MM. Hanoteau et Letourneux, dans leur bel ouvrage sur la Kabilie (I), ont parfaitement analysé ces conditions. « Les instincts municipaux », disent-ils^ « si prononcés chez les Kabiles, paraissent communs à toute la race berbère. Partout oi^i elle a échappé à la domination étrangère, nous la trouvons organisée en petites républiques groupées par fédérations de peu d'étendue ». Et plus loin : « Cette passion d'égalité et d'indépendance qui do-

(1) L'Mgcrle et Je.<! routuùics Knb>jlcs. 3 vol. Inip. nat., 1S7-2,

mine la société berbère est trop vivace pour être de date récente. Elle a dû constituer, à toutes les époques, le caractère distinctifet le mobile dirigeant de la masse. Juste en principe et bonne dans de certaines limites, elle a été, croyons-nous, fatale à la masse. En poussant à un morcellement sans frein et sans mesure^ elle a énervé les résistance et empêché, de tout temps, la constitution d'une nationalité forte et homogène. Peut-être ne faut-il pas chercher d'autres causes à la chute successive des dynasties berbères et à l'extrême facilité qu'ont eue tous les peuples conquérants à s'établir dans le Nord de l'Afrique (1) ».

C'est, croyons-nous, la première fois que ce pays a été jugé et apprécié exactement. D'autres écrivains s'étaient pris d'un bel enthousiasme pour le caractère des Kabiles et leurs institutions et nous les avaient présentés sous un faux jour (2). On avait célébré notamment sa loyauté parce que, après la conquête, quelques intrigants nous avaient déclaré, avec ce ton de sincérité auquel les Européens se laissent toujours prendre : « Vous nous avez vaincus par les armes; vous nous avez soumis : vous

(1) T. 11, pp. /i-5.

(2) Les K'bails du Bjerdjera, par le capilaine Devaux — Les Kabijles et la colonisation de V Algérie, par Aucapitaine, — et même la Grande Kabylie de Daumas, ouvrage de haute fantaisie, comme tout ce qui est sorti de la plume facile du général.

pouvez, maintenant, compter sur notre fidélité ». On a pu voir, en 1 871 , ce que valaient leurs serments et se convaincre que, sous le rapport de la perfidie, ils ne le cédaient, en rien, aux Arabes les plus purs.

Une autre erreur qui s'est glissée dans le public et a pris, peu à peu, force de loi, consiste à croire que les Kabiles tiennent peu à leur religion et sont de mauvais musulmans. On ne sait trop de quelle façon de semblables contre-vérités peuvent naître et faire fortune, ou, plutôt, on ne le sait que trop : elles éclosent dans le cerveau de ces gens qui savent tout sans avoir rien vu. En effet, il est peu de contrées où les marabouts soient plus nombreux, oii les zaouïa soient plus fréquentées et oii les Khouan aient plus d'adhérents. Nous ne sachons pas, du reste, qu'aucune des prescriptions essentielles de la religion musulmane soit transgressée par les Kabiles. En quoi donc peut consister leur tiédeur ? Nous ne l'apercevons pas et nous connaissons des tribus arabes des hauts-plateaux qui sont beaucoup moins religieuses et pratiquantes qu'eux.

Nous ne saurions mieux faire que de citer encore, à l'appui de notre thèse, l'opinion de MM. Hanoteau et Letourneux : « On a souvent répété », disent-ils, « que les Kabiles sont mauvais musulmans, qu'ils tiennent peu à leur religion et l'on a conclu qu'ils étaient plus disposés que les autres musul-

174 LA POPULATION INDIGENE.

mans à accepter notre domination. Quelques personnes ont été, même, jusqu'à dire qu'ils embrasseraient volontiers le christianisQie ; d'autres, prenant leurs désirs pour des réalités, n'ont pas hésité à dire que cette conversion était prochaine et que des missionnaires catholiques n'avaient qu'à se présenter pour voir les populations accourir en foule, à leur voix, sous la bannière de la croix.

«Nous ne saurions partager ces illusions. Assurément, aux yeux d'un vrai croyant, les Kabiles peuvent ne pas être des musulmans irréprochables.

Mais, en tout ce qui concerne le dogme et

les croyances religieuses, leur foi est aussi naïve, aussi entière, aussi aveugle que celle des musulmans les plus rigides.

« Loin de les regarder comme plus favorables que d'autres à notre domination, nous les croyons, au

contraire, plus hostiles Le résultat le plus

facile à constater de notre occupation, a été, sous le rapport religieux, une recrudescence de fanatisme, manifestée par des affiliations de plus en plus nombreuses aux associations religieuses (1) ».

Plus loin, parlant du pouvoir et de l'action des marabouts, les auteurs disent : « La foule crédule €st toujours prête à leur accorder des pouvoirs surnaturels : cette croyance, une fois établie, leur ascendant devient vraiment considérable et peut agir

(1) T. I, pp. 310-:511.

efficacement, à un moment donné, sur les populations. Comment, en effet, un Kabile pourrait-il ne pas respecter et surtout ne pas craindre un homme qui, d'un mot, peut le changer en femme, faire tomber la grêle sur ses récoltes ou lui infliger toutes les maladies ? (î) »

!Mais, nous en avons assez dit pour permettre d'apprécier le côté moral du caractère kabile. Rendons-lui, maintenant, la justice qui lui est due : le Kabile est travailleur, actif et économe, et voilà en quoi il est de beaucoup supérieur à l'Arabe et au Berbère arabisé ; voilà pourquoi il a, en Algérie, un certain avenir.

