‹ L'Algérie et la métropoleChapitre 9 sur 13 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

hM émeutes antijuives en Algérie.

Il y a quelque part, dans une nouvelle de Kipling, un hôte métropolitain de passage dans la société Anglo-Hindoue ; ce métropolitain, très courtois aussi longtemps qu'il est à jeun, laisse échapper, un soir où il a bu, le fond de sa pensée qui est celui-ci : il n'a pas l'intention, lui, métropolitain, de se laisser monter des bateaux par de vagues négriers coloniaux ; (il prononce loconiaux parce qu'il a la langue pâteuse, any loconial nigger-driver) (1). — Chez tous les métropolitains, vis-à-vis de tous les coloniaux, il y a tout au fond de l'àme et quelquefois d'ailleurs. en surface, un sentiment de ce genre. Cola est trài même dans un empire aussi bien cimenté que le Britannique. Ce sentiment-là est très développé chez le Français de France pour le colon algérien. Il puise une force exceptionnelle dans le souvenir dèi$ émeutes

(1) PlaiD taies from the hills : a friend's friend p. 254, édition Tauchnitz.

antîjuives qui ont agité rAlgérieil y a une vingtaine d'années.

Vingt ans, c'est presque la limite de mon expérience personnelle, de ce côté ci de l'eau. Je suis arrivé en Algérie au lendemain des émeutes, les souvenirs étaient encore frais, et les passions encore brûlantes. Depuis elles se sont refroidies avec une rapidité surprenante, on n'en trouve plus trace dans la vie politique locale ; Antijuifâ et Judaïsants, des gens qui se sont injuriés et un peu assommés en ce temps-là se rencontrent couramment à la même table de bridge, et ne se souviennent plus : les noms même sont morts, je dirais presque, aussi morts que ceux d'Armagnacs et de Bourguignons. C'est déjà comme si les siècles y avaient passé. Le cadavre est là, et se prête à la dissection. L'analyse de cette affaire antijuive n'est pas seulement intéressante. Je la croirais susceptible d'atténuer un peu le malentendu permanent et normal entre la métropole et la Colonie. Il faut exposer sommairement ces faits déjà lointains. Pour les évoquer, le plus simple est de feuilleter r m Antijuif "» y qui a été quelque chose comme le journal officiel de l'émeute. Voici comment l'Antijuif raconte, dans le numéro du 27 janvier 1898, une des scènes les plus caractéristiques. Le titre de l'article est : m La justice du peuple. — Elle tient ses assises à Alger depuis dix jours, cette justice populaire... Dimanche, au grand jour, sous la protection de 20.000 personnes, massés sur la place du Gouvernement et les abords, les juges improvisés, etc.. le peuple d'Alger a commencé la revanche par la démo-

lition de leur citadelle commerciale, le magasin... enrejetant en Tair ou sur la chaussée pantalons, chapeaux, souliers, chemises, il a donné à comprendre, etc.. Les Juifs vont dire qu'on a pillé leurs boutiques. C'est faux, nul ne s'est approprié le butin, projeté dehors et lacéré aussitôt. On a brûlé sur la chaussée ces loques puantes... c'est un acte de justice populaire... M. Lépine pourra dire au Gouvernement qu'il a assisté lundi à l'exécution d'un magasin juif, et qu'on lui a envoyé sur la tète quelques-uns des objets qu'il contenait, notamment une casserole en fer blanc... le landau gouvernemental a passé sur les débris amoncelés dans la rue... » Vous entendez bien qu'en réalité on a pillé à cœur joie. La protestation de r Antijuif est une clause de style. Et on voit la scène. Au grand jour, comme la chose la plus naturelle du monde, comme passe-temps du dimanche, sous les yeux de toute la ville amusée ou complice, on saccage et on pille les magasins juifs dans les rues principales d'Alger. L'autorité française est parfaitement impuissante. Le gouverneur général, qui passe en voiture, est plus ou moins lapidé. Tout cela est célébré ouvertement, dans les journaux du parti, comme un grand exploit.

Cela suppose des bandes disciplinées, un parti solidément organisé, un chef. Ce chef était Max Régis, et voici la conception qu'il avait de ses droits (Antijuif du 9 janvier 1898). « Le parquet me poursuit pour coups et blessures sur la personne d'un juif infect, Kamoun Jacob... cette immonde créature... m'insultait... j'ai cru qu'il était de mon devoir de lui

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tiref d'importance les oreilles^ et Je efois ayoif coiifei*^ elencîeuëement rempli moa devoir» Y a-t-il un motif dans cet incident pour me traîner devantla justice ?.•. J'en doute... L'opinion publique appréciera ces machinations du parquet.. i » (9 janvier 1898)* Dans leô journaux du parti les magistrats j les préfets j le gouverneur, sont injuriés dans des termes d'une grossièreté, à laquelle nos journaux parisiens n'atteignent jamais ; une grossièreté crue, naïve, plébéienne^ où il y a beaucoup d'inexpérience littéraire* Cela suffit, appa» remment, pour reconstituer l'atmosphère. La crise aiguë se produisit dans la ville d'Alger en janvier 98* Mais le mouvement antijuif s'étendit à toute l'Algérie et à plusieurs années.

L'occasion, le prétexte, c'a été une protestation contre le décret Grémieux. On sait qu'il fut rendu le 26 octobre 1870, en pleine guerre, et qu'il donnait aux indigènes algériens de religion Israélite, du jour au lendemain et en bloc, tous les droits de citoyens Français. Seulement leséiûeutes antijuives ont éclaté dans les toutes dernières années du xix* siècle. L'effet a donc suivi la cause à un quart de siècle d'intervalle. Il faut expliquer ce retard èxtraordinairec La colère de l'Algérie n'a pas trouvé d'expression pendant trente ans, parce que l'Algérie ne sait pas exprimer ce qu'elle sent; elle ne s'en rend pas un compte exaol, elle n'a pas une opinion publique alerte et avertie.

Cette inexistence de l'opinion publique apparatt à

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la lecture des journaux algériens. Ils sont remplis par la broutille des menus évéuemetits locaux. Il est bien entendu que ceci û'ôst pas utie critique & leur adresse; ils ont assurément le sens juste de leurs Intérêts, et ils donnent aux lecteurs ce que les lecteurs demandent. Seulement ces lecteurs ûé sont pas ce qu'en littérature on appelle un public. Ils ne formant pas un bloc homogène, avec des façons de penser et de sentir communes, comme il s'en trouve dans les provinces françaises. Ils fi'écoutênt pas avec une âme unique de personnalité collective définitivement formée. L'Algérie actuelle, entendez l'Algérie française, européetitie, a quelque chose d'un damier, d'une mosaïque. Il y a dix, vingt petits clans fermés, qui sont organisés pour sô suffire, et pour s'ignorer les uns les autres. Il y a un groupe espagnol, un groupe italieti, un groupe français, et, dans chacun, des sous-groupes. L'Algérie est uiiô poussière incohérente de petits groupes humains. On conçoit bien qu'elle ne puisse pas êtr^ un bloc, un public vibrant de concert au moindre appel. La fusion n'est pas encore faite. Tous les pays neufs, en formation, sont probablement logés à la même enseigne. Pourtant cet être en formation est bien déjà un être vivant, avec une âme propre. Il lui manque la parole, c'est vrai, voire même la conscience nette de soi. Mais qu'il y ait en commun, dans les profondeurs de l'âme populaire, des besoins, des sentiments, des réflexes défensifs, une foule de choses obscures ; c'est précisément ce dont l'incroyable explosion antijuive a fourni une démonstration écla-

tante. Quelque chose est arrivé à la surface, en pleine lumière, après être resté longtemps latent ; et c'est rentré très vite dans Tinexprimé. C'a été comme un cri maladroit et absurde, arraché à un muet par un éclair de passion ; un effort spasmodique inusité. A titre exceptionnel, pendant quelques dizaines de mois, il y a eu, à la stupeur générale, une opinion publique algérienne ; elle gueulait d'autant plus haut qu'elle était moins entraînée à parler net.

C'est une crise métropolitaine, l'antisémitisme, qui a déclanché par sympathie la crise algérienne, et qui a déterminé le moment de l'explosion. Alors seulement, un quart de siècle après le décret Crémieux, l'Algérie s'ébranla, à la suite d'un parti français. Mais la divergence entre les sentiments français et algériens était énorme. On en est prévenu tout de suite par de menus détails originaux, dans les formes extérieures de l' Antijudaïsme algérien. Et d'abord, en dehors de la langue littéraire, pour l'usage quotidien, le mot d'antisémite fut inutilisable au Sud de la Méditerranée, puisque les Arabes sont des Semites; on dit donc : antijuif. Inutilisables aussi les ' plaisanteries traditionnelles sur le baptènie au sécateur, pour la même raison. Le cri de ralliement : € Vive l'Armée ! » ne choquait personne en Algérie, mais il n'était pas directement compris ; on lui substitua un cri, dont la forme dialectale accuse le caractère rudimentaire : « En bas les Juifs ! > (sic). Ainsi s'extériorisait une différence qui était profonde.

Il y avait bien un point commun. Un peu partout aujourd'hui, en dehors du cercle étroit où le parti

antisémite est resté confiné, dans le grand public, parmi ceux mêmes qui sentent le prix des grandes conquêtes morales de la révolution française, on s'éveille à la conscience d'un fait qui n'est plus guère niable. A travers deux millénaires, muré dans les ghettos, protégé contre les influences ambiantes, soutenu par une admirable énergie, l'Israélite a conservé jusqu'à nos jours, en plein occident, ses façons orientales de penser et de sentir. Bossuet soulignait le miracle, qui semble bien à peu près réalisé tous les jours, humainement £t artificiellement, dans les instituts bactériologiques, avec des bouillons de culture très anciens, conservés un temps fort long, dans des éprouvettes aseptisées. A la fin du xviii® siècle, la grande révolution démocratique a cassé l'éprouvette et la colonie des bacilles orientaux s'est trouvée du jour au lendemain librement active dans notre milieu occidental. Ça n'a pas pu être sans quelques dangers, ni sans quelques dommages. On peut le dire, j'imagine, sans être injurieux pour qui que ce soit, et même sans choquer l'opinion générale, au moment où le Sionisme, qu'il soit réalisable ou non, rencontre dans tous les milieux le meilleur accueil. Pas n'est besoin de dire que cette idée-là ou les idées de cet ordre, soulignant les différences de deux cultures, de deux races, sont à la base de l'antisémitisme. Or l'Algérien qui vit à la limite des deux mondes, l'occidental et l'oriental, est préparé par toute son expérience à sentir vivement des idées de ce genre. Mais justement il sent, lui, tandis que le métropolitain raisonne. Et dans ce qu'il sent la plus

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^ande part revient à des passions qui lui appartiennent en propre. Les préjugés religieux des colons ) d'origine espagnole ne sont pas un élément tout à fait négligeable ; et encore n^oins l'exemple quotidien et-0ontagieu;ic du mépris musulman pour le Juif : par dessus tout les passions comple:i(es avec lesquelles se font face en Algérie les deux sociétés, l'Ëuropéenne et l'Indigène ; puisque les Israélites algériens sont indigènes. Nous voilà d'un coup jà, mille lieues des seqtiments métropolitaips. Cette énorme distance est devenue infranchissable à mesure que le parti antisémite français faisait une place croissante à certaines idées : la vieille France, les traditions séculaires, le grand siècle, le Roy : tout cela ».'a plus aucun rapport imaginable avec un pays neuf commq l'Algérie. A mesure que, dans la Métropole, le parti antisémite se muait en nationaliste, le parti antijuif cessait de suivre. Il n'était plus alimenté intellectuellement par la métropole. C'a été probablement une cause de sa mort.

Ce sont là des à-côté de la question, concernant l'occasion et le moment de l'explosion. Il faut montrer ses raisons profondes. Elle avait des causes économiques. Je croîs bien qu'on ne les a jamais soulignées ; et qu'elles éclairent tout pourtant, à partir du moment où on les démasque. Pour les mettre en valeur il faut rapprocher l'émeute antijuive de mouvements populaires analogues et contemporains

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dans deux proviaces françaises, le Languedoc ai la Champagne.

La guerre a rejeté danç l'oubli ces émeutes agraires françaises qui sont d'hier. Rappelons ce qui s'est produit en Champagne vers mai 1911. Le chroniqueur de la Revue de9 Deux Mondes^ à la date du l'^'^ mai, écrit : « La Champagne a traversé plusieurs années médiocres ou mauvaises dont elle a beaucoup souffert, et ses souffrances ont même fini par atteindre un degré d^acuité d'où devait résulter un danger public, » Il y a eu un « déchaînement révolutionnaire et anarchique, une fureur de destruction.,, des maisons saccagées, incendiées et pillées. » Si mes souvenirs sont exacts, en cherchant dans les journaux de l'époque, on retrouverait des manifestations absurdes d'antipatriotisme, quelque chose comme des cris de : « Vive Guillaume II ». Et les journaux d'aujourd'hui (janvier 1918), scrutant le passé de l'agent allemand Bolo-Pacha, l'ont mêlé incidemment aux troubles de Champagne, à tort ou à raison.

Les émeutes du Midi sont encore plus intéressantes. Elles sont de juin et juillet 1907; et c'est encore au chroniqueur de la Revue des Deux Mondes qu'on se trouve avoir demandé de rafraîchir nos souvenirs. Le Midi souffrait de la mévente des vins, il en souffrait effroyablement, ce n'est pas douteux. Les départements les plus atteints étaient l'Aude, l'Hérault, les Pyrénées Orientales, ceux où la production du gros vin commun de table, dit vin du Midi, était la grande ressource, une mopoculture. Les personnages de premier plan furent le maire de

Narbonne, Ferroul; et surtout le « Rédempteur > Marcelin Albert. Le cœur de Tinsurrection fut le Comité d'Argeliers. Le comité décréta la grève de l'impôt et ]a dérinission en masse des municipalités à échéance immuable du 10 juin. (( Plusieurs maires ont déchiré publiquement leur écharpe le 9 juin à Montpellier, et ce simple geste a provoqué un enthousiasme sans bornes. » Ferroul, maire de Narbpnne, disait au peuple, à la même date : <l Avec joie, demain, je jetterai mon écharpe à la face du gouvernement >. Le gouvernement lança quelques mandats d'arrêt, en particulier contre Ferroul et Marcelin Albert. Alors « Tinsurrection a éclaté... la troupe... assaillie par les émeutiers... enfin s'est défendue... le sang a coulé... » L'incident le plus grave fut une sédition militaire, c Des soldats du 17* de ligne, après avoir pillé une poudrière et s^ètre abondamment munis de cartouches, sont partis d'Agde pour Béziers où ils se sont mis au service de l'émeute. Ils étaient près de 600... »

Dans toutes ces émeutes, à peu près contemporaines, on est frappé d'abord d'un caractère commun : ce n'est pas seulement le gouvernement, ni même la société qui est visée : c'est la patrie dont on semble vouloir la dissolution. Ces événements, d'une catégorie toute nouvelle dans l'histoire de nos discordes civiles, pouvaient paraître, ont certainement paru à beaucoup un prodrome de décomposition. Des souvenirs tout frais de ce genre rendent compte qu'on se soit trouvé entraîné à qualifier de « miraculeuse ^ la vitalité de l'organisme français

attestée par la guerre. Quand on y regarde de plus près, on trouve à ces émeutes d'autres caractères communs. Ce sont des troubles provinciaux. La troisième République a depuis longtemps amené Tarrondissement à la politique. Mais voici une conquête nouvelle de la province. Elle débute dans Témeute. Ce n'est plus du tout le phénomène urbain auquel -nous sommes habitués : il s'étend à un département, ^ une province entière. 11 met en mouvement des campagnards. Autre côté de la question : ce n'est plus du tout l'émeute politique, les causes en sont économiques ; il s'agit d'argent, de vente et de mévente. Au vrai ce sont des paysans qui souffrent, et qui le crient, et qui veulent qu'on les soulage, ils ne savent pas comment, tout de suite. De là vient le caractère de ces émeutes; la violence, la grossièreté, le blasphème de la patrie. Elles furent agraires, rurales. L'émeute parisienne, la âeule que nous connaissions, estnaturellementtoutautrechose.Tout cela, j'imagine, serait admis sans difficulté du Languedoc et de la Champagne. Mais c'est tout aussi vrai de l'Algérie : les colons vivent de la terre, on peut même dire de la vigne. A la base, comme explication générale, il faut admettre un gouvernement aboulique, qui a une maladie de la volonté. 11 est impossible d'obtenir de lui un geste, même très simple, à moins de lui faire une peur effroyable. Alors, et alors seulement, quand il a très peur, il agit. 11 faut se dire aussi que, dans notre organisation politique, l'arrondissement est seul représenté, c'est-à-dire des intérêts très particuliers. Les intérêts plus généraux ne sont pas défen-

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dus : un grand groupement provincial n'a ni organe, ni représentant, il peut arriver qu'il n'ait d'autre ressource quis l'émeute. Songeons aussi que notre parlement, dont les; questions politiques absorbent toute l'attention, est d'une inexpérience totale en matière économique. C'a été en somme très curieux. C'était plus que des émeutes, et moins qu'une révo-* lution, quelque chose qui attend un nom^ Peut-être faut-il dire qu'un rouage nouveau de nos institutions républicaines était en train d'apparajtre |à, un rouage un peu inquiétant, indésirable ; mais qui répondait, hélas! à un besoin.

