LES ÉVKNRMKNTS DE LA RÉUNION
grange ne s'explique pas. S'il a bien jug('' la siliialion , s'il a découvert, avec plus de pénclratiou que ses collc'gucs , le pillage dans la pensée du peuple, la guerre civile couvant dans les finies et prèle à éclater, la colonie en danger ne pouvant être sauvée que par des mesures extrêmes et terribles, ce sauveur est le premier héros de la journée , et c'est lui (jui d(n'ait figurer, avec un éclat hors ligne, au premier rang des listes d'iionneiir. 11 a été la tète, les autres n'ont été qu(? les bras. Le sacrilicr aux haines populaires serait uni' faiblesse saiis excuse !
Mais l'aut-il croire M. le contre-amiral Dupri- capable et coupable d'une telle faiblesse? De la part du chef supième d'une colonie, d'un brave otlicier supérieur de marine, qui a joué sa vie dans maintes aventures de sa carrière, un tel tort n'est pas légèrement admissible. Que penser alors de ce silence absolu , ou plutôt de ce tardif congé de convalescence pour tout encouragement? Ne serait-ce pas que le gouverneur aurait reconnu , dans l'intervalle écoulé du 2 au 19 décembre, pendant les longs loisirs d'un état de siège qui ne trouve pas l'ombre d'un suspect à arrêter et à juger, que le directeur de l'Intérieur, égaré par ses antipathies ou par ses inquiétudes, avait mal jugé la situation? M. le gouverneur doit amèrement regretter de s'être fié à cette appréciation, qu'il devait mûrement peser, le directeur étant lui-même en cause comme l'un des objets d'une aniraosité populaire juste ou injuste, peu importe. Et combien il doit regretter de n'être pas allé contrôler par lui-même le rapport qui lui était fait I Dût M. de Lagrange être sacrifié, la responsabilité principale des événements n'en retomberait pas moins sur le gouverneur, dont chacun se plaît, du reste, à reconnaître la droiture. D'ailleurs, cette resi)onsabilité lui sera légère: la France n'est pas l'Angleterre, et la R ■union n'est pas la Jamaïque !
Et maintenant, quelle moralité doit se déduire de ce funèbre
épisode, sans précèdent dans l'histoire de notre colonie de l'océan Indien? Elle éclate à chaque page des récits qu'on a lus. C'est qu'il y a un ferme à la résignation; au delà d'une certaine tension, la souffrance éclate en cris importuns, et qui retentissent jusqu'aux métropoles, même quand celles-ci ont peu de souci de les entendre et d'y faire droit. On n'a garde de s'insurger ; mais on proteste à toute occasion. A la Réunion, la mesure de la patience publique est comble. Éprouvée par tous les fléaux naturels , cette infortunée colonie a encore la douleur de se voir administrée avec une telle imprévoyance, qu'en une dizaine d'années le budget des dépenses a presque doublé, alors que les recettes décroissaient "en môme proportion. Écrasée de tant décharges, elle succombe et se désespère. Par des pétitions redoublées, elle a réclamé la faculté, dont elle a joui en d'autres temps qui sont pour elle un souvenir de prospérité, d'intervenir dans l'administration de ses propres affaires par l'élection de ses conseillers généraux et de ses conseillers municipaux, double droit qui semble aujourd'hui, partout ailleurs que dans les colonies françaises , être inhérent h la qualité d'homme libre et de contribuable. Toutes les pétitions des colons, les démarches de leurs délégués, les revendications que la presse fait en leur nom, viennent échouer dans la métropole. Et aucune voie n'est ouverte à la colonie pour obtenir le redressement de ses griefs depuis qu'elle a cessé, comme ses sœurs, d'cMre représentée au Corps législatif.
Certes, une métropole peut bien imposer à ses colonies l'obéissance passive, car elle peut opposer h quelques milliers de plaignants la forte majorité d'un demi-million de soldats. Contre elle, il n'y aura jamais de lutte ouverte, et si, un jour de folie, la lutte éclatait, l'audacieuse révoltée serait terrassée. Mais il est permis de dire aux métropoles les plus fières de leur puissance que le droit et le devoir sont encore, devant l'histoire, au-dessus de la force, et que refuser à de pauvres colo-
r.RS ÉVÉNEMENTS DE LA RÉUNION. i?()5
nies habitées par des Français dévoues el isolés, qui portent dans le monde lointain avec honneur le drapeau de la patrie, qui sont de notre sanc;, parlent notre langue, partagent notre foi et nos mœurs, qui nous furent (oujours unies depuis deux siècles, dans la bonne et dans la mauvaise fortune; — que refuser h ces colonies les droits de représentation et d'éhiclion, qui font partie des principes sacrés de 1789, qualifiés de. base de notre organisation sociale, ce n'est ni juste , ni généreux , ni habile.
Durantrancicnrégime, le droitdescoloniesétait le droitcommun de la France; sous la Restauration, sous le gouvernement de Juillet, sous la seconde République, elles eurent une large part de droits , de libertés el de garanties. On ne découvre aucune bonne raison pour qu'elles soient réduites, sous le second Empire, à un régime de minorité légale et de servitude administrative, comme si elles avaient démérité de la patrie. Hommes libres, contribuables, propriétaires sur un territoire français, les colons demandent à n'être pas traités comme des parias ou des étrangers ; ils veulent jouir de leurs droits civiques et politiques. Est-ce donc là vraiment une demande subversive, et est-ce bien la peine, plutôt que d'y condescendre, de remplir les âmes d'irritation et de désatïection ? Nous supplions le gouvernement français d'y réfléchir avec impartialité.
26 janvier 1809.
Les événements de la Réunion {suite).
Impatiemment attendu, le courrier mensuel de la Réunion nous apporte des nouvelles de la colonie. Conformément aux assurances du gouverneur cl aux engagements des bons citoyens, l'ordre continue à régner à Saint-Denis et dans toute l'île. Cependant des lettres particulières annoncent que M. Paul de Villèle et M. Lefort, l'éditeur de la Malle, sont poursuivis devant le conseil de guerre pour offenses au gouverneur, ainsi que certains rédacteurs présumés du Cri d'alarme, journal clandestin, dont quelques numéros ont paru. En outre, le Courrier de Saint-Pierre a été suspendu pendant un mois, eu vertu d'un arrêté, pour avoir inséré une lettre de son directeur, M. Trollé, qui déclare retirer sa collaboralion jusqu'à ce que la liberté de discussion soit rendue aux journaux. Cette liberté se trouve refusée, à plus d'un mois de distance, non moins qu'au lendemain du 2 décembre, comme le constate l'insertion permanente, en tète du Journal du Commerce^ de l'arrêté qui interdit aux journaux « toute allusion aux déplorables événenements qui ont motivé la mise en état de siège de la ville de Saint-Denis, » et cet état de siège dure encore, malgré un calme profond. M. le ministre de la marine peut juger par ce trait, sans parler de tant d'autres, de la ditîérence qui sépare le régime des colonies anglaises de celui des colonies françaises. Après les troubles violents de la Jamaïque, il y a quelques années, l'idée serait-elle venue au gouverneur, M. Eyre, de défendre à la presse locale « toute allusion aux événements accomplis?» Mais, si notre gouvernement ne juge pas à propos d'accorder à nos colons les libertés
LES ÉVÉNKMUNTS I)F l,\ ItKUMON. 2G7
anglaises, que du moins il no lour rol'usp pas les garanlifs i'rançaiscs, sinon, que leur resl(!-l-il?
Tel est le sentiment qui, dans ces solennelles et graves circonstances, vient encore de se manifester au sein du conseil général de la colonie; ce conseil est, on ne doit pas l'oublier, directement ou indirectement nommé i)ar le gouvernement luimême. Dans une de ses séances, il a été donné lecture par un membre de la proposition suivante :
« Je propose au conseil général d'exprimer au ministre de la marine et des colonies le vœu de voir modifier la Constitution coloniale dans un sens qui permette h la population de concourir aux affaires publiques par la nommination des conseillers généraux et des conseillers municipaux, et d'exposer à Son Excellence que celte moditicalion , dont le conseil a plusieurs fois déjà signalé l'utilité, est devenue aujourd'hui une nécessité dans l'intérêt même de la force et de l'autorité du gouvernement et de l'administration delà Réunion. »
Et cette proposition a été mise aux voix et adoptée.
On remarquera que le conseil général rappelle ses votes précédents, émis dans le même sens : aussi s'étonnera-t-il sans doute, à la lecture des débats parlementaires récents, que son opinion ait pu être présentée par M. le ministre des colonies comme contraire à une réforme de l'institution dans le sens de l'élection populaire. Sans doute le conseil ne détermine pas le système qu'il désire voir adopter, il jie réclame pas nommément le suffrage universel; et pourquoi se mêleraitil des détails d'un règlement pour le((uel il ne peut rien? Mais il persiste à revendiquer « pour la population le droit de concourir aux affaires publiques parla nomination des conseillers généraux et municipaux.» Un vœu ne saurait être plus net, plus modéré et plus légitime. Si la métropole se sent trop embarrassée, à raison de la distance des lieux et de l'imparfaite connaissance des hommes et des choses, ne pourrail-elle pas inviter
?fîH LES COLONIES FRANÇAISES.
la colonie à élaboi'cr cllcMiième son projel de réforme constitutionnelle? C'est des affaires propres des colons qu'il s'agit; qu'y aurait-il de singulier ou d'étrange que les colons fussent consultés? Au moyen âge, on a vu des communes françaises rédiger leurs propres chartes, qu'elles proposaient et quelquefois imposaient aux seigneurs et aux rois ; ces chartes n'en étaient pas plus mauvaisesque lorsque la féodalité ou la royauté seules les octroyaient. Ce procédé pourrait amener ainsi des solutions quelque peu différentes pour notre colonie de l'océan Indien et pour celles des Antilles, qui, en 1866 comme en 1854. ont été soumises au même sénatus-consulte, sans qu'une telle identité de législation fût appelée par l'égalité des mœurs et de l'état social. Suivant ledegré d'avancement de chacune d'elles, le suffrage pourrait être plus ou moins universel.
Rendue à la tranquillité, la Réunion sonde ses plaies et cherche des remèdes, avec un courage mêlé de résignation et de fermeté qu'il est juste de constater.
L'établissement de la Providence, cette école professionnelle d'apprentissage, une sorte d'école des arts et métiers, qui était devenue, par des empiétements successifs, une usine comme les autres, dont la concurrence irritai! la population ouvrière de Saint-Denis, a été soumise fi l'examen d'une commission q'n, d'une voix unanime, on a demandé la suppression. Les griefs de la population n'étaient pas imaginaires, à en juger d'après le rapport. Largement subventionnée par la colonie. affranchie de la patente, disposant d'un personnel considérable qui ne lui coûtait rien ou presque rien, l'école de la Providence était placée dans des conditions exceptionnellement favorables dont elle abusait. Grâce à ses privilèges et immunités, elle avait peu à peu augmenté ses ateliers et donné une extension remarquable, surtout aux ateliers de forge et de mécanique. Produisant à bon marché, l'école vendait également fi bon marché, et attirait ainsi à elle tout le travail et tous les revenus.
LES ÉVKNKMIi.NTS DK LA IIKIINIO.V, "HY.)
Devant celle concurrence, la |jlui)arl des grands établissements privés avaient été obligés de terincr, et ceux, (jui survivaient végétaient dans l'impuissance et menaçaient ruine. De là, un grief légitime des industriels cl des ouvriers contre une maison qui leur faisait la guerre et les ruinait avec le produit même des impôts qu'ils payaient à l'Etat. On serait irrité à moins I
De son côté, le conseil général a poursuivi une réforme linancière plus sérieuse que par le passé. D'unchitïre supérieur îi 7 millions que le budget avait atteint dans les années précécédentes, on a pu le ramener au-dessous de 5 millions, non, il est vrai, sans dommage pour les travaux publics. Les récoltes des sucres, toujours atteintes par les tléaux., imposent des sacrifices extrêmes. L'anné 18G8 n'en a exporté que 40 millions environ de kilogrammes, tandis que dans les bonnes années l'exportation avait dr'passé 70 millions ! C'est pourtant une légère amélioration sur l'année précédente, qui avait vu l'exportation tombera 36 millions de kilogrammes. Un autre symptôme a constaté un temps d'aniM l<mt au moins dans la crise. La banque locale à pu donner à ses actionnaires, pour le second semestre de l'exercice 1868, un dividende de 4 1/2 pour 100 sur chaque action, taux inconnu depuis quelque temps.
