‹ L'Algérie et la TunisieChapitre 89 sur 222 · LE CRÉDIT. — LA BANQUE DE L^ALGËRIE · texte numérisé non relu

LE CRÉDIT. — LA BANQUE DE L^ALGËRIE

plus dénuées que la métropole. La lettre impériale de 18G5 indiquait comme Tun des grands fléaux de l'Algérie Tusure qui y était plus extrême et plus générale que partout ailleurs. C'est une loi de la nature que les capitaux soient plus chers partout où ils sont rares et où le champ d'emploi est à la fois étendu et rémunérateur; c'est précisément le cas des colonies nouvelles, surtout de celles qui possèdent en abondance des terres fertiles. Il est donc conforme à Tordre des choses et aux lois économiques que l'intérêt, même à égalité de risque, y soit sensiblement plus élevé que dans la métropole ; prétendre abaisser le taux de l'intérêt au même niveau «n Algérie qu'en France, c'est une puérilité. Mais Tinfériorité des colonies ne consiste pas seulement en ce que les capitaux y sont plus rares, elle consiste encore en ce que cette branche de l'industrie, qui a pour objet de recueillir les capitaux momentanément oisifs pour les placer dans des mains productives, y est beaucoup moins développée que dans la mère patrie. Pendant les vingt premières années de la colonisation, il n'existait pas un seul important établissement de crédit dans toute notre province d'Afrique. La loi du 4 août 1851 créa la Banque d'Algérie qui a fondé des succursales à Oran (1853j, à Constantine (1856), à Bône (1868), à Philippeville (18751 et à Tlemcen (1875). Nombre d'autres ont été établies depuis lors et l'activité de la Banque s'est fort étendue.

Le taux ordinaire de ses escomptes était de 6 p. 100 à l'origine ; il s'est abaissé ensuite à 5 et à 4 p. 100, et il suit les fluctuations du marché des capitaux.

Son capital, primitivement de 3 millions, a été porté à 10 millions an 1859, puisa 20 millions en 1881. Elle émet des billets au porteur depuis 20 francs jusqu'à 1,000 francs. Ces billets sont reçus comme monnaie légale par les caisses publiques. La limite pour les émissions de billets a été, par des étapes successives, portée de 18 millions à 48 millions en 1872, puis à 80 et à 100 millions.

Si l'on suit, depuis l'origine de cette banque, le mouvement de ses opérations, on constate le développement suivant :

Montant

Eiercices.

Nombre

des sommes

(l'cfTets escomptés.

escomptées.

Francs.

1860-Gl .

• • • ^J ■ • fl • XM

Montant Eierciccs. Nombre des nommes

d'elToti escomptés. escompKSes.

Francs.

1869-70 178.757 153. 151 .CAl

1871-72 202.588 303.288. asi

Le profi^rcs a été énorme jusqu'en 1884-85, point culminant, à partir duquel se manifeste un déclin sensible que nous expliquerons plus loin : au début, le développement fut lent, en 1860-01 le nombre des effets escomptés n'atteignant, dix ans après la fondation de la Banque, que le chiffre modeste de 88,169 et la faible somme de 6 1,983,000 francs; en 1869-70 on n en était encore qu'à 178,000 effets pour 153 millions de francs. C'est à partir de 1870 qu'on peut considérer que l'Algérie sort de la période de l'enfance pour entrer dans celle de l'adolescence ; les progrès de l'escompte sont alors très rapides, trop rapides même : en quinze ans le nombre des effets tripla et la somme des escomptes s'accrut dans une proportion encore plus forte. Si Ton veut se rendre compte, par compai*aison, des opérations de la Banque d'Algérie, on peut rapprocher le nombre et l'importance des effets qu'elle a escomptes en 1881-85, soit 538,851 effets s'élevant à 526 millions de francs, du chiffre des opérations analogues de la Banque de France en 1885, soit 1 1,660,509 effets escomptés pour une somme de 9, 250, 121, 700 francs (1). Ainsi le nombre des effets de commerce escomptés par la Banque d'Algérie était avec celui des effets escomptes par la Banque de France dans le rapport approximatif de près de 5 à 100, et le chiffre total en francs des escomptes de la Banque d'Algérie était à celui de la Banque de France comme 5 3 / 4 est à 100. Si l'on se souvient que l'Algérie possédait seulement, en 1885, 415 h 420,000 colons civils, ce qui ne représente que la quatre-vingt-dixième partie environ de la population de la métropole, on voit que la matière escomptable se trouvait être relativement îi la population euro-

(1) Voir le Compte rendu des opérations de ta Banque de France et de ses succursales pendant Vannée 1886, dans le numéro de VÉconomiste français du 4 septembre 1886.

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pcennc beaucoup plus considérable dans la colonie que dans la mère pairie. Gela s*expliquait par trois circonstances : Tesprit dVnlreprise tient toujours plus de place dans un pays neuf que dans une vieille contrée depuis longtemps assise; puis les 3,200,000 indigènes (aujourd'hui 4 millions) contribuaient, comme producteurs et comme consommateurs, au développement des échanges.