Que les émeutes algériennes soient bien à leur place, dans la catégorie qui leur convient, avec les émeutes Champenoises et tout particulièrement avec les LanguedQciennes, c'est-à-dire avec les émeutes qui ont une cause économique, eela va peut-être apparaître plus nettement si nous suivons {'évolution du. parti antijuif jusqu'à son extinction. Les antijuifs, dans leurs revendications, n'y allaient pas avec le dos de la cuiller. A feuilleter leur journal, on constate qu'ils demandaient, non I ils exigeaient impérieusement, non seulement l'abrogation 4u décret Crémieux, mais l'expulsion radicale de tous les israé^ lites horrdu territoire algérien. C'était bien simple. Notons que, sur oe point, les antijuifs, si complètement ealqfiés aujourd'hui, n'ont pas obtenu l'ombre d'une satisfaction. Les Israélites sQnt toujours là, parfaitement prospères, le décret Crémieu|[ n'a pas été rapporté; il ne pouvait pas l'être; jams^is per^ sonne au fond n'a sérieusement attendu qu'il le fût.

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Se souvient-on encore du jeune agitateur chef des antijuif^, Max Régis, qui fut littéralement idolâtré, avec une sorte de ferveur religieuse? Il passe pour ^.voir terminé sa carrière i^lgérienne dans une étroite associatioQ d'intérêts avec des juifs. Il n'importerait pas beaucoup que le fait fût exact, ou controuvé, II est bien dans la note générale du piiys. On a dit sou-* vent que le musulman, depuis toujours, déteste le juif, et ne peut ^e passer de lui. Jls font u^ ménage orageux, à. base de -mépris, p9.rfaitement indissoluble. C'est toute la société algérienne, * Européens compris, qui fait ayec le groupe Israélite un ménage indissoluble. Lesjeunes Israélites de bonne famille sont, en moyenne, les meilleurs élèves des lycées ; ils entrent à nos écoles spéciales, suivent les cours de nos universités, embrassent nos carrières libérales. Et cependant Tarabe ne cesse pas d'être leur langue maternelle, ou du moins leur dialecte domôstique. Si on était tenté de poser cette question : peut-on demander à uu cerveau berbère, physiquement, biologiquement, les mêmes efforts intellectuels qu'à un cerveau français? l'exemple des Berbères algériens de religion Israélite permettrait de répondre par l'aflirmative s^ns contests^tion possible. Entre les Algériens d'origine européenne et les Musulmans, les. Israélites établissent une transition extrêmement précieuse, indispensable. A vrai dire on ne conçoit pas l'Algérie sans eux. Et tous les Algérieps, pratiquement, ont ce sentiment au fond du cœur. II peut très bien y cohabiter avec de la haine, Alors ce mouvement antijuif n'était pas 8éri0ux [

Ces passions violentes n'avaient pas de signification ! une crise d'épilepsie, méprisable et négligeable! C'est un jugement bien sommaire, il ne parait pas prudent de traiter par le mépris une pareille explosion de rage. Si on veut savoir ce que les Algériens ont voulu, il ne faut peut-être pas trop compter sur eux pour nous l'apprendre. Dans toutes les affaires humaines les mobiles inconscients sont les plus puissants. Derrière ce qu'on dit, il y a généralement ce qu'on veut, qui n'a aucun rapport nécessaire, ou plutôt ce qu'on sent, ce qu'on souffre.

Il est tout à fait certain que l'Algérie à traversé une crise économique terrible dans les dernières années du XIX® siècle et dans les toutes premières années du XX*. Cette crise a un nom d'ailleurs, et rien n'est plus connu; c'est la mévente des vins. En Algérie comme au Languedoc, la vigne est la plus importante des cultures. Quand l'hectolitre eii vient à se vendre cinq francs, les désastres, les souffrances, l'angoisse affolent la population. Il faut rappeler quand et de quelle façon a pris fin la mévente des vins. En 1907, après les émeutes Languedociennes, et grâce à elles. Il n'y a pas l'ombre d'un doute. C'est peut-être absurde, c'est peut-être immoral, mais c'est comme ça. Les émeutes du Midi ont sauvé la France viticole, des millions de paysans, l'équilibre économique et par conséquent moral de la patrie, au moment même où elles paraissaient le compromettre davantage. Il n'est pas possible de le nier, et aujourd'hui, dans iine atmosphère nouvelle, il n'y a plus d'inconvénient à l'avouer.

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Peut-on se permettre d'emprunter au chroniqueur de la Bévue des Deux Mondes (15 juin 1907), ce passage curieux : « Le Midi se plaint de la mévente du vin : c'est le mal dont il souffre et il s'adresse aux pouvoirs publics pour qu'ils l'en guérissent. Mais qu'y peuvent les pouvoirs publics ? Les lois économiques ont quelque chose de l'inflexibilité de la fatalité antique. > Cette phrase, qui allait devenir extraordinairement absurde en six mois, ne doit pas être inscrite au compte personnel du chroniqueur de^ la Bévue. Elle était banale, on trouverait la même idée exprimée en termes analogues dans tous les journaux. C'est la science qui parlait, la science des économistes, l'Institut ; et même à la rigueur quelque chose d'encore plus respectable, le bon sens, le bon sens de ce temps-là, à tout le moins. La même science économique vient justement de faire un autre fiasco de grande taille. Elle avait prédit que la guerre ne durerait pas, ne pourrait absolument pas durer plus de trois mois. C'est une science jeune et encore incertaine. Mais quoi! Les mathématiques elles-mêmes, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus ancien, de plus vénérable, de plus granitique, parmi toutes nos sciences ; les mathématiques avaient démontré l'impossibilité du vol, jusqu'au moment où l'aéroplane de Santos-Dumont décolla du sol. Toute l'armature morale de notre société est constituée par notre foi à la science; nous jetons le voile sur ses défaillances ; c'est de la sagesse et de la piété. On n'y a pas manqué à propos de la mévente des vins. Il me semble bien qu'on n'a jamais souligné expressé|nent

rissué bouffonne de cette crise redoutable. Tout paraissait compi*otni9, on ùe yoyait pas d'isisue, en tout cas la situation paraissait traiment très grave* La chambre épouvantiez à tout hasard^ pour donner à rémeutd une marque de sa docilitë, égarée d'ailleurs dans ce domaine économique, où on ne pouvait pas la soU{)çonner de savoir ce qu'elle faisait : la chambre^ efl juillet 1907, vota précipitamment une loi qui interdisait la fabrication du vin de sucre. Le gouvernement, pour les mêmes raisons^ avèC une rigueur inaccoutumée^ sourd à toutes lès influences électorales, tint la main à Tapplicàtion de la loi. fit alors, à \k stupeur générale, tout de suite et délinitivement, le vin se vendit ; les cours montèrent, doublèrent, triplèrent..; les lois économiques de l'offre et de la demande, inflexibles comme la fatalité antique, avaient fléchi à 1^ première sommation.

Quelle destinée que celle de Marcelin Albert ! Se rappelle-t-on qu'il eut Tiraprudencô de voir Clemenceau, le président du Conseil 5 et que ôe geste lui coûta sa popularité ? Il fut honni d'abord, puis tout à fait oublié. Il y a des chances pour qu'il le reste. îl est possible que ce pauvre c Rédempteur > n'ait pas été un grand homme. Il est sûr que par lui de très grandes choses se sont réalisées. L'histoire est pleine d'hommes d'État qui sont très loin d'en avoir autant à leur actif, et qui d'ailleurs, par la conformation de leur cerveau, n'étaient pas de plus grands hommes que Marcelin Albert. Il ne faut pas le dire aux enfants parce que ça détruirait le respect. Marcelin Albert était» peut-être assez intelligent pour le sentir, et

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pour en jouir silencieusement et solitairement. Et dans ce cas il serait superflu de le plaindre.

Parmi les choses qu'il a sauvées, il y a la viticulture algérienne, et, par une conséquence nécessaire, les bonnes relations entre la France et l'Algérie. C'est lui qui a donné le coup de grâce au parti antijuif. Drumont fut le député antisémite d'Alger jusqu'aux élections législatives de 1902, mais le journal l'Afthjuif^ Continué à paraître jusqu'en 1^07. Longtemps après avoir cessé d'être les maîtres de la rue, les Antijuifs ont gardé une emprise sur lë sentiment public. Le mécontentement a duré juste aussi longtemps que la misère. Depuis que l'hectolitre de vin a passé de Cent sous à vingt, tretite, Yoire quarante francs (prix d'avant-guerre), qu'on imagine la dévolution économique! Depuis 1907 l'Algérie est entrée dans une ère de prospérité qui dure encore, que la guerre n'a pas close. Il faut dire de prospérité bruyante. Les routes se sont couvertes d'automobiles, et les villes, Alger surtout, ont poussé comme des villes champignons du nouveau monde. C'est alors que s*est éteint jusqu'au souvenir des sentiments antérieurs. A M. Jonnart, qui a présidé, comme gouverneur, à cet épanouissement économique, on prête Un mot, qui est peut-êtfe authentique : € On u^st pas anarchiste quand on gagne cent mille fraUcs par an> » C'est assez juste en effet. Et l'inverse l'est aussi : la misère, l'angoisse des viticulteurs, leur haine du créancier Israélite, ont contribué nécessairement à la force du sentiment antijuif.

Ces causes économiques de Témeute algérienne la métropole ne les a pas soupçonnées. Ce qu'elle a vu, ce dont elle garde la rancune et l'effroi, c'est le fond d'hostilité contre elle-même; et, ce qui revient au même, l'apparition fugitive, inquiétante, d'une Algérie individualisée, avec une âme particulière, différente de l'âme française. On s'est rappelé alors l'importance en Algérie de l'élément italien et surtout espagnol. On ^ mis en circulation des expressions comme ce cliché souvent reproduit : les Algériens ont une « mentalité spéciale. i> La presse d'Alger a souvent protesté contre ce cliché. Par entraînement de polémique : puisqu'il est bien entendu que l'Algérie est elle-même, il n'est pas vrai qu'elle soit purement et simplement la France.

Oui! c'est précisément là qu'est le tréfonds du mouvement antijuif. Au sud de la Méditerranée une race nouvelle naît à la vie ; et sa conscience s'éveille lentement. A propos du décret Crémieux sans doute, mais encore et surtout à propos de tout, elle croit sentir Tincompétence de la métropole, et sa propre qualification, à elle-même Algérie, pour gérer les affaires algériennes. Elle l'a dit maladroitement, parce qu'elle sait mal s'expliquer ; elle l'a dit à propos du décret Crémieux, parce que l'antisémitisme français s'est trouvé lui offrir une occasion; elle l'a dit avec une violence absurde, parce que, à ce moment-là, la mévente des vins lui aigrissait le caractère ; mais

c'est exactement cela qu'elle a voulu dire ; et d'ailleurs c'est bien cela que la métropole a entendu.

Si on en doute il suffit de rappeler que les émeutes antijuives ont comporté une sanction politique très importante ; la création des délégations financières. Elles ont été créées par décret du 23 août J 898, quelques mois après la grande explosion antijuive et après l'élection de Drumont. Le nouveau gouverneur, H. Laferrière, qui succédait à M. Lépine désarçonné, apporta les délégations financières comme don de joyeux avènement, il les inaugura le 15 décembre 18^8. Et à partir de cette date le parti antijuif va en déclinant, la période aiguë de la crise est finie.

Sous ce nom, qu'on dirait choisi à dessein un peu obscur, de « délégations financières >, on sait que ce qu'il y a c'est un parlement algérien au petit pied, embryonnaire. Les Algériens, à coup sûr, l'entendent ainsi : ils sont déjà profondément attachés à cette institution nouvelle, comme à une charte. Le lien logique avec l'agitation antijuive est évident. Elle était ouvertement dirigée contre l'administration directe de la métropole ; c'est la France qui était sur la sellette ; le mot de « séparatisme > a été prononcé, quoiqu'il ne correspondit à aucune réalité imaginable.

La troisième République n'a pas de faux amourpropre. En cette occasion, comme en tant d'autres, dès qu'elle a eu peur, elle a eu le bon sens dé céder. Il faut admirer cette souplesse d'être bien vivant et bien viable, cet instinct sûr de l'attitude à prendre à défaut d'une vue nette et raisonnée du chemin à

suivre. D'autant plus que la métropole a sauvé -la face. La première idée d'un parlement algérien remonte aux eiivirons de 1880. Elle est apparue d'abord dans les programmes électoraux d'uii M. Jacques, qui fut député d'Oran. Ce n'est pas un détail insignifiant. L'Oranie est la partie de TAlgérië la plus espagnole. Les journées de juin et lé 2 décembre ont jeté eh Algérie des républicains déportés, restés attachés àù souvenir de Paris ; et il est naturel que les idées d'autonomie flîiaiîcière ne soient pas apparues d'abord parmi ceux-là. Ils s'y sont ralliés pourtant. Toute la colonie européenne, sans distinction d'origines, faiit certainement bide derrière les délégations, et y voit une côilquète précieuse. Une conquête arracliée de vive fcircè. bn l'aime à proportion de l'effort violeiit qu'elle a coûté.

