CHAPITRE V
Avant 1830, la France n'était représentée, en Algérie , que par le personnel des consulats et celui de nos établissements de pêche et de commerce de La Galle, ce qu'on appelait le Bastion de France. Nous ne parlons pas des malheureux qui gémissaient dans les bagnes ou étaient retenus comme esclaves. La population étrangère était à peu près nulle, sous la domination turque.
Aussitôt après la prise d'Alger, des industriels de toute sorte, et spécialement de ceux qui suivent les armées , vinrent s'établir dans cette ville et y créèrent les premiers établissements. Bientôt des spéculateurs, des aventuriers, des épaves de toutes les professions s'y "abattirent ; puis , de prétendus colons et enfin de véritables colons se présentèrent.
Au commencement de l'année 1 831 , la population européenne d'Alger s'élevait à trois mille personnes. A mesure que nous occupions de nouveaux postes, un groupe de colons s'y établissait : d'abord des aubergistes, puis des marchands et des ouvriers d'art, et, après ceux-ci, des cultivateurs ; c'est l'histoire
de tontes les colonies. Des militaires ayant achevé leur temps de service, restèrent dans le pays qu'ils avaient aidé à conquérir, ou y revinrent et contribuèrent, pour une bonne part, à former la population. A la fin de 1836, la population européenne s'élevait à 14.561 personnes se répartissant comme
suit (1) :
Français Etrangers Total
Alger ;i.62o 5.469 9.094
Cran 959 2.109 3.068
Bone 723 1.244 1.967
Bougie 137 200 357
Mostaganem 21 54 75
Totaux.... 5.485 9.076 14.561
Les étrangers, on le voit, étaient en grande majorité. Celaient, pour la plupart, des Espagnols, gens que la proximité de l'Afrique et l'analogie de climat attirent facilement. Le souvenir de leur longue occupation d'Oran, qui n'a cessé qu'en 1792, est resté vivace chez eux, et ils considèrent la province de ce nom un peu comme leur patrimoine. C'est, nous l'avons dit, un bon élément qui a rendu de réels services à la colonisation.
Au commencement de 1 838, la population coloniale était de 16.770 personnes réparties, comme nationalités, dans des proportions analogues au tableau précédent.
Pendant la période de guerres qui suivit la rup-
(1) Ces chiffres et les suivants sont pris dans les Tableaux^ des éfablissemciU-f français.
tare du traité de la'Tafna, jusqu'à la chute d'Abd-el- Kader, voici quel fut le mouvement de la population :
Année \M0 28.736 àmcs
Cette marche ascendante était due aux arrivées, car les décès excédaient, alors, de beaucoup les naissances. Ainsi, dans cette dernière année 18A6, les naissances furent de 2.650 et les décès de 3.922, soit une différence de 1.272. Les arrivées étaient suivies de nombreux retours. En 1846, on compte 47.315 arrivées et 31.673 départs. C'était, on le voit, un véritable mouvement de va-et-vient, puisque le gain réel n'est que de 15.632. L'excédant des décès sur les naissances avait, non-seulement, pour cause, l'insalubrité du pays, mais le petit nombre de femmes. En 1840, le rapport était de onze hommes pour quatre femmes; en 1846, il était de quarante à vingt-cinq.
Quant aux nationalités, elles se répartissent de la manière suivante, en 1 846 :
Français 47 . 274
Espagnols 31 .528
Maltais 8.788
Allemands et Suisses. .. 8.624^ 62.106
Italiens 8.175
Divers 4.991
Total... 109.380
Les Français sont encore en minorité, si l'on tient compte de tous les étrangers réunis ; puis, viennent les Espagnols dont le nombre est toujours considérable. Sur ce chiffre, la population agricole n'est que de 9.485 personnes.
Six ans plus tard, le 31 décembre 1853, le chiffre de la population algérienne n'était que de 136.194 âmes, malgré la tentative récente de colonisation officielle , au moyen des ouvriers parisiens. Ce chiffre se répartit comme suit par nationalités :
Français 77 . 558
Espagnols 36.615
Italiens 7.573
Mallais 5.966
Allemands 4.663
Suisses 1.656
Belges et Hollandais.... 455) 58.636
Anglais 450
Polonais 263
Portugais 232
Grecs 68
Divers 695
Total... 136.194
Si l'on ajoute à ce qui précède, ce qu'on appelle la population en bloc, soit 3. 186 individus, formant le personnel des hospices, prisons, maisons d'éducation, etc., on arrive au chiffre total de 139.380.
