CHAPITRE X
Nous avons essayé, dans les pages qui précèdent, de donner un aperçu de ce qui a été fait par la France, en Algérie. Nous nous sommes efforcé, pour chaque sujet, de nous replacer au point de départ et de suivre la voie parcourue, les progrès réalisés. Nous avons montré les difficultés, les incertitudes, les erreurs du début, toutes choses qui accompagnent infailliblement les entreprises humaines. Nous avons cherché à redresser, au cours du récit, quelques préjugés et à replacer tout au point. Enfin, nous avons exposé la situation actuelle au double point de vue matériel et moral, et ouvert, par-ci, par-là, quelques vues sur l'avenir.
Tout homme non prévenu reconnaîtra que l'œuvre accomplie par nous, en Algérie, dans ces cinquante premières années, est considérable. Non-seulement nous avons mené à bien l'entreprise très-difficile de la conquête d'un vaste pays, ignoré de nous, âpre d'accès et défendu par une population nombreuse et guerrière, mais nous avons mis en valeur une grande partie de ses richesses et y avons installé
une population européenne de 350.000 habitants, actuellement bien fixée et acclimatée et capable d'assurer, par la simple augmentation naturelle, sa suprématie sur le pays dans un délai relativement assez rapproché.
Le capitaine Ragot, dans son beau travail sur le Sahara (1), comparant les conquêtes précédentes à la nôtre, dit avec beaucoup de justesse : « La conquête française a été laborieuse ; mais il n'y en a jamais eu de plus prompte, de plus humaine, de plus complète, et les faits que nous allons raconter prouvent combien la France sait se montrer supérieure à toutes les puissances qui ont été entraînées à faire la guerre sur cette partie de l'Afrique ».
Et cependant les im.patients, les gens superficiels trouvent qu'on n'a pas marché assez vite et que c'est à peine si l'on a fait quelque chose de bien. On lance cette allégation, toute gratuite, que si l'Algérie s'était trouvée entre les mains d'une autre puissance, de l'Angleterre, par exemple, elle serait dans une situation meilleure. On cite, avec cette manie de comparer des termes qui ne sont pas identiques, l'Australie, la Californie, que l'on ne connaît pas, et l'on va répétant ce heu commun, faux comme un proverbe : « Les Français ne sont pas colonisateurs ! »
(1) Recueil des Notices et Mémoires de la Société archéologique de Constantine, XVIP vol., 1875, p. 166.
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Nous sommes, vraiment, trop modestes et, quand nous nous traitons nous-mêmes avec tant d'injustice, que diront de nous les étrangers ? Ils se garderont de nous démentir, car ils sont beaucoup moins naïfs et laissent aux autres le soin de médire sur leur compte. Regardons autour de nous : est-ce qu'un Anglais, un Allemand, un Italien, un Espagnol s'amusera à rabaisser son propre génie national? Nullement. Il le défendra, au contraire, avec un soin jaloux et sera dans le vrai, tandis que nous sommes dans le faux ; peut-être sera-t-il moins spirituel, — bien qu'on ne voie pas, de prime abord, l'esprit qu'il peut y avoir à faire le jeu de ses rivaux, — mais, à coup sur, il sera plus patriote.
II est temps d'en finir avec ces ridicules traditions, car nous avons été assez punis pour savoir ce qu'on peut attendre de ses voisins. Revenons à la réalité et à la justice. Oui, le Français est colonisateur, car il est doué non-seulement de l'audace et de l'esprit d'initiative, mais encore de la persévérance, sans laquelle le courage est d'une faible utilité. Qu'on relise notre .histoire et qu'on voie ce que nos compatriotes ont fait au Canada, à Terre-Neuve, à la Louisiane, à l'Ile-de-France^ dans l'Inde. Lâchement abandonnés par le gouvernement de la métropole, ils ont glorieusement lutté pour l'honneur du nom français. On a pu céder ou vendre le pays qu'ils avaient colonisé pour leur patrie, ils sont restés
français de cœur. Ces Canadiens, qui étaient quelques milliers lors du fatal traité de 1763, sont maintenant plus d'un million, et ces colons, bien que soumis depuis plus d'un siècle à la domination anglaise, sont toujours français par le cœur, par le langage, par les mœurs.
