III
Séparation de la cité et de l'État.
« Si peu qu'on ait mis Tœil dans les causes d'alanguissement, de ruine et de séparation des colonies d'avec leur métropole, dans les temps modernes, on
m L'ALGÉRIE FRANÇAISE.
trouve en première ligne le monopole aiimimstralif. Ainsi , à ne regarder qae dans TAniériqoe du Nord , on voit le Canada, l'Acadie, la Louisiane, les Florides, le Massachnssets ^ la Virginie, la Caroline, New "York., New-Jersey; Hampsbire, elc.,etc., se tratner durant plus d'un siècle avec quelques habitants, sans culture, sans commerce, coûtant des • sommes énormes À leurs métropoles de France, â'Ea^ pagne et d'Angleterre; puis, abandonnées à ellesmêmes, reprenant la vie, l'activité, se repeuplant en quelques années par centaine de mille émîgrants, du jour que les métropoles cessent de peser sur elles par ^'administration. ■ «
» Ce n est donc plus seulement à titre de conséquence logique de nos principes touchant la liberté dans le monde, ni comme éléments de mon rêve de colonisation future, que je demande pour l'Afrique ^émancipation administrative, la décentralisaiioii ; je la demande, et il la font en tout état de cause, même avec l'ordre de choses actuel, à titre de salut colonial.
» C'a été en effet jusqu'à ce jour, pour l'Afrique, un obstacle à toute expansion générale ou individuelle, que l'administration de co pays aux mains de gens qui arrivent de France sans lo connaître, sans y avoir aucun intérêt, et qui agissent eux-mêmes sous la direction des bureaux de Paris. A part ce qu'il y a de nuisible, n'est-ce pas un excès de monopole adaiinis-
tratifqueie conseil da gouvernement, par exemple, où vont aboutir toutes les questions d*intérét local , ne
soit composé que de fonctionnaires qui à peine arrivés intriguent pour s'en retourner, et que pas un colon , pas un seul, à titre même de voix consultative, n'y puisse avoir accès? Ainsi voilà depuis plus de vingt ans cette pauvre Algérie , où Ton taille, où Ton rogne, où Ton renverse, où Ton essaye , où Ton dé^ fait le lendemain ce qu'on avait comnaencé la veille, placée à un degré au-dessous du monopole pratiqué dans nos colonies des Antilles ou dans nos départements de la France. Dans les premières du moins, il y a un conseil général composé de colons; dans les seconds, il y a un conseil colonial composé d'habitants des cantons : l'Algérie est cependant une colonie comme les Antilles , T Algérie est cependant divisée en départements comme la France! Cela seul, mon ami, suffirait à démontrer bien clairemont que les gouvernements de notre pays n*avaient jamais voulu faire de TAlgérie qu'une ferme pour l'exploitation à outrance de leurs favoris et protégés. Qu'on s'élonne donc que cette pauvre Algérie ait agonisé sous les ciseaux qui n'ont cessé de la tondre, et pour ses inintelligents et cupides possesseurs, renouvelé la fable de la Poule aua> CBufs d'or.
» Si la France veut garder TAIgérie, h quelque titre que ce soit, sous quelque forme de gouvernement que ce puisse être, fAt*ce même dans les conditions de monopole, comme l'Angleterre gardait
35t L'ALGERIE EHANÇAiSE.
r Amérique la veille du joui de rémancipalion , il lui faut, comme l'ADgleteire, accorder à sa ooiooie une bODoe part de déoeotratisation; aiocn les coloos la fuiront, de mciiie que les premiers colons, au dixseptième siècle I désertaient le Hampsbire, le Gonoco tieat et les autres États de rUnion.
» A plus lorle raison, mon ami, pour la réalisalion de mon léve de colonisation ^ fais-je de la liberté administrative la pins large possible , la pierre angu« iaire de la rénovation algérleaae. iout ce qui n est point rintérét général , Tintérét commun à tons dans la sodété, doit être laissé à la libre initiative, à la libre gestion des Iractions de cette société, groupées à lear tonr pour un intérêt fractionné. Quoi qu'en ait pu prétendre Téoole révolutionnaire, notre vieille France avait magniiiquemeQt compris cela par son organisation communale et provinciale. Je n'oserais peut-être rimprimer, parce que le temps n*en est pas venu y mais à vous je dis que si la révolution avait en pour but la liberté plus que Tégalilé, elle n aurait certainement pas rompu cette vieille organisation de franchises résistantes, pour y substituer cet immense réseau de centralisation, qui met la France
tout enlicrc aux mains d\uï commis du télégraphe. La centralisation ne sert plus, c'est jugé aujourd'hui, que des trahisons de 4 8H, des gouvernements provisoires de 1830, de Î848, de.
» Donc, je demande pour l'Algérie de mop rêve la liberté communale I la liberté provinciale ^ assemblée
de la commune, assemljlée de la province, et au-dessus d'elles, auprès du pouvoir central , une assemblée coloniale; — toutes ces assemblées, produit de Té*' lectioii de tous ; — l'assemblée communale, discutant et décidant, sans appel à qui que ce soit, toutes les questions d*intérèt communal qui ne se rattachent ni à la province, ni à la colonie, ni au pouvoir central; — rassemblée provinciale , discutant et décidant sans wsa quelconque , toutes les questions de la province qui ne se rattachent ni à la colonie, ni au gouvernement ; — enfin y l*asâeii;iblée coloniale^ ayant la main dans tontes les questions que son nom indique.