Je crois bien que ceci est uii exposa Mêle des faits. Mais, en 1898, le nom du député, Jacques rie semble pas avoir été prononcé, il n*a pas été (^uêstiod de ses programmes, il n'en iest pas question, par exemple, dans l'article puBlife le 15 iriars 1898, dans la Bévue de Paris. La création prbcHaiiie des délégations y est annoncée, àd nom près, avec une iietteté qui fait présumer une source officieuse d'informations, ou qui reflète, en tout cas, un état général de l'opinion d'où les Délégations allaient sortir, quelques semaines plus lard. On sduHaite «... une sorte de self gouvernement algérien, sous le contrôlé du gouverneur général et du parlement français. > Mais cette réforme est présentée comme un acte de rigueur et non pas du tout comme une concession. Les termeâ

sont très énergiques. « La mère-patrie, la biennomiiiée, est là pour veiller;... une colonie est une mineure... un revolver aux mains d'un enfant... il faut se hâter de le lui arracher avant qu'un irréparable malheur se produise... » L'auteur de l'article ne prévoit, il est vrai, l'octroi de l'autonomie financière que sous une condition préalable, qui est celle-ci : « La suppression des députés et sénateurs algériens s'impose, et cette suppression doit être inàmédiate. » Bien entendu les députés et sénateurs algériens n'ont pas été supprimés le moins du monde, ni immédiatement ni plus tard. Mais les délégations sont bien vivantes. C'est très mère-patrie, en effet, et même très maman, cette façon de gronder le plus fort, et de faire les menaces les plus terHbles, au moment même où on cède davantage.

Et voici, je crois, le bouquet. Juste avant la guerre, le jouriial Le Temps a fait au sujet de l'Algérie une campagne très remarquée. Voici eh quels termes s'y trouve mentionnée la création des délégations financières (1). Lé Temps félicite la métropole de cet acte d'énergie, qui a organisé l'autonomie financière de l'Algérie, et il la félicite en termes un peu vifs : « L'Algérie a déjà fait un premier progrès dans la voie de la moralisation (ne)... on a guéri les colons de la faiblesse qui consistait à se faire subventionner par la métropole; il faut les guérir maintenant, etc.. »

Toute la campagne du Temps fut dirigée notoirement par le regretté Paul Bourde. Or dans son petit

(1) J'emprunte la citation à la Revue indigène, qui reproduit intégi-aletnent la campagne-dii Temps - année f9l3, — j). 337.

livre sur TAlgérie, publié en 1880, voici comment Paul Bourde appréciait l'autonomie financière, alors inscrite sur les programmes électoraux de Jacques : € Il est nécessaire, dit Bourde, d'étouffer dans l'œuf le parti autonomiste dans notre colonie... M. Jacques, dans son fameux discours du 19 octobre à Oran, s'est fait l'organe de ses prétentions... On demande que le conseil supérieur soit élu parle suffrage universel. > C'est exactement ce conseil élu qu'on a baptisé depuis, en le créant, « Délégations financières >• Si une pareille mesure était réalisée Paul Bourde voit l'avenir sous les plus sombres couleurs... € un parti, qui ne parle pas encore de la séparation^ mais qui, inconsciemment, voudrait la préparer... un parlement algérien... que deviendraient les sénateurs et députés algériens... Il faudrait une forte dose de naïveté pour croire qu'une semblable organisation puisse fonctionner longtemps... un antagonisme naîtrait entre les deux pays. Je ne veux même pas songer à ce qui pourrait suivre. >

C'est un grand succès pour une réforme d'être exaltée, quinze ans après sa réalisation, par celui-là même qui en avait si peurnaguère. Cette affaire antijuive s'est heureusement terminée par une transaction dont les deux parties revendiquent l'initiative. Et cela est parfait, à quoi bon approfondir?

Il semble en tout cas que ces troubles, incontestablement pénibles, aient été un moment importants

LES Ameutes antijuives en Algérie 19T

dans révolution de TAlgérie française. On le soupçonne & constater qu'ils ont provoqué un petit mouvement créateur dans la littérature d'imagination, le roman, la nouvelle.

M. Louis Bertrand a débuté en littérature par deux romans algériens qui ont un rapport étroit avec la plèbe antijuîve, « le sang des races > qui est de 1899 et « la Cina » de 4901. Louis Bertrand qui était professeur au lycée d'Alger a vécu l'affaire antijuive. Il a lu, dans leur fraîcheur, m ces excitations perpétuelles au meurtre et au pillage, ces élucubralions délirantes qui ont l'air d'être rédigées par des garçons d'abattoir, et . encore des garçons d'abattoir qui auraient appris le Français chez les nègres. > Il a vu la rue Bab-Azoun désolée « comme a^u lendemain d'un assaut... les vitres brisées, les enseignes abattues... un amoncellement de marchandises piétinées furieusement. » Il a été face à face avec Caliban; il a éprouvé c un sentiment d'indicible horreur à la vue de ces figures convulsées par la révolte des plus bas instincts, ces mufles de bètes enragées contre la proie, ce froncement des narines, ce rictus horrible de là bouche, ces yeux béants qui semblaient vouloir mordre et tuer... » Il a pourtant étudié avec une attention passionnée cette « plèbe confuse, faite de toutes les races méditerranéennes, laquelle cherche en ce moment à se définir, à s'affirmer comme peuple homogène. > Au fond il a une sympathie ardente pour cette « magnifique plante humaine. >

C'est le premier volume surtout, le plus vivant, je

198 LES ElTROP^ENS

crois, qui est une monographie de la plèbo nouveaunée, telle qu'elle grouille dans le faubourg de Bab-el- Oued. Le « sang des races », c'est celui qui coule dans les veines < des hommes de toutes les nations... Piémontais, gens de la Camargue... de Montélimar... Alsaciens,. .• Auvergnats,... Maltais, Napolitains, Mahonnais ». Les figures centrales, comme il sied, sont Espagnoles; une famille de charretiers issue de charbonniers de bois Valenciens. Dans ce roman on s'appelle Ramon, Canète, Pascualete, Baccanete, la tia Pepa. Les jurons sont c puneta » ou bien : <c Ahl Maria purisima! » Leur langue était pourtant « celle qui se parle au faubourg Bab-el-Oued... expressions boulevardières d'il y a dix ans, à côté des vieilles élégances de corps de garde apportées jadis par les troupiers de 1830... métaphores marseillaises... dictons espagnols... mots de sabir ou d'arabe... français officiel appris à l'école des frères. » Ils portent « une blouse à la Frairçaise », ils roulent les café-concerts », ils « prennent l'absinthe ». La fiancée de Raphaël lui c tend la main à la mode des Français. » Des nuances, des impondérables, une foule de petites choses qui ont insensiblement pénétré jusqu'à l'âme, ont donné à ces, gens là une individualité nouvelle. Ils ne sont pas Français, mais sont-ils Espagnols? c Non! Je suis Algérien. ».Ils ont le mépris des « pataouètes, débarqués de l'année d'avant... ils ne peuvent pas rester chez eux ces pataouètes d'Espagne, en place de venir ici nous apporter leur misère et leurs poux. » Quand Raphaël, le charretier de Laghouat, profitant d'une occasion, passe la mer pour

LES ÉMEUTES ANTUOlVES EN ALGÉRIE 190

aller à Valence, pays de son père, voir ses oncles et ses cousins, il jure de ne jamais revenir dans cette Espagne maudite : « En voilà un pays de sauvages I... tu vas le voir leur sale pays d'Espagne, tu vas le voir. > En gros, si je ne me trompe, le sentiment de Louis Bertrand serait que l'Algérie exerce sur rEspagnol une influence d'éveil. 11 admire « cette endurance à la peine des peuples et des races dont les énergies ont longtemps sommeillé. > L'intellectuel de chez nous, sensible par-dessus tout à la pitié, un peu neurasthénique, est attiré violemment par son contraire; un type d'homme encore près de la brute, avec de brusques colères de typhon, cruel à soi et aux autres : il est séduit par la richesse du sang, la puissance irréOéchie des instincts, le bouillonnement de la vie.

L'explosion antijuiye a suscité une autre production littéraire, très différente, et qui a eu un gros succès, el)e aussi, à sa manière et dans son milieu. C'est « Cagayous >. L'auteur de Cagayous est un journaliste algérois qui signe ftjusette. Derrière ce pseudonyme il y a M. R., fonctionnaire du Gouvernement Général, que ses fonctions, pendant toute sa carrière, ont mis en contact constant avec la plèbe de Bab-el- Oued, qu'il faut prononcer et écrire Bablouette. Cette plèbe, il l'a, si on peut dire, phonographiée. Dans des dialogues en dialecte algérien, il a fait vivre la rue, et à son représentant le plus autorisé il a donné le nom de Cagayous.

Autour du personnage principal grouillent une foule de personnages épisodiques. 11 y a Embrouil-

SOO LES EUROPtfBNI

loun qui est Apolitain (vous eatendeE bien que TN initiale est tombée). Comme tous les Napolitains d'Alger il est pécheur. La dynamite des attentats anarchistes éveille en lui des souvenirs explicatifs : < la dynamite que mon père y se sert, quand même c'est défendu, y se l'achète à des mineurs. Oilà ça que je sais. » Calcidone doit être de même origine. (('Trois métiers y connaît Calcidone, basta — attraper les oursins, fumer les cigares maltais qu'on perd la respiration, et ahisser le lustre à le tréàtre, — Oilà ! » Il y a encore Bacora, qui, pendant les troubles antijuifs, criait : < Démission ! Démission ! > Pourquoi tu cries comme çà? —Parce que oui — Quoi c'est çà veut dire démission? — Démission? — Oui — Ça veut dire qui faut qu'on sort Régis de la prison, pourquoi il a rien fait. > Il y a aussi le Doteur : < c'est un type qu'y fait les lettres pour ceuss là qu'on sait pas écrire, vec le cartable par en dessous un bras. > Et puis le Caucho, qui n'a pas eu de chance dans le pillage des magasins, c Le pôvre, à la cause qui marche pas vite, il a pu rober seurement qu'un pantalon des femmes tout fendu. > Ils sont beaucoup d'autres, Gasparète, Tape-à-l'œil, le Courro, « un qu'on l'y dit Sardina >, des anonymes aussi comme, par exemple, « deux petits fout-la-faim que je sais pas comment on les appelle. > Le plus remarquable de tous après Cagayous est peut-être çuilà qu'il-a-la-calotte-jaune : « Aucun il est plus entrigant que ce bazoug-là > (le bazoug est, si je ne me trompe, un tout petit poisson méprisé des pêcheurs à la ligne sérieux). « Chaque chose qu'on parle, çuilà qu'il-a-la-calotte jaune y sort

IE% âUBUTBi ANTIJUIVBS EN ALGArIS 801

une invention pour venir mionnaire, et tout le temps y reste mesloute et purée > (Mesloute est un mot d'origine arabe suffisamment commenté par le mot nettement français qui le suit).

Tous ces gens là sont de races diverses, mais Tesp^nole domine. « Moi je me connais plus de cent filles à la carrière, qu'elles travaillent bonnes, et que son onque à chaque y fait picador en Espagne. > La carrière dont il s'agit c'est celle de Bab-el-Oued : elle joue un grand r61e dans le premier roman de Louis Bertrand : le charretier Ramon y va tous les jours charger des pierres pour les constructions d'Alger. Cagayous est entouré de sa famille. Sa mère € qu'elle n'a plus de dents >, et son père « qu'il est aveugue le pôvre », sont des personnages effacés. Mais sa sœur Ghicanelle a du relief. Dans ses relations avec elle l'orage est quotidien, mais sans importance. Quand approche la mouna, qui est la Pâque espagnole, la grande fête de Bab-el-Oued, Cagayous se méfie de Ghicanelle. « D'un peu ma sœur elle me chope la montre en argent du temps que je dors, pour se l'envoyer place Bugeaud (au Mont-de-Piété). De la castagne que j'y a f... j'y a sorti une oreille comme un beignet arabe. » D'autres fois c'est Cagayous qui baisse pavillon quand Ghicanelle a c la mauvaise lune... Va-t-en, va, que si je me tiens pas, je t'envoie cette bouteille dessur la tète... ma sœur, de tant qu'elle a sorti des mots dessur moi, elle parle plus. Elle tape son pied par terre en jetant le soupir chaque trois minutes. > Le fils de Ghicanelle, propre neveu de Gagayous, joue son petit rôle; il s'appelle

^caragolette ; « y laisse pas qui passe une auto tranquille. Coups de cailloux, morceaux de verre, bouts de bois, de tout y lance dessur! > Il n'est pas respectueux pour sa mère. « Va te cb...! y crie Scaragolette qui se parle français naturel. Mais où c'est qui s'apprend tous ces mots-là, qu'elle fait ma sœur*». Cagayous « fréquente » Vittorine. « C'est une (\\\e qu'elle aime faire la fantaisie pour qu'on «e l'arrégare .. Quand personne y regarre, elle, ellç commence de serrer fort la robe dessus sa popa, et de faiçe l'œil, sans faire ensemblant, de la peur qu'elle a qu'on fait pas attention. > La popa, vous entepdez bien que c'est la poupe, le gaillard d'arrière.

Cagayous est violent, querelleur, fler de sa force. Son ami Gasparette s'est oublié jusqu'à l'appeler vendu. « Mécago! si Embrouilloun et le Courro y me le sort pas des maios je me le mange tout habillé! Va-t-en d'ici, f... le camp loin, et que jamais je te voye, si tu veux pas que moi je te casse, bougue cle bâtard! Le noir y m'a f... ce sale pataouète de misère ! » fîous connaissons déjà le pataouète ; Louis Bertrand nous l'a présenté. Bab-el-Oued tout entier est impulsif et violent ; le Bab-el-Oued des troubles antijuifs. « L'basard il a vouju que juste y passe un tramwaille ousqu'y avait deux juifs dessus. Ma! Si vous aviez vu cette baroufe! La même chose que si une bande de toros de muerte elle serait lâchée contre deux carcans. »

Cagayous et tous ses amis sont Algériens, et rien d'autre... «Moi si je suis pas Français naturel je suis Algérien... rue d'Orléans je suis né... d'abord ma

mère elle fouche la carte à le bureau de bienfaisance, preuTe qu'elle s'a faite Française >•

A côté de ces Algériens, Musette a mis un Français de France « Mecieu Hoc, le facteur en retraite.. ♦ qu'y a pas plus républicain que lui. » Il est vieux, malade et raisonnable, il a peu de vie. c Vous avez pas soif à votre âge. Pas naturel c'est. — Non, le médecin y m'a dit que je bois rien que le lait, rapport à mon l'œil. — Aïe 1 alorss encore faut qu'on vous met en nourrice à présent. » Louis Bertrand a mis de même parmi les maîtresses de son Raphaël, et pour le contraste^ une Française sentimentale et exsangue. C'est que dans les veines de Cagayous « le sang il est chaud plus mieur qu^en France, que coyons! >

La bibliographie algérienne est encombrée de livres mort-nés, on songe par exemple aux romans algériens d'Hector France, qui datent d'une trentaine d'années à peine, et qui sont exactement comme s'ils n'avaient jamais été. Avec Fromentin, les lettres de Saint- Arnaud, les livres sur l'Algérie française qui sont restés vivants, lisibles, se compteraient sur les doigts, peut-être d'une seule main. On peut admettre que les premiers romans de Louis Bertrand s'adjoignent à cette courte liste.

Pour Cagayous il est déjà introuvable en librairie. C'est à peine d'ailleurs s'il a été publié en volumes véritables : il l'a été surtout en petits articles, en brochurettes à deux sous, que tout le monde lit et que personne ne garde. Dans les bibliothèques d'Alger, toutes sans exception, la municipale, la nationale, l'universitaire, Cagayous est inconnu. En Algérie

t04 LRS BUROPÉENII

la loi sur le dép6t obligatoire des publications non* Telles n'est pas appliquée. Et pour Tacquisition de Cagayous il ne s'est jamais trouvé le moindre crédit. On peut estimer que c'est un petit scandale, une preuve nouvelle que l'Algérie n'a pas encore pris nettement conscience de soi-même.

