CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA COLONISATION TUNISIENNE
tiaiions sont déjà devenues familières à tous ceux qui ont quelqu(' connaissance de cet intéressant sujet : les simples colonies commerciales, les comptoirs, comme l'ancienne chaîne des postes portup^ais . tout autour de l'Afrique et dans la mer des Indes, comme aujourd'hui encore Aden, Singapour et Hong-Kong ; les colonies de peuplement telles que les anciennes provinces anglaises d'Amérique qui ont formé les Etats-Unis, et, dans le temps actuel, le Canada, TAus- • tralie, la Nouvelle-Zélande ; enfin, les colonies d'exploitation où la race supérieure dirige, élève, conduit la race inférieure, fournit les capitaux, met en œuvre les richesses naturelles, transforme par un état-major intelligent d'administrateurs, d'ingénieurs, de capitalistes, de commerçants, de professeurs, de contremaîtres, d'ouvriers d'art, un pays resté longtemps pauvre, faute d'initiative et de ressources matérielles accumulées chez les habitants, en une contrée prospère et opulente. Les Indes, Java, les Antilles, avec des degrés différents de succès et l'application de méthodes tantôt bonnes et justes, tantôt défectueuses et iniques, offrent des exemples diversement heureux de ce genre de colonisation.
Ce mot de colonies d'exploitation a toutefois choqué un certain nombre d'esprits délicats. Ils y ont vu quelque chose de répréhensible et môme d'odieux. Au lieu de prendre le terme dans le sens littéral et rigoureux qui ne soulève aucune idée blâmable, ils se sont laissé pénétrer des susceptibilités démagogiques. Us ont paru comprendre que, dans une colonie de ce genre, il y avait, selon le jargon contemporain, «une exploitation de Thomme par l'homme », ou plutôt d'un peuple par un autre. Us n'ont pas réfléchi que Ton dit couram-* ment, sans aucune pensée de critique, une exploitation industrielle, une exploitation agricole, l'exploitation des richesses naturelles, etc., et que c'est dans cette acception primitive et inoffensive du mot qu'on qualifie certaines colonies de colonies d'exploitation par opposition aux simples comptoirs commerciaux et aux colonies de peuplement (1). Un auteur récent, M. de Lanessan, a cru faire merveille en remplaçant ce mot si naturel et si juste de colonies d'exploitation par celui de « colonies de roulement )>, qui nous paraît singulièrement obscur. Quand un peuple avancé en civilisation et en richesse apporte chez un autre qui est à un degré inférieur ses capitaux et ses
(I) On uous permettra de renvoyer pour la théorie de la colonisation i notre ouvrage : De la colonisation chez les peuples modernes^ 4« édition ; Guillauuiin, éditeur.
connaissances, il peut parfaitement mettre en exploitation les chesses naturelles du pays sans manquer en rien aux égards et à la justice qu'il doit au peuple indigène.
Les conditions de notre prise de possession de la Tunisie, rexemple médiocrement encourageant du lent développement de TAlgérie, devaient nous induire à tenter, dans notre nouvelle dépendance africaine, une colonisation du genre de celle que nous venons d'indiquer. Nous nous établissions comme des protecteurs chez un peuple dont la soumission avait élé prompte ; nous ne pouvions penser à le spolier. C*est par voie d'infiltration lente que nous pouvions introduire, au milieu de lui, un certain nombre de nos nationaux, non pas par une immigration ofllciellement encouragée et subventionnée, ni par la constitution arbitraire de groupes européens au milieu de la population indigène.
Nous avions pris, à l'endroit de l'Europe, des engagements moraux qui, sans nous lier pour les détails, devaient dominer notre méthode générale d'action dans l'ancienne Régence. Les circulaires de M. Barthélémy Saint-Hilaire, alors ministre des adaircs étrangères, avaient été trop précises pour que nous pussions, au lendemain d'une promenade militaire, en violer manifestement l'esprit. Qu'aurions-nous gagné, d'ailleurs, à un manque de foi, sinon de répéter en Tunisie l'expérience algérienne, de mettre un grand nombre d'années à atteindre un résultat médiocre, de dépenser sans profit des centaines de millions que la France, peu portée aux grands desseins lointains, n'eût payés qu'à contre-cœur el avec rancune ? La raison, comme la loyauté, nous intimaient d'agir à Tunis tout autrement que nous n'avions agi à Alger.
Une raison nouvelle doit, d'ailleurs, nous détourner de considérer la Tunisie surtout comme une colonie de peuplement, c'est la stagnation absolue et même le commencement de recul delà population française depuis une demi-douzaine d'années. Avant 1870 et encore dans les années qui ont suivi la guerre jusqu'en 1889 inclusivement, la France produisait un excédent annuel de population, du chef de la supériorité des naissances sur les décès, de 50,000 à 120,000 âmes ; elle attirait, en outre, 20,000 ou 25,000 étrangers qui venaient chaque année se lixer sur son sol sans esprit de retour; elle bénéficiait ainsi de -100,000 à 150,000 âmes de surcroît par année ; on pouvait penser à prélever sur ce nombre 25,000 à 30,000 âmes pour en faire une émigration coloniale, notamment en Algérie et en Tunisie, mais