CHAPITRE II
Nous avons retracé à grands traits, dans le chapitre précédent, les faits principaux de la conquête de l'Algérie, en essayant d'indiquer combien les indécisions du commencement nous furent préjudiciables. Il est certain que le résultat final aurait pu être plus facilement et plus rapidement atteint ; mais il en est ainsi de toutes les choses humaines : rien ne se fait sans tâtonnements et sans fausses manœuvres , nous avons néanmoins réussi, c'est le principal. N'oublions pas non plus que le gouvernement de juillet qui, à tort ou à raison, s'attachait avec tant de soin à ne pas éveiller les susceptibilités de l'Angleterre, ne pouvait proclamer ouvertement son intention de conquête. Depuis que l'équilibre européen, tel qu'il résultait des traités de 1815, est rompu, chaque nation poursuit, sans contrainte, ses plans d'agrandissement ; mais il n'en était pas de même alors. Enfin, en France même, un parti était opposé à toute idée d'établissement en Algérie ; ce parti avait des représentants k la Chambre, et l'on se rappelle que l'un d'eux, l'honorable M. Desjobert,
ne craignit pas de parodier un exemple célèbre, en déclarant, à chaque scrutin, qu'il votait, en outre, pour qu'on abandonnât l'Afrique.
Nous allons maintenant passer en revue les différents procédés d'administration appliqués, et faire le rapide historique des événements survenus en Algérie sous notre domination, jusqu'à ce jour.'
Dès les premiers temps de la conquête, il fallut organiser l'administration des points occupés. On y pourvut en transplantant la plupart de nos services financiers, judiciaires et administratifs de la métropole, auxquels on fit subir quelques modifications de détail. Un fonctionnaire dit inteyidant civil fut chargé, avec l'assistance d'an conseil, de la centralisation et de la direction des affaires, sous l'autorité du gouverneur général.
Organiser ce qui précède n'était pas difficile ; il en était autrement de l'administration des indigènes. On s'en débarrassa d'abord, en nommant un « agha des Arabes », chargé de régler tous les rapports avec eux. Cette fonction existait sous les Tiircs^ mais on comprend que pour nous, étrangers, ne connaissant rien au pays, elle nous fut plus nuisible qu'utile. M. de Bourmont en avait d'abord chargé un maure d'Alger (1), intrigant sans influence et sans talent. Le 18 février 1831, un officier supérieur de gendarmerie fut nommé agha des Arabes ;
(1) Hamdanc-bcn-Aruine-es-Sckka.
il va sans dire que le résultat ne fut pas plus satisfaisant. Un arrêté du général Berthezène, du 24 juin suivant, accorda cette fonction à El Hadj Mahied-Dine (1), en lui attribuant un traitement de huit mille francs, lui donnant une garde de quarante hommes et lui conférant le droit de nommer des caïds et des cheïkhs, de frapper des amendes, etc. (2) .
Ces mesures n'eurent d'autre résultat que d'éloigner de nous les indigènes ; de plus, elles nous enlevèrent l'occasion et le moyen de pénétrer cette société et de l'administrer par nous-mêmes, nous forçant ainsi à rester sous la dépendance d'intermédiaires de rencontre qui ne présentaient, le plus souvent, aucune garantie.
Enfin, au mois de mars 1832, pendant l'intérim du général Avizard, on organisa le bureau arabe, d'après les conseils du général Trézel, chef d'étatmajor. Le capitaine de Lamoricière, nommé chef de ce bureau, groupa autour de lui des hommes intelligents, au courant de la langue et des mœurs du pays, et, dès lors, on entra directement en relations avec les indigènes. Ainsi fut créée une institution qui devint un des meilleurs instruments de la conquête et dont les bons effets se firent immédiatement apprécier.
(1) Il ne faut pas confondre ce chef qui habitait près de Larbâ, avec le père d'Abd-el-Kader, son homonyme.
(2) Voir cet arrêté dans Ménerville, t. I, p. 5.
Cependant, en 1834, le comte Drouet d'Erlon crut devoir supprimer le bureau arabe et rétablir l'emploi d'agha qu'il confia au lieutenant-colonel Marey (1). Le nouvel agha, assis à la turque et armé d'une longue pipe, tint ses audiences à Alger et remplaça, à lui seul, les officiers qui, auparavant, parcouraient les tribus, en voyant les choses par eux-mêmes. Mais le '22 avril 1837, le général Damrémont abolit définitivement les fonctions d'agha et rétablit la direction des affaires arabes. En 1839, sous le maréchal Valée, nouvelle suppression de cette direction qui fut remise à l'état-major général. Enfin le général Bugeaud, par un arrêté du 17 août 1 841 , reconstitua la direction des affaires arabes, et, par un autre arrêté du 12 février 1844, donna aux bureaux arabes leur organisation définitive, régla leurs attributions et fixa leur service. Les indigènes continuèrent à être administrés, comme sous le régime turc, par des caïds ayant audessous d'eux des cheikhs et au-dessus des aghas, bach-aghas et khalifas.