Ramenée, par l'imminence d'une ruine complète à l'étude de de sa constitution éconumiqe.e, non moins que de sa constitution politique et administrative, la colonie de la Piéunion sera obligée de reconnaître les vices radicaux de tout son système d'exploitation et d'existence. La culture unique de la canne, jointe à l'abus du guano, a épuisé le sol, qui demande du re|)OS, ou au moins des assolements que peut seule donner la variété des récoltes. Le déboisement toléré des hautes montagnes de l'île a bouleversé le climat et fait de la sécheresse un fléau chronique. L'union sur les mêmes propriétés et dans les mêmes mains de la production agricole et de la fabrication industrielle, se résout en résultats médiocres pour la culture, et médiocres
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|joiii' l'indastrie, tandis que les Antilles se réjouissent d'avoir inauguré dans leurs usines centrales la division du travail, qui allie la grande et très-grande industrie avec la grande, la moyenne et môme la petite culture; c'est le fondement à créer d'une hiérarchie sociale qui manque à la liéunion, où se heurtent le prolétariat et l'aristocratie, sans classe moyenne qui les relie. De cette aristocratie même, des éléments très-nombreux et très-importants, ne trouvant sur place aucun emploi de leur activité, aucune issue à leur ambition, viennent en France dépenser leur fortune dans l'oisiveté ou dans diverses carrières, ce qui entraîne tous les funestes effets de ïabsentéisme. Enfin l'engagement temporaire des travailleurs achève de combler tous ces maux : les coolies indiens, après une courte période de service, sont, aux termes de leurs contrats, rapatriés en Asie, où ils rapportent leurs épargnes; ainsi les salaires des travailleurs, qui, dans un état normal, doivent alimenter la circulation intérieure, vivifier l'industrie et le commerce, sont perdus presque en entier pour la colonie. A la fois épuisée dans les matériaux de son sol, dans les fruits de sa production, dans les sommités de ses rangs, comment l'infortunée colonie pourrait-elle ne pas se sentir accablée?
En regard de ce tableau du mal, nous ne voulons et pouvons pas présenter ici un programme de traitement; il nous suffira d'en faire sentir la nécessité, que ne doivent pas voiler les complications politiques. Le budget serait réduit de moitié encore, que ce serait une économie de 2 à 3 millions seulement, un palliatif de peu d'efficacité. C'est au sol , c'est au climat , c'est au régime économique, c'est à l'organisation du travail agricole et industriel, c'est au système commercial qu'il faut songer, avant tout, au-dessus de tout ! Mais que les publicités qui sacrifient avec dédain les réformes politiques aux réformes sociales ne se hâtent pas de i)rendre acte de nos aveux! L'élite des intelligences et des fortunes, dont nous signalons avec
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l'Pgrct l'absentéisme, se lient à l'écarf, parco que la centralisation politique et l'autocratie administrative ne laissent plus de place dans nos colonies à l'indépendance des caractères et à l'intluence des positions. En un pays où le gouvernement est tout, les citoyens se lassent de n'être rien; ceux (jui peuvent s'éloigner s'en vont, et ceux qui restent perdent la meilleuri' partie de leurs forces. Le pays s'appauvrit des revenus des uns, du concours des autres, du patriotisme et du dévouement de tous. Ceci établit entre le progrès politique et le progrès économique une solidarité que nous n'avons garde de méconnaître, tout en recommandant aux habitants de la Réunion, à supposer que ce ne soit pas un conseil bien superflu, de poursuivre, à côté des réformes administratives et électorales, des réformes d'un autre ordre.
22 février 1869.
Nouvelles de la Réunion [suite).
Les nouvelles de l'île de la Réunion, apportées par le dernier courrier continuent à constater le maintien d'une tranquillité irréprochable , mais en même temps l'abattement des colons, toujours placés, après trois mois de paix complète, sous le régime de l'état de siège, et à qui le télégraphe n'annonce jusqu'à présent , pour remède h leurs souffrances et pour réponse à leurs plaintes, qu'un renfort de troupes parties de Toulon sur r^rmide et le Var. La population attend autre chose et mieux : des réformes , pour employer le mot propre, des réformes dans les institutions , des change-
ments dans le personnel administratif; et, en attendant, elle assiste, avec une curiosité presque insouciante, aux incidents secondaires qui se passent autour d'elle.
Nous avons annoncé queMiM. Paul de Villèle et Lefort avaient été traduits devant le conseil de guerre pour outrages envers le gouverneur, à raison de lettres qu'ils avaient écrites, mais auxquelles ils n'avaient, affirmaient-ils, donné aucune publicité, bien que quelques copies en eussent peut-être circulé. Le conseil de guerre a acquitté les prévenus à l'unanimité. L'administration a cependant obtenu plus de succès pour une autre poursuite. Sur trois individus accusés d'avoir, dans un mouvement insurrectionnel, envahi, à laide de violences , une maison habitée , il n'y en a eu qu'un d'acquitté; les deux autres ont été condamnés , l'un à cinq ans de réclusion, le second à un an d'emprisonnement. Outre quelques procès pareils , il reste à juger les auteurs et promoteurs du Cri d'alarme, ce jouinal clandestin dont quelques numéros ont été saisis ; on parle d'une dizaine d'arrestations pour cette seule incrimination.
Pendant que le conseil de guerre accomplissait son mandat, le conseil général délibérait sur les intéi'èts du pays , avec calme, mais non sans préoccupation de la liberté, plus que jamais absente. Nous avons dit cju'un de ses premiers vœux avait été en faveur de la restiluliun du droit électoral à la colonie ; et ce vœu eût été appuyé au deiiors par une pétition au Sénat, qu'aurait signée la po|)ulation à ])eu près tout entière, sans la terreur, bien excusable assurément , qu'inspire l'état de siège, si vague dans ses menaces, si terrible dans ses coups. Avant les événements de décembre, la pétition était en projt^t, toute préparée même; on a provisoirement renoncé à la faii'e cii'culer, ce qui peut bien induire en erreur le gouvernement de la métropole, s'il prend le silence pour la satisfaction. Qu'il sache bien que le mécont(Miteni(MU est dans les esprits couime le deuil dans les âmes, et le programme des réformes puliii-
NOIJVKLLES DE I,.\ ItKI'.MON. '21o
ques et adiniiiislralivcs sur loulcs les lèvri's qui osent parler.
Les afTaires courantes restent donc le seul champ permis à la discussion, et elles ne manquent pas, du reste , d'importance. Le conscîil général a inscrit au budget de 1870 une garantie de 589,425 tV. en faveur du (^l'édit foncier colonial, pour couvrir celte Société des pertes qu'elle a éprouvées dans le recouvrement de quelques-unes de ses créances hypothécaires: ladmiuislration coloniale avait d'abord suggéré des atermoiements et des procès qui ont eu le fàcheuK elfet de compromelUre le crédit moral de la colonie sans la dispenser de ses obligations. L'établissement de la Providence , objet de tant de plaintes , a été supprimé en principe , et proposé pour recevoir l'hùpital civil de la ville de Saint-Denis, non sans de vives critiques, et de la part des conservateurs, qui accusent le conseil do sanctionner par cette concession les attaques violentes du 2 décembre : et de la part des libéraux, qui auraient voulu maintenir, en la confiant comme autrefois aux officiers d'artillerie , une école d'arts et métiers qui peut être fort utile au pays, si elle se borne à former des élèves, au lieu de faire concurrence aux industries patentées. Dans la même voie de réaction contre un excès d'influences cléricales dont on supportait le joug avec impatience, le conseil général a décidé que les Frères des Ordres religieux ne seraient conservés dans l'enseignement qu'à la condition de se pourvoir d'un diplôme de capacité, et diverses allocations au clergé régulier et séculier ont été largement réduites. La Réunion se croirait dans un état pareil à celui de la France en 1830, au lendemain de la Restauration vaincue et du minislère Polignac renversé, sans létat de siège, qui lui rappelle que ce n'est pas la liberté qui a triomphé.
Entre les diverses décisions prises par le conseil général, il en est une qui ne peut manquer d'exciter en France une certaine surprise parmi les e^firits qui prennent au sérieux, comme une conquête de la civilisation moderne, la liberté de l'indus-
trio. Le conseil, — mais n'oublionspasson origine tout officielle, qui en fait une simple commission ! — le conseil a voté la créalion d'un monopole de la fabrication et de la vente du rhum , aux mains et en faveur des fabricants de sucre, au nombre d'une centaine ! Et pourquoi cette exorbitante aliénation du droit individuel? Parce que, dit le conseil , ou plutôt le directeur de l'Intérieur, très-sympathique au projet , l'impôt sur le rhum, qui doit fournir au budget colonial la meilleure part de ses recettes (plus de 2 millions de francs), va déclinant d'année en année, miné par la fraude , contre laquelle on est à bout d'expédients : rien n'y fait , ni le fermage, qui répugne h tous; ni l'exercice chez les fabricants et les détaillants , qui irrite tout le monde, sans atteindre son but : le monopole seul permettra de saisir la matière imposable. Cependant le fermage a parfaitement réussi à la .Martinique , et la Guadeloupe s'accommode, quoique avec regret, de l'exercice. Si l'expérience qui a réussi ailleurs échoue à la Réunion, n'accuse-t-elle pas plutôt l'impuissance des procédés administratifs que les difficultés insolubles du problème ?
Oui, il y a un problème insoluble , celui que poursuit l'administration de la colonie : faire vendre 2 fr. et plus un litre de rhum qui vaut 40 c. à 50 c, et cela sans susciter de fi'aude. Un écart aussi énorme est une prime qui défie toute surveillance , parce que les surveillants eux-mêmes doivent être fort tentés d'en prendre leur part; c'est l'histoire de toute contrebande dont l'explication fait aujourd'hui partie des vérités élémentaires de la science économique. Mais est-il bien nécessaire de forcer ainsi le prix du rhum , qui est , sous un climat tropical, le tonique indispensable, |)lus que le vin chez nous, plus que le gin ou l'eau-de-vie dans les régions du Nord? L'administration assure, — et en ceci elle trouve beaucoup d'échos dans le pays, — que la morale et la santé publique exigent que le rhum soit cher, sous peine d'abus et d'excès qui dissoudraient
NOlîVKI-hF.S l)K LA ItliL'N'IOX. 1^75
les ateliers de travail en abrutissant les travailleurs. A entendre les sages et les sobres de la colonie, le rhum serait un poison foi't utile à dose modérée, c'est-à-dire à priK élevé, mais fatal si la dose est renforcée par l'appât du bon marché. Déjà quelques voix, probablement aussi clairvoyantes que courageuses, contestent cette doctrine, bien qu'elle ait eu jusipi'à ce jour presque raiitorit(' d'un axiome; elles soutiennent que l'usage facile et régulier du rhum, comme du vin, rendra plus rare l'abus qui naît dune privation forcée; et que, du reste, la consommation, devenant plus générale, en rehausserait le pris, commercial. Mais c'est là un dt^bal fort complexe, oi^i il sera temps d'intervenir quand le Sénat, dont la sanction est nécessaire, sera saisi du projet de monopole. Nous voulons signaler, dès à présent, un autre aspect de la question qui est soulevé dans la presse locale, bien qu'il ait été entièrement passé sous silence par l'administration et par le conseil général : c'est l'exportation. Une colonie qui produit du rhum bien au delà de ses besoins, et à 50 c. le litre, ne peut-elle en trouver le placement au dehors? Au prix où. nous payons en Europe cette liqueur et ses similaires, il semble vraiment que le débouché soit illimité. Nous voulons bien que le rhum de la Réunion ne vaille pas celui de la Jamaïque ni même celui de la Guadeloupe et de la Martinique, dont il s'exporte déjà une certaine quantité; mais le bas prix est en luimême un mérite fort goûté de la grande majorité des consommateurs, et, de plus, la qualité ne peut-elle être améliorée, là comme ailleurs? Par l'exportation, les prix remonteraient d'eux-mêmes dans la mesure, fort douteuse à nos yeux, que peut réclamer l'intérêt public ; une branche nouvelle de revenus serait ouverte aux intérêts privés, et le Trésor trouverait dans des droits de sortie, comme il fait pour le sucre, un supplément aux ressources qu'il demande en vain à l'exercice. Enfin, —et l'on nous permettra de tenir ce point en très-haute
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estime, — un nouveau monopole, au profit de simples particuliers, ne s'élèverait pas sur les ruines d'une des rares libertés qui restent aux colDnies !
