BUDÛET DU SERVICE COLONIAL
que les colonies sont une lourde charge dont les métropoleg, feraient bien de se débarrasser.
La dépense totale de 26,895,995 francs se répartit en quatre chapitres, sur lesquels la commission du budget n'a eu a proposer aucune réduction, savoir :
Personnel civil et militaire 16,581,784 fr.
Matériel civil et militaire 3,224,100
Service pénitentiaire 5,034,01 1
Subvention au service local des colonies . 2,056,100
Les deux premiers chapitres, dont la dépense totale approche de 20 millions, comprennent, en personnel et matériel, l'ensemble des frais d'administration, de protection et de défense qui dérivent de la souveraineté; on peut dire que c'est là ce que les colonies coûtent à la France: 20 millions par an. Mais la charge est plus apparente que réelle, car les colonies procurent au Trésor métropolitain des ressources équivalentes. En effet, la seule recette des douanes sur les sucres coloniaux est portée au budget de 1871 pour 36,899,000 francs, divisée en deux moitiés, l'une supportée par le consommateur, l'autre par le producteur; elle élève à 17 millions de francs la quotité de l'impôt sur les sucres, payée par les colonies, perçue par le Trésor. Pour atteindre les 20 millions des frais de souveraineté, il n'y a qu'à tenir compte des recettes provenant des droits d'entrée qui grèvent les cafés, les cacaos et quelques autres produits coloniaux. En réalité, de ce chef, les colonies remboursent toute la dépense qu'elles coûtent.
Il en est de même, et mieux encore, pour l'allocation de 2,056,100 francs, inscrite au budget à titre de subvention au service local de diverses colonies. En ceci, la métropole est plus que remboursée. En vertu de cette règle, de tout temps imposée, que les colonies doivent, à leur métropole, l'excédant de leurs ressources disponibles, la France reçoit de
j2Ô Les colonies kuaxjmseIs.
ses possessions coloniales les sommes suivantes, inscrites au budi^et de 1871 : •'. • ' '--■ -• :
Rente de l'Inde 1,040,000 tV
Contingent du budget local de l'Inde 22,000
Contingent de la Cochinchine 1,500,000 '
Total 2,502,000
que les colonies versent au Trésor métropolitain, en retour de 2,056,100 francs qu'elles reçoivent. Bénéfice pour la France de 505,900 francs ! On nous permettra de craindre que les intérêts des colonies ne soient pas défendus avec toute l'énergie légitime par leurs représentants officiels, en voyant une grande nation, riche d'un budget de 2 milliards, recevoir de ses pauvres petites colonies, qui se débattent contre toutes sortes d'épreuves, une gratitication d'un demi-million. Ce n'est ni juste ni généreux! Dernièrement encore, un document officiel disait que les Français ne sont pas doués du génie de la colonisation : au nom de toute la tradition nationale, au nom même des luttes admirables soutenues de nos jours par nos colonies à sucre, nous faisons nos réserves; pour rester dans le vrai, il suftit de dire que les gouvernements français se montrent, aujourd'hui comme au sièle passé, peu habiles en colonisation. C'est un fait que, sans sortir du cadre du budget, nous constatons tristement. Sur cette famille coloniale, qui devrait être solidaire dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, qui est presque partout attteinte par des fléaux, partout accablée de besoins pour lesquels les ressources locales manquent, l'État n'hésite pas à prélever un demi-million de tribut. En outre, une détaxe existait sur les sucres coloniaux, simple indemnité du dommage que causent aux colonies diverses inégalités, et, entre autres, l'obligation de recruter leurs travailleurs en Asie au lieu de l'Afrique : à partir du i'''janvierdernier, la détaxe a été supprimée.
BUUdET DU SKUVICE COLdNI.VI.. 3?1
Non coiileiile de reouiiiiaîti'e, sans la moindre doh'ance, que celle simple suiipresbiou vaut à la mélr(i|»ule une économie de 4,975,000 francs, la commission du budgel, parla voix de son rapporteur, M. Gliesnelong, accueille avec beaucoup de faveur un amendement de M. Gochery, tendant h. relever les taxes d'entrée sur les cafés, les cacaos et les thés. Sans adopter, dès l'an jjrocliain, ce rehaussement, la commission en recommande le principe général aux études de l'administration, en s'appuyanl sui- des motifs que repousse rinté'rèt des colonies aussi bien que celui des consommateurs, et (jue nous combattons en théorie comme en fait. • •
L'honorable rapporteur de la commission constate que, sur les cafés, par exemple, le droit, jusqu'en 1859, était de 1 fr. 1 i c. par kilogramme, et qu'ayant élé réduit à 50 centimes à parlir de 1860, il en est résullé une grave lésion pour le Trésor, sans profit pour le public; parce que « la progression de la consommation s'est presque maintenue dans les mêmes proportions qu'avant le dégrèvement. » Le Trésor n'a pas encore atteint le chitfre des produits de 1859, et les perceptions sont inférieures de plus de 25 millions à ce qu'elles rendraient en ce moment, si l'ancien droit avait été maintenu. C'est que la mesure a été sans influence sur le prix du café, comme il arrive pour les denrées dont l'emploi journalier et presque indéilnilivement divisé se répartit par de Irès-faibles quantilés.
Cette appréciation a le tort de s'appliquer à toutes les sortes de denrées alimentaires, dont on peut dire qu'une taxe modique est insensible pour les consommateurs ; ainsi du pain, de la viande, du poisson, des légumes, et cependant la pleine franchise en est réclamée, autant que possible, et avec raison. Des impôts eux-mêmes, on pourrait dire qu'il n'y a pas à regarder aux francs ni aux centimes, à cause de leur division à l'infini. Ce langage n'est pas d'une bonne économie politique, et c'est avec raison que rallégement progressif des taxes sur les
denrées alimentaires est poursuivi, comme un objet des plus désirables, par toutes les administrations. Si, en descendant au repas quotidien d'un ménage qui s'approvisionne au menu détail, une perception fiscale semble en effet minime, il n'en est plus de même pour les familles et les établissements qui s'approvisionnent en gros et en demi- gros, et pour les maisons qui achètent directement de première main. Pour ces catégories de consommateurs, dont il est à souhaiter que le nombre augmente de plus en plus, toule réduction de taxe est parfaitement sensible. Pour pénétrer jusqu'aux couches populaires, la réduction devrait enlever à une marchandise son caractère de luxe, et tel n'est pas encore le cas pour le café, le cacao, le thé, n'on plus que pour le sucre, qui supportent un droit d'entrée équivalent de 30 à 50 p. 100 du prix courant du commerce, valeur d'entrepôt. Pour produire un effet plus énergique, la réduction aurait dû être double, et elle eût représenté encore un droit de 15 à 20 p. 100 ad valorem : encore aurait-il fallu compter avec le temps et les habitudes.
Malgré cette insuffisance, son influence a été plus manifeste quenelereconnaîtM. Ghesnclong. De 1855à 1860, la consommation du café oscillait entre 26 et 30 millions de kilogrammes; une progression fermement ascendante Ta porté, en 1858, à 52,303,l'i8 kilog., et la perte est modérée pour le Trésor, puisque la recette antérieure de 31 millions est déjà recouvrée à concurrence de 27 millions. Cette situation n'a pu que s'améliorer sensiblement en 1869. De même le cacao a passé de 4 millions de kilog. en 1859 à près de 8 millions en 1868. Pour le thé, la progression est moins sensible, parce qu'il entre moins dans les habitudes populaires : de 253,000 kilog. en 1859, il a monté à 317,720 kilog. en 1868. Sans que le prix de vente de ces marchandises ait diminué de l'exacte quotité de l'impôt, elles ont résisté à la hausse générale qui a atteint tant d'autres produits, et c'est là un protît équivalent.
mnCUT DU SKUVICK CUI.O.MAI.. 3'>3
C'est bien téméraireinoiiLq 110 la commission allrguo une perle de 25 millions de francs subie par 1(.' Ti('sur. 11 n'est pas douteux que, si ce droit de 1 fr. 14 c. par kilogramme eût été maintenu sur le café, la cherté générale en eût rehaussé le prix commercial, et la consommation n'eût pas atteint 50 millions de kilogr. C'est ce que M. Le Cesne a très-bien expliqué dans un débat incident, où nous avons regretté d'entendre M. le ministre des finances incliner vers un retour au passé, sur la foi de chiffres mal interprétés.
