‹ L'Algérie et la métropoleChapitre 8 sur 13 · CHAPITRE PREMIER Deux Algériens · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Deux Algériens

Dans la même année 1916, à deux mois de distance, l'Algérie a perdu deux hommes, je crois qu'il faut dire deux de ses enfants ; Tun était le biologiste Emile Maupas, l'autre était le Père de Foucauld., Malgré l'énorme divergence des deux carrières, c'était deux âmes voisines : cette assertion n'aurait choqué ni l'un ni l'autre : ils se connaissaient anciennement et s'estimaient. Les deux disparus appartenaient à un type humain très éloigné de celui que la métro*, pôle parait se représenter comme le type algérien courant. Il serait dommage de les laisser partir sans essayer d'attirer l'attention sur ce qu'ils furent. Ce qui est de nature à diminuer l'incompréhension entre la France et l'Algérie est une bonne besogne préparatoire de l'après-guerre.

De Foucauld est mort ermite au Sahara, en décembre 1916, à Tàge de cinquante-sept ans. Il était certainement un descendant du vicomte de ce nom, qui eut un moment de célébrité sous la Restauration, parce qu'il commanda la force armée dans un épisode parlementaire retentissant, l'arrestation de Manuel. Notre de Foucauld, celui du Sahara, était vicomte lui aussi, quoi qu'il n'en eût pas l'air. Il avait des relations avec sa famille française, ou du moins il était rattaché à elle par des souvenirs, des affections au fond du cœur. Il est arrivé qu'à un retour du Sahara j'ai été chargé par lui d'un message auprès de la comtesse de F..., qui l'avait élevé, sa seconde mère. Elle vivait à Paris dans un très bel hôtel d'un quartier très chic : dans ce cadre très parisien elle parlait de l'ermite avec une irritation affectueuse : « Que faisait-il, là-bas ? Pourquoi menait-il cette vie absurde? Non, ça n'avait pas le sens commun. > Ce sont des sentiments bien naturels; entre un ermite lointain et sa famille parisienne, il n'est pas surprenant qu'il y ait de l'incompréhension mutuelle.

De Foucauld avait commencé la vie comme officier de cavalerie. Gela non plus n'était plus apparent dans l'ermite. On a vu quelquefois le P. de Foucauld à cheval : par exemple, dit-on, dans un moment de gaité sauter les obstacles en robe de moine, les san-

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dales chaussant Tétrier^ c'est probablement arrivé une fois en vingt ans. En tout cas, si la mémoire des muscles, généralement si tenace, conservait quelque chose de l'ancien cavalier, il semble bien que Tofflcier fût mort. Le P. de Foucauld suivit comme moi-même une petite colonne de méharistes, en 1905 : pendant deux mois, deux fois par jour, j'ai été son commensal ; presque tous mes souvenirs de lui viennent de là. A un de ces repas en commun, où nous étions au milieu des quelques officiers conduisant la petite colonne, de Foucauld, un jour, raconta ingénument avec sa gaité habituelle un cauchemar qui troublait assez souvent son sommeil. < Je me revois, disait-il, dans ma petite chambre d'officier, en train d'agrafer mon dolman, c'est une tristesse affreuse, une angoisse qui me réveille en sursaut : merci, mon Dieu, ce n'était qu'un rêve! je ne porte plus le dolman depuis longtemps. » Il estimait évidemment qu'en entrant à Saint-Gyr il s'était trompé sur sa vocation. Ce dolman de cauchemar est un des vêtements professionnels qui impriment une attitude au corps. Un officier en civil se reconnaît. Chez le P. de Foucauld c'était tout à fait disparu, rien du tout dans la démarche ne trahissait le soldat. Il était moine tout entier des pieds à la tête, tout effacement et humilité. Dans cette petite colonne de 1905 nous voyagions avec M. É..., haut fonctionnaire des postes et télégraphes, qui avait mission d'étudier un projet de télégraphe transsaharien. Il advint que M. É... se trouva gêné par cette appellation courtoise, mais peu laïque, de « mon père » qui était d'usage

couFant quand on s'iaidressait au père de Poucauid. « Mais enfin, monsieur, comment faut-il vous appeler?» demanda un jourM. É..., et de Foucauld répondit : « Ayez la bonté de m'appeler frère Charles. » Quant il réclamait le nom de F. Charles, il avait nn bon sourire édenté dans une barbe très pauvre et mal plantée. Dans ce sourire-là je crois bien qu'on ne voyait plus rien da vicomte, ni du hussard. Il y eut pourtant un aspect du vieil homme que frère Charles ne put ou ne voulut pas faire disparaître. De Foucauld avait été un intellectuel et il Test demeuré jusqu'à la fin, avec des hésitations et des précautions curieuses. Dès sa jeunesse, au temps lointain où il portait un dolman, il était devenu brusquement et justement notoire par une exploration au Maroc, dans cette partie du Maroc qu'on appelle le « bled siba » et qui, encore maintenant, reste impénétrable. De Foucauld Ta traversé 6t retraversé, suivant des itinéraires qui se croisent, en 4883 et 1884. Et sans être injuste pour ses successeurs, on peut dire qu'ils ne l'ont pas fait oublier. Le livre de Foucauld reste encore aujourd'hui, après trente ans écoulés, la source principale de renseignements sur le « bled siba. » Et c'est un livre très bien fait, précis, documenté, clair.

Il fut un temps où l'auteur de ce livre ne voulait plus se souvenir qu'il l'avait écrit. J'ai fait la connaisr sance dû P. de FoucauH en 1903, à Béni-Abbès. C'a eu l'embarras d'un premier contact, et le cérémonieux d'une présentation. De quoi pouvais-je parler sinon du livre que j'avais lu et consulté, q\xi est

^our les gens de ma profession un instrument de travail; mais au lieu de Texplofateur je trouvais le moine, il écarta le sujet ei> termes qui coupaient tout de suite les ponts. Qi^elqua chos0 eomme ceci : « Quand on a été pris tout entier à Tidée de Tabsolu, la relatif ne compte plus. y> Ce point de vue là est resté le sien des années, mais pas jusqu^au bQ\ii de sa vie, tant s'en faut. En 1906, M. Votylinski, professeur d'arabe et de berbère, fut chargé d'une mission au Hoggar; il y resta quelques mois en relations quotidieniies avec le P. de Foucauld. Puis il reritra chez lui, à Constantine, et il mourut un mois après son retour. Ifotylinski n'avait pas eu le temps de mettre au net ses notes de voyage. J'en ai eu entre les mains une partie et elles m'ont paru inutilisables. Tel n'a pas été l'iavis du P. de Foucauld. U s'est chargé de publier les résultats du voyage de Motyiinski. Encore n'est-ce pas rigoureusegient exact ! à la lettre le travail posthume de Ifotylinski parait sous la surveillance officielle du doyen de la faculté des lettres d'Alger. Et avec une préftice de lui. Le doyen, dans cette préface, remercie à droite et à gauche, conformément aux usages : il remercie M. X... Et M. Y.., M. Chose qui... et M. Machin que... La liste est assez longue. Elle est accompagnée d'un membre de phrase mystérieux : « Je remqrcie, dit M. le doyen, MM. K..., Y..., Z..., p^rmi ceux qu'il m'est permis de nommer. > Ji y a donc quelqu'un qu'il n'est pas permis de nommer. Tout le monde sait au Sahara que ce quelqu'un est le P. de Foucauld. Et on sait aussi qu'il est en réalité l'aut^eur des publications posthumes

parues sous le nom de Motylinski. C'est une petite supercherie contre laquelle le défunt ne pouvait pas protester, et dont ses collègues et amis ne pouvaient que se faire complices, puisqu'elle était la condition sine qua non posée par le P. de Foucauld.