Bien d'au Ires débats occupent et partagent encore les esprits : caractère agricole à donner à l'instruction primaire; machines et inslrunr^nts aratoires à introduire; colonisation des plaines de l'inliMÙeur ; prochaine suppression de la surtaxe de pavillon à l'entrée des navires étrangers dans la colonie, et de la détaxe des sucres à leur entrée en France; franchise d'importation dans la métrojjole des produits coloniaux qui n'y ont pas de similaires, etc. Dans la colonie;, on aborde volontiers tous ces problèmes avec la vive intelligence qui distingue les créoles, et avec la résolution qu'inspire la pression du malheur; mais, à chaque pas. on est entravé par les liens de la législation qu'a imposée la métropole. Donnons en un seul et dernier exemple.
Il est notoire que les perturbations atmosphériques, dont l'île souffre depuis quelques années, sont causées, en partie du moins, parles défrichements et les déboisements abusifs dans les hauteurs. Pour y parer, la colonie demande au ministère de la marine une \o\ que les pouvoirs locaux n'ont pas le droit de faire, et le d(''parteraent s'y montre on ne peut mieux disposé. Mais, comme des sénatus-consultos ont uni les destinées de la Pt(''union à celles des Antilles, il faut trouver une législation qui convienne également et à l'île de l'océan Indien, oij la sécheresse est le tléau dominant; et à la Martinique, où des montagnes couvertes de forêts font prédominer l'humidité, et à la Guadeloupe, qui est divisée en deux régions, l'une toujours trop sèche, l'autre habituellement trop humide. La pierre philosophale ne serait pas plus difficile ^i ti'ouver qu'un tel accord entre des éléments si contradictoires.
Quant à doter ch.ique colonie, suivant le système anglais, (.l'une loi calqiu'e sur son climat, propice ii son économie
NOIIVKM.KS l»K l,,\ lŒUiNlON. -: / /
rurale el t'urcsiirrc, cela csL Irop siui|ili', Irup uiurceU', li'op (lisparalo pour uolrc amour d(3 la coditicalion ol do runilc. \'A] allcndant, ce qui reste des forêts de Bourbon achève de tomber sous Ui hache des défrich(Mirs ot des bûcherons, au désespoir des habitants, (jui voient, par l'altération du régime des eaux, leur ruine s'accomplir sous huirs yeux,, malgré eux, sans qu'ils y puissent rien î
Terminons nos doléances, si souvent renouvelées, par un simple rapprochement. Avec les 3 millions et demi accordés par l'État comme subvention à la ville de Paris, pour les travaux du Trocadéro, la France aurait pu achever le port de Saint- Pierre, dans l'ile de la Réunion, que la commune s'é[)uise à creuser; la France se serait ainsi procuré un port de refuge, de relâche et de ravitaillement qui lui manque dans l'Atlantique méi'idional et dans l'océan Indieu, depuis Dakar, en Sénégambie, jusqu'en Cochinchine, et même jusqu'en Nouvelle-Calédonie el aux îles de la Société. En temps de guerre, une telle lacune pourrait être fatale aux flottes françaises, fatale h. la puissance et à la gloire de la patrie : en temps de paix, le couimerce de nos ports en tirerait les plus grands avantages. Serons-nous trop osé de dire que, pour le prestige et la force de l'Empire, poui- l'honneur du présent et la sécurité de l'avenir, une création de cette impoi'tance vaudrait la place du Roi-de-Rome, si splendide qu'en soit le point de vue? Laciuelle des deux entreprises a un intérêt plus véritablement national ?
2G m.iis ISiJO.
Les colonies d'Orient.
Serait-il possible, dans l'entr'aclc qui sépare les élections de la prochaine session parlementaire, d'attirer un moment l'attention publique sur les colons français épars dans les diverses parties du monde, qui n'ont pas eu l'honneur d'être électeurs et n'auront pas davantage celui d'avoir des députés? En leur qualité d'absents, ils ont tort, conformément au proverbe ; mais ce serait du moins pour eux une consolation de n'clre jias tout à fait oubliés. Pour aujourd'hui, nous ne parlerons que du domaine d'Orient, comme on disait dans l'ancienne France.
Sur l'horizon colonial, le point triste est toujours l'île de la Réunion, quoique cette année la nature lui ait souri un peu plus que l'année précédente. Elle a eu des pluies en abondance et à propos; elle a échappé aux ouragans, dont la saison est à peu près passée ; et, grâce à ces heureuses chances, la récolte se présente assez bien. Malgré les ravages de la maladie, encore vivace,on espère faire 40 à 50 millions de kilogrammes de sucre: les trois quarts d'une bonne année. La
LKS COLONIKS d'oUŒNT. 279
tristesse vifMit donc d'ailleurs ; du uiaiulicn ul)stinédc l'ctat de siège. De troubles dans les rues, d'agitation dans les esprits, il n'y en a plus trace depuis les événements de décembre. Le conseil de guerre fonctionne en toute liberté; il a condamné h des peines, graduées depuis la prison jus([u'au>L travaux, forces, une dizaine d'individus coupables d'avoir pris part à des désordres, qui n'auraient peut-être pas fait couler le sang des citoyens si le gouvernement local eût agi avec la même patience que la police de Paris, la semaine dernière. Le même conseil de guerre est occupé à juger les rédacteurs et éditeurs du Cri d'alarme, ce journal clandestin qui paraît avoir fort ému l'autorité. Les prévenus ont failli obtenir un arrêt d'incompétence, bien que le tribunal d'exception ait été constitué par le pouvoir, car il n'a retenu l'affaire qu'à la majorité de quatre voix contre trois. Le motif d'incompétence ne manquait pas d'une apparence de logique : tous les numéros du Cri d'alarme avaient paru bien avant les troubles, bien avant la proclamation de l'étal de siège; tombaient-ils sous la juridiction d'un conseil de guerre, né de ces troubles et de cet état de sié^e ^ Les détails des débats, nous les ignorons, la presse locale n'osant pas les rapporter. L'arrêté du 14 décembre lui interdit en effet, non seulement toute attaque contre la Constitution coloniale et contre l'autorité, ce qui est de droit commun, mais a toute allusion aux déplorables événements qui ont motivé la mise en état de siège de la ville de Saint-Denis, i> et, en outre, « toute polémique personnelle irritante, et, en général, toute discussion qui serait de nature à entretenir l'agitation des esprits. » Comme, en cas d'infraction, les journaux tomberaient eux-mêmes sous la main des conseils de guerre, leur silence n'est que trop excusable; mais il en résulte que la publicité des débats judiciaires, partie essentielle du droit public de h France sous toutes les latitudes, se trouve très-restreinle dans l'une de nos colonies, et dans des circonstances qui la
rondraient plus que jamais nécessaire. Nous recommandons celle situation à toute la sollicitude de .M. Jules Simon, qui a déjà pris en main la cause des habitants delà Réunion, et que les colons paraissent disposés à reconnaître comme leur député otficieux, à défaut des députés légaux qu'ils n'ont plus Peutêtre M. le ministre de la marine n'a-t-il i)as remarqué cette atteinte indirecte perlée à la publicité des débats : nous la lui signalons
Frappés par tous les malheurs et inquiets de l'avenii", bon nombre de jeunes hommes de la Réunion songent à éniigrer, et déjà quelque.s-uns sont partis pour la Cochinchine française, dont les progrès sont peints par \e Courrier de Saigon, sous des couleurs séduisantes que ne démentent pas trop les correspondances particulières. La ville de Saigon croît et embellit à vue d'œil; une liberté commerciale absolue attire dans son port de nombreux navires, venus des diverses régions de l'Orient avec la certitude d'y écouler leurs cargaisons et de repartir bientôt chargés de riz, à destination, non-seulement des pays asiatiques (Chine, Japon, Singapore), mais de Maurice et de la Réunion, ainsi que des places maritimesde France, d'Angleterre et d'Allemagne. Aussi des usines h décortiquer s'installent-elles sur le bord des rivières de la Cochinchine, précieux aliment d'activité, où l'intelligence et h^s capitaux de la France s'unissent au travail annamite. Ailleurs les plantations de canne à sucre se multiplient, et d'autres usines se montent. La soie locale promet aussi une heureuse concurrence à celle du Japon : le comité agricole ayant monté un atelier pour le dévidage et la filature des cocons, on a fait venir une maîtresse fileuse du midi de la France, sous les mains de laquelle la soie rude et grosse des ouvrières du pays s'est bientùl transformée en une grége fine, moelleuse et brillante, dont l'Exposition permanente des colonies, installée au palais de l'Industrie, montre déjà de beaux échantillons.
LKS COLON'Il'.S d'oIUKNT. 2^1
On so sent dispose'' à croire à lu sdlidilé ol au dôvoloppomcnt do ces progrès, on lisant dans lo journal local un exposé, d'origine évidemment offîciolle, dos principes qui dirigent l'administration quant au régime dos terres et du commerce. Ce sont les vrais principes, ceux qui procurent aux colonies anglosaxonnes leur prospérité ; et ce n'a pas été pour nous une légère satisfaction que do voir proclamer enfin, dans une colonie française, dans un journal administratif, quelques-unes des règles de l'art de coloniser que de[)uis vingt ans déjà nous semons sur tant de terrains stériles. Mais il n^slo une lac.ine grave qu'une adminisiration douée d'intelligence et de bon vouloir doit combler au plus tôt : la vie municipale fait défaut. Quoiqu'un comité d'agriculture, un comité d'Exposition, une chambre do commerce, uin^ Cour impériale (elle a élC' récemment transférée de Pondichéry à Saigon), soient d'utiles rouages, le caractère administratif y domine trop pour qu'ils dispensent de l'intervention libre et directe des habitants dans le gouvernement de leurs propres affaires. Un conseil municipal librement élu; à ce signe, en toute colonie anglo-saxonne, se reconnaît la vitalité d'un établissement : que la Cuchinchine ait l'honneur de donner enfin, sur un point du globe, cet exemple de l'aptitude colonisatrice de l'aduiinistration française ! Nulle autre part le terrain ne sérail mieux préparé. Ici les indigènes, soumis, laborieux, peu redoutables quoique nombreux, sont initiés déjà au régime municipal, et leurs intérêts se concilient facilement avec ceux d'une civilisation plus avancée, pour lesquels la liberté d'action et de discussion est une condition indispensable de prospérité. Le gouvernement actuel de la Cochinchine doit d'ailleurs avoir l'ambition d'enraciner et de perpétuer les bonnes traditions qu'il fonde ; il ne peut pas ignorer combien les successeurs aiment à changer ce qui a été fait avant eux : la meilleure garantie contre cette mobilité est dans la formation d'un esprit public au sein de la population
?8-j LKS COLONIES FRANÇAISES.
sédentaire des négociants, des industriels, des colons: mais où manque la liberté, peut-on espérer dans l'opinion la fermeté des desseins et l'énergie de la volonté? En pareil cas, l'opinion languit dans la plus tiède inconsistance, et, au moindre souffle de l'autorité ou do l'adversité, elle s'évanouit. Bientôt les institutions progressives du premier jet tombent, délaissées par tout le monde.
Un second courant des émigrants delà Iléunion se tourne vers la Nouvelle-Calédonie, dont le climat et le terrain sont des plus propices à la colonisation ; mais on hésite devant le spectre pénitentiaire et disciplinaire qui se dresse sur les rivages de Nouméa. Qu'y faire cependant? On ne peut, par complaisance pour les habitants de la colonie africaine, sidigne d'intérêt que soit leur sort, changer le caractère primitif et fondamental de notre colonie océanienne ; et le plus libéral des gouvernements ne pourrait faire que la surveillance de 1,500 à 2,000 ouvriers de la transportation (c'est le nom euphémique des forçats) n'impose quelques règlements particuliers. Une pareille origine n'a pas empêché l'Australie de devenir l'une des plus prospères colonies de l'Angleterre, et si la Guyane continue à se traîner à travers de dures épreuves, c'est plutôt malgré son annexe pénitentiaire qu'à cause d'elle. Mais les colons civils, qui veulent braver la répugnance naturelle qu'inspire ce stigmate, sont-ils du moins assurés du trouver dans l'île lointaine l'accueil et le régime auquel ont droit d'honnêtes et laborieux travailleurs ?
