partie les éléments dans l'Algérie même; leur appH
caliun peut être immédiale, sans le secours de trèsgrands capitaux , sans autre concours de TÉtat que la part légitime d'action qui revient à tous les grands pouvoirs sociaux dans le gouveruemenl et dans 1 administration des sociétés.
J'aurais souhaité ne point donner le nom de système à ce travail de recherches, parce que tout système n'est qu'une sorte de lit de Procuste, qui laisse en dehors bien des choses utiles et fécondes; mais je me sers de ce mot parce qu'il est le plus usuel, et que je n'en connais point d'autre.
Mon système donc est complexe , mais pai lailement divisible. Il embrasse les éléments de colonisation qui sont sur la terre d^Afrique et ceux qui lui pourraient venir de la France et de l Europe. On peut s'en tenir aux premiers, mais il serait mieux de les utiliser concurremment avec les seconds. Les premiers peuvent commencer à rendre la vie à l'Afrique; avec les seconds on entre en plein dans un monde nouveau de politique et de sociabilité. Avec les premiers, on demem e dans le terre-à-terre de la question algérienne; les seconds ouvrent les grandes perspectives de la civilisation dans le monde. Les uns font l'œuvre du présent, les autres feraient l'œuvre de l'avenir.
Là est la réalité, ici le réve. Mais ce rêve lui-même tient aux aspirations de la pensée démocratique, dont ia réalisation a ses antécédents dans les Ëtats de l'Union américaine. Rêve et réalité, bien qu'à des
SBCONDB PAHTIE. 103
degrés différents^ peuvent, par la création et la fusion d'intérêts de civilisation inégale, arrêter, ou tout au moins affaiblir, et faire tourner vers l'Algérie le mouvement d*émjgration qui emporte tant de populations
européennes vers les solitudes du nouveau monde.
Châtiment des conquêtes. — Puissance d'absorpiion des [)euples conquis. — Exemples anciens et modernes. — Les métropoles doivent gouverner pour les intérêts de loms colonies. — Oubli de cet axiome en Algérie. — Indispensabilité de l'élément arabe. ^ Poâ^ibilité de son assimilation. — Préjugés contre les Arabes.
Toute conquête porte avec elle son châtiment.
Ce châtiment consiste dans une sorte d'absorption plus ou moins cumplelc du peuple cont|uérant par le peuple conquis; mœurs, habitudes, caractère, langage, lois, races, tout se modifie, tout s'altère, se « dénationalise.
Ainsi, les Romains prirent de TÉgypte ses supers* titions^ de la Grèce la faconde de ses rhéteurs, de r Asie sa mollesse et ses débauches , de l'Afrique ses combats de bétes féroces, et du nord germanique son mépris de la vie humaine. Ainsi les Normands de Guillaume lurent absorbés en moins de deux générations par la race saxonne. Chez nous, Tabsorption
gauloise, qai fat le caractère de répoqae mérovia-
gienue, interrompue par les premiers temps de la seconde race , reprit sou œuvre active sous les descendants de Hugues Gapet, et, bien avant 89, il ne restait plus rien des Francs que le nom donné à notre patrie.
Cette puissance d'absorption, qui s'opère par le climat, alors même qu'elle nest pas Touvragcde la race conquise , s^est fait sentir, ix>mme loi inéluctable delà conquête, dans les colonies de TEspagne et du Portugal, ou cependant Espagnols et Portugais avaient exterminé et refoulé les indigènes. Au bout de quel* ques générations, sauf la lan^uo, soumise elle-même à des altérations nombreuses, qui donc dans les Mexicains, les Chiliens, les Brésiliens, aurait reconnu les Espagnols et les Portugais de la patrie des Vespuce, des Gama, des Fernand Cortez? Us avaient cessé d*étre Espagnols et Portugais pour fonder des nationalités nouvelles, accommodées aux climats où se faisait leur développement. U n'y a guère plus d'un demi-siècle que les colonies anglaises de TAmérique du Nord se sont séparées de leur mère patrie, et voici bien longtemps déjà que les enfants des émigrés et des proscrits du dix-septième siècle ont à eux un caractère qui n'est plus complètement anglais, des mœurs qui n*ont presque plus aucune ressemblance avec les mœurs anglaises, une langue qui reste de moins en moins anglaise, et que de toutes ces altérations de race, de mopurs, de langue, de caractère,
SECONDE PARTIE. m
ils ont fait an génie américain, un peuple américain*
Nous-mêmes enfin, Jl n y a pas un quart de siècle que nous avons conqnis F Algérie, et déjà la loi de Tabsorption africaine se fait sentir ; les mœnrs fran* çaises se ressentent du contact des populations et des langues diverses; l'Arabe, le Maore, le Juif, TËspagnol, le Maltais, le Français déteignent chaque jour les uns sur les autres. Ëncore une ou deux générations, et en Algérie, de tous ces peaples et intérêts divers, il se formera un peuple africain, un intérêt africain.
De ce principe d'absorption, par modiâcation et
altération des intérêts primitifs des peuples, découle cet antre principe : Toute colonie tend incessamment à se séparer de sa métropole au bont d*un temps plus ou moins long , pour vivre de son existence propre, en corps de nation, sons nn gouvernement à elle, formé d'hommes issus de ce milieu de mœui s, d habitudes» de caractère, de langue, d intérêts, de races, dans lequel elle a grandi.
Ces deux. principes ont leur démonstration dans les faits des temps anciens et des temps modernes. On ])eut retarder, mais non éviter Tévénement des situations dont ils renferment le germe. Ils ont donc à la fois un caractère incontestable et inévitable. Dès lors ils donnent nécessairement lieu à cet axiome d'économie politique et sociale : Les États qui ont de la sagesse et de la prévoyance doivent gouverner et administrer les sociétés coloniales pour des intérêts
m LALGÉRIE FRANÇAISE.
et non ponr des hommes, pour les intérêts de la
colonie et non pour les intérêts de la métropole.
Si « éclairés par les destinées de^ colonies dans le monde , les anciens gouvernements de la France avaient fait de cet axiome le point de départ de leur administration en Algérie, ils se seraient renda compte des intérêts qu'il y a\ ait à servir en Afrique , soit que ces intérêts fassent inhérents au pays lui-même , soit qu'ils passent y être introdoits. Alors, an lieu, de chercher à établit entre l'Algérie et la France une assimilation d'intérêts impossible , ils auraient cher-* ohé les moyens d'assimiler Fintérét indigène à Tintérét colonial.
Au lieu de réglementer comme en France, dans
un pays neuf, des hommefe qui n'avaient quitté un pays ancien que parce qu'ils n'y trouvaient ni éléments ni facilité ponr leur entier développement, ils auraient constitué un pouvoir social (]ui n'aurait mis la main qu'aux intérêts généraux , dont la responsabilité incombe à tous , parce qu'ils sont la garantie de chacun, qui aurait laissé chaque individualité à la libre expansion de son initiative, sans rechercher ni la nationalité, ni la race, soit pour opprimer, soit pour protéger.
Adopté de prime abord , ce système aurait facilité, je ne dis point la prise de possession de notre conquête , mais bien certainement sa consolidation pacifique, car on n'aurait ni ravagé le sol, ni extirpé les ariires, ni brûlé les maisons, ni exterminé des popu-
SECONDE PARTIE. m
lations entières , ni enfin épaisé l'Algérie de bras et
de cultures. Après plus de vingt années , bras et cultures ne manqueraient pas , et le pouvoir social ne serait pas à se dire : Où les trouver? où les prendre? Au lieu de multiplier les circonscriptions militaires ^ on eût créé des divisions agricoles et commerciales. An lieu d'élever contre les indigènes des blockauset des canûps retranches qui ne servent plus, on aurait élevé des bazars, des fondoucks qui serviraient encore. Poussés par leurs instincts de lucre, les indigènes seraient venus apporter leurs denrées sur nos marchés, et nous auraient forcément attirés eux» mêmes sur les leurs , nous laissant partout construire des routes pour le passage de nos prolonges, qui, au lieu de boulets en allant et de butiii au retour, lenr auraient apporté nos produits et ramené les leurs en échange de nos douros. Ce jour-là les Arabes auraient été conquis par la satisfaction, ou mieux par la fusion mutuellement consentie de leurs intérêts avec les nôtres. Et de la fusion des intérêts à la fusion des mœurs et des race^, il n'y a pas plus loin en Algérie, quoi qu'on en dise, que dans tout autre pays du monde.
Il y a vingt ans au moins que ce travail lonclionnerait à la place de ce charlatanisme colonial dont les administrations boursouflaient leurs discours,
trompant à la fois la France et le pouvoir, et faisant croire à la vie alors que tout mourait. On rédigeait
pour le pouvoir central une Algérie de rapports,
m L*ALGÉRIE FRANÇAISE.
comme Potemkin avait improvisé une Russie de
théâtre pour Catherine II.
J'ai constaté deux choses dans la première partie de ce livre : V que la grande difficulté dans la prise de possession de notre conquête était venue de rélément arabe , dont on n'avait pas voulu tenir compte; Z'' que pour n*avoir pas su ou pu en faire emploi après ia guerre, la colonie avait eu à houffrir dans son travail et dans les .développements de sa production.
C'est à reprendre cette œuvre incomprise , inaccomplie en lui faisant Tapplication de Taxiome du gouvernement des nielropoles pour les inléréts de leurs colonies, que réside la première partie de mon système r la part de la réalité. Après viendra le réve.
Dans ma conviction pio fonde, avec la situation que tant de fautes et de désastres ont faite à TAIgérie, nous ne pouvons rien, nous ne ferons rien en Afrique sans les indigènes , sans les Arabes. Si nous persistons à nous passer d*eux , à nous les rendre non pas hostiles, mais seulement indifférents; si nous ne travaillons pas demain ^ aujourd'hui, à nous les assimiler par la fusion constante et progressive de leurs mœurs et de leurs intérêts dans les nôtres, ils se feront lourds à notre bras, non plu^ par une attaque ouverte qu*on pourrait écraser de nouveau, mais par une résistance occulte d*inertie contre laquelle toute puissance échoue : ils ne cessent d'en user depuis la padfication. Elle consiste à s'en venir sur nos mar-^
cbés noas prendre le plDS d'or qn*ils peuvent , sans presque nouâ eu rien laisser, semblant attendre, croyant activer ainsi notre départ pour cause d^épaisement.
Mais ces intérêts se peuvent-ils assimiler? — Oui. Et ces mœars si invétérées , si résistantes , si opposées aux noires ? — Oui ; en partie d'abord ; l'engrenage commencé , tout y passera. — Mais enfin , les Arabes sont-ils des hommes? — Oni encore. — Des • hommes perfectibles? — Oui, toujours oui I II ne faut pas avoir passé avec eux nn jour dans leurs grandes chasses, une nuit sous leur gourbis pour retrouver dans ce peuple, avec les traces d'une civilisation passée, les éléments accessibles d'une civilisation nouvelle. Et c'est pour cela que je dis : Si nous voulons, si nous savons surtout vouloir résolument, constamn^ent , avec loyauté, avec modération , non corarae des coiiqucrauts toujours l'injure à la bouche, mais comme des gens honnêtes, bien intentionnés, bien élevés, le chapeau à la main sMl le faut, élevant à nous les Arabes au lieu de descendre à eux , aujourd'hui , demain , la colonie aura les bras qui lui manquent , qu'elle s'obstine à demander à la France récalcitrante, et qu'en désespoir de cause elle rêve d'envoyer chercher en Asie, où ils valent moins qu'en Afrique.
Ën parlant ainsi, je heurte de front, je le sais, ies >
idées reçues en France et vivant encore en Algérie,
doù elles sont venues, iicuutez, en effet, le vieux
SIO L'ALOtRIB FRANÇAISE.
parU algérien y qui date dea premiers temps de la coDqaéte; il vous dira : — Méfiez-vous des Arabes ;
n allez qu'avec des armes et une boQae escQr(e dans leurs tribus; la nuit, ayez Tœil sur ceux qpe vous rencontrerez; évitez de cbeminer en leur oompagnie ou ne les iaissei^ point derrière vous ; ayez eaiio avec eux le moins de rapports possible, soit d'amitié, soit de commerce, soit de travail, soit de transat Lions cl d'affaires. Il vous en arriverait malheur, car TArabe est cruel, pillard, fourbe, cupide, paresseux, ennemi de la race cluétienne, portant avec effort le poids de toute autorité y et se refusant par fanatisme à tout progrès de civilisation*
Ce sont là des pr^ugés pareils à tous les préjugés qui ont cours dans le monde, pareils à ceux que j*ai trouvés en Angleterre contre les Irlandais, dans les colonies transatlantiques, contre les nègres. Qu on eu recherche Torigine , on trouvera au fond une haine , une vengeance, une peur, un désappointement, un intérêt, . une cupidité, un. remords. J'ai fait en Algérie, pour le préjugé contre les Arabes, ce que j'avais lait en Irlande et dans les Antilles pour les préjugés contre les Irlandais et contre les noirs. Je suis allé aux tribus; et Fexilé de 1 852 n*a pas eu plus de dangers à courir dans les broussailles et dans les gorges des montagnes du Yaoulé de l'Algérie, que le ton- ^ riste de 1837 et de 1844 n^en avait couru dans les tourbières et dans les lacs du paddy d'Irlande, ou (lans les savanes du noir des Antilles et de la Guy$ine.
Avec moa livre sur l Irlande, j'ai concouru peutétrQ un des premiers à relever iei paavre oppriipé dlrlande des préjugés dont les Anglais oppresseurs avaient intérêt à le poursuivre. Les noirs répondent depuis leur ém^ncipution a^^ accusations dont les
ptaiitears ayaient intérêt à charger leurs esclaves.
Pourquoi ne terais-je paa aujourd'hui pour l'Arabe ce qa'flUtrefûis j'ai fait pour (Irland^iis?
EiLamen des préjugés contre les Arabes — Cruauté. — Pillage. —
Fourberie et cu^jidiié.
Dans la première partie de ce livre, j'ai dit sons .
quels prétextes on exterminait et on refoulait les Arabes; je vais dire, dans la seconde, sous quels prétextes on perpétuerait contre eux la compression. La déoiODstration d'une vérité ne consiste souvent qao dfins le r^essemeQt d'mte erreur.
Le système de la compression est né dans le même milieu de gens et d'intérêts d'où était sorti le système de rexterminçitioii et du refoulement. Les hommes qui poursuivent la race arabe de toutes les accusations de cruauté, de pertidie, de pillage, sont ceux qui n'avaient cessé de préconiser la conquête pai table labe. Alors ils avaient donné l'exemple de
. S4S rALGÊRlE FRANÇAISE.
la barbarie, de la violation de la foi jurée, de Texpropriation par la ruse et par la vioteace; aujoar* d'hui qu'ils n'en ont pas retiré tout ce qu'ils convoitaient, ou que , dans des spéculations, ils ont perdu ce qu'ils avaient gagné, ils s'acharnent à expliquer leur insuccès par leurs accusations.
lis s'en prennent à la fois et au pouvoir, qui n'aurait ni assez exterminé» ni assez refoulé, ni assez exproprié, ni assez prêté la main à leurs spéculations, disant que tant qu'il restera un indigène en Afrique il n'y aura rien à faire, et aux Arabes qui , en se dé^ fendant dans leur nationalité, dans leurs familles, dans leurs biens, leur auraient rendu en cruautés , en ruses , en flibusteries , la monnaie de leur pièce, forçant ainsi la conquête , sous peine de perpétuer le brigandage par mutualité, d'entrer dans les voies de la conciliation.
Du reste, dans ce que leurs récriminations peuvent avoir de fondé , ces accusateurs publics de la race arabe ont toujours fait tort à la généralité des méfaits de quelques exceptions; ils ont chargé la nation tout entière de la responsabilité qui ne revenait qu'à des individus, et pris des faits, qui s'expliquent par les temps de guerre et de représailles, pour des faits normaux de mœurs et de caractère.
A ce compte, il n'y aurait pas de peuple au monde dont les conquérants ou les étrangers ne fussent en droit de dire ce que les vieux Algériens disent des Arabes. — « Il n'est pas de peuple^ même le plus glo-
SBCONDB PARTIB. 843
rieux de son histoire, a dil qaelqn^un, qui ii*ait cent
fois mérité îes galères. » Si la France n'était jugée que par les grandes et terribles phases qu'elle a traversées pour arriver an point de civilisation et de grandeur où elle est parvenue; si l'histoire nous faisait un caractère national d'après les seules horreurs commises au moyen âge dans les guerres des Haillotins y des Jacques et des Armagnacs, ou durant la Ligue et la Fronde et an plus fort de la formidable expansion du niouvement plébéien enfanté par 89, nul doute que la nation française ne pût, elle aussi, être qualifiée de peuple .sauvage, fait pour être mis au ban des nations chrétiennes et civilisées.
La justice et la vérité ne permettent pas que This* toire s'écrive ainsi pour notre compte ; elles ne le per* mettent pas davantage pour le compte des Aiabes.
Non r en dehors des fureurs de la guerre , de ces ivresses que donne V enthousiasme du carnage^ comme parle le comte de Maistre , des clameurs et des surexcitations farouches du bruit et de Fodenr de la poudre, l'Arabe n'est point cruel. Hélas ! dans les mêmes circonstances, qui ne le sait? nous l'avons été au moins autant ({uq lui. Il a coupé des tôles françaises qu'il suspendait aux arçons de sa selle; mais aux arçons de la nôtre nous suspendions des têtes arabes. Il égorgeait, il mutilait ignominieusement des enfants et des femmes surpris dans les campagnes; cela est révoltant, c'est vrail Je crierai contre tontes ces horreurs plus haut que ceux qui les dénoncent, mais
qtti ne disent rien contre le» fbnïenés qui ébfonçaient leurs baïonnettes dans le ventre des femmes indigènes 9 ou qui» des brds et des jambes de ces iAAU heureilses, faisaient des moignons pour en arracher les bracelets et les cercles d'or el de pierreries. Mais, pouf r^cte arabe de là décapitation, il etis-
lait une raison que nos mutilations n'avaient pas. La décapitation est un fait de rite musulman plus que de bùrbùiHe indighne. L^islamisme est la loi du glaive. Toute créature qui périt de mort violente doit si bien être touchée par le tranchant dn fer, que les lièvres, les p^drix , les poules de Garthage , les sangliers, les pantlières, tous les animaux tués en chasse ou ailleurs avec le fusil^ sont soumis à un é^gment poithiiifie : le yatagan ou le couteau saigne et fait la gorge béante. C'est à ce signe que, sur lés marchés, on reconnaît lés produits de I& chMe ârtibe. La mort par égorgement a lellenient, aux yeux du croyant indigène, un caractère religieux, que T Arabe assis à votre table ne touchera à aucnn mets de viande, parce quUl ne veut se nourrir que de la chair des animaux daignés selon le mode ordonné par le Co* mn. Ce qui prouve surtout que la décapilAtiou était pour les Arabes une idée religieuse, et non pas un imtinct de race, c*est que le jour où leurs chefs leur firent savoir qu'appliqué à des hommes Tégorgement était r exagération de la loi écrite, et que par là ils se mettaient au rang des peuples barbares, cet aete cessa pfeique subitement dans la longue lutte con-
S£CÛND£ PÂIITIE. 245
duite par Abd-el-Kader. Si la à^uauté arabe avait été, au contraire, une loi d'instinct et de nature, la civi^ lisation n'en aurait pas eû si vile bon marché.
Du reste, eu dehors du champ de bataille et de Tétat de guerre, Thistoire de notre conquête offlre de très-rares exemples de férocité indigène; et, depuis la paciiication, l'Algérien arabe n'est pas celui qui figure au premier rang dans les statistiques de là justice criminelle. Dans toute l'Algérie pacifiée, en territoire civil ou en territoire militaire, sur les routes ou parmi les sentiers, à pied ou à cheval, seul ou en compagnie, à travers les broussailles et les rochers ott aU3^ flancs ravinés et dans les gorges des mon-^ tagnes, rEoï0})éen peut aller et venir, passer devant les gourbis et les tentes de poil de chameau, demander son chemin à des Arabes mendiants- ou voyageurs, pasteurs ou propriétaires, en des endroits où Dieu seul et eux pourraient savoir qu'une créature humaine aurait été tuée et enterrée là ; nulle part l'Européen ne rencontre un geste, un regard hostiles.
Chez les plus pauvres, les plus éloignés, les moins faits à notre vue, on peut trouver, il est vrai, un accueil froid et réservé, mais toujours digne, hospitalier souvent; et parfois même la rémunération des actes qui tiennent à l'hospitalité est retùsée avec simplicité et le sourire aux lèvres. Cela, je le reconnais, n'empêche pas toujours que ce même Arabe , si vous traitez avec lui une affaire d'intérêt , ne cherche à
«46 L'ALGÉRiK FRANÇAISE.
voas tromper le plus qu'il peut. Mais quoi ! ne vivonsnous pas d£^DS un temps et ne sommes-nous pas nousmêmes d*Qne génération où les cordialités apparentes d'un repas ne sont bien souvent que les réseaux tendus à la confiance par des faiseurs d'affaires ?
Le caractère pillard attribué aux indigènes ne pourrait être admis davantage sans contrôle. îls ne sont en ceci ni meilleurs, ni pires que d autres peuples , et même ils valent mieux que certain , dont nous avons reconnu l'indépendance et reconstitué eu royaume la nationalité. Ce ne sont pas les Arabes qai, durant la guerre , ont mis l'Algérie comme en coupe réglée de troupeaux, et de moissons. Ensuite, il s'en faut de beaucoup, n*en déplaise à l'opinion qui les en a faits souvent les boucs émissaires, que les Arabes soient les auteurs de tous les vols et déprédations qui se commettent sur les routes et dans les campagnes. Ils sont primes et distancés par les détritus de la race alicantaise que TEspagne a vomis longtemps sur nos terres d^Afrique.
Que, dans des fermes établies sur des terraius mai limités, à la possession de tout ou partie desquels des tribus voisines se prétendent des droits, il se commette quelques vols de bestiaux, je ne le conteste pas , et encore les panthères qui hantent ces parages pourraient-elles souvent être accusées ; mais le nombre et l'importance de ces vols ne dépassent guère ce qui, aux frontières de France et d'Espagne, se pratique entre villages limitrophes, sans c^ue pour cela les ca-
SECONDE PARTIE. ta
ractères français et espagnol en soient affectés et déshonorés.
Je reconnais aussi qoe , snr certaines concessions
européennes , les Arabes , aux premiers jours de la pacification, ont commis des atteintes à la propriété, enlevé des palissades, fait santer des portes, bouleversé des clôtures, dévasté des plantations. Mais qu'on aille dans certaine contrée de la France qne je pourrais nommer, où vivent dans toute leur force primitive d'antiques nationalités de province et de clocher ; achetez là une propriété, essayez de la faire valoir par des bras qui, pas plus qne vous, ne soient du pays, et vous verrez s'il ne vous en arrivera pas autant.
Je reconnais enfin que les pasteurs indigènes ne se gênent guère pour conduire leurs troupeaux sur les terres de leurs voisins. Mais ceci tient à Tancienne constitution même de la propriété arabe, où le droit au parcours et à la libre pâture était le droit de la tribu. Il y a peu de temps, la Corse, malgré son siècle d'annexion à la France , n'en était-elle pas encore là? En Algérie, le droit a cessé depuis la conquête; mais peut-on franciiement imputer à crime irrémissible aujourd'hui ce qui, hier encore, était un droit à la fois territorial et social? Et si la création de fourrières publiques , dans les territoires civils, avec le rachat par amendes du bétail saisi, n*a pas produit plus tôt de bons résultats , à qui la faute? n*a-t-e]le point été à la constitution prolongée des territoires militaires
m L'ÂLGÉIUË FKANÇAlSii.
OÙ était interdite toute action civile de police et de justice?
La fourberie et la cQpidité arabes aonl eu Barope
à Télat de proverbe; mais le proverbe, pour rester vrai» devrait être ramené à de moindres proportions, à celles qui constituent la ruse et la finasserie y de môme qu'il y aurait plus d'exactitude à traifor les Arabes de gens très-iniémsés qu*à les qualifier de cupides. Alors , réduit à ces termes , le reproche ne rentrerait4l pas, hélas! dans le caractère général dont la pauvre race humaine est assez universelle^ ment aflligée, iiK^me et siii luLit chez les peuples où Texpansion des intérêts matériels pousse à toutes les jouissances de la civilisation?
Les faits que le vieux parti algérien cite en preuve de ses aoQUsations remontent pour la plupart aux premierB temps de notre conqoéle» On parle de terres vendues qui n existaient nulle part« de noms de fantaisie mis au bas de transactions alors que les objets en litige appartenaient à des tiers; mais on ne dit pas que les acquéreurs et les plaideurs européens se prenaient en-mémes aux pièges de leurs propres fourberies et cupidités. Comme certains avares, ils s'étaient enfermés dans le cofi're où ils croyaient trouver leur trésor^ et le couvercle i en tombant, se refermait sui eux.
Ge fut ainsi que, mettant à profit le désarroi des tribus > de trop eréditks Européens avaient acheté pour quelques écus des centaines et des milliers
SECONDE PARTIE. m
d'hectares en plein rapport et qu'ils apercevaient loin, bien loin dans la plaine. La coûqoéte n'en était pas faite encore, mais elle ne pouvait manquer, et on achetait d'avance la peau de l'ours, se contentant d*iine désignation approximative de la contenance, des tenants et aboutissants. Un peu plus à droite ou un peu plus à gauche de la main qui indiquait du haut d'une eolline, cela importait peu, car y ailei* voir par soi-même eût été trop chanceux.
Ces acquéreurs omfiaMB trouvaient tonte naturelle la différence énorme qui existait entre l'étendue de la propriété offerte et l'exiguVté ridicule du prix dettiandé. Us faisaient une bonne affaire, et lenr cùn* science honnête ne se trouvait nullement affectée de ces résultats d'une CH>nquéte par anticipation. Quand nos sDldatè tenr avaient balayé les chémins, ite ise mettaient en quête dè leurs domaines êt de leurs vendeurs. N'ayant plus trouvé ni les uns ni les autres, ils se metlatettt à crier qu^on les avait volés , que les Arabes étaient des coquins et des stellionataires tous
bona à pendre. Franchement, acquérenrs et vendeurs
se valaient bien, n'est-ce pas? Sauf la question morale , les rienrs pourraient bien être tentés de passer du o5té dès vaincus , et de répéter au^ spéculateurs qui n'ont pu dépouiller qu'en effigie, le vers si connu du renard au corbeau :
(c Celte leçon vaut bien, etc., etc. * Toutefois, je l'avoue, des faits quotidiens, que j'ai pu observer dans le courant des affaires , sur les
^iô L'ALGÉRIE FRANÇAISE.
marchés y dans les maisons de commerce et dans les
relations privées , il est résulté pour moi cette opinioa qaUl faut jouer serré avec les Arabes; mais qa^en ce genre encore, et avec les éléments du premier personnel européen établi en Algérie, Arabes et Européens réalisaient parfaitement l'historiette des deax Gaspard, et qu en bonne justice on pouvait les renvoyer dos à dos 9 à se pourvoir par devers la loyauté et la morale.
