‹ L'Algérie en 1880Chapitre 3 sur 65 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

On sait comment la France fut poussée à entreprendre Texpédition d'Alger. Depuis trop longtemps l'audace des Turcs de la Régence nous bravait impudemment ; une dernière insulte faite à notre consul décida la rupture. Cependant, on se contenta, durant plusieurs années, de bloquer, plus ou moins étroitement, la ville des corsaires, et ce ne fut qu'en 1830, sous le ministère de Polignac, que l'on se résolut à détruire le nid des pirates qui, depuis plus de trois siècles , répandaient la terreur dans la Méditerranée. Peut-être le désir de détourner de la royauté un oroge près d'éclater, en attirant l'attention publique vers un autre but, ne fut-il pas étranger à cette virile résolution. Quoi qu'il en soit, l'expédition fut préparée avec soin et habileté, et ce fut un véritable trait de génie de choisir comme point de débarquement la rade de Sidi Ferruch, de façon à se créer une solide base d'opérations et à attaquer, ensuite, Alger par les hauteurs qui dominent cette ville, au lieu de se heurter, de front et

par en bas, contre ses remparts et ses défenses, dans les conditions désavantageuses qui avaient causé le désastre de Charles V au seizième siècle et celui d'O'ReilIy au dix-huitième.

Jamais entreprise d'outre-mer ne réussit plus aisément. Débarquée le 13 juin, sans rencontrer la moindre opposition, l'armée se porta promptement en avant, et, après le brillant combat de Staouéli et de nombreuses escarmouches, elle couronnait les hauteurs du Bou-Zarïa le 29. Le 5 juillet, à dix heures du matin, Alger avait capitulé et notre drapeau flottait sur ses remparts. On a reproché au général de Bourmont, commandant en chef de l'armée, d'avoir accordé au dey une capitulation, à tout prendre, honorable, et de ne lui avoir pas imposé la reddition sans conditions qu'il était en droit d'exiger, sauf par lui à prendre les mesures que l'humanité réclamait. En effet, ce traité, qu'on peut qualifier hardiment de ridicule, est, en même temps, trop court et trop long. Ce n'est pas l'acte d'un vice-roi, chef à peu près indépendant, d'un vaste pays, qui rend son royaume au vainqueur. C'est la capitulation d'un commandant de forteresse qui^ dans cette circonstance critique , n'a d'autre préoccupation que de mettre en sûreté sa personne et sa fortune (1). Le général en chef, de son côté,

(1) Voir ce traité dans Ménervillo : Lèrjislalion de l'Algérie, l. I, p. 298.

prend des engagements au moins inutiles, puisque rien ne l'y forçait. Deux choses ressortent de cette incohérence : la première, que le général n'est pas encore revenu de la surprise que lui cause son succès ; la seconde qu'il n'a reçu aucune instruction précise. Peut-être avait-on prévu toutes les conséquences de la défaite, mais, à coup sûr, on n'avait rien préparé en prévision de la victoire : on était parti en guerre sans plan arrêté relativement à une conquête possible. Ce malentendu du point de départ, aggravé par l'ignorance absolue des choses de l'Afrique, devait entraîner de fatales erreurs et nous causer de graves déboires.

Le gouvernement du dey était renversé et bon gré, mal gré, M. de Bourmont se vit, dès les premiers jours, obligé de faire œuvre de gouvernement et de prendre des mesures administratives, tandis que, simultanément, il faisait étudier par ses ingénieurs les moyens de combler le port et de raser les fortifications de la ville, dans la prévision du rappel de l'armée, sa mission étant terminée (1). Au milieu de telles contradictions, on peut se faire une idée du désordre qui accompagna cette prise de possession. Mais la nouvelle de la chute d'Alger avait eu à peine le temps d'arriver à Paris, qu'une révolution soudaine brisait le trône des Bourbons ;

(1) Annales algériennes , par Pellissier de Reynaud, t. I, p. 73.

le roi gagnait la frontière, tandis que le peuple, traquant ses ministres^, se préparait à leur demander de sévères comptes. Peu après, le vainqueur du dey prenait aussi le chemin de l'exil.

Nous avons dit que notre point de départ avait été un malentendu causé, d'une part, parle manque de plan chez les conquérants et, de l'autre, par leur ignorance du pays conquis. Voyons quelle était, en réalité, la situation, au moment de la conquête.

Un dey, représentant nominal de la Porte, règne à peu près indépendant, à Alger. Elu par la milice turque, choisi quelquefois dans les derniers rangs de la société, ce « prince » est soumis aux caprices des soudards qui l'ont nommé. Malheur à lui, s'il ne sait contenter ses janissaires ! on défait un dey aussi facilement qu'on le crée.

Le dey a sous ses ordres trois beys : celui de l'Est, ou de Constantine, le plus important des trois; celui de l'Ouest, ou d'Oran ; et celui de Titeri, ou de Médéa, qui commande les tribus arabes du Sud. Ces beys relèvent du pouvoir central et sont dans l'obligation de fournir à Alger un tribut annuel ou bisannuel qui n'a rien de fixe.

Les provinces se trouvent donc sous le régime d'une sorte de mise en ferme, et l'on est surpris de voir quelle petite part le dey s'est réservée dans l'administration directe des indigènes. C'est qu'il a

d'autres soins à Alger ; il faut organiser la course, une des principales institutions du gouvernement qui prélève la part du lion sur les prises. Le produit de la course, les tributs servis par les beys et les cadeaux et redevances fournis par les nations chrétiennes pour éviter l'agression des corsaires, constituent les ressources pécuniaires de Vodjak ou régence d'Alger. Un agha, général en chef, un khaznadji, trésorier, et un oukil-el-hadrj ^ sorte de ministre de la marine et des affaires étrangères, voilà les auxiliaires du dey. Quelques milliers de soldats de toute origine : Turcs, Grecs, Albanais, Arméniens, renégats, composant la milice, sont répandus, par petits groupes, dans les principales localités de l'Algérie et suffisent pour maintenir ce pays sous l'autorité du Sultan.