Composé, au début, d'hommes choisis, le bureau arabe fut l'auxiliaire le plus précieux du commandement. Les officiers qui embrassèrent cette carrière ne parvinrent au grade de chef de bureau qu'après une longue initiation auprès de maîtres expérimentés et, ainsi, se forma un personnel excellent. Quand
(1) Arrêté des 18-28 novembre 1834.
on avait obtenu la soumission d'un groupe de tribus et que l'on occupait un nouveau poste, un bureau y était installé. Il avait sous ses ordres directs les caïds et cheikhs, intermédiaires entre l'administration et les indigènes. La direction politique et administrative, la police, la justice sommaire, la rentrée des impôts et contributions de guerre, la conduite des goums, auxiliaires de nos colonnes, tels étaient les soins multiples qui incombaient aux officiers des affaires arabes. Souvent, un bureau de subdivision, se trouvant trop éloigné de tribus importantes, se dédoublait en formant une ou plusieurs annexes, et, alors, un officier allait, avec quelques spahis, s'établir au milieu de populations à peine soumises, dans un petit poste éloigné quelquefois de plusieurs journées de marche de tout centre européen.
Les résultats qu'obtinrent certains ofSciers par leur énergie, leur habileté et leur esprit de justice furent souvent remarquables. Quelques noms sont restés comme légendaires, plus encore chez les indigènes que chez les Européens. Ayant leur existence constamment menacée^, sans avoir aucun secours à attendre, on vit ces hommes faire tomber les armes des mains des assassins, en marchant audacieusement à eux, et, en peu de temps, établir et faire respecter notre autorité, obtenir de tous l'obéissance à nos ordres et ramener une sécurité depuis longtemps inconnue. Une sévérité implacable , une
grande rapidité de conception et d'exécution et une justice constante, tels furent leurs procédés ; et nous n'hésitons pas à déclarer que ce sont les seuls moyens d'administrer les indigènes de l'Algérie. Honneur à ces hommes qui surent, dès les premiers jours, frapper l'esprit des indigènes et les dominer en leur démontrant notre supériorité !
Malheureusement les meilleures institutions se transforment, et plus les pouvoirs donnés à des hdmmes sont étendus, plus il est à craindre qu'il n'en abusent ; car il faut une grande élévation d'esprit pour résister aux tentations qui naissent de l'exercice d'une puissance sans bornes, loin de tout contrôle. Le bureau arabe n'échappa pas à cette fatalité.
Une ordonnance du 1 5 avril 1 845 avait partagé l'Algérie en trois divisions militaires ; le pays avait, en outre, été fractionné en territoires civils, mixtes et arabes. La République de 1848 déclara, dans sa constitution, l'Algérie territoire français, afin de la faire passer du régime des ordonnances à celui des lois discutées par le Parlement. Elle créa les préfectures d'Alger, d'Oran et de Constantine, formant ainsi trois départements dans les anciennes divisions qui furent partagées en territoires civils, administrés par les préfets, sous-préfets, commissaires civils et maires, et en territoires militaires, administrésparlés généraux de division ayant sous leurs ordresdes chefs de subdivision, de cercle et d'annexé, et
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tous les chefs indigènes. Le gouverneur général resta investi de la haute direction du pays qui continua à ressortir au ministère de la guerre (1). Un conseil du gouvernement fut placé près du gouverneur. Enfin les Algériens élirent trois députés.
Ainsi s'établit, entre l'autorité militaire et l'autorité civile, un dualisme qui devait être fertile en conflits. Et cependant, il était difficile d'éviter cet écueil. Du reste, la chute de la République et l'étabUssement de l'Empire eurent bientôt pour conséquence de rendre à l'élément militaire toute sa prépondérance, en restreignant les libertés civiles que le gouvernement de 1 848 avait octroyées. L'Algérie ayant été choisie comme lieu de déportation politique, il fallait donner la toute-puissance à la force militaire ; du reste, le rôle de l'armée devait encore être prépondérant, puisque la conquête n'était même pas terminée. L'occupation, la mise en valeur du pays, n'en continuèrent pas moins leur marche progressive. Les cultures s'étendirent et la population se forma, se constitua peu à peu.
Pendant que le pays subissait ce commencement de transformation, le bureau arabe devenait une véritable puissance. Comme la pacification s'accentuait tous les jours, les officiers, n'étant plus tenus en haleine par une lutte de chaque heure, se laissaient quelque peu amollir. Dans les postes avancés,
(1) Arrêtés des 5-21 mai 18 iS et du 9 décembre 18i8.
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qu'ils s'appelassent Ammi-Moussa, Drâ-el-Mizan ou El Milïa, le service était toujours dangereux et pénible ; mais, dans les villes, là justement où l'on était en vue de la population civile, on en prenait plus à son aise. Les chasses, les galopades, une sorte de faste oriental, trop souvent une morgue méprisante, excitaient les murmures des colons et provoquaient l'envie des officiers de troupe. Le chef du bureau arabe vivait au milieu d'une véritable cour ; les plus grands chefs arabes passaient prendre le mot d'ordre auprès de lui, avant de se présenter au commandant supérieur, et, quand il sortait dans la rue, la tourbe des Bédouins se précipitait pour baiser sa cuisse ou le pan de son vêtement, et les chaouchs, ses gardes du corps, écartaient la populace à grands coups de bâton. C'était bien lui le vrai commandant supérieur, et ceux qui prétendaient s'adresser d'abord à l'autre savaient ce qu'il en coûtait. A l'époque du versement de l'impôt, des mulets chargés de douros venaient déposer leur précieuse marchandise dans la cour du bureau. Personne ne savait au juste ce qui se passait dans cette maison pleine de mystère, et les commentaires allaient leur train.