Ces publications sont de philologie berbère, qui était justement la spécialité du défunt. Rien de plus plausible. Il a paru une grammaire et un dictionnaire français-touareg. On annonce des dialogues : un recueil de folk-lore. Il est indispensable de préciser un peu. Il s'agit d'un dialecte berbère parlé par quelques centaines d'invidus; car c'est à peine si on aurait le droit de dire quelques milliers. Le mot d'Anatole France vient à la mémoire, sur cette langue nègre enseignée au collège de France, qui n'était plus parlée que par un vieux perroquet. C'est un point de vue de romancier, à côté duquel il y a le point de vue technique. Ces Berbères ont été un peuple considérable, ils tiennent une place dans vingt siècles d'histoire, ils ont eu des héros, qui nous sont familiers, Massinissa, Jugurtha, les Fatimides, les conquérants de l'ËsjSagne. Ils n'ont jamais eu de littérature, à peine une écriture : mais ils ont une langue, ils lui sont restés fidèles depuis deux millénaires. Elle est émiettée en une infinité de dialectes, adultérée par des emprunts à l'arabe et à beaucoup d'autres langues. C'est une langue en pourriture, en débris. L'un des débris les plus représentatifs est probablement le dialecte Hoggar, parlé au cœur du Sahara, loin de toutes les influences. Eh bien ! il s'est trouvé un homme pour vivre dix ans

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an Hoggar, avec le souci presque unique d'écouter cette langue, d'en noter les mots et les formes écrire sous la dictée le folk-lore. Ça ne peut pa autre chose que très important. Tout cela est 1 ment l'œuvre de Motylinski. C'est assez curieux un gros travail, il suppose chez son auteur, j'ei l'auteur réel, le feu sacré, sans quoi rien n'ai le feu sacré laïque, intellectuel, la rage de prendre. Qu'est-ce que ces sentiments-là fai chez un moine? Il est vrai que ce moine, qua l'approchait, on le voyait très fin, très cultiva curieux. On distinguait très bien que l'intell n'était pas mort, et il est naturel qu'il ait ili reprendre le dessus. Cette poussée de vieux im a certainement fait peur auchrétien. Peur des du malin, si vous voulez ; peur de cet orgueil leur qui est notoirement un des plus veni; Sûrement aussi il en sentait la puérilité, le des choses le pénétrait ; il avait le sourire, la faction d'une petite plaisanterie réussie, autan ces sentiments, un peu laïques, peuvent prendi tournure religieuse. J'imagine qu'il était prol ment reconnaissant h ce macchabée acadén sous le nom duquel il a pu penser sans péché, moins reconnaissant à Dieu qui l'avait mis su chemin à point nommé.

Ce pseudonyme sera-t-il durable? C'a été trè. organisé; et ça pourrait bien être inébranlable sûrement ce qu'a voulu de Foucauld lui-mèE d'ailleurs, ça n'a aucune importance. Que sm niers livres portent quelque jour son nom, ou

continuent à porter exclusivement celui de Moty» linskiy ils sont de lui, et ils font un beau pendant à son œuvre de jeunesse. Tout cela est très solide. C'aura cette sorte d'immortalité que confèrent les bibliographies techniques. Il ne sera pas possible da s'occuper scientifiquement de l'Afrique du fïord sans lire de Foucauld. C'est là évidemment ce qui se dira, ou s'écrira surtout sur sa tombe, ce à quoi notre public laïque est surtout sensible. Lui-même assura-r ment n'attribuait pas d'importance à son œuvre imprimée. Et j'avoue que moi aussi, malgré ma tare professionnelle, j'ai été bien moins impressionné par l'explorateur et I0 philologue que par le moine.

Un explorateur, un philologue, ce sont des gens que je respecte beaucoup, cela va sans dire, mais j'en ai beaucoup rencontré ; si de Foucauld n'avait été que cela on n'aurait pas senti k l'approcher l'attra,it d'une personnalité exceptionnelle. Par tous ses instincts profonds c'est moine qu'il était, ou plutôt ermite. Il était né ainsi'. Il mit seulement un peu de temps h trouver sa voie. Les instincts proTonds de l'ermite apparaissent déjà dans l'explorateur. De Foucauld a parcouru le Maroc inconnu sous un déguisement de Juif : et on sait l'abjection du Juif marocain soumis encore au régime du ghetto. De Foucauld s'est mis sous la protection du mépris public. C'est ingénieux, c'a produit dos résultats Femarquables. Mais ce déguisement n'a tcQté personne, de Foucauld est le seul qui l'ait jamais porté au Maroc, peut-être même dans le monde musulman tout entier. Pour le^ choisir il fallait avoir, dès ce temps-là,^ au

sortir de Tadolescence, le goût de rhumilité, une façon de sentir qui présageait le moine -— une résignation à la pouillerie et à la crasse, une recherche de la solitude à l'abri d*un masque. C'a été de longs mois de vie juive et musulmane, de contact intime avec ces religions de TOrient qui prennent toute Tâme, qui ont conservé toute leur virulence. De Fouoauld en sortit imprégné de sentiments islamiques. On dit que c'a été très loin, et qu'il envisagea quelque temps une conversion à l'Islam. Notez que le cas n'est pas isolé : il est rare certainement. Les deux religions, la chrétienne et la musulmane, semblent séparées par une cloison étanche. Il n'y a peut-être jamais eu un musulman qui se soit fait chrétien de bonne foi. Mais il y a eu un petit nombre de chrétiens qui ont embrassé l'Islam. Le rôle des renégats chez les Turcs est notoire, historique. Nos pères appelaient ça prendre le turban. Nous avons une tendance à y voir le geste d'aventuriers désespérés. Mais dans cette condamnation sommaire il y a, je ùvoïs, du préjugé chrétien. Quand on vit au milieu des musulmans on sait très bien que l'Islam a son attirance. Un professeur d'arabe, Alexandre Joly, homme singulier, qui n'était pas sans mérite, et qui a laissé une œuvre, a pa^sé une grande partie da sa vie sous le costume musulman. Dans nos vies trépidantes d'hyper-civilisés, quand nous jetons un coup d'oeil en passant sur l'ataraxie inlinie de l'Islam, j'imagine que nous sentons tous de la nostalgie.

Ce sentiment-là faillit conduire le jeune explorateur au turban. Du moins on me l'a dit et je l'ai cru.

On a ajouté le nom du prêtre qui a conservé de Foucauld au christianisme. Ce n'est pas un inconnu, quoique ce soit un oublié. Se rappelle-t-on Littré, et que son enterrement religieux fit scandale ? Le corps de ce libre penseur notoire fut porté à l'église sur la garantie d'un abbé Huvelin. Cet abbé était un ancien normalien de la promotion de 1858, quelque chose comme un agrégé d'histoire. Et il est intervenu dans le cas de Littré, non pas comme confesseur au sens propre du mot, mais comme ami personnel et ancien, pour qui l'idée que Littré fût damné était intolérable et d'ailleurs absurde. C'est cet abbé Huvelin qui a retourné de Foucauld, et de catéchumène musulman l'a fait moine (c en cinq secs )». L'ami qui me contait Tanecdote estimait que, en conséquence, l'abbé Huvelin devait être un homme redoutable; et il se peut |bien qu'il ait eu une forte personnalité. Le P. de Foucauld, du fond de son ermitage, le considérait comme un ami très cher. En son nom je suis allé voir l'abbé Huvelin dans la rue Nollet, aux Batignolles. De la bouche de l'un, ni de l'autre, je n'ai la confirmation précise des* hésitations du catéchumène entre les deux religions. Mais le fait m'a été affirmé de source sûre et est extrêmement vraisemblable; il n'est pas contredit en tout cas par l'attitude ultérieure du Père. A le voir, il n'apparaissait pas avec évidence qu'il fût moine plutôt que marabout. Sa robe en cotonnade pouvait être une gandoura; il avait sur la tête un succédané du fez. Des indigènes s'y sont trompés. On prête cette exclamation à Mouça-Ag- Amastane, chef des Touareg Hoggar. « Comment,

marabout, tu es chrétien ! mais alors tes austérités ne te serviront à rien dans l'autre monde ! » De Foucauld ne s'est jamais eflorcé de dissiper l'équivoque. £n quinze ans de Sahara il n'a pas fait une seule conversion. Je me rappelle un nègre, qui portait un nom chrétien, celui de Paul, qui suivait de Poucauld, et qu'on aurait pu prendre pour un catéchumène. Il allait, un gourdin à la main, derrière les chameaux de bagages, en psalmodiant des choses où on reconnaissait avec un peu d'attention des bribes de liturgie catholique. Ce que ce Pau) avait en outre de plus particulier, c'était la réputation de manger de tout ce qui lui tombait sous la main, c'était un « mangeur de choses immondes » : naturellement cela ne suppose pas seulement un estomac complaisant, mais aussi, chez un -primitif, une conscience élastique : Paul nç connaissait pas les restrictions alimentaires des religions révélées, ni même les tabous du fétichisme. Il n'avait pas de religion du tout, ce qui est au Sahara une étrange monstruosité. Je suppose qu'il avait poussé, sur les frontières du christianisme et de l'Islam, en terrain neutre. Le P. de Foucauld n'osait le baptiser, par respect pour le sacrement. Il l'utilisait tous les jours comme enfant de chœur, et c'est ainsi que Paul savait la messe. La règle est, parait-il, très stricte ; il faut qu'une messe soit servie ; sans Paul le P. de Foucauld n'aurait pas pu dire la sienne, ic Ce petit misérable ne sait pas de quel embarras il me tire. y> Très certainement ce Paul est resté des années auprès du P. de Foucauld, et je ne sais pas si celui-ci a jamais cédé à la tentation de le

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baptisKîP. Ni lui, ni un autre; du moins dont j'aie entendu parler. Des missionnaires, dans les comptas rendus annuels de leurs travaux spirituels, mesurent leurs succès au total de leurs conversions, qu'ils ottt le souci de faire ressortir considérable. Dans le cslH de de Foucauld, à la colonne des baptêmes, en quinze ans. d'apostolat, je crois bien qu'il faut insctrire zéro^ et c'est tout de même assez particulier. Il n'avait pas du tout le souci du prosélytisme. Il cherchait pourtant à exercer une action morale sur les musulmans^ mais dans 1^ cadre de leur religion. Il leur reprochait éventuellement d'enfreindre les règles morales de l'Islam. Voici peut-être l'anecdote la plus caractérisa* tique. Lorsqu'entra en agonie la vieille dame Touareg, mère de Mouça-Ag-Amastane, le P. de Foucauld se trouva le seul homme de Dieu qui fût proche, dans un rayon saharien de quelques centaines de kilomètres. Il fut appelé, vint, il fit son office de consolateur, et il endormit la vieille dame en Allah, avec les strophes du Coran appropriées. Cela suppose, j'imagine, qu'il avait gardé le respect de Tlslam^ même après lui avoir tourné le dos* Peut-être aussi y a-t-il de l'analogie entre le P. ^e Foucauld au chevet de la vieille dame Touareg, et l'abbé Huvelin au lit de mort de Littré : un point de vue commun, que le sentiment religieux importe davantage, et les dogmes précis beaucoup moitis ; y compris les dogmes de la négation laïque.