Au reste, T Arabe, en pareille matière, me semble se tenir principalement sur la défensive. Trës-convainca de la supériorité européenne, il se met en garde : s'il trompe, c'est par peur d'être trompé ; sa ruse vient de sa défiance. Aux yeux du penseur, il a pour excuse Tétat inférieur de sa civilisation. L'Européen, au contraire, tire sa turpitude de la civilisation supérieure dont il se vante. Dans cet ordre d'idées, en voyant l'indigène presque toujours dupe de l'Européen , il faudrait arriver à dire que la civilisation n'est qu'un moyen de perfectionnement pour l'immoralité; mais, s'il plaît à Dieu, la civilisation n'a rien à voir là*dedans, elle ne peut être responsable du parti qu'en tirent les hommes pour arriva à satisfaire plus aisément leurs mauvaises passions. Seulement il me déplaît fort de voir les prétendus civilisés oublier la poutre qui est dans leur œil, pour se gendarmer si vivement contre le fétu de paille que leur loupe découvre dans l'œil du prétendu sauvage.
Suite de i*exainen des préjugés contre les Arabes. — Fanatisme. — Paresse. — Esprit de révolte. — Antipathie contre la civilisation.
. — Prédisposition et goût des indigènes pour nos objets d*art , de luxe et de comfort. — Intérêt de la France à relever les Arabes de toutes leurs déchéances.
r^s Arabes do sont pas non plus entachés de fanatisme à nn degré aussi abruti qu'on s'est plu à le dire.
L'esprit de prosélytisme par le glaive et par la persécution est éteint chez eux depuis longtemps, bien plus que dans le catholicisme, plus aussi quau sein des sectes dissidentes de l'Angleterre.
Us portent des amulettes, c'est vrai ; mais quelle religion n'a pas les siennes? les catholiques portent bien des scapulaires et des médailles. Ils égrènent leur chapelet d'où pend quelque objet consacré qu'ils nomment marabout ; mais les dévots catholiques égrènent aussi le rosaire d'où pend une croix. Les tatouages dont ils se bariolent le corps ne peuvent être pris pour des indices de sauvagerie, à moins d'en faire aussi un indice contre nos ouvriers et nos soldats qui incrustent dans leur chair toute sorte d'images, de rébus, et souvent d'ignobles figurines érotiqnes. Leurs superstitions n'ont rien de plusstupide que celles des paysans d uu si grand
nombre de nos provinces où l'on croit encore aux loaps-garouSy à la puissance du maovais cbiI et da sorcier ; on peut même dire que les superstitions arabes sont moins folles que les superstitions européennes, depuis que tant de beaux esprits et de grandes dames ont donné dans les tables tournantes , parlantes , écriYaqtes et devineresses.
Oh ! sans doute ils ont une foi toujours jeune en Mahomet; mais cette foi est exempte d'idolMrie. Ils croient aux marabouts; mais pour eux les marabouts ne sont que des hommes qui, de leur vivant, ont pratiqué la vertd et la Ja&tice, et qui» après leur mort) veillent sur les hommes qui les pratiquent. Pu moins cette croyance ne se dégrade-t-elle point dans TadoratioQ d^ images. Mahomet lui-^méme n'est pour eux qu'un prophète entre Thommeet Dieq. Ils ne le prient qu à litre d'intermédiaire; et les hqnneurs quHls lui rendent ne se manifestent par aucune céré* monie, par aucun sacrifice. Leur culte est tout intérieur, pour ainsi dire, et par cela même exempt de calculs hypocrites* Le plus souvent, presque toujours, ils prient loin de la foule, dans la solitude, seuls, au milieu d'un champ ou d'une broussaille, à ia cime d'un rocher ou sur les bords d'un torrent, pour le seul acquit de leur piété et de ce besoin infini chez
l'homme de s'incliner devant une pnissaupe élevée au-dessus des régions et das passions de la terre. I^'unitô de Dieu domine leur foi, et c'est ppqr cela qu'ils r^pectent la prière qui monte vers ce Dieu
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8EC0MDB PARTIE. m
unique en quelque formule que les autres peuples la
fassent enleDciie. Aussi la vénération qu'ils professeol pour leurs marabouts « ils Fétendent volontiers aux prêtres de la foi ehrétienne ou d'autres religions étrangères.
Je me sois complu à rétablir ce côté de Tesprit et des mœurs de TArabe dans son état vrai , pour qu'il soit bien su aujourd'hui que la diOerence de religion ne peut être un obstacle invincible à rentrée des indigènes dans les voies de' notre civilisation, et d'une assimilation de race et de gouvernement. Que nos administrateurs, nos prêtres, nos colons français ou européens, catholiques ou protestants, soient tolérants pour la religion, pour les mœurs, pour les coutumes des Arabes, et Theure sonnera en AMque ou Arabes et Européens triompheront complètement des préjugés de race et de religion qui les séparent encore.
Soutenir que IMndigène est paresseux, et qu'il ré-, pugne aux travaux qui exigent une certaine dépense d'efforts et de continuité, o*est nier à plaisir des faits dont, en mettant les pieds sur le sol algérien, on est. chaque jour le témoin.
Qui, dans Alger et sur tous les ports de F Afrique , remplit Toffice de portefaix , pliant sous le poids de fardeaux pour lesquels il faudrait en iirance tout un attelage de bêtes de somme? n*e6t*oe pas TArabe?
Qui cultive la plus giande partie du sol non abandonné aux broussailles? n'est-ce pas encore TArabe?
De quoi se plaignent les Mahonais qui ont fait un
tti L'ALGÉRIJS FRANÇAISE.
vrai jardm polager de cette portion fecoode du Sahei| de cette petite plaine de Ha8sey«>Dey, où sont mes douces affections de l'exil , et ciiii , d'Alger à la 3IaisoQtCarrée, s'éteod resserré eatre les collines et la mer? n'est-ce pas de la concurrence des Arabes^ jardiniers aussi ?
Qui élève ces jasmins, ces géraniums, ces oran* gers, ces rosiers, ces tubéreuses, toutes ces fleurs avec lesquelles Thabile pharmacien de l'hôpital civil d'Alger fabrique des essences qui rivalisent déjà avec Naples, TEspiigne et Constantinople? n'est-ce pas encore l indigène?
Qui , bien avant que nous en eussions fait la richesse de notre agriculture coloniale, plantait le tabac dout la culture exige tant de peines et de soins pour la préparation des terres, le sarclage et Técimage de la plante, la dessiccation et le bottelage des feuilles? n'est*ce pas toujours l'Arabe? Et cette qualité supérieure, dit-on , aux qualités même le plus en renom de rAmérique, le sdwubly^ auquel, à cause de son prix élevé , la mission des tabacs d*Atger n^a pu encore alleiridre, qui le cultive? est-ce l'Européen ou i indigène?
Que Ton demande à MM: Trottier de la Rassauta,
Pantin de la Plaine , Reverchon de iiirkadem, Gauran de la Ferme-Modèle, hommes dintelligence et de résolution coloniale dont j*aime le souvenir, sur quels bras lis comptent le plus pour la culture de leurs dix ou quinze hectares de coton , de cette richesse future
de TAIgérie qui doit affranchir la France da tribut que nos fabriques payent aux planteurs de la Louisiane et de la Géorgie? n'est-ce pas aussi sur les bras arabes?
Qaiy l'année dernière , a fourni à notre pays la masse la plus considérable des blés algériens, quand la récolle a manqué en France? n'est-ce pas la propriété arabe?
Le ble, Forge, le citron, l'orange, le raisin, riiiiile, les volailles, et en général les denrées alimentaires, qui en approvisionne les marchés? c^est toujours l'Arabe.
Les bestiaux, pour la boucherie ne sont-ils pas fournis en plus grande quantité par l'éleveur indigène que par les rares éleveurs européens?
Sans les Arabes qui louent volontiers leurs bras, et grâce à leur peu de besoins, dans des conditions de salaire auxquelles les bras européens ne peuvent encore descendre, les petits cultivateurs disséminés dans la Milidja, au pied de l'Atlas, sur les points les plus éloignés du littoral , n'auraient souvent ni bœufs pour le labour, ni serpe pour la taille de la vigne, ni faucille pour le sciage de la moisson et pour la coupe des foins.
Et Ton traite les Arabes de paresseux! J'ai bien peur que ceci ne soit une calomnie inventée pour là justi&cation des grands concessionnaires, des puissants spéculateurs de la terre, qui, faute de bras, disent-ils, laissent leurs terres se couvrir de broussailles, d'ajoncs, de fougères et de palmiers nains. Mais, comme je viens de le prouver par quelques
m L.ALGÉiiiË FiiÀKÇAISfi.
UOU^ a( quelques exemples, ceUe calomnie intéressée trouve son démenti chez tes colons obstinés qui , voulant sauver leurs exploitations , oot recouru au travail des indigènes, Arabes om Kabylesi aimant mieux cela que de moarir à Tatlente des bras d^Ëurope, qui ne .venaient pas, ou qui se louaient fort cher et souvent dans des conditions inadmissibles de vouloir et de «iora!ité«
Tous le^ intérêts qui vivent du régime de ia compression travaillent de leur mieux à entretenir Topi* nioii que les indigènes portent avec eflbrt le joug de toute domination étrangère. Cette opinion est démentie par rhisloire et le caractère de la nation arabe. Je Tai déjà dit ; après bien des phases diverses, l'Arabe est tombe depuis longtemps au r61e déUuitil de vaincu. U a été vaincu par les Kabyles, par les HauieSf par les Espagnols, par les Turcs, par la France; et, souschacune de ces dominations , il a trouvé dans le ftta- Ksma qui est au kmd de la religion musulmane la
raison de sa souiiiission à la conquête. Dieu a voulu que nous soyons conquis par les Tures^ disait-il sous le gouvernement des pachas, et il restut sounds. Dieu e voulu ^ a-t-il dit, qui plus tôt, qui plus tard, que nous ayons été conquis par la Franee, et ebeeuii ne ' demande pas mieux que de se faire une place sous cette domination nouvelle.
S'il est vrai que le payement de l'impôt au vain^ queur soit un des signes les plus certains de la soumission du peuple vaincu , n'est-ce pas un fait tràs-
rassurant que le payement de cet impôt k la poissanoe
établie soit, pour le peuple subjugué, un principe et un devoir de religion? Or c'est là précisément ce qui existe chez les Arabes. Le payement de Vaehowr (dime) est un précepte du Coran ; et sous la pression de cette loi, les Arabes ont payé Vachaur aux Tores et aax Maures ; aujourd'hui ils le payent à la France; seule* ment la France en a organisé la perception de telle sorte, qu'un tiers seulement, dnq millions sur quinze, arrive, dit-on , au trésor de TÉtal.
£n payant l'impôt, F Arabe obéit sans doute au Coran, mais, agricultear, paslenr, commerçant, il obéit surtout à ses besoins instinctif d'ordre et de sécurité. Il faut lui en faire honneur, car pour lui Tordre et la sécurité résident dans la justice et dans le respect de ses droits comme individu. Après que notre conquête eut rompu les liens qui retenaient les tribus en laiseeau sous le joug commun des Turcs, Tanarchie et les rivalités les précipitèrent dans une sorte de guerre civile. Occupés que nous étions à les exterminer, nous ne sAmes en profiter ni pour les afl'aiblir les unes par les autres, ni pour leur faire désirer la paix sous une domination ^le et juste pour toutes. Abd-el-Kader — et ce fut là en grande partie la cause de sa fortune — mit à profit notre incapacité. 11 sut faire taire leurs divisions en leur montrant le bnt vers lequel toutes pouvaient également marcher : la guerre sainte.
Elles y coururent pour être reliées dans la guerre.
puisqa^elles ne pouvaient Véire dans la paix. Elles comprirent et acceptèrent TÉmir à ce titre, et dans
celle espérance que de leur union dans la guerre, devait sortir un pouvoir qui, en tenant la balance égale entre toutes les prétentions , étoufferait les anciens déchiremenis dont la chute des deys avait ressuscité les causes. Aujourd'hui que , par la ruine d Abd-el-Kader, les Arabes ne voient plus qu'en nous les modéraleurs, les apaiseurs de leurs anarchies, les» tribus, qui savent d*ailleurs ce que peuvent nos armes, répètent, avec plus de résignation encore qu*à aucune autre époque de Thistoire de leurs défaites, leur axiome fataliste : Dieu veut que nous soyons
soumis à la Fra7ire.
Aussi n*est-ii pas un territoire civil de village, de commune, dans la circonscription duquel se trouvent des indigènes, dont ies maires, les gardes champêtres ne.vous disent qu'ils ont en eux des administrés bien autrement faciles que les Européens. — La loi cornmande, l'aulorilé veut! et avec ces mots : loi, aulO" riléj tout est dit : TArabe marche.
Avancer encore à cette heure, en i854, comme dans la première période de l'occupation, que les Arabes ont en haine tous les progrès de notre civilisation , nos usages, nos arts, nos sciences, nos produits , ce serait leur dénier fort gratuitement le don de perfectibiUté que Dieu a départi à toute Tespèce humaine. En tout cas, ce serait fermer les yeux aux faits qui s'accomplissent tous les jours.
&£CÛND£ PARTIE
Saos dûule, quand nous leur portions la civilisation en croape d*aii cavalier ou dans la giberoe d'un fan-* lassin, quand nous la leur présentions à la pointe d'un sabre ou d'une baïonnette, les Arabes se montraient peu corieox de la connaître ei peu empressés de la baiser au visage; mais depuis qu'ils sont pacifiés , que y sans trop courir le risque d'être insultés, menacés, même baltas, volés, point trop éconduils lorsqu'ils en appellent à justice, ils peuveni aller et venir dans les rues des villes, s'arrêter devant les vitrea des magasins, se mêler à nos foules, prendre leur place dans tous les lieux publics, il laul voir s'ils ne trouvent pas que nos grandes routes sont pour leurs montures plus commodes que leurs sentiers? s'ils ne savent pas ménager leurs chevaux et leurs jambes en montant dans les diligences, dans les cori* colos, et, les grands jours de fantasia, dans les calèches et coupes de remise qui sillonnent les environs d'Alger? si plusieurs de leurs caïds ne se sont pas donné des voitures à eux , dans lesquelles ils arrivent de loin avec grooms et cochers? si, assis à nos tables, ils ne font pas usage de nos serviettes, de nos fourchettes, et parfois aussi, de nos liqueurs et de nos vins, en dépit de Mahomet? Leurs yeux pétillent à la vue de nos argentures et de nos dorures Ruolz , et ils se passent volontiers la fantaisie pour leurs motichacous et leurs moucaiies de nos bijoux, qu'ils trouvent plus élégants que les leurs; et de tous ces riens charmants connua sous le nom d articles de Paris.
m L'ALGÉRIE FRANÇAISE.
Des chausseites aux pieds, des bas aux jaoii3es leor seniibleot d'excellents conducteurs de calorique rhirer, el Véàé d'assez désirables préseryatife contre les mouches et la poussière ; ils troavenl que nos foulards font un très-bon effet aotoor de leur cou, pendus à leur ceinture ou roulés sous le capuchon du bornous autour de leur calotte de laine rouge. Le goorbi élevé avec de la terre el du boie mort leur paraît très-inférieur à la luaison bâtie en pierres ou en briques. Plus d'un caïd trouve que les tapis sont un siège pins inoelleox que les nattes d*ajoncs tressés, et quand ils offrent le café ou le cou-couss à un Européen dans leur gourbi d'attente, ils savent trèsbien faire apporter en son honneur les chaises et les fauteuils dool ils ont i^arni leurs demeures.
Sans doute ils n'ont pas encore adopté nos attelages, nos charmes y nos outils el nos procédés en agriculture, mais ils les observent, s'en rendent compte. Ils savent parfaitement déjà quels rendements supérieurs ils peuvent retirer de leurs terres en se livrant, comme nous , aux cultures industrielles dont l'Afrique esl la terre promise; mais, comme ils sont habiles et réservés , ils attendent que nous en ayons fait Texpérience. £t y a-t-il si longtemps que nos paysans de France se mettent à quitter leurs rou* tines et les instruments de travail qu'ils tenaient de leurs pères, soit en agriculture, soit pour leurs métiers?
Sansdonteaussi les indigènes ne connaissent œcore ni le mécanisme ni peut-être Tutilité de nos arts, de
SECONDS PARTIE. t3l
oûâ scieacesf mais ils s'en montrent émerveillés; et à voir Taptitade et la dextérité qu^ils déploient dans la coufection de certaios objets et de leurs vêtements, la richessQ et rornementation ruisselante des harnaohements de leurs chevaux , il est évident quils ont le goût des choses belles et riches, et qu ils peuvent devenir des consommateurs pour nos fabriques , des ouvriers de Tindostrie, de parfaits cultivateurs ^ des artistes même, car Fart tient de la fantaisie, et nul peuple au monde n'est plus fantaisiste que T Arabe. Oui, r Arabe, qui en est encore aux errements du moyen âge primitif, époque de sa grandeur, parce qu'il a été arrêté dans son développement par les dominations successives qui Tout forcé à se replier sur lui-même, peut, au contact de notre civilisation, reprendre nue marche ascendante, et nous rejoindre dans la voie du progrès.
Or si, dans le système du refoulement et de la compression, la France avait intérêt à ce que les Arabes fussent en toute chose tenus à Fctat de parias, dans le système de paciâcation qui ne peut aboutir pleinement que par la fusion des mœurs, des intelligences, des terres, du travail et des races, la France a intérêt à ce que les Arabes soient relevés de toutes les déchéances dont les ont frappés les conquêtes anciennes et modernes. A ce prix seulement , F Algérie cessera d'être pour la France un boulet aux pieds, comme T Irlande en est un pour TAngleterré*
Vin.
Sviilonu' (le fusion. — Pojiiilatioii li <tiK o-ai <il)0. — Morcellement des Irihiis ol des terres. — LiMii immixtion par individualités dans les cirronsc riptions euroïK'enneîi. — Aptitudes indigènes pour celle immixtion. — Influences de l'étal social et du Coran. — Écoles? musulmanes. — Influence prol)able du médecin co!(mial. — La femme indigène. — Son avenir.
Pour afleoupHr dans la nature arabe ce qa'il y aurait
encore de sj'stémaliquement réfraclaire à toute civilisation, pour servir et développer les instincts et les aptitudes qui la poussent au-devant de Taction assi* milalrice de notre puissance, que faut-il donc?
Entrer Immédiatement, résolùment» dans les voies de la fusion d'intérêts d'où doit infailliblement sortir un jour la fusion des mœurs et des races, et par celle-ci une population franco-arabe.
J'ai dit pourquoi Tintérét territorial était rînlérêt dominant de la colonie algérienne; c'est donc autour de cet intérêt que doivent graviter tous les éléments du système de fusion. Pour les créer et les féconder, le premier moyen , celui sans lequel rien n'est possible, consiste dans la rupture de la nalionalité indigène, parle morcellement à Imtiui des tribus et des terres.
Pour cet éparpillement des forces indigènes, la
France sera secondée môme par Torganisation actuelle de la société arabe, divisée, comme toutes les sociétés homaiDes, en grands et en petits, en individus et familles qui possèdent, et en individus et familles qui ne possèdent pas.
Les terres occupées par la tribu ne sont pas , en effet, la propriété commune de tous les membres qui la composent; ils n'y ont pas tous des droits égaux. Pour décomposer la tribu, il n*y a dès lors qu'à dis* tribuer des terres aux individus et aux familles qui n'en ont pas, mais qui possèdent des instruments de travail , argent on bras, et qui à ce titre sont dans la tribu les fermiers ou les domestiques des grands. Seu* lement, les terres devront être prises en dehors et aussi loin que possible de la circonscription actuelle de la tribu dont on opérera le morcellement.
Se borner à créer de plus nombreuses circonscrip* tions de territoire indigène, ce ne serait que multiplier les agglomérations, fractionner la nationalité sans la rompre, et n'avoir en rien servi ni fait avancer le système de fusion. C'est donc dans les circonscriptions de villages européens qu'il faudra réserver une partie des terres concessibles pour les distribuer aux indigènes, et non-seulemenl une j)artie des terres, mais aussi, dans les villages même, un nombre concordant d'habitations. A6n de joindre au stimulant matériel de l'intérêt de propriété 1 iulérêt non moins grand pour les Arabes, et dont il n'a pas été tenu assez compte, de la religion et de Téducation, un
«3i LALGÉRIË FRANÇAISE.
instituteur musulman et ua uiarahout devront être partout où se trouveront une église et une éoote françaises.
Qui pourrait douter que les indigènes qui ont de quoi affermer les terres des grands^ moyennant nn prix fixé en argent on des redevances en natore, n*aimeront pas mieux cultiver des terres dont îb auront à tonjoura la libre propriété, pour eox el ponr leurs descendants, que les terres 06 ils ne seront que métayers, vassaux , khammas congéables à volonté? La terre algérienne et aussi ragricnltnre 7 gagne-* raient. Le cnltivatenr chercherait a améliorer le sol dont il serait maître, tandis que, sans le renouveler jamais, il épuise le sol où il n'est pas êàt de rester après la moisson.
Croire que par esprit de nationalité, et surtout de nationalité vaincoe, le prolétaire indigène préférera la perpétuité du fermage et du salaire chez un maître de sa race à la propriété et à la liberté sur des terres possédées an même titre qoe cdies de la race coiiqaé» rante, alors que dans cette possession il y aura pour Ini avantage de bien-être , augmentation de fortune ^ sans aucune des redevances matérieUes et morales auxquelles il était tenu , ce serait en vérité ne point connaître la démocratie arabe, qui, en ceci, ressemble à tontes tes classes dépossédées? Est-ce qoe <léjà le travailleur arabe n aime pas mieux très-souvent prendre à ferme les terres possédées par les Enropéens que les terres de ses seignenr»? H les
obtient à des conditions meilleures; il y est plus sou maître. Mon ami , M. le Buhotel , dira qoe, s*il n'araif pas eu d'autres vues, toutes les grandes possessions ile Beadaly-Bey^ de 1 Haouch-Bridjai s'en iraient ainsi découpées en fermes arabes.
De cet enchevêtrement de Fhabitation, du travail, de la lamille, de la religion, de TédocatioD, des mœnrs indigènes dans les habitations, les travaux , les familles, les mœurs et les écoles européennes, il est impossible qu'avant même deux générations il ne sorte point pour la colonie des résultats très-appréciables. Ai-je besoin de les nouibrer? Le principal ne serait*il pas que la portion vraiment active , œiie qui travaille, qui paye et qui se bat, serait ponr toujours enlevée à rinfluence et à Taction de la portion qui intrigue, vit du travail d'autrui, et pour ses amU-' tiens, ses haines, ses privilèges, pousse les nasse» sur le champ de bataille? Or, ne faut-il pas en ûnir avec cette action et cette influence , puisqu'il est vrai que ce sont elles qui ont toujours fomenté la guerre? Chaque fois, en effet, que les petits commençaient à tnmver un intérêt pour venir à nous» les grands survenaient , qui les forçaient à reprendre les armes*
Et puis, dans ce contact de chaque jour, dans cet édiange de petits services quimpdse forcément tout vûisiuagej que d'aspérités seraient érooussées, que de préjugés dissipés, que d antipathies éteintes! Malgré le système du cantènnemoat des races suivi j«a-* qu'ici, partout où une maison, une ferme, un village
236 L'ALGÉRIB FRANÇAISE.
conÛDenl avec quelques gourbis, m voil-on pas les habilants de ceux-ci , les enfaote sartoot, les femmes mômes , ne point trop éviter de recourir aux assistances de leurs voisins, et en retour chercher les occasions de rendre des services?
Qu'on ne dise pas que TArabe, nomade par nature, ne voudra pas se fixer à demeure sur les terres^ qu ii préfère son gourbi ou sa tente à nos maisons de pierre. Quand TArabe a travaille une terre qui lui rapporte y ii y tient autant que l'Européen à ses propriétés: il se bat pour ne pas la quitter; il plaide pour en protéger les produils ou en conserver les droits. Quand on lui parle de sa tente incommode , de son gourbi misérable , il sait bien vous dire qu'il n'est pas aussi riche que le sidi^, pour avoir comme lui une maison dont sa main et ses yeux indiquent là-bas, dans le lointain , les murs blancs et le toit rouge. Et il dit cela avec un sentiment de tristesse où se glisse bien un peu d'envie, tout comme en Europe chez m paysan reportant ses regards de sa chaumière sur le château,
11 ne faut pas croire non plus que TArabe oe voudra pas voir son culte et ses marabouts à côté de notre culte et de nos prêtres. Je l'ai dit : le fanatisme musulman s'en va de l'Algérie. Le jour où TArabe verra son culte et ses marabouts devenir Tobjet de notre tolérance , de notre protection légale, il en sera aussi touché que les Israélites et les protestants le jour on ils furent appelés au libre exercice de leurs
SECONDE PÂRTIB.
religions^quioDl leur placeaii budgeUNousn'auroos, au surplus 9 qu*à laisser agir les marabouts euxriiéiues, homnies fort éclairés pour la plupart. Et si nous y aidons un peu, ils sauront bien dire aux croyants que le Coran renferme des surates qui pla* cent les chrétiens et les musulmans sur la même ligne d'eofanls de Dieu ; qu'il en est d'autres où il est dit : « U Évangile est le flambeau de la foi ; il édaire » et instruit ceux qui craignent le Seigneur. Le3 chré- » tiens seront jugés d'après l'Évangile^ ceux qui les » jugeront autrement seront prévaricateurs. » Qu^en* fiîi il est dit ailleurs : « Nous croyons à la doctrine de » Moïse 9 de Jésus et des prophètes i sans mettre . » aucune différence entre eux. i»
Une fois les marabouts intéressés à marcher dans cette voie (et il €St facile de les y intéresser), il sortira de leurs rangs des écrits où seront mises en lumière toutes les idées de tolérance qui doivent rapprocher les musulmans et les chrétiens. Ce livre, donné en lecture dans les écoles indigènes, encou* ragées et surveillées, agirait nécessai renient sur la génération grandissante, et hâterait Iheure de la fusion sociale par la fusion intellectuelle et morale des idées de la fraternité religieuse, pour s'étendre de là aux idées de la fraternité de peuple.