Le bureau arabe fit son possible pour qu'aucun œil indiscret ne pût jeter de regards dans ses affaires. 11 s'appliqua, avec le plus grand soin, à tenir les indigènes en chartre privée, si l'on peut
employer cette expression, et à élever un mur entre eux et le reste du monde. C'était sa chose dont personne n'avait le droit de s'occuper. Les colons que leurs affaires appelaient au bureau arabe obtenaient, quelquefois, rapide et bonne justice, mais à la condition de laisser faire, car, s'ils voulaient agir par euxmêmes, mal leur en prenait ; et l'on se rappelle la menace de cet officier à un négociant qui avait obtenu un jugement contre un caïd et voulait le faire exécuter : « Si quelqu'un, huissier ou gendarme, s'avise de pénétrer dans les tribus Je le fais enlever par mes spahis ! »
En 1857, l'affaire Doineau, éclatant comme un coup de foudre, vint donner raison aux racontars qui commençaient à avoir cours. La parole de Jules Favre, dévoilant les scandales de Tlemcen, trouva dans la population un vivant écho. On oublia les services rendus, pour ne voir dans l'institution des bureaux arabes qu'un monument de corruption. Comme toujours, l'opinion publique alla trop loin et fut injuste. On insulta tout un corps sans faire d'exception , en oubliant que les choses humaines ne sont pas parfaites et qu'un fait isolé ne suffit pas pour établir une règle générale, malgré l'axiome ab uno disce omnes.
L'agitation qui résulta de cet événement eut pour conséquence d'ouvrir la discussion sur les questions algériennes. Dans la presse, dans des ouvrages
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d'actualité, on proposa des réformes et l'on formula des programmes. On demanda :
L'assimilation politique ;
Le régime civil ;
Le cantonnement des Arabes ;
La vente des terres ;
La concession de voies ferrées ;
La réforme douanière ;
Et l'organisation du crédit agricole (1).
On le voit, ces questions ne datent pas d'aujourd'hui. La presse métropolitaine s'en occupa, et il en résulta, à la fin de l'année 1 858, la création du ministère de l'Algérie et des colonies, à la tète duquel le prince Napoléon fut placé (2). Le gouvernement général fut supprimé. Un commandant supérieur des forces de terre et de mer, n'ayant que des attributions militaires, le remplaça (3).
Le prince ne visita pas sa vice-royauté, mais il prit, en quelques mois, un grand nombre de mesures, dont la plupart avaient le défaut d'être mal étudiées ou prématurées. Les transitions ne furent pas ménagées ; on démolit beaucoup, ce qui est d'une simplicité enfentine, mais on reconstruisit peu ou mal. Les réformes tendaient toutes à la diminution du domaine et de l'autorité militaires. Le
(1) Voir l'Algérie, ce qu'elle esl, ce qu'elle doit èlre, par C. Duvernois, 1858, p. 385.
(2) Décret des 24 juin-9 août.
(3) Décret des 31 août-21 sept.
territoire civil fut démesurément augmenté. Les départements algériens furent dotés de conseils généraux non élus. On commença l'opération du cantonnement qui consistait à attribuer aux tribus un territoire suffisant, en gardant pour la colonisation tout le superflu ou en procédant par voie d'échange (1), excellente mesure, depuis longtemps préparée (2), qui était le premier pas vers la constitution de la propriété individuelle. Enfin on institua les bureaux arabes départementaux ou civils, que l'on forma comme l'on put et qui remplacèrent, dans un certain nombre de localités, les bureaux militaires.
Sur ces entrefaites éclata la guerre d'Italie. Le prince Napoléon abandonna son ministère et tous ses projets, pour prendre le commandement d'un corps d'armée. Il fut remplacé par M. de Chasseloup-Laubat, homme éminent, mais qui eut le tort d'arriver dans un moment inopportun. Bientôt les troupes d'Afrique rentrèrent chargées de lauriers et l'attention publique fut complètement détournée de l'Algérie. Puis, l'empereur vint faire son premier voyage à Alger. Il fut reçu par ces militaires qui avaient été ses compagnons d'armes en Italie et dont plusieurs étaient d'anciens officiers des bu-
(1) V, Circulaires des 20 mai 1858, 7 septembre 1859, 12 et 20 mai 1860.
(2) Cire, du ministre de la guerre du 17 mai 1854.
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reaux arabes. On eut soin de l'entourer et de ne lui montrer que des indigènes ; on lui offrit, dans la plaine, une grande fête arabe, et son esprit rêveur et blasé fut séduit par un spectacle si nouveau, tandis que sa vanité était flattée par ces compliments à brûle-pourpoint que la phraséologie orientale sait faire accepter en les entourant des fleurs d'une rhétorique surannée , que les gens haut placés trouvent, paraît-il, charmants.
Dès lors, le régime civil fut coulé, d'autant plus qu'on étala, avec complaisance, au maître, les fautes commises par un personnel qu'on avait créé de toutes pièces et qui était détestable. Le bureau arabe civil n'avait été que la caricature de l'autre. Tous les abus des bureaux militaires s'étaient reproduits, aggravés par des agents qui, en général, ne savaient faire autre chose que de copier les défauts de ceux qu'ils remplaçaient, sans prendre une seule de leurs qualités. A cela s'ajoutaient les inconvénients de la centralisation des affaires à Paris, entraînant des retards considérables. Une brochure anonyme (I), qui eut un certain retentissement, permit de juger à quel but tendaient les ennemis de la colonisation.
Cependant les Algériens, voyant les tendances du gouvernement, essayèrent de les combattre. Un groupe de jeunes gens pleins d'ardeur, et dont plu-
(1) Immif/f-nuis et Indif/ènes. Ce pamplilet, Irès-habilemcuL rédigé, concluait h la liquidation de la colonisation.