Quelle leçon pour nos gouvernants ! En effet, sans la déplorable politique des règnes de Louis XV et de Napoléon I", nous posséderions, notamment dans l'Amérique du Nord, des colonies d'une grande richesse, nous donnant une influence considérable dans le Nouveau-Monde. C'est l'insouciance de nos gouvernements qui a perdu nos colonies et non l'absence du génie colonisateur.
La conquête et l'occupation de l'Algérie nous fournissent le moyen de compenser toutes nos pertes, et nous ne craignons pas de dire que c'est un des faits les plus considérables de notre histoire. Honneur aux hommes qui ont su mener à bien cette grande entreprise ! Que les nouveaux venus, trop portés à ne voir que les imperfections des choses et à critiquer ce qui a été exécuté dans des conditions qui ne sont plus celles de ce moment, se découvrent devant les pionniers de la première heure, ces militaires et ces colons qui ont fait le pays ce qu'il est.
Non-seulement la conquête de cette rive de la Méditerranée a donné à la France une colonie appelée à un grand avenir, et séparée d'elle par une tra-
versée de trente-six heures, mais elle lui a ouvert le Nord de l'Afrique. Déjà maîtres du Sénégal, nous devons nous rejoindre sur les rives du Niger, et le Soudan est notre futur domaine. Quelle grande et belle perspective pour notre patrie ! Quelles ressources offertes à notre activité et à notre esprit d'initiative ! Quelle rénovation pour notre France, ainsi prolongée jusqu'à l'équateur !
Mais, pour assurer la réussite de ce grand projet, tout le monde, en France, doit y apporter son contingent d'efforts, de façon à en faire une œuvre nationale ; car, il ne faut pas se le dissimuler, on n'arrivera à ce résultat qu'au prix de sacrifices, d'efforts et de dévouements accumulés. Les hommes ne manquent pas, chez nous ; il s'agit de les arracher à leur torpeur. N'y a-t-il pas là un débouché ouvert à une foule de jeunes gens qui végètent misérablement dans des emplois subalternes, et qui, au lieu de voir leurs facultés s'étioler, trouveraient, en Afrique, l'emploi de leur intelligence? Le malheur est que, chez nous, le partage égal des héritages assurant à chacun un petit lot, on s'est habitué à se contenter de cette médiocrité et l'on s'est appliqué à ne pas étendre outre mesure la famille, afin de ne pas fractionner davantage le fondSj tandis que, dans d'autres pays, comme chez nous avant la Révolution, les cadets n'attendant rien, se lancent, sans arrièrepensée, à la conquête d'une position. Il n'y a pas à
revenir à l'injustice d'autrefois ; et cependant les conséquences de ce fait sont graves, puisque les économistes lui attribuent, en grande partie, la stagnation et, dans certaines localités, la diminution de la population (1), alors que, partout ailleurs, elle augmente dans de notables proportions.
Il y a là un réel danger pour l'avenir de notre paj's, en présence de l'expansion des races germanique et anglo-saxonne, et c'est un sujet qui ne saurait trop préoccuper nos hommes d'état. L'occupation et l'exploitation d'un vaste pays peuvent remédier en partie à cette situation, en offrant aux enfants des familles nombreuses, aînés ou cadets, le moyen d'arriver à la fortune. Il est donc utile de développer et de stimuler, chez nos enfants, le goût des entreprises lointaines et de préparer les parents à cette idée.
La grande importance de la colonisation française en Afrique étant reconnue, il faut que le gouvernement ait, à cet égard, une politique suivie, un plan arrêté, et, qu'au lieu de se laisser surprendre par les événements, il en profite pour étendre son influence et son territoire. L'Algérie a, à son flanc, une petite vice-royauté, dernier souvenir des possessions de la Porte en Berbérie, qui
(1) Voir les beaux rapports de M. Baudrillart, à l'Académie des Sciences morales et politiques, sur l'état actuel de la Normandie.
constitue ])oiir elle un danger permanent. Cet état sans consistance ne se soutient que par le fait de la rivalité des nations qui le convoitent et des intérêts étrangers qui y sont engagés ; qu'une circonstance favorable se présente, il peut passer entre les mains d'une autre puissance, et alors notre situation en Afrique recevra une grave atteinte. Ce pays nous revient et nous devons tendre, par toutes les voies, à nous l'annexer. Les difficultés qui surgissent sur les frontières nous fournissent journellement l'occasion d'intervenir : profitons-en. Quand notre drapeau flottera sur toute cette ligne de côtes qui s'étend de l'embouchure de la Mou- ^louïa au golfe de Gabès, nous pourrons dire que la Méditerranée est véritablement un lac français et l'appeler, comme autrefois les Romains : nostrum
mare.