Quelques-uns de ceux qui ont pris plaisir à Cagayous lui reconnaissent des mérites surtout philologiques. On y trouve noté en eflfet, avec une fidélité admirable, un dialecte français en formation. Tous les autres, les patois de chez nous, ont deux mille ans d'existence, ils viennent du fond du passé, qui ne livre pas le secret détaillé de leurs origines. Mais le patois de Bab-el-Oued naît sous nos yeux, il est encore possible de retracer jusqu'à leurs sources espagnole, italienne, provençale, arabe, les variations de sa phonétique et de sa syntaxe. Il y aurait là un « sujet de thèse >. Ce n'est pas tout à fait une mauvaise plaisanterie de cuistre. Une étude pareille, faite par un professionnel ingénieux, jetterait peut-être une lumière, par analogie, sur la manière, par exemple, dont le Français s'est détaché du latin. C'est pourtant un point de vue un peu étroit, spécialement universitaire.il nous mène à concevoir que Cagayous, qui a d'ores et déjà besoin d'un commentaire pour être compris, se lira de moins en moins couramment à mesure qu'il vieillira. Ce n'est pas une garantie de durée.

Ceci s'applique au texte du livre. Mais le personnage de Cagayous est désormais enraciné dans la mémoire et la conversation de tous les Algériens.

Il a des chances de n'en sortir jamais. Cagayous, séparé du livre où il est né, voltigeant sur les lèvres des hommes, est vivant à la façon de Polichinelle, de Gavroche, ou du moins, pour être poins ambitieux, de Stenterello à Florence, de Gnafron à Lyon. C'est une forme d'immortalité littéraire, une des plus enviables peut-être.

Il est curieux que l'explosion antijuive ait inspiré quelque chose qu'il faut sans hésitation appeler de l'art ; c'esl-à-dire qu'elle ait profondément intéressé des artistes, et à leur suite le public. C'est une garantie que le phénomène, toutes les réserves qu'on voudra une fois faites, ne peut pas être négligé. C'a été le faire-part d'une naissance ; l'enfant est vivace ; L'avenir dira s'il est viable.

Là question indigène pour le grand public métropolitain, c'est bien simple. Les indigènes d'Algérie sont soumis à iih « régime d'arbitraire, d'iniquité, et de terreur » [Temps de 1912, cité par là Revue indigène 1^12, p. 324). « Ce n'est pas pour facilitei* de tels abus que la France à Introduit dans là Colonie... ses institutions. )) C'est Burdeau qui parle aihsi dans son Rapport célèbre de I8dl. Lors dé la grande famine en 1868 k la massé des indigènes, réduite à l'état de bètes sauvages, ne vit que de pacines et d'immondicés }). M. RoûUer, dans uh grand discours jadis célèbre, en fait remonter la responsabilité âut bolons ; et le « Constitiitionnèl ]» est de son avis : i ...il y à peu de colons dignes de ce nom ». Voici un autre texte, emprunté à une brochure augusie, la lettre dé Napoléon III au liiaréchal deMac-Hahon du 20 juiA 1865. i Chez^ les populations indigènes la misère

208 LA QUESTION INDIOÂNE

augmente ea raisoa de leur rapprochement des grands centres européens... les descendants des premières familles arabes sont réduits à la dernière extrémité, alors que des fortunes scandaleuses, dues à Tusure et à la fraude, se sont édifiées de leurs dépouilles... » On flétrit « certains hommes » que le contexte montre être des colons, et on dit « que les indigènes, s'ils leur étaient abandonnés, ne seraient pour eux que des gens taillables et corvéables à merci ». A l'appui de ces conclusions simples et générales, qui ont été formulées à diverses reprises depuis un demi-siècle, le grand public a le souvenir confus qu'on lui a raconté des anecdotes scandaleuses, précises, détaillées et terribles.

Il est facile d'en ajouter d'inédites au dossier de celles qui ont été publiées. Voici par exemple qui concerne l'état civil. On sait qu'un Musulman n'a pas de nom patronymique, ni même d'âge bien déterminé. En Algérie pourtant une loi de 1882 a placé les indigènes, en ce qui concerne l'état civil, sous le régime français. Ils y sont donc, théoriquement du moins. Nous autres Français de France nous sentons vivement, chacun pour soi et pour les siens, la nécessité vitale de l'état-civil. Il se tient tout seul, sans contrainte, par la conspiration tacite et universelle des intéressés. En Algérie, sur ce point comme sur tant d'autres, la loi, n'ayant pas de rapports avec les mœurs, est inopérante. En pratique les registres de l'état civil sont une chose qui ne vit pas, du papier griffonné sans rapports profonds avec l'homme en chair et en os. On peut avoir passé vingt ans en Algérie,

en rapports fréquents avec les indigènes, sans avoir remarqué le moins du monde, dans la vie de tous les jours, l'usage du nom patronymique. Dans les bureaux de recrutement on demande toujours aux engagés volontaires leur état-civil, et ils finissent par en apporter un, mais qui n'est pas nécessairement le leur propre, pourquoi pas celui d'un frère aîné ou cadet ? Dans la commune d'AmioGii-Moussa, en 1913, un fonctionnaire indigène, un caïd, je crois, vient à Tétat- civil déclarer le mariage de sa fille. Mais il s'aperçoit alors qu'il n'en a jamais déclaré la naissance. Voilà qui est ennuyeux : ce serait une amende de cinquante francs ; le cas demande réflexion. Sur ces entrefaites, la femme du caïd accouche d'un bébé, lui aussi du sexe féminin. C'est une occasion providentielle de réparer sans frais supplémentaires une vieille étourderie. Le père déclare deux jumelles. Puis, le lendemain il déclare le mariage. « Mais, dit l'employé, tu ne peux pas marier une fille â^ée d'un jour ! — D'un jour ! s'écrie le caïd, elle a dix-sept ans ! veux-tu la voir? » On n'a certes pas l'i&tention de ridiculiser ce caïd, on trouve tout naturel qu'il ait son atavisme à lui, et non pas le nôtre. C'est le législateur français plutôt qui prêterait à rire, si on pouvait s'amuser au spectacle d'efforts bien intentionnés, douloureux et partiellement inutiles.

Cette anecdote, qui m'a éléracontée par un administrateur spirituel, serait une simple drôlerie, si pourtant elle n'éclairait notre impuissance profonde à provoquer l'apparition de l'individu dans la masse indigène. Des anecdotes concernant l'usure n'ont

plus du taut le caractère d'amusettes. L'usure est la plaie de TAlgérie ; Tadministration Ta combattue par tous les moyens, en particulier par la création des « Sociétés de prévoyance », qui sont une mutualité agricole. Dans cette lutte elle a remporté des succès, mais partiels. Lorsqu'une société de prévoyance fut installée à Boghari, par exemple, les Juifs locaux furent d'abord atterrés ; puis ils se remirent de leur émotion. Us ont trouvé le moyen d'utiliser la société au mieux de leurs intérêts. A leur instigation les débiteurs insolvables empruntent à la société de prévoyance pour payer le Juif. Oui, certes»! la loi fixe un intérêt maximum de «ip. 100; et le juif fait mieux que la respecter ; il ne prélève pas un sou d^intérêts. Mais naturellement la somme qui est due c'est celle qui est inscrite sur le billet avec le consentement du souscripteur. En 1916, en pleine gnerre, dans cetteTKabylie dont beaucoup d'enfants, morts pour la France, ont laissé une veuve, une mère, des enfants pensionnés, les certificats de pension sont fréquemment chez l'épicier, dont ils sont le gage ; il est prêt à les restituer contre un billet, où la somme portée sera, par exemple, le quintuple de la somme due sans intérêts. C'est abominable : il faut poursuivre ces misérables ! On poursuivra donc tous les épiciers de Kabylie. Mais le Procureur Général ne veut pas entendre parler d'une seule poursuite, aussi longtemps qu'il n'y a pas de plaiilte : or il n'y a pas une seule plainte. L'épicier, dans une convei'sation privée, ne comprend pas vos reproches : « Td veux que je laisse mourir ces gens-là de faim ! niaiâ c'est siffrëux

ce que tu me demandes ». Et il est sincère. C'est comme ça, c'est le fait brutal. Peut-on essayer de comprendre? .

Ce qui nous échappe à nous autres occidentaux, dans cette question de Tusure, ce serait à peu près ceci : Le prêteur et l'emprunteur, l'un aussi bien que l'autre, par un sentiment atarique, millénaire, conçoivent Topératioil non pas du tout comme un contrat de bonne foi, à notre manière ; mais Comme un mensonge mutuel ; chacun compte rouler l'autre, au su de l'autre ; l'emprunteur espère bien ne pas payer ; c'est une guerre, une partie où on a le droit de tricher. Aussi bien, dans beaucoup de cas, l'un est juif et l'autre musulman ; dans ce pays où le droit est religieux il n'y a pas entre eux de droit commun, il y a lutte. Dans nos sociétés, réglées, la propriété se trouve garantie théoriquement et pratiquement. Nous avons bien « le fait du prince y> mais pas dans la sphère de la propriété privée. Chez ftous, sauf dans les grands cataclysmes, depuis des siècles et des sièclesj un hOmme est raisonnablement sûr de ré- :îolter ce qu'ii sème. L'épargne a un sens, l'argent est quelque chose de suprètnement important^ >^rindépendahce ; il est inème, en un Sens, vénérable, il est, si on Jieilt dire, crasseux de sttèur humaine. En Orient ce n'est plus ta du tout ; ça U'a jamais été ça, depuis des milléhaires. Mettre de l'argent de côté d'est la dernière des folies ; fc'est se priver pour son ennemi, pour celui qui vaus le prehdra. L'argent a toutefe ses affitlités avec celui qui, chex nous, roule sur Utt tapis vert. A éat et à nous, en matière d'ar-

gent, des passés différents ont fait des façons de sentir opposées, qu'une loi ne modifie pas instantanément. Chez nous-mêmes, des gens très honnêtes, par ailleurs, ne se font aucun scrupule de frauder la douane et ils indiquent la racine historique de ce sentiment en donnant au douanier le vieux nom de gabelou. Et si cette philosophie parait trop pçu rationaliste, il n'en est pas moins vrai que les épiciers kabyles, contrôlés par la loi française, sont, en 1916, exacteûient ce qu'on vient de dire.

Que la France, représentée par ses institutions, soit impuissante, passe encore. Que ses fonctionnaires ou ses colons soient personnellement répréhensibles c'est plus grave. On les voit sous cet aspect " dans beaucoup d'anecdotes concernant les forêts, la justice, le corps des administrateurs, par-dessus tout les colons : anecdotes qui ont déjà fait le tour de la Presse. Mais les postes et les chemins de fer, je crois n'avoir jamais rien lu sur leur compte. Par la nature automatique de leur fonctionnement, ces administrations paraissaient devoir échapper aux potins. Eh bien ! elles n'y échappent pas. Dans les petites villes d'Algérie, Orléansville, par exemple, ou Milianah, si vous êtes au bureau de poste, et si vous avez l'air d'un bourgeois respectable, un air à inspirer confiance, il pourra vous arriver ceci. Un indigène vous dira : « Monsieur rends-moi le service de signer ce mandat. » Vous mettrez quelque temps à comprendre de quoi il s'agit, parce que, dans nos idées européennes, une signature est individuelle, et on ne signe que de son propre nom. Ce que l'indigène vous

demande c'est de signer le mandat de son nom à lui* Dans notre langage juridique cela s'appelle un faux et c'est considéré comme très grave. Notez bien quej s'il s'agit de garantir une signature, toutes les conditions requises par la loi font défaut, vous êtes un témoin unique, non patenté, vous n'avez jamais vu cet indigène. Il ajoutera probablement une petite phrase, qui vous paraîtra .injurieuse, quelque chose comme ceci- : « C'est un mandat de quarante sous, tu n'auras pas le cœur de me prendre une commission pour si peu de chose. » En somme on vous proposé de l'argent pour commettre un faux. Ceci se passe au guichet de la poste, sous l'œil de l'agent ; vous le consultez, et il vous conseille de rendre au pauvre diable le service demandé. Vous faites le petit faux, de cœur léger, et vous allez à vos affaires. Mais vous vous étonnerez peut-être et vous vous informerez. N'importe qui tous dira tout de suite de quoi il s'agit. En France, pratiquement, tout le monde sait signer. En Algérie, la grande majorité des indigènes ne sait écrire ni en français, ni en arabe. La signature, c'est une institution de chez nous : la civilisation musulmane n'a pas ce rouage-là. Mais l'Algérie est un groupe de départements français, les mandats s'y touchent camme en France, d'après nos us et coutumes« n y a donc des Européens peu scrupuleux, qui se font de petites rentes en signant les mandats d'indigènes, moyennant une commission. C'est un petit métier connu, classé, ofQcieuaement admis.

En matière de mandats, il y a des abus plus graves. Voici une anecdote, entièrement imaginaire, bien

entendu. Si elle ne Tétait pas il faudrait être prêt à fournir la preuve de faits qui ne peuvent pas être prouvés. Un gros commerçant indigène, appelons-le Mneuouar, veut envoyer un mandat de trois mille francs. Nous sommes dans un coin perdu de TAlgériô, dans rex^rème-sud; l'administration d^s postes a relégué là, en ma^iière de punition, un mauvais agent. C'est un ancien légionnaire, à la coule de beaucoup de choses, un frère de la côte, appelons-le Schwindler. Mneuouar se présente au bureau ; — « Donne-moi un mandat de 3.000 francs. -^ Très bien, tu as l'argent? — Voilà. » Il présente 3.000 francs en pièces de cent sous. — « Tu te moques de moi, dit Schwindler,, je n'ai pas de tiroir assez grand pour fourrer tout ça ; apporte-moi des billets. » — Mneuouar s^en va, trouve à changer ses douros chez les négociants du quartier, et revient avec les billets. On lui donne son mandat, il l'expédie, et il retourne à ses affaires. Quelque temps après le correspondant accuse réception, mais d'un mandat de 300 francs seulement. Fureur de Mneuouar qui court à la poste. « Je t'ai donné 3.000 francs et non 300 francs — Voyons, dit paisiblement Schwindler, montre le talon. — Eh bien! le talon porte 300 franco. D'ailleurs mon livre aussi. Tiens, regarde! Ahl tu ne sais pas lire, c'est dommage, tu verrais toi-même. » — Que peut faire Mneuouar? Les négociants du quartier sont prêts à témoigner qu'il a changé 3.000 francs dans leur boutique, mais aiicun d'eux ne l'a accompagné au pichet. Toutes les écritures sont en règle. Il n'y a pas

moyen de porter plainte. Ça c'est une escroquerie grandiose, et par conséquent très rdre. Pour étouffer 3.000 francs en un tour de main, il faut un apache, un professionnel ; ce n'est pas à la portée des consciences moyennes. En revanche, il y aurait dans la délivrance des mandats aux indigènes illettrés de petites erreurs fréquentes, au détriment du mandant, des erreurs de quelques francs, de cent sous, d'un louis. Sûrement c'est une calomnie. Tous les employés des postes, sans exception, sont de très hautes consciences. Et c'est une circonstance heureuse. Parce que s'il se trouvait parmi eux des brebis galeuses elles auraient beau jeu.