Les beys ont, sous leurs ordres, des hâkem qui commandent pour eux les villes, et des caïds, chefs administratifs et militaires, qu'ils placent à la iête des tribus pour les diriger et les manger, selon l'énergique expression indigène. Quand le caïd s'est suffisamment enrichi par tous les moyens, s'il a échappé aux balles de ses administrés, le bey le révoque ou le met à mort, et s'empare de ses richesses. L'obéissance des indigènes n'a rien d'absolu ; parfois une tribu reste pendant de longues années en état de révolte ; on se contente de lui interdire l'accès des marchés et des villes et, tout à

coup, quand son ardeur est bien épuisée, le he}% avec l'appui d'autres tribus, à ce moment fidèles, fond sur les révoltés, les défait, les massacre et met au pillage leur pays ; puis chacun rentre chargé de butin.

Tel est le procédé gouvernemental des Turcs ; la terreur est partout, et le pays ne sort pas de ces deux états : tyrannie, anarchie. Le nom turc est maudit et abhorré. Du reste, un certain nombre d'agglomérations vivent dans une indépendance absolue, telle, par exemple, la Grande-Kabilie, à quelques lieues d'Alger, pays hérissé d'âpres montagnes, renfermant une nombreuse population berbère que les Turcs ont, en vain, essayé de réduire. La route qui conduit d'Alger à Constantine, par terre, est coupée, à moitié chemin, par des tribus pillardes, et, trop souvent, le bey de l'Est, apportant le denouclie, ou tribut, à Alger, est contraint, malgré les forces qui l'accompagnent, car il faut pour cela une véritable colonne, d'acheter le passage à prix d'argent.

Quant à la population indigène , elle est composée de quatre éléments principaux :

r La race berbère qu'on peut appeler autochtone, peuple de la Berbérie improprement nommée par nous Barbarie. Elle occupe principalement les montagnes du littoral, le Djebel- A our es et le Sahara, et porte, suivant les localités, les noms

divers de Kabile (régulièrement Kebaïl), Maure, Chaouïa, Beni-Mezab^ Touareg, Beni-Menasser, Trara, Beni-Snous, etc.

2" La race arabe, se composant de tribus venues de l'Arabie au onzième siècle et s'étant établies, d'abord, sur toute la ligne des Hauts-Plateaux, entre le Tell et le désert ; de là, les Arabes ont pénétré dans les vallées du Nord et atteint, en maints endroits, le littoral.

3° Les Berbères arabisés, formant de grandes tribus qui occupent les parties intermédiaires, entre les Arabes purs et les Berbères. Ils parlent, en général, la langue arabe et se croient arabes.

4° Les Turcs, établis, en petit nombre, dans certaines villes.

Ces quatre groupes principaux forment diverses subdivisions, parmi lesquelles nous citerons les Kouloug'lis, produit des unions entre Turcs et indigènes. Enfin les villes renferment une certaine quantité de Juifs ayant pris la langue et les mœurs indigènes.

Tous ces éléments sont ennemis les uns des autres. Les tribus vivent dans un état d'hostilité constante et ne demandent qu'à se courir sus, tant à cause de l'inimitié séculaire qui les divise que par goût pour la guerre et le pillage. Les Turcs vivent dans le pays comme des étrangers détestés. De leur côté ils méprisent les indigènes et renient les

enfants issus de leurs unions avec les femmes maures. Les Kabiles vivent chez eux sous un régime communaliste et particulariste excluant tout mélange avec les autres indigènes. Ils défendront, plus tard, avec énergie, leurs montagnes, mais comme un paysan dispute son champ à l'envahisseur et non comme un homme libre luttant pour se conserver une patrie. Aucun sentiment national ne met un frein aux passions de ces sauvages et ne les réunit dans une idée commune. Personne ne veut obéir à un autre indigène, et chacun accepterait plutôt le joug de l'étranger. Les Arabes méprisent les Kabiles qui le leur rendent bien ; les citadins n'ont pas de pires ennemis que les gens de la campagne ; les villes, elles-mêmes, sont divisées en plusieurs sofs ou partis. Défiance et haine, tels sont les sentiments des populations algériennes les unes vis-à-vis des autres.

Un seul lien est capable de les réunir contre le chrétien conquérant : c'est l'esprit religieux. Qu'un marabout se présente , fasse quelques tours de grossière jonglerie et crie que l'heure est arrivée, aussitôt, toute une population, tranquille auparavant, se précipitera à sa suite pour combattre l'infidèle et cueillir la palme du martyre, en mourant pour la foi. Rien de mobile comme ces gens qui n'agissent jamais en suivant une hgne tracée dans le for intérieur ; par esprit de race comme par

devoir religieux, ils refusent de penser au lendemain et vivent esclaves de l'occasion, comme des enfants. « L'anarchie la plus complète », — a dit excellemment M. Renan (J), — « tel a toujours été l'état politique de la race arabe. Cette race nous présente le singulier spectacle d'une société se soutenant à sa manière, sans aucune espèce de gouvernement ou d'idée de souveraineté ».