— Mais les écoles? Est-ce que les indigènes les connaissent, les fréquentent? Cette question peut se poser en Europe, en France; en Algérie elle est résolue alûrmativement par les lails. Parmi ces Arabes en
tas L'ALGÉRIE FRANÇAISE.
burnouâ Bouillé et déchiré , trottant sur leurs âoes, tanguant sur leors diameaux, accroupis an seail de lear tente on devant votre porte , voi» vendant nMm* porte quoi y il en est bien peu qui ne sachent au moins lire; heancoup savent écrire*
Lire et écrire, telle est Téducation élémentaire assez généralement répandue dans ia race indigène. Alger founniUe d'écoles primaires masnlmanes oià s'entassent par douzaines de petits et même de grands enfants , à Tœil intelligent et vif ^ au front large et hant, à la bouche sonnante et vermeille. Ët non^sen-
lement à Alger, mais a Kouba, à Birmandrcz, à Bir— kadem, dans tous les villages, dans tous les anciens centres de population d'où la goerre et la colonisation européenne n'ont pas complètement refoulé les indigènes, on voit tous les jours, ouverte à Tceil des passants, une porte cintrée, par où s'édiappeni des marmottements continus qu'on prendrait pour des psalmodies monacales. Là est une école primaire avec ses tableanx , ses pages d^ardoîses , ses monUeurs, où les petits musulmans lîsenti écrivent, apprennent et se répètent l'un à l'autre les versets de. leur livre sacré. On dirait d*ane éede de notre enseignement mutuel.
Gomme en Angleterre, qni a ses écoles de pmtMsse, chaqne maraboottn, en Algérie, a son école indigène; et, de même que les écoles de paroisse n'ont d'antre livre qne la Bible, les écoles indigènes n*ont d'antre livre qne le Coran. Sans doute, c*est pea!
SECONDE PARTIE. m
bien qa'ea FrâAce liuraot ane loogue suite de siècles DODS n'ayons pas eu sur ce point le droit de nous montrer fort difficiles; mais il ne saurait être impossible d'importer mieux chez un peuple barbare qui de lui-même» et sous le joog abrutissant des Turcs» a conservé ce premier levier de toute faculté intellectuelle et morale. L'éducation est tellement dans les besoins instinctifs de la race indigène; cette race porte si bien en elle les traditions vagues et confuses de son ancienne célébrité, de sa science et de ses arts y qu*à Textréme frontière du grand désert on trouve renseignement primaire au sein des tribus du Sahara algérien , et que i dans la sauvage et indomp* tée Kabylie, une p<Mrtion considérable de Yachonr levé par les chefs est afiectée à reutreliea des écoles.
Que Tétnde de la langue française soit rendue obli« gatoire dans les écoles musulmanes , comme dans tous les pays de conquête Ta toujours été la langue du vainqueur pour finir par devenir dominante; qu'au moyen d'une école normale spéciale on s'occupe de ionner des instituteurs auxquels sera livrée peu à peu Téducation primaire des indigènes; qu'on fasse de la fréquentation de ces écoles une condition des concessions de terres» des faveurs de Tautorité^ de rinvestitnre de fonctions ou de litres» toutes choses dont la race arabe se montre fort avide, et en peu de temps on aura £ait naitre le goût et le besoin de renseignement de nos écoles secondaires ^ je ne dis pas de celles où se cultivent les études classiques, mais
m LALGÊRIE FRANÇAISE.
OÙ se puisent au moins les rudiments de l'éducation professionnelle.
Ces écoles du second degré ne seroiU pas plus désertes que les écoles pnmaires. La pente du génie arabe va à tous les genres d'enseignement, car II se compose de curiosité, d'allention, de finesse et de méditation. Bien souvent, quand nous nous fôchons contre Tindigène, c'est contre nous que nous devrions tourner nos inipaliences. « L' Ai abe ne peut pas nous comprendrOi disons-nous? » Je le crois bienl nous balbutions à peine quelques mots de sa langue, et nous croyous la savoir. Mais quand les indigènes sauront ia nôtre comme Saadi , le caîd des Aribs^ et comme son fils Hamett; ou quand nous saurons la leur comme M. de la Porte, le chef du bureau civil arabe à la préfecture d'Alger, ou comme H. Bresnier, le savant professeur que les Arabes eux-mêmes prennent pour un des leurs déguisé en Français, on verra tout ce qu'il y a de sagacité, dUntelligence et môme de vivacité d'esprit dans ces léles graves , dans ces physionoQues réfléchies, dans ces regards profonds et reluisants.
Non , non , les Arabes ne repousseront rien de nos sciences, de nos arts, de nos procédés en quoi que ce soit, en agriculture moins encore , le jour où ils seront convainc us que nous en obtenons des rendements bien supérieurs aux leurs; déjà ils commencent à rétre. Quand no indigène loue ses bras, le premier aveu qui lui échappe, c'est qu il ne sait pas
SëCONJDË PART1£.
faire à la mode européenne; le second, qu'il veut apprendre. — « Enseigne-moi, )> diuîL On l'enseigne» il fait , et en peu de temps il fait bien ; plus intelligent souvent ) et en toul cas mieux vouiant que bon nombre de travailleurs européens, rivés à leur petit aavoir, dont ils sont fort entichés.
Par les instituteurs nous tiendrons les générations à venir; par le médecin noas pouvons avoir la génération qui marche. On dit, je lésais, que les indigènes n'ont foi qu'en leurs loubibes, qui les taillent et les brûlent» avec accompagnement d'amulettes et do versets du Coran ; que surtout iU se montrent intraitables à Tendroit de la vaccination des enfants.
Pour ce qui est de la vaccine» il fat un temps en France, et pas bien loin de nous, ou, excomnmniéc du haut de la chaire, bafouée par les bons mots des grands et des petits salons» elle était un objet d'effroi dans les campagnes, et d'émeutes en jupon dans les villes. Aujourd'hui» il n'y a peut-être pas un enfant sur mille qui ne soit vacciné. Le temps et la raison , aidés par tous les moyens de coercition morale dont les gouvernements disposent toujours» ont amené ce résultat conservateur de la race humaine. Les mêmes moyens auront le môme suceès dans l'Algérie indigène.
Si les Arabes» en eifet» ont eu pour les médecins de l'Europe Téloignement qu'on a remarqué» il faut s'en prendre a i élat de guerre. La génération actuelle n'avait vu jusqu'ici la science médicale que Tépée au côté et derrière un canon* U n'est donc pas étonnani
qu'elle ait confondu dans un même sentiment de déûance et de lépuiâion la main qui tue et la maia qoi peat guérir* lilais en 4852, quand M« le docteur Baudens alla faire en Algérie cette tournée d'inspection d'où est sortie la réorganisation si nécessaire du service médical y je lui ai entendu raconter une foule de faits qui prouvent qu'en ceci , comme en tant d'autres choses I les sentiments des indigènes sont considérablement modiGés. Les tribus mêmes les plus éloignées de notre centre d'action allaient au-devant de cet illustre messager de la science ; elles Tattiraient dans leurs gourbis on sous leurs tentes, le consultaient, retardaient son départ, et multipliaient partout pour lui les honneurs de la Diûa. Moi-même aussi y n*ai-je pas été témoin des consultations que les ind gènes venaient tous- les jours chercher auprès du docteur Payn, la douce et inaltérable amitié du pays de mon exil? Quand je le suivais dans ses courses aux tribus , ne voyais -je pas les respects que lui attirait son titre de ioubibe?
Si , depuis la pacification , le médecin n*a pas pris dans la famille arabe Fifitluence et le rôle que lui ont donnés lea peuples de TEurope, la faute en revient, pour une très-grande part, au système de cantonnement qui a parqué les indigènes loin de tout contact avec les populations civiles, et comme en dehors du parcours des circonscriptions médicales. Mais que, par rappUcaliou soutenue du système de fusion, les indigènes se trouvent mêlés avec les Européens dans
les villages et dans les communes ; que la demeure arabe ne puisse pas plus être fermée aux investigations régulières de la médecine administrative qu'elle ne peut l'être aux constatations de la médecine légale ; qu'il en soit fait, comme pour la fréquentation des écoles, une condition des concessions et des faveors; qu en6n la loi française contre rexercice illégal de la * médecine soit rigoureusement appliquée aux charlatans indigènes, et le médecin colonial ne tardera pas à devenir le plus puissant ouvrier de la lusioa francoarabe. Il aura les hommes par les femmes , et les femmes par les enfants.
Car dans TAlgérie indigène la femme est plus influente » moins esclave qu'on ne le croit. On la retrouve là ce qu'elle est partout , avec ses instincts , ses coquetteries, ses curiosités, sa pénétration, ses finesses, la puissance de ses larmes ou de ses joies, de ses réserves ou de ses abandons; avec toute la conscience de son empire , avec toute son habileté à faire des dehors même les plus abaissés de sa soumission le déguisement et Tappuî le plus assuré de sa force, à trouver dans les passioiis des hommes le secret de leurs plus extrêmes faiblesses, et à garder ainsi une certaine part d'influence jusque dans les inconstances et les bigamies que la loi musulmane consacre et légitime. .
Pour ma part, j'ai toujours trouvé un charme infini dans les détails que des dames européennes qui
parlent la langue arabe donnént sur les familles indice.
2i4 L'ALGÉRIE FRANÇAISE.
gènes, dans rinlérieur desquelles les femmes seules
sont admises. Quel empressement affairé chez ces pauvres recluses à tout regarder, tout demander, tout manier, tout essayer! En un clin d'œil, chapeaux, rubans, dentelles, broderies, châles, bijoux, robes, corsets mêmes, tout y passe. Ce sont alors des airs, des manières, des tournures, des sourires, des regards, des satisfactions folles sous ces. accoutrements , devant les hautes glaces de Venise ou les petits miroirs mauresques incrustés dans les éventails de plumes d'autruche.
Puis viennent les curiosités, les questions les plus naïves, souvent les plus embarrassantes, sur les femmes et sur leur lùle dans la famille et dans la société en France. Tout cela finit par des nuages qui passent dans les grands yeux noirs qui se baissent , sur les beaux fronts qui se penchent : c'est la tristesse qui suit la révélation de tant de choses qu'on ignore, qu'on ne possède pas; ce sont des retours sur la monotonie de i existence, en face de cette infinie variété de riens charmants dont est fait le tissu de la vie d'Europe; c'est Je sentiment de toutes les libres expansions de la nature et de la destinée de la fonnoe qui s'agite dans des âmes où la domination jalouse de r homme les a compriméevS.
11 ne me semble donc pas impossible de faire sortir peu à peu l'éducation et la vie des femmes indigènes du cercle tyranni que on elK s ont été enfermées dans le gynécée. La polygamie et le clausiragc de la femme
sons les voiles ou sons les verrous n*ont existé et ne
se peuvent maintenir (ceci est un enseignement de rhistoire oniverseUe) que sous raction incessante du despotisme politique et social le plus complet. Or, ce n'est point pour la perpétuité de ce despotisme que nous avons conquis l'Afrique ii y a vingt-quatre ans, et qu'aujourd'hui la France et TAnglelerre ont porté secours au clief de Tislamisme. Le coin de la poli* tique égalitatre vient de pénétrer dans le privilège musuhiiaii. Toutes les pièces de 1 armure religieuse et sociale en seront disloquées. Ce n'est pas un des moindres indices dés coups déjà portés , puisque celui-ci s'adresse au préjugé le plus intraitable, que d'avoir vu, par ordre du padischa, les portes du harem impérial s'ouvrir devant des femmes libres et chrétiennes.
Ën Algérie, des pensionnats, des écoles, mis par une administration intelligente et ferme à l'abri des ardeurs du prosélytisme du clergé chrétien, dont les chefs de la foi musulmane seraient assurés de con* server la direction religieuse, et pour la fréquentation desquels il serait fait ce que j'ai demandé pour les écoles de garçons, ne manqueraient pas d*éoolières. En peu d'années, la femme de l'Algérie indigène, par l'importance qu'elle prendrait dans la famille, par la place qui loi serait faite dans les positions diverses de la société, par son action sur les mœurs, s'avancerait à son tour dans les voies de son émancipation, et deviendrait ainsi, en Afrique,
comme k femme Ta été en Europe, un des élément»
les plus actifs de la civilisation de sa race. Cest par )a femme alors que se complétera la fusion francoarabe, et que l'Algérie cessera de prolonger indéfi*
niment le spectacle de ces rivières qui à leur con— fluent joignent leurs eaux sans les confondre et les mêler.
Quand l'éducalion aura passé le DÏveau du génie français sur les deux sexes de l'Algérie indigène, elle aura eu justice des préjugés mutuels qui font deux races et deux peuples, de I Kuropéen et de rArabe, du chrétien et du musulman* Il se contractera alors des mariages mixtes , comme on a va le progrès humain et social, triomphant de préjugés non moins enracinés , am^er des unions de £amille entre les nobles et les vilains, entre les chrétiens et les Israélites, entre les catholiques et les protestants.
Le. temps, qui a fini par rendre ces unions faciles, pourra briser aussi bien les difficultés qui semblent rendre à jamais impossibles les mariages entre chrétiens et musulmanes y entre musulmans et diréU^nes. Et par le temps, je yeux dire tout ce qu'il amène de nécessités de rapprochements et de fusion dans les intérêts qui s'agitent m sein d'one même contrée. Une fois ces intérêts en marche , rien ne les peut plus arrêter ; et ils vont jusqu'aux extrêmes conséquences de la kû logique de leurs développements et de leur perpétuité.
Agent immédiat de la fusion franco-arabe. — Imposition de la foi civile et sociale du peuple vainqueur. — Exemple tiré de la conquête romaine. — Aspirations des inifigèws vers la loi Annçaise. — Conséquences de leur admission à Tégalité àevmi la loi. — Augmentation de population et de travail.— Les tribus sahariennes.— Leur état social.
Le deiDier mot de rextermination et du refoulement ayant fait recaler ceax-là mêmes qui avaient préconisé ce système et y avaient mis le plus la main ; le gouvernement des Arabes par compression ne pouvant qoe retarder, sans être d*ancnne utilité pour la colonisation , le but civilisateur que se propose toute conquête en Afrique, il n'y avait plus de possible que le système de la fusion des races par la fusimi des intérêts. C'est pour le faire aboutir que j'ai proposé railaiblissement graduel de la nationalité arabe au moyen du fractionnement et de Téparpillement des tribus avec leur enchevêtrement dans les terres et les villages européens. Bien que les intérêts moraux de la religion et de Téducation s'y viennent grouper autour, ces moyens ne sont, à vrai dire, que matériels; ils procèdent par voie d'infiltration sftre, mais lente.
Leurs résultats ne sont donc guère que des contm-
â48 L'ALGÉRIE FRANÇAISE.
gCDts d'avenir; et, à certains égards, TéducaliOD et la religion elles-mêmes ne feront pendant quelque
temps que marquer les différences de mœurs et de races.
L'agent immédiat de la fusion franco-arabe est
donc ailleurs.
Ad Algérie, comme dans tons les pays de conquête, il est dans Timposilion de la loi des vainqueurs auK vaincus. Elle .^i ulo pnit, au même instant et partout à la fois, alleindre i élément indigène dans toute son homogénéité : propriété, individu, droits, affaires, mœurs, idées; le saisir et le jeter tout vivant dans le creuset de l'assimilation française.
Et par loi , je n^entends pas la loi générale de toute couquéle, la loi poiilique de Tasservissement. Celle-ci ne sert qu'à perpétuer la distinction en vainqueurs et en vaincus; elle entretient ainsi les haines chez les seconds, et les insolentes exigences chez les premiers. Mais par loi j*entends la loi civile, la loi sociale, qui, en créant l'égalité entre tous les habitants d'un même pays, fonde, par l'unité de législation, T unité de peuple. Où règne l'unité de la loi, il y a égalité de droits; et où cette égalité règne, il importe peu qu'il y ait des races diverses : il y a bientôt une nation unique.
Cest ce qu'avaient parfaitement compris les Romains. Ils apportaient leurs lois civiles aux nations subjuguées, et celles-ci les adoptaient avec amour, parce que, fruit d'une civilisation supérieure, ces
lois leur paraissaient être, ce qu'elles étaient en réalité, bien plus favorables à tous les développements humaiDS et sociaux, vers lesquels toute race, si aban donnée qu'elle soit, est portée par ses plus secrets insliocts. Ce fut ainsi que les Gaulois coustilués en clans ou tribus, se gouvernant pentarchiquement par des grands et par des prêtres , comme les Arabes , se montrèrent , après la conquête de César, si faciles à accepter la loi et Torganisation romaines , qui représentaient la civilisation. Après la conquête franque, au contraire, ces mêmes Gaulois, devenus Romains depuis cinq siècles, se montrèrent hostiles à leurs nouveaux conquérants, parce que la loi germaine représentait la barbarie.
La loi civile, la loi sociale, Tadministration et la justice de la France, voilà le moule dans lequel il faut jeter les individualités et les intérêts indigènes de FAlgérie. Il va sans dire que je suppose tous ces éléments, régulateurs de la vie civile et sociale, dégagés des abus dont l'Algérie française a en tant de peiile jusqu^à ce jour à traîner le fardeau.
Quand j'ai lait de i enchevêtrement des tribus et de la propriété indigène, dans les circonscriptions européennes, le principe fondamental de la fusion Iranco-arabe , j'avais en vue Timporlation de la loi française et les moyens de la faciliter. Tant que les Arabes, en effet, seraient cantonnés en tribus, n'ayant à démêler qu'entre eux des intérêts d'affaires et de famille, on ne pourrait guère, à moins de faire de la
250 L'ALGÉIUE FRANÇAISE.
tyrannie pour la tyrannie, lenr en imposer la régnlarisation par nos lois. Du jour de leur immixtion dans la popnlatioii et dans les terres earopéemieS) il eâl tout naturel, an contraire, qu'ils se trouvent sous leur empire pour tous les droits dont elles règle&t rasage.
Mais, objectera -t-on , la loi religieuse est aussi la loi civile et sociale des indigènes; et, en touchant à celle-ci 9 la loi française touchera à celle4à*
Je réponds :
Ëst>Ge que les Israélites n'ont pas aussi leur loi religieuse pour loi civile? cette loi n'est-elle pas en désaccord sur bien des points avec la loi française? Il suffit d'avoir lu la Qible pour le savoir. Les israélites en subissent-ils moins le r^ime de notre lé^lalion pour tous les actes de leur vie et de leurs affaires auxquelles ils veulent donner des effets civils, sans lesquels ces actes ne pourraient lier les tiers non-seulement étrangers à leur foi, mais israélites même, qui auraient intérêt à se prévaloir d'une dérogation à la loi civile de la France, ou de tont autre pays dans lequel ils ont leur domicile ?
Eh bien, le nrasulman, pour son for intérîeiir, demeurera soumis au Coran , comme Tisraélite Test à la&ble; mais, comme celui-ci, il sera soumis à la loi française pour son for extérieur. Le joug civil que la loi de Motee a dâ subir dans le monde entier, la loi de Mahomet le subira dans TAIgérie. Les Arabes sont dieE nous et non diœ eux, puisque nous les avons
SECONDE l AKTiE.
conquis; TAIgérie appartient à la France et non mu
Arabes. Si c'est nous qui sommes chez eux , si l'Algérie est et doit rester arabe, alors laissons les indigènès administrer et gouverner, adoptons leurs lois et leurs mœurs, ou plutôt allons-nous-en, et qu'ils jettent aux vents les ossements de nos colons et de nos soldats, enfouis dans le sol sans Tavoir fécondé, comme ils ont entassé dans leurs pots de terre une grosse part des deux milliards que noos a coàté notre occupation si longtemps niinense inféconde.
Mais qu'est-il besoin de nous inquiéter à ce sujet?
Malgré toutes \e& énbrmités qui les ont refoulés dans Tisolement , les indigènes n*ont pu résister à la pente forcée des choses, qui, par leurs instincts et leurs besoins » les poussait à toutes sortes de relations avec nos colons et nos marchands. Ces relations ont amené des discussions, des procès. Sauf les lenteurs procédurières, qu*ils trouvent exagérées et ruineuses, comme nous les pouvons trouver telles nous-mêmes , ils mettent les décisions de notre justice fort au-dessus de la justice de leurs caïds, rarement exempte de passion et de vénalité , autant qu'elle Test peu de formes violentes et d'exigences concussionnaires. Limmixtion des propriétés et des individualités indigènes aura donc pour résultat inévitable de multiplier, par leur frottement journalier aux intérêts européens , les occasions d*^ appeler à la justice et à la loi françaises.
De là à Mre régler par celte m^e justice et par
cette môme loi les intérêts de tout genre entre indigènes, il n'y a pas loin. Il n'y a pas les moindres répugnances à vaincre. Qu'on se dise : Il faut que cela soit! et cela sera, anx applaudissements de cœur et
de bouche.
Avec la connaissance que je crois avoir du caractère arabe, dont l'orgaeil forme le fond; avec la conviction intime qu ils ont et qu'ils avouent de notre supériorité comme peuple , sinon toujours comme individus, il m'est démontré que les Arabes ne seront réellement pacifiés, ne seront bien à nous que le jour où nous les aurons admis, en partage égal, au bénéfice de nos lois civiles, de notre administration, de notre justice, et où par conséquent nous les aurons affranchis de toute justice, de toute administration, de toute loi pesant snr eux et non sur nous; que le jour où nous aurons prociamé, pour nos sujets de l'Algérie indigène, cette égalité dont nous avons imposé le devoir au sultan pour tous les sujets de son empire, et dont nous lui avons fait la condition comminatoire du secours de nos armes; que le jour enfin où, administrés et gouvernés comme nous , au même titre que nous, les indigènes auront la satisfaction de croire et de dire qu'ils sont nos égaux comme peuple, de même qu'ils se disent que, comme hommes, ils nous valent bien.
Le jour où cette égalité devant la loi et la société
françaises sera proclamée en Afrique, la colonisation sera fondée détiuitivement, la population franco-arabe
ira à son avenir, de même que la nationalité gallo-romaine alla au sien du moment que César Auguste eut proclamé à Narbonne l'assimilation des Gaûles et leur oonslitotion en provinces romaines. L'histoire dit si ces barbareif Gaulois ^ dont nous sommes les fils, ne devinrent pas, en moins d^an demi-siècle, les émules et les éganx des conquérants romains, à l'armée, au seuai, dans les curies , dans les jurandes, dans les arts, dans les sciences, dans les lettres, en vices comme en vertus, en grandes cités et en gigantesques monuments.
Or, je ne saurais trop le répéter, pour entrer dans
les voies de Tassimilation française, les Arabes se trouvenl aujourd1)ui dans des conditions acquises de perfectibilité bien plus avancées que celles où étaient les Gaulois quaud Auguste les poussa daiiâ i assimilation romaine.
Autant qu'il est permis à la raison de s^élever du connu à rinconau , par la logique des faits humains et sociaux, rassimiiation franchement exécutée me semble devoir amener trois résultats heureux :
Augmentation de population et de travail;
Accroissement de la fortune publique;
Organisation d'une force militaire qui dégrèvera le budget de la France, et nous laissera en Europe la libre disposition de notre armée*
Je vais examiner ces trois propositions. D'abord, augmentation.de population et de travail.
Par delà les deux chaînes de l'Atlas, qui courent
fU L'ALGÉRIE FRANÇAISE.
parallèlement du Maroc àTuDis, s'étendent dea plaines
et de montagnes de sables mélangées d'oasis : c'est le Sahara algérien. Ce n'est pas encore le déaert, c en est la lisière. Les terres arables y sont en très-petite quantité : elles ne suffisent pas à nourrir la populalation, qui n'y vit guère que des dattes du paimier, dont elle fait sa culture principale, mais que, sons peine de jualadies et de mort, elle duil mélanger d*autres aliments.
Cette portion de l'Afrique est habitée par des tribus sédentaires cl par des li ibus nomades. Celles-ci campent sous la tente; celles-là résident dans des villes et dans des bourgades fortifiées pour la plupart , c'està-dire enceintes de murs crénelés, en cailloux ou en pisé, à hauteur de cinq ou six mètres, pour les tenir à Tabri d*un coup de main. Les deux points extrêmes de ces oasis au milieu des sables sont Tougourlli y qui touche au royaume de Tunis^ et Insallah, qui confine au royaume de Maroc, avec Ouarglah pour point de partage de Test et du sud.
Bien que nos postes n'arrivent qu'à Biskra, dans la province et au sud de Gonstantine, et à Bogars , au sud d'Alger, notre domination s'est avancée Jusqu'à Élarouat^ où nous mimes un kalifat, et jusqu'à Tou« gourth même, dont le chef paya Timput au duc d'Aumaie eu échange du burnous d investiture. La tribu nombreuse des Beni*Hzab a fait dans un temps des ouvertures de soumission ; et Ouarglah, qui est la ville la plus rapprochée du déseit ou grand Sahara, a en-
voyé ua des chefe de sa djéma (assemblée nationale) pour prendre connaissance de TAlgérie française, et savoir quels avaatages elle pourrait retirer de reiar lions commerciales avec ndns. .
Dans les temps anciens , c'est-à-dire aux époques antérieures aux invasious arabes, maures et turques, le Sahara algérien n'était peuplé on plutôt parcoara que par des tribus nomades. Mais ces invasions successives firent reiluer vers cette portion de TAfrique an grand nombre de tribus sédentaires des montagnes et de la plaine, du Tell^ pour parler le langage topogtapbique des historiens. Ces tribus se trouvèrent en face des tribns nomades, qui, propriétaires des oasis où elles df^iSsaicnL leurs tentes F hiver, et d'où dles s'éloignaient Tété pour aller au désert, les cédèrent ou plutôt les affermèrent aus: nouveaux arrivés, à charge de culture et de redevance. Obéissant à leurs iusUocta sédentaires, les tribus refoulées coustruisirenl des villes et des bourgs , dont le nombre est plus considérable aujourd hui que sur le Tell algérien luimême.
Les tribus nomades campât autour, comme autrefois les Francs des preniiers jours de la conquête campaient autour des villes de la Gaule dont ils avaient fait leurs tributaires. Au Sahara aujourd'hui, comme dans la Gaule jadis, les nomades sont les seigneurs, les citadins sont les vassaux, les vilains l car T Arabe nomade tient en profond mépris TArabe de la ville, qu'il traite d'Arabe dégénéré. L'habitant le pluspau-
vre de la tente en poil de chameau croirait déroger, comme autrefois le féodal , 8*il donnait sa fille en mariage au plus riche habitant de la maison de f)ierre.
Yoiià, à cette heure encore, Tétat social dans le Sahara algérien. La vie n'y est donc pas tellement heureuse pour les anciennes tribus émigrées du Tell qu'elles ne voulussent point en changer | et qu il fût impossible, si elles étaient sûres d'y retrouver ce que leurs pères ont perdu , de leur inspirer le désir de rentœr dans leur primitive patrie. L®ret de 1 avoir perdue est entretenu par Tinfériorité dans laquelle elles vivent, et accru, à périodes fixes, par les dévastations de tout genre dont elles sont les victimes solidaires , toutes les fois que les tribus nomades se livrent bataille; or, l'anarchie et la guerre sont Tétat normal des Arabes nomades, vagabonds féodaux, pirates du désert.