A ces libertés seront jointes la liberté des cultes et la liberté d'enseignement. Mais pour qne ces libertés cessent d^étre un vain mot, leurs desservants ^ le prêtre et TinsUtuteur, n auront pas leur place aubud* get. Chaque religion payera son prêtre et son culte; la commune qui voudra avoir son église la bfttîra^ que cette église, suivant la religion, s'appelle synagogue, temple ou mosquée; la province qui aura envie d*un évêque eu fera les frais si elle le veut et si les communes qui en font partie y consentent par leurs députés au conseil provincial. Il n'en peut être autrement. Dans mon système de colonisation, il y aura forcément une trop grande concurrence de cultes dissidents pour qu'il puisse y avoir une religion de lÈlui, Or si chaque religionnaire avait le droit (et si un Tavait, tous l'auraient ) de demander au budget un salaire pour son prêtre , le bud«
gel colonial Berait absorbé par Iob desservants des
cultes.
» Ce que j'ai dit de Téglise et du prêtre , je le dis de rinstitnteor et de Técole; car je ne comprends
pas plus une éducation d'État qu'une religion d'Étal. VËtat en effet ne doit pas la religion et renseigne** ment comme il doit la justice; et la raison en est simple. La justice est la même pour tous, saus cela ce ne serait pins la justice; mais la religion et l'enseignement varient suivant les consciences et les intérêts, sans cesser pour cela d'être l'enseignement, d'être la religion. C'est même à ces conditions seules que là religion et renseignement peuvent être et sont des libertés. Si FÉtat les donnait, elles cesseraient de Têtre, puisque TÉtat les donnerait à sa taille et à sa mesure, et non à la taille et à la mesure des consciences et des couvenances qui les reçoivent.
, — » Mais alors que devient le principe de la gratuité? It n'y est touché en rien : que le prêtre et T instituteur soient payés par r£tat on par la religion et la commune, régliseet Fécole peuvent être également des* servies ^ro/a^ et le ûdèie et Técolier catéchisés et enseignés gratii aussi. Seulement le système de liberté a ravaotage de réaliser enfin ce rêve séculaire de la séparation du spirituel et du temporel, en ne faisant plus des desservants du culte des instruments et des fonctionnaires du pouvoir; et l'avantage aussi, en brisant les milles du réseau universitaire^ d'ouvrir
SECONDS PÀRTlSt 385
Quùa la porte aux édaoalions professionnelles, qui oesseront de faire de nog enfante i jnsqn'à l'âge de vingt à vingt-cinq ans, des merabreè .mutiles de la
famille et de la société
» Sous la vieille administration romaine, dont les historiens de la bourgeoisie nous vantent d'avoir ressuscité le type, et dont, laissant dépérir les libertés, nous n^avons ravivé que les portions despotiques, les ' routes et les édifices publics rentraient dans la liberté administrative des municipes et des provinces. L'histoire a conservé le sonvenir des grandes choses qui furent faites par ce système de la séparation de la cité et de 1 État, il en a été de même en France sous r^n^ cien régime communal et provincial. G'es( à cette époque en effet que remontent les plus be^ux édifices de nos grandes villes. Je demande donn que dans l'Algérie renouvelée il y ait, pour la constroction des routes et des luGauiiients, la part de la commune et de la province et la part de la colonie, l^s gr<^pdes voies de communication, dites routes nationales,' seront votées par l'assemblée coloniale et exécutées par la colonie I ainsi que les édiûçes publics servant k l'administration centrale, on, pat* leur destination, coiisacrés à uu intérêt général quelconque. Lesioutes de commune à commune, de province à province, votées par les conseils communaux et les conseils provinciaux, ainsi que les mairies, les écoles, les hôpitaux, demeureront, comme construction et entretien j à In charge des pommunes et des provinces,
qui auront ainsi leur budget après avoir pourvu au budget colonial, borné au prélèvement des sommes nécessaires pour faire fonctionner la macbine centrale , réduite à la plus simple nécessité.
» Après avoir sauvegardé la liberté de religion et crenseignement et les franchises administratives, il me semble inutile, si ce n'est pour mémoire, de parler de la liberté individuelle et de la liberté de penser et de transmettre la pensée. C'est par elles que j'aurais commencé en effet, comme étant la clef xie voûte de l'édifice, si j'avais pensé un moment qu'elles dussent être en quesiion. Je les veux complètes, absolues , environnées de garanties telles, que quicon* que, sous prétexte dMntérét public, y portera la main, soit immédiatement frappe dans sa position, si cette position est officielle. De la sorte, ni police ni justice ne pourront donner le scandale de ces arrestations préventives après lesquelles l'incarcérateur en est quitte pour dire : Pardon! nous nous sommes trompés. — Trompés, soit! Mais, de même que pouf les malheurs arrivés par imprudence, il faut qu'en matière d'incarcération illégitime, la responsabilité aille quelque part. Quand ils se sentiront réellement responsables , les agents de Tautorité y regarderont à deux fois*
r> Quant à la liberté de la presse , elle sera entière jusqu'au moment où elle se résoudra eu un fait ma-térieL Alors elle subira les conséquences de la complicité , non comme libel le de iâ presse, mais comme
iiberlé d'action ayant dégénéré en un fait réputé crime oa délit. Il va saos dire que par liberté de la presse j'entends aussi raCFranchissement de toutes les mesures fiscales qui en gênent ou en alourdissent rexpansion. Alors même que dégénérée en un fait coupable, la liberté de la presse sera passible d'un châtiment, je ne veux pour le journal, le livre ou récnvain, aucune amende : la suppression pour le journal, la confiscation pour le livre , et pour Fauteur, les peines portées contre les auteurs ou complices du fait devenu délit ou crime. Cettedéfinition delà liberté de la presse me dispense, je crois, de parler des garanties à donner aux souverains contre Texpatriation des mécontents de leurs États. Tant qu*en Algérie ceux-ci ue feront qu'écrire, c'est aux souverains, par leurs douanes, à se défendre contre l'introduction des brandons imprimés. Du jour où les mécontents feraient des depuis d'armes, des enrôlements, des levées de boucliers, des conspirations, dès ce jour ils commellait un délit prévu par la loi , et ils seront punis pour compromission de la colonie auprès d'un souverain avec qui la colonie est en paix.