Nous venons de constater l'importance de l'idée religieuse. Dans presque toutes les localités une ou plusieurs familles de marabouts étaient en possession de cette influence, mais, comme ces familles étaient généralement riches, on les vit rarement à la tête des mouvements populaires. Quand on possède, on devient naturellement conservateur et ennemi de toute cause de trouble, parce qu'on sent qu'on ne peut qu'y perdre. Ce sont donc presque toujours des gens inconnus, souvent de véritables vagabonds, qui ont levé le drapeau de la guerre sainte contre nous (2).

Les familles dont nous venons de parler ont, presque toutes, des zaouia (écoles et chapelles), centres de réunion où les présents des fidèles leur

(1) Histoire générale des langues sémitiques, p, 14.

(2) Qu'il nous suffise de citer les noms suivants de chérifs ayant lutté contre nous :

Moussa Derkaoui, dans le Sud ; Bon Derbala, dans le Bellezma; Bou Châreb, dans le Dira; ]3ou Bar'la, dans TU. Sahel ;

sont apportés et où les passants viennent chercher une hospitahté se composant de quelques reliefs et d'une place pour dormir par terre , roulés dans leurs loques. Là, les nouvelles se colportent et se commentent et les plans se concertent.

Enfin, le pays est enserré dans un réseau formé par une douzaine de confréries de Khouan (frères), ayant toutes entre elles cette analogie de soumettre le frère à une obéissance absolue au Mokadclem ou provincial. Pour être admis dans la société, il doit subir une initiation et des épreuves accompagnées de pratiques mystérieuses. Le Khouan, ayant son entrée partout, est un agent d'autant plus dangereux que rien ne le décèle aux yeux des profanes. Aussi est-il peu d'insurrections oi^i ces confréries n'aient joué un rôle décisif.

Telles étaient, telles sont encore, en partie, les conditions politiques et sociales de l'Algérie. Leur connaissance aurait montré la marche à suivre et, malheureusement, on les ignorait. On avait cette chance, de se trouver en présence d'un peuple rompu, désorganisé, sans nationalité, sans chef, et

Bou Mâza, dans le Dalira :

El Fàdel, à Tlemcen ;

(Jugab-el-Oukt, dans la Kabilie orientale ;

Moulai Brahim, dans les 0. Naïl ;

Bou Sif, dans le Djerdjera ;

Bou Sebâ, dans la Kabilie ;

Mohammed bea-Abd-er-Rahman, dans l'Aourès ;

et tant d'autres, tous gens inconnus dans le pays.

il fallait s'appliquer à le maintenir dans cette anarchie qui triplait notre force. Or, on fit son possible pour le reconstituer et lui donner un chef. Nos généraux, après avoir renversé, à Alger, la puissance légale régnant sur le pays, ont oublié que les indigènes, avant la conquête, n'étaient pas libres et ont traité avec eux de puissance à puissance, au lieu de leur déclarer, en toute circonstance, que, par le fait de la capitulation de leurs maîtres les Turcs, ils étaient devenus nos sujets. Enfin, il aurait fallu, tout d'abord, avoir un plan de conquête et le faire appliquer d'une manière suivie par des hommes d'initiative, énergiques et inteUigents. On se trouvait en présence de l'inconnu ; mais on devait aussitôt chercher à en pénétrer les mystères et à se faire une idée précise de la géographie du pays et de l'état de ses populations. En procédant avec cette logique, la conquête aurait pu être effectuée en quelques années et l'on aurait évité des efforts, des revers et des sacrifices inutiles.

Il est facile, dira-t-on, de raisonner sur ce qu'il fallait faire en 1 830 ; mais on doit se reporter à cette époque, et, faisant abstraction de tout ce qu'on a acquis depuis, se mettre, par la pensée, dans la situation de ceux qui dirigeaient alors les affaires, qui en avaient la responsabilité et qui voulaient, avant tout, éviter un désastre. Rien de plus juste. Notre intention n'est pas de leur repro-

cher ce qu'ils n'ont pas fait, bien qu'un certain nombre de fautes eussent dû être évitées. Nous disons seulement ce qu'il aurait fallu faire pour réussir en quelques années, avec moins de difficultés ; il est vrai qu'une foule de choses ne pouvaient se deviner ; une dure expérience devait les faire connaître.

Après cette longue digression revenons à l'analyse rapide des faits.

Le gouvernement de juillet, entre autres avantages dont il profita, eut ce bonheur de trouver l'afïaire d'Alger lancée et en bonne voie. Peu après la chute de cette ville, les beys de Titeri et d'Oran avaient envoyé leur soumission ; puis, Bône s'était livrée à nous. Des cheïks du Sud avaient envoyé leur adhésion. Cependant le gouvernement, après avoir eu, un instant, l'étrange idée de rendre Alger à la Porte et de conserver sur le littoral algérien une bande partant de l'embouchure de l'Harrache et se prolongeant jusqu'à Bône, c'est-àdire à travers le pays le plus difficile et habité par les populations les plus sauvages, semblait revenu à un plan d'occupation restreinte. Le général Clauzel, commandant des troupes expéditionnaires, car il n'était pas question de nommer un gouverneur, entra, à cet efi"et, en pourparlers avec le bey de Tunis et conclut avec lui^ le 1 9 septembre 1830, un

traité par lequel il cédait à un frère du bey la province de Constantine, moyennant certains avantages pour les Européens, et le service d'une redevance d'un million de francs (1). Une seule chose manquait à cette convention : c'était la ratification du bey de Constantine, Ahmed, homme énergique, qui avait pris le titre de pacha et n'était nullement disposé à abandonner sa province, malgré la destitution dont il avait été frappé par Clauzel. Le nouveau bey ne faisant aucun effort pour prendre possession de son domaine, le traité resta lettre morte.