Pour activer et faire aboutir, chez les tribus sédentaires et vassales du Sahara , cet esprit de retour dans le Tell, il n*y aurait, je pense, ni grands efforts, ni expéditions lointaines, ni puissants moyens diplomatiques à mettre en jeu. Sans quitter le Tell sur place, aux heures ded marchés en certaine saison, une administration intelligente et vraiment colonisa* trice pourrait y suffire.
Moyens de rappeler les tribus sahariennes dans le — Les Kabyles. Opinion des Algériens sur leur compte. — Preuves,
— Le caïd du Sebaou et Timpôt. — Commerce de 85 millions.
— Ce que )*împ6t aurait été sans la guerre. » Provocations d*Abd-el-Kader autrefois repoussées. — Comment se faît^il que celles d^un intrigant soient écoutées aujourd'hui. — Appel à ia France. — Ne pas recommencer contre l'Algérie kabyle les fautes commises contre l'Algérie arabe. — Elles coûteraient plus dier.
* Instincts secrets des peuples barbares. — Leur fécondation.
Manquant de céréales^ de grains, des alimenta divers , sans le mélange desquels les dattes sont une cause de maladies et de mort, le Sahara algérien doit s'en approvisionner quelque part. Le Tell est le seul marché qui lui soit facile : le Tell est vérital)lement le grenier du Sahara. Aussi est-il de proverbe chez les tribus sahariennes : a Qu'elles ne peuvent être ni mu- » suimaaes, ni juives, ni chrétiennes; qu'elles sont » les amies de leur ventre; que le Tell est leur mère, 9 et que celui qui réponse est leur père,
Or, nous avons épouaé le leli.
C'est) chaque année, après la moisson, que les tribus sahariennes accourent en foule sur les marchés du Tell pour foire leurs approvisionnements de grains, de denrées, de marchandises de toute sorte, apportant en échange le^ produits de leur sol el de leui in-
m L'ALGÉRIE FRÂMÇÂISE.
dustrie : dattes, burnons, laines, plumes d'autruche, et les objets qui leur viennent du Soudan par les caravanes : ivoire, poudre d'or, gommes, etc., etc. Ces approvisionnements et ces échanges sont soumis à un impôt Lazma, Eussa. Cet impdt passe par les mains defe oaïds présidents des marchés, qui le font arriver aux bureaux arabes, d'où il est versé au fisc.
Tant que les tribus sahariennes, depuis leur expa* tfifttion, ont retrouvé dans le Tell Tétat de conquête et d'oppression devant lequel leurs pères s'étaient enfuis, il a été naturel que» les échanges et les appro* visionnements une fois terminés , elles aient repris le chemin de leurs oasis, sans rien regretter de leur ancienne patrie y oontinuant à lui préférer la vie misérable qu'elles menaient dans la nouvelle; mais si la fosion franco-arabe, comgie j'en ai la conviction, porte les fruits qui sont au fond du principe de l'égalité devant la loi française, est-ce qu'il y aurait folie à croire que l'exemple, des Arabes du Tell relevés de toutes les déchéances de peuple conquis, affranchis des oppressions et des exactions seigneuriales des grands, agira puissamment sur les tribus sahariennes? Est-ce que, à celles, par exemple, qui ont conservé les traditions de leur origine chrétienne, dont les nomades leur font une insulte, il ne viendra pas le désir d'avoir , elles aussi , comme leurs sœurs du Tell , des concessions de terres? de remplacer, par une propriété productive^ un fermage stérile? d étres libres sous une loi douce et protecUicepoui tous, plutôt que
SECÛKDB PARTIE. 259
de rester en état de vasselage, livrés à Texploitation désordonnée des nomades.^ N'aimeront-elles pas mieax créer à leur tour, oonsommer et -vendre sur place ces grains, ces denrées qu'elles viennent chercher de si ioin, à travers tant de périls et de fatigues, et dont souvent pas une parcelle ne rentre dans leurs oasis, pillées quelles sont au retour par les tribus errantes qui les attaquent et en font carnage?
Je ne sais si elle m'abuse , maïs ma raison me dit qu avec une admiDistration et une justice telles que je les conçois, telles qu'il faudra bien finir par en doter la colonie africaine, dégagées de lenteurs, de complications , de routine , et surtout des frais énormes qui ruinent les justiciables, il y a, pour un avenir non éloigné , dans le Sahara algérien , une pépinière féconde de bras pour le travail colonial.
Que, pour faire de ce système de migration un rêve d'utopiste, on ne lui oppose point Tétat peu avancé de la société saharienne.
Gomme dans presque toutes les contrées algériennes, il n'est au Sahara ni villes, ni bourgades qui n'aient des écoles, des marchands, des métiers dont les objets fabriqués ne sont pas tous sans mérite, ei dont les juifs maures font une branche assez fructueuse de leurs nombreux trafics. Dans les centres de population, où l'eau manque à la surface du sol sablonneux, les habitants, — bien des siècles avant que les Parisiens soient allés admirer leur puits de Grenelle, — ont su en trouver pour eux et pour
rirrigation de leurs terreSi aa moyen de puits arté-
s^iens, de vrais puits artésiens, avec des troncs de palmiers creusés pour tubes, par où L'eau mon(e et jaillit à de grandes hauteurs. Enfin, les caravanes que les tribus envoient et celles qu'elles reçoivent les ont mises depuis longtemps en contact avec le commerce; et ce sont là de grands courants dimporlation de so* ciabilité.
Les races sahariennes sont donc, à mes yeux, des
populations suffisamment préparées pour indiner ver» notre civilisation, si notre civilisation ne croit pas devoir aller à elles.
Il est d'au lies tribus mieux préparées erirore à accepter la loi de i assimilation des inléiéts , et sur lesquelles agira plus immédiatement, plus puissamment le spectacle civilisateur de la fusion francoarabe.
Ce sont led tribus kabyles, enclavées dans nos pos«
sessions, échelonnées, entre la njcr elle désert, sur les ilancs de la formidable chaloe du Djurjura qui sépare la province d'Alger de la province de Constantine.
J'ai déjà dit qu'elles ne demandaient pas mieux
que d'être conquises pacifiqueuient, par toutes les voies possibles de Tindustrie et du. commerce. J'en apporte aujourd'hui les preuves.
Touristes ou négociants, quelques Algériens desavoir et d observation ont pris & cœur Tétude sur place de la Kabylie. Tons m*ont résumé en ces mots
SEGOiNDE PARTIE. 26i
les résultats de leurs recherches : a La Kabylie est le jardin de TAlgérie. Sa populalion €st la plus iodus^ trieuse» la plus brave et la plos généreuse de TAfri-* que. »
Eu témoignage de ce dernier trait du caractère ka* byle^ un de ces Algériens, homme de mérite et do
siocérité, m'écrivait qu'il avait eu occasion de traverser les tribus dites ennemies à Tépoque où M. le général Pélîssier, le vainqueur des groUes du Daara, cxpédiûonnait dans la vallée deSebaou, à lizi-Ouzou, au Guechlpula, et que loin d'avoir eu le moindre danger à courir, il se louait de Taccueil qu'il avait reçu. — ((Oh! je ne suis pas le seul, ajoutait iU Dans des circonstances analogues, si peu favorables, môme chez les peuples civili-cs, à l'expansion cordiale des sentiments de r hospitalité y en pleine tribu -des Flissas-el-Babar, an moment où cette tribu se bat» lait contre une colonne de Tat mée expéditionnaire, j'ai rencontré M. Ësparvié, négociant de Delhys, qui conduisait des vivres à nos troupes. Cet honorable commerçant me dit alors qu'il avait été partout le bienvenu, que, loin de lui être hostiles, les Kabyles lui fournissaient des renseignements sur la situation de nos colonnes, et parfois même des guides pour lui montrer la route. »
Un soir du mois de mars 1851 , quelques Français avaient été retenus dans la vallée Ue Sebaou par une crue subite de la rivière de ce nom. Ils attendaient, sous la lente du caid, la baisse des eaux pour ren-
262 L'ALGÉKIE FRAiNÇAlSE.
Irer à Deihys. La conversation tomba tout natarelle*
ment sur les menaces de châtiment dont la Kabylie était l'objet de la part du gouvernement militaire de l'Algérie. Le caïd (e»r dit :
— « Que voulez-vous de nous? D'abord un impôt; ensuite dea garanties de sécurité pour les Français i\m viendraient voyager, commercer, vivre dans nos montagnes. ,
» Noua ne demandons pas mieux que de vous donner satisfaction.
]» Voyons : depuis que vous êtes en Afrique, vos marchands d* Alger, de Deihys, de Bougie, de 6igelly, de tous les points enfin du territoire que vous occupez, sont en rapports d'affaires avec nous. Il en est même, vous le savez, et vous en êtes un exemple, qui , pendâint que la poudre parle dans nos vallées et sur nos cimes, ne craignent pas de venir sous nos tentes, dans nos villages, acheter nos huiles, nos graines, nos raisins, toutes nos denrées. Ont-ils eu à se plaindre de nous? Les avons-nous mal reçus, malmenés? Non, n'est-ce pas, puisqu'ils y reviennent, puisque vous y voilà vous-mêmes. Il est donc bien certain que nous ne faisons aucun mal à ceux qui se confient dans notre loyauté.
» Pour ce qui concerne Timpôt, il en est un tout naturel qui ne coûterait, ni à vous ni à nous, une goutte de sang , qui enrichirait votre trésor, sans opprimer notre population, et que nous payerions volontierS| car nous y trouverions notre intérêt. Établissez
un fo&doa'ck (kiis tontes les villes et frapt>ez sur toutes
les charges de nos inult^licrs un droit, même, si vous vouiez , de dix pour cent. »
En parlant ainsi , le caïd du Sebaou ne tenait pas un langage de probalulili^s et de futurs contingents: il faisait de i*actuaiitô| do TactuaUté de la veille » d'aujourd*bui, de demain.
Si les Kabyles, en eiiet, n'ont jamais voulu recon-^ naître la souveraineté des conquérants de TAfrique, il ne faut pas en conclure que ce peuple sô soit conlinueliement tenu à lécari derrière ses invincibles montagnes, comme les Chinois derrière leur muraille.
Sous la domination des Turcs, comme depuis notre conquête , les Kabyles ont toujours fourni aux cami- [>agnes et aux villes du lilluial et de la plaine des travailleurs Hdèles et des approvisionnements de toute nature. Leurs huiles, leurs céréales, leurs fruits secs, ont toujours été un objet considérable de commerce et d'échanges. En 1851 , ce commerce avec les Européens était estimé à près de vingt millions; il a augmenté toutes les années, et je peux affirmer quaujourd*hai, sans la guerre qui a désolé le Djurjura, il aurait atteint sans peine le chiflTre de vingt-cinq rail* lions. Ainsi, à 1 heure où j'écris, Timpôt proposé et consenti par le caïd du Sebaou , n*eùi*il été que de cinq pour cent au lieu de dix, aurait fait tomber pour cette année (ISoi), dans le trésor de la France, un million dei^x cent cinquante mille francs.
Le sang de dos soldats nous a coûté plas cher et
nous a rapporté moins.
Ce n*est pas d aujourd'hui , sous la pression des menaces et de la terreur de nos armes, que les grands et les tribus de la Kabylie font entendre des paroles empreintes d'un véritable esprit de paix et de civilisation. Laborieux, pradcnts, forts de leur indépendance et des redoutes de leurs montagnes, les Kabyles n'ont jamais prêté Toreille à la voix des prétendus prophètes qui prêchaient la guerre sainte contre nous.
ft Si tu as à le plaindre des Français, répondirentils à Abd-el-Kader, qui les appelait aux armes, il n'en est pas de même de nous. Ils nous ont délivrés des vexations continuelles dont les Turcs nous rendaient victimes. Nous nous réjouissons donc de leur arrivée, et ils ne nous ont donné aucun motif de nous armer contre eux. Toi, venge- toi si tu as été offensé; mais n'essaye pas de nous entraîner dans ta cause, tu n*y parviendrais pas. »
L'Ëmir ayant insisté, ils le menacèrent, suivant les expressions de M. Barbier, « de faire chanter » pour sa mort la poudre qu il voulait faire parler » contre les Français, d Et cependant TÉmir était alors entouré de tout le prestige qui peut passionner le fanatisme musulman : il était 1 envoyé de Dieu, le maître de l'heure, celui qui devait affranchir la terre des croyants et abreuver sa jument noire au baptis-' tère des églises du Christ.
Comment se fait-il que ces tribus, qui ont repoussé
le puissant Abd-el*Kader , aient écouté la voix d'un Bou-Baghia, d'un agitateur obscur, sans prestige, sans piété, sans mérite, sans conrage? Gomment se fait-il que ces tribus, qui ont refusé de se révolter quand leur révolte se fàt appuyée aux grandes insurrections des Arabes de la plaine, se révoltent lorsque tout le reste de rAlgérie est pacifié et que la France a ainsi contre elles la libre disposition de toutes ses forces? Quoi! Tesprit de révolte souffle, dtt*on, sur la Kabylie, et pour se révolter la Kabylie a profité, non pas du moment où l'armée française presque tout entière opérait au sud vers les frontières da dé* sert, mais du m ornent où nos troupes étaient rentrées dans leurs cantonnements ; elle a poussé la délicatesse jusqu^à leur laisser prendre quelques jours de repos! Quoi! tant d'audace et si peu d'habileté! comment •cela se fait-il ?
L'histoire le dira un jour.
Moi j'adjure seulement mon pays de ne pas permettre que le jeu d'insurrections, si longtemps mené contre l'Algérie arabe, soit recommencé contre l'Algérie kabyle. Je le conjure de ne pas permettre que l'on élève et cultive dans la serre chaude des bulletins, des rapports et des journaux, quelque mauvaise contrefaçon du âls de Mabiddin , à T usage des tribus de la montagne, comme jadis, pour se donner le mérite de le renverser, on se plut à façonner et à grandir un émir des tribus de la plaine* Nous savons trop co que la conquête de la plaine nous a coûté de temps,
966 L*ÂLGËRIB FRANÇAISE.
de aaog et d*or ; la conquête de la montagne nous eA
coûterait davantage.
La race kabyle est autrement vaiiiaDte et résolue que la race arabe. Les gorges et les cimes du Djiirjura sont des retranchements auticment redoutables que des haies de cactus et des bois d'oliviers dans la plaine : chaque sentier , chaque gor|>;ey chaque cime est un combat et un siège pour les soldats de la France comme en Circassie pour les soldats dn czar. Après les avoir conquis, il faudra les garder, à moins de leur appliquer la paix de Tacite : Vbi solUudinem faeiunt. Alors ce seront des forteresses à construira , des routes stratégiques à ouvrir, des villes bastionnées à élever, et, au milieu de tout cela, une garnison pérmanente de soixante mille hommes. Ën dehors de cette conquête à fond , de ce formidable déploiement de forces, il n'y aura en KabyliCi dans toute expédition de quelques milliers d'hommes, que des incendies, des dévastations, des razzias, des combats misérables, inutiles , indignes de notre puissance, toujours recommencés, jamais finis, éloignant de plus en plus le but tinai de notre \enuo en Afrique, et peut"étre, en un jour néfaste, le retentissement dans la patrie en deuil de ce cri désolé de César Auguste : a Varus, rends-moi mes légions! »
Oui, je conjuré mon pays de ne pas laisser recommencer la faute des premiers jours de la conquête. Nous voulons dominer en Kabylie , tenons compte de rélément kabyle, lé Kabyle est organisé pour la
SECONDE PAHTIE M7
guerre et pour la paix ; adressons-nous à toutes ses aptitudes pacifiques. Ne le poussons pas aux inimi* liés, attironB*le aux alliances. Tout lui fait une né-
cessité de descendre dans nos plaines, ne lui faisons pas une loi de se retrancher dans ses montagnes; et puisqu'il veut vivre avec nous, ne le contraignons pas à nous faire mourir avec lui.
Tous les peuples déshéritas , à quelque degré que ce soit, de bien-être et de lumières, ont des instincts secrets qui les poussent vers les nations et vers les terres où se trouve une plus grande masse de lumières et de bien-être. Races kabyles, races ara})e6, races sahariennes, subissent cette grande loi prouvée par les migrations des peuples barbares vers les foyers de la civilisation. C'est le développement de ces * instincts secrets, c'est leur excitation, leur création même , que la France devrait donner pour but à son gouvernement en Ali^^érie.
Dix années, non, pas dix années, ne se seraient point écoulées sans qu'elle en vit sortir d'imm^ses résultats, sans que TAIgérie eût à donner le titre de fondateur et de père au Washington africain qui les aurait oblenns.
Accroissement de la fortune publique. — L'impôt arabe. — Vices de son assiette et de sa perco[)lion. — Moyen d'y renié lier. — Or.j;anisalion d'une armée afiicaine. — Réduction de l'cffeclif français. — Économie dans la solde et dans l'équipemont. — Action de la vie des camps sur la fusion des races. — Ce que Rome avait fait de TAfriquc.
J'ai dit qu*an accroissement de la fortune publique
était, comme second résultat, au fond du système de
l'assimilation.
A moins d'être , — et encore? — dans le secret de
radministration arabe, et je n'y étais pas; à moins d'avoir reçu les confidences des caïds, cheiks, agas, khalîfas, traitants et sous-traitants du fisc, et je ne les ai point reçues, il est diflScile en Algérie d'arriver à voir clair dans le mécanisme de ilmpèt indigène. De partout ailleurs, on ne reçoit que des réponses contradictoires qui attestent seulement que Timpôt .n*a pas une dssiette unique, non plus qu'un mode unique de perception, et que perception et assiette varient non-seulement suivant la nature des cultures et des possessions , mais encore suivant le caprice ou l'intérôt des chefs auxquels le bureau arabe confie le soin d en verser les deniers dans ses coffres, d'où ils passent ensuite aux caisses du fisc. Ce que l'on sait
généralement, c'est que le contribuable indigène joue à qui de droit toute sorte de tours plus ou moins plaisants pour se faire en hectares , en pieds d'arbres , en télés de bétail , plus pauvre qu'il ne Test, sans que pour cela il en paye moins aux traitants et sous-trai* lanis pour la quantité réelle qu*il possède.
C'est que si l'on peut trouver aux registres du trésor public le chiffre de rencaissement , il est impos-* sible de mbrre à travm la 61tère compliqué de la perception le chiffre net du rendement. — aVois-lu celte meule de beurre? me disait en riant un chef arabe; de Thaouch d'où elle part au fondouck oii elle arrive, elle perd les deux tiers de son poids ^ elle en laissé une parcelle à chacune des mains qui la tourne, la retourne, la manie, la pétrit, et veut y goûter. Voilà pour ton pays Tirnage de l'impôt que nous lui payons. i>
Le chef arabe disait vrai : le contribuable indigène paye, je crois, quinze millions, l'État n'en encaisse que cinq.
Cet état de choses est entretenu par Tagglomération des individus et des terres en tribus, par la con* linuation du régime seigneurial des grands auxquels est donnée, ou plutôt a été laissée, comme sous la domination turque, Texploitation de l'impôt. Nous en sommes tout simplement revenus en Algérie au gouvernement à forfaU des premiers temps de la cou-* qnéte franque dans les Gaules. Les rois affermaient rexploilâlion de l'impôt d'une province à des comtes
170 L'ÂLGÉRIB FRANÇAISE.
qui la sous-afTermaient à des juifs. Le contribuable ainsi payait loujours beaucoup, et Dieu sait avec quel» accompagnement de vexations et de sévérités
implacables! le iisc mérovingien recevait toujours très-peu.
Évidemment, la fusion franco-arabe arrêtera im<-
médiatement , au grand avantage du coiiLriljuable et du trésor^ cette.mise eu coupe sombre et déréglée de rimpAt indigène. Par l'immixtion des individus et des propriétaires arabes dans les populations et les circonscriptions européennes, par leur assimiiaiion complète sous la protection et Tapplication de la loi française I par leur dispersion sous une administiatien unique I l'assiette de Timpèt sera régularisée « sa perception facilitée, en même temps que, par Taccroissement des concessions de terres faites aux bras qui n*en possèdent pas, la matière imposable aura été augmentée.
J'ai dé^k fait justice de cette erreur intéressée du système de réimpression qui voit dans l'Arabe un rélVactaire par tempérament à toute mise et perception d'impôt. ILest bon de le répéter, le payement de Yaehour, impôt de la terre, est pour le musulman un acte religieux auquel il ne cherche à se soustraire que dans des temps de guerre et d'anarchie, alors qu'il ne sait trop à quel maître le payer, et qu'il peut avoir à craindre de le payer deux fois. L'impôt des Lazma et Eima ne lui semble pas sans doute aussi religieusement obligatoire; mais chez Tindigène, quand la
SKCOiNDE PARTIE.
religion se tait, Tintérêl paile. Or, l'indigène a un grand faible pour les dmros. Comme il ne peut les recueillir qu'en étalant et en vendant sea marchan» dises au luarché, il ne regarde point trop à payer la place où il aura le libre droit de trafiquer.
Il faut donc bien le dire, parce que c'est dans le bon sens, dans la logique de toute créature humaine : si les indigènes se sont montrés de si facile composition, alors que de leurs impôts ils ne voyaient rien leur revenir en améliorations sociales, en protection, en sécurité, en institutions, en monuments, en voi^ de communication, en rwn de ce qui accroît In fortune des peuples et des individus; je le demande, rimpôt, rimpôt dans le sens vrai et civilisateur du mot, c'est-à-dire servant à radniinislration et à l'accroissement de la chose de tous, ne leur semblera 1-il pas une charge bien autrement légitime, nécessaire, quand ils le verront servir, pour la part qui leur revient, à la création d'écoles, de routes, de marchés, de fontaines, d'établissements d'utilité publique? Sî on veut pénétrer au iond de la nature arabe, semblable à toute nature humaine dans ses sentimenls d'égalité et sa haine du privilège, l'Arabe, en voyant rimpùt peser également sur les grands, qui s'en sont toujours déchargés sur les pètits , ne le payera-tril pas avec une sorte de satisfaction intérieure comme le prix, du niveau mis enfin sur les hautes tètes qui courbaient la sienne ?
Qu'aux Arabes actuellement répandus dans le Tell
n% L*ALGÉRIE FRANÇAISE.
et qui y par le morceUemeDt des tribuB et les oonoes*
sions de terres, peuvent devenir immétiiatement propriétaireSf par conséqaent imposables, oo ajoute les Arabes, qui, par attractions successives, viendront des tribus saliarienoes s'agréger à la nationalité nouvelle ; que Ton se souvienne aussi de ce que j'ai dit du commerce de S5 millions de la Kâbylie, et de rimpôl de 5 et môme 10 0/0 dont parlait le caïd du Sebaon ; que de Timpôt il soit fait, comme je le dirai plus loin, un inoyen de ne plus laisser en friche un seul coin de terre où pourra pousser un épi de blé, un pied de coton, de tabac, de mûrier, d'olivier, et 011 aura facilement la conscience du rendemeul auquel l'impôt algérien doit arriver.
J'ai dit enfin que dans le système de rassimilation il y avait pour troisième résultat l'organisation d'une fof'ce mililaire africaine.
Ceci est le complément nécessaire du système de fusion franco-arabe, et Tun des plus sûrs moyens d'activer l'assimilation des races avec l'égalité de droits et de charges pour principe.
Durant la guerre, comme depuis la pacification, les indigènes ont fourni un certain contingent aux forces militaires de la métropole , employées à la conquête et à la garde de l'Algérie; mais, outre qu'il a toujours été fort minime, hors de proportion avec le chiffre de la race indigène, ce contingent n'a servi qu'à perpétuer la division des deux peuples, fatalement adoptée depuis le premier jour de" l'occupation.
li n'a pas fait beaucoup pour l'effet moral à produire sur les Arabes ; et il n'a rien produit pour ia diminulioD de i^effeciif de nos iroupes nationales , et par consé^ueut pour le dégrèvement de noire budget militaire. *
L'organisation d'une armée africaine, devrait atteindre un I ri pie résultat :
Maintenir l'ordre parmi les populations algériennes, au moyen d'une force armée tirée de leur sein ;
DiiDiriuer considérablement Teffectif purement français ;
Ne lai^er au budget de la France que la solde et
réquipement de cet effeclif, et porter au budget co- . lonial l'équipement et la solde des forces tirées des populations indigènes et européennes.
* Cette organisation, comme nombre , solde et équi* pement, serait moins co&teuse que celle des troupes françaises, pour les raisons mêmes tirées de Tac* cliinateinent et de la position géographique de l'Algérie.
N*étant point, comme ia France, entourée de voisins puissants toujours armés en guerre, l'Algérie n'a point à se plier au régime ruineux de la permanence d une grande armée. Ses forces militaires peuvent donc tenir à la fois de l'organisation de la landwehr en Prusse, des cipayes dans l'Inde anglaise, laissées par conséquent aux Lravaiix de la colonie en temps de paix, moins le chilfre nécessaire à la garde des côtes, des ports, des postes avancés, au main-
Î74 L'ALÇitUlE FRANÇAISE.
tien de la tranquitlité publique, et toujours prêtes à
répondre à i appel da drapeau eu cas de guerre. La solde entière ne serait payée qiie du jour de rentrée en campagne. Ce ne serait même, à vrai dire, que des milices mobilisables , comaie aux États-Unis.
1r a-t-ii bien nécessité de répondre à ce lieu oommun des partisans de la permanence d*une armée française en Afrique, et qui consiste à dire que les Arabes une fois armés se'refoumeraient contre la France et seraient de mauvais exécuteurs de nos lois contre les résistances indigènes! Mais c'est là une Téritabàe niaîame«
Pour y persister, il faudrait oublier d'abord ce que les Arabes des corps armés , réguliers ou irréguiiers» ont fait, à litre d'auxiliaires, contre les tribus rd^elles et contre Abd-el-Kader lui-môme; il faudrait ignorer aussi ce que les dpayes font dans Tlnde pour le compte de la domination anglaise.
Ensuite, il iaudiail ne s'être jamais rendu compte de ce que Tesprit militaire met au cœur de tout homme devenu soldat. Le jour où il a Tuniforme sur le dos, où il est en ligne , le soldat, presque toujours, ne connaît plus ni voisins , ni anus, ni père, ni mère, ni parents. Il ne connaît que la discipline, n^'écoule que la voix de ses chefs, et, au commandement, il &it feu sans miséricorde sur ces mêmes populations d*oà il est sorti la vdlte, et où il ira vivre de nouveau le lendemain.
A rhenre.qu'il est, en Algérie, les spahis ont Toeil
la main sur les tribus, aussi vigilants, aussi rudes à la besogne de Tordre public que s'ils agissaient contre des étrangers venus d'on ne sait oà«
Cômme première économie à obtenir dans le système militaire algérien, Torganisation de l*armée se ferait par bataillons et non plus par régiments. Ainsi disparaîtraient les emplois et les appointements de colonels, lieutenants-colonels, msyorSi capitaines-trésoriers, capitaines d*habiUement, et tout ce personnel luxuriant d'élats-majors qui, au jour de la bataille, ne sert plus à grand' chose, en Afrique du moins, où sur le terrain on a toujours compté par batailkms et non par régiments.