Ace sujet, une fort instructive polémique s'est élevée dans les journaux de la Réunion, Le Journal officiel ayant publié une lettre où M. le contre-amiral Guillain, gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, fait connaître ses vues au sujet de l'émigration projetée; le Moniteur de l'île n'a pas trouvé ses encouragements sufiisanls : il a vertement critiqué le gouverneur et son régime, auxquels il a opposé, suivant l'usage, les
LES COLONIES d'oUIENT. 283
j)rali(Hi('s australiciiiK's, celles iiotaniin(!iit qui sont inaugurées depuis ([uclqucs années, dans la colonie de Queensland. Heureusement |iour la Calédonie et son chef, un des principaux coions de cette île se trouvait au même moment à la lléunion, qu'il a lui-même quittée depuis quelques années, pour s'établir aux environs de Nouméa, et il est intervenu dans le débat. Sa réponse conllrme entièrement ce que nous ne cessons de dire à la France. La Nouvelle-Calédonie, — sous la réserve du régime spécial qui dérive de sa destination pénitentiaire, — est l'une de nos colonicsadniinistrécs avec le plus (riutclligence et même de libéralisme, et, en somme, l'une des mieux préparées pour une destinée prospère. La terre n'y est pas concédée gratuitement, pratit(ue condamnée par l'expérience universelle, et qui n'a été établie à Queensland que faute de trouver des acquéreurs pour d'immenses surfaces; elle se vend au prix fixe et modéré de 25 fr. l'hectare; mais les colons ont la faculté de louer les terres à raison de 1 fr. 50 c. l'hectare, avec faculté de préemption dans le cas où tout ou partie des terrains qu'ils occupent serait mis en vente à l'expiration du bail. Nombre de locataires, bien avant l'expiration de leur bail, ont acheté du gouvernement et réalisé la promesse de vente. L'impôt foncier est fixé à 25 c. par hectare, et n'est perçu que trois ans après l'acquisition du terrain. Point de cote personnelle ou mobilière. Point d'octrois. Point de douanes. Pleine franchise d'importation et d'exportation dans tous les ports, les navires français et étrangers n'étant soumis qu'à de très-modiques droits de pilotage. Les centimes additionnels sont inconnus. Aucun droit de mutation pour décès.
Que peuvent souhaiter de plus, quant au régime de la propriété et de l'impôt, des colons raisonnables? Où trouveraient-ils mieux, même aussi bien, en aucun joint du globe?
On fait à M. le gouverneur Guillain un grief de ce passage de sa lettre : a II m'est absolument impossible de garantir aux
28'j LES Colonies KRA>gMSES.
immigrants, quelle que soil d'ailleurs leur situation, des moyens d'existence aux frais de la colonie, à leur arrivée à la ISouvelle- Calédonie; il faut (|u"ils sachent bien tous que, sous aucun prétexte, ils n'auront h compter sur les secours de l'administration. » Un tel langage, si rude qu'en soit la franchise, mérite l'éloge et non le blâme. Pour toute ressource, la colonie a un budget de 500,000 fr. : est-ce avec un si modique revenu qu'elle doit promettre aux immigrants nécessiteux de subvenir à leurs besoins? « jNous avons vu, dit M. E. deGreslan, nombre d'immigrants français qui, dîs leur arrivée, se trouvaient à la charge de l'administration, et cela pendant plusieurs mois, avant qu'ils se décidassent h aller dans la campagne ou même à s'employer en ville. Nous savons ce que cela a coûté au budget colonial, et nous comprenons que l'administration prenne les devants pour ne plus voir se répéter ces embarras de toute nature, très-onéreux au budget calédonien, si restreint. » Cette prudence n'empêche pas de venir en aide à Toccasion, par des travaux ou des prêts en nature, aux malheureux tombés dans la détresse ; mais on n'a garde de s'y engager d'avance. Est-ce que les pays les plus libéraux du monde, la Grande-Bretagne et les États-Unis, s'avisent de garantir aux immigrants soit le droit à l'assistance, soit le droit au travail que la Réunion réclame pour ses prolétaires? Le fait-elle pour son propre compte? Et, ce qu'elle ne peut faire, comment la Calédonie le pourraitelle mieux?
Un progrès soutenu récompense cette honnête manière de conduire les affaires d'un pays. Les tableaux statistiques constatent pour 1808, comme pour les années précédentes, un mouvement ascendant de tous les éléments d'activité importations et exportations, navigation, passagers et engagés. Il n'y arien à désirer que la pacitkation des indigènes et des bulletins moins homériques de la part des commandants d'expédition. Que le combat appelle la mort h son secours, c'est fatal; mais
LES COf.DMKS DdlîlKNT '285
nous ne pouvons pus ouhlirr, en nous ti'licilanl de nos succès, que nous frappons de nos halles des ennemis nus et sans arnn^s.
Plus éloignés que la Nouvelle-Calédonie, l'île de Tahiti et les archipels ((ui l'entourent restent enveloppés de mystères qu'il est diflicili'd't'claircir, la presse otlicielle gardant le silence sur Cl' (|ui SI' passe en ces régions lointaines. Ainsi dernièrement il a ('II' (|uestion d'un complot" qui aurait motivé des rigueurs dont ou n'aurait pas fardé à se relâcher : de quel côté étaient les torts? Ainsi les jouniaiix auii'rieains ont t'ait grand hruit d'un règlement draconien qui serait ap[)liqué h une bande de 1,300 Chinois, employés sur une plantation de coton appartenant ti une Compagnie anglaise, et les journaux officiels ont gardé le silence, même quand une évidente erreur a voulu suggérer que ce règlement concernait les travailleurs des Antilles ou de la Réunion. Qu'y a-t-il de vrai dans ces imputations? Nous l'ignorons.
Mais il est un point qui nous semble hors de doute, et ((ui a[)pelle des explications et une réforme. Dans un discours d'adieu, publié par le Messager de Tahiti, M. le comte de la Roncière constate (jue les rapports commerciaux des îles du Protectorat avec l'Australie sont entravés par une mesure de l'administration métropolitaine. Ce n'est pas moins que la défense d'employer, pour les besoins locaux, la houille provenant des dépôts australiens. Porté en lest par les navires de Sydney, ce combustible ne coûterait, rendu à Pape'iti, que 50 h 55 fr. la tonne, tandis que la houille venue de France (et peutêtre d'origine anglaise), la seule dont la consommation est autorisée, revient au prix exorbitant de 90 fr. à 115 fr. Le commandant du Protectorat a réclamé auprès du ministère de la marine, et n'a pas reçu de réponse. Le motif d'une telle infraction aux principes de la justice, de l'économie, de la liberté commerciale échappe à toutes nos hypothèses. Quelle
286 r.ES COLONIES françaises.
que soit l'excuse passagère, une probibilion de ce genre ne peut être maintenue sous aucun prétexte : elle porte une atteinte trop grave k l'intérêt d'un établissement frapcais, et viole au loin les doctrines libérales que l'on célèbre de près.
23 juin 1869.
Conditions de progrès.
Après une seule séance, où deux orateurs seulement ont été entendus, le silence s'est fait au Corps législatif sur les événements de la Réunion, et l'enquête, réclamée par M. Jules Simon, avec une éloquence si précise dans le récit des faits, si modérée dans l'appréciation des hommes, n'a trouvé que 21 voix en sa faveur. L'ordre du jour pur et simple, livre de nouveau le sort des colons de la Réunion à toute l'amertume de leurs déceptions. Il ne leur reste, ainsi qu'à leurs amis, qu'à entretenir une agitation légale sur les principes mêmes de l'organisation des colonies, afin que la faveur de l'opinion publique leur soit acquise et se traduise en une salutaire pression sur le gouvernement lui-même. Il semble impossible, au temps où nous vivons, qu^me métropole se montre injuste, obstinément et de parti pris, envers une colonie, par la seule raison que celle-ci est faible, éloignée; qu'elle plaide mal sa cause ou même se livre au désespoir, de guerre lasse. Une métropole, honnête et loyale comme la France, ne demande qu'à être éclairée ; essayons donc encore une fois de revenir sur cette question
288 LES COLOMES FRANÇAISES.
de l'organisation politique et aduiinistralivc des colonies, si mal connue et si mal comprise.
Les colonies n'ont qu'à faire appel à la raison et à la justice pour revendiquer l'intervention directe de leur volonté et de leur contrôle dans le gouvernement de leurs propres affaires. Il s'agit de leurs personnes et de leurs biens, de leurs intérêts et de leurs droits, dont le règlement aboutit à des dépenses et à des recettes dans leurs budgets. Ce sont les colons qui paient et qui souffrent. Et il faudrait déployer toutes les ressources de la logique et de l'éloquence, invoquer en quehjuc soi1e la pitié d(\s métropoles, leur parler comme à des maîtresses capricieuses, pour que les colonies obtiennent la permission d'intei'venir dans les discussions et dans le vote de leurs propres intérêts! Par quel oubli de tous les principes de l'i-ipiilé naturelle un tel régime d'exclusion a-t-il |)u prévaloir, et au nom de (|uelle doctrine avouable peut-il être maintenu? En face d unr telle résistance, on éprouve l'embarras d'avoir à démontrer un axiome.
Tel est cependant le sort fatal de toutes nos colonies. Toutes sont livrées au bon plaisir d'un gouverneur ou d'un commandant qui statue, comme il lui plaît, sur les affaires linancières et administratives que le département des colonies ne réclame pas pour lui-même. Et, pour rappeler un exemple que nous avons autrefois dénoncé, on a vu à Cayenne un gouverneur publier à la veille du premier de l'an, de sa propre et seule autorité, le rôle des impositions qui devait être exécutoire dès l'année nouvelle, avec des modifications aggravantes dont les contribuables n'avaient pas môme été avisés. C'était le ])Ouvoir légal de ce gouverneur, et il en usait, comme en usent tous ses collègues, avec plus ou moins de condescendance pour leurs administrés, suivant les inspirations de leur bienveillance paternelle. Un tel système n'est-il i)as la négation de ce principe de droit public, qui de tout tiMups a été admis en France comme
CO.NDIIIU.SS DE l'HULinÈS. 1*89
l'expression lurim! du droit nutiii'fl el iiuLional ; « Tout iiiipùt doit ôlre consL'iili par los ciloyeiis? »
Les conseils privés ou conseils d'administration dont nos gouverneurs des colonies sont entourés, les éclairent de leurs lumières ou les couvrent de leur garantie morale; mais, entre ces conseils et une représenlalion des colons, il n'y a rien de commun. Ces conseils privés se composent exclusivement de fonctionnaires désignés par la loi et de deux ou trois conseillers temporaii'es choisis par l'Emiicrcur, c'est-à-dire par le gouverneur, parmi les habitants notables. C est un cercle purement ot'ticiel, où ne pénètre pas la volonté du pays.
11 n'en est pas autrement dans nos trois principales colonies à sucre, bien qu'elles soient dotées dune commission qualitiée de conseil général; la Guadtdoupe, la Martinique, la Réunion. Ce conseil, on l'a surabondamment expliqué au Corps législatif, difl'ère profondément de l'instilulion qui, en France, porte ce nom; car il est, pour moitié , nommé par l'Empereur, sur la proposition du gouverneur, et pour l'autre moitié, qui semble élective, l'élection est réservée aux conseillers municipaux, lesquels sont eux-mêmes nommés par l'Empereur. Le gouvernement est donc, directement ou indirectement, le seul électeur, le Grand Electeur, comme dans la Constitution de Sieyès.
Il y aurait assurément de l'injustice à nier que dans ces conseils on trouve d'ordinaire réunies la compétence, l'honorabilité et même une assez. large dose d'indépendance. Les gouverneurs ne sont pas, grâce k Dieu, des princes de Machiavel choisissant au plus mal leurs conseillers pour le plaisir de mal faire; l'opinion publique, la notoriété locale leur imposent d'ailleurs certaines nominations, et, s'ils manquent à ce devoir, il reste la ressource de lélection par les conseils municipaux, qui, tout imparfaite qu'elle soit, ne manque pas d'une certaine liberté : on en a vu récemment l'exemple à laGuadeloui^e. Néanmoins un conseil ainsi constitué est nécessairement amené à
290 LES COLONIES FnA.NÇAISES .
témoigner des égards, de la déférence, de la docilité parfois, envers le pouvoir dont il émane; et telle est l'infirmité de la nature humaine qu'il en sera toujours ainsi, partout où le fonctionnaire à contrôler choisira lui-même son contrôleur. A moins d'être un Caton, et encore ! on préfère pour ce rôle déplaisant un ami à un adversaire, et l'élu, s'il n'est pas un Brutus, pourrait-il manquer de gratitude et d'indulgence envers le patron auquel il doit son élévation?