Après tout, cette discrétion du P^ de Foucauld noui l'avons éprouvée aussi, nous, ses compagnons mé-» créants. Pendant de longues semaines au cours de

notre voyage commun, dans une petite colonne militaire, le P< de Foucauld a certainement dit sa messe chaque jour, et toujours seul, sans autre témoin que Paul. On ne savait même pas^ èi vrai dire^ que le père disait sa messe, on en était seulement convaincu à la réflexion ; et il pouvait arriver aussi, au moment où on abattait les tentes pour lé départ, qu'on entrevit de Foucauld empaquetant très méticuleusemeilt le bon Dieu dans une serviette très blanche. Pendant plusieurs semaines de repas en commun, Fentretien n'a jamais pris une tournure ecclésiastique, jamais passé à la tentative de conversion. Tout cela s'accorde très bien avec le caractère d'un ermite. On ne se retire pas au désert pour y prêcher.

Après que de Foucauld eût été ramené au Christ par l'abbé Huvelin, il erra une quinzaine d'années, surtout en Orient. Il fut en Syrie, et il vécut à Nazareth ; il fut aussi en Asie-Mineure, en Arménie. Il y était d'abord en simple particulier, puis en frère lai mendiant. On peut supposer qu'il se cherchait, il ne s'est pas réalisé d'un seul coup. Ses souvenirs de ce tempslà, qu'il égrenait volontiers, étaient en accord exact avec toute sa vie; Il parlait quelquefois d'une certaine supérieure dans un couvent oriental. Elle était vive et autoritaire, et elle bousculait beaucoup le frère lai ahonymë. Vint à passor un évèque qui reconnut et signala le vicomte de Foucauld. La supé- Heure bouleversée se confondit en excuses et en prévenances* Et le frère lai s'enfuit discrètement de 6éM maison devenue inhabitable. Il se rappelait un

autre monastère au-dessus du golfe d'Alexandrette, très haut dans la montagne, avec une vue merveilleuse. Le P. de Foncauld, un jour, y est allé offrir ses bras : ils furent agréés. C'était vers Fépoque des grands massacres d'Arméniens ordonnés par Abdul- Hamid ; le cloître fut menacé ou frappé; il y eut, ou faillit y avoir des intermèdes tragiques. Mais ce n'est pas cela du tout qui surnageait dans la conversation de de Foucauld; c'était simplement ceci. Pendant beaucoup de mois il demeura frère lai dans ce monastère, tout à fait anonyme, n'ouvrant jamais la bouche; il coupait du bois et il portait de l'eau. C'était délicieux, disait-il de longues années plus tard en se souvenant. La question n'est pas de savoir si nous sommes scandalisés, ou amusés. Ce qui me frappe, c'est que, dans ce frère lai qui fend du bois, on retrouve l'explorateur déguisé en juif et l'ermite saharien. Evidemment c'est le fond de l'âme, les instincts profonds dont de Foucauld à cherché toute sa vie la satisfaction.

Toutes les bribes de souvenirs concouraient chez de Foucauld à la même image. Un pont de bateaux en' été. Sous un soleil torride ; on n'a pas tendu la tente^ parce que la clientèle n'a pas le moindre droit à de semblables égards : de Foucauld se souvient d'avoir tourné savamment autour du mât, pour chercher un peu d'ombre. Un jeune couple de Parisiens en voyage sur le trottoir, au sortir d'un palace-hôtel à Alexandrie. Le cri de la jeune femme, et quelques mots en français à son mari, sur le danger possible de la vermine. Elle est en face d'un Levantin en guenilles,

dans lequel elle est excusable de lïe pas pressentir son compatriote, le vicomte de Foucauld : on échange un regard et on se croise. Cette petite rencontre avait laissé à de Foucauld un souvenir très heureux. C'est toujours le même sentiment. La passion de la vie dure, du déguisement abject, de Tincognito profond, de la solitude absolue. Toutes choses qui se tiennent. C'est cela certainement qu'il a demandé à la robe de moine. Quelques-uns de ses souvenirs se rapportaient à Rome, où il avait été quelque temps dans un séminaire, et où il n'avait pas pu rester; il y souffrait. En un sens il ne s'accommodait pas non plus de la vie en commun des monastères. On a pu l'entendre vanter la loi du silence dans les trappes; « car, disait-il en riant, les moines y ont l'air si vénérables, aussi longtemps qu'ils se taisent. » Ce n'est pas toute l'Église catholique qui lui eût été habitable indistinctement : ou plutôt, elle lui eût été inhabitable tout entière, à l'exception d'un ermitage. Autant qu'un profane peut en juger, il ne doit pas être si facile aujourd'hui d^tre ermite, un véritable ermite rentrant dans les cadres réguliers de l'Église; nous ne sommes plus aux pr.emiers siècles. On comprend qu'il ai^ fallu à de Foucauld une quinzaine d'années pour aboutir. C'est vers 1900 seulement qu'il s'établit au Sahara, dans des conditions curieuses. Il réclamait pour lui le nom de moine, il en portait le costume, mais par une sorte d'usurpation. Il était simplement prêtre : il se trouve avoir été ordonné prêtre, très tardivement, par l'évèque de Viviers; et il n'eut jamais de situation ecclésiastique régulière

autre que celle de prêtre libre de ce diocèse. C'est absurde, ça n'a aucun rapport avec le Sahara, mais c'est ainsi. On aurait dû direFabbéde Foucauld, c'eût été, j'imagine, la seule appellation correcte. îl avait bien, avec la trappe, des relations anciennes de frère lai occarionnel : même dans le diocèse de Viviers il y a une trappe à Notre-Dame-des-Neiges, qui l'abritait au moment de son ordination ; mais enfin il n'était pas trappiste. Si tant est qu'il fût moine tout de même il fallait que ce fût de son ordre à lui, un ordre qu'il aurait fondé, une sous-trappe de son invention. Ce n'est pas tout à fait une plaisanterie. Sur sa robe il portait un insigne en drap rouge, qui lui était particulier, et qui extériorisait sa volonté d'appartenir à un ordre nouveau et distinct. Seulement, cet ordre -là, encore qu'il ait eu jusqu'à quatre monastères, n'a jamais compté qu'un moine, tout à fait unique, le P. de Foucauld lui-même. Qu'on imagine un arrêté de dissolution contre cet ordre-là. Quelle espèce juridique inextricable !

Cette fiction compliquée fut apparemment nécessaire pour laisser à l'ermite une indépendance incompatible avec la vie cénobitique. De Foucauld, ermite au Sahara, ne fut relié à l'Église que par ses relations de prêtre libre avec son évêque ; l'évêque du Sahara, un trappiste résidant à Alger, qui porte le nom de protonotaire apostolique. Vis-à-vis de ce protonotaire, il n'avait qu'une obligation matérielle précise et assez particulière. Il avait l'obligation d^aller se confesser à lui une fois tous les deux ans; il faut se souvenir qu'il y a 2.000 kilomètres environ entre

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le Hoggar et Alger; chaque confession exigeait donc un voyage de 4.000 kilomètres, dont 3.500 à pied ou à chameau. Ce n'était pas une ohligation légère, mais enfin tout de même c'était la seule. Voilà bien en effet une vie érémitique administrativement organisée. De Foucauld en quinze ans n'a pas vu la robe d'un autre moine, à la réserve près de la confession tous les deux ans; et le petit nègre Paul, mangeur de choses immondes, fut son seul compagnon spirituel.

