L'AGRICULTURE. — LE RÉGIME TERRIEN
i*avenir, pour peu qu*ils aient de la patience, pourra, sans réaliser leurs premiers rêves, rendre passables ou bonnes certaines de leurs spéculations. » Cette prévision s'est vérifiée, au moins pour Tunis, où par suite d'un grand mouvement de construction, les terrains, qui avaient baissé de prix dans les années 1886 à 1890, ont subitement à partir de 1893 ou 1894, joui d'une considérable plus-value. Ce n'est pas, toutefois, pour ce genre de spéculation, que Ton fonde une colonie.
Il est plus sérieux de créer des établissements industriels que d'acheter, dans la banlieue des villes, des lots de terre dont on attend une plus-value. Dès le lendemain de notre occupation, on s'en est occupé dans Tancienne Régence. La Tunisie possède des mines et oifre de grandes étendues d'alfas : ces dernières ont sur leurs rivales d'Algérie l'avantage d'être plus près de la mer. Quelques capitalistes se sont occupés d'exploitations de ce genre dans notre nouvelle possession. La célèbre Compagnie de Mokta-el-Hadid a obtenu la concession des mines de fer de Tabarka, qui, situées sur la frontière delà province de Constanline, sont assez voisines des splendides gisements qu'elle exploite depuis une trentaine d'années et qui commencent à tirer à leur fin. Elle s'est engagée à construire éventuellement un petit chemin de fer local qu'elle ouvrirait au public.
A l'autre extrémité, dans le sud, une compagnie anglaise qui jouissait d'une concession d'alfa avait accepté aussi l'obligation de livrer à la circulation une petite voie ferrée. Ce sont des modes peu coûteux de faire quelques travaux publics. Malheureusement, on a éprouvé de ces deux côtés quelques mécomptes; la grande baisse de l'alfa depuis dix ans a fort éprouvé ou ruiné les sociétés qui se con^ sacraient à la cueillette et à l'exportation de cette plante et n'a pas permis d'obtenir tout le concours qu'on en espérait pour les travaux publics. De même, la Compagnie de Mokta-el-lladid n'a pas trouvé jusqu'ici aux minerais de fer de Tabarka assez de valeur pour les mettre en exploitation. Il est possible que ce ne soit là qu'un retard. . La Tunisie trouvera et a commencé à trouver depuis 1893 et 1894 quelques compensations au point de vue minier, qui promettent d'être sérieuses et dont nous parlerons plus loin.
« L'industrie n'est pas la première forme du développement économique d'une contrée : il faut que l'agriculture la précède. Quand la production des champs est abondante, qu'elle offre un excédent notable sur les besoins d'alimentation du pays, quand, en outre, la
population est devenue assez dense, Tindusirie peut apparaître avec ses usines, ses machines, toute sa mise en œuvre perfectionnée^ exigeant tant de concours divers. Il est chimérique d*espérer en hâter artificiellement ravcncment. C'est donc par Tagriculture que, comme tout pays dont le territoire est fertile et très étendu relativement au nombre des habitants, la Tunisie doit commencera renaître et à grandir. I/ancienne Régence doit être d'abord une colonie agricole ; quand elle sera fort avancée sous ce rapport, dans une ou deux dizaines d'années, elle pourra devenir aussi une contrée industrielle. »
Ces lignes que nous écrivions en 1887 trouvent aujourd'hui leur justification. On commence à entrevoir un développement industriel et minier pour Tancienne Régence, et celui-ci promet, à l'heure actuelle, juste dix ans après que nous écrivions les lignes qui précèdent, d'aider sérieusement à l'essor de la contrée. Mais il fallait d'abord que des entreprises agricoles eussent attiré un certain nombre d'Européens, fondé quelques centres, ouvert quelques voies de communication et multiplié les explorations.