C'est ainsi que, par une pente fatale, les administrations coloniales sont toujours entraînées à aggraver les dépenses et à accroître leur intervention. Voulant s'illustrer, léguer à la postérité des monuments de leur passage, comment le pourraient-elles avec des budgets modérés, avec un contrôle quelque peu âpre ? Il y a dans nos lois de finances une régie qui les pousse dans cette voie funeste ; celle qui déclare que les colonies, s'il y a excédant de leurs revenus, doivent le verser au Trésor de la métropole. Toute colonie, — à moins d'être étreinte par des traités diplomatiques, comme l'Inde française, ou très-ambitieuse des faveurs de la métropole, comme la Gochinchine, — s'arrange pour n'avoir pas d'excédant; elle développe ses travaux publics, elle élargit les cadres et les traitements de son personnel. En un mot, elle veut garder pardevers elle tout le profit de sa prospérité passagère, et les gouverneurs l'y encouragent. Vienne un retour de fortune, et les illusions tombent; mais la charge reste; l'élan est donné : on ne peut s'arrêter court, ni reculer. On ressent alors la fatale conséquence de la toute-puissance administrative que l'on a complaisammenl servie, au lieu de lui opposer le rude et ferme contre-poids d'une critique sévère. • , •
Alors aussi éclatent , au sein des populations, ces vives revendications du droit électoral et du droit représentatif qui ne sont que les cris mêmes du droit et de la justice, et aussi les leçons de l'histoire. L'histoire, en elYot, il faut bien que le
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gouvernement suulVre qu'on le lui rappelle, est tout cnliùre du côté des colons.
Dans l'ancien régime, les colonies jouissaient du droit commun de la France. Aux côtés du gouverneur, représentant politique et militaire de la royauté, siégeait un intendant, organe des intérêts civils, et un conseil souverain, sorte de Parlement local, composé de notables habitants, qui l'un et l'autre faisaient contre-poids à l'autorité du gouverneur, et souvent même engageaient contre lui des luttes courageuses. L'élection populaire manquait sans doute à l'origine de ces pouvoirs civik ; mais les colonies étaient, à cet égard, au même niveau que lanière patrie.
Lorsque éclata la Révolution de 1789, les principales colonies, de leur propre mouvement, envoyèrent des députés à l'Assemblée constituante, qui les agréa; la Législative et la Convention suivirent cet exemple. Avec le Consulat et l'Empire, avec la Restauration, on vit prévaloir des idées moins favorables à la liberté. Cependant la Restauration institua des conseils généraux, nommés par le roi, sur la présentation des conseils municipaux. Mais dès que le gouvernement de Juillet put s'occuper des colonies, il leur octroya un régime beaucoup plus libéral, caractérisé par des conseils coloniaux, élus par les citoyens d'après la base d'un cens ou d'un loyer, à peu près comme dans lamétropolc.Pendantquinze ans les colonies jouirent ainsi d'une espèce d'autonomie législative eltlnancière, dont le souvenir leur est resté précieux.
La République de 1848 revint, vis-à-vis des colonies, à la grande tradition nationale, consacrée en 1789; elle les admit à la représentation politique; et lorsque M. le ministre de la marine se récriait, avec l'assentiment de la majorité, contre l'admission de députés des colonies au sein du Corps législatif,beaucoup d'assistants auraient pu lui rappeler quecelteprétendue impossibilité avait été acceptée, comme la réforme la
292 LES COLONIES fRANÇ\ISES.
plus simple du monde, pendant les quatre années delà période républicaine, sans que l'unité de la nation et la dignité de l'État en subissent aucune atteinte. En retour de l'assimilation politique, le conseil colonial avait dû faire place à un simple conseil général, doté seulement d'attributions analogues à celles des conseils de France, et élu d'après les mêmes règles. Ainsi constituée, l'instilulion fonctionna tout aussi régulièrement qu'en France.
De ce rang élevé conijuis dans la représentation politi(jue et l'administration locale, les colonies sont déchues depuis 185-2. Tandis que la Constitution du 14 janvier 1852, votée par les Comices du peuple, n'introduisait aucun changement à cet état de choses, le décret organique du 2 février suivant décidait, dans son article 1", a que l'Algérie et les colonies ne nommeraient pas de députés au Corps législatif.» Qu'avaienlelles fait pour être ainsi exclues de la grande famille française? On l'ignore. Deux ans après, un sénatus-consulte du 3 mai 1854, confirmé par celui de 18CG, enlevait aux colons tout droit électoral, aussi bien pour les conseils municipaux que pour les conseil généraux, et les colonies tombaient sous une tutelle absolue dont elles étaient délivrées depuis la Restauration; en même temps elles voyaient le suffrage universel régner dans la métropole I
Comment ne seraient-elles pas toutes amèrement blessées dans leur amour-propre et déçues dans leurs espérances ? Et celles d'entre elles, qui fléchissent en même temps sous le coup des calamités naturelles, ne sont-elles pas excusables de se i)laindre hautement de la métropole qui conserve tous les droits dans ses mains, et se chargiî ainsi d'une responsabilité pleine et entière?
Toutes réclament trois réformes qui ne sont (jue des revendications de droits dont elles ont joui : l'élei-tion des conseillers municipaux, l'élection des conseillers généraux, la re-
COISDlTlOiNS 1)K I'HOCHKS. '293
prcscnlatioii poliliciuc au Corps Irgislalif. (^es trois d(Mii;indcs sont-elles vraiment exorbitantes? MaïKiuent-elles cif; justice nalurolle ou de convenance li'gale?
Élire les conseillers municipaux, les gérants de la fortune collective, n'est-ce pas, pour tout groupe de citoyens, la base première de la vie commune? N'est-ce pas la pratique nonseulement de tous les pays civilisés, pi'obablement sans aucune exception, mais encore la pratique même des peuplades sauvages et barbares? En Kabylie, les indigènes élisent leirs djcmdas; et des colons français, initiés à tous les devoirs et à toutes les habitudes des sociétés policées, ne pourraient, sans péril pour l'ordre social, être investis de pareille faculté !
Le même raisonnement, fondé sur les mêmes principes et la même expérience, s'applique aux conseils généraux. Eux aussi gèrent les affaires des citoyens et non celles de la métropole : n'est-il pas de toute équité qu'ils tiennent leurs pouvoirs de ceux dont ils sont censés les mandataires et les représentants? Les colons sont-ils donc des mineui-s, des indignes et des incapables, qu'ils soient ainsi pourvus d'un conseil qui ressemble plus à un conseil judiciaire qu'à un conseil général?
Mais le suffrage universel, s'écrie-t-on, n'est pas possible dans les colonies ! Cependant, lors des élections multiples faites de 1848 à 1852, il s'est montré aussi éclairé et aussi discipliné dans les colonies qu'en France, et l'éducation ainsi que la liberté ont bien dû, depuis quinze ans, amener quelques progrès. Toutefois, s'il est vrai que le suffrage absolument universel paraisse impraticable, mesurez la loi aux mœurs, à l'état social, à la disposition des esprits de chaque colonie. A la Réunion, l'opinion publique l'accepte plus volontiers qu'aux Antilles. Tenez compte de cette différence; adaptez la loi électorale aux besoins locaux, mais faites acte quelconque de justice; ne refusez pas absolument tout, sous le prétexte que vous ne pouvez tout accorder, d'autant qu'avec un pareil scru-
pulfi il est douteux que le suffrage universel eût été introduit en France en 1848 et confirmé en 1851 et 1852.
L'histoire récente de l'Algérie montre comment peuvent se résoudre des difficultés de ce genre. Sans proclamer ni dénier en principe le suffrage universel pour l'élection des conseils municipaux, le décret du 27 décembre 1866 a subordonné le droit électoral à un petit nombre de conditions, toutes rationnelles et modérées, qui ne laissent en dehors aucun individu véritablement digne de figurer sur les listes civiques. Grâce à cette habile combinaison, il y a eu apaisement immédiat des plaintes qui se renouvelaient avec vivacité depuis quinze années. On procédera sans doute de même pour les conseils généraux, et l'apaisement sera immédiat comme la satisfaction.
Reste l'élection de députés au Corps législatif, qui paraît à beaucoup d'esprits une prétention bien audacieuse. Elle le serait en effet, et manquerait de logique, si les colonies françaises étaient en possession d'une autonomie législative, administrative et financière qui leur laissât le gouvernement de leurs propres destinées. C'était un peu ainsi du temps des conseils coloniaux, quoique l'émancipation des esclaves, élaborée et prononcée sans eux et contre eux, constate bien qu'une métropole ne se dessaisit jamais de sa souveraine autorité dans les questions capitales. Mais, sous le régime des simples conseils généraux, dont le rôle est limité par leur nom même et leur nature, les colonies ont le plus grand intérêt à être représentées au Parlement, parce que là se discutent toutes les lois générales, et quelquefois môme des lois locales d'où dépend leur prospérité ou leur ruine. Quand on repousse leurs réclamations, sous le prétexte qu'elles restent étrangères au budget, — ce qui n'est pas exact, car les seuls sucres coloniaux y fign rent pour 30 à 40 millions de francs, et d'autres versements pour de moindres sommes, — on oublie que presque toutes les
CONDITIONS I)K IMIOGRKS. 295
lois civiles cl admiiiislralives, comniorciales et criminelles, écononii(|U(.'s el tiiiaucières de la France, sont ap[jlical)lcs aux colonies, moyennant une simple promulgation par décret, ce qui amène ce résultat, qu'elles sont toutes régies par des lois qu'elles n'ont pas été admises à discuter et à voter.
Les délégués des conseils généraux ne sauraient remplacer les députés; ils ont eux-mêmes trop d'esprit pour le méconnaître. D'abord ils ne sont au comité consultatif des colonies que li'ois qui proviennent d'une nomination coloniale, cl ils sont entourés de quatre collègues nommés par le ministre seul, qui dispose de la majorité des voix par cette simple combinaison. Puis^ les délégués ne se réunissent que quand il plaît au minisire et pour les atïaires qu'il lui plaît de leur soumettre; ils n'ont que voix consultative; leurs délibérations ne reçoivent aucune publicité. Un tel rouage n'est pas sans valeur pour les atïaires de second et de Irosième ordre; mais il n'en a aucune dans les questions d'une portée générale où la politique du gouvernement et la conduite de l'administration peuvent se trouver mises en cause.
En celte matière, il est d'usage d'établir des comparaisons avec les colonies anglaises ; de rechercher des analogies ou des contrastes qui n'ont, ni les unes ni les autres, toute l'autorilé qu'on leur attribue, parce qu'il y a entre les colonies les mêmes différences qu'entre les métropoles.
Le génie britannique incline à la décentralisation en tout, et surtout en fait de colonies. La plupart de ses fondations coloniales sont créées et grandissent en ayant pour objectif, au début, une autonomie aussi large que possible, et l'indépendance finale pour couronnement. L'Angleterre elle-même accepte sans trop de répugnance ce dénoûmcnt, ou du moins elle ne le repousse pas. De là ces combinaisons, très-variées dans le détail, mais au fond identiques, qui investissent les colons d'une large dose de self-government, et qui peuvent aller jus-
296 LES COLOiMES FRANÇAISES.
qii ù la possession de deux Chambres el d'un ministère responsable, comme dans la mère pairie.
Du côlé de la France, rien de pareil : son type d'organisation coloniale repose sur l'union politique, sur l'assimilation, sur la centralisation. Nous tenons beaucoup à avoir nos colonies sous la main, k notre disposition et à notre service; nous les faisons à notre image et les deslinons à notre usage. Et, de leur côté, aucune de nos colonies ne rêve l'indépendance; elles sont toutes Irop petites, trop faibles, et ajoutons aussi, pour être juste, trop imprégnées du patriotisme français pour aspirer h une séparation. Toute leur ambition se borne à l'assimilation politique, qu'elles voudraient concilier avec l'autonomie administrative, suivant un modèle de Constitution qui est adopté, à l'exclusion de la France, par l'Europe tout entière, où l'on voit une large part d'indépendance provinciale se concilier sans peine avec l'unité nationale.
D'après cette comparaison de deux traditions et de deux destinées si différentes, on comprend pourquoi l'Angleterre n'accorde pas à ses sujets coloniaux (qui sont d'ailleurs 200 millions contre 30 millions de nationaux) le droit de représentation au Parlement anglais, sans qu'il en résulte aucune fin de nonrecevoir contre la revendication des colons français. Les colonies anglaises ont l'équivalent et même davantage; les nôtres n'ont rien du tout.