Il va sans dire qu*en Algérie le système*da recrutement aura pour principe unique Tenrôl^nent vokmiaire. Comme dans ma pensée, le système de fusion implique Tégalité de droit à Tavanoement, il y aura d^une part , dans les races européennes , un nombre toujours assez considérable d'esprits et de goûts militaires pour tenir au complet le contingent que ces races auront à fournir dans reffectif de Tannée; d'autre part , le Tell et le Sahara sont peuplés d'assez d'indigènes aimant l'éclat des uniformes, le bruit des fanfares, ne demandant au ciel qu^un dieval, un sabre et un fusil , pour croire que le jour où ils trouveront à foire, de leur goftt pour les fantasias, un métier qui leur rapportem de Thonneur, de rin- Huence, surtout de l'argent, ils accourront eu foule pour fournir le contingent indigène. J'ajoute que la
portioD arabe actuellement existante dans notre armée est très-digne de Thonneor qu*on Inî a fait en Texpédiant à Constantinople. Si Foccasion s'en présente» nos alliés et nos ennemis apprendront , je n'en
doute pas y que les services de corps armés et manœuvrant, à Tafricaine, doivent eulrer désormais dans le f»lan et dans les chances da gain d*nne bataille.
Si importante qu'elle soit à mes yeux, puisqu'elle atteindra plus de superfétations ruineuses qu'il oe me serait permis d'en signaler, la question d*économie n'est pas cependant celle qui mo séduit le plus dans l'organisation d'une armée africaine prise dans TAlgérie même. J'y ai vu surtout le moyen de compléter, par la société militaiie, l'œuvre de l'assiiuilation que j'ai cherchée d'abord dans L'organisation de la société civile.
Il y a dans les relations obligées du camp , de la casernOi du bivouac, sous un même drapeau, un mélange de mœurs, de langues, d'éducation qui, agissant et réagissant les unes sur les autres, contribuent non moins que les relations civiles à former ces fbsîons de nationalités et de races, en dehors desquelles 4e ne saurais voir jamais une Algérie vivant de sa propre vie et forte de ses propres forces. Nous ne devons pas ignorer que ce sont les croisades qui , en réunissant sous les lentes de la Palestine toutes les races diverses de notre vieille France, tous ces Provençaux , tous ces Normands , tous ces Bretons, tous ces peuples de la langue d Oc et de la langue dOU,
qui ne se connaissaient guère que par le nom de leur province, ont jeté les premiers fondements de cette grande unité qui s'appelle aujourd'hui la naiiou
française.
C'est seuiemeol par la fusion des races et par leur assimilation sous la loi française, accommodée à toutes les pentes de leurs intérêts et de leur génie, que l'Algérie redeviendra ce qu'elle a été dans les temps de la civilisation antique, le grenier du monde, le point du globe alors conuu le plus salubre, car il était de proverbe à Rome, que si Ton vivait en Italie, en Afrique on ne mourait que d*accident ou de vieillesse. En assimilant les indigènes ^ les Numides, lesMauritans par ses lois, sa langue, ses mœurs, ses municipes et leur incorporation à ses armées, Borne n'avait besoin que d'une légion pour garder l'Afrique. Avec eux, elle Tavait couverte de cités, de forêts, de moissons, jusqu'aux extrêmes limites du désert où se retrouvent encore les traces indestructibles de sa puissance. C'est dans les ruines de ses villes et de ses forteresses que le nomade s'abrite encore avec ses moutons et ses chameaux contre les tempêtes de sable que le simoun soulève.
Les historiens de la bourgeoisie française ont fait honneur à la France, sous le dernier règne, de ce qu'après tant d'essais, elle en était revenue au vieux type administratif, fondé par les Romains; ce qui n'était que trop vrai» Que n'a-t-on su pousser la ressemblance jusqu'à rendre l'Afrique aux destinées
rm L*ALGiRIE FRANÇAISE.
dont Rome Tavait dotée , pour en recevoir à notre
tour, comme elle, accroissemeot de force et de richesses?
Insuffisance de la colonisation par les Arabes. — Mon rôve de colonisation. — La petite propriété. — Objections et réponses. — VOuest américain. — VOuest africain. — La terre et le capital. «— Prédestination démocratique de la terre en Ak'érie. — î?rssoiirces de la petite propriété. — D'un projet de coloni-ntion par les conseils généraux. — Travailleurs qu'il faut à l'Algérie. — Mobiles de l'expatriation française.
Dans l'état actoel, et poor longtemps probable, de l'immigratioa fraoçaise , je ne me dissimule pas que h colonisation par les bras arabes sera loin de suffire m% nécessités do développement algérien.
Aussi, dans ma peusée, le travail indigène u'est-il qu^nna sorte de mesure conservatoire , une étape vers» ravenir.
C'est dans la création de cet avenir, point trop lointain, point trop difficile non plus, si Ton ne regarde qu'aux voies et moyens en eux-mêmes, que réside mon rêve de colonisation. Mais aussi , en regardant aux hommes et aux choses qui s'agitent autour dea
idées nouvelles pour les éiouirer quand elles se
montrent y pour les refouler quand elles marchent^
coDune cet avenir peut être lent à se développer! comme il me semble devoir se hérisser d'obslacles I et les piua grands venaot peut-être des intérêts mêmes qai eB pourraient être le plus servis.
Là où il y a tant de terre , que la plus gnmde partie du sol n appartient à personne, la terre se donne ; là où la terre se donne, chacun peut en avoir un morceau; là où chacun peut en avoir un morceau , la petite propriété se fonde ; là ou la petite propriété se fonde, il y a péril poor la grande, carbi grande ne vit que par le fermage, et le feiinage disparait parce que la concurrence du petit cultivateor empêche la lerre, d'enrichir à la fois un propriétaire et un fermier.
— Ët) voilà le malheur! toe disaient alors des Algé* riens, qui, subissant la loi fatale du développement de toute phase sociale, étaient dominés par les principes économiques du bourgeoisisme qui réagit, pour se rassimiler, contre le prindpe terrilorial de 89. En Afrique, Tagricuiiure mourra, comme elle meurt en Frsnoe» do morcellement de la terre.
— Vous êtes des ingrats, leur répondais-je. C'est en arrachant les vastes possessions aux mains insuffisantes ou insoucieuses du clergé, de la noblesse et de la couronne, que le principe territorial de 89 a fait défricher, déboiser, dessécher ces landes, ces forêts^ ces marais où florissent aujourd'hui tant de cultures, dont la terre, l'homme, la nation et TEtat ont bénéficié. Votre terre d'Afrique, est-ce donc autre chose
m L'ALGÊBIB FRANÇAISE.
que deB landes , des broossatlles , des bois, des marais à défricliejr, à extirper, à dessécher? Les grands concessionnaires y oni-iis encore mis la main? Non! la grande propriété est, après vingt ans aux mains européennes, ce qn^aux premiers joars de la conquête vous i avez faite aux mains iudigènes. Qui défriche, extirpe, dessèche anjourd'hui? Qui achè- • vera, et qui seul peut achever ce travail de mise en rapport sur les six millions d^bectares qui vous restent à distribuer? Toujours le petit propriétaire, le laboureur, le paysan! celui dont M. Michelet a dit, avec autant de pittoresque que de vérité , qu'il avait fait la (erre de France, qu'il Tavait épousée en légitime mariage. Eh bien ' il faut que votre terre d'Afrique soit ainsi traitée pour qu'elle rapporte, qu'elle soit épousée, enfin, pour qu*eUe soit aimée.
— Mais si nous n avons ni capitaux, ni bras, que pouvons-nous faire?
— Des capitaux ? vous n*en aurez besoin que le jour oii vous voudrez cesser d'être des propmtaires réels. Des bras? vous en aurez; mais vous n'en aurez que par les attractions de la propriété, par les épousailles du travailleur et de la terre. Voici d'où ils vont vous venir.
Un conseiller d*Ë(at, professeur d*économîe politique, écrivain de grand mérite, M. Michel Chevalier, s*est demandé , dans ses Lettres sur l'Amérique, pourquoi aux Ëlats-Unis la réduction des salaires provoquée, comme en France, par la concurrence
SECONDE PABTIE. S8I
enlre les chèfA de riadusirie^ D*était pas aidée, comme en France, par la concurrence d'ouvrier à ouvrier, c'esl'à-dire par Tollie surabondante de bras sans emploi.
M. Michel Chevalier répond : f« C*est que TOuest
américain est là prêt à donner refuge aux bras inoccupés.
Cela vent dire : L'Ouest est le pays où il y a de la terre pour tous ceux qui en veulent , à 5 francs Tacre, payable en plusieurs années ; TCaest est te pays qui empêche qu'en Amérique rhomme soil comme en Europe, exproprié par la machine, que le travailintelligence soit dominé par le capital- matière, que le paysan, airranchi de la glèbe du château foit, retombe Tasservi du colTre-fort» et qu'entin, par une détestable antiphrase, le travail, libre en apparence, lie soit en réalité que le travail esclave.
£h bien, avec les six millions d'hectares de terre laboorable, dont, sans faire tort à personne, la France a chez vous la disposition libre et entière, TAlgérie peut être notre Ouest contre la réduction continue des salaires, contre l'offre surabondante des bras inoccupés! Là peut se rétablir la balance entre la denrée et le capital, entre Toffre et la demande, entre le travail et la propriété. Pour fonder VOue$t afri^ cain, il ne taut pas plus de capitaux qu'il n'en faut pour VOuest américain, qa*il n*en a falla pour fonder le Nord.
M, de ïocquevilie l'a dit: a L'Union n'est libre,
m L*ÂLGÉR1E FRANÇAISE.
n'existe que depuis un demi-siècie ; il n'y a pas de capitmnc, et cependant que de menreiUes elle a créées! » Certes, ce ne sont pas non plus des capitaux qu'apportent à TOuest américain ces longues files d'émigrante qui traTerseni nos cités : voyez cependant quelles merveilles ils enfantent ! '
C'est que l'agricullure ^ en effet , n'a pas absolu* ment besoin de capitaux. Il ne lui 6tat, pour mise , de fonds, que de la loi rc, des bras, de rintelligcnce, de la résolution. Il le savait bien , le publiciste qui a écrit les lignes saivantes sor l'extinction do paupérisme : (1 La classe ouvrière ne possède rien; il faut » la rendre propriéUiire,,. Elle est comme an peuple » d'ilotes an milieu d'un peuple de sybarites. Il ikot n attacher ses intérêts à ceux du sol, »
Si poar rendre la classe ouvrière propriétaire, si pour attacher ses intérêts à ceux du sol» il avait fallu des capitaux, ces lignes non-seulement n auraient aucun sens pratique, mais elles provoqueraient une œuvre à rebours de celle que Fauteur se proposait alors. C'eût été maiuleuir la classe ouvrière sous la mainmise du capitaliste; c*eùt été lui donner un maître dans l'agriculture comme elle en avait un dan» 1 industrie ; c eût été ne la soustraire à i'exproprialiou de la machine que pour la livrer à l'expropriation de l'hypothèque; c'eût été perpétuer et étendre l'état de ciioses contre lequel ce publiciste écrivait, et qu'il a défini ainsi ; a Cest le maître gui opprime ou l'ouvrier qui se révolie. » ( CEunrns NapoUm JJL )
SECONDE PARTIE. m
Du reste, en Algérie comme en France, il faut que. les adversaires de k coustitatkxa de la peUle pro-: priété en Afrique en prennent leur parti.
Rien de ce qui a été essayé contre cette pente naturelle des ehoses n'a pu tenir pied. Tout ce qui a été tentée aa contraire, dans Tétendoe de terre qu*nne famille de trois ou quatre personnes peut cultiver a réussi I et réussit mieux aujourd'hui ; car aujourd'hui le sol est mieux connu; on s*y gaspille moins en essais ruineux de culture; le climat est moins dangereux» parce qu'on sait et on pratique mieux les moyens d'en combattre et d'en neutraliser les effets. Aussi la terre algérienne me semble-t-elle être une terre essentiellement démocratique , éminmnment propre à la réalisation cherchée du bien-être pour tous par le travail de tous, ouverte à la poursuite de ce niveau moyen d*aisance qui , par la généralisation de la propriété, doit rétrécir de plus en plus le cercle où s'agitent les déshérités du prolétariat.
Ce niveau lui-même y doit tendre à s*élever inces*
samment dopiiis que la culture du tabac, qui, tous frais payés, rend au planteur de 800 à 1,000 francs par hectare, a modifié Téconomie de l'agriculture coloniale. Ce niveau, enfin , peut arriver jusqu à une véritable richesse le jour ou il sera bien démontré que la culture du coton, qui donne par hectare un bénéfice net de 1 ,500 à 1 ,800 francs, peut être acclimatée sur toute la surface de l'Algérie.
Si, dans cette terre africaine, il y a pour moi
tu L'ALGÉRIE FRAl^ÇÂiSE.
comoie une merveilleuse prédesiiaation démocratique pour la constitation de la peiile propriété » c*e8t encore parce qu'an moyen d'assolenients bien réglés elle se prèle également à la culture annuelle des pro* duito alimentairjes et des produits industriels.
Sur une propriété de 1 5 à 20 hectares, une famille de trois on quatre personnes , avec les seules ressources de ses bras et de son matériel , peut cultiver les céréales, le tabac, le coton, les légumes, les fruits, Tolivier, le mûrier, sans qu'une de ces cultures ait à souffrir du soin donné à une autre. Pour la préparation des (erres, pour les soins à donner, pour les récoltes à faire, chacune a sa saison , son mois, pour ainsi dire: c'est, durant toute Tannée, comme un roulement continu de Tactivilé liuuiaine, qui laisse à chaque travail son heure, à chaque récoite son temps.
Je ne suis donc pas étonné que de la fascination produite par ces éléments expérimentés d'une agri* culture variée et féconde il soit sorti un projet nouveau d'émigration française. Cest celui dont les conseils généraux de départements feraient les frais et fourniraient le personnel, en important en Afrique des familles pauvres de cidlivaleurs qui ne possèdent point de terre, à qui manquent en Franœ les instruments du travail arpricole, et qui , pour une raison ou pour une autre, ne trouvent pas toujours le placement de leurs bras.
Tai souligné ces mots cuhivc^mn et iramil agri"
coUj moins pour indiquer ce qui se fera, que pour déclarer nettement ce qui doit se foire.
Si le personnel des énoigralions à venir ne doit pas être dans son universalité essentiellement agricole, rompu aux labeurs et à la vie des champs , et j'ajoute doué des qualités et même des travers qui constituent le paysan « le laboureur; si ce personnel est pris parmi ces populations hermaphrodites qui ont un pied dans les champs et un pied dans les viiidges, gens dont on ne peut trop dire s*ils sont laboureurs ou artisans, mettant la main à la terre el au métier, mais ne pouvant vivre ni du métier ni de la terre, 8*en prenant à oelui*là comme à ceileH^i , et les en* voyant également promener trois ou quatre jours par semame... Oh I il vaut mieux qu'il n'y ait pas d'émigration nouvelle, car c'est de cela que sont mortes les anciennes, ne laissant derrière elles que toutes les ruines du corps et de l àme.
Ce qu'il faut à l'Algérie, en effet, ce sont des travailleurs sérieux , des bras résolus à accepter un duel à mort avec celte terre dévorante qui vous prend si vous ne lui donnez pas, mais aussi qui vous rend au centuple ce que vous lui avez donné.. Je voudrais donc qu'en France on fût très-convaincu que, pour bien longtemps encore , il n'y a presque plus de place en Afrique pour l emigralion du commerçant de la boutique, de 1 artisan de l'échoppe ou de la mansarde.
Le commerçant de la boutique est écrasé par le juif, aux économies intérieures duquel nul Français ne sait
m L'ALGÉRIE FRANÇAISE.
descendre pour soutenir la coDCurrence du boa marché. Aussi, en Algérie, voitron chaque jour le ooni* merce de détail passer de la boutique française, qui se fermCt à la boutique juive, qui s'agrandit et qui, se voyant mattresse du terrain, se hausse d^à aux splendeurs de la montre et de l'étalage.
L*artisaQ de la mansarde et de Téchoppe; l'ouvrier à façon , pour tout dire, en oe qui touche surtout à la partie du vêlement, a devancé en Afrique le sort misérable que, par rabaissement des salaires, les magasins de confection, à Texempte de rAugleterre, font subir aux ouvriers de France. Aussi , les maisons d'habillement, en Algérie, se réduisent-elles, Tune après Taulre , pour ne pas fermer, à recevoir au rabais toutes les confections de France, lesquelles ellesmêmes ne vivent que des rabais subis par la main* d*œnvre qui a besoin de manger. En France, dans ces conditious, si désolées qu'elles soient, la maind'œuvre trouve encore du travail ; en Algérie, même à des conditions plus réduites, si c^étâit possible, on répond de plus en plus à ses demandes de travail : « Il n'y en a pas. »
L'ouvrier de la terre et l'ouvrier des états et métiers qui tiennent à Tagricolture peuvent donc seuls désira Texpatriatiob en Algérie.
Mais j'admets , et je le souhaite, que les éléments de la colonisation par conseils généraux seront rassemblés dans des conditions aussi parfaites et meilleures mêmes que celles des éléments de la colonisation par
SECONDE PARTlfi. m
TEtat. Que trouveront-lis en Algérie pour leur développement? Seront-Us poussés dans les villages militaires, que la misère, l'abandon et la mort ont vidés tant de fois? Devront-ils attendre que de nouveaux villages soient oonsCniits à la façon administrative? Se heurleront-ils à toutes ces lealeurs, à toutes ces . attentes, à toutes- ces pierres d'achoppement que j'ai signalées dans la première partie de oe travail? MieQX vautencore qu'il n'y ait pasd'immigraLions nouvelles. La colonisation par conseils généraux aurait lataJement le même sort que la colonisation par TÉtat; la différence de destinée ne peut pas tenir à la différence seule dans le choix des éléments de colonisalioo.
/e sais bien que Ton parle beaucoup des essais ûdits dans la province de Constautiney par la Compagnie genevoise. Mais d'abord c'est un peu bien tôt pour en pouvoir rien tirer de concluant et dUrréfragable ; puis le caractère suisse est à peu près l'antipode du caractère français , et il faut bien en toutes choses, en sociabilité surtout, tenir compte du caractère des peuples comme du tempérament chez les individus. D'ailleurs, et c'est la grande question, les colons suisses n'ont affaire qu'à la compagnie qui les exporte, et qui, sachant leurs mœurs et leurs habitudes, s'arrange en conséquence. Or je soupçonne qu'elle les seconde dans leur penle au lieu de leur faire obstacle.
Eu France l'expatriation n'est ni un goût, ni un sontiment, ni un besoin en quelque sorte innés. Quand die se produit, ce n'est guère que sous Tactiou tasci-
tS8 L'ALGÉRIE FRANÇAISE.
Dalrice d'uD brillant mirage de fortune, ou sous la loi impérieuse d'une nécessité matérielle ou morale, Taiie el Tautre le pins souvent. Ce ne sont donc pas les riches et les heureux en France qui s'expatrient. Or la nature humaine est ainsi faite que tout homme qui abandonne sa patrie , s'il ne garde pas un ressentiment amer du pays où il n a pu trouver sa place, emporte au moins un désir féroce de ne pas retrouver dans le pays où il va les causes auxquelles, à tort ou à raison, il attribue la nécessité de son exil. S'il se retrouve en face des mômes hommes, des mêmes choses, des mêmes institutions, des mêmes servitudes, et souvent sans le contre- poids qui existait dans la patrie quittée» il reconnaît que son but est manqué; la force pour recommencer une lutte où il a été vaincu déjà lui fait défaut, il se décourage et succombe.
Pourquoi rexpatrialion ne se tourne pas vers l'Afrique. — Pourquoi elle va dans les solitudes des nouscaux continents. — Ce que tout expatrié rherrhe dans l'expatriation. — La liberté humaine siipé-
- rieure à la liberté poiilique. — Deux sorti s d'Klats. — Le s\>-'( nio ali?éri(m et le système amérirain en m;itiere de concessions de terres. — Dillérence dans leurs résultats. — Moyen de ne p us laisser l'Algério aux broussailles.
On a vu à quelle sorte de contrainte j'estime que les hommes, les Frauçaisi surtout, obéissent en se lançant
S£CÛND£ PARTIE,
dans les aventures de rexpatt ialion, et à quelles causes il faut, daus ma conviction, aUribaer généralemenl les défaiUancés auxquelles ils succombent.
Aussi, en Afrique, aux hommes de la colonie qui me disaient àvec un accent désespéré : a Mais que promettre aux Français pour les déterminer à quitter la France et à venir en Algérie? Quelles perspectives de bien-être et de fortune faire luire à leurs yeux? »> je répondais : « Rien de plus que l'Algérie elleipéme, la fécondité de sa terre, qui se prèle à toutes les cultures et qui, dans ses zones diverses, peut offrir aux planteurs les richesses de toutes les latitudes entre les deux tropiques. Ce qu'il faudrait leur promettre en surcroît , ce n*esl pas vous qui pourriez le donner. »
Quand les hommes de Tadministration , énu érant avec orgueil les soins infinis que, par leurs mains, rÉtat mettait à faire ou à aider toute chose, me disaient : — a Ët pourtant ce jpays ne mardie pas, n'avance pas; il vil de nous ne savons quelle vie factice qui lui échappera le jour où TËtat retirera sa main. Que lui manque-t-ii donc.^
— Ce qui lui manque? leur répondais-je : leçon* traire de toutes ces belles choses que vous énumé* rez , le contraire de tous ces soins que vous prenez pour Temmaillotter, le contraire de cette main qui le conduit par les lisières. Il lui manque la chose eu dehors de laquelle tant de promesses de bien*éire el de fortone, tant de protections, tant d'initiatives ne
m L'ALGLKiK FHANÇAiSE.
pouvaieot pas aboutir, oa n^oùi que si imparfiiitemeiil
abouti.
H iui manque cette chose que les cdooies qui ont
voulu se sauver ont fini par adopter, dont , en dehors même de toute forme de gouvernement , les Etats* Unis soDt b personnification triomphante» et qui répond le mieux à ces instincts, à ces besoins cl expatriation volontaire qui ont leur siège dans quelque recoin obscur du cœur de Thomme, où vit toujour& un amour secret du désert. ^
Il lui manque enfin ce qu'à travers les solitudes de l'Ouest américain 7 ce que dans les terres nouvellement découvertes, au milieu d'océans nouveaux, vont chercher ces multitudes qui cheminent à la file et ^ traversant Paris, s^amassent sur les quais de nos porto, d'où y à chaque marée, les journaux nous annoncent . leur départ.
Pourquoi donc ne se dirigent-elles pas vers notre colonie de i x\ trique? Le voyage est à la fois plus sùr^ moins lointain, moins hérissé aussi de chances de misère et de naufrages.
Les terres de T Amérique ou de TOcéanie seraientelles donc moins chères, plus fécondes, moins insalubres que celles de l'Afrique? Non. Là-bas on vend la terre , ici on la donne ; là-bas il y a des marécages^ des défrichements aussi dangereux, aussi pénibles^ avec leurs fatigues, leurs maladies, et certainenient aussi moins de ressources de tout genre. Là-bas, c'est Texpatriation sans espoir, et partant, sans esprit de
retour; ici, la patrie, la mère patrie, est à trois jours au plus des désirs ardents de la revoir, fit poortaiitoii ^ là4MS, bien k»Q, daoB les solitudes,
seul, tout seul au désert^ et TAirique n attire personne.
Après qnelleB espémices, parelenople, eonraient doDC les fiers habitants de notre pays basque, pour qn'ee tui si petit uomlire d'années ils aient déserté leurs (Àères montagnes et s'en soient allés, an nombre de près de vingt mille, sur les rives de la Plata? Puisqu'ils voulaient s'expatrier, pourquoi s^en sonti1& allés si loin? Ils avaient là, si procbOi in terre algérienne... et c'était encore la patrie.
fit ees populations de TAIsaœ, de la Lorraine, de l'Allemagne, que vont-elles, — en si grand nombre ^u'on dirait une nouvelle fuite d'Egypte, — que vontelles ctaerdier par-delà les immensités de tous les océans? Une protection, un concours, des subsides, rimmixtion des pouvoirs sociaux dans toutes leurs afiiires? Mais rien de tout cela ne lem* eât manqué en
Afrique.
Serait-ce aussi des chances plus nombreuses de Iravail et de fortune? Mais l'Algérie encore a été là • depuis vingt ans, avec sa terre graluile et d'une merveilleuse fécondité ; et cependant, depuis vingt ans, ni Allemands, ni Alsaciens , ni Lorrains, ni Basques, n'ont pris et ne prennent encore le chemin de l'Algérie.
Aux États-Unis , à Montevideo, à Buenos-Ayres, , en Australie, partout, dans les Imes des nouveaux
m L'ALGÈiiiE FRANÇAISE.
mondes*, il y a donc quelque chose qu^ils savent ne plus posséder dans kô continenis derancien, ne pas trouver dans notre colonie africaine; quelque chose qui les tente, qui les attire et qu'ils vont chercher?
Oui! et ce quelque chose, c'est ce qui manque à l'Afrique : — Lé travail, la terre , également affranchis de tous les monopoles, de toutes les réglemeritalions f de toutes les servitudes de l'administration ou de rËtat; Thomme, tout Thomme laisséà son libre arbitre, à la pleine et entière expansion de ses forces, à ses seuls risques et périls ; chaoce de misère ou chance de fortune.
Ce qu'ils vont chercher et ce qui leur manque en Afrique , ce que vous ne savez pas et ne pouvez pas ou ne voulez pas leur donner : c'est la liberté!
— La liberté!
Quel mot avais-je prononcé? C'était comme un coup de sabot dans une fourmilière !
— Vous voilà bien , avec votre liberté ! me criaientils tous en chœur; elle a fait de si belles choses, votre liberté! vantez-vous-en!
— Oh! la liberté dont je parle n a jamais rien fait en France. La France n*en a jamais joui, ne Ta jamais connue; et c^est pour cela que la liberté dont vous voulez parler est restée inféconde ou n'a porté que des fruits amers. Moi , je ne parle pas ici de la liberté politique.
— Vous la reniez donc?
— Je veux lui faire sa part, voilà tout. Pour moi,
la liberté politique n*est pas tonte la liberté; je mets
au-dessus la liberté humaioe. Celle-ci, pour exister, D'aurait pas besoin de celle-là* Elle en est si indépen* dante^ que, si ne point avoir toutes les libertés ce n'était pas u'en avoir aucune, je dirais qu'elle peut fonctionner même sous le despotisme, et que le despotisme, s'il savait faire, s'en trouverait bien. En laissant agir riiomme, il aurait moins à compter avec le citoyen; or, dans les colonies naissantes, ce n'est pas le citoyen qui fonctionne, c est riiomme.