Des vues économiques, comme celles que nous venons de relever dans le rapport de M, Ghesnelong, menacent même les sucres, quoique le silence soit gardé à leur égard; on peut dire aussi que l'ancien droit de 54 francs par 100 kilogrammes vaudrait au Trésor 33 millions de plus qu'aujourd'luii, et de là il n'y a qu'un pas à un rehaussement qui, au surplus, avait été réclamé l'an dernier. Ces tendances anlilibérales vont à rencontre de tous les enseignements, nous ne dirons pas de la science, — dans un certain camp on n'a guère souci de l'économie politique, — mais de l'expérience. Faut-il donc rappeler sans cesse des vérités devenues des lieux communs, sur l'effet immanquable, au bout d'un temps plus ou moins long, de l'abaissement des tarifs? Faut-il citer de nouveau les postes et la télégraphie en France et partout? Faut-il invoquer l'Angleterre, se formant un revenu de près de 600 millions de francs avec des taxes très-modérées sur une douzaine de produits? Sur le sucre même, qui, grâce à ces taxes modérées, a donné en 1869 un revenu de 134 millions de francs, le chancelier de l'Échiquier a, dès le 12 avril dernier, proposé une réduction de 50 p. 100. tt Le sucre, a déclaré M. Lowe, entrant dans tous les repas, et se consommant en dehors même des repas, doit cesser d'être qualifié denrée de luxe, et il est temps d'améliorer Télat des pauvres en mettant à leur portée la consommation de cette denrée. » Sur ces paroles, le Parlement de l'An-
gleterre a voté, en une seule séance de nuit, celte importante mesure. C'est un précédent que nous recommandons à tous ceux qui, en France, songent h grever d'un surcroît de taxes les denrés coloniales.
Et après cet appel bien fondé à l'intérêt général, il nous sera permis d'ajouter quelques réflexions au point de vue particulier des colonies. Ce que nous appelons denrées de luxe, c'est la base même de leur production. Pour elles, le sucre, en première ligne, et puis le cacao et le café, c'est leur blé, leur bétail, leur vin, leur laine, les sources essentielles nonseulement de leur prospérité, mais de leur existence. Est-il d'une bonne politique de paralyser leurs forces productives en grevant toutes les matières qui peuvent leur procurer des revenus? La pure et simple logique demanderait la franchise du commerce entre les colonies et la métropole, comme elle existe entre départements français, comme elle est admise déjà entre l'Algérie et la France. Les colonies sont, en effet, des territoires français, appelés à protiter de tous les bénéfices de la nationalité, au nombre desquels figure la libre circulation des produits, tandis que la douane est une institution dirigée» contre l'étranger. Le gouvernement l'a ainsi admis pour le plus grand nombre des produits coloniaux, et n'en a excepté que ceux qui, par leur importance commerciale, pouvaient accroître notablement ses revenus. En s'inclinant devant la nécessité financière, les colonies sont tout au moins fondées à prolester contre toute aggravation de tarifs, en ce qui concerne le café et le cacao, et à demander un dégrèvement sur les sucres. Sur ce point, elles unissent leurs réclamations à celles dont la chambre syndicale des intéressés en France s'est faite l'organe dans une pétition adressée au gouvernement.
Nous arrêterons ici ces considérations sur le budget du service colonial du ministère de la marine, réservant pour un moment plus propice de nouveaux développements sur ce
ItUlXiKT DE SKriVICK COLONIAL. 325
sujcl; mais, drs aujourd'hui, cl cuiiiiue conclusion de cet article, nous voulons insister, ainsi que nous l'avons fait maintes fois, sur l'intérêt manifeste qu'ont les habitants des colonies à être représentés dans les Assemblées où se résolvent des questions économiques et financières qui sont pour eux des questions de vie et de mort.
A toutes les raisons supérieures de nationalité, de race, de patriotisme, que nous avons souvent invoquées pour eux, il en est une dernière qui se puise directement dans le budget. Les sucres coloniaux procurent à la métropole une recette de 36 à 37 millions de francs, que grossissent les cafés, les cacaos, quelques autres produits secondaires; en outre, sur leurs revenus, les colonies versent au Trésor 12 millions et demi de francs, à titre de rente annuelle ou de contingent disponible. De plus, elles sont atteintes par les tarifs et par les traités de commerce, aussi bien que par toutes les lois d'intérêt général et par les décrets d'intérêt spécial.
En de telles conditions, il est de la plus stricte justice qu'elles soient représentées au Corps législatif par des députés qui protègent leurs droits et leurs intérêts. M. Jules Simon a bien tenté de ramener sur cette question constitutionnelle l'attention de la Chambre et d'obtenir des explications du gouvernement. Mais le vent soufflait ailleurs ce jour-lci, et le budget des colonies a été voté à la hâte, comme tous U's autres, avec un entrain plus patriotique que réfléchi.
l"aûùt 1870. ■ . ■. , , : :
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Exposition universelle de 1867.
Les colonies et même les petites nations se sont mal trouvées de l'ordre , excellent d'ailleurs sous tant de rapports , adopté par la commission impériale : zones elliptiques et concentriques pour les produits , rayons divergents pour les pays. Du jardin central au promenoir extérieur ou rue-galerie , les colonies n'ont pu remplir qu'une étroite bande dont les compartiments, établis en vue d'un étal avancé de civilisation, ont mal répondu à leur propre situation. Dans les salles des œuvres d'art, du matériel des arts libéraux, des intruments et procédés des arts usuels, elles sont arrivées les mains à peu près vides; tandis qu'elles débordaient hors des cadres réglementaires pour les produits bruts des industries extractives, pour les autres matières premières ou pour les fabrications rudimentaires. Inconvénient plus grave, l'unité de plusieurs de ces régions naturelles a disparu dans le morcellement ; leur nom même s'est à peu près perdu dans la foule.
En dépit de la symétrie ofticielle, l'Angleterre a défendu de son mieux ce que représentent de prestige et de richesses ses grandes colonies : l'Inde, le Canada, Victoria ; l'Algérie aussi
BXI'OSITION UMVKilSEI.l.K DK 1 8U7 . 327
a pu, grAcG ti son iiiiporlance, sedéfendrocoiUre toute dislocation; mais un grand nombre d'autres élablissenicnls coloniaux de toutes nations, se sont en (juebiue sorte fondus dans la décomposition des groupes et des classes. Il est permis de regretter que les dérogations à la rigueur du classement n'aient pas été plus nombreuses. Après que les jurys, et sur leurs traces les hommes spéciaux , ont comparé les produits analogues des diverses contrées de la terre, res[)rit ainit; à saisir, au-dessus de ces détails , la signiticalion d'ensemble des lots exposés par cette personnalité vivante qui est la colonie ou la nation. A quels degrés respectifs de force productive sont parvenus les divers peuples ; quelle hiérarchie établit entre eux la puissance économique ; lesquels naissent et grandissent et lesquels déclinent : voilà les questions économiques et politiques qu'éveille tinulemcnt ce magnitique spectacle de tous les trésors de la terre. Pour les grands États, qui ont jiu suffire aux exigences du programme, la réponse est possible; elle ne l'est pas pour les petits. Le royaume hawaïen, les états de l'Amérique centrale et méridionale, ceux de l'Afrique, ont dû être fort embarrassés, bien que la commission impériale leur ait accordé quelque latitude pour grouper leurs produits.