Encouragé par ce succès politique, le général Clauzel signa, dans les premiers jours du mois de février suivant (1831), une autre convention par laquelle il céda à un autre frère du bey de Tunis la province d'Oran, à charge de fournir un tribut égal d'un million de francs. C'était, paraît-il, une taxe unique. Le nouveau bey alla mélancoliquement, avec quelques centaines de Turcs, occuper la ville d'Oran qu'il trouva vide d'habitants et sans ressources.

Cette politique simplifiait singulièrement la question de conquête. La fortune nous avait mis dans la main une vaste et belle contrée, et nous ouvrions la main. Cependant, l'opinion publique se souleva contre de telles insanités. Clauzel fut rappelé et

(1) Voir ce traité dans Ménerville, t. I, p. 13.

remplacé par le général Berthezène , un des hommes les moins propres aux fonctions dont on le chargeait.

Depuis plus d'un an nous occupions Alger. De nombreuses courses avaient été faites dans la plaine de la Mitidja ; on était allé à Elida et à Médéa, où l'on avait conduit un bey, mais on était rentré sans occuper ces villes, de sorte qu'après notre départ les choses étaient rentrées dans leur état antérieur , avec cette aggravation que les hommes et les tribus qui s'étaient montrés bien disposés pour nous avaient été l'objet des vengeances de leurs concitoyens. Notre situation à Alger était précaire ; aucune sécurité ne régnait au delà des avant-postes, et l'on n'avait pas su créer de rapports sérieux avec les indigènes. En septembre 1831, on se décida à occuper Oran et à rendre la liberté aux malheureux Tunisiens qui y mouraient d'ennui et de misère, bloqués de toute part par des populations hostiles.

Mais nous n'avons pas la prétention de suivre pas à pas les faits de la conquête. Au général Berthezène succéda le duc de Rovigo (1" décembre 1831), qui, à son tour, fut remplacé parle général Voirol (avril 1832). Sous le commandement de ce dernier, ou plutôt pendant l'intérim qui précéda son arrivée, fut créée l'institution du bureau arabe, qui procura enfin le moyen de pénétrer la société

indigène et d'entrer directement en rapports avec elle. Les bons résultats de l'administration du général Voirol ne tardèrent pas à se faire sentir. La Mitidja fut pacifiée, et la colonisation put commencer à s'y étendre.

Malheureusement nos affaires n'étaient pas dans d'aussi bonnes mainsàOran. Le général Desmichels, qui y commandait , prétendait ne recevoir aucun ordre d'Alger et prenait ses instructions directement de Paris. Dès les premiers jours de son arrivée, qui avait eu lieu en avril 1833, il avait pris possession d'Arzeu et de Mostaganem et avait lutté, sans grand avantage, contre les Arabes qui pressaient constamment Oran.

A cette époque, un jeune indigène de la tribu des Hâchem, voisine de Maskara, remarquablement doué, ambitieux et énergique , commençait à se faire un nom dans l'Ouest. Son père, El Hadj Mohied-Dine, était un marabout renommé, et c'est en s'appuyant sur la notoriété dont il jouissait, que son fils, Abd-el-Kader, avait réussi à entraîner à sa suite quelques partisans de sa tribu pour guerroyer contre les chrétiens. Ses succès, son activité, Tascendant qu'il savait exercer sur les masses, en firent bientôt le plus redoutable ennemi des Français. Etabli près d'Oran, il coupa toute communication entre cette ville et les tribus, inquiéta sans cesse nos avantpostes, fondit sur nos convois, en un mot, fut tou-

jours en face de nous, de telle sorte que nos soldats s'habituèrent à voir en lui le chef des Arabes.

Le général Desmichels s'y trompa également et ne sut pas se rendre compte que le jeune Abd-el- Kader agissait isolément et que les indigènes avaient d'autres chefs plus anciens et plus puissants que lui. Tout heureux devoir la résistance personnifiée, enfin, dans un homme, il ne chercha qu'à entrer en relations avec ce représentant des Arabes, et, ses ouvertures ayant été acceptées, un traité fut conclu entre Abd-el-Kader, Emir (ou prince) des Croyants, et le général Desmichels, au nom de la France. Il consacrait les points suivants : Cessation des hostilités, remise des prisonniers et liberté des marchés ; mais l'émir avait entre les mains une autre pièce, traité secret signé par le général, lui attribuant le monopole du commerce et la haute main sur le port d'Arzeu, et laissant aux Arabes le droit d'acheter des armes et de la poudre (1).

Ainsi, par notre faute, la pierre sur laquelle l'obscur fils de marabout allait fonder sa puissance, était posée. Nous lui donnions ce titre de Prince des Croyants, Emir-el-Moumenin , qui n'appartient qu'aux khalifes et n'est pris que par les souverains d'empires. La France traitait de puissance à puissance avec un homme qui n'avait sous son autorité que quelques tribus et dont la famille n'avait jamais

(1) Annales algériennes, l. I, pp. 369 et suiv.

exercé le moindre pouvoir. On envoya au jeune chef un consul à Maskara ; on le laissa s'emparer du port et du commerce d'Arzeu, et l'on reçut, à Oran et à Mostaganem, ses chargés d'affaires, véritables espions placés au milieu de nous pour surveiller les Arabes et les empêcher de se rapprocher de nous. La diplomatie du petit marabout avait remporté une véritable victoire.