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sieurs ne manquaient pas de talent, luttèrent avec énergie dans la presse et soutinrent leurs opinions sur tous les terrains. Mais leur voix ne parvenait pas en France. Cette agitation algérienne ne franchissait pas la mer, et, à Paris, les idées avaient pris un autre cours.
Bientôt le ministère de l'Algérie fut supprimé et le gouvernement militaire se trouva rétabli plus fort et plus solide que jamais (I). Le maréchal Pélissier fut nommé gouverneur , correspondant avec le ministre de la guerre, non plus son chef, mais son intermédiaire auprès du gouvernement. Les territoires civils furent réduits à leur plus siuiple expression ; les bureaux arabes départementaux s'évanouirent ; les journaux écrasés de condamnations sombrèrent. Les bureaux arabes militaires eurent une heure de triomphe.
Mais, ce n'était encore qu'un prélude. Un beau jour le courrier de France apporta une lettre-programme adressée par l'empereur au maréchal. Après quelques considérations, puisées dans la brochure dont nous avons parlé, sur le peu d'avenir de la colonisation, Napoléon III disait : «.... L'Algérie n'est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe (2) ». Un toile général accueillit en Afrique l'exposition de ces principes. Comment ! —
(1) Décret du 10 décembre 1860.
(2) Lettre du 6 février 1863.
s'écriaient les colons, — nous luttons depuis des années contre les éléments et contre les hommes ; nous avons sacrifié nos ressources, joué notre vie, perdu nos parents, pour mettre en valeur ce pays, et l'on nous récompense en parlant de nous en expulser pour en faire « un royaume arabe et un camp français ! » Des pétitions furent signées partout en guise de protestations et des délégués partirent pour Paris afin de porter les doléances de la population. Mais les délégués ne purent même pas obtenir une audience, et l'empereur continua son œuvre.
Enfin parut le sénatus-consulte des 22 avril-8 mai 1863 qui reconnut les indigènes propriétaires du sol qu'ils occupaient à titre de simples usufruitiers. L'article premier commence ainsi : « Les tribus de l'Algérie sont reconnues propriétaires des territoires dont elles ont la jouissance permanente et traditionnelle, à quelque titre que ce soit ». Il va sans dire que l'opération du cantonnement était arrêtée depuis longtemps. Des commissions, formées d'officiers des bureaux arabes assistés de géomètres, procédèrent aussitôt à la reconnaissance des territoires des tribus, travail colossal" qui aurait pu être utile, s'il avait été accompagné ou suivi de la constitution de la propriété individuelle. En somme, cette mesure, qui avait pour but de soustraire les terres à la colonisation, ne profita pas aux indigènes, en tant
qu'individualités, puisque l'indivision entre tous les membres de la tribu fut maintenue.
Pendant que l'autorité militaire était occupée de ces soins, les fils de notre bach-agha Si Hamza (1) levaient l'étendard de la révolte dans le Sud de la province d'Oran, entraînant à leur suite la puissante tribu saharienne des Oulad-Sidi-Cheïkh. Le colonel Beauprêtre ayant marché contre les rebelles à la tête d'une très-petite colonne de troupes régulières appuyée par les goums, était lâchement abandonné par ses auxiliaires arabes et périssait, avec toute sa troupe, les armes à la main, à Taguin, dans le Djebel- Amour. En quelques jours la révolte s'étendit à toutes les tribus sahariennes des provinces d'Oran et d'Alger, et les rebelles vinrent commettre des dévastations, à l'Ouest, jusqu'à quelques lieues de Sidi-Bel-Abbès, et, à l'Est, jusque dans le Hodna, près d'Aumale. Presque en même temps, la Kabilie prenait les armes à la voix de fanatiques poussés par la famille Ben Azz-ed-Dine et le cheikh Bon Aokkaz, du Ferdjioua.
Nos meilleurs soldats étaient alors au Mexique ; ou dut faire venir, en hâte, des troupes de France, et si l'on put préserver nos étabhssements, il fallut plus d'une année pour réduire les rebelles, et encore ne le furent-ils pas complètement, puisque,
(1) Si Hamza était mort, quelque temps auparavant, à Alger.
jusqu'à ce jour, une grande partie des Oulad-Sidi- Cheïkh n'a pas fait sa soumission.
L'autorité militaire jouait de malheur et l'on dit que le chagrin qu'en ressentit le maréchal Pélissier hâta sa mort. 11 fut remplacé par le maréchal de Mac-Mahon que les Algériens connaissaient depuis longtemps et qu'ils accueillirent presque comme un libérateur. Ils s'aperçurent bientôt que rien n'était changé en Algérie et que le même esprit gouvernait.
Mais des choses autrement graves ne tardèrent pas à réclamer l'attention de tous. Au printemps de l'année 1866, une invasion considérable de sauterelles se répandit dans les hauts-plateaux d'où elle gagna peu à peu le Tel et détruisit tous les fruits d'une récolte déjà mauvaise. Une épidémie cholérique suivit le passage des sauterelles. L'année suivante fut d'une sécheresse désolante ; l'herbe ne poussa pas et les récoltes, brûlées sur pied, n'arrivèrent pas à maturité. Des le mois de septembre, les indigènes se trouvèrent dans la détresse, car toutes leurs ressources étaient épuisées. Les colons, fort éprouvés eux-mêmes, se préoccupèrent de cette situation, et la presse se fit l'écho de leurs craintes ; on annonça la disette pour l'hiver. Mais l'autorité mihtaire n'entendait pas qu'on pût prédire de telles choses ; elle semblait avoir pris à forfait le soin de fournir le bonheur aux Arabes, et il n'était pas
plus permis de lui donner un conseil que d'émettre des doutes sur sa sagesse. Un journal d'Alger fut condamné sévèrement pour avoir répandu « de mauvaise foi des propos de nature à inquiéter ». Après cette exécution, on attendit, sans rien faire, au gouvernement général, en répétant, sans doute, cette formule musulmane : Dieu y pourvoira !