La Banque de l'Algérie fut longtemps prospère : elle a pu distribuer, en 1883, à chacune de ses iO,(K)0 actions de 500 francs, un dividende de 103 francs, dépassant 20 p. 100; depuis lors, sous Tinfluence de circonstances que nous exj)oserons plus loin, et de la nécessité de faire des amortissements et de fortifier les réserves, le dividende a diminué; pour l'exercice 1885-8(), il était de 82 fr. 47 ou 16 p. 100 nets d'impôts : il a fléchi graduellement au taux très bas de 17 fr. 50 pour 1895-9(>. Dans les années de 1880 h 18^K), la Banque de l'Algérie avait exagéré ses prêts; elle avait trop encouragé les plantations de vignes et les autres entreprises immobilières; ses effets de commerce, objets, pour un grand nombre, de renouvellements fréquents, couvraient des prêts à très long terme; ainsi estelle tombée dans des embarras graves; à partir de 188(i, comme on le voit dans le tableau de la page 224, elle a dû réduire considérablement ses escomptes pour éviter une catastrophe ; mais sa situation n'en reste pas moins difficile, parce qu'elle a enfreint les règles qui s'imposent à une banque de circulation et de dépôts; elle n'est pas seule, d'ailleurs, à avoir commis cette faute, car les banques australiennes s'en rendirent aussi coupables, ce qui amena la plupart d'entre elles à susprendre leurs paiements en 1893 (I). La Banque de l'Algérie aura pu, tout au moins, échapper à cette catastrophe; mais elle procède, depuis 1892, à une sorte de travail de liquidation intérieure et volontaire, sans suspendre ses opérations ; elle a un domaine immobilier, qui lui est échu par l'insolvabilité de ses débiteurs, porté à son bilan pour 12 millions de francs et qui, en 189<> seulement, grâce à la hausse des prix du vin, est parvenu à lui produire 000,000 francs de revenu, mais dont la réalisation dans de bonnes conditions serait presque impossible. En outre, dans son portefeuille d'effets, qui monte à une centaine de millions, et dans ses participations on considère qu'il y a beaucoup

(1) Sur les règles qui 8*iiiiposeDt aux banques de circulation et de dépôts, voir notre Traite théorique et pratique d'économie politique (2* édition, 1896, t. II], p. 413 à 693), de même pour les banques australiennes.

de sommes qui ne pourront rentrer; si donc on est à peu près assuré d'éviter une catastrophe, on ne sait si la Banque d* Algérie pourra rester investie de son privilège.

La Banque de l'Algérie est, en principe même, l'objet de nombreuses attaques. On lui reproche d'escompter à deux signatures, au lieu de trois comme le fait la Banque de France ; c'est là évidemment un avantage direct pour le commerce, mais on allègue que la concurrence devient impossible aux banquiers privés, qui ne jouissent pas du droit d'émission de billets, et qui se trouvent réduits à escompter le papier mauvais ou douteux, celui dont la Banque d'Algérie ne veut pas. Il y a peu de chose de fondé dans ce grief, comme on le verra plus loin; en tout cas, le remède ne serait pas dans le retour aux trois signatures obligatoires, système qu'ont abandonné la plupart des grandes banques récemment créées, notamment celle de l'Empire allemand. Les mesures qu'il eût convenu de prendre pour faciliter le développement du crédit, c'eût élé la liberté des banques, le droit pour elles, sous certaines conditions, qu'on eût pu faire rigoureuses, d'émettre des billets payables au porteur et à vue. C'est ce régime qui a tant contribué au développement de rÉcosse et de TAmérique. Quand une contrée est jeune, afTranchie de tous antécédents et de tous liens tenant aux habitudes, aux préjugés ou aux droits acquis, il est déraisonnable de l'assujettir au formalisme et aux restrictions du vieux monde.

On critique aussi, dans la Banque de l'Algérie, le solde considérable de sa dette envers le Trésor, ce qui la met à la discrétion de ce dernier; au 29 février 1896, elleétaitredevablede plus de -i*2 millions au Trésor public : les colons se plaignent, ce qui en soi n'a guère d'importance, de ce que les billets de la Banque de France et ceux de la Banque d'Algérie n'aient pas simultanément cours dans les deux pays. Il s'est ainsi formé depuis quelque temps un mouvement d'opinion pour la fusion de la Banque d'Algérie avec la Banque de France. Ce courant centraliste qui a longtemps dominé et la faveur dont a joui la formule de l'assimilation des institutions algériennes aux institutions métropolitaines donnaient certaines chances de prévaloir à cette idée de fusion. Mais la Banque de France s'y est, avec raison, énergiquement opposée. La fusion de ces deux établissements ne serait qu'une solution boiteuse ; bien mieux aurait valu établir dans notre colonie la liberté réglementée et contrôlée des banques d'émission. A l'heure actuelle (1896), à la

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