Que voulez-vous ! nos règlements postaux n'ont pas été rédigés pour un public d'illettrés. Ni d'ailleurs pour des gens qui n'auraient pas d'adresse. Peu d'indigènes habitent dans une rue numérotée. Supposons une adresse de ce genre : « Mahmoud du douar Zatyma ». Le douar Zatyma est épars sur une centaine de kilomètres carrés. Comment le facteur va-t-il se débrouiller. En passant au village, il entrera dans la boutique du Mzabite. « Dis donc, moutchou. tu connais Mahmoud. — Oui. — Tu veux te charger de lui remettre une lettre? — Certaiftemeût. » Et voilà une affaire faite. Le facteur continue sa tournée. Le moutchou ouvre la lettre, y trouve un mandat, et le touche, sans difficulté, car il sait un peu écrire. Quelques jours après Mahmoud, au marché, apprend que le facteur a laissé une lettre pour lui, il va chez le Mzabite. « Tu as une lettre pour moi? — Oui la voilà. » Mahmoud glisse le papier sous sa

216 LA OUEPTION INDIGÈNE

chéchia, et s'en va. Quelques jours s'écoulent encore jusqu'à ce qu'il rencontre un taleb, qui lui lit la lettre. Il retourne alors chez le M'zabite. « Moutchou, il devait y avoir un mandat dans la lettre. — Tieirs, c'est vrai, un mandat de 40 francs. Je Couvre un crédit chez moi jusqu'à concurrence de cette somme. Tu me connais. Tu sais que je n'ai jamais fait tort d'un sou à personne. »

L'indigène trouve des difficultés analogues à l'usage qu'il fait de nos chemins de fer. Par exemple : El Hachmi est un commerçant, disons de Mascara. Il vend à Mascara, c'est-à-dire dans le Tell, des burnous qui se tissent sous la tente, dans le Sud. Chaque année, quand vient la saison, il fait sa tournée chez les nomades, jl achète, il emballe, et il expédie d'une gare saharieilne, disons par exemple la gare d'Âïn- Sefra. Voilà donc des ballots de burnous qui partent régulièrement d'Aïn-Sefra pour Mascara ; l'expéditeur et le destinataire sont le même homme El Hachmi. Invariablement, quand il ouvre un de ces ballots, un certain nombre de burnous manquent à l'appel. Il s'agit de ballots qu'il a faits de sa main, et qu'il ouvre lui-même, il a lui-même fait l'expédition et pris livraison. Le vol a donc lieu pendant le trajet en chemin de fer, il n'y a pas d'erreur possible. Un de ses amis, un Européen, révèle à El Hachmi le jeu des règlements. A l'expédition El Hachmi fait peser ddvant lui, et contrôle la balance. A l'arrivée il exige qu'on recommence la même opération; la balance révèle qu'il manque plusieurs kilogrammes ; El Hachmi, dûment stylé par son ami européen, refuse de

LA QUESTION DVDIGÈNE 217

prendre livraison. Entre un client français et l'administration du chemin de fer, la question ainsi posée recevrait une solution immédiate. Hais le client est indigène. On le sent hésitant, empêtré dans un règlement qu'il comprend imparfaitement. L'employé auquel il a affaire, le chef de gare qui ne manquera pas d'intervenir, sont personnellement étrangers au vol, sôit! Mais une histoire de ce genre est fort ennuyeuse, on voudra éviter un scandale, couvrir des subordonnés, on le prendra de haut : « Espèce de Bicot, dis tout de suite que nous sommes des voleurs ! » El Hachmi n'aura peut-être pas l'énergie, voire la possibilité de se renfermer dans son droit sans transactions. Et notez que ûous avons supposé réunies des conditions exceptionnelles. Nous avons supposé qu'El Hachmi savait lire une balance et un bulletin, qu'il avait un ami Européen, qu'il était docile aux suggestions de cet ami.

On n'a pas l'intention d'insister davantage ; on a simplement voulu établir qu'il a été rassemblé, à maintes reprises, et qu'il est facile de^ grossir h volonté, une sorte de florilège de scandales algériens en rapport avec la question indigène. Assurément on n'en garantit pas l'authenticité rigoureuse dans tous les détails. Mais des cas concrets de ce genre, voilà précisément ce qui pose en Algérie la question indigène.

Quand il s'agit d'interpréter ces cas concrets la

difficulté commence. C'est là-dessus que métropolitains et coloniaux divergent. On rendra peut-être l'interprétation moins maiaiséQ, si on attire Tattention sur quelques faits très généraux de sens commun, ou du moins qu'on imagine tel&; des constatations impartiales. Ces grands faits ont trait aux deux sociétés, indigène et colon, dont les scandales mitoyens constituent la question indigène.

A propos d'un sujet aussi moderne est-ce une cuistrerie de laisser accrocher son attention par Hérodote. « Les Égyptiens, dit Hérodote, font tout au rebours des autres hommes ». Si on interprète un peu librement : « les Orientaux font tout au rebours des Occidentaux »; je suppose qu'on ne s'écarte pas de la réalité. Qu'on en juge par l'énumération des bizarreries égyptiennes ; « ils urinent accroupis... ils sont circoncis... ils écrivent de droite à gauche... pour rien au monde ils n'utiliseraient le couteau ou la marmite d'un grec, ni ne toucheraient à de la viande coupée avec un couteau grec... (U. 35, 41)... le porc pour eux est un animal impur... (i(/., 47). > Tout cela s'applique^ rigoureusement aux musulmans du XX® siècle après J.-C. Ailleurs le même Hérodote admire te youyou, fameux aujourd'hui encore, des femmes berbères (IV. 189). Au temps d'Hammourabi, vingt-trois siècles avant notre ère, les bourgeoises chaldéennes, d'après Maspéro, menaient exactement la vie bien connue de toutes les femmes musulmanes : « Les femmes riches se montraient peu au dehors, et, quand elles sortaient, c'était pour aller prier aux temples, ou pour visiter chez les

harems voisins, voilées et entourées d'un cortège d'esclaves qui les cachaient aux yeux de la foule : la plupart du temps, elles demeuraient cloîtrées chez elles, oisives ou occupées à des ouvrages d'aiguille, et sans autres distractions que les bavardages de leurs amis ou de leurs esclaves (1). » La description qu'Hérodote fait de Babylone éveille à la première lectnre des souvenirs précis chea qui a vu les qçour de l'extrème-sud algérien, ceux du Gourara, du Touat, ou bien encore les qçour du Figuig. Chacun d'eux est du moins comme Babylone une ville de pisé, de boue durcie ; non pas un vUlage, une* ville ; avec une architecture compliquée, des raffinements urbains, étages nombs^ux, escaliers, passages couverts, water-closets publics ; et ce soqt des villes fortifiées aux murs épais se recoupant à angles géométriquement droits flanqués de belles tours carrées, bien régulières; le tout en briques crues. Les Babyloniens d'Hérodote sont vêtus de ce que nous appelons aujourd'hui en Algérie la gandourah et le burnous, coiffés de qi^elque chose d'analogue au fez et surtout au haïk. Si vous en doutez, voyez les figures qui accompagnent les mots pœnula, mitra, dans le vieux dictionnaire de Rich (â). Les amulettes même n'ont pas changé depuis deux mille ans au minimum. La main de Fathma, le croissant apparaissent déjà sur les stèles carthaginoises. Ces gens-là sont logés, habillés, organisés de la même façon, très, différente de la

(1) Maspero : Histoire ancienne des peuples de l'Orient. p. 160.

(2) Antony Rich : Dictionnaire des antiquités^ 1861,

nôtre, depuis trois ou quatre mille ans, ou davantage, depuis toujours.

Rien de plus naturel. Il est entendu que nous sommes en Orient; dans Timmuable Orient comme nous rappelons. Oui. Mais ce mot « Orient », il arrive que nous le prononçons « Islam » et alors il change de sens. L'Orient c'est quelque chose de très flou, de très ancien, mystérieux, redoutable. « Occidentaliser rOrient », rien qu'à formuler ainsi le problème on suggère l'idée qu'il pourrait être de solution délicate. Tandis que l'Islam, mon Dieu! c'est une religion, nous savons très bien comment on sape une religion, nous avons des armes, un arsenal, la science, les bons manuels, les universités, les écoles primaires, l'instruction en un mot, l'instruction! Le Temps nous le dit : 4C Les indigènes de l'Afrique du Nord sont des blancs comme nous, mais des blancs en retard... ce qui les sépare de nous c'est surtout leur ignorance... »; hâtons « l'avènement de la raison... en dehors du fanatisme aucun sentiment irréductible ne les sépare de nous. » (p. 427). Évidemment! Pour moi je préférerais un mot bref de Kipling : East is east and West is West. L'Orient c'est l'Orient, et l'Occident c'est l'Occident. Par quoi il entend que ce sont des choses prodigieusement éloignées l'une d^ l'autre.

s Quoiqu'il en soit, et que la tâche qui consiste à occidentaliser un morceau d'Orient soit facile ou malaisée, une chose est sûre, je crois. Il n'y a pas dans toute l'étendue du monde Oriental un coin où ce problème-]^ se pose comme en Algérie. Il me semble

qu'on ne Ta jamais dit, et que c'est évident pourtant, dès qu'on le formule. Il y a d'autres parties de rOrient où chrétiens et musulmans vivent mélangés, réagissant les uns sur les autres, la péninsule des Balkans, par exemple. Pourtant les Serbes, les Macédoniens, les Bulgares, qu'ils soient chrétiens, ou musulmans, sont des Serbes^ des Macédoniens ou des Bulgares depuis des temps immémoriaux, ils ne diffèrent que de confession. Mais en Algérie! Quelque chose comme un million de Provençaux, de Languedociens, de Catalans, de Corses, etc.. tous occidentaux incontestables, vivent au milieu des indigènes, orientaux non moins incontestables. Cette situation date d'un demi-siècle, moins de trois quarts de siècle en tout cas; c'est tout frais; entre les deux éléments du mélange les contrastes pour s atténuer n'ont pas encore eu la marge de deux générations: Ces contrastes sont d'une violence absurde. Tout diffère, non pas seulement les religions, mais les sociétés, les façons de raisonner et de sentir, de s'habiller, de manger, de vivre; on pourrait presque dire que les populations de deux planètes distinctes viennent de se juxtaposer. La juxtaposition est très étroite, les enfants des deux planètes jouent ensemble dans les rues des villages, leurs parents sont rapprochés dans la familiarité de leurs vies quotidiennes par les liens complexes des intérêts économiques. S'il existe ailleurs dans toute l'étendue du monde islamique une situation analogue, je n'imagine pasr , où cela peut bien être. Sûrement pas en Egypte ou dans l'Inde, où les Anglais ne peuplent pas. Au Tur-

kestan russe, au Caucase? Mais le Russe y eBt un voisin proche, semi-oriental lui-même. Il semblerait donc que ce qui arrive à Tlslam sur le territoire de TAlgérie soit un phénomène unique. Ici et nulle part ailleurs la carpe a épousé le lapin; et cette union ne semble pas aussi stérile qu'on pourrait le croire.

Quand une roche en fusion, venue des profondeurs, monte à travers Técorce terrestre, les géologues constatent qu'il se produit sur les parois de la cheminée ce qu'ils appellent des ce phénomènes de métamorphisme >. L'expression est commode pour désigner ce qu'on observe en Algérie. Oh peut y noter déjà, dans les deux sociétés, un € métamorphisme de contact ». Il existe un village européen, par exemple, d'ancienne création, un peu délaissé dans la montagne par les voies actuelles de Communication, où les jeunes colons, ceux qui ont poussé sur place, parlent entre eux plus voloh tiers arabe que français, comme on parle patois dails tin village du Midi. Dans tel autre village*, dit-on en riant, un colon, effrayé d'une épizootie, actrocHe sournoisement au cou de ses vaches, à là mode indigène, un verset du Coran cousu dàtis liti sachet. Dàhs la banlieue d'une grande ville, &ur le seiill d'uft petit marabout^ on a vu des Européennes ittlmolér Uhé poule noire. Dônâ la meilleure société d'Algei*, une bourgeoise frahçàise, pendant une maladie gràire dé sott mari^ fait brûler des ciîerges à Notre-bàme-d'AfHque, et distribuer des atimônes aux pauvres à la Mdsqttéë de Sidi-R^mdam.

Du c6të musulMàh, nous autres Européens nous ne discernons ^as âtiësi hettemettt par le tnenu de petits

phénomènes comiques de métamorphisme. Mais on Yoit clairement le grand phénomène d'ensemble. Les indigènes marocains y sont très sensibles ; à leurs coreligionnaires d'Algérie ils font couramment le reproche d'être « nouss-mselmin », des demi-musulmans. Certainement en Algérie, depuis 1830, rislam, le granitique Islam, a joué plus ou moins. L'Autrichien Oscar Lenz, voyageant au Maroc, déclare y avoir embauché, quand il l'a pu, des domestiques ou des auxiliaires algériens, de préférence aux Marocains, parce que ceux-là sont plus près de l'Européen. Et Lenz faisait cette expérience curieuse il y a déjà une quarantaine d'années. Il faudrait être prophète pour affirmer que cela est gros de conséquences. Il me semble bien qu'on pourrait, à tout hasard, réclamer un peu de respect pour ce germe d'inconnu. Dan^ notre domaine musulman français, notre chance principale d'exercer sur l'Islam une influence durable et profonde pourrait bien être là exclusivement. Mais il faut se méfier apparemment de ces considérations générales un peu ambitieuses.

Ce qui est sûr c'est que le dossier des scandales est un phénomène de métattiorphisme. Puisqu'il y a deux sociétés en présence, il y a deux thoralés. Si on en doutait, il suffirait par exemple de fënrôyëi* à quelques ])assages d'tin excellent mânùél, tdtit è Htit dépourvu de passlbà, puisque c'est un càtalogiiè de faits précis, à l'ilsàgé des étudiëiits, des àvbbâts, des avoués et des notaires. Oh vfeiit J)ârler dé Làttbet^ : rtûité élémentaire êfè* législation ùlgériéhrie. « Le mafi&ge ttiùstilinah... ndUs parait àbsoluitieht bohtràitè

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à rorilre public même... le droit de djebr nous apparaît comme contraire aux principes fondamentaux de notre législation... comme contraire à la morale et à la liberté humaine. Les Auteurs, les arrêts ne lui ménagent pas les qualificatifs péjoratifs ; déplorable, exorbitant, monstrueux, honteux, odieux, infâme... les règles immorales du droit musulman. » (II, 60'2, 605, 610). Il est bien entendu que la réciproque est vraie, et que des prescriptions de notre droit sont abominables pour des musulmans. Ce sont là des différences trancliées, des énormités. Il est peut-être plus grave encore que les deux morales n'aient pas les mêmes tolérances, dans la vie de tous les jours; qu'elles aient, si on peut dire, une échelle différente des péchés véniels et capitaux. Notre morale n'est pas très sévère pour l'ivrognerie. La morale musulmane est pleine d'indulgence pour le chapardage, le péculat, pour l'absence de scrupules en matière d'argent. Ces deux morales juxtaposées réagissent vivement l'une sur l'autre ; nous l'exprimons dans le langage courant en disant que les indigènes nous empruntent nos vices, et bien entendu nous leur rendons la pareille. Il ne faudrait peut-être pas trop se hâter de formuler cette constatation en flétrissant l'immoralité algérienne. En France aussi, depuis un siècle, depuis qu'une morale laïque cherche à naître, à côté de la morale chrétienne, il se produit à leur contact une fermentation. Toute la planète a méprisé la pourriture française. On vient de s'apercevoir que cette pourriture laissait intact le grand ressort moral essentiel, l'abnégation. Le reproche

d'immoralité collective, adressé à tout un peuple, est quelque chose de dangereusement sommaire» Seulement on doit admettre qu'il y a un lien entre le dossier des scandales et la coexistence en Algérie de deux morales très différentes.

Nous sommes actuellement en pleine crise de la question indigène. Cette crise a éclaté vers 1912 à^ propos de la guerre des Balkans; elle a été signalée par des campagnes de presse retentissantes, particulièrement dans le journal le Temps; elle a été mûrie par la guerre mondiale; et, en ce moment même, elle semble aboutir à des réformes précises. Je crois qu'on comprend bien mieux la crise actuelle si on réclaire par un historique de celles qui l'ont précédée. La question indigène est aussi vieille que la conquête, et elle a passé par des phases successives, dont il faut rendre un compte sommaire.