L'étonnement cause par l'audace d'Abd-el-Kader fut encore plus grand chez les indigènes que chez nous et faillit causer sa perte. Sidi el Aribi, chef des tribus du Chelif, personnage bien autrement puissant que le marabout des Ilàchem ; — Moustafa ben Ismaïl, chef des Douairs, qui avait été agha du temps des Turcs ; — Kaddour ben el Mokhfî, cheikh de la tribu des Bordjïa, se prononcèrent ouvertement contre l'imposteur qui osait se parer du titre d'émir et traiter au nom des indigènes. Réduit, pour tout territoire, à Maskara et à sa banlieue, car Tlemcen était aux mains des Turcs et Kouloug'lis du Mechouar qui ne cessaient de nous appeler depuis plusieurs années, Abd-el-Kader voulut attaquer ses ennemis à l'improviste, avant qu'ils eussent opéré leur jonction ; mais Moustafa lui fit essuyer une défaite dans laquelle l'émir lui-même faillit périr.

Un autre que le général Desmichels aurait profité de cette circonstance pour réparer les torts

qu'il avait faits à sa patrie par son inconséquence, et sortir de la position impossible qu'il s'était créée à Oran. Mais notre général tenait, au contraire, à compléter son œuvre. Non-seulement il envoya des armes et des munitions à notre plus dangereux ennemi, mais encore, repoussant les instances de Moustafa qui le suppliait de l'appuj^er, il fit des démonstrations qui permirent au jeune émir de triompher de ses adversaires.

Telle fut notre politique dans la province d'Oran. Aucune ne pouvait être plus funeste et l'on se demande si, pour trahir son pays, il eût fallu s'y prendre autrement. Le général, dira-t-on, — avait traité avec le seul chef qui se trouvât en face de lui. Mais la moindre enquête lui aurait appris qu'il en existait d'autres qui ne se montraient pas, parce qu'ils n'attendaient que l'occasion de se déclarer pour nous. Abd-el-Kader les en empêcha en traitant lui-même avec les mécréants. Nous ne nous sommes donc pas trop avancé en disant, plus haut, que bien des fautes pouvaient être évitées. De plus lourdes encore allaient être commises.

Le 22 juillet 1834, le gouvernement se décida à donner à l'Algérie un gouverneur général avec une organisation administrative indiquant enfin l'idée de conserver le pays. Malheureusement, il nomma à ce poste le comte Drouet d'Erlon, glorieux débris des guerres de l'Empire, septuagénaire dont l'âge

aurait dû être un motif suffisant pour ne pas l'arracher à son repos. Un homme actif et énergique, prenant en main les affaires d'Algérie^ pouvait encore réparer le mal fait dans la province d'Oran. Le comte d'Erlon sembla d'abord entrer dans cette voie, surtout quand l'existence du traité secret fut connue. Le général Trézel vint à Oran remplacer son collègue Desmichels et reçut pour instructions de s'opposer à toute tentative d'agrandissement, de la part d'Abd-el-Kader, à l'est du Chelif. Mais, en même temps, l'habile émir envoyait à Alger son homme de confiance, le juif Durand, personnage des plus dangereux qui sut, bientôt, prendre une grande influence sur le vieux gouverneur et l'amener à modifier lui-même tous ses plans.

Abd-el-Kader commença donc à intriî^uer dans la province d'Alger et bientôt, levant le masque, il se rendit à Miliana, puis alla défaire, près de Médéa, un marabout du nom de Mouça, qui était venu à la tête d'une bande de Khouan Derkaoua, saccager le beylik de Titeri. Il profita de cette marche pour étendre son autorité sur tout le pays du Chelif et laisser des représentants à Miliana, à Cherchel et à Tenès.

L'émir lui-même avait déchiré le traité. Le général Trézel marcha contre lui ; mais la campagne se termina bientôt par le désastre de la Maktâ, une des plus tristes journées de l'histoire des guerres

d'Afrique. Avec quelle abnégation, avec quel courage notre brave armée se dévouait à l'œuvre de la conquête ! Pourquoi fallait-il qu'on ne sût pas mieux employer ces nobles cœurs et que tant de sang fût versé si généreusement, sans profit !

On ne pouvait rester sur cette défaite : le maréchal Clauzel , chargé de venger notre honneur, arriva le 10 août 1835 à Alger que le comte Drouet d'Erlon avait quittée quelques jours auparavant. On alla, en faisant de la haute stratégie, à Maskara, ou l'on ne trouva personne et qu'on abandonna en essayant de l'incendier. On alla à Tlemcen où, après avoir débloqué les braves Turcs, on ne trouva rien de mieux, pour les récompenser, que de les frapper d'une forte contribution dont le recouvrement fut confié au commandant Yusuf et au juif Lasri. Au moyen du bâton on força ces malheureux à livrer les derniers bijoux de leurs femmes, seule chose qui leur restât, après les longues années de blocus qui avaient absorbé toutes leurs ressources ; dépouillés , abreuvés d'avanies , ces malheureux abandonnèrent cette ville qu'ils nous avaient conservée et allèrent chercher asile ailleurs (I). Cet exemple prouvait, une fois de plus, aux Algériens qu'il valait beaucoup mieux être de nos ennemis que de nos amis. Une gar-

(1) Annales algériennes, t. II, pp. 17 el suiv. Voir surLoul la lettre écrite au maréchal Clauzel, par les Turcs du Mechouar.

nison française fut laissée dans le Mecbouar.

Depuis quelques années Bougie avait été occupée, et on s'y était maintenu au prix de luttes incessantes. A Bône, le général d'Uzer avait, par une politique habile et ferme, étendu notre domination et rétabli la sécurité dans le pays environnant. La situation dans l'Est était donc satisfaisante. En 1836, le général Perrégaux poussait une pointe dans la vallée du Chelif et obtenait d'importants résultats politiques et militaires. On le voit, quand le commandement tombait dans des mains autres que celles des Berthezène, des Drouet d'Erlon, des Desmichels, la face des choses changeait rapidement, et c'est avec satisfaction qu'on peut opposer à ces noms ceux des Voirol, des d'Uzer, des Perrégaux.