On voit, par le tableau qui précède, que le nombre des Français a pris définitivement le dessus sur celui des étrangers , qui a diminué. On remarque dans les tableaux de ce recensement, que la propor-
tion des femmes et des enfants a notablement augmenté, sans cependant atteindre le chiffre normal.
Les déportations politiques qui eurent lieu vers cette époque apportèrent à la population un élément actif et intelligent. Dégoûtés de la politique, les déportés ne cherchèrent qu'à vivre tranquilles en se faisant une position honorable , et un grand nombre d'entre eux réussirent. Cet élément, en se fondant avec celui des anciens militaires, contribua à former une population dont un des traits caractéristiques est un esprit frondeur qui, à force de craindre qu'on « ne lui en fasse accroire », est porté à tout critiquer et à tout tourner en dérision. C'est une disposition très-fâcheuse, bien qu'en ait dit ce sage qui prétendait que la défiance était le commencement de la sagesse, car elle conduit naturellement à l'injustice.
Le recensement de 1856 donne les chiffres suivants :
Français 92.738
Etrangers 66.544
Population en bloc .. . 8.338
Total... 167.640
Recensement de 1 861 ;
Français 112. '^29
Etrangers 80.517
Population en bloc . . . 13. 142
Total... 205.888
Recensement de 1 866 :
Français H2.H9
Espagnols 38.510 ]
Italiens 16. 633 j
Anglo-Maltais 10.627 [ 103.871
Allemands 3.436 ^
Autres 4.6i3 J
Total... 217.990
Dans ce chififi^e n'est pas comprise la population en bloc qui porte à •225.000, environ, le nombre total. Cette période quinquennale, de 186! à 1866, correspond à l'essai de royaume arabe, et il est à remarquer que, pendant ces cinq années, la population française est restée sensiblement la même , rémio:ration avant cessé.
Recensement de 1 87'2 :
Français 129.601
Juifs naturalisés 34 . 374
Etrangers 113.316
Population en bloc ... 11 .482
Total... 291.173 personnes
Sur les 115.516 étrangers, les Espagnols comptent pour 61 .ô{j{j. Dans la période de 1867 à 1873, les naissances ont été de 5J.371 et les décès, non compris ceux de l'armée, qui, du reste, ne figure pas dans le chifïre de la population, de 50.8!:>4; l'excédant des • naissances sur les décès se trouve donc établi. Sur le nombre de la population européenne, 130. 123 individus sont nés en Algérie.
POPULAÏIOX EUROPÉENXE ET JUIVE. 139
Enfin le dernier recensement, celui de 1 877, qui remonte déjà à trois ans, donne les chiffres suivants (1) :
Français loo.727
Israélites naturalisés 33.287
Espagnols <J2.:;io ]
Italiens 2o.7o9 1
Anglo-Maltais 14.220 J 155. 735
Allemands 5.722 l
.Autres nationalités 17.524 )
Population en bloc 8.800
Total ... 353.039
En ajoutant à ce chiffre celui de l'armée, soit 5! .051
on arrivera au total de 404.090
et, en retranchant les militaires indigènes il reste 390.685 Européens ou naturalisés (2).
Le chiftVe de 353.639 Européens ou naturalisés, civils, accuse une augmentation de plus de soixante mille âmes sur le recensement de 1872, et cette progression est due, pour une partie, aux naissances, car la natalité augmente rapidement ; si ce mouvement se maintient, comme tout le lait prévoir, il faudra moins de trente ans pour que la population européenne ait doublé par elle-même, en admettant que l'immigration ne lui apporte pas plus d'éié-
{[) Etai de VAgcrie, 1877, p. 12.