11 en est de la vie politique de l'Algérie comme dé son administration. C'est une reproduction exacte des choses métropolitaines. Cette reproduction artificielle a nécessairement un peu les caractères d'une parodie, puisqu'on traite l'Algérie comme si elle était ce qu'assurément elle n'est pas. Au sud de la Méditerranée on retrouve donc les mêmes étiquettes familières qu'au Nord : républicains, socialistes, nationalistes. Seulement tout cela n'est pas sérieux; c'est un petit jeu sans importance ; ces partis politiques là, qui sont les nôtres, à nous autres Français,

226 LA QUESTION INDIGENE

ne correspondent naturellement à aucune division naturelle profonde de l'autre côté de Teau. Il n*y a en Algérie que deux groupes humains franchement opposés par leurs intérêts et par leurs passions, ce sont les indigènes et les Européens. Tout le reste est accessoire. Il me semble que cette évidence, une fois formulée, doit s'imposer à tout le monde. On pourrait croire que ces deux groupes humains n'ont pas été deux partis politiques, parce que les indigènes jusqu'en 1919 n'ont pas eu de droits politiques. Mais dès le début, immédiatement, ils ont eu des représentants autorisés et puissants. Dès que fut enfin à peu près terminée l'interminable conquête, vers le début du second empire, la situation apparut nettement. Il y avait déjà une colonie européenne ; et en face d'elle, ne faisant déjà plus figure d'ennemi fusil au poing, la société indigène était encadrée, représentée et défendue par les bureaux arabes. Que la préoccupation essentielle des bureaux arabes ait été de garder intacte cette société indigène qui était leur chose, c'est l'évidence même. Autant et aussi longtemps qu'ils l'ont pu, ils l'ont maintenue sous cloche, préservée de tout contact avec le microbe européen, dans une atmosphère aseptisée. Le microbe européen c'était le colon. Cette lutte entre les colons et les bureaux arabes, qui est bien connue, qui a dominé toute la vie politique algérienne sous le second empire, ça n'a pas été autre chose au fond que la lutte entre le parti européen et le parti indigène. C'est cela qui est la réalité solide, le reste est étiquette et déguisement. La même lutte a continué

SOUS la même forme après la chute de Tempire dans les dix premières années de la République. Dans « Au Soleil » de Maupassant, qui fut écrit en 1881 , on perçoit encore très bien le dernier écho des haines entré bureaux arabes et colons. A ce moment-là pourtant la lutte tirait sur sa fin. Le colon était victorieux. Aujourd'hui il y a longtemps que les bureaux arabes n'ont plus d'ennemis en Algérie, parce qu'ils n'ont plus de puissance. Relégués dans le sud, tous les jours un peu plus loin, ils ne gênent plus personne, et on rend unanimement justice à l'immensité des services qu'ils ont rendus. Faut-il donc conclure que, depuis 1880 environ, le parti indigène est définitivement vaincu, décapité? Pas du tout, il a changé de terrain et de chefs. La Tunisie fut conquise et soumise au régime du protectorat en 1882. Sous nos yeux, en ce moment même, le Maroc aussi est devenu protectorat français. Entre protectorats et Algérie l'antagonisme est exactement le même qu'entre bureaux arabes et colonis. Les protectorats sont essentiellement ce que furent les bureaux arabes, le , cadre européen de la société indigène. Les uns et les autres ont nécessairement la même attitude vis-à-vis de la^ociété européenne des immigrés. C'est normal, c'est légitime, c'est la force des choses.

Cette comparaison entre les prolectôi'ats et les bureaux arabes est inusitée. Elle à chance de heurter un préjugé. Les bureaux arâbeê C'est le régime du sabre. Dii en associe l'idée à celle d'une tyratinie écrasante. Qii'esi-ce que cela J)èut avoir de coinmun avec tlnè administration cdhtiée à des diplomates?

J'ai entendu Paul Bourde raconter en souriant son premier contact avec le protectorat tunisien. Après déjeuner on Tavait emmené voir administrer officiellement, au nom du bey bien entendu, la bastonnade sur la plante des pieds. Il était un admirateur sans réserve du protectorat. Et je crois bien qu'il eût été choqué de le voir comparer aux bureaux arabes. Ils ont en commun dans le maniement des administrés une brutalité sommaire, qui n'est pas plus particulièrement militaire que diplomatique. Elle est simplement indigène. Notre ministère des affaires étrangères a depuis 1882 administré la Tunisie avec un succès considérable, il en est légitimement fier^ et probablement il ne voudrait en partager la gloire avec personne. Il a peut-être tort. L'administration du protectorat, qui a fait de si grandes choses, ne se diminuerait pas en s'avouant à elle-même ses ancêtres. On en a toujours. Que l'expérience acquise en Algérie par les bureaux arabes n'ait pas été étrangère au succès des protectorats tunisien et marocain, il y a au moins une bonne raison de le soupçonner. Cette formule du protectorat on a voulu l'appliquer à Madagascar, et elle semblait y être d'application facile. On a échoué complètement avec une rapidité surprenante. La formule n'a produit tout son effort qu'en Tunisie et au Maroc, c'est-à-dire au voisinage immédiat de l'Algérie. Il est douteux que ce soit fortuit. Le maire d'Oran, dans une harangue au général d'Amade, que les journaux ont reproduite, lui disait que l'Algérie, à travers sa campagne marocaine, l'avait suivi de ses vœux. De

ses vœux! aurait répondu le général d'Amade, elle m'a suivi de sa personne, en chair et en os, représentée par ses soldats et ses colons. C'est l'évidence même; une formule est un peu sèche, sans un personnel rompu à son application. A la moindre réflexion on trouve insoutenable l'idée que les phénomènes dont la Tunisie et le Maroc ont été le théâtre puissent être indépendants des expériences algériennes. Il y a pourtant apparence que l'administration du protectorat répudie toute comparaison avec celle des bureaux arabes. Gela est humain, conforme aux traditions de cloisons étanches entre différentes branches de l'administration française; et cela n'a pas d'importance au point de vue qui nous occupe. Qu'il en soit ce qu'on voudra de ce lien de de filiation entre le protectorat et les bureaux arabes, il reste ceci qui paraît inébranlable.

On sait bien qu'il y a deux conceptions théoriques divergentes de la politique coloniale ; l'une est l'assimilation, l'autre le protectorat. Mais il faut bien se représenter qu'ici, dans l'Afrique du Nord, il ne s'agit pas de conceptions, sur lesquelles on disserte. Il y a deux groupes d'hommes, des êtres bien vivants, réunis en deux blocs irréductibles par les communautés opposées de leurs carrières, de leurs habitudes d'esprit, de leurs passions et de leurs intérêts. D'une part il y a des gens dont c'est la raison d'être de maintenir intactes les institutions indigènes ; c'a été les bureaux arabes, indéniablement; et ce sont aujourd'hui les administrations des protectorats. Ces gens-là ont rendu et rendent des services énormes,

ils sont extrèmjôment respectables, en tant qu'ils représentent les indigènes ils sont le nombre : c'est un ensemble très redoutable. D'autre part il y a un million environ d'européens immigrés ; qu'ils le veuillent ou non, et d'ailleurs ils le veulent, du seul fait qu'ils existent et qu'ils vivent, et ils sont très vivants ; ils sont des ferments de dissolution extrêmement actifs des institutions et de la société indigènes. Entre ces deux groupes-là que voulez-vous qu'il y ait sinon la guerre. Cette guerre-là c'est le fil conducteur dans une étude sur la question indigène. La lutte entre les deux grands partis n'a pas été, bien entendu, d'une violence uniforme et continue. Il y a eu des crises aiguës, séparées par de longues périodes de calme complet ou relatif. C'est dans ces crises-là que les deux partis, prenant la métropole pour juge, se sont jeté à la tète les anecdotes empruntées au dossier des scandales. Nous sommes outillés maintenant pour comprendre ce qu'a signiQé chacune de ces crises.

La plus ancienne, celle qui a inauguré la série, fut déchaînée personnellement par Napoléon III en 4860.

Cette année-là Napoléon III fait en Algérie un voyage d'une importance capitale. Notez que l'empire vient d'être consacré par deux grandes guerres victorieuses ; il est à la période de l'épanouissement. D'autre part la conquête de l'Algérie vient d'être achevée en Kabylie. Il est naturel que l'empereur, à ce moment-là, se soit occupé de l'Algérie et lui ait cherché ce qu'il estimait évidemment être une organisation définitive. Les documents sont deux lettres

de Napoléon III, où il a « mis par écrit, nous dît-il lui-même, le résultat des observations recueillies pendant mon voyage ». La première est du 6 février 1863. Elle est adressée au maréchal Pélissier, Gouverneur Général ; et elle sert de préambule au fameux sénatus-consulte. Elle est très courte, mais c'est elle qui lance dans la circulation les formules devenues célèbres : ^ royaume arabe » — « empereur des Arabes ». L'autre lettre, la plus connue, est de juin 1865; elle est adressée au maréchal Mac-Mahon, successeur de Pélissier ; elle a les dimensions d'qne brochure; elle est un plaidoyer violent des bureaux arabes contre les colons, un plaidoyer solidement appuyé sur le dossier des scandales. Elle est au^si, avec le sénatus-consulte, uq programme de gouvernement, le programme des bureaux arabes. « Toutes les tribus organisées » sont placées ou replacées « en territoire militaire». Il sera tracé « un périmètre à la colonisation autour des chefs-lieux des trois provinces ». Çntre ces limites les colons doivent être maintenus parqués. Au delà, c'est le (c royaume arabe », où les indigènes, administrés par les bureaux arabes, seront défendus contre toute intrusion européenne, dans leur vie sociale, politique et économique. Tout cela est parfaitement clair : le c royaume arabe » est le royaume des bureaux arabes. Le mot de « royaume arabe » peut bien être de Napoléon III lui-même ; l'empereur a pu laisser son empreinte persjonnelle dans le choix de l'expression, comme dans la tournure de quelques phrases ; l'idée même, quand on est empereur, de

publier une brochure de polémique semble tout à fait du Napoléon III. On est parti de là pour conclure que le royaume arabe était la conception d'un rêveur couronné. Mais la conception n'est pas de lui ; elle lui avait été soufflée ; comment en aurait-il été autrement? Napoléon a passé en Algérie une quinzaine de jours peut-être, remplis de cérémonies officielles. La conception de l'empire arabe est très solide, elle a fait une grande fortune, c'est celle du Protectorat. Cela sauterait aux yeux si on .pouvait penser à Napoléon III impartialement. Mais voilà : il est probable qu'on ne le peut pas ; et c'est peut-être même légitime. Quoiqu'il en soit, aux environs de 1860, Napoléon III a inauguré solennellement la lutte entre les deux partis colon et indigène, en donnant à celui-ci sa première organisation officielle dans les cadres des bureaux arabes. Et c'a été la première grande crise.

Vers 1869 on trouve dans la bibliographie, plutôt que dans sa mémoire, trace d'une autre crise. Il y eut alors en Algérie une fkmine effroyable, à laquelle le nom de Lavigerie est resté attaché ; il recueillit des orphelins indigènes, les sauva, les baptisa, et en fit des colons au village des ^ Attafs ». Cette famine fit une impression énorme en France et, à propos d'elle, la campagne d'injures passa par une crise aiguë. Il y eut, k propos de la famine, un discours de Rouher, défendant les bureaux arabes, et la conception du « royaume arabe ». Une polémique s'en suivit entre le « Constitutionnel » et « l'Économiste Français ». De cette crise il a surnagé un petit livre.

défendant les colons, et intitulé m Bureaux arabes et colons » par Jules Duval et Auguste Warnier, 1869. Et tous, Rouher, le (c Constitutionnel », « Téconomiste Français », Duval et Warnier, tous puisent à pleines mains dans le dossier des scandales, et se lancent à la tète des monstruosités précises.

Mais cette crise de 1869 fut de second ordre. En matière de politique intérieure algérienne, avec le nom de Napoléon III, les noms qui viennent le plus naturellement à la mémoire sont ceux de^Burdeaù et de Ferry. Leurs rapports sont le pendant des lettres impériales sur le royaume arabe ; de grands manifestes retentissants. C'a été une autre grande crise. Le rapport de Burdeau est de 1891, celui de Ferry de 1892, ils se suivent et ils se complètent Tun et Tautre comme une plaidoirie et des conclusions. Le rapport de Burdeau est le répertoire le plus complet que je connaisse de, scandales algériens. En cette matière, le livre fondamental, celui auquel il faut toujours recourir, c'est ce rapport de Burdeau. Le Tempsy dans sa campagne de 1912, n'y a pas manqué. Mais c'est le rapport de Ferry qui fait le mieux comprendre les causes profondes de la crise.

Voici ce qui s'était passé. Le parti colon, complètement victorieux depuis 1881, privé d'un contrepoids qui est apparemment nécessaire, avait été entraîné à ce qui s'est appelé politique des « rattachements », et qui semble bien avoir été une sottise. Ces « rattachements » ce sont ceux des services divers du Gouvernement général à leurs ministères respectifs. De 4881 à 1892, l'Algérie fut gouvernée de

Paris comme un groupe de départements, offlcieHement, sans restriction et sans contrepoids. Grand triomphe pour les colons ; au moins au début. Cette solution enlevait en effet au bureau atabe toute trace d'influence politique. Mais on s'aperçut qu'elle Tenlevait tout aussi bien aux colons eux-mêmes, qui se trouvèrent penauds. Ils accueillirent sans la moindre protestation le rapport de Jules Ferry qui consommait la fin des « rattachements », et qui rendait ainsi à l'Algérie son existence politique. Ferry le Tonkinois, surtout le Tunisien, s'appuie expressément sur nos expériences coloniales récentes. Son rapport est la première et très heureuse manifestation de l'esprit tunisien en Algérie; c'est la première apparition officielle, et c'est le programme du parti indigène Nord Africain reconstitué sous ses nouveaux chefs, les hommes du protectorat. Le mouvement actuel (1912 à 1919) a des liens très évidents avec les hommes du protectorat. Paul Bourde fut Directeur de l'agriculture en Tunisie, et en cette qualité il a fait une œuvre admirable, orgueil légitime de sa vie. M. Philippe Millet, qui fut le collaborateur de Paul Bourde au Temps, est le fils de M. Millet, l'ancien Résident Général de Tunisie. En feuilletant la Revue indigène on constate aisément le point de vue tunisien. Un rôle important pendant la guerre a été joué par la Commission interministérielle qui se réunissait au ministère des Affaires étrangères. L'opposition des points de vue entre les protectorats et TAlgérie est d'ailleurs si connue qu'il est k peine utile d'insister.

LA QUESTION mp|6ÈNE 235

Il semble donc légitime de rapprocher le mouvement actuel de mouvements ans^logues qui l'ont précédé. Je ne suppose pas que M. Lcygues, par exemple, ou les amis de feu Paul Bourde, se choqueront qu'on les rapproche de Burdeau et de Ferry, ou même deRouher et de Napoléon III. M. Clemenceau lui-même peut-être voudra bien ne pas s'en offenser, A être rattachée h ses précédentes la crise actuelle s'éclaire, j'imagine, et le but poursuivi est exclusiviBment de comprendre.