Dès la première heure, quelques colons entreprenants et pourvus de capitaux s'étaient occupés de certaines opérations industrielles qui se rattachent de près à l'agriculture ou à l'exploitation du sol. Ainsi, Tonavaitcréé avec des capitaux européens quelques huileries qui, outre leur production propre, en introduisant dans l'utilisation des olives, parfois même dans leurcueillelte et dans les soins donnés à l'arbre, des procédés perfectionnés, peuvent rendre et ont déjà rendu à la production tunisienne de très grands services. Les établissements de ce genre sont, en quelque sorte, des dépendances ou des prolongements de l'agriculture. Des commerçants français ont ainsi installé des usines qui commencent à exporter de Thuile, soit en Italie, soit chez nous. Elles sont, toutefois, entravées par les droits d'exportation dont nous parlerons plus loin et elles l'ont été jusqu'en 1890 par les tarifs élevés sur les produits tunisiens à l'entrée dans la métropole. Elles trouvent encore un obstacle dans le système bizarre de relations entre la France et la colonie inauguré par la loi douanière de 1890, qui, tout en constituant un progrès sur l'état de choses antérieur, entrave le cours régulier du commerce par la fixation d'avance et la limitation des quantités à introduire en France. On s'est occupé aussi de minoteries, de fabriques de semoules et d'autres opérations qui, d'une façon générale, donnent un premier
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degré d*éIaboratîon aux produits naturels du sol. Néanmoins, l'exemple même de l'Algérie, où jusqu'ici n'a pas pu encore se développer ce genre de fabrications et où ont échoué notamment les brasseries-malteries, témoigne qu'il ne faut pas trop se hâter de fonder ces entreprises dans un pays où la main-d'œuvre, surtout habile, est assez rare et où il peut y avoir de meilleurs emplois pour les capitaux.
On a pensé, avec raison, à l'exploitation des marbres, des argiles, du plâtre, de la chaux et autres matériaux qui abondent dans l'ancienne Régence. Les briqueteries, les poteries, les marbreries, les fours à chaux ou à plâtre, les fabriques de ciments devaient avoir leur jour qui, actuellement, est venu ; au lendemain de l'occupation, ce n'était pas encore l'heure de les généraliser. Ici également l'exemple de l'Algérie où les exploitations de ce genre ont tardé à réussir devait éclairer les colons. L'industrie, dans toute nouvelle colonie, doit être quelque temps, si l'on ne veut éprouver des déboires, la simple servante et la suivante de l'agriculture. Les voies de communication doivent la précéder ; aujourd'hui les chemins de fer sont assez étendus en Tunisie pour que le mouvement industriel puisse prendre de l'extension.
Les ressources de la Tunisie pour la culture sont variées et abondantes ; les conditions sociales ne constituent aucun obstacle sérieux à leur mise en valeur. Il y faut, toutefois, du temps et des capitaux, de l'intelligence et de la persévérance. Le sol tunisien, suivant les diverses parties delà Régence, se prête à presque toutes les productions ; les céréales, l'élève du bétail, la sylviculture, Tolivier, l'oranger, la vigne, le maraîchage, l'arboriculture, voilà pour la région du nord et du centre. Dans la partie côtiôre et méridionale de celle-ci, l'olivier prend une grande importance, qui peut s'y accroître notablement ; dans l'extréme-sud s'y ajoute une exploitation qui, confinée d'abord aux mains des indigènes, commence en Afrique à passer dans celles des Européens, les plantations de palmiers.
Les capitalistes de la métropole ne sont pas restés insensibles à toutes ces séductions et ces promesses. Ils avaient, en quelque sorte, devancé l'occupation française. On sait, en effet, que l'un des griefs, peut-être même le principal, qu'invoqua notre diplomatie au moment de l'expédition, ce fut un criant déni de justice qu'opposait le gouvernement du bey à la Société marseillaise qui avait acheté de Khé-
rédine-Pacha les 100,000 hectares environ composant Timmcnse domaine de i'Enfida (1). Un petit juif retors et déloyal, protégé de TAngleterre, prétendait soustraire cette immense propriété à ses acquéreurs en exerçant le droit barbare de « cheiïa » ou retrait vicinal, quoiqu'il ne se trouvât pas dans les conditions requises pour se prévaloir de cette coutume musulmane.