(2) Les chiffres du décret fixant le dénombrement oITiciel de la population diffèrent légèrement des précédents en donnant, comme chiffre total, net 394.056 personnes. — Voir Bullelbt officiel, n° 704.
ments. En 1877, il est né 11.902 enfants européens, dont 6.165 garçons et 5.736 filles, ce qui donne une proportion de 3, 7 enfants par 100 habitants, alors qu'en France elle n'est que de 2, 7. Dans la même année, le nombre des décès est de 10.811, qui est assez élevé, mais qui comprend ceux de l'armée, des prisons et des valétudinaires qui viennent trop tard chercher le remède d'un climat plus doux. Néanmoins , l'excédant en ftiveur des naissances est de 1 . 091 .
Dans la période 1 876, 77 et 78, on compte :
jSaissances 34.671
Décès 32.159, dont 2.047 décès militaires.
Excédant.... 2.512 (l)
Nous voici déjà loin de cette époque où le général Charon, dans un rapport fait, le 7 juin 1853, au comité consultatif de l'Algérie, s'exprimait comme suit : «. . . il n'y a pas d'accroissement naturel dans la population européenne transplantée en Algérie ; l'expérience prouve, malheureusement, que le climat dévore, aujourd'hui, plus qu'il ne produit. . . ». C'est alors, aussi, qu'un éminent académicien, jugeant à priori et théoriquement, déclarait que les races du Nord devenaient improductives en Afrique. On le voit, tout cela est bien changé. La population
(1) Un algérien le docteur René Ricaux, vient d'exposer scienliflqucment ces questions dans son beau livre : La DémO' graphie de l'Algérie. Paris, 1880.
créole de l'Algérie, formée du croisement des éléments divers qui sont venus dans le pays, commence à être formée. Beaucoup^ de personnes nées ici, n'ayant jamais vu la France, ont déjà, à leur tour, des enfants. Cette race est forte et intelligente et promet ne pas devoir être au-dessous de ces Afri, dont le rôle, dans l'antiquité, a été si remarquable et qui ont fourni à Rome plusieurs empereurs. Quant à sa fécondité, elle est incontestable, et, comme la vie est, relativement, facile sur cette terre, elle confirme une fois de plus la justesse de la loi de Malthus.
Sur les Européens établis en Algérie, la population agricole, en 1877, se composait de 143.349 personnes (1).
Il résulte des statistiques qui précèdent que le nombre des étrangers réunis est égal au chiffre des Français. C'est une situation qui mérite de fixer l'attention, mais dont la gravité est peut-être moindre qu'on ne pourrait le croire à première vue; en effet, ce nombre est formé par des nationalités diverses n'ayant aucun lien entre elles. Seuls les Espagnols qui comptent, à eux seuls, pour la moitié du chiffre des étrangers (92.500), constituent une masse pouvant, à un moment donné, présenter quelque danger, surtout dans la province d'Oran. Mais ce danger n'est que momentané, car les fils de
(1) Etat de l'Algérie, p. 45.
ces étrangers sont, déjà, à moitié français ; leurs enfants le seront complètement, de droit comme de fait. D'autre part, la communauté d'intérêts, 'les propriétés acquises et les positions occupées créent autant de liens puissants ; et si, pour une raison quelconque, ces étrangers étaient contraints d'opter, on les verrait, presque tous, devenir français, en vertu de l'axiome : ubi hene, ibi j^atria. En somme les étrangers sont ici, comme nous, des colons algériens.
Il faut convenir, du reste, que nous ne faisons rien pour attirer à nous les étrangers en les poussant vers la naturalisation. Au contraire, nous leur offrons des avantages plus grands qu'aux Français et ils auraient bien tort d'en rechercher le titre. Traités, ici, sur le pied de l'égalité absolue, ils jouissent de toutes les faveurs et n'ont à supporter aucune charge, ni service militaire, ni jury, tout en conservant cette faculté de pouvoir, au besoin, se réclamer de leur consul. Ils restent donc platoniquement fidèles à leur nationalité, ce qui est un sentiment fort louable ; mais il faut reconnaître que c'est tout profit pour eux. Ils n'ont pas, il est vrai, l'électorat politique ; mais on leur a donné le droit d'élire, dans chaque localité, un conseiller municipal qui est censé représenter le groupe des étrangers, comme si le Maltais allait voter pour un Espagnol et l'Allemand pour un Italien. Les logiciens
qui ont fait cette loi n'ont pas vu que, pour l'étranger établi en Algérie, c'est la France qui vient après sa nationalité et qu'il était absurde de chercher à former ce qui n'existe pas, un corps d'étrangers, en opposition avec le groupe des Français. 11 résulte de cette organisation que, dans les municipalités, se trouve généralement un conseiller au titre étranger, nommé le plus souvent par un nombre infime de voix, parce que les nationalités qui n'ont pas la majorité ou ne trouvent pas^ parmi elles, de candidat capable, ne se donnent pas la peine de voter.