— C'est cela, votre cri à vous , plus d'État.
— L'État tel que vous le comprenez, ont! tel que je le comprends, non!
Vous entendez par l'État une camisole de force, mise non^seulement à toute Fagrégation d'hommes qui s'appelle un peuple, mais à chacun des hommes qui en font partie, li vous faut non-seulement la masse, mais rindividu, Tindividn tont entier, dans sa pensée, dans ses actions, alors même que sa pensée et ses actions n'ont rien à démêler avec l'ensemble de collectivité que TÉlat représente.
L'État, pour moi, c'est la force collective et indivise dont il est le dépositaire, dont il forme le centre et autour de laquelle gravitent en toute liberté les forces individuelles dans leur iuOnie variété, accomplissant ainsi autour de TÉtat leur loi d'activité, comme les étoiles leur loi de rotation autour du soleil.
LËtat, c'est le droit d'empêcher l'activité qui nuit
294 L'ALGÉIUE FRANÇAISE.
à la force oollectiire et indivise oa aux éléments qui
la composent; la liberté, cest le droit de faire tout ce que i'Ëiat ainsi entendu n'a pas le droit d'empé^ cher, et surtoat de foire ce qui , aa lien de nuire à
k collectivité, peut U servir en servant liadividu luimême.
L^État , pour moi , c^est ce qu'il est en Angleterre,
et mieux encore aux États-Unis , c'est-à-dire : Sous Tœil de la force collective, l'individu allant où sod génie le porte, s^associant à qui il veut, son matlre absolu, n*ayant au-dei?sus de lui que Dieu, devant lui que la sociélé où il est Tégal de tous, derrière lui que la loi qui règle également pour tous le point où rbomme iiuii, où le citoyen commence, et ce point est celui où Tindividualité empiéterait sur la part d'action qui revient aux autres individualités.
C'est avec l'État ainsi entendu que la liberté individuelle a &it et ûût journellement, en Angleterre, dé si magnifiques choses qui attestent le progrès et la puissance du génie humain. C'est avec i L.tat aii^ entendu qu'en moins de trois quarte de siècle les solitudes de l'Amérique ont vu, — sans capitaux, entendez-vous, sans capitaux 1 — par la seule force de ractioo libre de Tindividualîté humaine, surgir ce peuple puissant, qui, né d'hier dans le nouveau monde, pèsera demain sur Tancien, et qui s'appelle les Étate^Unis.
Hélas! en Algérie, les hommes de la colome ne me CiNiiprenaient pas plus que les hommes de Tadminis*
SECONDS PARTIE. m
tratioh. Les uns n^cmaieol pas, les aatres ne voulaient
pas, tous avaient un intérêt à ne pas comprendre : les premiers, parce qu'il leur aurait fallu se donner une audace d'initiative qu'ils n'avaient jamais eoe; les seconds, parce que, dans un État ainsi entendu, il n'y aurait pas de 4> lace pour eux.
Ils ne me comprenaient pas davantage, et par les mêmes motifs, quand je leur disais:
— Votre sytème de concessions de terres à titre gratuit est un système vicieux ; au lieu de donner rimpulsion, il arrête le mouvement; il provoque la convoitise de la spéculation, et n'ajoute rien à la bonne volonté du travail. Il vous a semblé constituer Tégalilé dans le droit, et il a tout simplement établi l'inégalité dans le fait; ici, il donne la liberté de ne pas faire; là, il entrave la liberté de faire. Hommes de rÉtat, votre système néglige riutérét de TÉlat; hommes de la colonie , votre système nuit à la colonisation.
La terre algérienne , vous le savez bien, est une terre essentiellement démocratique , qui se refuse à
• toute féodalisation sous peine de retour aux broussailles : témoin le régime arabes et vous avez aristocratisé une partie de la terre algérienne en donnant à de grands personnages des concessions d'hectares par centaines et par milliers. A ceux-là toute faveur f ils ont pris la terre où ils la voulaient, en la quantité et qualité qu ils voulaient. Vous en avez été punis, leurs hectares isont en friche.
m L*ÀLGÊRIE FRANÇAISE.
Là^ VOUS avez donné la liberté de ne paâ faire; vous avez servi l'individu , maïs vous avez nui à la coloniââtioQ , el TÉtat ne relire aucun profit.
Quand vous êtes revenus à la démocratisation de la terre algérienne , vous avez resserré toute liberté. Vous ne donniez la lerre qu'où vous vouliez, quand vous vouliez, de la contenance, nature et qualité que vous vouliez. Bon gré, mal gré, sous peine de n*avoir rien, il fallait en passer par vos plans, par vos projets^ qu'ils fussent ou non contraires aux sentiments, aux facultés, aux dispositions, aux ressources du preneur.
Ici vous avez refusé la liberté de faire, et, tonjours sans proOt pour l État, vous avez nui à la colO' nisalion et à Tindividu.
— La preuve, répondaient-ils, que notre système est bon , c'est que, depuis cinq ans, nous avons fondé trois villages dans la seule province d'Alger, TArba, Rovigo, le Fort-de-FEau. C*est que, pour chaque village que nous mettons en projet, pour cinquante ou soixante lots de dix hectares que nous avons à donner, nous avons deux et trois cents demandes.
— Eh bien , Polemkins de TAfrique, là est précisément la condamnation de votre système.
Si, en gênant la liberté de faire, vous ne fondez dans une province que trois villages de cinquante ù soixante feux par cinq années, ce qui suppose, par village une population de deux cents personnes ^ il . vous faudra donc un siècle pour y élever soixante-
SECONDE PAKTIE. 297
quinze villages et y établir vingt et an mille cultivateurs européens !... Vous appelez cela uoe colonisa-* tien en progrès!...
En Anûérique, dans les possessions anglaises, avant même qu'elles devinssent les États*Unis, du jour où la métropole eut compris qu'elle devait les laisser à la liberté de faire, le chiffre de la population, qui n'avait été longtemps que de quelques milliers, s'éleva, en moins d^un demi-siècle, à des centaines de mille. Ainsi, pour n'en citer que deux exemples, la Peusylvanie et la Virginie, au moment de la guerre de rindépendanee, avaient à elles seules acquis, sous le travail incessant de l émancipation administrative, rune 350,000 habitante, Tautre 650,000.
Vous n'avez que trois cents demandes par distribution de soixante lots de dix hectares, et vous vous en vantez 1 Ma foi, vous êtes faciles à satisfaire. Mais enfin, quand la distribution est terminée, que deviennent les deux cent quarante éliminés? Leur dis* tribnez-vous ailleurs d*autres terres? Puisque vous n'avez pu les enfermer dans les villages, leur ouvrezvous la solitude? Non ; il faut qu'ils attendent la créa* tion d*un nouveau village, un an, deux ans, cinq ans. S'ils attendent, ils se ruinent; s'ils se fatiguent, ils meurent ou s'en retournent. £t ce qui prouve que vos concessions gratuites sont trop chères au prix de la liberté de faire, c'est que ceux qui ont un capital suffisant aiment mieux acheter la terre; il y a autant d'acquéreurs autour des enchères de votre Palais de
LÀLGÉRiË FRANÇAISE.
justice, que de solticiteurs autour de vos cartons. Mais les acquéreurs n'agissent en rieo sur le chifire des propriétés ni sur le chiffre des populations; ils les maintiennent, ils ne les augmentent pas : Jean prend la place de Pierre, voilà tout.
Anx États-Unis, avec la liberté de faire, ce n'est point par trois cents demandes de concessions que procède rémigration européenne , c'est par milliers. Ce n'est point à intervalles de deux, ou cinq années, c'est
tous les mois, tous les jours, cL nulle demande ne
demeure sans octroi. Aussi, depuis soijumte ans, sous l'empire absolu de la liberté humaine, le chiffre de la population s'y est-il accru, octnplé par niillions; à cette heure, le nord de l'Amérique ne sufEt plus aux alluvions continues d'émigrants; les alluvions gagnent et s'avancent dans Touest.
Dans les États de l'Union américaine^ cqpeiidant, la terre ne se donne pas , elle se vend; mais l'énigrant a le droit entier et libre de la prendre partout où il y en a, autant qu'il ea veut. S'il jette les yeux snr la terre qui est à droite, on ne lui dit pas : a Nous voulons la colonisation par la terre qui est à gauche. » S'il se sent la force de cultiver cinquante hectares, on ne lui dit pas : « Non! nous ne voulons vous en vendre que dix. » Quand il a payé, quand il est maître, s'il vent élever une constrnctioB en boue on en bois, on ne lui dit pas : « Vous ne rélèverez qn'en pierres ou en briques. » Surtout nul employé d'an* <ïune hiérarchie administrative ne vient l'inspecter, le
' contrôler, le harceler, lai fixer un temps à l'expiration duquel il sera dépossédé, s'il n'a pas fait telle chose et de telle manière* En achetant la terre, il a acheté la liberté, celle de sa personne, de sa maison , de sa culture; il en dispose saivant sa volonté, son intérêt on son caprice; ni TËtat, ni per8oanen*a te droit (le lui en demander compte.
Et l émigrant n'a besoin d'aucune des excitations dont te laxe en Afrique est poussé à Texc^. Comme toute créature intelligente, li obéit à la grande loi de rintérét bien entendu.
Ayant payé sa terre, il ne veut pas perdre te ca-* pilai qu elle lui coûte; il la cultive pour quelle lui rapporte.
Ne voulant être ni trempé par la pluie, ni glacé par ie froid, ni brûlé par le soleil, ni empoisonné par les miasmes paludéens^ il élève des constructions pour s^abriter, loi, sa famille, ses instruments de travail; il dessèche et cultive les marécages.
Dans les solitudes américaines, TÉtat ne s'inquiète pes non plus de savoir ou se trouveront rétablissement d'un village, Tassiette d une cite, ni même s'il s'élèvera des cités, des villages. Il sait bien que le jour où les émigrants établis dans un district seront en assez grand nombre pour éprouver le besoin d'un centre commun qui relie leurs intérêts et leurs affaires, ce centre commun s'élèvera, cité ou village; qu'il y viendra des gens de tout métier, de tout commerce ; que si tous ces pionniers veulent une église ,
une école , ane maison commune, des fontaines, des
roules pour aller au centre de tous les points de la circonférence, ils sauront bien se les donner, sans que rÉtal y mette la main. Cest ainsi qu'aux États-Unis se sont bâties de grandes et de populeuses cités, en moins de temps souvent que vous n'en avez mis, vous autres, à fonder des villages do quelques feux pour cent ou deux cents âmes.
Voulez-vous que la colonisation algérienne marche au lieu de se tratner, qu'elle vive de sa vie propre au lieu de la vie galvanisée que vous lui iuiles? Tiaiiezla seulement comme l'Angleterre , un peu avant Témancipatîon^ s^étaît enSn résignée à traiter la colonisation américaine qui se mourait. De plus, vendez la terre, et avec la terre la liberté, et vous trouverez plus d'acquéreurs avec la liberté humaine, que vous n'avez de solliciteurs avec !e monopole administratif.
Mais, ajoutei-je, cest, je le vois bien, dépasser un peu, sinon la portée de votre esprit, au moins le cercle ordinaire de vos idées et de vos habitudes. Soit. Rentrons-y par une autre porte, par la porte qui vous va.
Voulez-vous que les concessions profitent à la fois aux individus, à la colonie et à TËtat?
Voulez- vous que nulle part la terre concédée ne reste en friche? Voulez-vous que la terre laissée aux broussailles
par ses possesseurs proBte au moins à l'Élat, si elle ne sert pas la colonisation?
Yoolez^voas que, finalement, en Algérie, la terre
n'appatlieiine qu'à celui qui la cultive?
Voulez- vous que nui n'ait Tenvie de prendre ou de garder plus de terres qu*il n'en peut cultiver?
Voulez-vous faire de la mise en culture de toute la superficie algérienne Tintérét bien entendu de tous ses habitants?
Voulez- vous que la terre algérienoe devienne le point d*appoi des destinées promises à la démocratie moderne, dont le flot monte partout, pour un avenir et une civilisation sans précédents dans le monde?
Voulez- vous enfin que l'impôt , cette force avec laquelle un Ëtat se donne toutes les autres, au lieu d'être un pressoir de la fortune privée, devienne en Algérie le levier de la fortune publique , de la civilisation?
Mettez un impôt sur la terre, un impôt sérieux. Que cet impôt pèse moins sur le travail que sur le chômage, et qu'ainsi il trouve son dégrèvement dans les produits mômes du travail.
La prospérité de T Algérie est au fond d'un décret en trois articles conçu en ces termes:
1 . Toute propriété territoriale en Afrique est soumise à un impôt de... par hectare.
%. Toute propriété qui ne paye pas Timpot appartient de droit à i Kiat.
3. Toute propriété appartenant à TËtat sera concédée pour le prix, de T impôt qu'elle doit payer.
Mais, je le répète, chez les colons comme chez les
aot L*ALGÉRIE FRANÇAISE.
«dministrateiirs de TAlgérie, je froissais trop dlnté* rte de position et de fortane poor que je passe être compris. En Fraoce, ou ces intérêts n'existent pas, dn Hioi»s à un degré égal, le aerai-je davantage ?
Je le voudrais, je ne Tespère pas; il est bien plus simple de dire : a Que nous vent ce journaliste d'autrefois? Qae nous vent cet exilé d*hier?
Je n'en dois pas moins entrer dans la seconde partie de mon réve, la j^us difficile à trailer, ainon ia plus impossible à aooonipltr.
Aiiiages et philosophie de l'exil. — Expatriation et Algérie. — Cercle de révolutions et de réactions. — Inintelligence des moyens d'apai sèment. — Expatriés des seizième et dix-septième siècles. — Liberté veUgiaoK. — Feople amérieani. ^ L'Afrique ouverte aux expatrié» dtt dix-neuvidine siècle. — Qa*mfotUirât k FEnrope?
L'Afrique est k terre des mirages : f y ai eo
miens.
Cétait durant ces kxigoes heures inoccnpées où , .loin de la patrie qu^oa ne s'attend pas à revœr de
longtemps, Tâme, si haut qu'on porte le front, se > perd en projets et en rêves kMQtaittB:~ tristes rôves qui passent eomme des nuages sombres que frangent à peine quelques rayons dorés du soleil.
Que de fois, en parcourant les cimes ravinées de
r Allas, et voyant à mes pieds s'étendre, presque déserte et sans cultures, cette plaine immense qui, du Fondottck av pied du Djurjura, s^allonge jusqu^à Blidah, la vieille cité maure des délices, pour contourner ensuite plus loin jusqu'aux montagnes des riches mines de la Moozaïa , je me snis demandé si jamais ces terres coupées de marécages ne seraient assainies et fécondées par les intelligents travaux de Thomme, comme le sont les plaines inondées de la Lombardie ! si jamais l'Algérie n'aurait dans la Mitidja la riante Limagne de notre Auvergne !
Après avoir redescendu les hauteors de la Bouzza* réah, qui, d'un côté, avec son fort l'Euipereur et ses carrières de granit, domine la ville d'Alger, et de fautre les villas et les guinguettes de Saint-Eugène; le cœur tout ému de mes longues causeries avec Tami, le compagnon d'infortune, le brave et loyal colonel, commandant de la Garde Mobile de i 848, que j'étais allé voir dans sa petite maison mauresque de la YalUe da CansuU, dont les étages verdoyants surplombcnt la mer; que de fois à mon retour sur la grève sablonneuse de Hussein-Dey , le front dans mes mains, appuyé à la galerie de bois de ma chambre, l'œil sur le ciel éloilé ou sur Hiorizon de la mer dont les murmures et les phosphorescences berçaient mes pensées, je me suis demandé si les flots de cette Méditerranée, où se sont jouées et où allaienL se jouer encore les destinées du monde , ne pousseraient ja-
304 L'ALGEHlt FKANÇAISE.
mais, vers les côtes de TAIgérie, d'aoUcs navires que les navires de guerre et les paquebots de rares passagers 1 si les millioDS eoglootis daos ceUe superbe jetée qui oppose sa masse granitique aux masses bondissantes des vagues, ne serviraient toujours qu'à abriler une ou deux centaines de barques de pécheurs, et quelques rares voiles rDarchaDdes^ venues des ports méditerranéens de la France?
Ramené, par la similitude de fortune, des desli* nées languissantes de l'Algérie au sort désolé que les événements m'avaient fait, à moi et à tant d exilés ou d'expatriés volontaires, je me sentais comme mal* gré moi entraîné à confondre clans une même pensée d*ongin6, dans un même projet de salut et de civilisation , ces deux mots : Expatriation et Àlgéne. '
Une fois sur celle pente, je m'y sentais glisser comme dans les molles attractions d*un charme indédnissabie. Mon esprit s'ailVanelussait de ces préjugés et de ces intérêts d'opinion ou de parti qu'en d autres heures on sert avec amour jusqu*à en soaiTrir dans ce qu'il y a de plus précieux au monde. Algérien d'un jour y je faisais de la politique algérienne : exilé, je me prenais aux séductions de la philosophie de Texil.
Voici donc ce que, sous l'obsession de ces deux termes : Expatriation et Algérie^ je me disais pour faire de la seconde 1 asile attractif de la première, et de celle-là la source féconde du peuplement et da développement continu de celle-ci*
En Irlande^ en Russie, en Italie, en Espagne, en Autriche, partout en Europe, il y a des individualités, des classes qui souffrent pins que d'autres dans leur vie, dans leurs pensées, dans leurs affaires, dans leur dignité, des systèmes prépondérants de la politique, de la société, de la propriété elle-même.
C'est là ce qui s*agite, ce qui menace, ce qui ébranle , ce qui révolutionne.
C'est là aussi ce que compriment les pouvoirs établis. C'est là enfin ce qui forme ce cercle vivant de révolutions et de réactions, de progrès violents et de violents mouvements de temps d*arrét on de recul , dont sont tour à tour victimes ou agents les partis qui, proscrits la veille, deviennent les prescripteurs du lendemain, et font toujours payer au progrès humain et social les besoins de leur domination nouvelle ou les vengeances de leurs vieilles défaites.
Comment, en Europe, ne s'est-on pas encore in« quiété d'en finir avec ces intermittences aniicivilisa* Irices? N'y a-t-il pas d'autics moyens d'apaisement que ceux de la compression sur place par les exécu** tiens opérées sur les personnes, sur les fortunes, sur les besoins, sur les idées? Est-ce qu'en feraiant la bouche d'un volcan on croit pouvoir l'éteindre? Ne continue-t-i1 pas de bouillonner sur lui-même? L'heure ne sonne-t-elle pas, tôt ou tard, où ses feux et sa lave, à cause même de toute la puissance que leur a donnée la compression , font sauter la croAte dont on
a maré son cratère, et oonvrent au loin le pays de
ses cendres?
Quant aux expatriations forcées auxquelles les gonvemementa ont recours , ontpelles donc guère fait autre chose que déplacer et étendre le terrain du mécontentement et des luttes? Chassés de leur pays, — ' on Ta bien vu depuis pins de soixante ans , — les mécontents s'en vont porter à Tétranger l'esprit et le foyer de leurs principes et de leurs agitations permanentes. Eh ! en pourrait-il être autrement? Dépouillés, sans fortune, réduits souvent, par impuissance de se créer une nouvelle position sociale, à subir Taumône de subside venant de leurs partis ou de Tétfanger, ils ont presque toujours, comme la grande émigration française de 9âl, servi d'appoint aux passions, aux intérêts, aux mécontentements de gouvernements ou de partis, qui fermentent sur la terre où ils ont trouvé asile. Alors a lieu, entre gouvernements, cet é( hanp;o déplorable de notes de police et do diploma- . tie, qui fait de chacun d'eux , par droit de réciprocité, Fespion et le gendarme des réfugiés, que tous ont à craindre et à surveiller.
Ainsi, au lieu de resserrer Finoendie en lui faisant sa part, on le laisse se répandre et se développer partout où| pour s'y soustraire, les gouvernements euxmêmes en poussent un brandon.
Que nous autres, les révolutionnaires pour le compte de Vidée, nous nous réjouissions de ce mode d'apaisement qui la généralise par les moyens mêmes
SECONDB PARTIE. 307
employés pour Tarréter, je le comprends; mais qae la vieille Europe n'en ait en jnsqn'icî ni rintelligence ni répouvante, pour aviser à mieux..., en vérité, ne serait-ce point la preuve qu'elle est condamnée an travail des ouvriers des Gobelins? Elle fait derrière la trame l'œuvre de Dieu sans la voir.
L'histoire de la civilisation européenne' a offert pourtant, en des circonstances analogues, des exemples et des enseignements dont il eût été bon que le souvenir ne se fût point perdu. Si ^ pour les accommoder à notre temps, on savait et on voulait les consulter, l'Algérie française en pourrait recueillir les bénéfices, et TEurope, quoique par des résultats différents, en tirerait également profit.
Aux seizième et dix-septième siècles, le vieux continent européen fut bouleversé par les questions religieuses, comme ii l a été depuis par les questions politiques; celles-ci se sont aggravées de nos jours des idées sociales qui sont toujours au fond des principes révolutionnaires de la démocratie, de même que dans les questions religieuses d'alors leur germe avait étc déposé par les principes raénies de la Réforme. La querelle politique, en elTet, n'a été, après la querelle religieuse , qu^une forme nouvelle revêtue par Vider qui se cherche et se cherchera éternellement des voies de progrès et d'universalisation.
Les novateurs religieux du seizième et du dix-septième siècle étaient emportés par le même esprit de foi, d'agitation I d*audace et de prosélytisme qui a
caractérisé les novateurs politiques d'aujourd'liui. Les conservateurs d'aujourd'hui ont montré le même es^
prit de résistance et d aveuglemeiil que les orthodoxes d'alors.
Ces luttes terribles, pour la conquête, dans rhuma-* nité, de la liberté de conscience, auraient agité et ensanglanté la vieille Europe, bien par delà les deux siècles où se produisirent leur enfantement et leurs pbases diverses ; mais, par un de ces mystères de la prédestination divine qui^ après leur accomplissement, sont sur la route de l'avenir comme une nouvelle colonne de feu au désert, les fatigués de la lutte, les impatients du triomphe , les blessés de la défaite trouvai eut, dans la récente découverte du Nouveau- Monde ^ une issue par laquelle ils purent s'échapper en emportant leurs dieux, sinon toujours leur fortune.
Catholiques et protestants, luthériens et calvinistes, presbytériens et puritains, moraves et quakers, toutes ces religions, toutes ces sectes, toutes ces dissidences dans la manière de dire la messe, d'interpréter la Bible, d'administrer le baptême, de donner la communion, de constituer une église, de gouverner une société, se sentirent prises presque en même temps d*ttn besoin infini d'expatriation; comme si , en quittant la terre où elles avaient combattu et souffert, elles y devaient laisser leurs préjugés, leurs haines, leur soif de dispute, leurs ardeurs de prosélytisme, et ne garder sur une terre nouvelle que leur loi épu-
SECONDE Ï'AUTIE. 309
rée par Pesprit de fraternité en Christ , sans distinction de culte et de nationdlité !
C'est ainsi, par des émigrations dont FAUemagne, l*Espagne, la Snisse, la France, l'Irlande, l'Écosse et l'Angleterre y fournirent leurs allu vions simultanées ou successives, que se sont peuplées ces vastés contrées de l'Amérique du Nord, qui reçurent quelquefois le nom de leurs nouveaux possesseurs, ou, par souvenir de la patrie perdue, le nom aimé d*an coin de la terre natale : la Louisiane, la Pensyhanie, la Caroline, la Nouvelle-York, — agrégations de mœurs, de religions, de nations diverses, cojnme celles qui se greffèrent sur les ruines du monde romain, et qui ont fini comme elles, mais en bien moins de temps, par confondre toutes leurs origines pour la formation d'an seul et même grand peuple : Le peuple américain.
Je ne sais, — et peut-être cédais-je aveuglément aux lois si souvent trompeuses de l'analogie en sociabilité et en histoire; — mais quand je faisais passer ainsi devant moi cette création graduelle d^un monde nouveau par tous les expatriés religieux de l liurope, Je me demandais si la conquête de l'Algérie, avec ses deux cents lieues de côtes pouvant s'allonger par Tunis et le Maroc , avec sa superficie de cent lieues en largeur .conûnant au désert, n avait pas été,. eh 4830, au seuil même de nos grandes agitations so-
ciales, un fait providentiel pour servir à Tapaisement continu des troubles politiques de TEurope du dix* neuvième siècle?
340 L'ALGÉRIE FRANÇAISB.
Si rAfriqae, elle aassi, dans les desseins de Dieu
sur la marche des sociétés humaines, n'était pas réservée à la conservation de la liberté poiilique dans le vieux monde, comme TAmérique le fut dans le nouveau , à la conservation de la liberté religieuse et par celle-ci de toutes les aulresy car la liberté est une?
Si 9 après tant de combats et de désastres , les temps n'étaient pas arrivés où, au moyen des fatigués i des blessés, des impatients de la politique , il ne pourrait pas se fonder une société dans laquelle les questions et les agitations politiques ne tiendraient pas plus de place aujourd'bui que les questions et les agitations religieuses; où il n'y aurait ni plus de dan* ger ni plus de ridicule à proclamer une opinion qu'il n^y en a dans la confession d'une foi; oOi foi religieuse et opinion politique seraient dominées, distancées par des questions d'économie sociale, et par le besoin intelligent de leur solution, dans la seule vue;
aux seules tins de douiier à tous et à chacun la liberté nécessaire au développement delà plus grande somme de bien-être artériel et moral auquel les individus et les sociétés peuvent atteindre?
Qu'importerait à la vieille Europe, me disais-je, qu'il se forlnàt un peuple africain^ de même qu'il s'est formé un peuple américain? qu'il y eût sur les côtes orientales de la Méditerranée, comme il y a sur les côtes occidentales de l'Atlantique, une société qui pût donner à tous les expatriés volontaires les biens, le travail, les terres qu'elle n'a pas; les droits, les
SECONDE PÂUTi£. 3U
libertés que, pour ne pas mourir, elle croit devoir refuser ?
Qu'importerait à ses roiB? Ils n'auraient plus /char
que matin au réveil , à trembler pour leur domination; ils ne régneraient plus que sur des sujets volontaires , engagés les uns les autres dans la voie du stationnement continu par la routine des traditions, par la peur des bouleversements que les innovations enfàntent, par le milieu même dans lequel ils sont nés, et par tous les intérêts de castes, de position, de fortune qui leur imposent la solidarité.