La dernière crise, l'actuelle, celle qui a éclaté en 1912^ et qui dure encore, ne peut pas manquer d'avoir beaucoup de points communs avec celles qui l'ont précédée. Il faut se souveuir assurément qu'elle est un simple anneau d'une chaîne. Mais elle a sa physionomie propre. Les périodiques parisiens^ qui ont mené la campagne, et qui ont été surtout le journal Le Tempsy et la Revue Indigène, déclarent expressément qu'ils parlent au nom de « l'élite indigène... raffermie par de solides amitiés poiétropolitaines. » Voici comment ils conçoivent son rôle. « 11 se forme, dît le Temps, une élite instruite qui u'existait pas jusqu'ici. Il est dans la nature des choses que, conformémeut à ce que l'on a vu se produire en Egypte, en Turquie, en Perse, en Chine... cette élite s'empare rapidement de la direction des esprits dans toute l'Afrique du Nord. »

£t voici la conclusion pratique : il faut aboutir ^

€ l'organisation d'un corps électoral... et d'une représentation indigène. » Tout cela est extrêmement clair et tout à fait neuf. Le parti indigène dans les luttes antérieures, de 1860 à 1912, avait été encadré par des administrateurs français, il doit l'être maintenant par des tribuns indigènes. Le but poursuivi est toujours le même; il s'agit d'occidentaliser l'Orient. Mais il s'est formé, parmi les Orientaux, une élite, suffisamment européanisée déjà pour prendre la tète du mouvement. Ce sont les hommes qu'on appelle à Constantinople les Jeunes Turcs. Par analogie, dans l'Afrique du Nord on pourra les appeler Jeunes Algériens et Jeunes Tunisiens ; car il faut certainement distinguer entre les deux.

L'Algérie est le pays d'Islam où l'élite indigène est le moins apparente. Quand l'armée fi*ançais6 a débarqué en Algérie en 1830 elle y a trouvé les Turcs installés depuis trois siècles. Ils avaient refoulé dans les métiers manuels et dans l'humble existence de paysans, à peu près toute la masse des indigènes berbères et arabes; ils avaient la fortune, ils occupaient les postes importants ; ils étaient la bourgeoisie. Avec cette classe dirigeante nous aurions probablement pu nous entendre. Nous n'y avons pas songé un instant. Les Turcs d'Alger, par exemple, soldats, officiers, fonctionnaires, on les a mis simplement sur des bateaux, « en leur donnant à chacun un secours de deu^ mois de solde » et on les a expédiés en Asie Mineure. C'est très curieux : nous avons congédié la classe dirigeante d'Alger avec un pourboire. Ce qui pouvait subsister de cette bourgeoisie

n'a pas survécu longtemps à la suppression de la piraterie, source principale des fortunes privées.

On m'a raconté une histoire que je trouve charmante et instructive. C'est celle d'une femme indigène, Algéroise d'origine turque; elle a dû mourir vers 1880. Elle avait été en 1830 une petite jeune fille de bonne famille, et, comme il était de tradition dans son monde, elle brodait un « bonnet de bain », semblable à ceux dont on voit quelques échantillons au Musée. Alors comme aujourd'hui, dans lasociété turque aussi bien que dans la nôtre, ces petits ouvrages domestiques sont la marque d'une existence oisive et d'une situation fortunée. Alors vint la conquête et l'écroulement de tout. La pauvre petite Turque, ruinée, lutta péniblement pour vivre, elle dut travailler de ses mains h, tout autre chose qu'à des colifichets de salon. Et les années passèrent, les lustres, les décades, toute l'existence; elle ne trouva plus le temps de finir son petit bonnet. Seulement elle ne s'en sépara jamais ; vieille ouvrière à cheveux blancs, elle avait sous son oreiller, toutes les nuits, le petit « bonnet de bain » qu'elle avait commencé comme jeune fille du monde en 1830. Cet exemple concret fait toucher du doigt, j'imagine, qu'une bourgeoisie turque s'est effondrée devant nous. C'est pour cela sans doute que la société indigène en Algérie est décapitée. Il peut y avoir d'autres raisons, un peu accessoires peut-être, par exemple vingt années d'une guerre effroyable, et sans doute aussi nos instincts niveleurs démocratiques. Mais enfin le fait est là. L'AlgériB indigène . est presque tout entière rurale ; elle n'a rien, même

à Tlomcen, qui se laisse comparer à la culture musulmane urbaine de Tunis ou de Pez, pour ne rien dire du Caire. Et par conséquent, la base manque pour rédification d'un parti Jeune-Algérien considérable. Il y à pourtant des Jeunes Algériens, il est facile de relever dans la Revue Indigène quelques-uns de leurs noms, MM. Ëen Thami, Ben Rahal, etc.. Le fait seul qu'on se trouve entraîné à les désigner nommément montre déjà qu'ils ne sont pas nombreux. Nous autres Français d'Algérie nous connaissons personnellement ces messieurs, nous avons pour eux de la sympathie. Nous ne pouvons que nous associer à ce qui a été dit à leur sujet par le Temps : « il n'y a pas" dans le monde de situation plus douloureuse que celle de ces jeunes gens, aigris, désespérés... » A vrai dire c'est un peu dramatisé, parce que le monde est grand. 11 est sûr pourtant que ces jeunes gens souffrent. Us n'appartiennent tout à fait à aucun des deux mondes, l'Orient ni l'Occident; ils ne sont tout à fait chez eux ni de part ni d'autre; dans une sorte d'isolement moral. 11 n'est peut-être pas très facile de leur venir en aide, on ne se sent pas certain qu'ils connaissent, eux, beaucoup mieux que nous, la solution du grand problème social : comment occidentaliser l'Orient? mais ils sont ^incarnation de ce problème ; un groupe d^hommes qui mérite de retenir une attention passionnée. Pourtant ils sotit très peu nombreux, quelques individualités isolées ; ils ne sont ni une

asse, îii uii parti. Je ne crois pas qu'on puisse parler (i*uh pàHi Jeune Algérien.

li n'en est pas dé môme en Tunisie. Là Tunisie

est essentiellement urbaine, aussi urbaine que TAlgérie est rurale. Elle a coffservé, derrière son bey, toute la hiérarchie de ses fonctionnaires indigènes. Par sa situation géographique elle a des liens bien plus étroits que l'Algérie avec TOrient Levantin. Il y a certainement un parti Jeune Tunisien, et qui a fait du bruit : il est descendu dans la rue. tl a fait à Tunis en 1912 une sorte de petite insurrection. Il est instructif, je crois, d'en raconter et d'en commenter l'épisode principal, qui fut une grève dé tramways. Rien de plus européen au preniier abord ; une grève de tramways, comme ces Jeunes Tunisiens sont modernes! Pourtant, si on veut y regarder de plus près^ ce n'est pas une grève ouvrière d'employés de tramways, tant s'en faut ! C'est le public qui s'est mis en grève. Par un accord tacite, les Musulmans de Tunis, tous, sans exception, comme Un seul homme, ont cessé brusquement d'utiliser les tramways. Il faut bien avouer que ceci n'est pas intelligible pour nous autres occidentaux. Nous avons bien le mot « grève des consommateurs » ; mais ce n'est pas une réalité ; jamais chez nous les consommateurs n'ont pu s'organiser en grévistes. A Tunis c'a été d'une extrême facilité. Quand on regarde d'un peu plus près encore on comprend très bien. En tout temps il y a un petit groupe de Musulmans tunisiens qui ne prend jamais le traînway. Ce sont les muftis, les marabouts, les cadis peut-être, tous ceux qui joueni un rôle religieux, que le respecl de leurs coreligiontiàirés oblige à plus de tenue. C'esi; à peu près airtsi qu'un prêtre cheî nous tie funxe guère dahs la

rue, ne va pas au café, au théâtre. De même à Tunis la présence d'un prêtre dans un tramway ferait scandale. La comparaison cloche un peu comme toutes les comparaisons, c'est un à peu près. On ne peut être tout à fait précis qu'en se résignant à un peu de pédantisme. Il faudrait renvoyer à l'analyse que fait Goldzieher, dans Muhammedanische Studien, delà « Bidha ». La traduction du mot «bidha » serait à peu près « nouveauté sacrilège ». Tout étant dans le Coran, et le Coran suffisant à tout, il ne reste pas de place, dans la vie d'un Musulman, pour tout ce qui a pu être innové depuis Mahomet; pour les bidhas, au nombre desquels, en première ligne, une monstruosité chrétienne comme le tramway. Si on trouve Goldzieher et la « bidha » trop techniques, on peut renvoyer simplement à la phrase bien connue avec laquelle nos indigènes musulmans accueillent, sans étbnnement, les merveilles les plus stupéfiantes de notre industrie : « djenoun fih — le diable est dedans ; » ce qui est considéré en soi une explication rationnelle suffisante. Et cependant, si on veut comprendre tout à fait la grève des tramways tunisienne, il faut se résigner à faire une place à la (c bidha » dans nos mémoires occidentales. Assurément les commentateurs du, Coran, chargés de concilier la théorie et la pratique, ont, depuis des siècles, ouvert discrètement aux « bidhas » la vie quotidienne de l'Islam. Mais leurs concessions sont des tolérances révocables; Et désormais tout devient clair. Il n'y a plus rien de mystérieux du tout dans cette attitude, inintelligible en Occident, d'un public tout entier qui

brusquement cesse de monter en tramway. Il a suffi que les autorités ecclésiastiques retirent la tolérance dont le tramway, cette c bidha », bénéficiait. Essayez de comprendre autrement; demandez-vous qui a pu donner le mot d'ordre, quelle organisation a pu imposer l'obéissance immédiate au peuple de toute une ville, hommes, femmes, enfants, gens de toutes les conditions sociales et de tous les métiers. Voilà une foule qui manœuvre comme une armée du jour au lendemain, au mépris de ses habitudes et de ses commodités. Cela est inimaginable sans cadres : et la foule tunisienne, eu fait de cadres, n'en a pas d'autres que ceux de l'Islam.

On s'excuse d'avoir commenté aussi longuement cette grève tunisienne. C'est qu'on la trouve intéressante à un double titre. D'abord elle fait ressortir une différence nouvelle entre la Tunisie et l'Algérie. Dans les villes d'Algérie il n'y a plus personne qui puisse empêcher la foule de monter en tramway. On touche du doigt un ressort religieux qui a conservé sa raideur en Tunisie, et qui ne joue plus en Algérie. Ici apparaît dans un cas concret l'influence du métamorphisme. L'anecdote me semble en outre éclairer un côté de la question indigène. Sous ce mot de grève, cette étiquette occidentale familière, on voit se révéler quelque chose que cette étiquette assurément ne laissait pas soupçonner, des sentiments exclusivement orientaux et musulmans. Quand les révolutionnaires orientaux nous empruntent notre vocabulaire politique, celui des droits de l'homme, ils ne donnent pas aux mots le même sens que nous ; ils habillent

t42 LÀ QUESTION INDI6ÈNI

aT0c nos oripeaux leurs vieilles passions. G^est tout naturel, très humain, seulement nous n'y songeons pas au premier abord r

Au surplus la Jeune Tunisie, pour intéressante qu'elle soît, et déjà dangereuse, est une plante importée. La grève même des tramways en est une preuve. Son but n'était pas économique ; il n'était pas non plus de politique tunisienne intérieure. Les Jeunes Tunisiens demandaient à la compagnie des tramways l'expulsion des employés italiens. L'Italie était en guerre avec la Turquie. Le mot d'ordre venait de Gonstantinople. Tout en vient, c'est là qu'est le centre du séisme. Et ce séisme jeuneturc a été formidable ; il vient d'ébranler toute la planète. La guerre mondiale a des causes allemandes ; mais le germe occasionnel en fut certainement la transformation apportée par la révolution Jeuneturque à l'équilibre de l'Orient. Quelques intellectuels levantins, parmi lesquels on n'est pas sûr du tout de distinguer un seul homme supérieur, se trouvent avoir eu cette puissance explosive formidable. C'est stupéfiant. Mais c'est ainsi. Cela justifie amplement les cils d'alarme du journal le Temps. A une réserve importante près cependant. Aujourd'hui en 19Ï9 nous avons vu se développer tous les résultats de- la révolution jeune-turque. En un. laps de temps prodigieusement court, six ou sept ans, elle a consommé la ruine totale de la Turquie Jeune ou vieille. Reportez-vous par la pensée à notre enthousiasme de i9i2 pour la Révolution jeune-turque, petite-fille de la nôtre. La désillusion a été terrible,

les faits ont frappé si fort que notre attentian publique^ tout de même, les a peut-être un peu enregistrés. En matière jeune-turque nous serions peut-èlre de?? venus, tout compte fait, plus susceptibles qu'autrefois de méliance, et plus accessibles au sentiment salu-« taire de la peur. En somme on réclame au nom de nos Jeunes Algériens la direction de leurs coreligiouf naires, cette même direction que les Jeunes-Turcs ont prise dans le Levant. En 1919 cette réclamation inspire-t-elle à notre public français les mêmes sentiments qu'en 191ii? Peut-être pas tout à fait.

La tournure des événements en Orient tendrait donc à faire perdre à la question indigène de son acuité. Mais en Occident le phénomène inverse s'est produit, et avec quelle violence !

J'ai un souvenir tout frais, de 1912 peut-être, ou 1913, l'époque où pour la première fois des tirailleurs algériens, et d'autres, sénégalais, ont pris part à la Revue du 14 juillet. J'ai connu un Parisien cultivé qui vit passer dans la rue des tirailleurs algériens, et constata que, au rebours des Sénégalais, ceux-là n'étaient pas nègres; et, sincèrement stupéfait, il n'arrivait pas à deviner qui ça pouvait bien être. C'est un rien naturellement, mais il m'a semblé, en ce temps-là, que ce cas particulier illustrait assez bien la sereine indifférence de la Métropole pour sa colonie. Eh bien ! ces tirailleurs algériens, revêtus d'uniformes insoupçonnés, et mêihe, qui plus est, les Marocains, . conquis d'hier, la France les a vus, de ses yeux, aux portes de Paris, verser leur sang à flots pour elle. Elle en est restée éperdue de reconnaissance et con-

fuse de vagues remords. Elle pense avoir quelque chose à réparer, elle voudrait le faire de suite. C'est un sentiment extrêmement respectable, saii^ et fort. D'autres circonstances d'ailleurs sont susceptibles de lui donner une extrême violence, une violence de tempête. On. ne peut pas encore prévoir les conséquences lointaines du traité. Une chose pourtant parait sûre, 'd'ores et déjà, la France est un être extrêmement vivace, infiniment plus qu'elle ne s'en doutait elle-même. De tous ses instincts profonds elle voudra continuer à vivre, à tenir sur la planète à peu près sa place d'autrefois. Prévost-Paradol est, en littérature, un cas assez curieux ; il n'a jamais écrit qu'un seul livre, ou, en tout cas, si par hasard il en a écrit d'autres, ce qui est bien possible, le public ne s'en est pas aperçu. Ce livre unique personne ne le lit; mais tout le monde en connaît le titre : « France nouvelle » ; tout le monde sait vaguement que cette France nouvelle est l'Afrique du Nord, notre dernière chance de survie dans les siècles prochains. Et c'est tout : un titre bien frappé, qui est une formule, c'a été un bagage littéMre suffisant pour porter le nom de Prévost-Paradol à travers un demi-siècle. Après tout c'est une grande chose qu'un mot, un mot unique, mais qui touche juste, au point précis qu'il fallait pour mettre en vibration la sensibilité de tout un peuple. Seulement il faut admettre que, depuis un demi-siècle déjà, la France nouvelle tient obscurément aux entrailles de la vieille France, beaucoup plus qu'il n'y paraissait. Qu'est-ce que ça va être demain ? Car enfin cette France nouvelle ce

n*esl plus désormais un sujet de livre, c'est une réalité. Elle est sinon faite, du moins taillée. La guerre actuelle en levant les dernières hypothèques étrangères sur le Maroc achève le dessin général de notre empire africain. Elle le consacre nôtre avec Tassentiment matériel et moral de la planète. Pour ne rien dire du lien intérieur puissant qu'aura ébauché entre la France et ses colonies une lutte gigantesque, où elles auroiit vaincu côte à côte.