Je faisais ces réflexions un peu chagrines en parcourant le domaine des colonies françaises, où je cherchais en vain ces unités politiques et historiques, familières à mon esprit : Guadeloupe , Martinique, Réunion, Sénégal et les autres; à peine en reste-t-il quelques vestiges. Sous prétexte d'aftiuités entre les sucres ou les cacaos de telle île et les similaires du reste de la terre , le programme ofticiel a écartelé ces corps en une infinité de membres épars, et il a fallu au commissaire des colonies, M. Aubry-Lecomte, scrupuleux comme un savant, et ardent comme un artiste , des etiorts d'imagination pour conserver quelque ombre de la réalité. Quatre pyramides représentent nos possessions d"Afrique, d'Asie, d'Océanie et d'Amérique,
confondues pèle-môle par continent; des trophées d'armes primitives, qui n'ont de valeur que pour les archéologues et les ethnographes, rappellent seuls les mœurs et les travaux du Sénégal ou de la Calédonie, considérés en bloc. En parcourant ces salles, livrées à une analyse que ne couronne aucune synthèse, le visiteur n'apprend rien du nombre, de la situation, de l'étendue, de la population , du mouvement économique des divers établissements coloniaux de la France , et il ne peut les comparer à ceux des autres nations rivales ; il n'apprend même pas la série complète des noms.
Je sais bien qu'un excellent catalogue ne tardera pas à remplir ces lacunes; mais un catalogue ne s'adresse qu'à de rares et studieux lecteurs; il ne dit rien aux foules, dont ces solennités sont destinées à faire l'éducation. J'ose conseiller au commissaire de nos colonies, comme à ceux de toas les petits États, de réparer ce tort, dont ils ne sont pas responsables, par beaucoup de cartes et de notices sur feuilles volantes, et surtout par ces tableaux transparents dont l'Angleterre a décoré tous ses vitrages, et sur lesquels elle a écrit en lettres gigantesques, et même peint en couleur, les données statistiques et historiques afférentes à tout le Pioyaume-Uni , à ses villes industrielles, à ses ports, à ses colonies. Rien qu'en levant les yeux sur les hautes parois de l'enceinte, le promeneur apprend, en quelque sorte malgré lui , ces faits et ces chiffres qui racontent avec tant d'éclat la richesse et la puissance britanniques. Toute nation aurait dû, — et l'on est encore à temps, — imiter cette intelligente méthode d'enseignement populaire : c'est de la publicité du meilleur aloi.
Une fois mon parti pris de ce morcellement , j'invite le lecteur à la même résignation, et je vais lui signaler, dans une rapide revue, quelques-uns des objets qui méritent le plus son attention dans les salles des colonies françaises.
En partant du centre, il remarquera des vitrines remplies
EXPOSITION (JNlVEnSF.LI.K DR IcSOT, 329
d'instruments de niiisi([iio, dn printiiros, doslaliioltos, dfM-olleclions do poids, mosiiros ol monnaies, et une mulliliidc d'autres objets anti(|ues qui auraient pu trouver place dans les galeries do l'histoire du travail, car il est difficile d'imaginer, pour la musique surtout, rien de plus primitif. Voilà certainement les premiers modèles de tambour, de tam-tam , de guitare, de firite, de violon, de clarinette même qu'ait inventés le gi'iire humain; instruments à corde et instruments à vont, balafon et harmonica de la côte occidentale d'Afrique, trèsbruyants, mais consonnants , attestent la passion musicale et chorégraphique dos noirs. Je suis peu étonné d'apprendre qu'à la vue de toutes ces curiosités, le savant M. Fétis ait promis de faire un Mémoire sur la musique primitive, celle des sauvages; elle est là dans ses origines les plus reculées, et encore aujourd'hui persistantes.
Los âges primitifs sont représentés par dos haches en pierre, les unes usitées encore parmi les sauvages de la Guyane et de la Calédonie, les autres recueillies dans l'Inde, enfouies en terre. De ces reliques des vieux temps, qui ressemblent beaucoup à celles de nos musées celtiques, les plus curieuses se voient dans une collection d'idoles, d'armes et d'ustensiles en pierre qui étaient en usage chez les Caraïbes de la Guadeloupe avant la découverte de l'Amérique; les squelettes, qui avaient été trouvés confondus avec ces débris au commencement du dix-neuvième siècle, ont malheureusement été perdus.
Par l'acuité des pointes, le tranchant des lames, la denture barbelée des arêtes, par la finesse délicate des dessins et des autres ornements, les armes des sauvages attestent cette triste vérité, que les arts de la destruction ont été beaucoup plus vile perfectionnés que ceux de la production. Rien déplus grossier que leurs charrues et leurs râteaux; rien de plus raffiné que leurs carquois, leurs boucliers, leurs flèches ; rien de plus terriblemen.t subtil que leurs poisons, le sinistre curare, la fève de Ga-
330 LES COLONIES KOANÇAISES.
labar, \e inèe ou onaye du Gabon, narcoticjuc quatre fois plus violent que la digitaline.
Que dire des objets de leur culte ? Que, dépuis les fétiches de l'Afrique jusqu'aux statues des Bouddha, des Siva el des Vichnou , l'imagination , hallucinée par la peur et la superstition, n'a rien omis en fait de laid, d'ignoble et d'horrible. Çà et là apparaissent rarement quelques traits adoucis, quelquefois même élégants et jolis; mais presque toujours le ciseau supplée péniblement, par la complication des formes, tourmentées jusqu'au burlesque, au vide de la pensée. Marchez d'un pas prudent, vous heurteriez ce dragon qui garde l'entrée de la pagode; levez les yeux, Latchoumy, la déesse de la fortune, vous sourit. Mais ne vous arrêtez pas longtemps à cette mythologie fantastique, de plus séduisantes amorces vous appellent.
Une vitrine voisine présente, en trois parlios , une peintui'e indienne qui, tout ancienne qu'elle soit, suppose néanmoins une civilisation fort développée , à en juger moins encore par le pinceau de l'artiste que par l'immense déploiement de pompes orientales qu'il a représentées : c'est la légende de Sarangadarane en trois actes, et celte légende n'est autre que l'histoire biblique de Joseph et de l'épouse de Putiphar, arrangée et embellie au gré de l'imagination indienne. Tout près de là, des fragments, détachés par les soins de M. de Lagrenée, des ruines du temple d'Angkor, dans le Cambodge, nous reportent en des siècles et des pays que la science historique n'a pas encore éclairés. Les calculs les plus timides font remonter à quinze cents ans avant l'ère chrétienne ces bustes de granit, modelés avec un art que les Grecs de la meilleure époque ne désavoueraient pas. Tout auprès des moulages pris sur des sculptures du même temple, figurent des guerriei's, coitfés de panaches de plumes retombant sur la tète, à la manière des Peaux- Rouges. Serait-ce un nouvel anneau de cette chaîne de traditions que les érudits s'appliquent ù établir entre les peuples
EXPOSITION l'NlVEUSKI.I.K DK I SR7 . 331
de l'Asie et ceux de l'Amérique, avec l'espoir de démontrer la communauté d'orip;ine ?
iMalgré riutensité gônante de la lumière dans les pays chauds, malgré la rapide délérioralion des produits chimiques, la photographie a pénétré même au sein dos plus lointaines colonies ; il n'en est aucune qui n'en possède au moins un atelier; de là sont parvenues, par les soins des administrations locales, des collections de types de tous nos colons et sujets, Africains, Malgaches, Hindous, Annamites, Kanaks, Taïtiens, créoles blancs, mulâtres et noirs. Deux séries de statuettes, peintes et drapées, représentent les castes de l'Inde; l'une, exécutée à Pondichéry, sent la fantaisie ; mais la seconde série, qui vient de Ghandernagor, a un cachet saisissant de vérité qui révèle dans son auteur le sentiment de l'art et un habile talent d'exécution. De nombreux petits portraits, peints sur talc, achèvent de donner une idée exacte des physionomies et des costumes du monde oriental, et révèlent des talents instinctifs et une souplesse de main que l'éducation pourrait utilement développer. Faute de mieux, j'accepte bien ces images; mais la commission impériale nous avait promis les sauvages en personne, et je m'étais hasardé, sur la foi de ses circulaires, à les promettre moi-même aux lecteurs du Journal des Débats. Ce qu'elle n'a osé ou pu faire, le gouvernement de l'Inde va le tenter à Calcutta pour les races de l'Inde, le gouvernement russe à Moscou pour les races slaves : je regrette pour la France une exposition ethnographique vivante et universelle.