Qu'importerait à tons les gouvernements? Les uns n'auraient plus de subsides à payer aux réfugiés ; les autres , plus de frais de police ou de surveillance par la voie diplomatique. Les expatriés, enfin, cesseraient d'être un objet d'inquiétude quelconque, s'ils trouvaient, large ouvert en Afrique, un refuge avec toute sécurité pour leurs pci sonnes , toute tolérance pour leurs opinions, de la terre pour ceux qui en veulent, du travail pour ceux qui en cherchéht, pour tous l'assiette de la fortune par i emploi libre de leur , activité, de leurs talents, de leur richesse acquise: grandes tentations qui arracheraient les expatriés politiques, comme autrefois les expatriés religieux, à la vie de désœuvrement et de rancunes que facilite et aigrit Timpossibilité où ils sont le plus souvent à l'étranger de se créer une existence nouvelle!
D'ailleurs, si quelques gouvernements, par impossible, étaient assez inintelligents de leur intérêt bien
342 L'ALGÉHIE FRANÇAISE.
entendu pour 8*eflfrayer, au point de l'entraver, da mouvement d'émigration que pourrait amener la fondation d'un peuple constitué en Afrique ^ comme en Amérique, dans la liberté, ils auraient à se souvenir de ce qu'il en coûta au roi Charles 1" d'Angleterre pour avoir retenu dans le port le navire qui emportait CromweU et ses amis. Terrible leçon pour quiconque entrave la libre disposition de soi-même, que tout homme a reçue de Dieu !
Réalisation possible des idées de liberté en Algérie. Pourquoi la France y ferailHîlle obstado? — Séparation de la puissance indivise et de la puissance individuelle. — Liberté de la presse. — Liberté communale et provinciale. ^ Assiette du budget algérien sur l'économie. — Les cuHes. — L'enseignement. — Les milices. — La justice. — Simplification administrative. — Conséquences de la rénovation algérienne.
A vrai dire, ce n'est point des gouvernements absolutistes de TEurope que me semblaient devoir venir les plus grands obstacles à Taccomplissement de mon rêve. Le jour où la France dirait : « Cest mon droit et ma volonté que TAfj ique devienne la terre des réalisations de toutes les libertés de Thomme et de la société, » ce jour-là, liul dans le monde n'aurait à y dire. La France est assez puissante pour faire respecter sa volonté et son droit.
SECONDE PARTIE. m
Mais ce droit, la France voudrait-elle Texeroer? Cette voloDtéy n'y a-tril rien en elle qui l'empêcherait de se la donner?
Je me posais résolument ces questions suprêmes poar en faire la pierre de tonche de mon idée. Ën m'y brisant ou en leur trouvant une solution^ jc devais savoir si je ne prenais point pour un retentissement possible de Vavenir Je bruit qu'une utopie faisait dans mon cerveau.
Voyons.
La France perdrait-elle rien de sa puissance et de
sa grandeur, parce que de l'autre côté de la Méditerranée, à deux ou trois jours de navigation par ses navires à vapeur, elle aurait une terre constituée comme l'île de Jersey, que TAngleterre a dans les eaux de la Manche , en face et à une marée de nos câtes de Bretagne?
La France serait-elle compromise dans le repos qu'elle a préféré aux agitations de la libertéP Serait* elle poussée de nouveau sur la pente des révolutions, parce qu'elle aurait sous sa domination un pays où rhomme, le citoyen, la propriété, le travail, la société tout entière , seraient mis à Fabri de toutes les exploitations de l'homme par Thomme, du travail par le capital, des forces sociales par TÉtat : exploitations qui ont enfanté les révolutions appelées 89 contre ^ l'aristocratie et le clergé , 4 830 et 1 848 contre le mono-* pôle bourgeois et la centralisation administrative? Quels risques l'État , en France , aurait-il à courir,
3U L'ALGÉRIË FRANÇAISE.
parce quMl laisserait faire eu Algérie l'expérimentation de la séparation de la puissance coUective d avec la puissance individuelle? SeraiL-il nioias, en France, le détenteur de tous les droits qu'on lui a remis, parce qu*il y aurait en Afrique un pouvoir* social renfermé, comuie aux Etats-Unis, comme en Angleterre, dans les limites où il serait non le maître, mais le serviteur des intérêts collectifs, sans nulle action eunjpressive ou résistante sur les intérêts individuels?
Si le nouveau peuple africain se disait aussi que la
séparation de la force immatérielle d'avec la force matérielle est, dans Tordre moral, ce qu'a été, dans l'ordre politique , la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel; s'il croyait que le droit de penser et de transmetti*e sa pensée est un droit aussi inhérent à la nature humaine que le droit de vivre et de transmettre la vie, et qu'en conséquence il proclamât chez lui la presse libre comme en An^^^leterre et aux États-Unis, est-ce que l'Afrique ferait plus courir de dangers à la France que les États-Unis, rAngleterre, la Belgique même, qui est à ses portes, pays où la liberté de la presse est en pleine disposition d'elle-même? Si elle en croyait pouvoir courir quelque danger, la France n'aurait-elle point contre l'État algérien, pour s'en garantir, les moyens dont elle use contre tous les autres Etats?
La France se trouvera-t-elle moins ce qu'elle se trouve sous sa constitution actuelle, parce qu'il y
aurait en Afrique un peuple tiré en partie de ses flancs, qui essayerait d'uae vie de liberié à pleins poumons» par tous les pores, ayant une initiative et une action au droit desquelles se heurteraient incessamment rinitiative et l'action de la puissance indivise, au lieu de voir le droit individuel se heurter sans cesse aux prérogatives de cette même puissance?
La centralisation administrative perdrait-elle en France une seule des mailles innombrables de son inextricable réseau , parce que ce réseau ne s'éteniirait plus sur TAlgérie? La vie et le mouvement des déparlements et des communes de France cesseraient-ils d'être dans les cartons du pouvoir ministériel^ parce que l'Algérie se donnerait des franchises provinciales et communales, de vraies franchises impulsives et résistantes, comme aux États-Unis, comme la France elle-même en avait autrefois? Parce que les provinces et les communes de FAlgérie feraient realiei dans leur liberté administrative, comme jadis les provinces et les municipes de Rome , la constraction et l'entretien des routes et des édifices publics de la commune et de la province, avec le droit de les faire constraire et entretenir par des ingénieurs, des conducteurs et des entrepreneurs n'ayant pas plus de patente et de brevet que les maçons et les architectes» est-ce que messieurs des Ponts-et-chaussées en continueraient moins à être les ingénieurs, les conducteurs, les entrepreneurs de toutes les routes classées et numérotées de France?
L^Ëtat, en France, n'auiait-il plus la libre disposition de son riche budget; les impôts de toute nature consacrés à Fentretien et à la rémunération de tons les services publics cesseraient-ils de raliincnler, parce que r Algérie, où TËtat aujourd'hui donne au lieu de recevoir y assoirait sur Téconoinie la perception de ses impôts et la distribution de son budi^eL? parce que l'État recevrait la vie de la nation au lieu de la lui donner? parce que les citoyens qui, habitués à tout deiuander à l'Etat, ne savent que faire de leur libre arbitre^ apprendraient à ne compter que sur eux-mêmes, à ne demander qu'à leurs associations les forces qui leur manquent, et à demeurer en tout et pour tout les maîtres de leurs destinées, au Heu d'être toujours en quête d'un pouvoir aux mains de qui les abdiquer ? '
Si, en Algérie, Téglise, le temple, la synagogue, la mosquée, étaient bâtis et leurs desservants salariés par leurs cultes respeclifâ, est-ce que les clergés de France, du haut en bas de leur hiérarchie, en auraient moins leur budget particulier porté au budget général de l'État?
Si, en Algérie, les provinces et les communes
avaient la charge des collèges et des écoles, avec renseignement gratuit à tous les degrés, est-ce que TUniversité de France en ressentirait quelque dommage dans son personnel, dans sa constitution?
•L* Algérie se donnerait, je suppose, une armée de milices nationales organisée comme je Tai dit dans
•un chapitre précédent; eh bien, est-ce qae dans nos
revues, dans nos parades, aussi bien que sur les champs de bataille ^ i*armée française en aurait moins ses brillants élats-majors d'épaulettes et de broderies qui parcourent les rangs, suivent de l'œil les manœuvres j assistent au défilé des troupes et s'en vont à travers la mitraille porter les ordres de commandement? Le corps de Tintendanee cesserait-il d avoir une action et une autorité si prépondérantes qu'un général, grand ëcrivain militaire, a pu me dire en 1839 : « Si un intendant jetait dans les retranchements ennemis ses rôles et sa plume, en même temps qu'on maréchal de France son bâton de commandement, comme autrefois le grand Gondé, je crois, Dieu me pardonne ! que c'est le contrôle et la plume de l intendant que les soldats seraient forcés d'aller chercher tout d'abord. »
Je suppose aussi que le peuple africain se fasse sur la nature et le devoir des pouvoirs sociaux' et sur
Tadministration de la justice les idées suivantes :
« La société doit à ses membres la justice au même titre que Tadministration ; par conséquent, de même que le citoyen, après avoir payé Timpôt pour être administré, ne paye aucun des actes de l adminis- Iration, de même le justiciable, après avoir payé rimpôt pour avoir des juges , ne doit plus' payer les actes de la justice.
» La fiscalité est une charge plus lourde que Tim*
m L*ÂLGÊRIE FRANÇAISE.
p6ty en même temps qu'elle est une occasion de morroures pins vifs, parce que Timpàt est une charge claire, précise, nettement déBnie, connue d'avance, qni se présente à henre dite, et en conséquence de laquelle on peut arranger sa vie et sa fortune, tandis que la ûscalité s'embusque dans tous les actes de la vie, dans tous les intérêts de la fortune et des affaires, ponr les grever et, au moment le plus inattendu , prendre sa part dans le plus clair du travail et des ressources de la famille*
» En outre, plus la justice est mise à la portée des citoyens, plus le nombre des procès est considérable : les hommes, en effet, s'adressent aussi souvent à la justice pour satisfaire leurs passions que pour revendiquer leurs droits, et au fond de la généralité des procès, il y a, chez Tune des deux parties au moins, cette pensée mauvaise contre sou adversaire : Je le ruinerai en frais. »
£h bien , que sous la pression de ces idées le peuple africain multiplie les justices de paix et réduise le nombre des tribunaux et des degrés de juridiction; qu'il fasse des avoués, des huissiers-, des notaires, de simples employés judiciaires à traitements fixes, comme les employés administratiià , ce qui est aisément praticable; je le demande, qu^est-ce que cela pourra faire à l'organisation de la justice, de la magistrature en France? Ën quoi les avoués, les notaires, les huissiers de la France cesseront-ils d'être les corporations puissantes qu elles ont été avant et depuis
ce mot célèbre d'ua ministre de la justice à Teodroit de leur monopole : <î Ily a quelque chose à faire, d
Enfin la carrière des places et des honneurs cesserait-elle d'êtie ouverte dans la mère patrie, parce que, dans la colonie algérienne, le gonveraement etTadministration , à tous leurs degrés, dans toutes leurs branches, seraient réduits au mécanisme le plus simple de rouages et de salaires ; parce qu'alors tons les hommes qui frappent à la porte des pouvoirs sociaux pour en recevoir la vie seraient forcés de se tourner, ao grand profit de la colonisation, dn côté du travail agricole, commercial, industriel, qui ne reçoit qu'en proportion de ce qu'il donne, qui met chacan à sa place et entretient ainsi parmi les hommes la seule égalité possible, en faisant de l'intelligence et de ractivité de chacun d'eux le véritable inslru-' ment de son élévation ou de sa médiocrité?
Je parcourais ainsi, dans mes rêves sur l'avenir possible de l'Afrique, le cercle des libertés qu'un peuple nonvean pourrait se donner, des réformes qu'il pourrait accomplir sans danger pour la colonisation , ni pour la France ni pour l'Europe. Je m'interrogeais très-sincèrement sur chacune de ces libertés et de ces réformes, je les mettais en regard des objections et des sophismes que l'intérêt, l'inintelligence, la peur, se plaisent à dresser contre toute idée qui sort un peu des habitudes d'ôtre d'une société ou d'an temps, et elles ne me semblaient pas plus devoir perdre l'Algérie qu'elles n'ont perdu les pays où elles
m L'ALGÉRIE FRANÇAISE.
florissent, pas plus être un péril pour la France que De le sout les libertés de TAmériqueel de i'Anglelerre.
J'allais même jusqu'à me demander quelle forme pourrait être donnée au pouvoir dans l'Algérie régé- ' nérée; par quelles relations politiques serait maintenue la suzeraineté de la France ; quelles garanties seraient ofTerles aux rois de l'Europe pour qu ils ne prissent point ombrage de l'immigration en Algérie des expatriés de leur politique; comment, en faisant de l'Algérie un asile pour les libertés opprimées ou repoussées en Europe, on pourrait empêcher qu'elle devint un réceptacle pour les ivrognes, les fainéants, les mauvais sujets , les coquins qui n'appartiennent à aucun parti et les déshonorent tous. Chacune de ces questions recevait dans ma pensée tme réponse qui me semblait sauvegarder pleiuemeut à la fois les véritables intérêts de la France, le repos des monarques de l'Europe et les principes de la liberté sociale.
Mais à quoi bon insister? N'en ai-je même pas déjà trop dit? Et en quoi avànoerai-je en ce temps Theurc de la réalisation de mon reve en disant qu'en dix années au plus, l'Algérie aurait, sans se grever, un budget de cinquante à soixante millions, dont son i^ouvcrnementetson administration ne lui prendraient pas la moitié? qu'en moins de deux ans, avec Timpôt sur les concessions et sur les terres , avec une assiette unique et un mode nouveau de perception pour l'impôt arabe , avec l'augmentation des droits d^ancrage et de tonnage , née de la liberté de la
navigation et du commei'ce, l'Algérie, qai coûte à la France cent millions et ne lui en rapporte que seize
ou dix-sept, aurait un budget de reeette de trente millions de francs?
Ce serait bien quelque chose pourtant dans la balance des pouvoirs au plateau de la lil)erté ! Une terre qui met un si bon prix aux institutions ne méritel-elle point qa*on ne les marchande pas trop?
XYL
Réorganisation de TAIgérie (fragmente inédits de lettrea
écrites en 4 SS3).
Contftltilion à*m nouveau pouvotr colonial.
Ce quMl y aurait eu inopportunité et danger peutêtre à dire en 1854 , il me semble que le temps et la faculté de le dire sont venus en \ 856. — Je vais donc reproduire ici , mais simplement à titre de notes à consulter et d aspirations par delà des temps visibles peut-étrCi quelques fragments inédits de mes lettres à M. de Girardin, sur la réorganisation des pouvoirs publics en Afrique. C'était pour moi la pierre de l'angle sans laquelle rien de durable et d'utile ne pouvait être édifié; j*en faisais Tobjet incessant de
m L'ALGÉRIE FRANÇAISE.
mes préoccupations, de mes excitations, le préliminaire ûbiigt3 (le tout systèiue. — a Table rase! table rase d*hommes » de choses et d'institations I ne cessais* je de crier. Tant qu'il restera debout ici un homme , une institution, une chose du passé, il restera une vieille bontujre par où, sur cette terre d'humidité et de soleil, refleurira quelque bourç;eon des abus qui bientôt couvriront encore ce pays de leurs brancbe^r luxuriantes; il y aura une pierre d'attente pareil, dans ce pays de paupières qui se ferment devaiil 1 éclat du jour, se relèvera sans être aperçu le vieil édifice du monopole 1 Souvenez-vous donc de ce qui est déjà arrivé! l)iir;iDt la première période de Toccupatiou, c'est-à-dire jusqu'en 4839, les adminis^trations obéissant à la pensée secrète dn règne qui passait pour ne pas vouloir garder Alger, ne faisaient rien pour faciliter la colonisation; au contraire! Ët dans la seconde période, après la fameuse phrase du discours du trône : « U Afrique est désormais une terre française ^ » les bureaux étant restés les mêmes on ayant gardé les traditions, n*ont pas su on voulu se pénétrer des devoirs nouveaux que leur imposait cette situation nouvelle. A cette heure encore, les cbefe de service eux-mêmes ont beau lutter contre certains de leurs subordonnés, ils succombent à des résistances d'inertie!... Que d'exemples je poprrais voas.donner. « • ^ « •
a La première besogne à entreprendre, c'est la
SECONDE PARTIE* m
constitution d'an pouvoir nniqae... La paralysie da r Algérie vieol de rantagonisme de l'autorité milii-
laire et de l'autorité civile, entre lesquelles s'est établi comme pouvoir mixte, envahissant sur l*un et sur Pautre, ce quelque chose dindéfini, de mal limité, qui s'appelle le Bureau arabe...
» A laquelle des deux autorités, civile on militaire, dopner. la suprématie?...
.)) Pana la coucUtion où les populations, les terrea et la production ont été refoulées aujourd'hui par la guerre, les razzias et les grandes exterminations de tribus, je n hésite pas à le dire : l'occupation de notre conquête doit être régie par Tautorité civile. Le sabre peut préparer Fœuvre de la colonisatiou , il ne peut Taccomplir. 11 y faut la serpe et la charrue
» Un pouvoir unique et ne relevant que du chef de TElat, rautorité civile prépondérante, la réduction de Taruiée dans son effectif, sa subordination dans son rôle, la simplification administrative dans le personnel et dans le rouage, un système de concession de terres sans entraves ni enchevêtrements de corps constitués , hostiles les uns aux autres, une réforme judiciaire et un remaniement de la magistrature assise et debout; une investigation ferme et courageuse sur les actes et la moralité des divers olliciers ministériels; une guerre Juste et sans merci à l'usure et à Tagiotage, une révision des statuts de la Banque de l'Algérie, ou mieux la suppression de ce monopole, qui, étrangle tout ce qui essaye de vivra
3)4 UÂLGÊRIE FRANÇAISE.
sans lai, d'aller plus loin, plus vite, de faire plus et mieux qu'il ne peul, ne vent ou iie sait entreprendre et oser... Telles sont les premières promesses qu'il faut faire; je dis plus, les premières réalisations qu'il faut accomplir pour dissiper le nuage de défiance qui éloigne le câpital et le travail de notre colonie d'Afrique^ »
« Toutes ces réorganisations d'un pouvoir social et
colonisateur ne pourront, vous le comprenez de reste, être faites que sous une autorité unique, ayant la haute main sur Tarmée.... sur la magistrature.... sur le clergé et sur Tadministration dans toutes ses branches, domaines, forêts, ponts et chaussées, afin que . tout cela- soit un rouage unique aussi, aidant à marcher au lieu d'être autant de pierres de résistance et d'achoppement auxquelles la colonie trébuche et se disloque.
» Mais qui donc, à moins d'une révolution, osera aujourd'hui toucher à toutes ces choses? Qui osera dire à ces généraux africains que nous avons vus à l'œuvre quand ils ont pas^é au pouvoir : Vos épées, de fer contre l'étranger, sont de plomb à l'intérieur 1 Maîtres accomplis dans les choses de la guerre, vous n'avez pas rintelligence des choses de la civilisation ! car si les choses de la guerre se font par la réglementation et la discipline, les choses de la civilisation se font par riuitiative et par la liberté...
SECONDE PARTIE. m
» Qui encore» à moins d'une révolution, osera toucher ici à la magistrature, à la basoche, & la bourse, à tous leurs dgents et suppôts, fonds social et dominateur en Algérie plus qu'en France peut-être?
» Qui enfin , à moins d*ane révolution , osera toacher à cette grande et puissante armée de la bureaucratie et du plumitif, qui tient plus TAIgérie dans ses cartons qa*à Paris elle n'y tient la France?
» Que de bonnes et hautes raisons cependant, ' écrivais-je, pour qu'il en soit ainsi, pour que le goavernement comprenne et favorise cette efflorescence d^un peuple africain!
» Mais auparavant, laissez-moi, môme avec vous, prendre mes réserves. Vous voulez bien honorer dans mes lettres mon indépendance d*esprit; pour moi, mon ami , rindépendance d'esprit consiste, à un moment donné, dans le complet afifranchissement des préjugés et des intérêts même de Fesprit de parti» qui en d'autres moments ont droit à être respectés, sioon toujours servis, même pour notre propre dignité. Je vais donc faire abstraction de mes opinions politiques, et, ce qui semble plus difficile peut-être, de ma position d exilé. Je ne veux voir, je ne vois que l'Algérie, ses intérêts présents et d*avenir, et la nécessité, sous peine de ruine pour elle, de les
3S6 L'ALGËRIB FRANÇAISE.
servir et de les développer dans les voies actuellement possibles , sans me préoccuper si d*aatres intérêts personnels à icUe cause, à telle individualilé, en pourraient être servis par contre-coup* Voilà qui est entendu : pour le moment je ne suis qu^Âlgérien ; je vais donc parler comme si toute ma vie je n'avais été et je ne devais être qu'Algérien.
. .»Sans croire à rindispensabilité d'un homme , si grand - qu'ils puisse être, pour le mouvement et la marche progressive des sociétés-, parce que je place dans des régions plus hautes le gouvernement de leurs desliuées, je reconnais cependant qu'un homme peut exercer sur elles une influence active à Tépoque surtout de leur formation» Or c'est précisément de la formation d'une soQiété- qu'il s'agit en Algérie. . .».Biea que j'aie mes raisons pour m*en tenir au noli confidere film hominum du malheureux Strallbrd, s'il existe un homme qui puisse sauver cette pauvre et délaissée Algérie, k laquelle, malgré les misères que j'y éprouve et peut-(Hre mônio à cause de ces misères, je m'attache chaque jour davantage, que cet homme se montre* Il est si triste de voir dépérir sous ses yeux un corps plein de séve et de vigueur qui ne demande qu'à vivre, pour qui la nature a tout fait , mais que les hommes et les institutions sem« blenl avoir pris à tâche de pousser à sa perte 1 . . .
D Cet homme serait-il celui dont vous m*avez écrit :
« Il a les meilleurs sentiments, et je les crois à Té-
» preave de tout ce qai sera essayé pour les faire
» changer?... »
» Qa'entrevoit-il dans la création d'une lieute^
nance d'empire qui le relègaeraît en Algérie?
Est-ce un homme à idées élevées et larges, \oyaut de haut et loin? Ëst-ce un homme d'initiative et d'audace dans la bonne acception de ce mot, qui veut dire chercheur de routes en dehors des or nières ou tous les gouvernements ont versé?.*. S'il n'est pas cet homme, il n'a rien à faire ici.... S'il est cet homme, qu'il vienne; mais qu'il vienne dans des conditions telles qu'il ne soit pas aux prises avec des difficultés qu'on ne lui fournirait pas les moyens de surmonter; il s'userait inutilement à la tâche. Si au contraire il
lui est fait des conditions légitimes et nécessaires
d'indépendance et de suprématie, et si la vie et les révolutions lui en laissent le temps , il pourra se créer en Afrique les éléments d'une position ferme, d'une large popularité, et développer ceux de la force et de la grandeur qui s'attachent au nom des tbndateurs de toute société libre.
» Quelle forme donner au pouvoir dans l'Algérie
régénérée? Quelle serait son organisation administrative et judiciaire? Quelles relations politiques conserverait^elle avec la France? Quelles garanties offrir aux
monarques de l'Europe, pour qu'ils ne prissent point ombrage de l'émigration en Afrique des mécontents
de lears États? Quelle coDstiluUon, à la fois politique et sociale, réglerait les droits et les devoirs des nouveaux. Africains? Gommeot les terres y seraient-elles distribuées , la propriété constituée, le travail libre assuré? En faisant de TAfrique un asile pour les libertés méconnues ou opprimées en Europe, par quelles mesures empécber qu*elle ne devienne le réceptacle des ivrognes, des fainéants, des mauvais sujets qui n'appartiennent à aucun parti avouable et les déshonorent tous? Ën6n comment pousser TAlgérie, avec tant de fractions de nationalités diverses, dans les voies fécondes et libres d'une grande unité, pour rhonneur et la force toujours progressive d'une civilisation aussi avancée que le permet 1 état actuel de l'esprit humain?
» Je vous l ai dit dans ma sixième lettre, je crois : La grande loi des colonies, prouvée par l'histoire dans les temps modernes, est de tendre incessamment à se séparer de leurs métropoles, et à vivre de leur vie propre sous un gouvernement et dans une société à elles.
)) C'est donc sur une suzeraineté temporaire, en vue d'une émancipation future, sans que rien soit tenté de part ni d'autre pour la retarder ou la précipiter, que doit reposer actuellement la constitution du pouvoir en Algérie. Abandonné ainsi à la pente naturelle des choses servie par les institutions, le pouvoir colonial , quelque nom qu on lui donne ou qu'il
prenne: vice-royaulc, lieutenance d'empire, proconsuLaty présidence, a importe ! ne saurait offusquer ni tenir en défiance la métropole et la colonie. A peu d'antres époques de notre histoire, grâce à la position respective des deux individualités qui représenteraient Tane et Tautre, il serait donné des circonstances plus favorables pour le constituer dans le cercle des droits et des devoirs tracés par Tidée qne jindiqoe. Etitrés dans cette voie, qui donnerait aux deux pouvoirs de la métropole et de la colonie une satisfaction égale, l un ne voudrait pas imposer à Fautre des amoindrissements qui hâteraient la ruine coloniale, et l'autre ne pourrait pas vowluir créer a la suzeraineté de la France des résistances intempes^ tives qui exposeraient Témancipation algérienne à un avorlement complet.
» La dilliculté serait dans le cercle môme de T exercice de la suzeraineté» tant à l'égard des pouvoirs entre eux qu'à Fégard de la France et de la colonie. Le feudataire serait- il à titre viaeer ou à titre hcréditaire» on seulement révocable à la volonté du suzerain? La colonie serait -elle tellement sous la direction de la métropole que riea ne pût s'y faire sans le concours ou sans rasseâtiment de celle-ci?
France imposerait-elle à l'Algérie ses lois de navigation et le monopole de son industi le et de son commerce» ou bien l'Algérie aurait-elle le droit de
ne consulter en cela que son intérêt, et d'ouvrir ses porls aux vaisseaux, à l'industrie et au commerce des étrangers? L'Algérie serait-elle tenue à i^iaviter tellement comme un sutollite, daris Torbite de la France, qu'elle fût coudamnée à toute solidarité, en cas de guerre?
Ou bien aurait-elle le droit
de s'assurer la neutralité, par sa position même de terre d'asile ouverte aux nationaux des divers États du continent européen? Je ne peux, vous le pensez bien, qu'indiquer quelques-unes des relations qui lient ensemble les colonies et les métropoles, les suzerains et les feudataires; car en parcourir le cercle complet serait entreprendre tout un traité de droit politique. Aussi, en répondant aux questions que je viens de poser, ne puis-je vouloir qu'établir des principes qui serviront à résoudre celles qu'on pourrait poser encore.