L'amiral de Gueydou, frappé des inconvénients de cette situation, avait cherché à les atténuer. Il a décidé notamment que les Français ou naturahsés auraient, seuls, droit à l'obtention des concessions de terre, et, en vérité, rien n'est plus juste. Nous pensons qu'il y aurait encore quelque chose à faire dans cette voie, sans gêner outre mesure la liberté individuelle, ni entraver la colonisation. Déjà, on oblige les Espagnols qui ne peuvent établir qu'ils ont satisfait, chez eux, aux obligations des lois militaires, à faire l'année de service actif imposée aux Algériens ; on les classe ensuite, comme eux, dans la réserve. C'est là une excellente mesure qui, nonseulement est équitable, en soumettant les jeunes gens nés dans le même pays aux mêmes obligations, mais qui est appelée à amener une plus
grande fusion entre les deux races, par la confraternité qui prend naissance sous les drapeaux. .
II serait donc à souhaiter que le gouvernement français négociât des conventions analogues avec les autres puissances. Quoi de plus choquant et de plus injuste que de voir le colon, l'ouvrier italien, maltais, allemand, continuer à travailler paisiblement, pendant que son contemporain, son voisin Français, né comme lui en Algérie, paie sa dette à la patrie? Il arrive même que des étrangers prennent la place des Français pendant qu'ils sont sous les drapeaux, de sorte que ceux-ci, en accomplissant leur devoir civique, fournissent à leurs concurrents le moyen de les supplanter. Comme toujours, nous jouons, bénévolement, le rôle de dupes ; mais, nous le répétons, le plus grand inconvénient de cette inégalité qui blesse, c'est d'éloigner les étran- / gers de la naturalisation qui leur supprimerait tous ces avantages.
Les étrangers rendent à l'Algérie ce service de lui fournir de la main-d'œuvre à bon marché. Dans la province d'Oran, les Espagnols constituent l'immense majorité des ouvriers agricoles, des mineurs, des terrassiers et des journaliers nécessaires à l'exploitation de l'halfa. Aux environs d'Alger, la culture maraîchère est, en grande partie, aux mains des Mahonais. Enfin, dans la province de Constantine, les Maltais sont jardiniers, et les Italiens des
pays pauvres et des îles envahissent to.us les chantiers et les exploitations minières. Ces hommes sont généralement de bons travailleurs, sachant vivre de peu, et qui, nous le répétons, rendent des services pour l'exécution des travaux. Mais l'inconvénient de cette concurrence est d'écarter les ouvriers français habitués à des salaires plus rémunérateurs et à un genre de vie plus confortable. Loin de nous la pensée d'interdire nos chantiers aux ouvriers étrangers ; c'est un fait que nous constatons, non sans regret, mais rien de plus.
Il nous reste à parler des Israélites qui augmentent de plus de 33.000 personnes le chiffre de la population française en Algérie. Cet élément est en pleine prospérité et s'est accru rapidement, tant par l'excédant des naissances sur les décès, que par l'arrivée de Juifs tunisiens et marocains.
Le recensement de 1856 donne le chiffre de 21.048 Juifs. En 186J, il est de 28.097 ; en 1872, de 34.574.