» J'ai posé aussi , dans ma dixième lettre, je crois, la question des empêchements à apporter aux immigrations des paresseux , des vagabonds et surtout des repris de justice. Je ne me le dissimule pas, la difûcultéest grande : rien ne ressemble plus à un coquin qu^un honnête homme qui n'a pas de quoi vivre et à qui le travail iail deiautj comme aussi rien ne res-
3M L*ALGÊRIB PBAMÇAISE.
semble plus à oel homme qu'un coquin. Gepeadanl» à rheurti du débatX|oeiDent mur les dalles des porto
âtncamsi on peut arriver à quelque résultats heu> retiiLi sans même nser de mesures vexaloires* L*A1« gérie a le dtt>lt de erief qui fntfêf à qniconqne vient
lui demander la vie. Nul n*y sera admis à la circulation et an UnTail s'il n'est pourvu de papiers établie* sant sa moralité et son identité. Si ces papiers lui manquent, il ser a admis sur répondants ; s'il manque de répondants officieux, on se reoseignera auprès des agents officiels de sa nation s'il est étranger, au<près des autorités du heu de sa dermere résidence s'il est fratiçais. losqoe-là, eh bien, mon Dieu! on fera revivre pour les suspects de peste morale les quarantaines imposées autrefois aux navires venus des paf s suspectés de peste ou de fièvre jaune. On les tiendra en lazaret. Pendant cette quarantaine, le directeur de l'intérieur, renseigné par les sous-directeors des provinces , qui tiendront un registre ad hoc, saura quelle branche du travail ou de rintiListrie^ quelle ferme , quel métier^ quelle maison, ont besoin de bras, de commis, de domestiques; et s'il est dans des conditions d'admissibilité, Témigrant, à la fin de sa quarantaine^ sera dirigé sur le point où ii. pourra être Assuré de trouver de l'emploi. Du reste, ce re* ffistre du traviul, auquel j'attache une grande importance de sociabilité à venir, sera exactement tenu par les maires, dans chaque commune, qui auront, une fois an moins par semaine, à en aviser les juges de *
SECONDE PARTIE* dW
paix de canton, et ceox-ci les aonsnlirecteani de province y de telle sorte qu'il n*y ait, antant que pce*
siblO) ni chômage de bras daus une partie de la colo* nie^ ni enoonkbrement dans une antre*
» Sans aucun doute, je m'éloigne en ceci du prtn»ajpe abiîQhM, de la liberté individuelle; mais outre qu'en ce pauvre monde de faits et d'idées contradictoires il n'est rien de radicalement absolu, je m*excuse moi -même eo songeant que je fais obstacle à la liberté individuelle ^ an moment seol où elle compromettrait la Uherié de tous, c'est-à-dire le droit que tous ont d'être sauvegardés contre les périls et les besoins forcés de quelques-uns* Qui est en danger de mourir de faim, en effet, a besoin de manger, et ce danger et ce besoin ont pour résultat le vol, Tescroquerie, eto«, eto. C'est contre cela que la société est en droit, et a môme le devoir de se faire protéger par le pouvoir qu'elle paye ; et si ce droit et ce devoir existent contre, les compatriotes , à plus forte raison ne saurait-on les refuser conlrc des étrangers. Au demeurant , le jour où TAlgéne aura fait passer dans la notoriété publique Texistonce de sA quarairOainB morale, bien peu d'infestés s'exposeront à venir courir les chances d'un ostracisme pour cause de sala** brité générale. Enfin, la qmmniaine morale vien<* drait-elle à être éludée , qu une bonne et intelligente loi contrôle vagabondage, et aussi contre V ivrognerie pubi^ qni se roule dans les fossés des routes et dans les ruisseaux des rues , armerait les communes des
moyens nécessaires pour purger le pays de toutes ces postales homaines, contre lesquelles si les vieilles sociétés, qui ne font rien pour assurer le travail, n'ont pas le droU de sévir, les nouvelles, qui veulent donner à ton» les moyens de gagner le pain , ont le droit
de s'armer
» J'arrive aux moyens de faire rendre à ia terre d'Afrique loat oe qae les bras et rintelligence auront pu lui donner. Comment la propriété algérienne serai-elle distribuée, constituée et garantie pour assurer le travail libre? Les terres seront^lles concédées à titre gratuit? Dans quelles proportions les concessions auront-elles lieu? Ces questions et d'autres qui s'y peuvent rattacber ont, ce me semble, leurs solutions dans les propositious suivantes , non ! .. . dans des faits expérimentés hier et aujourd'hui en Algérie, comme dans les colonies des deux Amériques.
» Aussi n*ai-je pas eu beaucoup d'efforts d'imagination à faire, après avoir vu travailler et vivre l'Européen et i Arabe, pour trouver et proposer la colonisa" tùm par les indigènes. Tout comme aussi, en voyant que la grande propriété était ruineuse , que la culture par procureur et par salarié n'était pas féconde, que ia terre d'Afrique se refusait au colon en bottes vernies et en gants jaunes, qu'elle n'avait des sourires que pour celui qui lui fouillait le sein de ses mains, la foulait de ses pieds, l'engraissait de ses sueurs et la couvrait de ses fumiers, je me suis dit que cette terre
était essentiellement démocratique , que si une féodalité européenne 8*y vonlait constitaer par les grands propriétaires de France et autres lieux , elle resterait ou retomberait aux broussailles où la féodalité arabe et maure Tavait mise, ce qui arrive déjà, puisqu'il n'y a pas une seule des grandes concessions qui soit
. mise en culture. Dans cet ordre d'idées encore , je D*ai pas eu non plus grands efforts à foire , l'exemple
. de r Amérique aidant, pour trouver ce système de colonisation d'une terre démocratique par les ea^rw9 démocratiques de TEnrope.