La société financière qui, moyennant quelques millions, s*était approprié ce vaste territoire, avait sans doute plutôt pour objet la spéculation sur la plus-value que la culture proprement dite. Deux autres grands domaines européens s'étaient constitués vers la même époque, celui de Sidi-Tabet, concession du bey au comte de Sancy moyennant l'engagement de créer un haras, et celui de TOued- Zergua acheté par M. Géry, le président de la Compagnie du chemin de fer de Bône à Tunis. En dehors de cette grande colonisation qui s'installait, même avant que notre pavillon y fût planté, dans la Régence, quelques Français, de situation modeste, aimant le climat et le sol de l'Afrique, et se sentant plus libres dans la Tunisie indépendante que dans notre Algérie si strictement réglementée et administrée, avaient créé çà et là quelques domaines ruraux, celui de Schuiggui par exemple. Au lendemain de l'occupation, les capitalistes français affluèrent. Les achats de terres se firent avec entrain : dans la seule année 1884 nos compatriotes acquéraient 40^000 hectares, par des transactions libres avec les indigènes. M. Cambon, le premier résident général, l'annonçait avec orgueil à la colonie française dans la réception du 1"^ janvier 1885. Cette étendue égale celle que la colonisation officielle de rAlgcrie plaçait en moyenne chaque année, au plus beau temps de son activité^ dans les mains des colons. En 1885, les acquisitions avaient été à peu près aussi considérables. Peut-être s'étaient-elles un peu ralenties en 1886; depuis 1887, les premiers déboires et l'absurde régime des relations entre la France et la Tunisie diminuèrent singulièrement les achats de terre faits par les Français. A partir de 1892 et de 1893, toutefois, ils ont repris, quoique pour des cultures d'un autre genre. 11 est difficile de savoir quelle est exactement la quantité de terres appartenant aujourd'hui aux Européens; la publication officielle La Tunine (1896) est muette à ce sujet; mais il est probable qu'au moment
(1^ Od attribuait d'abord à cet énorme domaine une étendue de 140,000 à 150,000 hectares; mais quand il s'est agi de le faire immatriculer, Tarpentage et les revendications des voisins Tout réduit à une ceutaiuc de mille.
l'agriculture. — LE DOMAINE DE L*ÉTAT. 361
t)ù nous écrivons environ 450,000 hectares déterre, soit une surface égale aux deux tiers d'un département de notre France, appartiennent déjà en Tunisie à des Français.
Les concessions gratuites n'entrent pour rien dans ce chiffre. Le jçouvernement se les est avec raison interdites. II n'a fait à cette règle <|u'une exception à rextrème sud, dans le district de TOued-Mela, où, après le percement heureux de puits artésiens, une certaine étendue a été concédée à la société qui avait pour inspirateur le commandant Roudaire et pour principal associé AL de Lesseps. 11 s*agit là de territoires situés dans le désert et qui, par conséquent, pouvaient être presque considérés comme vacants et sans maîtres. Il a mis également ù la disposition des colons français dans des conditions de location particulièrement douces des terres propres à la culture de l'olivier dans la région de Sfax, dénommées « terres, sialines ». Il prépare aussi quelques domaines pour des expériences de petite colonisation, dont nous parlerons plus loin.
On a cru longtemps que dans les parties propres aux cultures •ordinaires, le gouvernement beylical, en dehors de quelques palais <'t fermes attenantes, ne possédait comme propriété que des forêts <|u'il n'a pas l'intention de céder, et qu'il exploite en régie. Quant à exproprier les Arabes, d'après la méthode sauvage suivie quelque temps en Algérie, pour attribuer leurs biens à des Européens, personne n'y pense à Tunis. Ce serait une barbarie inutile.