Sauf quelques aquarelles disséminées dans les salles, l'art civilisé des colonies se réfugie derrière la vitrine des ouvrages imprimés, dans quelques albums, dont le plus important est celui de la Réunion, publié i»ar les soins de M. Roussin. L'île tout entière, avec ses personnages historiques, ses splendeurs, ses établissements, revit dans ce recueil, créé et soutenu par
332 LliS COLONIES KHANÇAISE?.
les seules ressources locales. Sans être complète, la bibliothèque étale un assez grand nombre d'ouvrages imprimés dans les colonies, et constatant des progrès typographiques dont la chaleur du climat, contraire aux encres, accroît le mérite. Nous regrettons de ne pas y retrouver un spécimen do tous les journaux coloniaux, un de ces moyens de propagande que n'ont pas négligés les Anglais. Mieux qu'aucun autre symbole, comme nous l'avons dit à propos de l'Algérie, la presse périodique marque le caractère et le degré de civilisation de tout pays. Sauf l'archipel des Marquises, les îlots de Mayotte et de Nossi-bé el les comptoirs de la côte d'Afrique, tous nos établissements possèdent des gazettes qui figureraient bien auprès des livres. C'est une lacune que M. Aubry-Lecomte devra réparer, comme celle des cartes géographiques et géologiques, fût-ce aux dépens de quelques fétiches qui ne sont que les monuments de la sottise des hommes, tandis que les livres et les journaux sont les monuments de leur intelligence.
Parmi les collections d'histoire naturelle, admirez l'herbier de la Nouvelle-Calédonie, remarquable par le grand nombre de plantes nouvelles qu'il contient; la récolte de ces végétauxappartient, pour la meilleure part, à deux savants et laborieux médecins, MM. Vieillard et Pancher, et la détermination à MM. Brongniart, Gris, Mettenius et Nylander. Les plantes de la Guyane el du Gabon se recommandent aussi par leurs nouveautés florales, qui permettent d'entrevoir ce que la zone lorride réserve de découvertes aux savants botanistes. Nous croyons avoir oui dire que l'on compte deux cent raille espèces connues ; il faudra bien probablement doubler ce chiffre, quand la flore équatoriale tout entière aura été inventoriée. Nos colonies apporteront un beau contingent. .- « ..... . .
La science appliquée nous mène aux meubles et autres objets destinés à l'habitation. En fait de meubles de luxe, les plus
EXPOSITION UNIVKltSKI.I.K t»K 1(SG7. 333
élégants qiio nous ronconlrons sont fal)i'i([ii(;s ;i Paris avec les bois provenant surtout de la Guyane et de la Cochinchine, de la Guadeloupe et de ïaïli, et habilement mis en œuvre : on voit \h des pianos, des bahuts, des tables qui ne dépareraient aucun appartement. l*ar ces spécimens, aussi élégants de formes que riches de couleurs et d'odeurs, l'ébénislerie française est avertie des ressources variées et abondantes qu'elle trouvera dans nos colonies, si elle dirige de ce côté ses vues et ses commandes, jusqu'alors réservées aux provenances étrangères, acajou, palissandre, bois de rose. Les meubles indigènes, sans être aussi commodes pour nos usages, ni aussi agréables à nos yeux, qui sont habitués à des formes adaptées h nos mœurs, ne manquent pas d'originalité ; les artisans annamitesen ont envoyé ({ui sont découpés à jour, sculptés avec fantaisie, incrustés de nacre, avec une précision qui élève la patience à la hauteur de l'art. Pondichéry compte un assez grand nombre de ces fabriques de meubles sculptés, qui sont exportés principalement à la Réunion. Chandernagor en a une qui emploie deux cents ouvriers, dont les travaux, dégrossis sur notre territoire, reçoivent le dernier Uni sur le sol anglais de l'Inde. On peut voir, dans les salles des colonies, de jolis échantillons de cette industrie, qui trouve sous sa main toute la matière première qu'elle peut employer : le wacapou de la Guyane, le bambou do l'Inde; vingt autres espèces se prêtent à de fort jolis effets.
Rouges, blanches ou noires, vernissées ou non, les poteries et faïences ont moins de nouveauté. Les environs de la ville de Gholen, près de Saigon, en Cochinchine, sont le centre d'une fabrication importante, mais commune, parce que les agents de la cour de Hué avaient l'habitude d'enlever de force, pour les transporter dans la capitale, les artistes de talent : désormais notre protection les retiendra ou les ramènera dans leur pays d'origine. Peut-être réussira-t-elle à y introduire la fabri-
334 LES (:OLOME>; FRANÇAISES.
cation de la porcelaine, qui est en général, malgré l'étiquette annamite, d'origine chinoise.
Dans l'ameublement rentrent les tapis et les tapisseries, que nos colonies ne fabriquent guère que sous forme de nattes; pour cet emploi, où l'art assortit, non sans goût, les dessins et les couleurs, les matières abondent, surtout dans le règne végétal. Entre autres, le raphia de Madagascar, le rotin de rinde, \cpandanus deTaïli se recommandent à nos industriels par leur nerf et leur élasticité. On trouverait aussi, sous ces climats aux arômes enivrants ou suaves, des ressources trèsvariées pour la parfumerie, à en juger par les tablettes si richement chargées de flacons d'huiles, d'essences, de senteurs et d'alcoolats aux séduisantes étiquettes. L'Algérie, Tunis, la Turquie ne sont que l'avanl-scène du véritable Orient.
Mais , devant toutes ces fioles soigneusement bouchées, nous devons croire sur parole au nom et au renom, à la différence des ouvrages de maroquinerie, de tabletterie, de vannerie dont l'œil et la main sont juges. Il y a là, entassés sur les étagères, épars sur les tables, des milliers de petits meubles à faire envie à Tahan : boîtes et cassettes, pipes et tabatières, plateaux sculptés et incrustés, corbeilles et paniers, pagnes et hamacs ; toutes les fantaisies utiles et inutiles, tous les délassements de l'oisiveté, toutes les occupations du travail. Il n'est pas de matière dont la main ou l'outil ne tire quelque service; c'est tour à tour le cuir ou l'écorce, l'ivoire ou la nacre, le latanier ou le palmiste, le vacoa ou le bambou; il y a tout un charmant service de dessert en vannerie de bambou, qui ne reviendra certainement pas en Orient.
EXPOSITION UNlVERSEM.Ii; DE 1867. 33.'
Exposition universelle de 1867 (suik).
Du mobilier de la maison au vètenienl de riiomnie, la transition est facile. Dans ce nouveau groupe, les colonies françaises, comme tous les pays primitifs, ont plus èi montrer de matières premières que de tissus, plus de costumes bizarres, et parfois légers au delà de toute expression, que d'habillements confectionnés avec élégance. C'est que, dans les climats chauds, auxquels appartiennent la plupart des colonies, le besoin de se vêtir est de tous le moins exigeant, bien que la terre, réchauffée par un soleil puissant et une humidité surabondante, se couvre de végétaux, spontanés aux larges feuilles, aux fibres longues et souples, souvent nuancées de vives couleurs.