» Apres avoir ainsi posé l'aptitude providentielle du sol africain aux essais de la démocratisation territoriale , je me crois dispensé d'aborder la question de la constitution de la propriété et des garanties pour le travail libre. Je me rappelle cependant qu'au sujet du décret impérial qui concédait à une compagnie genevoise vingt mille iiectares de terre, pour en opérer la distribution en fermes et en villages, je vous promis de vous envoyer par des exemples la preuve que la coloDisatiou par compagnies était aussi contraire aux intérêts de la société humaine q II aux intérêts d'une colonisation croissaute... (J'ai tenu ma promesse. Voir au chapitre I" de la seconde partie.)
)) iMiiin, notre Algérie elle-même vient confirmer aujourd'hui à ses dépens et aux dépens de la métropole les nombreuses expériences du siècle passé sur le sol
américain. Gomme l'Amérique, l Algérie a eu ses émi-
361» L'àLGÉBIE française.
graots attirés par les spéculateurs, et mourant par dix et douze mille eu six mois, faute de logement,
de régime et de pain. Elle a aussi , à 1 heure qu'il est, ses grands conoesêionnaires de terre, qui se gardent bien de la cultiver, et qui attendent llieure d'une émigration sur une graode échelle pour revendre fort cher les terres qu'ils ont eues pour rien ; à moins, ce que je conseille, qu'après un délai fixé à court terme, le gouvernement ne les exproprie sans pitié, les uns qui laissent croupir leurs terres en marécages pour cause de salubrité publique , et les autres qui livrent le sol aux envahissements continus de la broussailie et du palmier nain pour cause de ctdture publique.
» Vous voye2, mon ami, que je n'avais point trop présumé de mes idées sur l'avenir possible de TÂfri^ que, en vous annonçant que cette terre pourrait, aux mains d'un homme de foi et de génie, devenir le berceau d'un monde nouveau, le refuge de tout ce qui se sent assez de courage pour aller ch^cher la vie hors de notre vieille Europe qui s'en va où s en est allé le vieux monde romain , sans même que les Bar' bare$ da Nord lui fassent défaut. Les voilà qui s'en • viennent camper, comme leurs pères les liuns, dans les herbages du Danube , d'où ils s élanceront comme eux sur la moderne Byzance. . .
»En vous disant que je tt^rmiae aujourd'hui mon travail , je n'ai pas la prétention de vous dire qull est complet, le sens ûrissonner dans mon esprit, et demandant à voir le jour, une loule de questions qui
86 lient à celles que j*ai traitées. C'est aiosi que je n'ai rien dit des modifications à apporter à la justice criminelle, ni sur l'abolilion de la peine de mort (^une des luttes de ma viel) ni surTinintelligent envoi aux lies Sainte-Marguerite ou aux bagnes de Toulon des indigènes condamnés , qui seraient plus moralement et plus utilement employés ici aux grands et dangereuxT travaux de dessèchement, de canalisation, d'assainissement, de viabilité dont la colonie a tant de besoin. C'est ainsi encore que je n'ai pas donné les raisons qui doivent faire adopter le principe de la nongratuiié en matière de concessions de terre! Oui, j'ai omis bien des choses ; mais outre qu'il en est un bon nombre auxquelles , par voie même de conséquence logique ) votre bon esprit aura suppléé ^ je ne me sens nullement en goût de cesser de vivre , pas plus que de cesser de vous écrire; donc, soit que vous me le demandiez, soit que j'en prenne l initiative, Focca* sion se présentera certainement de combler les vides que j ai laissés dans mon travail. Du reste, mon ami, laissez-moi vous le répéter, je n'ai eu dans tout ceci d'autre prétention ^ et vous le voyez de reste au sans façon et au déslial)iilL' do, mes idées et de mon style, que d'être votre pourvoyeur de notes et de faits sur une question qui intéresse l'avenir de nott« France autant que l'avenir de la société européenne, tels qu'ils me semblent devoir se dégager de l'application gra-^ duelle des idées de la démocratie moderne. »
36i l'àlg£rib française.
Monopole financier. — Du crédit. — Lenteur de sa marche en Afrique. — La monnaie d'or et d'argent. — Discrédit dn billet de banque. — La banque de l'Algérie. «— Exercice 4854-48&5. — Oubli de l'intérêt algérien. — Entrepreneurs d'escompte. — Caisse du commerce algérien. — Ses services et sa popularité. — Ses essais de banqut rationnelle. — Bésistmcps et colères de la bantpie du privilé.cïe. — La monnaie de papier et le papier-monnaie. — Billets de banque refusés et prolestés. — Knormilé de.s abus du priviléj^e de la banque. — Leur influence ^tale sur l'avenir du crédit atriçain. — Liberté en touto chose.
T0U8 les monopoles se tiennent; ne pas les renverser tous quand on met la main à la rénovation d^on paysy c'est vouloir que cette rénovation trébuche au monopole même laissé debout et autour duquel gravitera ce qui reste des autres. ,
Le crédit est la grande force motrice des peuples modernes; mais il ne peut être puissant dans ses effets qu'autant qu'il sera ingénieux dans ses moyens et varié comme ses besoins. Si cela est vrai pour les sociétés anciennes ) comme en Europe; pour les so* ciétés nouvelles , mais déjà fortes et qui aspirent à le devenir davantage, comme les États-Unis d'Améri* que ; combien plus cela doit-il être vrai pour une société qui sort à peine de ses langes, comme notre colonie de l'Afrique septentrionale. Mais pour que le crédit puisse être le levier aveclequel on soulève des
mondes , on ne doit conserver aucune des fourches caudines et unitaires du privilège sous lesquelles, à un moment donné, il pourrait être contraint de se courber et de passer. Il faut que le crédit soit libre; et la liberté du crédit, c*est Tassociation des intérêts similaires, comme aux États-Unis, la porte ouverte aux seuls associés, el le crédit de chacun proportionnel à son apport, c'est-à-dire à la garantie qu'il offre. Si donc notre colonie cesse d'être un fief militaire et un lief administratif, qu'elle cesse d'être aussi le fief financier en lequel elle a été constituée en faveur de la Banque d'escompte et de circulation dite Banque de l'Algérie.