Des recherches plus attentives ont fait découvrir que le domaine de l'Ktat est plus étendu qu'on ne le pensait. Dans la région du Nord, on a constaté un groupe de propriétés domaniales de 20,000 hectares au Goubelat, un autre de !24,000 hectares à Bou-Arada, un troisième au Fahs, situation favorable, et à Djebibina de 29,000 hectares. Dans la région du sud, moins propice, il est vrai, à la colonisation européenne, le domaine possède d'immenses enchirs de 40,000 à 90,000 hectares; l'administration fait opérer la reconnaissance de toutes ces propriétés domaniales et en a déjà reconnu plus de 500,000 hectares (1).
En dehors des ressources que le domaine peut olfrir à la colonisation européenne, la constitution de la propriété et de la société tunisienne est telle, que le transfert de la plupart des terres n'est gêné par aucune prohibition générale ou aucune entrave de droit. C'est
(I) La Tunisie : AgHcullure^ Industrie, Commerce (publication officielle du gouveroemeQt tuoisien, 189G, touje !•% page 37).
la propriété privée, en cfTci, individuelle ou familiale qui, dans la partie septentrionale et centrale de l'ancienne Régence, constitue le régime terrien habituel. « Tout le sol de la Tunisie, dit un document offîciel récent, est l'objet de la propriété privative; les espaces vacants et sans maîtres n'occupent peut-êlre pas 2 millions d'hectares sur une superficie totale de 12 millions, et ces espaces vacants sont des terres dont le produit annuel n'atteint pas 5 centimes à l'hectare. Même dans la région saharienne, aux environs des oasis, dans les basfonds, partout où le sol a la moindre valeur, des hommes ont planté des bornes et peuvent dire : Cette terre est à moi. Les steppes immenses de l'Algérie possédées par la tribu occupent en Tunisie un espace très restreint. Tout le sol susceptible de culture est divisé en grands domaines presque inhabités. Les trois quarts des indigènes sont installés tout le long du littoral sur des terres qu'ils ont divisées en petites propriétés. L'intérieur semble un pays vide d'habitants; au sud de Kairouan et de Sousse, dès qu'on s'éloigne des vergers, on ne rencontre plus qu'à longs intervalles les maisons ou les gourbis. De même dans le Nord, où il tombe pourtant des pluies régulières, on compte à peine quatre habitants au kilomètre carré.- Nos colons peuvent y acquérir le sol facilement; ils n'y rencontrent pas les grandes difficultés au milieu desquelles débutaient les colons algériens, toutes les fois qu'ils voulaient acquérir une parcelle d** terre (1). »
Il y a un peu d'exagération dans ce récit officiel de la dépopulation de la Tunisie, au moins dans le Nord; mais les réflexions sur la facilité des acquisitions de terre sont complètement exactes. On trouve un grand nombre d'immenses domaines dont les propriétaires ne demandent pas mieux que de se dessaisir à prix d'arj^ent. Les princes et les ministres tunisiens faisaient naguère rapidement d'énormes fortunes; les dizaines de millions affluaient en quelques années dans les mains des favoris du bcy. C'est ainsi que le général Ben-Ayed, dont la succession a si longtemps occupé le tribunal dr . la Seine et la cour de Paris, le pacha Khérédinc, devenu grandvizir à Conslantinople, après avoir été premier ministre de la Régence, le général ou prince Mustapha qui fut notre adversaire,
(1) La Tunisie : Agriculture^ etc., page .38. Nous avons reproduit texiiiellemeiit le document tunisien; muis il est clair que le chilîre do \ habitants au kilomètre carré ne peut s'appliquer à toute la région du Nord, m(>nie eu eu exclnaut les villes ; il ne peut s'agir là que de certains districts septentrionaux, cependant utilisables.