Il y a pis. J'ai connu d'autres pères blancs, pour lesquels, bien entei^du, j'ai le respect qui convient. Mais ces autres pères blancs sont d'une autre pâte, et j'admets que de Foucauld n'aurait pas pu en supporter la société journalière. J'imagine qu'il en ^demandait pardon à Dieu avec toute la contrition et toute les prosternations possibles, mais que cela demeurait ainsi. C'est une opinion personnelle bien entendu : le fait brutal c'est que de Foucauld s'était arrangé pour mettre 2.000 kilomètres de désert, de dunes, de reg, de hamtaada, entre son confesseur et lui. Et on a tout de même bien le droit de dire qu'il s'était arrangé, parce qu'enfin une situation aussi extraordinaire n'est pas dans le traintrain courant des habitudes monastiques. Il me semble que l'Église a montré dans le cas de Foucauld de la largeur d'esprit et de la souplesse. Elle a dans ses cadres rigides fait une place appropriée, hors rang, à une person* nalité exceptionnelle. Apparemment elle ne s'arrêtera pas en chemin. La palme du martyre a couronné une existence à propos de laquelle le mot de saint vient

naturellement aux lèvres. En tout cas ça doit bien être là la matière avec laquelle TÉglise fait ses saints. Je suppose qu'un jour ou Tautre il sera question de canoniser. Dans les lignes précédentes on s'est écarté du ton de rhagiographie, mais ça n'a pas d'importance sous la plume d'un profane.

Le P. de Foucauld au Sahara laisse à ceux qui l'ont con^u une abondance de souvenirs absurdes et charmants. Sur son installation par exemple. Je n'ai connu que le monastère de Beni-Abbès : c'était deux ou trois petites maisonnettes en pisé. Je me rappelle avoir failli commettre un sacrilège. J'allais m'asseoir sur une caisse, lorsque le père me prévint juste à temps que c'était l'autel. Au départ, il m'accompagnait très courtoisement lorsqu'il s'arrêta brusquement, et me montra sur le sol un cordon de petits galets, gros chacun comme une bille d'enfant : « Excusez-moi, cher monsieur, de ne pas ^ous accompagner plus loin, ceci (il montrait le cordon de petits galets), ceci est le mur du couvent, c'est la clôture qui fait le moine. » Et, là-dessus, il me dit adieu avec effusion. Je ne doute pas qu'il ne se moquât agréablement de moi. Il est vrai que ce souvenir remonte assez loin, à 1902 ou 1903 ; l'ermite débutait ; Beni-Abbès était son premier monastère. Celui de Tamanr'asset, beaucoup plus tard, a dû être plus sérieux. Je sais qu'il avait des vitres, puisqu'elles ont été faites avec des plaques photographiques voilées de mon collaborateur et ami M. Ghudeau. Ce couvent est celui de l'assassinat. Une nuit de décembre 1917 on frappa à la porte, et on prétendit être le courrier

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attendu. Mais ce n'était pas le courrier, c'était la mort. Le monastère avait donc une porte et qui fermait. A quelques détails de ce genre près, il a dû rester jusqu'à la fin un peu schématique, et même un peu joujou ; un couvent à compléter par l'imagination.

De Foucauld ne touchait pas de traitement, et dès 1902 on disait qu'il n'avait plus de fortune personnelle. Il l'avait dilapidée. On l'aidait discrètement, de France pu il avait des parents, et des postes militaires voisins^où il avait des amis. A Beni-Abbès on lui avait planté des palmiers en son absence. Il s'en égayait, « Mrabet idji mercanti », disait-il en arabe. « Le marabout va devenir millionnaire. > Dans la même conversation, je crois, il expliquait combien on vit à l'aise au Sahara avec 10 francs par mois.

Mais est-ce un budget suffisant pour l'entretien de quatre couvents? La façon dont ces quatre couvents, furent successivement choisis est curieuse. Beni-Abbès, le premier en date, était à une quinzaine d'étapes à peine du chemin de fer. Dès qu'il le put, de Foucauld alla plus loin, à In-Salah, qui est à six semaines de la gare la plus proche ; mais Beni-Abbès et In-Salah sont des oasis, des centres urbains, des postes militaires. L'ermite voulait mieux. Il faillit se fixer dans une grotte du Mouydir. Mais un sentier de caravanes y passait. De Foucauld se réfugia au cœur du Sahara, dans le massif du Hoggar. Tamanr'asset était un simple lieu dit, une vallée. Le poste le plus proche, Fort-Motylinsky, était à 40 kilomètres. C'était le couvent d'hiver. Le couvent d'été était encore plus

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suivant le cœur de Foucauld. Il était sur rAsekçem, une des pointes rocheuses terminales du Hoggar; entre 2 et 3.000 mètres d'altitude ; de Foucauld y mentionnait joyeusement la présence de voisins très aimables, dans une petite tente touareg, & 500 mètres en contre-bas. Non pas 500 mètres de distance, bien entendu, mais de dénivellation é II n'était pas possible d'aller plus haut et plus loin. Les résultats de cet iso* lement sur la documentation de de Foucauld étaient amusants. Le souvenir m'est resté vif de la première conversation un peu abandonnée que j'ai eu l'honneur d'avoir avec lui. C'était pendant une marche de nuit. Je sommeillais un peu sur mon méhari. Le P« de Foucauld, mon voisin, marchait à pied à côté du sien» par mortification, je pense. Je fus réveillé par sa voix qui disait : « Comme c'est beau !» Et ça l'était. Sous une lune éclatante on traversait le vieux volcan d'In- Ziza, absurdement déchiqueté. Ainsi engagée, la conversation, en quête de souvenirs communs, s'égara sur l'université de Nancy, c Dans ce temps-là, disait de Foucault, j'y ai connu un professeur d'histoire, qui s'appelait Rambaud, el un professeur de littéra* tur^ls étrangère qui s'appelait, comment donci Ahl oui! Gebhart. Seulement je ne sais pas ce qu'ils sont devenus. » Ces illustrations universitaires ne sont pas des gloires mondiales*, pourtant Rambaud était encore, ou avait fraîchement cessé d'être ministre de l'Instruction publique; Gebhart venait d'entrer à l'Académie. Vers 1903 ou 1904, c'étaient des-vedettes. A propos d'une autre vedette, toujours d'actualité, de Foucauld flt aussi des cris : « Sarah Bernhardt,

comment encore Sarah Bernhardt, vraiment! est-ce possible! » Il n'est pas besoin d'être ermite pour savoir combien il est rafraîchissant d'avoir passé quelques mois sans lire les journaux. Mais de Foucauld a dû passer une trentaine d'années sans en ouvrir un, en tout cas, sans les suivre.

A ce régime il a été très heureux, ça n'est pas niable, ça se voyait. Il avait été au bout de lui-même, il s*était réalisé tout entier, il était un type humain complet jusqu'à l'absurde. C'est peut-être le secret du bonheur. Ses yeux étaient éclatants de calme et de joie silencieuse. , Un jour la conversation ramena ce cliché bien connu : dans la jeunesse, le temps est interminable; à partir de la trentaine les années se précipitent. De Fôucauld laissa échapper avec une sorte de pétulance : « On dit toujours ça, et pourtant ça traîne, ça traîne ! » Avec de la mise au point, c'est un mot de yoghi qui se réveille un instant du nirvana, pour constater avec un peu d'impatience que le dernier lien avec les choses de ce monde n'est pas encore coupé. Cet équilibre moral avait des conséquences physiques. En 1906, de Fôucauld, mince et noir de poil, était étonnamment jeune pour son âge. On dit que dix ans après il était ^extrêmement usé. Mais on dit aussi que pendant de longues périodes il oubliait de manger.

A quoi boni c'est la question qui vient aux lèjres. Il a vécu chez les Touaregs leur faisant le bien qu'il a pu. Ses derniers sous ont passé en menus cadeaux. D'ailleurs, les musulmans ont le sens et le culte de l'ascétisme. Et pourtant c'est un Touareg qui a tué

Termite. Il est vrai qu'il n'était pas de la tribu : ce n'était pas un Hoggar. Il est vrai aussi que chez les primitifs, dans le peuple, et même tout simplement chez les hommes, la vénération et le meurtre ne sont pas incompatibles. Je suppose qu'on va élever un tombeau à de Foucauld, à la mode de là-bas. Une Koubba. Ce tombeau prolongera l'action de l'homme. Les miracles vont commencer. Sait-on ce qui va cristalliser autour de cette Koubba? Les saints sont particulièrement dangereux après leur mort. Et puis, il n'y a pas de dynamomètre précis pour les forces morales. Du vivant de Foucauld, il n'y a pas eu autour de lui que du respect exclusivement. Il est arrivé qu'on a dit : € C'est un fou. » On l'a entendu de la bouche d'un jeune colonel très intelligent : un jeune colonel d'avant . la guerre, des années avant, au temps où il y avait une crise de l'avancement. Et ce jeune colonel, dans sa carrière, avait pris des peines, avait couru des risques, avait fait des gestes, pris des attitudes, fourni une somme d'efforts acharnés, tout à fait comparables à ceux de Foucauld. Seulement il avait un but autrement précis, plus facile à expliquer en une phrase. Il voulait absolument attacher une plume blanche à son chapeau. En quoi il s'estimait soi-même parfaitement raisonnable, et il était fermement convaincu que de Fouciauldne l'était pas. Il avait peut-être raison. C'est possible après tout. Seulement, depuis le 2 août 1914, nous avons fait des expériences qui ont diminué notre foi dans le rationalisme pur. L'abnégation aveugle, le sacrifice de soi individuellement absurde, nous avons appris ce que cela pesait dans la vie des

,DEÏJX ALGÉRIENS 153

peuples. Et nous avons appris à les saluer au passage. Même quand nous ne comprenons pas très bien.