Les progrès en matière de crédit ont été longtemps, dans notre colonie, d une timidilé et d'une lenteur à faire désespérer de son avenir. Pendant vingt années il n'y a eu d'autres moyens d'échange en usage dans le commerce que le Bon du Trésor^ d'une solidité ii ré- « prochabie sans aucun doute, mais, en revanche, dans ses applications , d'un gênant et d'un difficile à ne pouvoir être contestés. En dehors du boa du Ti éor, il n'existait que la pièce de cinq francs, le fameux douroy si recherché par les Arabes, et préféré par eux à toute autre monnaie. Quant à la pièce d'or, le plus ancien Algérien du jour de la conquête ne pourrait se souvenir de Tavoir vue en circulation ; en Algérie, le fameux refrain l'or est une chimère était passé à l'état d'axiome économique.
Il n'y avait qu'une monnaie plus en discrédit en-^
Gore que la monnaie d'or, si c'est possible; c'était le billet de banque. Uor a'est relevé ^ mais Je billet de Imnqae est encore tenn en défiance, et pen s'en faut qu'il ne soit déclaré bon seulement à être mis sous verre avec les assignats encadrés.
La Tévolaiion de i 848 donna naiesanoe an Comp-» loir d'escompte ; mais ce premier degré de l'échelle du crédit, dans un pa^s où le crédit était dans les vœux el les besoins de tous, ne tarda pas à être encombré et débordé par la surexcitation d'ailairesque le tait seul de son installation avait provoquée. N'émettant point de monnaie de papier, il ne pouvait suppléer à Tab* sence presque absolue de numéraire, qui était le mal (néme dont k colonie soulirait, et qu il n'avait fait qu*accrottre par les efforts mêmes tentés pour le guérir.
Le Comptoir d'escompte, jui^e iiibuiiibaat, lut remplacé par la Banque de l'Algérie,
B(ais, soit impuissance réelle, soit défiance de ses forces, soit inintelligence des ressources progressives du pays, soit âpreté du monopole, qui voudrait m rien laisser vivre au delà de ce qu'il peut exploiter, soit pour toutes ces causes réumes, auxquelles viendraient s'ajouter des questions de personnalité i cet . établissement ofiSctel et privilégié du erédit est bien loin d'avoir tenu ce qu'on en avait espéré. Il n'y a même, comme on va voir, Aucune témérité k dire que loin de fàim avancer le crédit, il Tentrave, qu'il nuit au progrès algérien plus qu'il ne le sert , et que, fondé pour «ervir ragricatture et le commerc^ , il ne
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ftlit rien pour ragricnltiire et ftivorise pins leoomiDeree de la métropole que celui de la colonie : une guccurfi«le de la Banque de France y mettrait lOQveot ploa de retenue.
Ainsi, par exemple, dans le compte rendu de son eKercice 4854"*48ôâ, on trouve oet écart significatif entre lea services rendus au commerce français et au comoierce algérien : 3,518 piïets du premier admis à Tescompte pour une somme de 7,43i,494 francs, et 8,582 effets du second refusés ets'éievant à la somme de 4,47^,862 francs, Serait*ce que le papier algérien proprement dit serait moins solide que le papier algérien-français? Non; car la Banque se félicite de n'avoir pas eu un seul effet resté en souffrance. Tout est rentré avéc une parfaite régulanté, dit^e, et knombre des protêts a sensiblement diminué.
D'ailleurs voici un fait non moins éloquent que cet aveu. Ces effets refusés par la Banque sont entrés
dans le chillVe des affaires des autres maisons d'escompte qui gravitent autour de la banque otlicielle. Si le payement n*en avait pas été effectué à Téchéance,
le total des quatj-e luillions de iVancs qu'ils forment aurait produit une de ces crises dans lesquelles les plus solides maisons de banque disparaissent* Or, loin
d'avoir disparu, ces maisons ont progressé de tontes
les affaires repoussées par les timidités de la caisse du monopole.
Mais ce n'est point par inintelligence et timidité que
la Banque de TAlgérie a refusé resoompte de huit
mille cinq cent quatre-vini^i -deux effets do commerce intérieur. La véritable raison , la voici : les etTets du commerce d'Alger sar rAigérie sont admis à Ves* compte de 6 pour 100; le papier sur France, en violation des statuts, paye en sus 1/2 pour 100 de commission. C'est donc 9 pour 400 qae la Banque lève sur le papier algérien-français , lorsque la valeur n'atteint que soixante jours d'échéance; donc il y a un avantage de 3 pour i 00 pour la banque du privilège à refuser 4 millions au papier payable en Algérie, et adonner 7 millions au papier payable en France.
Cest donc bien à la Banque de l'Algérie que revient le grand reproche adrossu dc[)uis quelque temps par les économistes aux banques en général. Eiie fait plus que d'oublier qu^elle est un établissement d'utilité publique, pour se souveou^ seulement qu'elle a des actionnaires et aller à la chasse de gros dividendes ; elle oublie davantage qu'elle est un établissement algérien , d'utilité algérienne, fondé su i tout pour développer en Algérie non-seulement le tratic, mais en-> core tontes les industries , et notamment Tindustrie agricole. Sous ce dernier rapport surtout, elle fait complètement défaut à la mission qui lui est attribuée dans le Tableau des ^ablissements français en Algérie^ publié par le ministère de la guerre.