Quant à l'île Maurice, que M. l'amiral ministre de la marine a citée comme étant dotée du même régime que la Réunion, il faut reconnaître que c'est une des colonies les plus sévèrement traitées, parce que l'esprit français, toujours très-vivace, n'y offre pas à la domination anglaise les mêmes garanties qu'ailleurs; et encore est-il vrai de dire que la municipalité de la ville de Port-Louis est élective, et que l'entière liberté de la presse, d'association, de réunion, y constitue, comme dans toutes les colonies anglaises, une force inconnue aux nôtres.
CONDITIONS DlC PROGRÈS. 297
On a vu il y a (l(ni\ ans, loi's des troubles do la Jainaï(|iio, jus(iiroù peut nllor coltt; i)uissan('o do lutte légale contre l'aiitorilé. On sait conjbicn do procès le gouverneur de cette colonie a été obligé de soutenir. Que les habitants de la Réunion, que de simples citoyens s'avisent do poursuivre un lourtionnairo , et l'on verra bien si la Conslitulioii des colonies française est la même que celle des colonies anglaises !
Nous mettons lin à ces considérations, qu'il serait aisé de
développer. Nous concluons (jue les colonies sont fondées dans tous leurs vœux : éledious municipales, élections des conseillers gi'néraux, représentation politique. El si la métropole veut s'interroger sincèr( nient, la main sur la conscience, l'œil sur la vérité, elle ne découvrira d'autre motif à sa longue résistance que l'ennui qu'éprouve toujours un [louvoir absolu à diminuer une autorité (|u'il aime à se figurer paternelle et éclairée, si bien qu'il tinil par s'imaginer de bonne foi qu'elle vaut pour les administrés beaucoup mieux, que la liberté.
Représentation politique.
Les colonies ont ou, pendant deux séances du Corps législatif, l'honneur d'un débat qui leur profitera, nous l'espérons, dans quelque mesure. Pour leur régime politique, les vrais principes ont été établis par M. Jules Simon ; pour leur régime commercial, par M. le ministre d'État; et, de son côté. M. le ministre de la marine a promis l'élection prochaine des conseils municipaux et généraux. M. Pouyer-Quertier seul , uniquement préoccupé des tissus français, a méconnu les droits des colons; mais la Chambre s'est gardée de le suivre dans cette voie étroite. Ce que les colonies ont conquis de liberté commerciale a donc été maintenu, et elles ont gagné l'espérance de quelque progrès en fait de libertés politiques et administratives. A ce double point de vue la journée aété bonne pour elles, quoique le succès soit resté bien inférieur à leurs désirs et, ce qui a plus d'autorité, à leurs vrais intérêts et aux intérêts de la métropole cllc-mcme.
C'était en effet leur véritable intérêt et celui de la France que soutenait M. Jules Simon, en demandant, en son nom et au nom de ses amis de la gauche, que les colonies fusstMit désormais
REPnÉSE.NTATlON POLITIO'E. 299
représenlécs au Corps Icgislalif. Pour la seconde fois, M. Jules Simon prend ce rôle d'avocat d'office des colonies, et nous l'en félicitons vivement, tout en souhaitant que quelque député de la majorité suive, pour les colonies, l'exemple si honorable qu'a donné M. le comte Le lion pour l'Algérie. De telles causes sont des causes nationales, supérieures aux questions de parti, dignes do l'appui des amis les plus dévoués du gouvernement.
Pour en revenir au discours de M. Jules Simon , la critique (ju'il a faite de l'organisation administrative de nos colonies est de toute vérité : c'est la constitution du pouvoir absolu et sans contrôle du gouvernement, soit local, soit métropolitain; c'est la négation de toute liberté réelle des colons. Point de députés; point de conseillers généraux ou municij)aux élus par les citoyens, et un simulacre de délégation auprès du ministère de la marine ; en trois mots, voilà la situation , et elle est aggravée par la dépendance absolue de la presse locale. Est-ce là une situation compatible avec nos lois , avec nos mœurs , avec l'esprit public de notre pays et de notre temps ? N'est-ce pas un retour de deux siècles en arrière? Et encore, sous le rapport de l'autonomie administrative, l'ancien régime des colonies était en avant du régime actuel; leur conseil souverain, du temps de Louis XIY et de Louis XV, était bien autrehient puissant que leur conseil général actuel, et les gouverneurs eux-mêmes avaient à compter avec un intendant, chargé des intérêts civils de ses administrés. De toutes ces garanties, qui avaient survécu, d'une façon sérieuse, sous la forme d'un conseil colonial, entre 1840 et 1848, il ne reste plus que l'ombre, des noms sans réalité I
La situation est même , à quelques égards, pire que ne l'a dépeinte M. Jules Simon. Le conseil supérieur de l'Algérie et des colonies a disparu avec le ministère spécial, ce qui a supprimé tout centre de haute et libre discussion pour nos affaires coloniales. Quant au comité consultatif des colonies, d^nt
(|u;ilre mriiiljrcs, sur sopl, sonl iioinmés |)ar l'Emperour, il n'est consulté que lorsque cela plaît au minisire, qui est parfaitement libre de ne tenir aucun compte de ses vœux. En un tel état, le comité ne peut , ii aucun litre , passer pour une représentation politique ou administrative des colonies, alors même que les trois délégués de la Guadeloupe , de la Martinique et de la Réunion seraient, suivant la promesse de M. l'amiral Rigault de Genouilly, nommés par un conseil général électif. Malgré cette amélioration, le comité restera simplement consultatif, comme le porte son nom, et les envoyés des colonies continueront d'y être en minoi'ité : avec de tels caractères , s'il représente quelqu'un, c'est le gouvernement.
Cependant les colonies ont, avec la métropole, des rapports qui réclament des organes ayant crédit et autorité. Elles ont des intérêts et des droits à défendre, des abus à dénoncer, des réformes à provoquer. Elles sont en concurrence avec les ports d(^ mer, avec les raffineurs , avec l'industrie du sucre de betterave. Elles sont, vis-à-vis delà France, dans une dépendance qu'elles acceptent de plein gré, avec tous les sentiments d'un patriotisme dévoué, mais dont elles ne veulent pas cependant, et avec raison, laisser aggraver le fardeau sans mesure. Leur régime commercial et administratif étant établi tantôt par des lois, tantôt par des décrets ou des sénatus-consultes. n'est -il pas de toute justice qu'elles puissent intervenir dans les discussions qui préparent leur fortune ou leur ruine, leur servitude ou leur liberté? Les prendrait-on pour des pays de conquête, qui ne doivent que se taire et obéir? Ce serait oublier leur origine: nos principales colonies ont été fondées par des enfants de la France, avec l'appui et les encouragements de tous les gouvernements. Les colons ne peuvent donc être accusés d'émettre des prétentions excessives quand ils réclament les droits de citoyens d'un pays libre : or le premier, le plus important de ces droits, est celui de la représentation pc'lilique.
RKPIIÉSKNTATKIN l'OLITlOUE. 301
Aces |)rinci[)es, M. Ir miiiistri; de la luariiie a opposé une objection plus spécieuse (jue solide. Il n'y aurait pas, a-l-il dit, parité de situation entre les députés de la niélropolt; et ceux des colonies, en ce que les électeurs coloniaux, à la différence de ceux du continent, sont exempts du service militaire, affranchis de toute contribution au budget, et placés, pour le travail, dans des conditions exceptionnelles. L'inégalité des charges et des situations ne permet pas l'égalité des droits.
Il n'y a pas une de ces considérations qui ne cède à un examen impartial. A commencer par la dernière, il saute aux yeux qu'elle est empruntée, comme une tradition de bureau, à l'époque déjà lointaine où régnait l'esclavage : alors , en efl'et , l'organisation du travail colonial était toute exceptionnelle; mais, depuis l'émancipaliun, cette organisation est rentrée dans le droit commun. Les travailleurs des colonies sont libres. Suivant les convenances respectives , leurs services sont loués au jour, au mois ou à l'année, et les conventions, même avec les engagés asiatiijucs, rentrent dans les principes du contrat de louage: libre débat sur les prix, la durée, les conditions.
Quant aux charges militaires et iinancières, il n'est pas moins inexact de dire que les colonies en sont atfraiichies ; si elles jouissaient d'un tel privilège, avec quel empressement tous les émigrants du vieux monde y accourraient ! Il faut dire simplement qu'elles acquittent ces charges à leur manière, suivant les règlements que la métropole a jugés les plus profitables ou les plus commodes. Le service temporaire de l'armée y est remplacé parla milice permanente, et l'impôt foncier par un droit à la sortie, sur les sucres. Quant aux autres impôts directs et indirects, les colonies en possèdent un assortiment au moins aussi complet que la métropole.
Qu'importe t{ue la plus grande partie des revenus publics soit consacrée aux besoins locaux ? Le territoire colonial est un territoire français, et toute dépense qui s'y applique a par
cela même un caractère national. — Mais la métropole même ne dédaigne pas de prélever sa part sur la production des colonies ! Au budget de 1870, les sucres coloniaux, sans parler des articles secondaires, figurent pour 31 millions de recettes douanières, qui allègent bien d'autant les charges dont on parle sans cesse, si même elles ne les dépassent. Que le consommateur en rembourse une partie, la moitié si l'on veut, l'autre moitié retombe bien sur le producteur, ainsi qu'on le démontre, en toute occasion, à propos de l'octroi. Le colon est donc contribuable h sa manière, même au budget de la France.
Cette perception n'est pas le seul lien financier des colonies avec la métropole: il est de principe que l'excédant disponible du revenu colonial doit être versé au Trésor public, au Trésor de la France, et cette règle, qui a reçu dans le passé de fréquentes applications, trouve encore son emploi en 1870 pour l'Inde et la Gocliinchine. Que les Antilles, que la Réunion retrouvent leur antique prospérité, et elles subiront la loi de solidarité.
On voit comment les objections de M. le ministre de la marine, serrées de près, s'évanouissent ! En toute vérité, les colons supportent, sous des noms différents, l'équivalent au moins des charges imposées aux électeurs français.
Y eût-il quelque différence, elle ne justifierait pas l'exclusion de leurs députés du Corps législatif, car cette Assemblée n'a pas seulement à voter les lois du contingent militaire et du budget. Elle fait en outre un grand nombre de lois civiles, judiciaires, économiques, politiques même, qui sont ensuite, par voie de décrets, promulguées dans les colonies, et que les colonies auraient dès lors intérêt à discuter. La loi sur la contrainte i)ar corps, pour ne citer qu'un exemple qui a été mentionné dans le débat, M. Jules Simon en a demandé la promulgation aux colonies, ce que M. le ministre a promis, sauf quelques modifications de détail; cependant aucun député
REPRÉSEiNTATION POLITIQUE. 303
colonial n'aura été admis à l'a|)[)récier el à la voter ! Et il en est de même pour toutes les autres lois qui remplissent les Bulletins administratifs de nos possessions; un beau jour ces lois tombent des nues, sans que le pays puisse à temps conjurer ou amortir leui' chute.
La raison el la justice ne permettent pas , on doit le reconnaître , de conserver indiMiniment ce despotisme métropolitain, el riiistoire ne le justitie pas autant que l'a soutenu M. le ministre d'Étal, se plaçant à un autre point de vue que son collègue de la marine.
A en croire M. Rouher, « aucun pays en Europe ne fait représenter ses colonies par des députés nommés dans les colonies mêmes : ainsi l'Angleterre, l'Espagne, la Hollande... » Il a dû arrêter là son énuinéralion , car le Portugal lui eût opposé sa Constitution, qui admet les députés des colonies. Pour l'Espagne, c'est un des progrès libéraux de sa Constitution réformée. Quant à l'Angleterre et à la Hollande , elles n'adnieltenl pas des députés d'origine coloniale par des raisons que la France ne saurait invoquer,
Pour l'Angleterre, la grande raison, c'est quelle reconnaît à ses colonies le pouvoir politique de faire leurs propres lois el de s'administrer, sous la simple sanction de la Couronne. Et ce pouvoir légal trouve une inviolable garantie dans la responsabilité des fonctionnaires, d'une part, dans la liberté de presse et de réunion, de l'autre. Et au- dessus des droits écrits planent les mœurs.
« Que les émigranls anglais emportent avec eux leur liberté, tt s'écriait un jour éloquemment M. Gladstone, tout comme ils a emportent leurs instruments aratoires ou tout autre objet « qui leur est nécessaire pour s'établir dans leurs nouvelles « demeures, et qu'ils la transmettent à leurs enfants ! Voilà le a véritable secret, voilà le véritable moyen de triompher des « difficultés de la colonisation ! «
304 LÉS COLONIES FHASÇAISES.
Au lieu de la liberté, c'est la discipline et la tutelle que les éraigranls français emportent dans leurs établissements, où ils se trouvent désarmés en face du pouvoir absolu des gouverneurs civils ou militaires.