Grande est la variété des ces tilaments. Voici des étoffes faites en fibres de bananier de la Guyane, qui enseignent à ne plus rejeter comme inutiles lés tiges de cette plante, moitié herbe, moitié arbre : nous avons d'ailleurs tant besoin de papier, au train dont se répand l'art de lire et d'écrire, que tout filament pouvant servir de chiffon, — et le bananier est dans ce cas, — mérite un certain respect, au moins de la part des hommes de lettres. Madagascar et l'Inde nous étalent des collections nombreuses : c'est l'aloès, le vacoa, l'agave, la bourre de coco; le jute, déjà connu et répandu dans l'industrie européenne , diverses sortes de lins et de chanvres : leurs fibres attirent moins notre attention que les tils simples, retors, blanchis et teints de china-grass, dont le nom retentit chez nous depuis quelques années. Le china-grass est une sorte d'ortie qui, naturalisée en Algérie, a fait l'admiration des connaisseurs; une Société s'est même fondée à Rouen, sous les auspices de la chambre de commerce, pour l'introduire en Europe et en exploiter les produits, qui tiennent à la fois du
colon par la blancheur et le moelleux, de la soie par l'éclat et le nerf : la rouennerie ne pourrait souhaiter une matière mieux adaptée à ses fabriques. Sous le nom africain de fafetone, le Sénégal expose les aigrettes soyeuses de ïasclepias gigantea, un produit tout à fait nouveau, à la fois brillant et léger, qui s'allie parfaitement avec la soie, la laine et le coton, et prend très-bien la teinture. Des maison de Lille, de Tarare, d'Amplepuis (Rhône), ont bien voulu les filer, les tisser, les teindre, en faire des broderies au plumetis, et leurs ouvrages sont charmants. Avec les déchets, une autre maison a fabriqué des couvertures qui pèsent sous la même épaisseur moitié moins que celles de laine et de coton, restent toujours sèches et ne prennent pas la vermine : probablement l'armée se trouverait bien de leur usage. :
Les vêtements décorce, malgré le nom imposant de la reine Poraaré, nous semblent bien près d'aller rejoindre les haches de pierre et les autres ornements et ustensiles de la période archéologique; à la prochaine Exposition, ils ne figureront plus que dans les galeries de lliistoire du travail, à titre de reliques de l'humanité embryonnaire. Le travail les répudie comme incommodes, les missionnaires les jugent d'une décence douteuse; le commerce n'y trouve rien à gagner; comment voulez-vous que les tapas indigènes résistent à la concurrence des modes civilisées, que nos journaux illustrés portent jusque dans la hutte des sauvages ?
Passons aux filaments du règne animal : nos colonies sont pauvres en laines, riches en soieries. Les seuls lots de laine nous viennent de la Nouvelle-Calédonie et de Taïti, l'une et l'autre aussi propices que l'Australie et le Gap à l'élève des moutons, mais cette branche d'industrie agricole ne s'est pas encore véritablement développée dansnos colonies, quoiqu'elle convienne bien à l'enfance des sociétés : sans doute nos colons y sont trop fraîchement iuslallés, et peut-tMre visent-ils ;\ de
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plus luuils bôiiéficcs. Los inouss(;lincs de laine et les draps t'abriqués par M. Frédéric Davin constatent le bon parti que l'on tirerait de l'envoi de ces articles. Dans ce genre, il n'y a rien à attendre de nos autres colonies, sauf TAlgérie et peut-être les hautes plaines de l'île de la Réunion : dès (pie l'on entre dans les latitudes intertropicales, la laine devient sèche et dure comme le poil : à vue d'œil, en quelque sorte, en marchant du nord au sud de l'Afrique, le mouton à laines de sle(jpes algériennes devient le mouton à poil du Sahara et du Sénégal, et ce poil est trop court et trop roide pour se prêter à quelque emploi, comme celui de la chèvre et du chameau. L'élevage des bètes à laine se trouve par cela même couliné dans la zone lempéi'ée ou subtropicale.
La soie, au contraire, prospère sous tous les climats autres que ceux, où règne un froid intense. Quoique plus rude que les similaires de la Fi'ance et du Piémont, la soie grége, dont la Reunion envoie (|uelques spécimens, est nerveuse, élastique, ferme, propre à de bons emplois dans la fabrication lyonnaise. Peut-être y a-t-il là une branche de salut pour celte colonie, si digne d'intérêt et accablée par tant de malheurs. La Guyane continue, sans résultat bien positif, ses essais d'éducation à l'air libre. Le Sénégal nous montre ce que l'on peut obtenir avec les cocons decertains bombyx nouvellement rccuL'illi>. Mais c'est l'Inde et la Cochinchine qui tiennent le premier rang dans nos colonies séricicoles, comme on pouvait l'augurer de leur situation, en des conditions fort analogues à celles de la Chine. Il y a là des soies dévidées, filées, ouvrées avec soin, très-convenables pour le velours, la peluche, les étotVes unies, la passementerie, quelques-unes pour les foulards. Suivant leurs traditions, les fabriques de Tarare, de Saint-Etienne, de Lyun, d'Amplepuis, ont déployé toutes leurs ressources pour faire valoir ces ricliesses de nos colonies, qui sont bien encore des richess(;s françaises.
338 LES cjL'j.NiLs raA.\(;AisL;>.
Outre les étoffes IVabriquées en Franco, l'Inde envoie quelques pièces de tissus de satin qui, avant la Révolution, étaient fort en vogue en Europe. La chaîne simi le est en soie, la trame est en coton tilé au rouet indien. La teinture, qui se fait à Pondicliéry, est très-solide et de nuance très-vive, le dessin ti'èsoriginal. Ces soieries conviennent surtout pour Tauieublement, oii elles introduiraient des motifs nouveaux, d'un cachet oriental. Aupi'ès d'elles on doit remarquer les jolis tissus de soie l)rovenanl de notre colonie de la basse Cochinchine, qu'envoie \2 comice agricole de Saigon : elles sont fabriquées par les Sœurs dites de Mytho, de vraies religieuses, Annamites de naissance, qui ont repris en Asie l'excellente tradition du travail manuel, dont l'oubli a tant compromis les couvents d'hommes et de femmes dans l'Occident.
On sait que beaucoup de bombyx de nouvelle importation iilent des cocons percés par un bout, ce qui rend le dévidage fort diflicile. Ce problème, que M'"'^ de Gorneillan a résolu avec un succès qui lui a valu de nombreuses médailles, a été repris, suivant d'autres procédés, par M. de Forgemol, qui n'a pas moins bien réussi, à en juger d'après les spécimens qui se voient dans les vitrines coloniales.
Je dois glisser sur les jiroduits qui se distinguent par un cachet de fantaisie locale plutôt que par un caractère d'utilité générale ; je ne puis cependant refuser un mot d'encouragement à une quantité de jolis et élégants ouvrages qui relèvent du 'U'oupe de vêtements, à titre d'accessoires. Ceslleurs, ces coiffures, ces écrans, de M"'" Desmoulins et Malidor, sont en plumes, en vraies plumes d'oiseaux dos tropiques, tout étincelants de topaze et d'or, de saphir et de rubis. Auprès de ces splendeurs qui furent animées et "qui brillent encore de la fraîcheur de la vie, combien semblent j)àles nos ileurs artiticielles de papier, do calicot et de mousseline ! 11 y a là une idée à exploiter pour nos lleurisles en renom.
t:xi'.)srno.N iMVKUsiif.i.i; de i8G7. o.'D
Je crois aussi iiu'il peut y avoir quoique chose à oinprunl(!r, matière ou façon, Il celte unillitude d'ouvi'ages de fanlaisie (jui complètent la toilette des femmes des colonies : bourses en soie, éventails priais et iuiTiistrés, co(|U('LI('s sandales, bijoux en ur, paruri's en nacre, en pcrhîs, en cocjuilles, en corne même; des cure-denisen poils d'éli'ipliant ne sont pas communs. Si vulgaires qu'ils soient par l'origine, les ornements peuvent fli'c rehaussés jtar l'art; on vuyait dernièrement à Pai'is une jeune voyageuse anglaise, la femme d(; sir Samuel Baker, l'explui'ateur du lac Albert, qui portait à son cou, monté en or, un collier de dents de lion, souvenir des chasses heureuses qu'elle avait faites l'n Afrique avec son maii : un tel collier ne déparerait aucune beauté.