A l'Ouest, la situation n'est pas la même. Le Maroc est un pays bien déiini er, enclos par ses limites naturelles ; de plus, il n'est pas sur notre route. C'est une contrée difficile, habitée par une population en grande partie berbère, nombreuse et vaillante, indépendante de fait en maints endroits et qui défendrait, avec acharnement, ses montagnes contre une invasion étrangère. Aussi, de ce côté, ne devons-nous penser, pour le moment, qu'à une rectification de frontières, mesure absolument nécessaire, en raison de l'incertitude des limites
actuelles. Pour ce qui est de la Tunisie, tout autres sont les conditions locales et nous pourrions nous annexer ce pays sans aucune difficulté sérieuse.
En attendant la réalisation de ces projets, il reste à compléter l'œuvre de la colonisation de l'Algérie. M. le Gouverneur général est animé, à cet égard, des meilleures intentions. Son programme en fait foi. La grande réforme qu'il poursuit, tout d'abord, est la remise à l'autorité civile des derniers territoires administrés par les bureaux arabes. Cette institution, si décriée dans ces dernières années, va donc céder la place à un nouveau régime. Puissent ceux qui acceptent cet héritage ne pas commettre les fautes de leurs devanciers et rendre de meilleurs services sans soulever contre eux l'opinion !
L'administration des Arabes par les Européens n'est pas précisément difficile, mais elle exige diverses qualités : la connaissance complète des indigènes, une probité de caractère qui ne puisse permettre aucune capitulation de conscience et un grand sentiment delà justice. Ajoutons à cela de l'énergie, de la décision et cette sorte d'entrain communicatif avec lequel on fait marcher les enfants. L'homme qui réunira ces qualités fera des indigènes ce qu'il voudra ; ils l'aimeront, le respecteront et lui obéiront. Pour conserver de l'influence sur ces esprits
naïfs et en même temps corrompus, celui qui est appelé à les commander doit s'observer sans cesse ; ne jamais s'abaisser à leur niveau ; conserver toujours une grande dignité de manières et de conduite ; être sourd aux insinuations que les Arabes savent si habilement glisser dans un but que nous ne pouvons deviner, mais qui, presque toujours, est injuste, et, enfin, n'accepter aucun cadeau et ne recevoir dans son intimité aucun indigène. Combien de fonctionnaires militaires et civils se sont perdus de réputation pour avoir accepté quelques misérables offrandes ou avoir admis trop fréquemment cliez eux, même en tout bien tout honneur, des Arabes qui en ont profité pour se donner de l'importance aux yeux de leurs coreligionnaires et se livrer à des prévarications qu'ils ont exercées au nom de leur trop confiant et trop aveugle ami ! Nous estimons donc que, pour la réussite de la grande réforme entreprise, le choix des fonctionnaires est de première importance. Ce sera la pierre d'achoppement, car la plupart ne pourront être appréciés qu'à l'œuvre et ceux qui ne conviendraient pas à leur emploi auront eu le temps de faire beaucoup de mal avant qu'on fût édifié sur leur compte. De plus, ils auront eux-mêmes à lutter contre une difficulté, celle de ne pas trouver de tradition établie. C'est une chose importante, dans un service public, que la tradition, car tout
le monde n'a pas l'indépendance d'esprit et la rectitude de jugement qui permettent de s'en passer ; ils devront en créer une de toutes pièces.
