‹ L'Algérie et les colonies françaisesChapitre 8 sur 30 · XVI 11 NOTICE · texte numérisé non relu

XVI 11 NOTICE

de sûreté et de puissance qu'elle domine la matière et qu'elle coordonne les forces de la nature? C'est là un mystère de l'avenir. 11 semble que J. Duval, dans cette conclusion^ qui est pour ainsi dire son testamment politique^ perce ce mystère avec les yeux de la foi, et qu'une dernière espérance fouriéristC; cacliée comme un souvenir au fond de son cœur, se fasse encore entendre au milieu des études solides et des pensées judicieuses de son esprit mûri.

C'est à la Société de Géographie qu'il a légué ce dernier ouvrage et ce testament scientifique. « En me conférant, dit-il, les fonctions de président de la Commission centrale et de vice-président de la Société, mes confrères ont bien voulu récompenser et encourager quelques études sui' les rapports de la géographie avec l'économie politique. Comme témoignage de ma reconnaissance pour ce double honneur, j'ose" leur dédier cette simple et rapide esquisse de notre planète, parce qu'elle est le fruit de la même pensée. »

A ceux qui liront les ouvrages de J. Duval, il manquera quelque chose pour connaître l'homme. Ils ne l'auront pas vu et ils n'auront pas entendu sa parole, qui était ellemême en si parfaite harmonie avec le reste de sa personne.

J. Duval était de taille plutôt petite que grande. Mais la coupe régulière de sa figure, la barbe qui l'encadrait, son maintien qui respirait à la fois la douceur et la fierté, son geste mesuré, le grandissaient en quelque sorte et inspiraient de prime abord le respect ou au moins 1 estime. On sentait qu'on avait devant soi un homme de foi, peut-être le grand prêtre de quchpie religion nouvelle, et on ne s'é-

tonnait pas lorsqu'on apprenait que^ dédaigneux des jouissances grossières, il était simple dans son intérieur, sobre dans le vivre, aifectueux pour sa famille et toujours prêt à rendre un service.

Sa parole était claire, abondante sans être prolixe, animée et contenue à la fois, quelque peu solennelle : on y retrouvait encore Tapôtre d'une foi religieuse. Lorsqu'à la suite des transformations économiques de l'année 1860, le gouvernement eut autorisé les conférences sur ces matières, un groupe d'économistes se proposa de donner une série de leçons publiques et gratuites pour répandi-e des idées justes sur la science économique. Les leçons eurent lieu à l'école Turgot, puis à l'Ecole de médecine. J. Duval fut au nombre des professeurs. La première année, en 1865, il traita des sociétés coopératives. Nous nous rappelons encore sa chaleureuse prédication; il était vif, entraînant au point de se laisser entraîner lui-même dans sa péroraison à des espérances qui rappelaient plus sa première manière que ses convictions nouvelles. L'impression sur l'auditoire fut grande: on avait entendu un véritable orateur. Il se fit remarquer par les mêmes qualités dans les conférences qu'il fit, soit avec les mêmes collègues pendant les années suivantes, soit dans d'autres circonstances et dans d'autres lieux, à l'asile de Vincennes, dans les soirées de la Sorbonne, où il se proposa de rappeler les titres qu'avaient à la reconnaissance des Français quelques-uns des pionniers de la colonisation.

Son mérite comme écrivain, comme économiste et comme orateur, semblait devoir le désigner quelque jour pour la plus haute distinction de la carrière d'un savant,

MX XOTlCE.

peut-être aussi pour la vie politique. La mort brisa ses espérances.

La guerre venait d'éclater; la France septentrionale était envahie. J. Duval;, obligé de fuir devant Tennemi qui occupait le territoire, et appelé par les événements politiques dans sa ville natale, se rendait à Rodez. Le 50 septembre, le train qui l'emportait avait dû, à cause de Tencorabrement des voies, stationner au milieu de la nuit, près de Plessis-lez-Tours; un convoi militaire vint le heurter : le choc fut terrible, et les victimes furent nombreuses. J. Duval fut du nombre ; il avait eu le crâne fendu, à côté de sa vieille servante, dont le corps fut broyé, et de sa femme, qui fut blessée. La mort fut instantanée. La France perdait en lui un bon citoyen et un de ses hommes les plus dévoués aux intérêts de la science et au bien de Fhumanité.

Ses derniers jours avaient dû être remplis d'amertume. Il avait toujours prêché la paix, et il voyait une politique toute contraire aboutir aux plus grands désastres que la France ait eu à subir depuis la guerre de Cent-ans; il avait rêvé l'harmonie sociale, et il voyait notre pays, dont il avait si complaisamment décrit les richesses, foulé par les armées ennemies, rançonné parles réquisitions, appauvri par la destruction des capitaux et par l'interruption du travail, et, au milieu de ces souffrances, les haines internationales s'aviver. Il ne dut cependant pas mourir désespéré ; car il avait une foi trop profonde et une nature trop religieuse pour ne pas rester persuadé que la Providence panserait ces blessures faites à Fhumanité par la faute des hommes et rouvrirait quelque jour les voies du progrès.

NOTlCi:. XXI

IMîiis quand ce jour devait-il luire? Il ifétait plus destiné à le voir^ et ce dut être sa douleur.

Dans le trouble et dans les deuils de cette cruelle année 187()et de Tannée non moins cniclle qui Ta suivie, sa mort a été moins remarquée et moins pleurée qu'elle n'aurait été à toute autre époque, La Société de Géographie n'a pas pu lui rendre les derniers devoirs^ et les années te sont passées sans qu'elle ait pu lui consacrer un souvenir durable. Mais elle n'avait oublié ni son talent ni ses services. Elle profite de la circonstance qui a amené parmi nous^ de cette terre d'Afrique qu'il affectionnait particulièrement^, un de ses vieux amis venant nous offrir son portrait^, pour acquitter sa dette par ma bouche et pour rendre hommage à la mémoire de cet homme dont la vie, comme la pensée, a eu une si parfaite unité à travers les degrés successifs par lesquels son intelligence s'est élevée en s'épurant; qui, colon, économiste, géographe, publiciste, cherchant toujours le bien de l'humanité, s'est appliqué à allier les sciences géographiques et les sciences économiques, à populariser la connaissance du globe, de sa matière et de ses forces, et à enseigner l'art de faire servir cettte matière et ces forces à la production de la richesse et à l'améliodu sort des hommes sur cette terre.

E. Levasseur,

Cette Notice et le Portrait sont exti'aits du Bulletin de la Société de Géographie (avril 187G),

Page 1