Cependant, quand arriva le mois de décembre, les bestiaux des Arabes étaient vendus depuis longtemps ou morts de misère ; l'hiver était froid et pluvieux et les indigènes n'avaient plus rien à se mettre sous la dent. Apres avoir supporté, dans la limite du] possible, les tortures de la faim, ils commencèrent à se porter vers les villes européennes pour y chercher des secours. Bientôt , l'horrible famine régna dans ces territoires que l'on avait préservés avec tant de soins du contact des Français. On avait prétendu enrichir les indigènes et on ne leur avait laissé que la faculté de périr d'une mort affreuse. Ces terres que l'on avait soustraites à la colonisation ne leur étaient d'aucune utilité, puis qu'elles étaient demeurées propriétés collectives : étant à tous, elles n'appartenaient à personne, et leur richesse ne pouvait leur procurer une miette de pain.
Autour des villes et dans les pays occupés par nous, il y avait de la gêne, mais les Arabes ne mouraient pas de faim ; les relations avec les Euro-
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péens leur avaient procuré du crédit et du travail, et l'on vivait. Les indigènes du territoire militaire . se jetèrent sur ces contrées fortunées. Quiconque a vu ce spectacle navrant ne l'oubliera jamais. Ces malheureux, hâves, d'une maigreur étique, couverts à peine de quelques loques informes, car ils avaient depuis longtemps vendu leurs burnous pour avoir du pain, arrivaient par bandes, semant des cadavres le long des routes, confondus dans leur misère, car la notion de la famille avait disparu ; on s'était mis en route ensemble, mais, peu à peu, les plus faibles étaient tombés ou restés en arrière et l'on ne s'était pas même retourné ; chacun marchait muet et isolé dans ces bandes. En pénétrant dans nos villes ils se jetaient sur les détritus les plus immondes, et, chose affreuse, quand on leur donnait du pain, sur lequel ils se précipitaient avidement, on les voyait, quelques minutes après, chanceler et tomber pour ne plus se relever : l'instrument de leur salut causait leur trépas.
La charité de la population européenne fut inépuisable et arracha à la mort un grand nombre d'affamés ; l'Administration prit aussi des mesures, organisa des chantiers et des dépôts, car il fallait non-seulement secourir ces malheureux, mais encore en débarrasser les villes qu'ils encombraient. Le désastre fut épouvantable ; des faits inouïs se produisirent : l'on vit, en plusieurs localités, des
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Arabes assassiner des gens isolés, des enfants, pour les manger. Les actes d'anthropophagie ayant donné lieu à des poursuites judiciaires , furent relevés notamment aux environs de Tebessa et de Tenès ; mais on ne les connut et on ne les poursuivit pas tous.
Le pays était , depuis quelque temps déjà , le théâtre de ce drame digne d'un autre âge, et c'est à peine si la nouvelle commençait à en parvenir en France, par les correspondances particulières, car la presse ne pouvait parler , lorsque l'archevêque d'Alger dévoila, dans une lettre restée célèbre, toute l'étendue du mal. Aussitôt des comités se formèrent, des souscriptions abondantes furent versées dans toute l'Europe et les secours matériels arrivèrent enfin. On était au printemps de l'année 1 868 ; les herbes avaient poussé et commençaient à fournir une nourriture, bien précaire il est vrai, aux bêtes et aux gens qui survivaient ; le soleil faisait sentir sa chaleur et les besoins devenaient moins grands, d'autant plus que la mort, en accomplissant son œuvre, avait diminué le nombre des affamés. Les secours parvinrent donc bien tard. De plus » avec la chaleur se développèrent des miasmes délétères, et le typhus et le choléra, tristes compagnons des guerres et des famines, sévirent chez les Européens comme chez les indigènes.
A quel chiffre s'éleva le nombre des victimes de
la famine et des épidémies ? Nul ne peut le dire. On l'estima à cinq cent mille personnes, approximativement, car il fut impossible de faire un recensement immédiat ; il est certain que, dans plusieurs contrées, des tribus entières disparurent. Peu à peu, quelques revenants rentrèrent; mais le chiffre des manquants fut considérable. Un grand nombre d'enfants furent recueillis par les Européens; il en mourut la plus grande partie. Quelques-uns furent reconnus et réclamés, plus tard, par leurs parents ; mais les autres, incapables de faire connaître leur lieu d'origine, restèrent avec nous et sont actuellement mêlés dans la population. L'archevêque d'Alger fonda un orpheHnat d'enfants indigènes des deux sexes non réclamés. Plus tard il les baptisa, puis les maria et les établit au village de Saint- Cyprien-des-Attafs, entre Miliana et Orléansville. On dit que cet essai est loin d'avoir été couronné d'un grand succès.
L'effet produit par cet événement lamentable fut immense. Les attaques contre l'administration militaire qui n'avait su ni prévoir cette calamité, ni y remédier, redoublèrent et trouvèrent de l'écho en France. Les Chambres s'en occupèrent et il fut décidé qu'une grande enquête serait faite, sur place, par M. le comte Le Hon, député. En 1869, la commission d'enquête parcourut le pays, s' arrêtant dans les localités importantes et recueillant
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tous les témoignages. Un très- remarquable rapport, fait par M. Le Mon, fut déposé au Corps Législatif dans les premiers jours de 1 870. 11 donna lieu à une sérieuse discussion qui occupa les séances des 13 et 14 avril, et se termina par un vote presque unanime de cette Chambre , décidant que le régime militaire avait vécu en Algérie et que l'administration civile devait lui être substituée. Ce vote, auquel s'associa un ancien officier des affaires arabes (1), fut accueilli avec transport en Afrique.