Mais M. Clauzel trouvant, sans doute, que les choses marchaient trop bien dans l'Est, se hâta de destituer le général d'Uzer et de le remplacer par Yusuf, nommé bey de Constantine, sans traitement. Le nouveau bey arrive à Bône, accompagné de l'inévitable Lasri, son bailleur de fonds ou son associé. Aussitôt, l'œuvre du général est mise à néant. On organise le système des razias sur les tribus inofïensives, et les bestiaux sont embarqués par les soins de Lasri. Le vide se fait autour de Bône et les indigènes, déjà raUiés à notre cause, rejoignent le bey Ahmed, en disant : « Puisque le bey des Fran-

çais nous traite encore plus durement qu'Ahmed, mieux vaut retourner à celui-ci (1) ».

Bientôt le maréchal Clauzel, qui est allé en France pour demander des troupes et n'a pu en obtenir, , se décide à marcher sur Constantine avec ses seules forces. Yusuf lui a annoncé que les populations n'attendent que son arrivée pour se jeter dans ses bras, et il croit qu'il va foire une promenade triomphale. La désillusion fut cruelle ; car l'expédition, follement entreprise, ne fut qu'une suite de déconvenues terminées, par la terrible retraite que l'on connaît. (Oct. 183G.)

L'année suivante, l'armée française conduite par le général de Damrémont reprenait le chemin de Constantine. Cette fois, le siège était mené avec autant de vigueur que d'habileté. Officiers et soldats y déployèrent une ardeur, une constance et un courage admirables ; aussi, le 13 octobre 1837, notre drapeau flottait-il sur la vieille cité numide. Les généraux de Damrémont et Perrégaux et un grand nombre d'officiers et de soldats avaient payé de leur vie ce beau succès^ qui nous permettait de nous établir au coeur de la province de Constantine.

Cependant la province d'Oran avait, de nouveau, été le théâtre d'événements singuliers. Le général Bugeaud, arrivé avec des instructions qui, selon lui, lui conféraient le droit de traiter directement

(1) Annales alg., t. II, p. 90.

avec l'émir, se mit en route, au mois de mai 1 837, à la tète d'une colonne assez forte. Il ravitailla Tlemcen et se porta, ensuite, sur la Tafna. Quelques jours après, le 30 mai, il signait, avec Abd-el- Kader, ce traité de la Tafna qui n'est que la consécration de celui qui avait été accepté par le général Desmichels, mais, avec cette aggravation que le royaume de l'émir était considérablement étendu. L'article premier dispose que l'émir Abd-el-Kader reconnaît la souveraineté de la France sur l'Afrique, reconnaissance platonique , singulièrement atténuée par ce qui suit. En effet, par l'article 2, la France ne se réserve, dans la province d'Oran, que « Mostaganem, Mazagran et leur banlieue », Oran et Arzeu, avec un petit territoire à l'ouest d'Oran ; dans celle d'Alger, Alger et la Mitidja qu'on a soin do mal délimiter à l'est, afin de donner à l'émir de bons prétextes pour étendre ses prétentions jusqu'à la province de Constantine. Tlemcen et son port Rachegoun sont, en outre, cédés à Abd-el-Kader. L'esprit reste confondu devant une pareille aberration, et l'on se demande à quoi le général Bugeaud aurait consenti, s'il avait fallu traiter après des désastres. Les détails du procès du général Brossard vinrent, quelque temps après, jeter un triste jour sur les affaires de la province d'Oran et l'on ne peut se défendre de soupçons bien offensants pour la mémoire du général Bugeaud, qui a, plus

tard, acquis tant de titres à la reconnaissance des Algériens, quand on le voit forcé d'avouer qu'il a reçu cent mille boudjou (1) d'Abd-el-Kader et une forte somme d'un négociant d'Oran auquel il a annoncé la paix, avant peut-être qu'elle ne fût signée, le tout pour remettre en état les chemins vicinaux d'Excideuil ! Le mot honneur n'avait-il plus cours en Afrique? Mais ce qui étonne davantage, c'est que le gouvernement français ait ratifié ce traité, alors qu'il paraît avoir donné pour instructions, à M. Bugeaud, de ne conclure que sur les bases suivantes : l'émir s'obligera à servir un tribut et ne dépassera pas le Chelif, à l'est.

Les conséquences de cette déplorable convention ne tardèrent pas à se faire sentir, d'autant plus que le maréchal Valée, gouverneur de l'Algérie, voulut, à toute force, prouver à la France que l'Algérie était pacifiée, et, à cet effet, supporta toutes les exigences, tous les empiétements de l'émir. On se fît un véritable plaisir de fournir à « ce prince » tout ce dont il avait besoin pour s'organiser contre nous : armes, munitions, matériel, et même des ingénieurs pour organiser ses arsenaux, des ouvriers pour y travailler, des officiers pour instruire ses troupes, des médecins pour les soigner.