Pour le vêtement, les hommes ont aussi quelque chose à prendre de la nature ou de l'industrie coloniales. Je leur fais grâce des porle-cigares, fussent-ils en paille de latanier ou en paille de riz, même des [)ipes enterre rouge et en terre aurifère, et des calumets en buis de letchi, et même des narghih's incrustés de nacre : en fait de tabagie, nous n'avons que trop de nos propres inventions; — mais voici des cannes, fermes et tlexibles, en vingt espèces de bois des îles, sans compter les cannes en épines dorsales de rec[uins ; voici surtout d'admirables chapeaux de lataniers, légers et souples comme des gants, si bien adaptes au soleil de l'équateur, et menacés pourtant d'y être supplantés pai- nos atïreux. chapeaux l'onds. Comprend-on à quel degré d'imitation béotienne tombent des peuples qui, par des chaleurs torrides de 30 à 10 degrés, adoptent pour costume de céi'émunie le pantalon collant, l'habit de drap noir, les gants de peau et la coilfure cylindrique de l'Europe glaciale! L'Exposition universelle rendrait un bien grand service si elle montrait les i"ap[)orts nécessaires entre les climats et les costumes : il y a là matière à une spirituelle conférence, où l'orateLir l'endrait hommage aux cos-
.TlO LES COLONIES PllANÇAISliS.
lûmes sensés qui protègent l'homme, comme c'est leur devoir, contre le soleil, la pluie, les moustiques, sans le jeter dans ces mascarades grotesques dont les spécimens nous sont offerts par un chef des. Iles Marquises, un féticheur et un guerrier pahouin, un Indien roucouyenne. Une critique tant soit peu exigeante trouverait à redire môme à l'accoutrement des bayadères de l'Inde, tout en reconnaissant que leur vêtement est beaucoup plus irréprochable que leur métier et plus moral que leur nom. En fait de toilette féminine appropriée aux climats chauds, pour la légèreté et la transparence, les cours de l'Orient pourraient, au contraire, copier nos salons de l'Occident. Je suppose du moins que ce doit être l'impression des Japonais et des Siamois qui assistent à nos fêtes du monde.
Les nombreux faisceaux et trophées d'armes sauvages, dressés dans les salles ou étalés contre les murs, montrent sous les formes les plus variées l'alliance de la férocité belliqueuse avec l'enfance industrielle. Arcs, flèches, lances, carquois, sarbacanes, poignards, couteaux, sabres, haches, ou)idivis ou arcs h lancer des pierres, frondes, casse- têtes, toutes ces inventions premières de la haine et de la guerre entre les hommes, qui remontent à Abel et Gain, se voient encore là, comme des vestiges survivants de ces temps héroïques, dont la rudesse s'efface sous ra])pellation euphémique de période patriarcale. Noirs de l'Afrique , Kanaks de la Calédonie, Micmacs de Saint-Pierre et Miquelon, sont à peu près au môme niveau d'habileté technique. L'âge de la poudre, funeste don des voyageurs civilisés, apparaît avec les fusils à mèche, lesjingcoles, les sacs à balles en flligrane de cuivre, les canons et les boulets de divers calibres. Parmi les canons, on en remarque un, formé d'un cylindre de bois et cerclé en fer, qui doit représenter une des premières ébauches de l'artillerie moderne. C'est de la Cocliinchine que nous viennent
KXI'DSITION U.MVKIlSKI.l.K l)K 18()7. 341
CCS hoUos cliosos ; ce sont uns |ti'0|ircs Itims (|iic nous on rappnrlons, en ('chaiii^c! de siK'ciiiicns plus pci't'cctioiiiiés que nous y introduisons.
Avec les produits des mines, des l'oi'èls, de la prche, avec les nialières premières de toute nature, nous renti'ons dans la pai'tic sérieuse de l'Exposition, celle ([ui intéi'esscleprés(Mit el l'avenir, le travail cl la civilisation.
La Compagnie de l'Approuague expose de belles pépites d'or ; de toules nos colonies, la Guyane est la seule, avec la Sénégambie, qui rappelle par ce trait la Californie et l'Australie; mais quelle différence de richesse dans les placers ! Un moment on a eu pareil espoir pour la Calédonic, mais la déception a bientôt suivi. A défaut d'or, cette colonie envoie une fort jolie collection de minéraux et de roches, où l'on distingue une variété d'euphotide que M. l'ingénieur (jarnier qualitli; de jade, se rapprochant beaucoup du vert de Corse: la marbrerie de luxe doit se renseigner sur cette matière, généralemenlassez facile au travail, et cependant dure comme l'acier, tenace comme une roche magnésienne. L'Afrique occidentale fournit de belles malachites qui rivalisent avec celles de l'Oural. L'Inde envoie les nombreuses pierres précieuses dont elle est la patrie, el dont plusieurs ont leurs pareilles dans la Guyane. Enfin la Réunion montre, dans une collection de roches nombreuse et bien choisie, envoyée par M. Jacob de Cordenoy, les différentes formes ■qu'ont prises les éruptions successives du volcan d'où est sortie l'Ile tout entière. Nous regrettons l'absence du plan en relief si exact qu'a dressé de celle île M. l'ingénieur Maillard : un simple coup d'œil sur un tel modèle vaut à lui seul la plus longue description.
Mais c'est dans la production des bois que les colonies retrouvent une véritable supériorité. Ici la nature a beaucoup fait, et les hommes ont peu détruit : aussi les richesses locales s'étalent-elles dans toute leur exub.'i-auce, el les ludaslries
342 r-ES COLONIE? FRANÇAISES.
civiliséps n'onl-nllGs guère qu'à abattre les arbres, les équarrir et les transporter pour être en possession de matériaux toujours utiles et quelquefois précieux. D.ins les belles collections de bois que présentent les salles coloniales de l'Exposilion, la palme appartient sans conteste à la Guyane. L'industrie ])rivée avait soupçonné plutôt que connu ces bois ; les pénitenciers les ont mis dans tout leur jour. De là proviennent ces belles planches de 5 mètres de long, de toute couleur et de toute dcnsiié, que recherche d(''jà rébénislcrie parisienne. La richesse et la variété de leurs nuances conviennent aussi bien pour la construction des wagons et des cabines de navires que pour les ameublements et la marqueterie ; en même temps ces bois ou leurs pareils, d'un lissu ferme, d'une substance inalléral}le, forment d'excellentes traverses pour les voies ferrées. Enfin les constructions navales y trouvent des pièces du plus fort calibre, et presque incorruptibles à l'air et à l'eau. Les expérioncos poursuivies avec soin dans les chantiers de la marine sur la durée des bois de chêne et de teck, les deux meilleures espèces connues, comparées avec les bois de la Guyane, ont démontré l'énorme supériorité de quelques-uns de ces derniers, l'angélique, le wacapou, le bois violet, le balala. La voie est ouverte, il n'y a plus qu'à s'y engager résolument. En rendant de grands services à nos industries, les pénitenciers peuvent résoudre la question, si longtemps controversée, de la réhabilitation fondée sur le travail.
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Exposition universelle de 1867 (suite]
Les autres colonie suivent la (Inyaiie, mais à dislnnco, parce qu'elles n'ont pas, comme celle-ci, des millions d'hectares incultes cl couverts do forcMs. Nous remar(|uons cependant les belles colleclions de la Guadcdoupe, de la Iléunion, de Sainlc- Marie-de-Madai^ascar, du Sénégal : bois de conslrucl ion, bois de teinture, bois de senteur ; l'ébènc à cùté du sandal, l'acajou à coté du campèche, le baobab auprès de l'araucaria. I.a Cncliincliine et la Calt'donie ont envoyt' des lois en parlic tout aussi nouveaux pour la scicnci^ que j)()ur l'indiislric. En giMi/u-al, les forêts constituent l'une des [irincipaies richesses naturelles qi.i attendent une inlelligenle exploitalinn : sur les douze milliards d'hectares qui couqiosent la surface cultivable di' la planète, les géographes évaluent à quaire ou ciuif milliards les parties boisées. On voit donc que l'humanité ne parait pas être à la veille de manquer de bois, comme di'jà vSully l'augurait de son temps pour la France avec plus de patriotisme que de vérité : il faut seulement aller chercher le bois où il est, c'est-à-dire un peu loin.
Dans le groupe composé des produits de la chasse, de la pèche et de la cueillette, la science trouve beaucoup à étudier parmi de làches collections d'oiseauK et de mammifères, d'insectes et de polypiers ; mais l'industrie y est plus désintéressée. Dans les colonies tropicales, le commerce des pelleteries se réduit h quelques peaux de tigres, de lions et de singes, dont les spi'^cimens empaillés sont plutôt une menace qu'une recommandation pour la eolouisation. An contraire, les plumes d'autruche, de marabout et qucltjues autres articles, sont
déj;\ et peuvent devenir l'objet de nombreuses Iransaclions. La maison Chagol aine, qui a fonde des prix pour la domestication de rautruche en France et en Algérie, a réuni de fort jolis assortiments des plumes de cet oiseau, blanches, noires et teintes en couleur.