Emile Maupas est mort en octobre 1916, deux mois avant de Fouçauld. Les revues techniques lui ont consacré des articles nécrologiques. Dans le monde de la zoologie il était extrêmement connu. Pas seulement en France : il avait été résumé^ commenté, discuté dans toutes les langues civilisées, dans tous les périodiques biologiques de la planète. En 1913, il était déjà sur son lit d'agonie, dans la maison de santé de Mustapha Supérieur, où il est mort trois ans après : à ce moment-là ses amis se cotisèrent pour faife frapper à son effigie une médaille commémorative d'adieu. Ces cotisations vinrent < de toutes les régions du globe », nous dit celui qui était chargé de les recueillir. A un professeur de Toulouse, M. Sabatier, il est arrivé l'aventure que le prix Nobel de chimie lui fût conféré. Le grand public apprit ainsi son existence, les journaux s'émurent un peu, on déplora que la Suède eût à nous révéler à nousmêmes nos propres grands hommes. Puis on se hâta d'oublier. Maupas était justement le genre d'homme à qui on conçoit qu'il eût pu arriver quelque chose d'analogue. Ça lui est arrivé d'ailleurs en plus petit. L'université d'Heidelberg, dans un moment d'enthousiasme, lui conféra le titre de docteur honoris causa. 11 y a comme cela des Français qui sont plus notoires à Heidelberg ou à Stockholm qu'à Paris.

454 LES EUROPÉ^S

Maupas appartenait exactement à cette catégorie- là« On ne peut pas songer, ailleurs que dans les revues biologiques, à détailler des travaux qui ont porté sur des détails d'organisation des rotifères, ou des nématodes. Mais dans la carrière de Maupas il y eut un moment où il se trouva, sans Tavoir fait exprès, avoir écrit non seulémeni pour les cercles biologiques, mais même pour cette partie de Topinion publique sur laquelle les questions métaphysiques ont prise. Il s'agissait de 4a vie et de la mort. C'est une vieille question éternellement jeune, mais alors elle était d'actualité. Un professeur allemand, Auguste Weismann, venait d'édifier une théorie nou-p velle qui faisait sensation. Au point de vue de notre biologie courante, à nous autres' profanes, tout ce qui vit doit mourir : la mort est la compagne inséparable de la vie. Weismann le nie : le propre de la vie serait d'être pratiquement éternelle, en tout cas, illimitée : la mort serait une simple accommodation à des nécessités de milieu, une apparition relativement récente. On entend bien qu'il ne .s'agit pas de notre immortalités nous, êtres humains, mammifères, êtres pluricellulaires :chez nous, la mort et la vie sont devenues inséparables. Ce qui est immortel dans son essence, c'est le protoplasma, la cellule* Cette théorie tend à rejeter la conception mécanique et chimique de la vie : elle nous émeut dans nos instincts mystiques et métaphysiques. D'ailleurs, Weismann fait des rapprochements qui nous touchent de plus près encore sur la durée variable de la vie. Un baobab du cap Vert durerait six mille ans. Un éléphant deux mille.

DEUX ALGERIENS 155

Et beaucoup d'insectes vivent quinze jours. Dans une même espèce, les fourmis, mâles, femelles et ouvrières, ont à peu près la même taille et des structures voisines. Les femelles et ouvrières vivent des années, entre sept et quatorze ans, croit^on. Les mâles, quinze jours. Cette élasticité de la durée de la vie entraine un retour sur nous-mêmes, consciemment ou inconsciemment. M. Jean Finot signale d'après Lucien des moines de cent cinquante ans, des Indiens de trpis cents ans. Il regrette «"que nous n'ayons pas jusqu'à présent une histoire des macrobes, digne de ce nom. Car rien ne serait plus réconfortant et plus tonifiant que l'exemple des hommes / qui auraient 'atteint les limites normales de la vie, c'est-â-dire l'époque entre cent cinquante et deux cents ans* » M. Jean Finot n'est pas biologiste. Mais MetchnikofiL l'était ; à propos de ferments lactiques et de microbes intestinaux, il a fait des théories sur la prolongation de la vie humaine. Rien de tout cola n'est directement dans Weismann. Mais & propos des abeilles, par exemple, il y est parlé du t vol nuptial % : celui-là même qui a été chanté par Maeterlinck. C'est le seul service que le bourdon rende à la ruche, service d'un instant, après quoi, n'étant plus bon à rien, il n'a qu'à mourir. C'est le « point de vue utilitaire » : la durée de la vie individuelle se mesure à son utilité pour la vie de l'espèce. Ainsi meurent, pour la plupart, les femelles d'insectes, immédiate* ment après la ponte; elles meurent d'épuisement, après un effort excessif, c comme Sylla, d'un accès de colère, et Léon X d'une joie trop vive > (ne).

i56 LES EUROPÉENS

Voilà qui rentre dans nos préoccupations familières de laïques, étrangers à la biologie. Des milieux occultistes, la croyance un peu floue s*est répandue qu'un homme meurt quand il a flni sa tâche, et jamais avant. Gœthe a dit quelque part qu'on meurt quand on le veut bien,^ quand on y consent. Nous disons couramment : se laisser mourir. Dans la réalité concrète, beaucoup de retraités meurent tout de suite après leur retraite, de désœuvrement. On se rend bien compte qu'une théorie de ce genre ne reste pas enfermée entre les murs d'un laboratoire, ces choseslà prennent les hommes aux entrailles. Aujourd'hui, où nous sommes sensibles aux caractères spécifiques des théories allemandes, tout ceci apparaît nettement boche. L'instinct de l'idée qui paie, le mysticisme, l'imagination et l'accumulation des faits précis, tout cela réuni et collaborant, ça fait un mélange où nous reconnaissons une marque de fabrique qui nous met en défiance. En 1889, on n'avait pas les mêmes raisons de garder une attitude critique a priori^ et Weismann avait quelque chose comme une auréole d'homme génial.

La théorie Weiermann, bien entendu, avait des contours minutieusement précis et un enchaînement logique. Les animaux inférieurs, composés d'une cellule unique, se reproduisent par bipartition, comme les plantes par bouture. On voit sous le microscope une cloison apparaître dans la cellule, un étranglement, qui se termine par une séparation complète. Au lieu d'un animal, on en a deux, tout à fait semblables. Puis chacun de ces petits animaux

recommence et se dédouble : et ainsi de suite. C'est ainsi que se produit la naissance chez les protozoaires.

Dans ce processus, il n*y a plus de place pour la vieillesse et pour la mort naturelle. Après la bipartition il n'y a ni mère, ni fille. Chaque moitié de la cellule primitive a exactement les mêmes droits que l'autre à chacun de ces titres. A la dixième, à la centième génération, parmi les centaines, les milliers, les millions d'animalcules, fruits de bipartitions successives, il n'y a toujours pas d'ancêtres, tous sont rigoureusement semblables et contemporains. Pour ces petites bêtes, le mot âge n'a pas de sens. Et, par conséquent, le mot de mort pas davantage. Après la~ bipartition, il y a évidemment un animalcule disparu, celui qui s'est partagé en deux. Mais voulons-nous l'appeler mort ? c où donc est le cadavre? » Et on peut pousser à l'infini par l'imagination ces bipartitions successives; jusqu'aux millions, aux billions et au delà. Il n'y aura jamais de cadavre. Cet « où donc est le cadavre? > est le cheval do bataille de Weis-^ mann. Voilà donc la mort supprimée pour les protozoaires, la mort naturelle du moins. Les protozoaires meurent d'accident bien entendu. Mais leur vie n'a pas de terme prévu inéluctable.

Cette immortalité des protozoaires, nous l'avons tous gardée dans celles de nos cellules qui propagent l'espèce, qui concourent à former Tœuf. C'est donc toute la matière vivante qui est essentiellement immortelle. Et sur cette base, Weismann construit un édifice de grandes théories biologiques. Voici les titres, suffisamment explicites, de quelques ouvrages

de Weismann : V Immortalité du plasma germinatif ' comme base d'une théorie de l* hérédité ;. — V Importance de la transmission sexuelle pour la théorie de la sélection» Sélection, hérédité ; depuis un demi-siècle, Lamarck et surtout Darwin dominent toute la biologie, et c'est le rêve de tout biologiste d'êtreun sur- Darwin. Weismann Ta rêvé aussi naturellement. Par delà rhérédité, la sélection, la lutte pour la vie, un degré plus loin, comme explication suprême, il avait découvert, lui, Weismann, l'immortalité de la matière vivante.