Enfin, d'après le dénombrement de 1877, le chiffre des Israélites naturalisés serait de 33.312. Cette légère diminution sur le nombre précédent s'explique par ceci : après le décret de naturalisation collective du 24 octobre 1 870, on a porté, en bloc, le population juive dans le recensement de 1872 ; plus tard, quand la loi militaire a été appli-
quée à l'Algérie, beaucoup d'Israélites se sont soustraits à ses effets, en se faisant reconnaître sujets marocains ou tunisiens. Ils ont donc été rayés de la catégorie des naturalisés et portés dans celle des étrangers. Enfin les Juifs algériens sont de ceux qui n'aident en rien une opération de recensement, dans laquelle ils n'aperçoivent aucun profit réalisable, de sorte qu'un certain nombre a dû échapper. Pour ces différentes raisons, il y a lieu d'admettre que la population juive, naturalisée et étrangère, doit atteindre, de fort près, le chiffre de 40.000 personnes, c'est-à-dire qu'elle a presque doublé, depuis 1856, en vingt-quatre ans. La natalité est considérable chez ces indigènes qui se marient tous et ont beaucoup d'enfants ; il est vrai qu'ils en perdent un grand nombre.
Le décret de la délégation de la Défense nationale, du 24 octobre 1870, a nnfiiralisé en masse cette population ; c'est-à-dire qi;'.;n a jeté le titre de citoyens français à des gens il' nt la plupart s'en seraient bien passé. Le but étaii ;>»rt louable, mais la mesure était-elle nécessaire ? C'est une chose très-grave de naturaliser, d'un seul coup, sans mesures transitoires ni précautions d'aucune sorte, une population qui ne le demande pas ; de plus, c'est faire bon marché de la dignité nationale. La naturalisation doit arriver à la suite d'une démarche émanée de l'initiative individuelle et quand, du reste.
l'impétrant remplit les conditions générales imposées. Or, les Israélites algériens auraient pu se faire naturaliser depuis longtemps ; quelques-uns, en très-petit nombre, avaient tenu à honneur de demander le titre de Français, mais l'immense majorité était restée muette, et nous ne voulons pas (l'autre preuve pour justifier notre assertion que le plus grand nombre s'en serait passé. On objectera que, depuis quelques années, une campagne avait été entreprise pour obtenir la naturalisation collective ; mais on sait bien ici que cette agitation était le fait de quelques meneurs et que la masse de la population juive y est restée totalement étrangère, sauf peut-être à Alger.
Nous sommes fâché de faire renaître une discussion qui ne peut avoir de résultat pratique, car, maintenant, la naturalisation des Juifs a acquis la force du fait accompli ; des droits se sont établis et personne ne peut songer à revenir sur le décret du 24 octobre. Nous sommes fâché surtout de ceci, qu'en traitant des questions de ce genre, on est forcé de faire des généralités et, par conséquent, d'être injuste pour des individualités qui se trouvent englobées dans la masse. Mais nous ne pouvons glisser sur cette importante question ; il faut la vider et nous achèverons de le faire, sans acrimonie, mais sans rien laisser dans l'ombre, en suivant notre seul guide, la vérité, et avec l'espoir
que les gens qui comprennent et raisonnent ne se méprendront pas sur nos intentions.
Les Israélites algériens ont de grandes qualités, mais ils ont, comme tout le monde, quelques défauts et notamment celui d'être d'une susceptibilité et d'une intolérance incroyables. A-t-on le malheur de constater un simple fait se rapportant à eux, en essayant d'émettre de bienveillants conseils, ils crient, sans vouloir rien entendre et vous accusent tout de suite de prévention et de partipris. Vous les poursuivez d'une haine de race ; vous êtes imbus de préjugés religieux, etc., et les voilà qui se posent en martyrs. Ils savent, du reste, trouver des défenseurs dans tous les rangs de la société et la presse est, pour eux, d'une complaisance, d'un dévouement admirables. Eh bien ! nous le demandons aux Israélites de bonne foi, est-il un de leurs coreligionnaires franchement ralhé à nous et ayant adopté sans arrière-pensée nos mœurs, nos idées, nos passions généreuses, notre goût des choses élevées, en est-il un qui ait rencontré chez nous la moindre prévention ? S'est-il trouvé quelqu'un pour lui refuser une place au banquet ? Les Israélites de France sont-ils traités par nous sur un pied d'inégalité ?