Mais, quelques mois après, éclatait la fatale guerre de 1870, et, bientôt, nos désastres ne nous laissèrent plus le loisir de penser à autre chose qu'à la défense do la patrie. Dans cette triste circonstance, l'Algérie donna un bel exemple de son attachement à la France. Un grand nombre de jeunes gens, exempts de droit du service militaire, partirent dans des corps francs, et, s'ils ne rendirent pas de plus grands services, il faut s'en prendre aux| inconvénients de ce genre de troupes, dont on avait tant exagéré les avantages sous l'Empire. Plusieurs se firent bravement tuer ou blesser sur la Loire ou à Dijon et il faut convenir qu'on a été avare de récompenses pour les survivants. Les offrandes matérielles abondèrent; partout, des comités se formèrent dans le but de faciliter l'œuvre de la défense nationale. Enfin, les Algériens, ou-
(1) M. le baron Jérôme David.
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bliant leur sécurité personnelle, ne cessèrent de conjurer le gouvernement de ne pas laisser un soldat en Afrique, se faisant forts de pourvoir euxmêmes à leur défense. Et quand les délégués, envoyés par le Midi, pour entraîner l'Algérie dans cette monstruosité qu'ils appelèrent leur ligue, se présentèrent, on les renvoya sans vouloir les entendre.
La chute de l'Empire fut accueillie par les Algériens avec une vive satisfaction ; car, non-seulement ils sont foncièrement républicains, mais on avouera qu'ils avaient de bonnes raisons pour ne pas aimer Napoléon III. Plusieurs d'entre eux, dont nous ne voulons pas suspecter le patriotisme, jugèrent que le moment était opportun et qu'il fallait profiter du désarroi général , pour faire appliquer toute une série, nous ne disons pas un plan, de réfermes diverses. Ils eurent un agent auprès du gouvernement, et l'on vit paraître, dans le courant d'octobre 1870, une suite de décrets, signés par la délégation de Tours et édictant des mesures variées, dont la plupart donnaient satisfaction à des théories plus ou moins bizarres qui traînaient dans la presse algérienne depuis bien des années. L'Assemblée de 1 871 annula le plus grand nombre de ces décrets ; d'autres ne furent jamais appliqués ; d'autres enfin furent conservés et parmi ceux-ci nous citerons l'établissement des Conseils généraux élus, la représen-
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tation politique et la naturalisation en bloc des Israélites. La responsabilité de cette dernière mesure remonte, dit-on, à l'honorable M. Crémieux ; nous nous réservons de l'apprécier plus loin, dans le chapitre : Population européenne et juive.
Un autre décret de la même date (24 octobre 1 870) divisa l'Algérie en trois départements entièrement civils, sous l'autorité d'un gouverneur général civil correspondant directement avec le pouvoir exécutif. Le gouverneur militaire avait disparu depuis longtemps et le paj^s était en proie à une effervescence ressemblant beaucoup à l'anarchie. Enfin, la délégation remit les pouvoirs entre les mains d'une personne qu'on décora du titre de commissaire extraordinaire. Le titulaire de cet emploi fut M. du Bouzet, alors préfet d'Oran, ancien professeur, journahste de mérite, mais n'ayant peutêtre pas les qualités nécessaires dans un pareil moment. Il échoua et fut remplacé par M. Lambert, ancien secrétaire de la mairie de Constantine, puis, successivement , sous-préfet et préfet depuis le 4 septembre. C'était un homme fort intelligent et passablement paradoxal. Il faisait partie d'un groupe qui, depuis quelques années, avait arboré le drapeau de l'assimilation. L'Algérie formant trois départements français, avec tous les rouages, toutes les institutions de la France, rien de plus : tel était leur progamme, et il faut convenir que c'était une
manière de résoudre le problème sans grands frais d'imagination. En débarquant, M. Lambert lança aux Algériens une proclamation par laquelle il annonçait qu'il venait pour « liquider le gouvernement général ». En cela, il était fidèle à son programme ; mais la logique aurait dû lui faire comprendre qu'un tel langage était déplacé dans la bouche de celui qui venait s'installer dans le palais du gouverneur et que, si réellement cette fonction était inutile, il n'y avait qu'à la faire supprimer, au lieu de s'en administrer sinon le titre, au moins les avantages et les honneurs.
On était au mois de février 1871 ; la France venait de succomber dans la lutte. Les indigènes avaient assisté aux péripéties du drame, étonnés de nos défaites, et sans prendre parti. On avait poussé, dans la limite du possible, les enrôlements pour les Turcos. On avait essayé de former un corps d'éclaireurs à cheval, et l'on avait, à grand'peine, réuni quelques centaines de cavaliers. Chez eux, cependant, aucun symptôme d'hostilité ne se manifestait. Seuls, les chefs indigènes voyaient leur position menacée par les mesures législatives qui éclosaient chaque jour à Tours ou à Bordeaux. Déjà, à la suite du vote du Corps législatif, les grands chefs avaient adressé leur démission au gouverneur et ne l'avaient retirée que sur ses instances ; pour plusieurs d'entre eux, la chute de l'empereur les déliait de leur ser-
l'algérle sous notre domination. 67
ment de fidélité. Les officiers des affaires arabes, fort irrités aussi des attaques dont ils étaient l'objet, ne faisaient rien, en général, pour calmer et remettre dans la bonne voie leurs auxiliaires, les caïds et les aghas.