C'est donc acquis définitivement. La France a un empire colonial, à sa porte, à vingt-quatre heures de Marseille. Elle y voit s'étendre devant elle ce qui justement lui manquait, l'espace, un espace immense assurément. Elle y a sous son contrôle quelque chose comme 15 millions de blancs et 10 millions de noirs. C'est une masse humaine assez heureusement proportionnée à la masse française ; la France ne sera pas noyée dans cet appoint important. Ce morceau de planète à mettre en valeur a Tair assez à notre mesure ; il semble requérir toutes nos forces et ne pas les excéder. Ces considérations sont aussi vieilles que discréditées. Pourtant le rêve colonial aura fait brusquement un pas énorme vers sa réalisation. Il me semble que, dès maintenant, des gens y viennent, qui en étaient fort éloignés. Se rappelle-t-on qu'aux premiers jours -de la guerre M. Clemenceau a protesté contre l'envoi de territoriaux au Maroc? Quelques mois plus tard il portait déjà un intérêt extrême aux questions nord-africaines et il réclamait des réformes immédiates. Il me semble que c'est une évolution rapide. Il y en a probablement, ou il y en

246 LA QUESTION INDIOÊNE

ïiura beaucoup d'autres analogues. La politique coloniale va faire des recrues, qui lui apporteront une ardeur de néophytes.

Elle ne connaîtra plus, autant que par le passé, les inconvénients et les avantages de Tinattention générale. II faut même s'exprimer carrément : cette question de l'Afrique du Nord va peut-être bien être sentie comme une question vitale par tout un peuple, bien conscient désormais dé sa volonté acharnée de vivre, et il va sans doute se concentrer autour "d'elle des passions agissantes. Sous les réserves qu'il est toujours prudent de faire en matière de prophéties, c'est là du moins une hypothèse à prévoir. Et alors il n'y a pas d'illusion à se faire sur la façon dont la Métropole sentira. Elle voudra, elle veut, de toute son énergie, avoir dans l'Afrique du Nord descitoyens, au lieu de sujets.

On sait que, dans nos vieilles colonies, les indigènes ont tous les droits électoraux des citoyens français. Les noirs des Antilles et de Bourbon, les indigènes du Sénégal, et ceux des établissements français dans l'Inde. Il est inutile de souligner le résultat obtenu, on l'a dit maintes fois. Mais comment, de quelle façon précise, a-t-on conféré à ces indigènes leurs droits électoraux? On ne le dit jamais et ce n'est pas dénué d'intérêt. Voici ce qu'on trouve là-dessus dans l'excellent manuel de Girault.

Aux Antilles et. à Bourbon aucune disposition législative spéciale ne concerne les droits électoraux. Le jour où les esclaves furent émancipés, ils tombèrent de droit dans le cadre préexistant des affran-

U QÛBSTION INDIGÈNE ^4?

chis, c'est-à-dire des citoyens français. Pour le Sénégal et pour Flnde le législateur n'est pas non plus intervenu directement, expressément il n'y a pas de loi. Ce qui existe c'est une instruction de l'Assemblée du 27 avril 1848 sur les élections législatives aux Colonies. Elle dispense de toute preuve de naturalisation (c les indigènes du Sénégal et des établissements français de l'Inde ». C'est tout. Il s'ensuit que les indigènes votent, il est vrai; mais ne sont pas citoyens français ; nos lois civiles ne leur sont pas applicables. Aucune assemblée française n'a donc regardé la question en face. Le bulletin de vote n'a pas été conféré solennellement aux vieilles Colonies. Elles l'ont, si on pçut dire, par prétérition, parce qu'on ne les a pas exclues.

Si nous demandons à Larcher quelle est la condition juridique des indigènes musulmans en Algérie nous recevrons une réponse analogue. Il existe plusieurs lois (1834-1848) qui déclarent l'Algérie terre française, et qui ne précisent pas davantage. Sôus cette législation, dit Larcher, tous les indigènes algériens, comme ceux de l'Inde, étaient juridiquement des Français comme les autres, « et par conséquent ils pouvaient revendiquer leurs droits politiques, exiger leur inscription sur les listes électorales. » Il faut entendre qu'ils l'eussent pu, textes en main, théoriquement; c'est une cause qui aurait pu se plaider. Le sénatus-consulte de 1865 a changé cette, situation. Il précise la situation des indigènes algériens. Cependant il ne leur applique pas d'autre qualificatif que celui de Français, tout court. L'exprès-

sion « sujets français » est, il est vrai, courante, mais elle n'est dans aucune loi, elle a été introduite dans le vocabulaire par l'a jurisprudence de la Cour d'Alger.

Le Français réuni en ses comices, le législateur sous les yeux de son arrondissement, ne peut vraisemblablement pas employer le mot de sujets ; il ne peut pas avoir Fair de soupçonner qu41 y ait sur notre territoire des êtres humains d'une autre catégorie que la catégorie citoyens. Il est coincé entre les principes et la réalité. Il s'en tire comme il peut. Je ne crois pas que cette conclusion excède les prémisses.

La réalité dans l'espèce est ce que les juristes appellent € Statut personnel ». C'est la pierre d'achoppement. Le « statut personnel » des indigènes musulmans est déterminé par le Coran, comme le nôtre l'est par le code civil. Mais on peut ne pas trouver entièrement satisfaisante celte façon juridique de présenter le problème. Si on cherche à aller au fond de la question c'est probablement la constitution de la famille qui est la différence essentielle entre les deux sociétés, la nôtre et la leur. Et si l'on rêve fusion, assimilation, il faudrait particulièrement préciser que les familles orientale et occidentale sont tout à fait étanches l'une pour l'autre. Les deux sangs ne se mélangent pas ; il n'y a pas de ménage francoarabe, ni de la main droite ni de la main gauche ; depuis trois quarts de siècle il n'y a pas de métis en Algérie. C'est extraordinaire, ça parait tel du moins à qui a vu dans d'autres colonies le contact de deux sociétés ; mais c'est ainsi. En Amérique, dit-on, les

métis ont joué un rôle considérable dans la guerre des deux sociétés, la noire et la blanche. Ils ont été le ferment des haines et le cadre des insurrections* En Algérie cet élément fait tout à fait défaut. On peut imaginera sa place* le facteur Jeune-Algérien; mais les Jeunes Algériens ne participent aux deux sociétés que par le cerveau, par la scolarité : ils appartiennent tout entiers par le sang à la société indigène. On peut se demander si c'est une force ou une faiblesse. Si le but qu'on imagine est la continuation paisible de la domination française, il faut probablement se féliciter qu'il n'y ait pas de métissage. Si le but est l'évolution de la société orientale, il faut peut-être regretter l'absence de ce qui serait un agent de fermentation. Regret théorique d'ailleurs. La société indigène est endogame ; on ne voit pas comment elle cesserait de l'être ; c'est pour cela qu'elle forme un bloc si difficilement attaquable. Au lieu de l'expression « statut personnel » on préférerait le mot c endogamie > qui évoque plus directement une réalité concrète. Habillez-la d'ailleurs des mots que vous voudrez, cette réalité reste en travers du chemin, obstacle massif.

Mais la réalité n'est pas ce dont la métropole se soucie. Parmi tant de choses que cette guerre nous aura apprises, on tombera peut-être d'accord qu'il y a celle-ci : les Français sont un peuple religieux. On savait bien qu'ils ont fait les Croisades et créé les cathédrales mais on -croyait que c'était périmé. On sentait confusément que la Révolution française ne rentre pas exactement dans un cadre rationaliste.

On se tirait d'affaire en disant que le Français malheureusement se bat pour des idées au rebours des peuples mieux doués qui se battent pour des intérêts. Si on avait été tenté ji ce propos de supposer une tournure d'esprit religieuse, on eût été arrêté par Tacharnement de iiotre anticléricalisme : objection de faible valeur pourtant, puisqu'on sait bien que l'intolérance est une conséquence directe de la foi. Aujourd'hui, au spectacle merveilleux que notre armée a brusquement donné au monde, des mots comme € miracle » ou « martyrs » sont naturellement montés aux lèvres. Il vaut mieux, pour la clarté, appeler les choses par leur nom. Cette magnifique abnégation contagieuse a sa racine dans le sentiment religieux. Elle suppose la suggestion d'une foi commune. J'entends bien que nous avons assisté à une explosion de patriotisme, c'est-à-dire à un sursaut de l'instinct de conservation.

Mais il y. a autre chose. Dans cette guerre mondiale ce ne sont pas seulement des patries qui sont aux prises, ce sont deux conceptions opposées de la vie. La nôtre, très en gros, en schématisant, est celle qui est formulée dans notre catéchisme démocratique des droits de l'homme. Ce catéchisme est aussi absurde que vous voudrez, au point de vue rationnel. Mais au point de vue sentimental, qui importe davantage, il n'y a peut-être pas un Français qui en soit dégagé. Le catéchisme démocratique a pénétré nos mœurs. En tout cas, si le nom effarouche, la chose est bien claire. On n'a pas discuté chez nous sur les € buts de la guBrre » parce que tout le monde est

d'aecord là dessus. Il s'agit des Alsaciens-Lorrains des Belges, des Serbes de Serbie et d'Autriche, des RouiQains de Hongrie. Le principe des nationalités est si irrésistible que TAngleterre donne à Tlrlande lé home-rule. Ça ne peut vraiment pas être plus net, et voyez la conséquence de l'autre côté de Teau, ici en Algérie. Ces Arabes et ces Kabyles, qui se battent pour la France, par quoi lui sont-ils donc rattachés? par la force toute nue. Il y a là une contradiction intolérable, pour le besoin de logique d'un peuple qui aime les idées, j'aimerais mieux dire un remords déchirant pour l'âme d'un peuple religieux à qui l'égalité dés hommes est article de foi : et par égalité il ne voit pas d'inconvénient à entendre similitude.

Voilà donc où nous eu sommes ii la fin de la guerre mondiale. La métropole assurément a pris violemment parti sur lat[uestion des Jeunes Algériens. Elle a pris parti contre les colons, et elle est la métropole, elle a le droit d'exiger. Peut-on compter pour lui inspirer la prudence sur les spectacles de l'écroulement jeune-turc en Orient. Mais ici même, en Occi* dent, sous les yeux de tous, par une expérience quotidienne, la métropole a eu sous les yeux un spectacle qui aurait pu refroidir sa passion.

En effet, considérez ceci : en 1912 et 1913 on prédisait en Algérie des catastrophes. L'attitude de la Colonie dans la question indigène a été décrite comme une souveraine imprudence « qui mettait en danger » tout l'avenir de notre empire africain [Revue indigène^ p» 324). « Dès qu'une menace de guerre se manifestera en Europe, il nous faudra distraire 2 ou

300.000 hommes pour aller en Algérie prévenir les insurrections. » {Revue indigène 1913, p. 602). La menace de guerre s'est réalisée en 1914, et on eût difâcilement pu rêver pour l'Afrique française une épreuve plus sérieuse de solidité. Le bloc n'a pas bougé; entre ces deux éléments, européen et indigène, qu'on nous disait séparés par des haines inexpiables, aucune ûssure n'est apparue. Ils ont combattu côte à côte sur le front avec une égale bravoure^ Ce résultat magnifique, ce loyalisme des indigènes, il n'est vraiment pas possible que les colons y soient tout à fait étrangers, eux qui sont le cadre social des indigènes, eux, à travers qui, dans un contact quotidien, les indigènes voient la France.

En Egypte, pendant cette même guerre mondiale, l'Angleterre n'a pas osé confier un fusil à un seul indigène. En Algérie nous avons introduit la conscription et elle a été tolérée; les classes indigènes depuis 1915 ont marché comme les nôtres. Assurément, il ne faudrait pas conclure que d^s musulmans nous aiment, nous, chrétiens; ce serait beaucoup trop simpliste. Mais enfin, ils nous tolèrent, ils n'ont pas contre nous la rage au cœur. Des gens qui ont la rage au cœur, si naturellement braves qu'ils soient, ne vont pas au feu aussi crânement pour leurs bourreaux. D'ailleurs on ne les y enverrait pas, ce serait trop dangereux. Un résultat magnifique a donc été obtenu, ce n'est pas niable, on le touche du doigt, c'est un gros fait. Ce résultat ise constate après un demi-siècle d'une certaine organisation, entre l'une et Tautie il faut bien qu'il y ait quelque sorte de

lien. Or» c'est précisément cette organisation que la métropole révoltée déclare intolérable. Et c'est un sentiment violent, sans appel. Oir je crois bien que l'opinion publique métropolitaine s'associe toujours aux raisonnements de la Revue indigène en 1913, sur notre € souveraine imprudence ». Les faits leur ont donné le plus brutal démenti, mais cela n'a pas d'importance; on ne manquera pas d'autres pré* misses pour justifier la même, conclusion. La raison est toujours l'humble servante d'un sentiment violent.

Il aurait pu être très dangereux ce sentiment violent, il aurait pu inopinément conduire à une décision brutale, par laquelle on aurait voulu résoudre le problème en le supposant résolu. Heureusement l'Algérie elle-même semble avoir pris en main ses propres destinées. La guerre mondiale a son effet en Algérie comme en France, elle modifie profondément la situation respective des deux partis colon et indigène. Pour la première fois les fils des deux races ont combattu c6te à c6te, au même titre, levés par la même conscription, confondus dans les rangs des mêmes régiments, indiscernables sous le même uniforme ; dans une guerre victorieuse, et quelle guerre ! Cela noue un lien tout nouveau, extrêmement fort. Dans les deux camps tout le monde sent confusément que la vie, après, ne pourra pas recommencer exactement comme avant. Il faut une sanction. On a sous les yeux, il est vrai, ce que la métropole ne voit pas, l'obstacle de réalités redoutables. C'est dans ces conditions que, sur l'initiative de M. Jonnart, l'Algérie

i LÀ QDBSTION INDIOÈNS

iDt de modifier ses lois fondamentales en, matière ligène. Il est encore trop tt>l pour dire en détail Ds quelle mesure et avec quel euccës.

C'est uoe circoDstaace heurausa qu'une initiative . été prise nettement, avec des collaborateur! algétns, par un homme qui a présidé pendant une laiaa d'années à la grande poussée de prospérité

la colonie. C'est un moment grave, un tournant Svitable et dangereux. Du moios, le prend-on cernent, & moyenne allure, à l'heure précise qui nvenait. Se laissera-t-on aller à un préjugé, êntrelu par toute une existence passée aux colonies, si

dit ceci : la meilleure chance qu'ait l'Algérie de n tirer est en elle : c'est sa volonté de vivre, attes- ) par son passé; ses deux grands partis eunes collaborent à une œuvre commune comme 36 les partis ennemis ; et en dehors d'eux, il n'y a obablement personne qui puisse quoi que ce soit, ist pour la Métropole qu'il a été là-bas, depuis trois arts (le siècle, beaucoup travaillé et beaucoup afTert. Sous cette réserve pourrait-ou dire que, sur :te question indigène, les explosions métropotines périodiques sont un peu le bourdonnement de mouche du coche? Et si cela paraît par trop irresctueux, pourrait-on regretter du moins que sa graude légitime pour les indigènes la rende un peu i^rate pour ses propres colons, émanation d'elletme.

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