Nous voici dans le cœur même de la question : l'inconvénient, c'est qu'un grand nombre, l'immense majorité de nos nouveaux concitoyens, pré-
tend être traitée, d'emblée, sur le même pied que nos anciens compatriotes, sans faire d'efforts réels pour se mettre au même niveau. C'est que cette majorité conserve, avec soin, ses préjugés, ses mœurs d'un autre âge, son esprit mercantile, son hostilité contre le progrès, sa haine du chrétien. Ces opprimés se réclament de la liberté de conscience pour se cantonner dans leurs préjugés religieux. II n'est pas jusqu'à leur costume que beaucoup d'entre eux conservent avec soin, pour eux et pour leurs enfants, alors qu'ils devraient le rejeter au loin comme la livrée de la servitude.
Au point de vue économique, quel est le rôle des Israélites en Algérie? Contribuent-ils à la mise en valeur des forces productives du pays ? Travaillent-ils à la grande œuvre de civilisation entreprise par la France ? Nul n'oserait l'affirmer. Adonnés exclusivement au commerce et aux petits métiers, ils ont toutes leurs facultés tournées vers cet objectif : gagner de l'argent en risquant le moins possible ; mais cet argent qu'ils gagnent ne sort pas de chez eux. Ils le placent ordinairement en immeubles urbains et ne le font servir ni à l'industrie, ni à la colonisation, ni même aux grandes opérations commerciales. Ils ne connaissent, avons-nous dit, que le commerce ; mais comment le pratiquent-ils le commerce ? En se faisant une concurrence acharnée, en s'arrachant les affaires, en vendant à tout
L'Algriiik. 10
prix, même au-dessous du cours. Il en résulte que le commerçant européen, ne pouvant soutenir cette concurrence déloyale, tombe. Et maintenant, dirat-on, comment le Juif fait-il pour vendre à perte ou sans bénéfice ? C'est un problème que nous ne voulons pas chercher à résoudre ; mais il est certain que le commerce européen ne peut coexister à côté du commerce Israélite, et que celui-ci n'est pas, luimême, dans une situation brillante.
Parlerons-nous de la manière dont nos néo-concitoyens exercent leurs droits politiques? Tout le monde sait, en Algérie, de quelle façon ils votent : les meneurs donnent le mot d'ordre et les suffrages, arrivant en bloc, amènent le succès des heureux ou des habiles qui ont su les conquérir. Par ce temps de démocratie, les électeurs juifs sont une puissance dont les politiciens connaissent le prix ; aussi ne leur ménagent-ils pas des flatteries que les Israélites acceptent d'autant plus volontiers qu'elles sont plus grossières. Il est incontestable que, depuis 1870, les candidats qui les avaient avec eux ont seuls réussi.
Mais, nous entendons les objections que l'énoncé de ces quelques vérités provoque. Il en est deux principales. La première, c'est que ces gens naissent à peine à la vie civilisée et qu'il serait injuste de leur demander mieux; qu'ils ont été, jusqu'à maintenant, opprimés et tenus dans l'abaissement
et qu'ils ont leur éducation politique à faire ; qu'enfin, ils n'avaient pas, autrefois, la liberté de s'occuper de choses étrangères au commerce et qu'on ne peut repousser instantanément l'héritage du passé.
Tout cela est très-juste : qui le conteste? C'est précisément pour ces causes qu'on a été trop vite ; il aurait fallu que cette population se civilisât, s'élevât au préalable pour se rendre digne du titre de citoyen français, et alors, on aurait été injuste, criminel, même, de le lui refuser quand elle l'aurait demandé.
Qui donc niera le grand rôle que les Israélites jouent en France et la place distinguée qu'ils occupent, non-seulement dans la finance et le commerce, mais encore dans les lettres, dans les sciences, dans les arts ? Ceux-là contribuent à la grandeur de notre patrie ; c'est qu'aussi ils n'ont rien conservé de leurs préjugés et de leurs traditions, c'est qu'ils sont Français sans restriction.
La seconde objection est celle-ci • Mais si ces gens jouissent de quelques avantages politiques, avantages, pour eux, très-platoniques, ils supportent une charge réelle, le service militaire.
C'est juste ; mais il faut réduire ce fait à sa stricte valeur. En quoi consiste le service militaire pour les Juifs algériens ? Ils sont, à l'âge de vingt ans révolus, tous compris dans le contingent et ceux qui n'échappent pas à la réforme, c'est-à-dire environ
la moitié de l'efïectif (1), sont envoyés, pendant un an, en France, dans les régiments en garnison dans le Midi. Leur année faite, ils sont incorporés dans la réserve des régiments d'Afrique, et, à trente ans, passent dans l'armée territoriale algérienne.