Seulement, cette immortalité, point de départ d'une chaîne admirable de raisonnements, Weismann l'observait, parmi les protozoaires, chez les infusoires nommément. Or, en 1888 et 1889, en deux longs mémoires, Maupas se trouva publier une monographie des infusoires. 11 n'y avait là ni raisonnements, ni théories, des faits seulement, un texte dont la principale raison d'être était d'expliquer de nombreuses planches; dans une succession d'images dessinées au microscope, on vit pour la première fois, avec ses yeux, dans 1« dernier détail, do quelle façon les infusoires se reproduisaient réellement. Et * on s'aperçut qu'on l'avait ignoré jusqu'alors. Sur ces planches on vit Tinfusoire vieillard, ou, comme dit le texte explicatif, sénescent : Tinfusoire agonisant, d'agonie naturelle; et le cadavre demandé. ïl fut acquis que Tinfusoire non plus n'était pas immortel. Assurément, la bipartition joue un grand rôle dans la reproduction des infusoires, mais pas le rôle essentiel. Il vient toujours un moment où Tinfusoire pra-

tique ce que le texte appelle des conjugaisons, et aussi des syzygies, d'un terme emprunté à l'astronomie ; ou encore de la caryogamie, ce qui signifie des hymens de noyaux protoplasmiques. Ces accouplements d'infusoires sans sexualité sont naturellement très particuliers. Mais ils ont pourtant avec les accouplements des animaux supérieurs une analogie profonde de but, et aussi de mystère. L'espèce des infusoires se propage essentiellement comme la nôtre, on ne comprend pas 'bien comment. Ainsi est-il advenu que le nom de Weismann n'a pas fait oublier celui de Darwin. La mésaventure du professeur allemand est banale. C'est le conte de l'enfant à la dent d'or, sur lequel on écrivit des volumes, jusqu'au jour où quelqu'un vérifia s'il avait vraiment une dent en or.

Weismann ne se rendit pas tout de suite. Mais, autour de lui, les défections se multiplièrent. Elles se produisirent d'abord dans les paj^ de langue anglaise. Il y eut une polémique entre Weismann et Herbert Spencer. Puis la désillusion gagna l'Allemagne, elle y prit des formes boches qu'on peut trouver amusantes. Dans un livre, il est vrai d*actualité et de combat. Comment les Belges résistent à la domination allemande^ voici ce qu'écrit M. Jean Massart, vice-directeur de la classe des sciences de l'Acadétoîe royale d^ Belgique : « En 1888, un Français, M. Emile Maupas, publia un travail devenu tout de suite classique sur la multiplication des infusoires, il y faisait connaître des observations dont l'importance est primordiale pour laTjiologie géniale. Dès

l'année suivante, un zoologiste allemand, et non des moindres, M. Richard Hertwig, reprit Tétude de la question et confirma les résultats de M. Maupas. A partir de ce moment, la découverte qui portait naturellement le nom de son auteur' ne fut plus connue dans les livres allemands que sous les noms combinés de Maupas-Hertwig. Plus tard, une interversion survint, Hertwig-Maupas, à présent le nom de M. Maupas (même en second rang), est supprimé en Allemagne, et tout Thonneur de la découverte est attribué à celui qui n'a guère eu que la peine de la démarquer. » Sous une forme un peu particulière, ceci aussi est un hommage.

On s'excuse, n'étant pas du tout biologiste, d'avoir essayé de résumer une controverse de biologie. 11 s'est agi seulement de rendre Maupas intelligible. On ne peut pas parler de lui sans essayer de préciser ce qui fut son triomphe. Quand un zoologiste mentionne les expériences classiques de Maupas, il entend toujours « caryogamie ». Quand Le Dantec écrit un livre sur V individualité ^ il consacre un chapitre à Maupas et à la sénescence des infusoires. Quand le D^G. Bohn, cherchant à saisir chez les animaux inférieurs la Naissance de V intelligence^ utilise les « admirables observations » de « l'illustre Maupas », il les emprunte au mémoire sur les infusoires.

Un rapprochement s'impose entre Maupas et Fabre, l'historien des insectes. Évidemment Fabre est bien plus connu, il n'eût pas été nécessaire de l'expliquer longuement, il a dépassé de beaucoup la notoriété technique, il a la gloire. Maupas est un savant pur,

sans aucun mélange de littérature ; il ne faudrait pas chercher bien loin pour trouver des savants intransigeants qui lui en feraient un mérite ; mais il n'est pas nécessaire de les suivre. Précisément parce que tout le monde a lu Fabre, et qu'il est une figure familière, en prononçant son nom on espère rendre Maupas plus intelligible au grand public. L'un a regardé vivre les insectes, l'autre les bètes microscopiques, c'est une simple différence de dimensions. Chez l'un et chez l'autre, la même attention passionnée, à travers toute une vie, a conduit à des trouvailles analogues. La gloire de l'un, et l'écho que l'autre a trouvé hors des milieux techniques, s'expliquent de même, par l'émotion toute nouvelle avec laquelle les hommes de notre temps analysent les âmes rudimentaires des petites bêtes. Mais l'analogie la plus frappante entre Fabre et Maupas, c'est qu'ils sont tous les deux des amateurs provinciaux. Fabre fut instituteur dans un village provençal, Maupas était bibliothécaire à Alger. Ce petit fait semble indiquer que la décentralisation, dont on parle tant, depuis si longtemps, chemine inaperçue. Quant à l'amateurisme il a toujours été redoutable dans la recherche scientifique, en voilà deux preuves nouvelles, après beaucoup d'autres. Maupas n'était pas seulement bibliothécaire, il était ancien élève de l'école des Chartes. Jusqu'à l'âge d'homme, toute sa formation intellectuelle a été littéraire exclusivement. Entre vingt-cinq et trente ans, il a franchfla cloison étanche que les programmes scolaires ont mis entre les lettres et les sciences. Il racontait volontiers ses

tâtonnements, qui furent curieux. Il avait cru d'abord que la musique était sa grande passion, et il avait voulu être pianiste ; mais il n'avait pas la main qu'il eût fallu, ses doigts étaient gourds : c celui-ci surtout, voyez-vous ». Et il le dressait gravement et ingénument pour le bien montrer. C'était le quatrième, l'annulaire. Non, celui-ci n'avait rien voulu savoir, jamais. Maupas avait songé à une opération chirurgicale, une adhérence de tendons à détruire, tant il était sérieux dans sa passion de piano. Mais ça n'aurait probablement servi à rien. Mattpas eut alors un caprice fugitif pour la botanique, mais les plantes le menèrent au microscope, qui le conduisit aux petites bêtes. Et son avenir fut scellé, il sut que c'était cela qu'il aimait par-dessus tout.

Il n'a jamais cessé pourtant d'être un bibliothécaire très consciencieux. Il était calme, modeste jusqu'à l'humilité, c'était sa façon d'être, son charme propre. ^ Mais il faisait explosion avec la dernière violence quand on ne remettait pas un livre à sa place exacte. Il arrivait à sa bibliothèque les jours ouvrables à une heure et demie de l'après-midi, et il y restait jusqu'à six heures du soir : rigoureusement ponctuel. Gela fut ainsi toute sa vie jusqu'à la vieillesse et la X^ paralysie. De six heures du soir à une heure et demie

de l'après-midi, en revanche, Maupas n'était plus que biologiste. De façon ou d'autre, le biologiste et le bibliothécaire, qui alternèrent régulièrement pendant trente ou quarante ans, ne se firent aucun tort mutuel.