Sur ces entrefaites, une zmala de spahis, établie sur la frontière tunisienne, se mutina parce qu'on voulait envoyer en France ces militaires, qui, selon les conditions de leur engagement, ne doivent, paraît-il, servir qu'en Afrique. Il y eut une petite révolte qu'on apaisa facilement avec l'aide de quelques mobiles. Peu après, nouvelle insurrection du côté d'EI Milïa. La repression fut un peu plus difficile.
C'est alors que Mokrâni, bach-agha de la Medjana, qui, jusque-là, nous avait bien servis, se mit en état de révolte et envoya au général sa croix et son traitement, avec une véritable déclaration de guerre dans laquelle il proclamait que jamais il n'obéirait à un civil. Les mobiles, qui le poussèrent à cet acte, furent, assurément, de diverse nature, et nous ne pourrions discuter ici cette question sans entrer dans des développements qui nous mèneraient trop loin ; et puis ces feits sont encore trop modernes pour être discutés avec fruit. L'opinion publique accusa hautement les bureaux arabes d'avoir été les promoteurs de cette rébellion. Il est certain que l'autorité militaire commit de grandes fautes politiques, notamment en poussant à la ré-
conciliation deux sofs, ou clans ennemis, qui conclurent la paix à nos dépens ; après la défection du bach-agha, elle manqua d'énergie et d'initiative, car on pouvait, avec quelques cavaliers déterminés, enlever ce chef avant que la révolte se fur, propagée ; des officiers d'autrefois n'auraient pas manqué de le faire, ou, au moins, de l'essayer.
En quelques jours, la Kabilie fut en feu, et le mouvement s'étendit jusqu'à la région de Batna. Des colons des environs de cette ville furent massacrés, tandis que ceux de Palestro, après avoir en vain défendu leur village, succombaient sous le nombre de leurs ennemis. Dans d'autres points de la Kabilie, des massacres de colons eurent également lieu. Les insurgés entreprirent en même temps le siège régulier de Fort-National, de Dellis, de Tizi-Ouzzou, de Drâ-el-Mizan, de Beni-Mansour, de Bougie, de Djidjeli, de Bordj-bou-Aréridj, de Mila. Ils menacèrent Batna, Setif et Aumale, et ne tardèrent pas à marcher sur la Mitidja. Quelques soldats réunis à la hâte, les francs-tireurs et la milice d'Alger les arrêtèrent à l'Aima. L'Algérie se trouvait, à ce moment, dépourvue de troupes, et n'avait, pour toute garnison, que quelques mobiles et mobilisés de France, mal armés, mal vêtus et mal commandés ; les milices locales complétaient la force militaire. Et cependant, malgré la fureur avec laquelle les indigènes pressèrent les localités qu'ils assiégeaient.
L'aLGÉKIE sous NOTRP] DOMINATiOV. (iO
et dont plusieurs restèrent un mois sans secours et étroitement bloquées, ils ne purent se rendre maîtres d'un seul poste.
Le gouvernement était alors absorbé par une autre lutte, plus grave encore, celle contre la Commune. On put cependant envoyer en Afrique quelques régiments de marche. Les généraux Gérez et Lallemant, dans la province d'Alger, Saussier, dans celle de Constantine, attaquèrent de trois côtés le massif insurgé et obtinrent bientôt des soumissions. Tout à coup, on apprit que Mokrâni venait d'être tué en combattant la colonne Gérez, non loin d'Aumale. Gette fois, la révolte n'avait plus de chef. Il était temps, car l'agitation gagnait l'Ouest ; au mois de juin, la tribu kabile des Beni-Menasser se mettait en état de révolte, venait attaquer sans succès le village de Vesoul-Benian, près de Miliana ; puis, entraînant les tribus voisines, allait mettre le siège devant Gherchel et ravager sa banlieue.
Néanmoins la révolte ne tarda pas à être domptée. Le général de Lacroix, continuant l'œuvre si bien commencée, dans la province de Gonstantine, par le général Saussier, parcourut la région kabile, la contraignit à une soumission immédiate et effective, rejeta dans le Sud la famille du bach-agha et ses adhérents les plus compromis, les poursuivit, en plein été, dans le Sahara et finit par atteindre Bou- Mezra g -Mokrâni , devenu chef de l'insurrection
L'Algérie. i
après la mort de son frère. A la fin de juillet, la pacification était générale.
L'Algérie échappa ainsi à un danger des plus graves. En effet, si les indigènes s'étaient mis en révolte plus tôt, s'ils avaient su s'entendre et qu'ils eussent trouvé un chef sérieux, on aurait eu à déplorer de véritables désastres. Nous avons reçu là une leçon qui ne doit pas être perdue pour nous. Par bonheur, la profonde désunion des indigènes, leur manque absolu d'esprit d'organisation, firent encore une fois notre force.
Dans cette bagarre, le commissaire extraordinaire, qui devait liquider le gouvernement général, avait disparu. M. Thiers nomma à sa place, comme gouverneur général civil, le contre-amiral de Gueydou (1), marin énergique qui prit, avec décision, les mesures nécessitées par les circonstances. Les indigènes ayant participé à la révolte furent frappés d'une très-forte contribution de guerre, et leurs terres, formant une superficie de plus de deux millions d'hectares, furent séquestrées. De larges indemnités furent réparties entre les victimes par les soins de commissions.