Nous admettons que cette charge, qui se réduit à un an de service actif, leur paraisse lourde ; mais, quel profit en retire la France ? Ce n'est pas dans un an que des gens aussi peu doués pour le métier des armes peuvent faire des soldats ; et puis, ce n'est, pour l'armée, qu'un renfort de deux à trois cents hommes. Du reste, on les traite, un peu, en enfants gâtés et l'on a grand soin de leur accorder toutes les permissions possibles pour leurs nombreuses fêtes. Si donc ils comprenaient leur intérêt réel, ils s'apercevraient que, loin d'être une charge qu'on leur impose, c'est un service qu'on leur rend, en procurant à quelques-uns de leurs enfants la faculté de voir la France et de prendre une idée de notre civilisation. Hélas ! ils le comprennent si mal, que la plupart de ces jeunes gens, après avoir porté, pendant un an, l'uniforme français, n'ont rien de plus pressé, quand ils rentrent, que de remettre les grosses culottes, le turban et les savates ('2) et sur-
(1} Voir la brochure : Une première tournée de révision, par M. le docteur Bryon, médecin-major au 3'= zouaves.
(2) Nous rappelons Texceplion faite pour Alger dont la population juive est beaucoup plus civilisée et amie du progrès que dans le reste de l'Algérie.
tout de reprendre leur ancien genre de vie et leurs idées. Ils secouent leurs souliers au seuil de notre patrie et en sortent comme d'une maison de correction.
En Algérie, ils encombrent l'armée territoriale, gênent et retardent les Européens, car ils sont si peu aptes aux exercices du corps, malgré un bonne volonté incontestable, qu'ils entravent constamment la marche de l'instruction. On arrive encore à les traîner à la place d'exercices ou à la cible ; mais l'armée a un autre but. A quoi servirait cet élément en temps de guerre? Nous n'hésitons pas à dire qu'il constituerait non-seulement une gêne et des embarras de toute sorte, mais un véritable danger. Une gêne, parce que ces gens ne pourraient jamais supporter les fatigues et les privations d'une campagne. Un danger, parce qu'ils sont très-peu braves. Ce n'est pas de leur faute, nous le reconnaissons :
Quin pror-Uvius Me iras clecurrat ad acres, nie rnelu citiiis paulo tentetiir,.,.
a dit le poète ; et il est certain que, parmi les hommes, les uns naissent avec l'âme du lion, les autres avec le cœur du lièvre. Peut-être que, par la suite des temps et la pratique delà vie militaire, cela se modifiera; mais, en attendant, ils sont de la seconde catégorie. Voit-on l'effet d'un obus éclatant au miheu de territoriaux israélites ? Voit-on des Juifs de
garde la nuit, par une nuit noire, à quelques pas de l'ennemi? A coup sûr, ces malheureux mourraient de peur, et une troupe gardée par eux ne serait guère en sécurité.
Voilà la vérité sur les Israélites algériens, et il n'est pas inutile qu'on la leur dise au moins une fois, ne serait-ce que pour les rappeler à la modestie, cette compagne du mérite. Ceux qui ne seront pas aveuglés par une vanité puérile et qui voudront bien descendre en eux-mêmes, reconnaîtront la justesse et la modération de nos critiques. Qu'ils tâchent d'en faire leur profit. Ils ont été trop gâtés parla flatterie, dans ces dernières années. D'autres les ont attaqués avec trop de passion. Ils ont, nous avons plaisir à le répéter,, de grandes qualités : ils sont, en général, rangés, actifs, intelligents, et possèdent, à un haut degré, le sentiment de la famille. Ce sont là d'excellents éléments ; qu'ils se mettent en mesure d'acquérir ce qui leur manque, pour mériter le titre qu'on leur a octroyé, et, à cet effet, qu'ils se dépouillent de leurs préjugés et entrent, résolument, dans la civilisation du pays qui les a adoptés et les a arrachés à l'oppression et à l'abaissement.