-—«Ce n'est pas chez elle, m' écrivait-on il y a peu de jours , que M*** du ¥cri*de^EaUy ou R*** de l'Oued-Kerma (deuK riches cultivateurs ) trouveront les 500 francs dont ils peuvent avoir besoin pour finir
leur récolte de tabac ou de grains. Avant que la
Caisse du commerce algérien existât , ils n'auraient trouvé cela qne chez quelque gros usurier qui a pied à la banque. »
Car il faut le dire, parce que ceci n'est pas une des moindres énormités du monopole financier qui pèse sur notre malheureuse colonie. Avant rétablissement de cette Caisse du commerce, aux services de laquelle lè gouvernement rend toute justice et dont il va être parlé plus au long, il existait à Alger une petite industrie d*entreprise d'escompte dont le péage ' faisait vivre les neuf dixièmes des négociants, qui ne sont guère que des commissionnaires chargés de vendre potir le compte des maisons de France. Comme les statuts de la Banque privilégiée exigent que le bénéficiaire d' un compte courant réside à Alger même, el que celui-là seul a le droit de présenter son papier; comme, d*autrè part, la direction de la Banque, qui, dès l origine, a composé à elle seule son conseil d'administration et d*escompte a eu ses raisons, que tout le monde connaît à Alger, pour fixer arbitrairement le crédit de chacun ; comme ensuite ces élus du privilège dont elle tenait en main le présent, le passé et 1 avenir commercial, sont entrés dans ses conseils, voici comment les choses se passaient :
Quand le commerçant d'Alger qui n'était pas cré* dité à la Banque; quand ceux de Blidah, de Milianah^ qui, par les statuts, ne pouvaient pas Tétre, se présentaient à Fescompte, ils étaient éconduits avec
indication officieuse de messieurs tels ou tels y aux<* quels véritablement, pour certaines raisons de- notoriété financière, ils n'auraient pas songé : mais ces messieurs tels ou tels 'étaient membres du comité d'administration ou d escompte, et en cette qualité avaient un crédit ouvert* On comprend le résultat : approvisionnement forcé du détaillant chez le négociant crédité; commission payée à l'endosseur, qui fidsait toujours sonner haut le service ; difficulté de faire ses affaires en temps opportun, puisque l'argent n'arrivait qu'après réescompte à la banque ; et trop souvent, hélas I nécessité d'entrm* dans la confidence d opérations avec des gens que , pendant mon séjour en Afrique, j'ai vu souvent donner le scandale de les frire échouer afin de les garder pour eux.
C'est par cette entreprise d'escompte et par ce péage ttsuraire placé en dehors de la porte de ses guichets, que la Banque a tenu longtemps sons la clef de ses coffres le crédit de tous et de chacun en Algérie.
Heureusement que des excès mêmes d'un pareil monopole, il devait sortir un établissement fondé par les capitaux de tous les exclus du crédit de la banque, de tous les pressurés des favoris de son escompte. C'est à ce caractère de son origine que la Came du commerce algérien doit d'avoir dépassé en trente mois toutes les proportions de succès connues jusqu'ici dans ces sortes d'établissements. Aussi, legouvmi«nent, qui, j'imagine, s'inquiétait de voir tourner en dommage pour le crédit Tinatitution privilégiée qu'il lui
avait donnée pour sa plas grande expansion , s'esUil empressé, dans ion Tableau de» établismnentg de
l'Afrique j année 1854, p. 574, de payer à la Caisse du commerce le tribut suivant de sympathies méritées : «t Fondée au mois d*ao(it 1853, sous la raison so- » ciâle Robert, Saint-LageretC', cette caisse a répondu » à un besoin réel en venant faciliter et multiplier les » transactions commerciales. En effet, la Caisse du » commerce algérien , qui avait débuté avec un capi*- » tal réalisé de 48,350 francs, porté quelques mois » après à 119,850 francs seulement, était parvenue, » moyennant ces iaibies ressources , à élever le ciiitlre » de ses opérations, pendant le premier semestre, à
» huit 7nilUons trois cent soixantfi'dix'huit mille cinq » cents francs* — Les opérations du deuxième se- 9 mestre de Tannée i 853«4 854 ont pris plus de déve» » loppement encore ; ainsi , du 1^*^ février au 31 juillet » 1 854 , le mouvement de ses aiiaires a été de tbkizb » MiLLiéiis 552,594 francs. »
Le rédacteur du tableau oiiiciel ajoutait avec raison que ces chiffres indiquent Textréme utilité de la Caisse du commerce alfférien , qui , dit-il , « est appelée à ren^ (ire les plus signalés services à tout le petit commerce de la cokme, c*est'à'dire lu plus gràhd mohbeb, et à résoudre par cela même un des plus intéressants pro^ hlhneji du crédit financier algérien, »
L*exercice 1854-1855 de cette maison a présenté des opérations plus considérables encore ; il s'est élevé au chiffre total de 30 millions.
Si.
372 L'ALGÊBIE FRANÇAISE.
Uexercioe 1855-4856, ck» le 3i janvier dernier, est le signe non-senlement de la poîssanœ actuelle
de celle Caisse, mais encore da développement que prend la colonie. Avec nn fonds social porté à 300,000 francs, i! s'est élevé à 60 millions; et à rbeure ou j'écris ces lignes, une lettre d Alger m'annonce qne Je dividende distribué aux actionnaires est de 16 pour 1 00, dont 2 1/2 pour la réserve. Aujourd'hni cependant, tout cela devient de plus en plus insnflSsant! Tout cela reste au-dessous des besoins de plus en pins croissants du numéraire on des signes et des valeurs qui en tiennent lieu. — Besoins des indigènes, à qui le commerce achète et n'achète guère qu'au comptant toutes sortes de céréales et de denrées alimentaires; — besoins des propriétaires des villes, forcés d*élever des constructions nouvelles, d agrandir et de réparer les anciennes ; — besoins des colons agricoles pour leurs édifices ruraux, leurs dessèchements, leurs défrichements, leurs bestiaux, leurs mise en valeur et amélioration des terres; — besoins du commerce, qui achète au dedans pour l'exportation, au dehors pour l'importation, le chiffre de celle-ci dépassant le chiffre de celle-là; besoins enfin du gouvernement lui-même, forcé d^alimenter sans cesse les caisses du trésor.