Les produits de la pèche ont une tout autre importance ; ils nourrissent les populations, ils alimentent le commerce des ports, ils forment des matelots, ils préparent des défenseurs à la patrie. Aussi, quelque petits que soient par leur étendue nos îlots de Saint-Pierre et Miquelon, ils n'en sont pas moins Irèsdignes, h. tous les titres, des regards et des sympathies de la France; ils sont nos écoles de grande pèche au voisinage des bancs et de Tîle de Terre-Neuve. C'est par millions de quintaux et par milliors de navires qu'ils jettent dans la consommation l'humble et populaire morue, et déjà un second produit, de même provenance, commence à être apprécié : l'iiuile de foie de morue, qui a été pour la première fois essayée dans nos établissements jiar M. le docteur Fleury, chirurgien delà marino. Depuis 1850, trois usines ont été construites à Saint-Pierre, et leurs huilos rivalisent déjà avec les meilleurs similaires anglais et norwégiens. A cette occasion, on nous permettra peut-être d'apprendre au public, sur la foi de M. Aubry-Lecomle, le commissaire organisateur de l'Expositiou, qu'on est dupe d'un préjugé en préférant les huiles de foie de morue brunes aux huiles blondes ; les premières sont le résultat d'une fermentalion |)utride qui les gâte, tandis qu'une fabrication soignée en conserve les qualités sous une apparence limpide. Moins difficiles que la lhérapentii|i!e, l'éclairage, le corroyage, la mécanique, peuvent exti'aire des huiles inféi'ieures de presque tous les habitants des mers : baleines, phoques, requins, marsouins, loups-de-mer, harengs. D'autres industries utilisent les peaux de ces animaux, les dents, li\s écailles, les fanons, les vessies natatoires, tous les dt'bris. A le bier, obsei-vei-. ce
EXPOSITION IINIVKUSI-UJ.K OK 1(S()7. []\?}
inonde df la nici-, sillonm; on Ions s(mis par nos naviros, mais à peine exploré dans ses pi'ol'ondeni's, oO're à riioninic aiilanl do richesses ([ue le monde de la lerre, et il est trois l'ois plus étendn, avec la même divcrsilé de produits suivant les climats. Tandis que la zone lempéréc et glaciale nous réserve d'inépuisables provisions d'huile animale, l'océan Indien et Pacitîque nous livre les ('cailles de ses tortues, les nacres et les perles do ses huîlres, ses tripangs, dont se délectent les Chinois. Do tous ces dons dos mers et des rivages, notre Exposition coloniale fournit de très-beaux spécimens, dos huîtres perlièros surtout. Nous ne quitterons pas l'indusli-io dos pèches sans signaler le parti ingénieux que l'on a tiré di'S filets pour en faire des rideaux et des portières qni encadrent élégamment plusieurs salles. Des modèles en petit représentent les naviros liècheurs avec tous leurs agrès, leurs lignes, leurs hameçons, leurs équijiages, leurs prncédés de pi'('paration. Comparativement aux Expositions antérieures, où les industries maritimes avaient et/' oubliées, ces lots constituent une instructive innovation.
Nous traversons à la hâte la région des ivoires, représ(>ntée par d'énormes défenses d'éléphant et d'hippopotame ; — celle des miels et des cires, pour lesquels rivalisent la Réunion et la côte occidentale d'Afrique, — celle des graines de plantes utiles et d'ornement , royaume des botanistes. Arrêtons-nous un instant aux collections de baumes, de gommes, de résines et de toutes les sécrétions végétales. A l'aspect de ces assortiments, si variés de couleurs et de formes, on se reconnaît dans l'empire du soleil et des vents brûlants. Le premier rang appartient îi la gomme du Sénégal, dont l'exportation varie do 1 million 500,000 à 3 millions de kilogrammes : on la récolte sur diverses espèces d'acacias. Viennent ensuite le caoutchouc et les -gommes d'acajou du Gabon , la gutta-percha . la sève de balata, les baumes de la Guyane, les gommes laques de la Co-
34r) LES CnF^O.MES FIlANÇAlSKS.
cliiiicllinL!, le benjoin de l'Infle, le copal de la côte oricnlale d'Afrique. On signale une huile de bois, fort usitée en Chin*- , et déjà connue à Saigon , qui a la propriété de préserver les navires de la piqûre des tarets. Les barques et jonques annamites, qui en sont enduites, ne sont jamais recouvertes de ces amas de coquilles qui s'attachent en peu de temps aux doublages en cuivre des bâtiments européens, et le bois de ces barques se conserve sain pendant un temps très-prolongé.
Le triage des gommes du Sénégal, suivant les qualiti'S et les emplois, est devenu à Bordeaux, depuis quelques années, une industrie importante, dont les représentants ont exposé une très-intéressante collection. L;^ voisinage du Sahara étant l'une des conditions les plus propres à l'exsudation de la gomme, notre colonie africainne n'a guère de concurrence à craindre pour un produit qui était l'unique denrée de son commerce avant la culture de l'arachide, et qui en est encore la seconde branche.
La classe des matières textiles nous ramène aux filaments et aux tlbres du règne végétal et animal, que nous avons déjà rencontrés à propos du mobilier et du vêtement ; on les voit ici à l'état brut et façonnés de première main. Nous n'y revenons que pour signaler la renaissance du coton longue soie dans les .\ntilles, qui en sont la terre natale. Du moins ce coton est inqilanté aux Antilles de longue date, car en 1493 Christophe Colomb en ht la base des tributs imposés aux Caraïbes. A la Guyane, le coton ne peut retrouver son ancienne faveur, malgré les encouragements de l'administration. A la Réunion et dans l'Inde, il reste aussi cantonné sur d'étroites surfaces. Il y a mieux à attendre du Sénégal, où cette plante croit spontanément (ce qui a déterminé des négociants d'Alsace h y fonder des établissements), et de Taïti, où une Compagnie australienne a déjà ensemencé 600 hectares.
Les colonies ne sou! pas moins bien dotées en matières oléagineuses qu'en matières texiiles. et en cei'i r-gilemeni les d<ms
EXPOSITION MNIVKUSIÎM.I'; UE 1(S{')7. 1^47
(i(^ la iiatiirono soiil r\i)l(»iU''s (jiu^ (I'uik; nianiorn insiilTi.sanlr>. C-liacun d(! nos (Uahlissomonls possrdo plusiours espècos de iiialièrcsoléai^ineusos dont l'Exposilion fournil de nombreux spécimens. A la côte occidentale d'Afrique, ce sont les arachides, le sésame. le béraf (graine (Tune cururbitacée), les amandes d"liuil(' (il' palme. Dans l'Inde, ce sont ies sésames, le ben , l'illipé, l'huile de co(;o. Cetle dernière se récolle aussi abondamment en Cochinchine et dans nos îles de l'Océanie. A cùt('' des i^Taines oléaf^ineuses qui sont appré<-.iées et exporli-es, on eu l'iunarque uno mnllilude d'autres dont le nom nnuiie est à p(ni pr(''s inconnu : lelles ((ne les noix'de carapa de la Guvane, si ai)ondantes dans quelques districts (|u"apr(~'s la matui'alion des (Vuitsle sol est couvert, sur plusi(Mirs kilouu-'tres d"(''(en(liie, d'environ 10 cenlini('lres de p,raine . ((ui pourraient alimenter la savonn(^rie do Marseille; ielles encore ([ue la noix de bancoul, si commune et si dédai^ui'e dans rarcliipol de la Soci(Ué et même dans nos Antilles.
Les tabacs des colonies françaises sont g(''néralement tins, délicats, bien combustibles: apr('''S avoirélé longtemps cél(''i)re5, — la réputation du Macouba n'est pas encore oubliée, — ils ont été délaissés, comme la plupart des autres plantes, pour la canne à sucre : ils méritent de r(>trouver leur antique faveur. Elle leur reviendra d(''s que l'administration des tabacs les fera entrer dans ses importantes comumndes. jusqu'à ce jour réser- V(''es aux pays étrangers.