Quand le calme fut rétabli, le nouveau gouverneur essaya l'application d'un système de colonisation dont nous parlerons plus loin et d'une nouvelle organisation administrative dans laquelle il remania
(1) Arrêté du 29 mars isTl.
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les divisions des trois provinces, en augmentant considérablement les territoires civils. Il rétablit le Conseil supérieur ; plaça, à la tète des districts retirés à l'administration militaire, des employés civils munis de pouvoirs disciplinaires ; institua un corps de recenseurs chargés de dresser les rôles de l'impôt, et, en un mot, déploya une grande activité.
Mais M. Thiers ayant été renversé, le 2G mai, par la coalition monarchique, l'amiral tomba avec lui. Il fut remplacé par le général Chanzy, l'excommandant de l'armée de la Loire, l'ancien président du centre-gauche (1). La nomination du général républicain fut accueillie avec faveur en Afrique et l'on peut dire que le nouveau gouverneur, auquel le titre de civil avait été soigneusement conservé, arriva dans d'excellentes conditions. Mais, de même que, dans l'ordre naturel, la réaction suit l'action, l'enthousiasme des Algériens est de peu de durée et ne tarde pas à être remplacé par le sentiment contraire. La conduite politique du général civil, vraiment un peu ambiguë, comme son titre, commença à faire murmurer. On se rappela qu'il avait été officier des affaires arabes et l'on prétendit qu'il n'avait d'autre but que de rendre de beaux jours à cette institution. Cependant, le gouverneur, qui avait d'abord réduit dans de fortes
(1) Décret du 10 juin 1873.
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proportions le territoire civil et retiré aux administrateurs les pouvoirs disciplinaires, créait des villages et rattachait par-ci, par-là, quelques tribus aux circonscriptions civiles. Doué d'une certaine souplesse de caractère, possédant à fond les secrets de la politique arabe, parlant avec la plus grande facilité, il avait, semblait-il, tout pour réussir. Et, cependant, il perdit chaque jour du terrain dans l'opinion publique. Quelques mesures, violentes et intempestives, achevèrent de détacher de lui un groupe important. Les journaux, qu'il avait voulu réduire au silence, se mirent après lui comme une meute et ne lui laissèrent plus une heure de repos, attaquant l'homme privé comme l'homme public. Cette situation fut aggravée par un conflit avec la représentation algérienne. Après les élections de 1879, le général Chanzy, dont la situation n'était plus tenable, se décida à se retirer.
Diverses mesures importantes ont été prises sous son administration- Nous avons dit qu'après avoir réduit le périmètre du territoire civil, tel qu'il avait été délimité par M. de Gueydon, il rattacha successivement un certain nombre de tribus au territoire qu'il appela de droit commun, tandis que l'autre fut dit de commandement. Le séquestre collectif, avonsnous vu, avait été apposé sur environ deux millions d'hectares de terres ; puis les rebelles s'étaient soumis et avaient acquitté leurs amendes ; on ne
pouvait en réalité les expulser du pays ni les mettre dans l'impossibilité d'y vivre. Le général institua des commissions qui furent chargées de se rendre sur place ; de tailler, dans les parties séquestrées, l'emplacement de villages avec un périmètre suffisant, autour, et de conclure, avec les indigènes, des conventions par lesquelles ils rachèteraient le surplus de leurs terres. Cette mesure a été vivement critiquée, et, cependant, il fallait bien trouver, pour les révoltés, un modus vivendi ; elle rapporta au Trésor une somme importante et l'on conserva, pour la colonisation, environ quatre cent cinquante mille hectares.
Enfin, il fit commencer l'application de la loi du 23 juillet 1 873 sur la propriété, importante mesure, de laquelle on attend de grands résultats. Mais on comprend que la constitution de la propriété individuelle chez un peuple n'est pas une petite entreprise et doit demander du temps. La loi, du reste, était obscure, et il a fallu trouver, par l'expérience, la procédure à suivre ; il a fallu aussi se procurer des agents aptes à ce travail. Mais l'opinion publique n'entre pas dans ces considérations ; elle trouva qu'on n'allait pas assez vite et n'hésita pas à qualifier ces lenteurs de calculées.
Pendant le gouvernement du général Chanzy, au mois de mai 1876, une révolte éclata dans l'oasis d'El Amri, non loin de Biskra. Des forces
ayant été rapidement dirigées sur les lieux, le mouvement demeura localisé et, bientôt, les rebelles se virent contraints à la soumission.
M. Albert Grévy, vice-président de la Chambre des députés, a recueilli l'héritage du général. Premier gouverneur réellement civil, il a accepté la mission d'inaugurer le régime civil en Algérie. Dès son arrivée, il s'est appliqué à l'étude des voies et moyens à employer pour arriver à cette transformation. Il vient de faire connaître son programme que nous examinerons dans un chapitre spécial.
A peine avait-il pris possession de son poste, qu'un mouvement insurrectionnel se produisit dans l'Aourès (mai 18T9). De même qu'en 1876, cette petite révolte n'a pas eu le temps de se propager et a été promptement écrasée par nos braves soldats. Il ne faut donc voir, dans cet événement, qu'une simple coïncidence, un de ces faits, pour ainsi dire normaux, étant données les habitudes des indigènes et les conditions dans lesquelles se trouve le pays. Nous verrons probablement encore de ces échaufïourées qui ne sont pas à craindre, comme conséquences, tant que nous ne serons pas occupés ailleurs et que nos troupes se trouveront disponibles.