Frappés des exigences de plus en plus impérieuses de ce mouvemént toujours croissant de capitaux, auquel leur maison, il faut le dire, a donné l'impulsion et prend plus de part qu aucune autre, les gé-
sëcon0£ partir
rants de la Caisse da commercd algérien se sont pro-^ posé de mettre en œawe la combinaison indiquée par M. Émile de Girardin dans son projet rénovateur de Banque rationnelle. Il leur a semble qu li existait peu de contrées où elle pût être d'une utilité plus incontestable et d'une réalisation plus immédiate et plus facile.
Dans la ville d'Alger, en effet, non moins qne dans
les différentes provinces et localités de l'Algérie , on a fréquemment de l'argent à toucher, soit en France, soit à l'étranger, soit dans Tintérieur de la colonie même, à Oran, à Boue, à Constantine, etc. Toutefois, la Banque ou les maisons de banque ne prennent ces effets qu^avec la formule ordinaire, c'est-à-dire payables après encaissement. Mais durant tout le temps qui s'écoule entre Taller et le retour, temps assez long toujours , le mandat ou le billet dort à l'état de capital improductif, pour le banquier qui Ta pris et pour le tireur qui Ta remis. C'est à cette improductivité d'un capital que les gérants de la Caisse du commerce algérien ont voulu pourvoir. Pour cela , en échange de la valeur morte qui leur, est remise, ou plutAt négociée, ils donnent tout de suite une contrevaleur active, c'est-à-dire un billet de leur Caisse du commerce, qui, pour plus de commodité, est divisé en coupons de cent francs, et qui est payable à une échéance calculée sur l'encaissement même du mandat qui leur a été négocié. Il s'ensuit que c'est l'acquit encaissé du mandat c^ui paye le billet de caisse donné
m L'ALGÊAIE WKknÇklSE.
ea échange; de la 6or\e il n'y a, pour le banquier et pour le tireur, bi perte de temps ni capital morl.
Mais 06 n'est pas tout; et ici se trouve prédakoeoi cette &oiutiQQ du problème que le documeot oliidel da mioistère de ia guerre appelle de tous aea vœiix« Comine cette &cilité donnée à la Caine d'émettre ses propres billets ne soumet plos en Afrique 1 extensiou des opérations commerciales à l'augmentation proportionnelle et corrélative de la masse dn numéraire, la Caisse peut baisser le taux, de sou escompte pour les effets ainsi échangés contre ses billets, et réduire par exemple Fintérét à 1 centime par 400 francs et par jour, soit 3 4/2, ou, pour parier plus exactement, d,65 0/0 par an. Enfin ^ et par les mêmes motifo, la commission en usage peut être réduite et a déjà commencé à rétre*
£n ce qui concerne les opérations d'escompte méme^
c'est-à-dire (\m portent sur des valeurs à échéances plus éloignées, et dont le prix cependant doit être remis sur-le-champ à leur propriétaire sans attendre rencaissement, il est aisé de aoip combien ces opérations seront facilitées et développées par la combi* naison empruntée à la Banque ratùmneUe, ou plutûi à la Banque Girardirij ainsi que les Algériens rappellent déjà : car, livrés à eux-mêmes, les hommes mettent toujours la main sur l'endroit où ils souflErent, et avec r instinct de refiicacité du remède ils ont la reconnaissance^ qui loi donne le nom mèmede Tinventeur. Alors le privilège qui résiste a commencé contre
SBCONDE PARTIS.
la liberté qui vent marcher une série de tribulations^
qui , si elles pouvaient durer , éloigneraient pour jamais toutes les entreprises financières dont on avait eu tant de peine à remonter le bon vouloir et le cou* rago, et que, pour cela, il est bon de signaler à qui a le droit d'aviser.
La résolution prise par la Caisse du commerce a été regardée par la banque oilicielle comme une tentative de se soustraire à son influence, à son action , à son escompte, à ses capitaux; comme une atteinte à son
• privilège d'émission de billets; comme une levée de boucliers contre son monopole. Ç'a été la dernière goutte qui a fait déborder le vase de sa colère, rempli déjà pai les irritations qu'avaicDi soulevées, à rorigine; les échecs portés aux bénéfices des péagers de son escompte privilégié.
Le monopole financier a feint d'ignorer qu'il n'est plus permis aujourd'hui de confondre la monnaie de' papier^ a monnaie effective^ qui a pour limites înfran- » chissables les limites des transactions consommées, » qui est le certificat de la valeur, la valeur elle- 9 même en circulation , le warrant universalisé , » avec le papier-imiinaiv , monnaie fictive qui, pre- » nant naissance dans l'arbitraire, aboutit toujours n au cours forcé ; et qne la monnaie de papier est au » papipr-monnaie ce que la réalité est à la fiction , la » vérité à Terreur. »
Il a feint d'en être encore à savoir que la monnaie est dans sa condition véritable lorsqu'elle est à l'état
de papier, et qu'un papier de crédit est dans le gou* vemement d^un Ëtat, dans le commerce et dans la civilisation, ce que les cabestans sont dans les carrières : la force qui enlève les fardeaux que les hommes n'auraient pn remuer à bras.