Malgré toutes ces capitulations de conscience, malgré toutes les humiliations supportées par notre

(1) Le rial boudjou valait 1 fr. 80 cent.

gouverneur d'un front si serein, la paix ne fut pas de longue durée. Dèsle premier jour, des contestations s'étaient élevées au sujet de la limite orientale qu'Abd-el-Kader voulait reporter au milieu de la province de Constantine. La promenade du duc d'Orléans, de Constantine à Alger, par le passage des Bibans, qui fut un véritable tour d'escamotage (1), entraîna la rupture. A la fin de 1839, l'émir, nous ayant déclaré la guerre, vint ravager la colonisation naissante dans la plaine de la Mitidja et porter le meurtre, le pillage et l'incendie jusque sous les murs d'Alger, sans que le gouverneur songeât à lui opposer la moindre résistance. Notre premier acte, en présence de cette levée de boucliers, avait été de rappeler tous nos postes avancés, en abandonnant les colons au couteau des indigènes. Le gouverneur finit cependant par prendre l'offensive ; il alla occuper Médéa et Miliana et passa toute l'année 1840 en marches et contremarches, sans obtenir de résultats bien appréciables.

Par bonheur, le général Bugeaud, nommé gouverneur, arriva à Alger le 22 février 1 841 et prit la direction des opérations. Dès lors la face des choses changea, car le général sembla vouloir racheter, à force d'activité et d'habileté militaires, ses torts et ses erreurs des premiers jours. Fort bien secondé par des officiers tels que Lamoricière ,

(i) Annales air/., t. Il, p. 334.

Bedeau, Changarnier, Baraguey d'Hilliers, Géry, Pélissier et tant d'autres, il ne laissa pas un instant de repos à l'émir, le chassa de toutes ses forteresses et le força à chercher un refusée au Maroc. Les villes de Maskara, Tlemcen, Cherche], Tenès, furent successivement occupées ainsi qu'une foule de postes secondaires. Takdemt, l'arsenal d'Abd-el- Kader, fut détruit de fond en comble, de même que Boghar, Saïda et Sebdou, où il avait établi des magasins. Les indigènes trouvant, enfin, chez nous, une protection efficace et une politique suivie , reçurent les chefs que nous leur donnâmes et nous fournirent leurs cavaliers pour le combat et leurs bêtes de somme pour les convois.

Mais l'émir avait reçu de nous une puissance par trop grande, et cet homme vraiment supérieur joignait à une énergie qu'aucun revers ne pouvait abattre, un esprit fertile en ressources et un coup d'oeil sûr. Il avait le génie de la guerre de partisans en Afrique. Nouveau Jugurtha, il traîna à sa suite nos légions, dans tous les ravins, sur tous les sommets du pays. Vingt fois sur le point d'être pris, il parvenait toujours à glisser entre nos colonnes. En vain ses plus fidèles guerriers tombaient-ils autour de lui ; en vain le duc d'Aumale lui enlevait-il sa Zmala; en vain forçait-on toutes les tribus à se détacher de lui ; en vain coupait-on ses communications et le réduisait-on auK abois ; il reparaissait

toujours, au moment où on le croyait écrasé, et, par un coup d'audace, prouvait que sa ténacité et son adresse lui procuraient sans cesse de nouvelles ressources.

Dans la province de Constantine, dont les tribus étaient au moins aussi indépendantes que celles de l'Ouest, rien de semblable. Les populations se soumettaient et notre rayon d'occupation s'étendait, pour ainsi dire, sans lutte. Et cependant, le bey Ahmed tenait toujours la campagne, et, dans la région kabile, un marabout, du nom de Si Zerdoud, essayait de lutter contre nous. Mais , comme on n'avait pas fait la faute de traiter avec eux et de leur constituer un empire de toutes pièces, ils étaient sans force et l'on finit par avoir raison de l'un et de l'autre, sans que les indigènes eussent été troublés d'une façon inquiétante par ces agitateurs. De tout temps ces choses s'étaient produites en Algérie ; il n'y avait là rien que de normal.

L'année 1 845 se signala par une véritable levée de boucliers, dans les provinces d'Alger et d'Oran. Les Khouan de Moulaï-Taïeb paraissent en avoir été les promoteurs. Le signal partit du massif du Dahra, à la voix d'un thaumaturge qui se faisait appeler Bou Mâza (l'homme à la chèvre). Du reste, plusieurs Bou Mâza parurent simultanément, et l'un deux, jeune fanatique, ayant été livré par les Beni- Zoug-Zoug, montra, par ses réponses, qu'aucune

idée politique n'avait armé les indigènes et qu'ils n'avaient cédé qu'à la haine religieuse. « Les Arabes vous détestent », dit-il dans son interrogatoire, « parce que vous n'avez pas la même religion qu'eux (1) ». Ces diversions retardèrent certainement la chute d'Abd-el-Kader.

Cependant, le général Bugeaud, suivant une vraie politique de conquête, faisait occuper tous les points que la position stratégique ou l'importance agricole désignaient pour la fondation de nouvelles villes. Sidi Bel Abbès, Tiaret, Nemours, dans la province d'Oran; Orléansville, Teniet-el-Had, Aumale, Boghar, dans celle d'Alger ; Djidjeli, Setif, Batna, Biskra, Aïn-Beïda, Tebessa, Souk-Ahras, La Calle, dans celle de Constantine, reçurent des garnisons autour desquelles se forma le noyau de villes françaises. La quantité de troupes mises à la disposition du gouverneur avait, enfin, été suffisamment augmentée pour permettre d'occuper le pays et de rompre la résistance indigène en la fractionnant.