Quant à la Hollande, elle ne saurait admettre des députés coloniaux, parce que ses colons sont, en énorme majorité , non des concitoyens, mais des sujets étrangers , qu'aucune affinité de civilisation ne lie à la métropole. Dans les possessions de l'archipel malais, il n'y a guère que quelques centaines de Hollandais gouvernant plus de 18 millions d'indigènes. La même considération s'applique aussi à l'Angleterre pour l'Inde, oiî quelques milliers de nationaux, dominent 160 millions d'Asiatiques. La question de nombre paraît, en etfet , un obstacle absolu, si l'on considère que l'Angleterre et la Hollande ont chacune six fois plus de colonsqu'clles ne comptent de citoyens. Uuand mcme la proporiioii des députés coloniaux serait très-faible relativement à la population , elle contre-balancerait, absorberait peut-être la partie européenne des Parlements. L'Espagne, la France, le Portugal, n'ayant pas le même embarras de richesses extérieures , peuvent sans péril accorder davantage.
On doit s'étonner que M. le ministre d'État, en quête de précédents, ait omis ceux que fournit notre propre histoire. Depuis 1789 jusqu'à l'époque du Consulat, nos colonies envoyèrent des députés aux Assemblées politiques, et, en ceci, la seconde ré|iublique imita l'exemple de la première. L'une et l'autre n'eurent qu'à s'en louer : la métropole fut éclairée, les colonies furent défendues par des voix compétentes. Quelle raison solide s'oppose à un nouveau retour vers une institution consacrée par l'expérience ?
L'espèce d'autonomie que M. le ministre d'État fait entrevoir aux colonies françaises, et qui serait calquée sur le modèle de la Jamaïque, ne saurait leur suftire, quoi qu'en pensent cer-
hKPRÉSENIAnuN l'OLlTlQUË. 3U5
tains publicisles synipathiqLu.'s ù la cause coloniale, parce qu'une telle réforme n'aurait pas la plénitude et la sincérité du système anglais. On aurait peut-être le mécanisme extérieur, non la vie intime, le ressort moteur. Los lois continueraient d'émaner de l'Empereur, du Sénat, du Corps législatif, en vertu de notre Constitution politique, de notre tradition administrative, de notre tempérament national; et le peu de libertés locales qui seraient accordées resterait livré au bon plaisir des gouverneurs. Dans l'élat de nos lois et de nos mœurs , il n'y a quelque garantie à attendre que d'une représentation politique qui plane au-dessus des gouverneurs, au sein des grands pouvoirs de l'État.
Nous ne dirons rien de la seconde partie du débat parlementaire, celle qui a traité de l'oclroi de mer. Sur ce terrain, M. Rouhera fait justice entière des prétentions proleclionnisles de M. Pouyer-Querlier. Les colonies peuvent jouir en paix d'une liberté commerciale désormais reconnue par la loi cl défendue par le gouvernement.
Projet de sénatus-consulte.
Aux colonies comme en France le vent souffle aux élections. Le gouvernement vient de distribuer au Conseil d'État un projet de sénatus-consulte relatif aux élections des conseils municipaux et généraux, dans les colonies de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion. Depuis longtemps réclamé par l'élite des habitants de ces pays, ce projet substitue le principe électif à la nomination directe ou indirecte par le pouvoir, qui avait été introduite par le sénatus-consulte organique du 3 mai 1854. Nous avons eu souvent l'occasion d'expliquer que, d'aprrs ce dernier acte, les conseillers municipaux étaient tous nommés par les gouverneurs, et les conseillers généraux, moitié par les gouverneurs, moitié par les conseillers municipaux. Plus ou moins directement, ces représentants nominaux des populations étaient donc, avant tout, les élus et les représentants de l'autorité métropolitaine. Entre l'apparence et la réalité, se trouvait un désaccord qui viciait les institutions. Aussi est-il arrivé que trop souvent le contrôle indépendant a manqué vis-à-vis des gouverneurs, et la fortune publique a souffert de votes trop complaisants. La gestion des intérêts
PHOJET DE SÉNATUS-CONSUI.TE. 307
généraux eût-elle toujours été exempte de faute et d'entraînement, le sentiment du droit était blessé de cette tutelle qui s'imposait à des populations fibres et intelligentes ; la dignité des caractères, exclus de toute libre participation aux affaires publiques, se lassait d'une vie obscure et sans influence : nulle cause n'a, plus que cet effacement des grandes situations personnelles, favorisé l'absentéisme, cette plaie des colonies. Quand on est riche et maître de sa destinée, pourquoi restoraiton dans une petite île oîi l'on ne peut mettre au service de son pays une position honorée que sous le bon plaisir d'un gouverneur?
Mais aux colonies, comme dans la métropole, le pouvoir personnel paraît enfin disposé à faire ù l'opinion publique de nécessaires concessions, dont la première et la plus importante est un système électoral pour les conseils municipaux et généraux.
Quelle est la concession et quel est le système?
D'après le projet de sénatus-consulte l'électorat différerait profondément dans les colonies, de ce qu'il est en France. Au lieu du suffrage universel, ce serait un suffrage restreint qui ne serait plus, comme sous le gouvernement de Juillet, déterminé par un signe particulier et facile à établir, tel que le paiemont d'un certain taux d'impositions. Le cens serait remplacé par des garanties tirées de la capacité, en prenant ce mot dans une acception plus large qu'autrefois : garanties de propriété et de moralité autant que d'instruction. Le contraste des principes est frappant. En France, le droit électoral fait partie du droit commun, et il est reconnu ou conféré à tout Français ayant vingt et un ans et six mois de résidence; aux colonies, il serait réservé à certaines catégories de citoyens.
D'après ce projet, les garanties dérivant de la propriété sont au nombre de quatre : la propriété d'une exploitation rurale de 2 hectares au moins, en pleine culture; le fermage d'une
308 LES COLONIES FlUNÇAlSEâ.
superficie cultivée de 3 hectares; la propriété d'une maison donnant un revenu de 300 fr. h 600 fr., suivant les localités; Toccupalion d'une maison d'une valeur locative de 400 fr, à 800 fr., suivant les localités. — Les garanties de moralité se rapportent au membres de la Légion d'honneur et aux porteurs de médailles houoritiques conférées à quelque titre que ce suit, à l'exception des militaires en activité de service. — Quant aux garanties de compétence intellectuelle, les capacités proprement dites, elles seraient très-largement comprises, car le projet de sénatus-consulte énumère toutes les catégories des services publics, d'offices ministériels, de professions libérales; il y joint même des professions d'un caractère tout privé, les notables commerçants, les électeurs des chambres de commerce, les capitaines au long cours et h's maîtres caboteurs, les gtiranls, régisseurs, économes, chefs et contre-maîtres des exploitations agricoles ou industrielles. Si le cens électoral était encore le régime de la France, il n'y aurait guère qu'à applaudir au sénatus-consulte projeté, qui constituerait un progrès vers la liberté et l'égalité démocratiques. A peine aurait-on à réformer quelques détails prêtant à beaucoup d'élasticité dans l'interprétation. Des terres sjnt-elles ou ne sont-elles pas en pleine culture? Les maisons rapportent-elles exactement 300 fr. ou 600 fr. de loyer, etc.? Qaeslions sujettes k litige, que le chiffre de l'impôt trancherait clairement. Il y aurait encore à faire remarquer l'instabilité de la liste de notables commerçants, qui est dressée par les gouverneurs dans les colonies, à leur gré, comme par les préfets en France, et celle des principaux employés de fermes et d'usines qui dépendent entièrement des propriétaires de ces établissements; entin les causes d'indignité semblent bien nombreuses. Ce sont là des imperfections secondaires qu'il ne serait i)as difficile de corriger; et, moyennant ces moditications, le gouvernement serait fondé à soulcnir ([ue tous les citoyens
l'IUlJKr I)K SK.NATI'S- CONSULTE. 309
d'une colonie, (loimaiil i|ii('l(|n('s ii;;iii;(>s do conipi'lonco ('Incloralc cl d'allaclKMiiciil ;\ l'ordre, sont admis h l'exercice du snfl'rage. Ueanconp d'Klals, en Europe, même parnii ceux qui sont juslemenl renommés pour le libéralisme de leurs inslitulions, restent en deçà" de ces limites.
Mais, pour des provinces exlcrieures do l'Empire français, telles que nos trois colonies h sucre, cette concession est-elle un progrès suffisant? Nous en doutons. Lorsque le suffrage universel est notre loi de ce côté de l'Océan, le suffrage restreint peut- il être la loi au âoïh ? On ne saurait imaginer aucune raison tirée des principes : les colons non-électeurs, d'après le projet du sénatus-consulte, sont tout aussi bien citoyens que les électeurs ; ils jouissent de leurs droits civils et politiques, tant qu'ils n'ont pas été déclarés indignes par un jugement: quel motif alléguer pour les exclure par voie administrative? Une séparation est rationnelle dans les pays où le sutTrage est une fonction mesurée sur la compétence ; mais il n'en est plus de même dans un pays tel que la France, où le suffrage est attribué par la Constitution, comme un droit inné, à la seule qualité de Français majeur. L'esprit d'opposition, la Constitution de 1852 en main, ne manquera pas d'alléguer la violation manisfeste des droits de l'homme et du citoyen vis- à-vis de toute une classe de la population qui forme de beaucoup la majorité numérique. Entre les citoyens de la France et les citoyens des colonies, y a-t-il donc, dira-t-on, une telle différence de nature, que les uns aient droit au suffrage universel et les autres seulement au suffrage privilégié? Peut-être aux deux Antilles, c'est-à-dire à la Martinique et à la Guadeloupe, où la fusion entre les divers éléments de la population n'est pas trèsavancée, où la race blanche tranche vivement, par son petit nombre, sur les classes de couleur, la minorité favorisée acceptera-l-elle le projet d'assez bonne grâce; mais à la Réunion, moralement et physiquement plus avancée dans la fusion, cette
division des citoyens en deux camps soulèvera probablement les plus vives protestations, car elle a été d'avance désavouée par toutes les nuances de l'opinion libérale. Nous serions même peu surpris que les privilégiés fussent les plus ardents à répudier la barrière que la loi veut établir entre des hommes que ni les sentiments ni les mœurs ne séparent.
Nous n'ignorons certes pas ce que l'on peut objecter, avec beaucoup do sincérité et même d'apparente raison, contre l'intervention des masses populaires dan» la pratique du suffrage universel. Nous ne pouvons nous vanter à cet égard d'une admiration ni bien ancienne ni bien absolue ; tel du moins que nous le voyons pratiqué autour de nous, nous lui découvrons des défauts que, dans ce moment, nous ne sommes peut-être pas les seuls à remarquer. Et néanmoins de telles franchises, une fois établies, peuvent-elles être retirées ? Par la simplicité de leurs formules, par leur conformité avec le droit absolu et l'idéal politique, elles s'imposent à tous ; et de l'impossibilité de restreindre le suffrage, les esprits quelque peu résolus concluent qu'il ne reste qu'un parti à prendre : le diriger vers le bien, par l'éducation morale, par l'instruction, par l'ascendant des services rendus.
Aux colonies, la tâche est peut-être plus difticile qu'en France; mais est-elle impossible? Nous avons toujours entendu vanter l'influence que les propriétaires de race blanche avaient conservée, même après l'émancipation, sur les atïranchis et leurs enfants, toutes les fois qu'ils se sont donné la peine de la maintenir par de bons offices et d'équitables procédés. En France, comme on voit un propriétaire notable déposer dans l'urne du scrutin un vole grossi de celui de ses amis, voisins et domestiques, VhahilaiU des colonies entraînera avec lui la clientèle de ses employés, de ses ouvriers, de ses serviteurs. On a souvent recherché pourquoi le sutïrage universel, d'aspect si révolutionnaire, s'est montré depuis vingt ans si conservateur
PltOJKT DE SKXATIIS-CONSULTE. 311
dans h i)hiiiai'l des élections. Ses élus (jiil été ;i peu près les mômes que ceux du sutlVago censitaire. La raison en est dans cette sorte de votalion collective qui groupe autour de chaque nom inihient le corti'ge de ses adhérens. Au lieu de voler seul, on vole en compagnie, et le vole niulliplc remplace le vole unique. Le résultat est îi peu près le même ; mais le sutVrage universel, atleignanl d'un bond rextrème limite des désirs, a mis tin à toute dispute sur la question électorale.