La Grande Kabilie comprend une superficie de 365.904 hectares, habitée, en 187i, par une population de 275.809 âmes. C'est une densité très-forte, supérieure à celle de plusieurs de nos départements français. Et, cependant, le pays est pauvre ; aussi le Kabile, qui a atteint l'âge adulte ou est à peine sorti de l'enfance, quitte-t-il ses montagnes et se dirige-t-il sur nos villes, pour y exercer les petits métiers de décrotteur, de portefaix, de commissionnaire. Quand il est devenu homme, il s'engage, moyennant prime, dans les Turcos, ou va louer ses services comme terrassier ou ouvrier des champs. Rien de curieux comme de voir, à l'époque de la

(i) T. Il, p. 89.

récolte du foin et des céréales, les bandes de Kabiles demi-nus qui descendent de leurs montagnes dans la plaine ou viennent s'entasser sur le pont de nos bateaux, à Dellis, à Bougie, à Djidjelli, pour aller travailler au loin. A ce moment, les villages kabiles ne renferment que les vieillards, les femmes et les enfants ; tous les hommes valides sont partis pour trois ou quatre mois.

Une industrie nationale en Kabilie, c'est le colportage. En tout temps les colporteurs partent par groupes de deux ou trois, portant sur leur dos un ballot contenant une petite pacotille : des drogues, de la verroterie pour colliers ; de petits miroirs ; de mauvais bijoux. Ils s'en vont, armés de deux bâtons pour éloigner les chiens, s'arrêtant de douar en douar et échangeant leur marchandise contre quelques poignées de laine que leur donnent les femmes. Ils parcourent ainsi toute l'Algérie, couchant à la belle étoile, se nourrissant comme ils le peuvent, bravant le soleil de l'été et le froid de l'hiver ; et, néanmoins, ils tentent encore la cupidité des voleurs, qui les assassinent parfois dans des coins reculés. De ceux-là, on n'entend plus parler et leur place reste vide au foyer ; quant aux autres, ils gonflent peu à peu leur ballot, à mesure que la pacotille s'écoule, et rentrent,. ploy es sous la charge de laine qu'ils portent sur le dos. Cette laine servira à faire des burnous qu'on ira, ensuite, vendre dans les mar-

chés, car on ne reste pas inactif au village, et pendant que le mari est absent, la femme tisse, ce qui est peut-être aussi salutaire pour elle que de filer.

On comprend qu'avec de semblables habitudes, cette population soit prospère. La somme d'argent que tous ces hommes rapportent chaque année dans leurs montagnes est considérable, et l'on s'explique comment il se fait qu'ils aient trouvé si facilement la somme énorme que M. de Gueydou leur avait imposée à titre de contribution de guerre. Ceux-là aussi ont largement profité de la conquête française et n'auraient rien à gagner à notre départ du pays. Ils savent ce qu'il en coûte de se révolter et peuvent regretter, en outre de la perte de leurs douros, de nous avoir fourni l'occasion de nous établir dans la riche vallée de l'Ouad-Sahel, qui, sans leur folie, nous aurait encore été fermée pour longtemps.

En Kabilie, les propriétés ont une grande valeur et, par suite, sont très-morcelées. La propriété collective n'y existe pas, mais l'indivision y est poussée aux dernières limites, et il n'est pas rare de voir un olivier appartenant à une dizaine de personnes ayant des parts inégales. Les bestiaux y sont rares et laids. Les procédés de culture y sont incomparablement plus perfectionnés que chez les Arabes. Les arbres fruitiers garnissent les pentes des coteaux ; mais spécialement l'olivier, le figuier, la

vigne Y donnent , en abondance , de très-beaux fruits qu'on apporte aux marchés de nos villes ; les talus les plus rapides sont retournés à la pioche et reçoivent les semences des légumes.

Dans presque toutes les maisons, — car les Kabiles vivent dans des maisons en pierre, couvertes en tuiles, — se trouve un pressoir à olives. On y fabrique cette huile que les palais européens repoussent à cause de son goût fort et que les indigènes trouvent si bonne en raison môme de ce goût qui provient de ce que les Kabiles laissent fermenter les olives avant de les presser, afin d'en extraire plus facilement l'huile.

La fabrication des vêtements, des nattes en halfa et des belles poteries vernies, rappelant un peu le vase étrusque, achève d'occuper les Kabiles et leurs femmes.

Tels sont, à grands traits, les caractères principaux de cette population intéressante à plus d'un titre, mais surtout par son industrie et son amour du travail. Nous représente-t-elle le type de l'ancienne population de la Berbérie, ou bien ses qualités sont-elles le résultat de l'intluence du milieu, autrement dit une conséquence de l'àpreté du pays qu'elle habite ? Peut-être, en effet, devons-nous y voir un nouvel exemple de cette loi qui veut que les qualités de travail et d'économie se développent da-

vantage chez les montagnards, peu gâtés par la nature ; autrefois, sans doute, le Berbère des plaines, ayant une vie plus facile, se laissait aller à la mollesse et perdait les vertus que son compatriote a conservées dans les montagnes du Djerdjera.

Page 1