L'espace se resserre devant nous, et nous n'avons encore rien dit des matières tannantes et colorantes qui croissent pour ainsi dire sans culture dans la plupart de nos colonies. Signalons cependant le roucou, qui est, à la Guyane, une des ressources de la petite culture, et l'indigo de l'Inde, qui fourniU sur le seul territoire de Pondichéry, aux besoins d'une centaine d'indigoterics et d'autant de teintureries. Les vitrines de l'i-^xposilion renferment, outre de beaux échanlilloii.-; dr' la matière
première, diverses toiles bleues, dites gvinces, destinées surtout au Sénégal, et qui sont teintes avec l'indigo local, à la fois d'un vif foncé et d'une grande solidité. Sous d'autres vitrines, on peut voir des lots d'autres matières tinctoriales et tannantes : l'orseille des arbres et celle des rivages, le safran, le curcuma, le cachou, la noix d'arec, le vétiver, qui a pénétré dans nos boudoirs, le henné, au ton jaune-orangé, si apprécié des femmes d'Afrique et d'Orient; enfin quelques lots de cochenille de la Guadeloupe et de llnde, une culture trop délicate et qui exige trop de soins minutieux pour convenir à des colonies où manquent les familles nombreuses et laborieuses des Canaries.
Je fais grâce au lecteur de la série de produits chimiques et pharmaceutiques dont l'Exposition coloniale ne présente pas moins de sept cents spécimens, parmi lesquels un très-grand nombre, le quinquina en tète, se recommandent à la pharmacopée européenne. Les Locustes et les Brinvilliers de l'Orient y trouveraient un ample ai'senal de poisons subtils, dont le plus fameux, mais non le plus terrible, est le langhin de Madagascar. Je franchis d'un pas aussi rapide les salles consacrées aux instruments et procédés des arts usuels, non sans jeter un coup d'œil sur les pirogues des Kanaks, sur les instruments de pêche de Saint-Pierre el Miquelon, sur une ingénieuse machine à égrener le coton, sur un moulin ii broyer les cannes, exposé par M. Meyer, de Saint-Pierre (Martinique), sur quelques véhicules indiens, plus grotesques qu'originaux, et j'arrive à l'objet principal de la pi'oduclion coloniale :1a collection des matières alimentaires. Toutes les classes y sont abondamment représentées. Parmi les céréales, le mil et le couscous d'Afrique, ie riz de Mayotte et de la Cochinchine, le maïs delà Réunion. En fait de fécules et leurs similaires, les ignames de la Guyane, l'arrowroot de Taïli, de l'Indi^, de la Uéunion, le manioc de la Réunion et vingt autres produits; en fait de viand(^s el poissons,
EXPOSITION UNlVEUSKLLE DE 18G7. 349
des hiitllcs sécliés, des canards salt's, des îiihii'ons dt; requins, li!s Iripangs do rOcéanic, les nids d'Iiirondcllcs de, la Cochinchiiie, et surloul les morues de Terre-Neuve, avec leur corlége de harengs, de capelans, d'encornets. La coUeclion des fruils cl des légumes, secs ou conlils, naturels ou imités, délie toute énumération, mais elh; provoque singulièrement les tentalions de la gastronomie;: lesCheneauxel lesToutoule delà Martinique sont responsables de bien des convoitises, excitées par leurs bocaux, remplis de si beaux fruits à l'eau-de-vie.
Restent les principaux produits alimentaires d'exportation : les épices et condiments (vanille, girolle, poivre, gingembre, cannelle), objets d'une petite mais lucrative cultur-e; le café, réservé h la moyenne propriété^, et dont une variété nouvelle, celle de Rio-Nunez, se place avec faveur sur les marchés d'Europe. Rectifions en passant l'étrange erreur qui qualitie de cafés de la Mariiiiiiiuc les meilleures sortes de cafés de la Guadeloupe, et réserve ce dernier nom aux seuls cafés inférieurs des deux colonies; la loyauté commerciale exige que la vérité soit rétablie conformément aux provenances. Le thé n'est pas encore sorti, à la Réunion et aux Antilles, de l'étal d'essai. C'est probablement à la Cochinchine qu'est réservée la possibilité d'une concurrence avec la Chine. M. Bélanger, le directeur du Jardin botanique de Saint-Pierre (Martinique), expose quelques feuilles de coca, une plante de l'Amérique méridionale, célèbre par ses propriétés Ioniques : elle donne, assure-t-on, k l'esprit une gaîlé, au cor|)s une vigueur qui font pâlir le café et le thé, et tous les excitants connus: voilà une plante qui se recommande à la Société et au Jardin d'acclimatation. Le cacao conserve son rang secondaire dans les Antilles et à la Réunion, à peu près sans progrès et sans déclin. Enfin le sucre avec le rhum couronnent la série alimentaire de nos colonies.
Les tables consacrées à ces produits et au cacao présentent, dansdes bocaux fermés, un grand nombredi' lolsdesu(;re, dont
S.îd LES COLONIES FRANÇAISES.
quelques-uns magnifiques. Par la blancheur, l'égalité, la siccité du grain cristallisé, les sucres de la Guadeloupe l'emportent sur tous leurs rivaux. MM.DuchassaingdeFonlbressin, marquis de Rancougnes, Souques et Cail, et plusieurs autres habitants, en recourant au système le plus perfectionné, celui des usines centrales avec appareils à triple eftct et turbinage, ont atteint d'emblée à peu près la perfection. La Martinique lessuit de près dans ses belles usines, constituées sur le même plan. Mais la Réunion et ses satellites de Mayotte et Nossi-Bé, qui s'en tiennent à une fabrication mixte, sont dépassés, bien que leurs progrès soient sensibles. Parmi les autres colonies, on est encore bien loin d'approcher du niveau atteint par celles qui depuis un siècle font du sucre leur principale denrée; cependant laCalédonie a déjà exporté du sucre blanc cristallisé, supérieur à celui que contient le bocal étiqueté du nom de MM. Glainet Joubert. La Gochinchine ne tardera pas sans doute aussi à faire mieux que ce qu'elle montre.
Nous avons achevé l'examen, bien rapide, des richesses coloniales accumulées dans le palais du Champ de Mars. Dans le parc, consacré à l'agriculture, à l'horticulture, aux institutions qui ont amélioré le sort des classes populaires, j'ai en vain cherché quelque trace du génie industriel et de la philanthropie de nos colons; je n'ai pu y rien découvrir, et je crains bien qu'il n'y ait pas de ma faute. Je le regrette. C'eût été un enseignement d'une haute portée morale, économique et sociale, que le tableau d'une sucrerie, avec ses ateliers, ses cases, ses hôpitaux, ses écoles, avec des indications comparées de l'état respectif avant et depuis l'émancipation. Dos bocaux alignés, même remplis du plus beau sucre, ne donnent (ju'une idée tout à fait incomplète du rôle de la canne à sucre dans nos trois princii)ales colonies, où elle est, aux neuf dixièmes, le principe de toute activité. Le parc permettait de rétablii-, dans une annexe, les vraies proportions.
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Malgré celle luciiiu;, les culoiiirs tigureiil avec éclal el liouncur dans ce concours univei'sel: et, à les coiisidérer au poinl de vue des produits, elles nu'rilenl et elles oblieudronl jjrobableineiit de nombreuses récompenses. Elles cusscnl laissé cependant, nous devons le redire en lerminant, une plus haute idée du dumainc colonial de la France, si, au lieu d'rlrc morcelées d'après les qualre-viniçl-tiuinze classes du catalogue, chacune d'elles eût conservé intacte son unité, manifestée i)ar la collection di's i)roduils et éclairée avec profusion par des cartes et des notices. 11 nous est imposible de ne pas consigner en lerminant notre surprise de les trouver entièrement abseules du catalogue ofliciel, en deux, gros volumes, du prix.de 6 francs; elles n'y sont jjas même nommées; de sorte que l'acheteur du catalogue doit croire que la France ne jiossède pas une seule colonie, sauf l'Algérie, Sans rechercher les causes de cette omission, elle est bien fâcheuse; el ce serait un devoir de distribuer à pi'ofusion un supplément spécial j)our nos produits coloniaux. Dans ses catalogues, l'Angleterre n'a pas oublié ses colonies !
Fin.