L'installation du biologiste était inoubliable, t'our

la comprendre il faut se souvenir qu'une passion, fût-elle intellectuelle, est toujours coûteuse, que le traitement d'un bibliothécaire est médiocre, que Maupas n'avait pas de fortune, et qu'il fut témoigné à ses travaux par le ministre de Tlnstruction publique et par les corps savants un intérêt à peu près invariablement théorique. Il y avait trois petites chambres, avec un vieux fauteuil, quelques chaises, des tablée de bois peintes en noir. C'était à Bab-et-Oued, le faubourg populaire d'Alger; la maison et tout particulièrement l'escalier étaient ce qu'ils ont coutume d'être dans les locatis ouvriers. Les fenêtres donnaient sur la mer. C'était le point capital, non pas pour la splendeur du spectacle, quoique Maupas, à coup sûr, y fût très sensible, mais c'est que la mer, à Alger, c'est le nord. Un autre biologiste, officiel celui-là, homme de talent d'ailleurs, mais qui n'a pas pu ne pas envier un peu les trouvailles de Maupas, disait un jour en riant : « Ce n'est pas étonnant, il a le jour du nord ! » Les Goncourt ont attiré l'attention sur cette lumière du nord, indispensable aux peintres. Elle l'est probablement à tous ceux qui travaillent de leurs yeux, en particulier à ceux dont le microscope est l'outil. Dans cet affreux appartement, auquel Maupas est resté fidèle t^ute sa vie, tout était sacrifié à la lumière du nord. Le laboratoire en était la partie la plus curieuse. Le microscope, devant la fenêtre, était imposant. Il était entouré, surmonté, d'une superstructure énorme en bois peint en noir. Cet édifice était minutieusement combiné pour protéger les yeux de l'observateur, et pour iiioUder de

164 LES E0bop£ens

jour du nord le champ du tnicroscope. Mais le reste tlu laboratoire surprenait par son exiguïté. Tout tenait sur le marbre de la cheminée, là, où dans un iment bourgeois, il y aurait eu la pendule et idélabres. C'étaient quatre ou cinq assiettes ., chacune recouverte d'une cloche en yerre.

aient un peu malodorantes, puisqu'elles cont de la pourriture. C'étaient les colonies des bètes qui attendaient leur tour d'observation. ;inq assiettes sur la cheminée, c'était toute lation, il n'y avait pas autre chose.

it souligner le r6ie considérable que jouaient q assiettes. Lorsque, pour la première fois, . vit et Ri voir la propagation de l'espèce chez isoires, les biologistes les plus expérimentés, les meilleurs microscopes, dans tous les laboi d'Europe et d'Amérique, cherchaient à sur- } le secret de ces petits animauic, depuis 3 chose comme un siècle. La difficulté était ir des infusoires qu'ils fissent dans le champ roscope, au moment où l'œil de l'observateur vait appliqué, la série normale de leurs gestes ils en vie libre. C'était une difficulté d'élevage climatation. Cette difficulté qui avait arrêté toujours les biologistes du monde les plus ts et les mieux outillés, c'est elle qui a été dans les cinq assiettes sur la cheminée. Pour 'iveraent le contraste, il faut se reporter par la aux laboratoires luxueux, aux stations ;oolaminutieusement organisées, aux palais scien- I. Un jour, devant Maupas, on causait boutique

entre usufruitiers de semblables palais. Il s'agissait d'un appareil nouveau, un peu cher, mais très ingénieux, pour obtenir le parallélisme mathématiquement exact entre les deux lames de verre d'une préparation pour microscope. € Moi, dit Maupas, pour obtenir ce parallélisme, je prends des poils de brosse à dent, d'une vieille brosse à dent usagée. > Mais il disait cela en toute innocence, sans la moindre ironie, sans l'ombre de la plus légère d'une intention d'insinuer autre chose que ce qu*il disait.

Cela pourrait amener un universitaire à rentrer en soi-même. Quand il se trouve un amateur aussi doué, qu'arriverait-il si on le traitait offîcielle.n^ent en professionnel? si on lui donnait des loisirs, des res^ sources, un laboratoire, une chaire? Bien entendu c'est un rêve, les lois et les arrêtés dressent des barrières infranchissables. Mais c'est peut-être inquiétant pour les lois et pour les arrêtés. L'idée vient, il est vrai, que Maupas professeur, personnage officiel, n'eût plus été Maupas du tout : seulement c'est une critique encore plus vive de notre organisation universitaire. Mais c'est là une diversion. Maupas n'a jamais voulu autre chose que ce qu'il avait, ni rêvé d'honneurs. Ce genre d'homme ne désire pas parce qu'il est comblé. Il n'y a pas sur la planète de contrée lointaine, difficile à atteindre et dure à visiter, où on puisse espérer voir un spectacîe aussi absurdement nouveau que ce qu'on a sous l'œil dans le champ d'un microscope, sans sortir de son fauteuil. Je ne sais pas s'il y a quelque chose au monde qui nous emmène plus facilement plus loin de nous-mêmes. On com-

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prend très bien que ce petit champ de microscope puisse être l'objet d'une passion qui remplit la vie.

Il faut noter que Maupas avait bâti sa tour d'ivoire à Alger. Il était Normand à, coup sûr. Il a gardé jusqu'à la lin une pointe de cet accent normand, dont on ne parle jamais, et qui est pourtant plus frappant que l'accent méridional, parce que non seulement il insiste beaucoup sur l'accent tonique, mais il le met à faux, sur la pénultième. Cette persistance e§t curieuse parce que Maupas habitait Alger depuis 187Q environ, sans interruption. Près d'un demi-siècle de séjour, cela compte dans une colonie qui n'est encore âgée elle-même que de quatre-vingt-sept ans. Pendant tout ce tempâ-là il a rempli les mêmes fonctions dans la même bibliothèque de la même ville. Cette bibliothèque est installée dans une maison mauresque ravissante, bien connue des touristes. Elle fut, du vivant de Maupas, ce qu'est dans VOrme du mail et dans le Mannequin d'osier la boutique du libraire Paillot. Tout ce qui avait envie de causer entre hommes s'y rencontrait. Biologie à part, et comme homme, il faut admettre que Maupas avait ces qua*^ lités mystérieuses et assez rares qui maintiennent un salon, si on peut dire. Il ne le faisait pas exprès, et même il n'^y songeait sûrement pas ; cela tenait à ce qu'il était ponctuel, bonhomme, un peu commère : et aussi assurément à ce qu'il était Maupas. En tout cas le fait est certain : tant qu'il a vécu, quiconque à Alger était peu ou prou universit^.ire ou intellectuel n'a jamais pu passer l'après-midi dans le voisinage de la bibliothèque sans entrer à tout hasard. En

dehors de ce petit cercle étroit, Alger tout entier a toujours ignoré Texistence de Maupas, complètement, radicalement. Des amis de Maupas en ont été scandalisé§ et en ont fait un crime à Alger. Ils en parlent à leur aise. Il est fort agréable d'habiter une ville différente à ce point de vue de la province française. Imaginez de l'autre côté de la Méditerranée, dans n'importe quelle grande ville, un fonctionnaire qui, depuis quarante-cinq ans, fait deux fois par jour, à travers les mêmes rues, le même trajet de §a maison à son bureau, et qui par surcroit est Maupas. l| sera connu comme le mail et la cathédrale, les petits enfants se le montreront au passage. Ce sera horrible. Mais Alger n'a pas l'unité profonde, la communauté séculaire de race, de traditions, de .préoccupations, qui font que des concitoyens se connaissent tous et se suivent de l'œil. Il est trop neuf et trop divers pour avoir une conscience nette de soi-même dans tous ses éléments. On s'y coudoie avec indifférence sans se regarder. Pays admirable pour y bâtir une tour d'ivoire, un peu comme Paris ou comme le Sahara.

Je ne sais pas si la Normandie et le Vivarais sont bien conscients d'avoir perdu Maupas et de Foucauld. li'Algérie, par l'organe de ses pouvoirs publics, a déjà donné leurs noms à des rues. On parle de monuments. Dans ce pays, où la nomenclature géographique est en voie de renouvellement, il y aura sûrement des villages et des stations de chemin de fer qui

porteront les noms de de Foucauld et de Maupas* L'Algérie annexe délibérément ces deux hommes, dont elle a eu toute la vie d'homme et dont elle garde les tombeaux. Si par surcroît on exigeait qu'elle ait eu le berceau, dans un pays au^si neuf, le nombre des Algériens se trouverait singulièrement restreint.

Que ces deux hommes soient morts la même année, dans leur même pays d'adoption, on trouvera peutêtre que c'est une mauvaise raison de les réunir dans un même article nécrologique. A coup sûr, ils pensaient très différemment, quoiqu'ils aient eu des façons de sentir et de vivre très voisines. Et puis, un lecteur métropolitain sera choqué de voir réunis sous l'appellation commune d'Algériens un Normand et un Auvergnat (1).

Je retrouve dans des notes un croquis d'un homme bien vivant qui répond davantage au type courant de l'Algérien, dans l'imagination métropolitaine^

Il s'appelle P... ; il sert au Sahara, dans une compagnie de méharistes, avec le grade d'adjudant; au Sahara, un adjudant de méharistes porte les responsabilités entières d'un chef, il commande souvent un détachement de soldats indigènes à des centaines de kilomètres de tout contrôle. Il faut qu'il sache du chameau tout ce qu'un Européen peut en savoir, non seulement comme écuyer, mais aussi comme pâtre ; il faut qu'il parle l'arabe, et qu'il l'écrive un peu ; qu'il connaisse pratiquement, pour la manier, l'âme

1) Gomment dit-on un homme du Vivarais?...