Quant aux indigènes, nous avons la confiance qu'ils se soumettront, sans difficulté, à la transformation, à la condition qu'elle soit bien conduite. La nature, a dit un grand physiologiste, ne procède pas par bonds. Il en est de même de presque toutes les choses de la vie ; les évolutions qui sont la loi générale doivent s'opérer sans secousses, sinon la réaction fait bientôt perdre tout le terrain gagné. Du reste, pour ce qui est de l'ordre administratif, l'indigène accepte facilement toutes les innovations ; mais, nous l'avons dit, qu'on ne touche pas à ses mœurs et à sa religion. C'est un écueil à éviter et l'autorité fera bien de modérer le zèle de ceux qui, dans le but très-louable d'amener à notre civilisation les Arabes, seraient tentés d'empiéter sur ce domaine. La propagande, quel que soit son drapeau, devient si facilement intolérante ! Et, du reste, on n'a pas le droit de faire le bonheur des autres par force. Un de nos sénateurs a dit, l'autre jour, à la tribune, avec beaucoup de raison : « C'est par la tolérance religieuse que notre conquête de l'Algérie s'est fortifiée ». Nous ajouterons que, sans le respect absolu des croyances des indigènes, tous nos efforts seront perdus.
Mais, tout en respectant leur religion, il est un
point qui doit appeler particulièrement l'attention de nos administrateurs, c'est l'action constante de ces sociétés religieuses, de ces Khouan, derviches, improvisateurs ambulants, qui circulent sans cesse en pays arabe, provoquent des réunions clandestines, propagent les fausses nouvelles et réveillent, sans cesse, le fanatisme contre nous. Ces gens sont l'âme de toutes les insurrections et ce sont eux qui préparent ces explosions qui nous étonnent par leur soudaineté et que chacun cherche à expliquer selon ses passions et ses préjugés, en se tenant presque toujours à côté de la vérité.
Le danger des associations religieuses musulmanes aété signalé il y a longtemps, trop longtemps même, puisque les uns l'ont oublié, et les autres l'ignorent. « Pour eax (les Khouan), le mot d'ordre est le même aux quatre points cardinaux : haine et guerre à l'infidèle, c'est-à-dire au sectaire d'une religion autre que le mahométisme, qui est la seule religion vraie, la seule qui doive gouverner le monde. . . Le livre sacré n'admet point de composition : que l'infidèle courbe la tête sous le joug de la loi, ou qu'il meare ! ... En vain, les nations civiHsées s'efforcent de faire luire, aux yeux des disciples de l'islam, les bienfaits d'une tolérance éclairée. Leurs enseignements, aussi bien que leurs exemples, sont perdus.
« Suivant ces doctrines, la ligne de conduite de
nos sujets algériens leur est nettement tracée. Aussi les voyons-nous, avec toutes les apparences de la plus grande, on peut dire de la plus humble soumission, se montrer, au fond, rebelles à toutes les tentatives de progrès que le gouvernement poursuit avec de si louables efforts. 11 ne flmt pas chercher ailleurs la cause de l'insuccès de la plupart des essais qui ont pour but de relever la race arabe de la déchéance morale où elle est tombée et d'améliorer son état social . . .
« Il est donc permis de croire que ce serait un acte de haute politique et de sage prévoyance administrative que d'attaquer carrément et de front ces doctrines subversives, de mettre un terme à ces aberrations, de réduire l'influence de ces associations toujours hostiles, naguère ardentes à se jeter dans la mêlée, mais plus dangereuses, peut-être, au moment oÏA elles paraissent désarmées (1) ».
Ces pages, écrites il y a vingt ans, sont encore pleines d'actualité. Qu'a-t-on fait pour combattre le danger? Rien ! Bien mieux, on a encouragé l'accroissement de ces sectes par une tolérance inexplicable.De nouveaux Khouan, adeptes de SidiSenoussi, très-hostiles contre nous, ont fondé deux zaouia, l'une dans la Cyrénaïque sur le passage des pèlerins, et l'autre dans le Sud. Les fondateurs, originaires de la province d'Oran, sont en rapports constants avec
(1) Les Khouan, par M. Brosselard, pp. 33 et suiv.
leurs compatriotes et en relations suivies avec l'allemand Rohlfs, qui nous a servis autrefois dans la légion étrangère et qui, depuis, emploie contre nous l'influence qu'il a su acquérir en Afrique.
Voilà ce qui, en général, est ignoré. Un journal s'écriait, naguère, à propos des troubles de l'Aurès : « On parle de Khouan, mais nous ne connaissons pas cela, les Khouan ». En effet, rien ne les distingue des autres indigènes. Tant que nous aurons la force, ils seront peu à craindre : mais, qu'une occasion se présente, et l'on verra de quoi sont capables ces hommes qui ont juré d'être entre les mains de leur Mokaddem, « comme le mort entre les mains du laveur qui le tourne et le retourne à son gré ». Ces hommes sont dangereux comme tous ceux qui, sous l'impulsion d'un sentiment religieux exagéré , vivent dans un monde imaginaire. Nous avons vu que l'absence de lien parmi les indigènes a causé notre force ; or les sociétés religieuses reforment ce lien sous nos yeux.