» Comme il est constant que dans les colonies, en Algérie surtout, les phases malheureuses de la colonisation ont tenu à la multiplicité des systèmes, et cdle-ci à l'instabilité du personnel porté au pouvoir, il est nécessaire que ce pouvoir, s'il n'est pas héréditaire, peut-être même viager, ait un ftombre d'années qui suffise à l'assiette des principes transitoires de la constitiltion algérienne. Dix ans, tnais dix ans d'un pouvoir assuré, ne seraient point trop pour cela. Quant à ses droits et à ses devoirs , ils doivent se résumer en subordination à l'égard du chef de l'État
^ SECONDE PÀRTIEi 334
en France, ou plutôt eu entente politique avec lui» et en indépendance absolue en ce qui touche au gou** vernement intérieur de la colonie. Ce ferait donc quelque chose comme le pouvoir des anciens grands feudataires de la couronne, quelque chose comme la vice-royauté en Egypte. Les inconvénients de ce système, je les connais; mais il est peut- être le seul praticable pour une époque de transition. L* Algérie, la France elle-même, ne sont pas prêtes pour une séparation : Tâge de la majorité n'est pas encore venu pour la première, et Tabdication de la tutelle
ne serait pour la seconde qu'un abandon déguisé.
» Ën prenant pour pomt de comparaison , dans la constitution du pouvoir algérien, la situation faite à la vicc-royaulé d'Egypte envers la couroaiie ottomane, j'ai indiqué par voie de conséquence l'attitude de la France vis-à-vis de 1* Algérie, ta France, en dehors des relations constilutives qui , à Fégard des autres puissances, relieraient la colonie à la mé- « tropole, n'aurait à s'immiscer en rien dans le gouvernement intérieur de la colonie, ni dans la reconnaissance et r exercice des droits et des libertés sur lesquels ce gouvernement voudrait asseoir son organisation politique, administrative, judiciaire et surtout sociale, sous prétexte que ces droits et ces libertés seraient en désaccord avec telle ou telle constitution que la France pourrait se donner ou consentir* Qui vendrait la fin devrait vouloir les moyens \ or il va de soi que dans une colonisation par les expa-
triés volontaires des idées déclassées en Ëurope, ces
- expatriés doivent trouver, dans la jiatrie nouvelle où • ou les attire, la satisfaction au degré réalisable de ces mêmes idées. Ce serait donc, de la pari da pouvoir en France et da pouvoir en Algérie, une conlradictioD llagraote aa but de la colonisalion, eu même temps qu'un empêchement insormontable , que de refuser ou ne point donner à la constitution de la politique et de la société africaine les droits précisé* ment dont la poursuite et Tobtention seraient la cause directe de l'expatriation et du refuge en Algérie.
» La liberté de navigation et de commerce étant
admise, et aussi la colonisation au moyen des expatriations étrangères, il va de soi que l'Algérie ne serait point tenue, et que la France suzeraine ne pourrait Ty contraindre, à se faire solidaire et auxiliaire par des contingents d'armes ou de finances de toutes les guerres que celle-ci pourrait avoir dans le monde, La guerre, pour T Algérie, ce serait un * suicide; car la guerre fermerait ses ports au commerce, et sans commerce elle ne pourrait vivre. La guerre aussi l'exposerait à voir ses habitants enrôlés dans Parmée française, pendus ou fusillés comme traîtres ou comme pirates, par les soldats et les marins de la nation d'où ils se seraient expatriés. Ce serait bien assez que l'Algérie eût à subir le malheur d'une guerre pour son propre compte et par des motifs pris dans le mode même de sa colonisation.
» L'Algérie donc, quoique vassale de la France , aarait le droit de se créer, par des traités particuliers avec les puissances européennes, une neutralité qui aurait pour défenseurs les intérêts mêmes de leur commerce, et très-probablement ceux des capitaux étrangers qui ne peuvent manquer de répondre à rappel du travail sur une terre féconde et dans une société qni aura pour assises et pour levier la plus grande expansion possible des forces de Tindivida et de lassociation.
» Somme toute, Faction transitoire de la France et de son gouvernement sur l'Algérie devrait tenir moins d*ane suzeraineté qae d'une tutelle, ayant pour but non leur propre avantage, mais Pavantage de leur pupille, tendant à en accroître la fortune, non à Texploiter dans des intérêts étroits de fiscalité qui en ont fait jusqu'à ce jour un fardeau plus lourd que productif, également nuisible aux uns et à Fautre.
» Des relations de l'Algérie avec la France durant l'époque transitoire de sa rénovaliou, passons à la constitution de son gouvernement et à son organisation administrative. »
Gimvememtnt, administration, juslice,
« Si je fais de l'assimilation des Arabes avec les Français et de l'expatriation des mécontents de la
poUlique et de la société européenne rélémeul de la
formation d'un moode nouveau en Afrique, je ne veux pas cependant le livrer à l'expérimentaiion dee systèmes nombreux de gouvernement et de sociabilité par lesquels les i)eâOiQS ou les aspirations des temps modernes se sont fait jour, ie n'admets qae ceux qui , par les bouleversements et les ruines nés des systèmes contraires, peuvent passer pour des faits acqnis , ponr des vérités démontrées.
» Or, il est évident aujourd hui que tous les despotismes, toutes les exploitations, soit de Thomme par l'homme, soit de Thomme par l'argent , soit des indiN i dualités et des forces vives des peuples par Tabstraclion qui s'appelle TÉtat, ont causé et cau8e<» ront encore en Europe ces révolutions qoi se sont appelées 81) contre rarihlof-ratie et le clergé, 1830 et 1 848 contre la bourgeoisie et contre la centralisation. U faut donc que la terre, Tindividu , le travail , le peuple soient affranchis dans l'Afrique moderne, et que rÉtat, cette dernière forme au dix -neuvième siècle du despotisme exercé par quelques-uns au nom et avec les forces de tous sur tous, rentre dans les limites légitimes où il sera non le maître, mais le serviteur des intérêts généraux d'un peuple, d^un pays. Il faudra plus : comme le salaire est lui-même en notre temps une des dernières formes de l'exploitation de rhomme par l'homme ou par Fargent, l'Afrique devra recevoir des institutions telles que peu à peu elles rongent le dernier anneau de la chaîne des servitudes humaines. Je veux ponr les créatures
de Diea toutes les libertés, toutes , excepté celle de les renonoer. Cest un suicide que je n'admets pas plus dans Tordre moral que le suicide de la vie daus l'ordre physique.
» Votre raison, mon ami, est trop élevée pour des^ cendre ici à des objections puériiea; vous comprenez que je n'attaque pas le salaire dans son sens absolu , et que mes idées se rapportent uniquement à ce que , dans la langue sociale, on appelle le travail de la terre, du commerce et de Tindustrie, o'est-à-dire tout ce qui^ par une participation aux bénéfices et à la propriété, permet de faire disparaître le salaire. Il restera toujours assez de conditions sociales où le travail ne saurait avoir d'autre nom et d'autre forme pour sa rémunéralioD.
» Il est constant aussi que toutes les révolutions ont été enfantées par la reconnaissance avaricieuse que les pouvoirs établis ont fait des libertés diverses dont se compose la liberté bumaine; que ces libm'tés n'ont été arrachées une à une et par Ja force que parce que les gouvernements , les castes et les partis qui les soutenaient se servaient des richesses du pays pour corrompre et acheter des séides, partageai nt avec eux l'exploitation. Il faut donc que le gouvernement et Tadministration de la nouvelle Afrique aient Téco* nomie pour base; et comme il ne saurait y avoir écoQomie là où il y a mulliplicilé de rouages, ce gouvemeq^eot et cette administration devraient fbnc* tionuer au moyen d'un mécanisme réduit à la plus
simple expression de l'absolue nécessité. Le gouver-* nement ainsi n*ayant qu^une administration et des
services publics restreints au nécessaire, n'aura plus assez d'argent pour tenir ouverte la carrière des places , par où trop souvent se précipitent les impuissances, les paresses, les ambitious lUégilimes qui veulent dominer sans titre réel, et vivre iargemeut sans rien ajouter à la richesse du pays. Celte carrière étant iermée, force sera à tous ceux qui grattent à sa porte de se tourner du côté du travail, qui ne reçoit qu'en proportion de ce qu'il donne, met chacun à sa place selon sa capacité, et entretient parmi les hommes la seule égalité possible, en faisant de chacun d eux l'unique aiLisan de son élévation ou de sa médiocrité. Entendus et appliqués ainsi, le gouyernement et Tadministration n'ayant plus à leurs ordres une armée parasite de bouciies inutiles pour peser sur la fortune publique, serviroot au lieu de dominer; et TËtat, qui jusqu^à ce jour a été le distributeur avare de la vie des nations par l'absorption complète qu'il en faisait, tiendra Texistence du peuple lui-même au lieu de la lui donoer. Les peuples et les individus, qui, sous le régime dominateur de rÉtat, habitués qu'ils étaient à tout lui demander, ne savaient que foiredes libertés après les avoir conquises, apprendront entiu à ne compter que sur eux-mêmes, et à ne demander qu*à leurs associations mutuelles les forces individuelles qui leur manquent; ils de* meureront maîtres de leurs destinées du jour qu'ils
86 seront condamnés eax^mômes à ne plus avoir nn
pouvoir entre les mains de qui les abdiquer.
» Mais un tel gouvernement , une administration pareille ne peuvent être créés qoe dans un monde où la liberté formera en quelque sorte l'air respirable par tous les pores du corps politique et du çorps sodal, des masses et des individus, et où, à Tinverse de ce qui se fait en Europe, ce seront l initiative et Taction du pouvoir qui se heurteront au droit n^tio-* nal et individuel au lieu de voir le peuple et l-indi-» vidu se heurter à chaque mouvement contre la prérogative de rÉiat. Ainsi la politique intérieure et la société de TAlgérie régénérée doivent être assises sur la liberté la plus large que les hommes et les peuples, ces agrégations d'hommes, peuvent ambitionner; et par liberté, cela va sans dire, j*entends toutes les libertés dont les noms figurent dans la langue et dans 4'existence des nations et de la race humaine. Je n'admets de restrictions que pour celles qui par leur exercice pourraient compromettre la société naissante auprès des gouvernements de TËurope* Je veux que TAfriquc soit le refuge du travail et de la paix, par conséquent de toutes les libertés qui les peuvent féconder, mais non de la conspiration et de la guerre , et par conséquent des libertés dont la cor-» ruption et le funeste emploi en seraient Tinstrument •et la cause...
» Quel serait le personnel gouvernemental et administratif de l'Algérie, réorganisée sur les principes d'é-
aaa l'algârib française.
conoinie sans leoquete son goaverDemeni poarrait être
une source de ruine?
» L'Algérie en Tétat actuel ne rapporte au trésor qae dix*«epi millions environ; mais, de l'aven de tous, elle en pourrait rapporter à peu près trente sans être grevée d'an centime de plus. Il n'y aurait pour oda qu'à diminner les frais de perception , el à faire rentrer aux mains du fisc les dix millions qui, sur les quinze que payent les Arabes , restent aux mains des caïds 9 des kalifats et autres que je vous ai déjà signalés. Mais à ces ressources actuelles, il faut ajouter celles qn'il est raisonnable d'attendre de la rénovation coloniale, par les droits de tonnage et d'ancrage nés de la liberté de navigation; par le prix des terres concessibles qui seront livrées, moyennant des annuités , aux expatriés de France et d'Eorope , et enfin par l'impôt mis sur ces terres, sans compter l'aoeroissemeni des impôts de consommation ,* qui augmenteront dans leur rendement en propor* tion du nombre des consommateurs — (en supposant^ mon ami , qu'on n!eùt ni l'intelligence ni le courage de Vimpâè unique). Ce n'est pas trop présumer que d'espérer en Algérie, avant peu , uu budget de recettes de cinquante à soixante millions. Toutefois, ne comptons qu'avec les trente qui peuvent être perçus demain sans plus attendre. Ëh bien , ces trente millions doivent suffire et au delà pour organiser le gouver- ' nement et radminislration tels que je les comprends. • D Le gouvernement proprement dit serait donc
composé d*iin chef du pouvoir exécutif nommé par la France et payé par elle, comrae marque de sa suzeraineiéf avec le titre qu'elle jugera bon de lui donner; — d'un ministre dirigeant, sorte de contrôleur général des finances d'autrefois, ayant TassieUe, la perception et la distribution des impôts, tenant ainsi dans sa main le gouvernement et l'administration de l'Algérie, Tagriculture, le commerce, le travail, la paix, la guerre, la marine, puisqu'en effet les finances sont la clef de tout cela, et qu'en matière de ffouverncmciU et d administration , tout se résume en recettes et en dépenses. Ce ministre sera à la nomination du chef du pouvoir algérien , et son traitement figurera au budget de la colonie.
» Sous son action et sa responsabilité» présentés par lui et nommés par le chef du gouvernement colonial, fonctionneront comme chefs de services administratifs : un directeur général du commerce et de ragri«» culture, ayant dans ses attributions le personnel et la perception de l'impôt agricole et commercial , et les concessions et ventes de terres disponibles; ~ un directeur générai de l'intérieur^ chargé des communes, des routes, des canaux, des édifices publics, des postes, des télégraphes, des écoles; — un général, ayant le commandement et le porleieuille de Tannée et de la marine , des camps, des ports et des fortifications; — un procureur général de la justice , chargé de la promulgation et de l'exécution des lois et décrets, du personnel des tribunaux et de la palice
340 L'ALGÉRIE FllANÇAISE.
judiciaire^ la seule policé que j'accepte dans an pays libre , parce qu'elle se fait pour le compte de la société et non .pour les passions des hommes qui la gouvernent.
» Ces quatre chefs de service formeront, sous la présidence du ministre dirigeant^ un conseil de gouver-* nemenl et d*admînistration , ou se discuteront les me* sures et les projets qui, en France, rentrent dans les attributions du ministère et du conseil d'État. Us toucheront sur le budget de TAIgérie un traitement
de et voilà tout. Comme les ministres en
Angleterre, ils n'auront qu'un cabinet dans le local de leurs bureaux. Autant que possible, les bureaux de ces quatre directions générales se trouveront réu« nis dans un même édifice, pour la plus grande facilité du travail et aussi pour la commodité des administrés, qui pourront passer de Tun à Tautre sans trop de courses et de perle de temps. Un chef et deux sous*
chefs au plus, avec un nombre correspondant de commis, seront tout le personnel bureaucratique ac* cordé à chacune de ces administrations. Cela suffit à rexpédiiioii des affaires. Avec un travail assidu de huit heures par jour bien employées, sans courir d'un bureau à Tautre pour lire les journaux, faire des nouvelles à la main et se raconter les intrigues des coulisses ou des salons, on tiendra à jour les affaires de TAlgérie et on ne donnera plus le scandale de dossiers enfouis dans des cartons depuis trois ans, et de chefs de bureau qui avouent ne pouvoir les
mettre en ordre, parce qu'il/leur faudrait un travail contioa de six semaines, et que, ma foi! il fait trop
chaud.
» Ces directions générales auront sous leurs ordres , dans les deux provioces d'Oran et de Constantiaé, et
résidaiU au chef-lieu, un sous-directeur, qui centralisera le& affaires de ragricullure, du commerce et de riotérieur ; un chef de milice administrant et oommandant sous les ordres du lieutenant général; un procureur spécial dirigeant l administration de la justice et de la police, sous les ordres du procureur général. Chacun de ces fonctionnaires nauia sous lui qu'un chef et deux commis.
» Ainsi, dans Tadministration civile, financière et militaire, je supprime :
» Les fonctions de préfet, de sous-préfet, de commissaires civils, plus inventées pour administrer des hommes que des intérêts, contre sens par conséquent en Algérie, où il faut administrer pour les intérêts et non pour les hommes ; ,
» Je supprime les douanes y dont le personnel est ici d'un chiffre scandaleux, qui prélèvent aujourd'hui 25 pour 4 00 sur la recette, et qui ont coûté plus cher qu'elles ne rapportaient. En 1 835, trois douaniers installés au petit port d' Arzew oui versé au trésor quinze francs! Quinze francs ^ et eux lui coûtaient au moins mille écus! Avec ia liberté de navigation et de commerce, les douanes sont inutiles : quelques jaugeurs et mesureurs employés dans les bureaux du port sut*
firootau travail de la perceptioa des droits de tonnage
et d*aDcrage
» Je supprime les divisions et subdivisions militaires, luxe d'états-majors et d'autorité qui seraient fort ridicules avec une armée rédaile et organisée comme je Tai du
» Je silpprime toot le personnel comme le système
de ce qu ea Europe on appelle la police proprement dite, c'est-à-dire Taotion d'un pouvoir qui n est pas la justice; je n*admets que la p<dice par moffistrats , c'est la justice. La police par coinmimaires ^ c'est trop souvent l'arbitraire.
» Supprimant la police politique, j*en supprime l armée, c'est-à-dire la gendarmerie, que je remplace par une augmentation d'attributions des gardes champêtres dans les campagnes, pour la police ru* raie, et par des constables dans les bourgs et cités, pour la police urbaine : ces agents placés sous la main des maires, qui eux-mêmes auront affaire au procureur spécial des provinces dirigées par le procureur général de la justice. Dans les cas de réquisitions de force armée, c'est la milice active qui marchera. A quoi donc servirait-elle, sinon au maintien de Tordre public?
» Je supprime aussi, comme agent du pouvoir administratif, le corps des ponts et chaussées , qui coûte beaucoup et qui ne rapporte rien. Je ne vois pas pourquoi le génie civil y comme Tarchitecture, ne
S£CONO£ PARTIE. 343
serdit pas une profession libre , à la portée de tous, et par cooséqaeDl, dispensée de diplôme ou d'iD<«' vestilure administrative. Le pays y gai^ncrait certainement : car ii 6st de notoriété proverbiale que les travaux donnés par l'État aux entreprises privées sont mieux et plus vite faits que les travaux menés par les ingénieurs, conducteurs et piqueurs à brevet. Au surplus les ponts et chaussées doivent être supprimes par cela seul qu'ils font partie des éléments du monopole de l'État , et T État ^ dans la rénovation africaine, doit disparaître le plus possible devant Tactioii des individus isolés ou associés, acœptés ou désignés par la fraction de la communauté qui a be^ soin de leurs services.
» Pour en finir avec le chapitre des suppressions administratives, je supprime dans la marine les com« * missariats, qui pourront très^bien être exercés par les capitaines des ports, comme vous savez que dans Torganisation de Tarmée je fais disparaître Tinten-danoe et la meute des comptables qu'elle traîne à sa suite
» C'est surtout dans Fadministration de la justice qu*il faut apporter des réformes : et d*abord plus de droit et de tribunaux administratifs
» Rien n'est plus lourd que la fiscalité, qui épuise plus les peuples que l'impôt lui-même, en même temps qu'elle e^t une cause de murmures plus vifs. Depuis bien des siècles les générations se lèguent des colères et des plaintes contre Ténormité rni<*
neuse des frais de justice, où le fisc puise è pleines mains, par loi-même oa par les offices qui en dépendent. Aoaâi, même soos la dernière monarchie, qui s'appuyait aux intérêts à outrance de la bourgeoisie, fai-ii reconoa que snr ce point il y avait quelque chùte â faire. La république de 1848, tombée bientôt aux maias des publicaios de toutes les vieilles royautés, n'eut ni le courage ni le temps de relever ce mot d*nn ministre de la justice pour * lui doDoer salisfaclion , et les frais de justice ont continué d* enrichir, aux dépens des citoyens, le fisc et les officiers ministériels. La justice est toujours hors de prix en France; le scandale est plus grand encore en Algérie. Il ne saurait donc y avoir de rénovation colontale sans porter vigoureusement la main sur cette partie de la iiscalité.
» Le but à poursuivre est double à mes yeux : faire que la foble de VHvâire et les Plaideurs ne soit plus une vérité , et tuer la patrocine en lui enlevant pour jamais cet axiome inique et immoral où le droit se noie : La forme emporte le fonds. Ces résultats seront acquis le jour où , sans regarder aux professions qui en pourront souffrir, et ne s*in8pirant que de intérêt des masses, le pouvoir, bien pénétré de sa mission dans le monde, se dira que la société doit la justice à chacun des membres qui la composent au même titre qu'elle lui doit l'administration ; que de môme qu'après avoir payé Timpôt pour être administré, le citoyen ne paye plus pour aucun des actes de l'ad-
minisf ration, de même après avoir payé Timpôt pour avoir des jiîges , le jusliciable ne doit plos payer pour aucun des actes de la justice. Les jugements et les arrêts doivent être rendus comme le sont les ordonnances, les arrêts,' les décrets, sons frak! C'est donc la gratuité de la justice qu'il faut donner à TAfrique.
ï> Le nombre des procès n'en sera point augmenté ; au contraire! On nira devant la jastice qne le jour • où il ne sera pas possib'e de faire autrement. J'ai trop vu les choses de près, pour ne pas savoir que les arrangements seront plus faciles, quand les plaideurs sauront qu'il n'y a plus personne à ruiner.
» Mais comme il ne serait ni raisonnable ni juste de mettre à la charge du trésor public les actes multiples et complexes d une patrocine écrivassière dont je veux affranchir les justiciables, je demande, non le remaniement, mais la refonte générale et la réduction en une centaine d'articles du Code de procédure civile, qui a fait du droit une escrime à Tusage des spadassins judiciaires, et qui souvent met le plus honnête, le plus brave des houiiues à la merci du plus habile des coquins , lequel lui enlève sa dernière chemise pendant que les privilégiés des frais de justice lui retiennent ses bottes, ses chaussettes, et jusqu'à cette indispensable partie de rhabillement que la pruderie anglaise a nommée les me vpressibles.
» Comme je n'ai pas là sous les yeux un Code de procédure civile, — dont il me souvient que dans ma' jeunes^ Tétude me soulevait de colère et de dégoût
346 L'ÂLaKHiË FRANÇAISE.
à ce point que pour n'avoir pas à en garmtlei" mes clients et leurs adversaires (car j'ai eu des. clients )| je jetai aux orties ma robe d'avocat, — je oe peux, faire les indications de toutes les suppressions qu'il faut lui faire subir. Mais teuez pour certain qu'après avoir pourvu aux assignations, à l^dxpédition , à la bi^uitication et à rexeeutioii des jugements, et aussi à quelques formalités indispensables pour que TexpropriatioQ immobilière ne soit ni un guet^pens ni * un coupe-gorge, la procédure ne servira plus à édifier des études d'huissier et d-avoué qui se vendent à des prix scandaleux, et si du coup ces professions rie sont pas abolies, elles seront réduites au moins à des profits I à un rôle qui ne seront une tentation que pour les gens incapables de faire autre chose. Cest vous dire que je les transiorme, et que les huissiers et les avoués ne seront plus que des agents de Tadministration de la justice , payés par elle pour préparer et signiiier les jugements, comme les greffiers le sont pour les expédier. Tous les actes de la procédure civile devraient être affranchis des droits si lourds du timbre et de renregislreuieul, comme ie sont les actes de la procédure criminelle. Le timbre est une fiscalité qui n'ajoute rien à la valeur des actes; et l'eni'egistrement qui leur donne une date certaine peut être remplacé par la date du timbre de la poste, en même temps que la poste , au moyen du signe de la recommandation ou du chargement, constatera la remise à personne et à domicile. En un mot, il faut faire dis*
[)ai aiU 6 toutes les entraves que notre fiscalité apporte aux traosactioDS de l'agricaliarei du commerce el de l*ioduBtrie. il est honteux et vexatoire surtout que les droits de transmission de la propriété soient tels que la propriété, en moins d'un siècie, ait payé souvent deux fois sa valeur à FÉtat ; et que TÉtat soit ainsi un maître avare qui tient en mains la terre de tous pour la vendre, la prendre, la revendre et la repren» dre encore.
» Il est diilicile de toucher aux huissiers et aux avoués sans porter la main sur les offices du notariat; je ne verrais pour ma part aucun inconvénient à ce que le notaire fût réduit à ce qu'était jadis le laheUion, et qu'il n'existât plus à sod lour que comme agent de Tadministration judiciaire, chargé, moyennant rétribution du gouvernement, de recevoir tous les actes auxquels les citoyens voudraient donner le caractère d^actes publics. En somme, l'organisation de la société nouvelle devant tendre à faire une seule classe de citoyens par la disparition de U classe bourgeoise, il faut le plus possible en finir avec les pro* fessions qui eu ont été jusqu'à ce jour la forme la plus élevée et la plus influente, avec autorisation et pr ivik i^e pour peser sur toutes les voies du travail et prélever la dime sur toutes ses alfaires.
j» Une longue expérience a prouvé que plus la justice est mise à la portée des hommes, plus les hommes sont disposés à la chicane \ que plus il y a de degrés de juridiction , plus les notions du véritable droit de*
viennent incertaines. Il n'est pas jusqu'à la cour régulatrice, qui trop souvent ne régularise rien du tout: trop souvent 9 en effet , elle fait par arrêt une erreur aujourd'hui de ce que, hier par arrêt, elle avait déclaré être une vérité*
» Je pense donc qu*il faut en Algérie réduire à la fois le nombre des tribunaux et les degrés de la juridiction.
1) Ainsi un juge de paix pour deux cantons, avec
des altnbutions plus étendues et une compétence égale à celle des tribunaux de première instance en matière civile et en matière correctionnelle , et jugeant tou« jours comme on juge ce qu'au palais on nomme les affaires sommaires, me semblerait devoir être plus que suffisant. Au-dessus de ce juge, il n'y aurait dans chaque province qu'un tribunal composé de cinq membres, où seraient apportés tous les appels des tribunaux de paix et de commerce, et jugeant toutes les quesiions réservées aux conseils administratifs, source intarissable de conflits où se noie souvent la propriété elle-même des citoyens. En Algérie, ça été
un scandale!
» Comme Tinamovibilité n'est pas plus une garanlie de F indépendance du juge que la multiplicité des juridictions n'est une garantie de la certitude du droit, les juges de paix et d*appel seraient amovibles en principe et en fait; ils ne pourraient être norninés que pour cinq ans, comme les juges consulaires; car il est d'expérience aussi que le mâieT de jugeur finit
par oblitérer la rectitude de Tesprit ^ et souvent même le sens moral. Pour ne point exposer nne aociélé, oà les hommes, étant nouveaux, ne se cocnaissent pas entre eux, à iomber dans des erreurs funesles de personnes, je ne demande point que le choix des juges soit laissé à l'élection. Je crois traillours, pour cire conséquent avec le principe même de la justice gra» tuile par VÈtal, que le personnel de la justice doit être aux mains de celui qui la doit, comme le personnel de Tadministration elle-même. Plus tard , quand elle s'émancipera , la colonie avisera à une autre forme de constitution judiciaire plus en harmonie avec le gro«
grès de ses mœurs
p Sauf quelques omissions, qui ont leur cause dans rimpossibiiilé où je suis de tout dire, j'en ai hni avec Torganisation de ce que Ton appelle le pouvoir ceitîralf qui a sa rétribution au trésor public. Il me reste à vous dire ce que devrait être, à mon sens, la part du pays lui-même dans son administration, pour at« teindre d*un bond à cette forme excellente de gouvernement , qui s'appelle le gouvernement du pays par le pays, n