Vicomte de JS'oucauld, lorsque vous empoignâtes l'éloquent Manuel de vos mains auvergnates...

indigène, et enfin, qu'il sache la guerre, cette guerrelà, celle du désert. Des^ hommes de ce genre, offi« ciers et sous-officiers, en très petit nombre, ont, depuis quatre ans, obscurément et péniblement, défendu le Sahara français contre les Senoussistes. Les parents de l'adjudant P... étaient, je crois, des Français du Nord. Lui est né à Oran, il n'est guère sorti de rOranie sauf pour servir au Sahara. Un jour de longue chevauchée, côte àr côte, dans une causerie à bâtons rompus, il a bien voulu me dire ses projets d'avenir, d'une manière si vivante et si précise, que j'en garde le souvenir très net : c'est une conception de la vie qui évoque un type d'homme.

« — Ce que je ferai après la guerre? Oh! c'est bien simple. Je ferai ce que font les miens, ce que je faisais moi-même avant mon service. Il me tarde de m'y remettre. Je ferai de l'écorce à tan... Quelle écorce? de la racine du faux kermès... un chêne vert, oui, certainement. Mais pas celui qu'on appelle ballouty qui donne les gros glands doux comestibles : le faux kermès a de petits glands amers... c'est çà : c'est celui que les indigènes nomment « kerroudj »... Si ça donne du bon tan? Ah ! je crois bien ! le meilleur qui soit. Vous comprenez, pendant la guerre on tanne avec des produits chimiques. Mais après, quand on voudra du bon cuir, il faudra bien revenir à l'écorce...

« Comment on travaille? Ëh bien, voilà! Le service des forêts met en adjudication, dans une région déterminée, une coupe de faux kermès. On souscrit et on tâche d'être adjudicataire...

i7Q Lï^ ÇUBOPÉBNS

<( Une fqig qu'on Tegt, on va camper en forêt, sur le terrain, à proximité cl'mi douar indigène. "Naturel^ lement ce sont les indigènes qui déracinent les « kèrroudj ï ; nous autres, op leur achète Técorce qu'ils nous apportent. Seulement, on a des gardes qui veillent à ce que les indigènes vendeurs ne §'adreBsent à personne d'autre qtie l'adjudicataire...

« Oui, on achète à pri:ç débattu et convenu, et au poids... Les balances! bien sûr que non, qu'elles ne sont pas justes. Vous ne voudriez pas... OU ! le commerce de • l'alfa, ça, c'est encore bien pis ! Sur leurs balances, à eux autres, un bel homine pèse tout de suite trente kilos. C'est vrai qu'ils ne pourraient pas s'en tiret autrement. Faut être juste : l'alfa c'est comme ça. Nous autres, , dans l'écorce à tan, nous n'avons pas besoin de voler autant... Dangereux si on est pris ; mais non ! on ne peut pas être pris. On a une balance comme toutes les balances: seulement il y a une pièce qui se détache, un bouton de cuivre. Eh bien ! on a deujf boutons de cuivre, l'un qui fait la balance juste, et l'autre, de rechange, qui la fait fausse. On voit bien la tète du client. 11 faudrait alors qu'un contrôleur se déguise en bicot... On pourrait pas s'en tirer autrement. Oh! et puis, c'est pas tout, on a d'autres trucs... Par exemple! faut savoir que, dans les contrats d'adjudication, on prévoit une redevance de tant au kilo, payable ^u service des forêts. Alors, naturellement, les gardes forestiers viennent contrôler. Il faut voir comme on les reçoit ! on fait la noce avec eux, on boit le Champagne, on ne regarde pas à dépenser cent ou deux cents francs. C'est

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de Targent bien placé. Après le déjeuner, on dit comme ça: « Allons peser! > — « Oh! - disent les gardes, il fait bien chaud, nous avons confiance en vous. Montrez-nous vos Ifvres. » Les livres, ils §ont toujours faux, vous pensez bien. Une supposition qu'on aura mille kilos, on en aura marqué cinq cents... Le tour est joué: pas tout à fait, on n'est pas encore au bout de ses peiaes. On ne peut expédier par chemin de fer que le nombre fie kilos qui a ^té déclaré et contrôlé. Gomme faire? voilà. 11 y a toujours dans le voisinage quelque village de colonisation, où Je défrichement n'e§t pas terminé. Les colons ont le droit d'expédier par le chemin de fer l'écorce à tan produit de leurs dé fricbement§. Et pour ce faire, ils ont des permis. Ils nous les c^ent... Cher? Mais non, pour rien, ijs nous les donnent. Il y a encore du bon monde. . Ah! oui, c'est une bejle vie. On gagne de l'argent gros comme soi. On est tout le temps en forêt... La chasse. Vous parlez, sî on chasse, on ne fait que ça... Commerce honnête! iU me font rire avec leur commerce honnête 1 II n-y a pas de commerce honnête! ^

Il ne faudrait pas prendre trop au sérieux ce qui précède, ni le considérer comme un petit manuel du parfait fraudeur en matière d'écorce à tan. La selle d'un méhari, dans une longue journée à travers la n, hammada > monotone, n'est pas une chaire d'où doive nécessairement tomber la vérité définitive et sacrée. Les années écoulées ont vraisemblal^lement d'ailleurs patiné, chez l'adjudant P..., les souvenirs d'adolescence.

i72 LES EUROPÉENS

Mais le lecteur métropolitain se sera déjà écrié, sans doute : « A la bonne heure ! cette fois, voilà bien l'Algérien : je le reconnais. > Et c'est justement ce qu'on voulait lui faire dire. Il est clair qu'en Algérie, et même ailleurs, les hommes de la catégorie Maupas ou Foucauld, les saints laïques ou chrétiens, ne sont pas le type (Thomme le plus répandu. Non pas qu'ils soient en contradiction avec l'atmosphère morale dans l'Afrique du Nord ; le Berbère est religieux, il a le sens de l'ascétisme. Dans la région d'Aïn-Sefra, de nos jours, au xix® siècle, un marabout a consacré sa vie aux petits oiseaux. Il faut entendre que cette région est désertique, les puits y sont rares et profonds ; à côté d'un puits le marabout s'installa; il répandait l'eau qu'il y puisait dans des trous de rocher, bien en vue, un peu à l'écart du sentier, les oiseaux venaient y boire. Le marabout se fit un devoir, le grand devoir dominant toute sa vie, de ne jamais laisser l'eau tarir dans les trous ; il fut entouré et soutenu par la vénération publique sa vie durant; ses compatriotes comprennent admirablement ce genre d'existence, quoiqu'ils en pratiquent généralement un tout opposé. Les colons européens repousseraient avec indignation une comparaison entre eux et les indigènes. Mais dans cette indignation même on pourrait retrouver quelque chose d'une influence berbère, l'esprit de « çof ». En Algérie, pas plus qu'ailleurs, l'immigré ne se soustrait à l'influence mystérieuse du terroir. Une Européenne, qui y a vécu et qui y est morte, Isabelle Eberhardt, a laissé un petit livre, qui est beau, et qui est tout pénétré

d'esprit maraboutique. Mais enûn, c*est bien évident, les pays neufs surexcitent des énergies qui n'ont rien à voir «ivec la folie du sacrifice désintéressé. Le type d'homme courant n'y est pas celui qui donne de la besogne aux hagiographes. C'est l'adjudant P. .. qui est dans la norme et non pas Foucauld ou Maupas.

Seulement, si le lecteur métropolitain se demande à lui-même ce qu'il pense des Algériens, et s'il est tout à fait sincère, il reconnaîtra, je crois, qu'il les tient en assez piètre estime. Mon Dieu ! oui ! nous savons bien que cela est ainsi, pourquoi le nier? C'est si naturel. Dans tous les temps, toutes les métropoles ont eu pour toutes leurs colonies des sentiments de ce genre ; sentiments de famille, diraiton peut-être, de mère à fille. Les Anglais n'avouent que par inadvertance le dédain qu'ils ont pour les Canadiens, ou les Australiens : il est bien réel : la propagande! boche, s'en exagérant l'importance pratique, a voulu bâtir dessus.

La guerre cependant ne peut pas manquer de dissiper en France quelques-uns des préjugés contre l'Algérie. En tout cas, il est devenu évident, à l'épreuve, qu'il y a dans l'Afrique du Nord une œuvre coloniale française très solide. Elle ne s'est pas faite toute seule : comme toines les œuvres humaines, grandes ou petites, elle suppose une masse, proportionnellement énorme, d'efforts obscurs, acharnés, tâtonnants, passionnés : un soubassement de sacrifices. C'est évident a priori^ n'est-ce pas ? Mais a posteriori on n'y pense guère, et dans le cas de l'Algérie pas du tout, si je ne me trompe. Il n'était peut-être donc pas

114 Le$ européen

tout à fait hors de propos d*essayer de faire toucher du doigt cette vérité évidente, dans un cas concret, à propos de deux tnorts que le hasard de la ehrono^ Ibgie a rapprochée^.

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