MM. Hanoteau et Letourneux, parlant de l'influence des sociétés secrètes qui, en Kabilie, a remplacé celle des marabouts, s'expriment comme suit (1) : « Au point de vue de notre domination, ce commencement de décadence des marabouts est un bien. Ils sont trop ignorants pour comprendre notre mission civilisatrice, et ils ont intérêt à la combattre.
(1) T. II, p. 105.
Pour le moment, cependant, nous avons plutôt perdu que gagné à ce qu'à leur pouvoir ait succédé l'action des sociétés religieuses : elles sont moins accessibles à nos moyens d'influence, plus difficiles à surveiller et comme elles obéissent à des chefs qui, presque tous, résident à l'étranger : le signal de la révolte peut être donné à l'improviste, sans qu'aucun indice précurseur nous ait avertis ».
On le voit, les témoignages de ceux qui ont pénétré cette société concordent pour signaler le danger des Kliouan.
En l'état actuel, une insurrection ne peut avoir de conséquences graves, parce que nos troupes sont disponibles et qu'on l'étoufïerait dès son début, comme on l'a fait dans ces dernières années à El Amri et à Rebâ. Il est probable que, même sous l'administration civile, nous verrons encore de ces échaufïourées que nous ne pouvons expliquer, parce que nous tombons toujours dans cette erreur de juger les indigènes comme des gens ayant nos procédés de raisonnement et notre logique. Mais que nos troupes soient retirées, que la France soit occupée ailleurs, qu'une puissance étrangère vienne attaquer nos côtes, et, alors, une révolte pourra avoir des suites déplorables, tant que les Européens ne seront pas assez nombreux pour pouvoir opposer une poitrine à trois ennemis.
Il y a donc, pendant quelques années encore, de
grandes précautions à prendre. On ne doit j^as abandonner la moind^^e parcelle d'autorité, et il faut pouvoir, au besoin, suppléer à l'insuffisance du nombre par une puissante organisation et des mesures habilement préparées.
Pour que toutes ces questions fussent bien comprises et qu'on suivît à leur égard une marche logique et régulière, il faudrait de la stabilité dans les institutions, que les fonctionnaires à tous les degrès ne changeassent pas si souvent, et qu'à chaque modification gouvernementale ou ministérielle on n'envoyât pas en Algérie des hommes nouveaux. Ils arrivent ici avec un bagage de préjugés et de bonnes intentions, mais ne connaissant rien à nos affaires, et, quand ils commencent à avoir acquis un peu d'expérience, on les change. D'autres ne considèrent leurs services en Algérie que comme un stage et ne songent qu'à en tirer parti pour rentrer au plus vite en France et avec le plus d'avantage possible. Autrefois, on venait ici par punition. Il est impossible de continuer à marcher ainsi. Il faut créer, ou plutôt compléter l'administration algérienne, car elle existe, et assurer un avenir à ceux qui l'ont mérité en se vouant, sans arrièrepensée, au bien du pays.
Il y a longtemps qu'on a fait ressortir les inconvénients d'un tel système et nous ne pouvons mieux faire que de citer les paroles suivantes, si justes, de
M. de Tocqueville, dans un rapport sur l'Algérie, au Corps législatif : « Ce que nous pouvons dire, c'est qu'il serait sage, avant de confier à des fonctionnaires l'administration de l'Algérie, de les préparer à cette tâche ou de s'assurer qu'ils s'y sont préparés eux-mêmes C'est ainsi que procèdent les Anglais dans l'Inde
« Les fonctionnaires que nous envoyons en Afrique ignorent, au contraire, presque tous, la langue, les usages, l'histoire du pays qu'ils vont administrer. Bien plus, ils y agissent au nom d'une administration dont ils n'ont jamais étudié l'organisation particulière, et ils apphquent une législation exceptionnelle dont ils ignorent les règles ».
Ces pages, aussi, sont écrites depuis vingt ans ; ne dirait-on pas qu'elles datent d'hier? L'éminent rapporteur aurait pu ajouter que des fonctionnaires aussi peu préparés sont à la merci du premier venu.