Quelque temps auparavant, Abd-el-Kader avait, par ses intrigues, entraîné le sultan du Maroc à le soutenir ; le bombardement de Tanger et de Mogador et la bataille d'IsU (14 août 1844) suffirent pour ramener Mouley Abd-er-Rahmane à la politique de non-intervention dont il n'aurait jamais dû sortir ; l'obligation de repousser l'émir par les armes lui

(1) Amiales alg., t. III, p. 205.

fut même imposée. Dès lors, Abd-el-Kader n'eut plus une pierre pour reposer sa tête ; réfugié dans le Sud, sur le territoire marocain, il tenta de nous créer encore des embarras et partit de là, plusieurs fois, pour faire de hardies expéditions contre nous ou nos alliés ; mais il était toujours contraint de regagner le Sud. Deux fois, dans ces retraites précipitées, l'émir commit cet acte barbare d'ordonner ou tout au moins de permettre le massacre de ses prisonniers français. Forcé d'abandonner, dans le Djebel Amour, M. Lacote, chef du bureau arabe de Tiaret, et M. Levy, interprète militaire, il ne nous les laissa que criblés de balles et expirants. Peu après, il donnait l'ordre de mettre à mort 270 prisonniers français ; on les partagea en petits groupes et on les égorgea lâchement. Quoi qu'on ait pu dire pour atténuer cette infamie, l'acte subsiste et l'auteur aurait dû nous en rendre de sévères comptes. Les services rendus depuis n'effaceront pas cette tache au front de l'émir, et l'opinion publique aurait pu modérer son enthousiasme pour le bourreau de nos prisonniers.

Dans l'automne de l'année 1 847, le souverain du Maroc, cédant à notre pression, fit marcher des troupes contre l'émir, afin de l'expulser de son empire. Contraint à la fuite, Abd-el-Kader voulut rentrer sur notre territoire et rencontra nos postes qui gardaient tous les passages. 11 se livra au colo-

nel de Montauban, qui le remit au général Lamoricière (21 décembre 1847). Le duc d'Aumale, qui avait remplacé le maréchal Bugeaud comme gouverneur, arriva à Nemours, pour prendre possession du prisonnier.

Telle fut la chute du Jugurtha moderne ; de même que pour l'ancien, c'est grâce à la coopération du roi de Maurétanie, son ancien allié, qu'elle fut obtenue. Là s'arrête l'analogie, car le traitement qu'il éprouva de ses vainqueurs fut tout autre .

Dans le cours de la même année, Bou Mâza, réduit à la vie errante, repoussé partons, s'était rendu au colonel de Saint-Arnaud, à Orléans ville. On sait qu'après avoir obtenu sa liberté, l'ancien chef de Khouan prit goût à la vie européenne et séjourna assez longtemps à Paris, y menant joyeuse existence. Il prit ensuite du service en Turquie et est mort en Orient dans ces dernières années.

En 1 848, le bey Ahmed se remit entre les mains du colonel Canrobert et fut interné à Alger.

La pacification devenait générale ; cependant, pour assurer la sécurité du Tell, on jugea nécessaire d'occuper des postes avancés dans le Sud ; nos prédécesseurs les Romains n'avaient pas échappé à cette nécessité. La France s'établit ainsi à Géry ville, à Bouçaada, à L'Aghouat. Cette dernière oasis, qui avait donné asile au clnh-if Ben Abd Allah, fut en-

levée de vive force par le général Pélissier, après un siège rapide et meurtrier (4 décembre 1852).

Un seul point échappait encore à notre domination. La Grande Kabilie, c'est-à-dire le massif du Djerdjera, dont les sommets neigeux s'aperçoivent d'Alger , conservait sa farouche indépendance. Jamais les Romains ni les conquérants arabes, ni les princes berbères, ni les Turcs n'avaient pu asservir les populations guerrières de ces contrées. La Kabilie, indépendante, devenait le refuge de tous les agitateurs et des mécontents ; ainsi, pendant un certain nombre d'années, un chérif, du nom de Bou Bar'la (l'homme à la mule) nous y brava ouvertement. Bien qu'il eût été pris et tué par un parent de ce Mokrani, qui, en 1871, devait se mettre à la tête de la révolte contre nous, l'hostilité et l'agitation des tribus kabiles continua. Une telle situation ne pouvait être tolérée, mais toutes les forces de la France se trouvaient alors en Crimée et aucun effort sérieux ne put être tenté avant la fin de la guerre d'Orient.

Au commencement de l'été de l'année 1857, des colonnes parties simultanément de Constantine et d'Alger envahirent la Grande Kabilie, et, sous la direction du général Randon, alors gouverneur, attaquèrent les Kabiles massés et retranchés dans les montagnes abruptes du Djerdjera. Malgré une résistance acharnée des indigènes qui nous firent

subir de sérieuses pertes, nos troupes escaladèrent tous leurs retranchements, et, au mois de juillet, le drapeau français flottait sur ce fier Mons-ferratus, que nos devanciers n'avaient pu soumettre. La construction d'un fort à Souk-el-Arbâa des Béni Raten, au cœur du pays, l'ouverture d'une route y conduisant assurèrent notre domination sur la contrée.

Ainsi, dans l'été de Tannée 1857, la conquête militaire de l'Algérie se trouva terminée. De la Tunisie au Maroc, de la Méditerranée au Sahara, tout le pays nous était soumis. La France avait acquis un domaine d'une superficie d'environ quarante-trois mille kilomètres carrés, avec un développement de onze cents kilomètres de côtes et une population de deux millions et demi d'indigènes.

Vingt-sept ans avaient suffi pour mener à bien cette entreprise, et c'est le cas de rappeler ici à ceux qui aiment ce genre de rapprochements que les Romains, agissant dans des conditions sensiblement identiques, ont mis deux siècles pour conquérir l'Afrique. Les ressources de notre génie national nous firent triompher des difficultés et des erreurs du début; le courage et l'abnégation de nos soldats, l'habileté des officiers qui dirigèrent les affaires depuis 1841, firent le reste.

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