Nous avons la confiance que le résultai ne serait pas moins satisfaisant aux colonies. De 1818 à 1851, des élections politiques et municipales y ont donné des choix tout aussi conservateurs qu'en France. La dépulalion coloniale se montra digne de la dépulalion mélropolilaino ; et si quelques Iroubles regrettables affligèrent les Antilles, il y en eut en France d'aussi violents sur plusieurs points. Ce furent des épisodes isolés et passagers, qui ne troublèrent point profondément l'ordre public. Après vingt ans d'apaisement et d'éducation populaire, n'a-t-on pas droit d'être aussi rassuré sur une nouvelle épreuve du suffrage universel?
En tous cas, et de quelque manière qu'on envisage cette question, c'était aux colons surtout à la trancher, et le gouvernement aurait été bien inspiré en les consultant. Le Comité consultatif des colonies, nous le savons, a élaboré le projet ; mais encore ici rétiquetlc est trompeuse. Ce Comité, composé de sept membres, dont quatre sont nommés par le ministre et trois seulement par les conseils généraux des colonies (constitués au surplus par voie officielle, comme nous l'avons dil), représente la pensée du gouvernement bien plus que la pensée des colons. C'est l'administration qui se consulte elle-même, au lieu de consulter le pays. Elle risque fort de prendre ses propres vœux pour les vœux des colons.
Nous n'avons insisté que sur le point capital du projet de sénatus-consulte électoral ; mais le Conseil d'Étal remarquera
quelques autres détails qui s'écartent, sans raison apparente, des dispositions adoptées pour la France dans les projets analogues. Ainsi les maires et adjoints pourront, dans les colonies, être pris hors des conseils municipaux, sans aucune limitation de cas. Ainsi les conseils généraux ne reçoivent pas l'autorisation d'insérer dans les procès-ver'baux et de livrer à la publicité les noms des opinants et des rapporteurs. Enfin un silence absolu est gardé sur la représentation politique des colonies par l'envoi de députés au Corps législatif.
A raison de ces défauts et d(! ces lacunes, le projet de sénalus-consulte que nous venons d'examiner nous paraît appelé à subir quelques modifications, que les colons attendent des lumières et de l'indépendance du Conseil d'État, non sans rappeler qu'ils auraient bien quelque droit et quelque intérêt à être interrogés, puisqu'il s'agit de leur sort.
'i2 novembre 18C9.
Politique coloniale.
Après une discussion prolongée au Corps législatif, le lour des colonies est à la fin venu, et M.Jules Simon a pu adresser les interpellations que M. de Dalinas avait abandonnées dans une séance précédente, et qu'il avait reprises, de concert avec M. de Kératry. Il l'a fait avec une sûreté d'informations une vigueur de conviction et une mesure de langage qui ont produit sur l'Assemblée une vive et heureuse impression. Le groupe des députés disposés à parler et à agir pour les colonies, n'est pas nombreux dans la Chambre, en ce point trop fidèle retlct du pays; et parmi ceux qui prennent intérêt à cette cause, il n'est pas sans exemple que la témérité des doctrines ait trahi quelquefois le bon vouloir. Aujourd'hui, tout ce qui a été dit à été d'une justesse parfaite, et la Chambre a été initiée aux vraies théories de la colonisation française, considérée au point de vue de l'organisation des pouvoirs.
C'est M. Jules Simon qui a fait cette leçon de politique coloniale, qu'il avait déjà abordée dans Ips sessions précédentes. Investi du titre de « député officieux» de la Réunion, il a tenu
314 LES COLONIES FHANÇAISES.
ù honneur de jnslitier, par de nouveaux efforts, la confiance de ses commettants, et il y a réussi.
Après avoir établi, par un aperçu de la Constitution actuelle des colonies, qu'elles manquent de toute liberté et de toute représention, qu'elles sont livrées, sans contrôle et sans contrepoids, au bon vouloir des gouverneurs tant civils que militaires, l'éloquent orateur à réclamé, au nom des habitants de nos trois grandescolonies, — laRéunion, la Guadeloupeet la Martinique, — quatre principales réformes: 1° la représentation politique par des députés au soin du Corps législatif; 2" des conseils généraux électifs; 3° des conseils municipaux électifs; 4° enlin le suffrage universelcommeinstrument de ces triples élections. Il a résumé ces vœux dans ce mot désormais populaire « d'assimilation politique, » qu'il n'a eu garde de confondre avec l'assimilation administrative. En homme qui a le sentiment et le respect des loi naturelles, des situations géographiques, des climats, des intérêts locaux, le député de la Gironde a réclamé l'octroi ou le maintien dans les colonies d'une libérale autonomie pour le règlement des affaires locales. Ce n'est pas au moment où le besoin de décentralisation se fait sentir en France, même au cœur des départements et des communes, que les colons commettraient la faute de réclamer le joug de la centralisation administrative.
Parmi ces quatre vœux, qui résument quant à présent les aspirations aussi légitimes qu'impatientes des colons, il en est deux que l'on peut dire accordés en principe, car ils figurent dans le projet de sénatus-consulte qu'avait élaboré une commission ministérielle; et il n'y a pas lieu d'insister. La résistance ne porte plus, — ou du moins elle ne portait naguère, — que sur le premier et le quatrième vœu, l'élection des députés et le suffrage universel. A l'élection des députés on oppose le système des colonies anglaises, citées d'ordinaire comme modèles de liberté : elle n'envoient pas, dit-on, de députés au
POLITIQUE COLUMIALli;. 315
Parloinoiil anglais, à la dillV'i'ciico des colonins espagnoles cl jiorlugaise.s. De mèm(> pour les coloniiis hollandaises, qui n'ont pas de députés dans les États Généraux do la Hollande. M. Jules Simon a parlaitenient réfuté l'autorité do ce double exemple. Les colonies hollandaises, nous l'avons déjà dit, ne comprennent que quelques milliers de citoyens des Pays-Bas, placés en présence de millions de sujets indigènes; et, quant à l'Angleterre, elle fait mieux que d'accorder des députés à ses colonies: elle leur reconnaît le droit de faire elles-mêmes, dans des Parlements coloniaux, leurs lois civiles et politiques, administratives et commerciales. En sommes-nous \h en Fi-ance? Nos colonies reçoivent leurs lois toutes faites de la métropole, après la promulgation par un décret impérial; elles ont donc un véritable et sérieux intérêt à intervenir dans la discussion.
La réponse est excellente ; mais elle doit être complétée, parce que la nomination de députés est la réforme la plus antipathique aux gouverneurs, la moins agréable au ministère des colonies, et néanmoins la plus eftîcace contre les abus. Il convient donc d'ajouter de nouveau, que les colonies britanniques comptent près de 200 millions de citoyens et de sujets, tandis que la métropole n'en compte qu'une trentaine, ce qui menacerait l'esprit mélroj)olitain d'être absorbé par l'esprit colonial, si l'on ouvrait à ce dernier les portes de la Chambre des communes. Il faut ajouter que le caractère national anglais répugne à ce mélange de races et d'influences qui suivrait l'admission de députés de toute provenance, de toute couleur, de tout culte. Il faut dire eniin que le génie britannique incline à l'autonomie et à l'indépendance de ses colonies, qu'il considère comme des rejetons de sa souche féconde et vigoureuse, tandis que le génie français tend au contraire, par ses traditions comme par ses aspirations, à l'unité de la famille française, en quelque pays que soient disséminés ses enfants.
Les lois et les mœurs répondent à ces sentiments si divers.
Dans les colonies anglaises, le Ion de la vie privée et publique est à la liberté, au contrôle, à l'autonomie, et la population tient tète aux gouverneurs. Dans les colonies françaises, au contraire, les gouverneurs sont tout et peuvent tout, et visà-vis d'eux aucune indépendance n'est possible, si elle n'a son point d'appui en France, dans le Parlement français.
M. Jules Simon a réfuté ensuite, avec une grande justesse d'arguments, les objections tirées de l'absence ou de la différence d'inlérct, de l'inégalité des charges militaires ou tinancicres. 11 a écarté avec le même succès les objections dirigées contre le suffrage universel dans les colonies. Après avoir rappelé, avec une légitime émotion, l'abolition de l'esclavage en 18'i8, à titre d'immortel honneur de la commission spéciale et du gouvernement provisoire, dont plusieurs membres siègent encore dans l'Assemblée, il a établi, par des chiffres certains, empruntés h une statistique dressée par M. A. Laserve, un éminent publiciste de la Réunion, que dans celte colonie, parmi les enfants des anciens esclaves, l'instruction primaire est plus répandue que parmi les populations rurales de la France.
Des trois grandes colonies passant au Sénégal, M. JulesSimon a revendiqué pour celte possession, où les Français sont moins nombreux que dans les autres, un simple droit d'intervention dans l'emploi d'un budget de 1 million à 1 million 200,000 fr., dont ils fournissaient la meilleure part.
A cet habile et substantiel discours, M. l'amiral Rigaull de Genouilly n'a fait qu'une très-courte et très-incomplète réponse. Les vœux des colons, a-l-il dit en substance, seront examinés avec la plus grande sollicitude par le conseil des ministres, et ils recevront la solution la plus libérale qui paraîtra possible. En vue de cet examen, le ministre de la marine et des colonies est tenu à la plus grande réserve. — Il était permis d'espérer une réponse plus précise, la plii|iaii dos ministres actuels, cl
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entre autres MM. Emile Ullivirr, Luuvet, Segris, Ku.liard, BatYel, Chevandier de Valdrûiiie, ayant proposé et voté un amendement à l'Adresse de 186G, qui réclamait l'assiniilalion politique des colonies aux départements français. Leur conviction est donc toute faite, et leur adhésion acquise depuis jilusieurs années. C'est M. Jules Simon qui a découvert ce précédent, qui eût [troduit tout son etl'et si MM. les ministres qu'il nommait eussent été présents : mais M. l'amiral était seul au banc ministériel, debout et ferme comme sur un navire.
Après ce long et intéressant débat, M. de Kératry a interpellé le ministre sur des faits spéciaux qui auraient [)Our théâtre le groupe des îles Gambier, en Océanie, au sud-est de l'île Tahiti. En ces lointains parages, à l'abri de notre pavillon et de notre protectorat, les missionnaires de Picpus commettraient envers les Européens et les indigènes des abus qui ont été révélés, au gouvernement métropolitain ; des pénalités pécuniaires graves, et même le changement du supérieur, en ont été la conséquence; cependant les iniquités subsistent, a prétendu M. de Kératry, et font un devoir au gouvernement de retirer son pavillon, qui semble protéger d'odieux attentats contre la civilisation. — M. le ministre de la marine a obtenu l'adhésion de la Chambre, en répondant qu'il convenait d'attendre les résultats d'une nouvelle enquête qu'il avait prescrite au nouveau commissaire impérial de Taliiti, avant de prendre une mesure aussi grave que l'abandon d'un protectorat et le retrait du pavillon national.
En résumé, la journée a été bonne pour les colonies, mais moins décisive que pour l'Algérie. On peut espérer cependant qu'elles profiteront de la suppression, à peu près promise, de l'article 27 de la Constitution. Elles n'y ont pas un moindre intérêt que l'Algérie, et n'en expriment pas le désir avec une
moindre vivacité, 20 mars 1870.
Budget du service colonial.
Le vote récent, nous ne pouvons dire la discussion du budget de la marine et des colonies, nous fournit, pour rappeler à la France ses possessions coloniales, une occasion que nous ne voulons pas négliger, malgré la gravité des préoccupations politiques. Au loin, comme do près, dans tous ces établissements français, retentira le contre-coup des sentiments excités et des intérêts engagés dans la métropole.
Le service colonial figure au budget de 1871 pour une somme de 26, 895,995 francs, qui doit être réduite à21,86l,984francs, par la défalcation du service pénitentiaire, qui est une dépense toute métropolitaine par son origine et son caractère. Relativement au budget total du ministère de la marine, qui est, en nombre rond, de 164 millions, c'est environ la huitième partie; et par rapport au budget général de l'État, ordinaire et extraordinaire, qui dépasse 2 milliards, la ))roportion du service colonial n'est plus que d'un centième: 1 p. 100 de son budget. C'est tout ce que coûtent ii la France ses colonies autres que l'Algérie : taux léger, comme on voit, et qui fait justice de ce préjugé, si accrédité dans le monde économique et politique,