L'attachement de l'Algérie à la France est inébranlable, et ceux qui, pour les besoins de la discussion, parlent d'un parti séparatiste, en imposent sciemment. C'est encore un des traits du caractère français de rester, même sous la domination étrangère, fidèle à sa patrie. Peut-on en avoir un exemple plus frappant que celui des Français du Canada, dont nous parlions tout à l'heure ? Et cependant, la France est loin d'avoir rempli ses devoirs vis-à-vis de leurs pères. En effet, si les colonies ont des
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devoirs envers la mère patrie, celle-ci en a également envers ses colonies. Le premier est de leur fournir les libertés et les privilèges nécessaires à leur développement. Or, une centralisation exagérée, forçant la colonie à faire passer toutes ses affaires par la métropole, tutelle aussi inutile que préjudiciable aux intérêts ; l'application, sans discernement, des lois et du régime en usage dans la mère patrie, doivent, en principe, être repoussés, parce que les conditions ne sont pas les mêmes. Le même régime ne convient pas à l'enfance et à l'âge mûr, aux froides régions du Nord et aux climats tempérés du Midi.
Voilà pourquoi l'assimilation pure et simple de l'Algérie à la France est une dangereuse chimère. Heureusement qu'elle est impraticable ; et nous n'en voulons pas d'autre preuve que le programme du gouverneur, qu'on n'accusera pourtant pas d'être autonomiste. Si c'est là de l'assimilation, nous demandons qu'on change le sens des mots. Du reste, un gouverneur général de l'Algérie ne peut pas être purement et simplement assimilateur sans se mettre en opposition avec la logique, sinon, il n'a qu'à commencer par s'en aller.
Quant au mot d'autonomie, qu'on cesse de l'employer, s'il est une cause d'effroi, cela nous est indifférent, pourvu qu'on décentralise et qu'on cesse de nous menacer des bienfaits de l'assimilation.
Qu'on prenne de bonnes mesures, qu'on fasse de bonne administration et de bonne politique, et peu nous importe l'enseigne que l'on mettra à la maison.
En essayant de présenter le tableau de l'Algérie en 1 880 , nous avons indiqué notre opinion sur chaque chose, à mesure que le sujet nous y amenait. Nous ne prétendons pas avoir trouvé le mot de tout ; encore moins avons-nous l'outrecuidance de vouloir imposer nos opinions. Mais, si nos jugements peuvent être combattus, personne ne mettra en doute notre sincérité. C'est ce sentiment et notre affection pour l'Algérie qui nous ont guidé depuis la première ligne jusqu'à la dernière.
Que nos compatriotes dans cette nouvelle patrie nous permettent de terminer par un appel à la concorde. Les compétitions politiques de ces dernières années ont divisé une population auparavant fort unie, et le terrain est resté trop souvent aux politiciens, les hommes désintéressés se retirant, peu à peu, d'une lutte où ils ne recueillaient que des déboires, sans rencontrer aucun appui dans l'opinion publique. En somme, nous l'avons déjà dit, on fait ici beaucoup trop de politique en se figurant, avec naïveté, que cela peut avoir une action sur la marche des affaires de France. On s'exalte et l'on finit par vivre dans un monde à part, en prenant au sérieux ses rêves.
Revenons donc au bon sens ; secouons la tjrannie de gens qui, trop souvent, n'agissent pas en vue de l'intérêt public; voyons les choses comme elles sont; cessons les récriminations injustes et inutiles qui attisent parmi nous les haines et conduisent à l'impuissance ; persuadons-nous que rien n'est parfait dans ce monde, que chaque homme a ses défauts, chaque institution ses inconvénients; repoussons les calomniateurs et les insulteurs publics qui s'appuient sur notre indifférence pour consommer leur œuvre, dont le moindre inconvénient est de nous diminuer aux yeux des étrangers et à nos propres yeux ; unissons-nous tous, sans distinction de caste, pour accomplir cette œuvre nationale de conquête par la civilisation ; tous les dévouements doivent être acceptés, car ici chacun doit trouver son emploi, chacun ayant pour tâche un grand devoir. Militaires ou civils , colons ou fonctionnaires , commerçants ou industriels, donnons-nous la main et travaillons sans arrière-pensée à augmenter la grandeur de notre patrie.