Il a feint de fci mer les yeux à celte grande vérité, àoùi cependant il a fait lui-môme Tépreuve, à savoir que la France emploie dans ses transactions, sans jouir de facilités plus grandes, un capital qui n*est pas estimé à moins de 3 milliards 500,000 francs; c'est-àdire que, pour obtenir le même service que TAngleterre, ou plutôt un service moindrOi la France emploie un capital quatre fois plus grand, puisque la masse du numéraire employé par l'Angleterre n'excède pas la somme de 750 millions. •
Enfin le monopole financier en Afrique a poussé ses semblants d'ignorance en matière de crédit jus* qu'à oublier quil n'est permis qu à 1 imagination de certains esprits routiniers de faire jouer un rôle prépondérant à l'or et à l'argent , et qu'aujourd'hui la substituiion complète du papier à la monnaie est, comme Ta dit M. Pereyre, une des plus grandes illustrations financières de ce temps , la mesure qui doit marcher parallèlement avec le progrès.
Voilà donc que, par tous leurs tenants et aboutissants, les péagers et hommes-liges du privilège de l'escompte s'en sont allés répétant partout, avec toutes sortes de doléances et de précautions hypocrites, une infinie variété de lieux communs sur les dangers du
SEGONDB PARTIE.
papi^-nwnnaie, sur la réserve qoi doit présider à son émission, etc., etc.
Si la Banque de l'Algérie s'en tenait à ces vieilierieSy elle ne causerait ancnn étonnement. On y re^ tiOLiverail son esjirit de trouble et d'épouvante à l'apparition sur Tliorizon du moindre petit grain noir qui menace de se convertir en nuage et de crever sur son monopole. Cela est parfaitement dans la nature et les habitudes de ce privilège, qui, toujours casematé dans sa défense, fait deux choses passablement énormes, l'une tournée contre la Banque de France, l'autre contre lui-même. A aucun prix de son escompte il n*admet en payement ou à son change le billet de la Banque de France; et à certains moments, en certains lieux, à Médéah, par exemple, il ne veut pas recevoir davantage ses propres billets, sous pré* texte qu'ils ne sont payables qu'à Alger. Comme l'oiseau qui souille lui-même son nid, il discrédite ainsi lui-même son papier, et exige que les effets reçus à l'escompte dans ses bureaux ou à l'encaissement, contre tout usage des banques privilégiées, soient payés en espèces m^liques^ sonnanUes et de cours.
N'est-ce pas , en faveur du monopole de la Banque
deFAlgérie, cette énormité draconienne du trop fameux édit de i 704 : « Les billets de la Monnaie ont » cours dam h commerce, mais ne sont pas reçus dans
» les caisses du roi; il faut que tout ce qu'on y porte 9 soit en argent comptant? »
Mais, pour son malheur et pour le bon enseigne* .
ment que lo gouvernement doit en tirer à Tendroit du privilège qu'il a concédé, la Banque de l'Algérie ne s'en est point tenue à discréditer par tous les moyens et à frapper d'un refus d'admission les 6on.v de caisse de la maison du commerce algérien... Jusque-là die aurait peut-être usé de son droit; c*eAt été inintelligent sans doute, mais enfin c'eAt été son droit, et il faut le subir. Mais ce que le gouvernement, qui a octroyé le monopole, ne doit ni permettre ni souffrir, c'est que Texercice du privilège dégénère en injus* tioe, et qu'il tourne arbitrairement en principe de mort contre quelques-uns ce qui ne lui a été concédé que pour être un principe de vie à répartir également sur tous.
Dans la première moitié du mois de février dernier^
la Caisse du commerce algérien fait porter 80,000 fr. écus à la Banque , et lui demande en retour des traites de pareille somme, payables sur France. La Banque, qui accorde au premier venu des traites à présentation, à trois et quatre jours de vue, refuse à la Caitse du commerce de lui délivrer à moins de huit jours de vue des traites que, le lendemain, pour pareille somme et pour l'échéance demandée, elle accorde à d'autres Pourquoi ce refus, qui a un caractère flagrant
de personnalité? Ce refus est-il bien dans le droit d'un établissement privilégié banque d^esoompîte et de circulation? Si le gouverneur de la Banque de France, et en vérité je demande bien pardon à M. d'Argout de
ce rapprochemeait était homme à 6e permettre ou à tolérer dans ce genre ce que M. Lichlin, le directeur de la Banque de l'Algérie, s est permis de sou autorité privée 9 que diraient le ministre des finances, et le goQvemement, et les régents de la Banque de France, et tout le monde financier et commercial de Paris? Il serait dit avec raison que la Banque de France est la banque de France et non la banque de M. le comte d Argout, et que M. le comte d*Ar|;out n'a pas le droit de la mettre au service de ses terreurs, de ses caprices^ de ses mésintelligences ou de ses rancunes.
Mais il y a bien autre chose , et la direction de la Banque de l'Algérie s'est permis un abus bien autrement audacieux du privilège.
Tout le monde savait, à Alger, le %*1 février dernier, qu*à rassemblée générale de ses actionnaires, le 3 mars, la Caisse du commerce algérien devait démontrer l'existence reconnue et paraphée par son conseil de surveillance , d'un dividende de 4 4 pour 1 00 ^ plus 2 4 /S pour 1 00 de réserve.
Eh bien , voici ce qui est arrivé :
Ce jour-là même , la Caisse du commerce al/m'pn fait présenter h la Banque un bordereau de 70,000 fr. ; la Banque refuse net le bordereau. Pourquoi encore ce refus? Pour le savoir, il faut le rapprocher du premier et de ce fait que la fin février est,'en Algérie, Téchéance la plus chargée de Tannée. Tout naturellement , la Caisse du commerce algérien avait aussi
des échéances ; refosé le 27» après un découvert connu de 80,000 francs snr France, le bordereau devait donc lui creuser un nouveau déficit de 70,000 francs; or un pareil déficit à jour fixe, ce peut être la chute ou tout au moins Tébranleinent du crédit d^une maison. Le coup a manqué; mais s'il eût réussi, ce n'est plus seulement la Caisse du commerce qui aurait croulé, c'eût été aussi tout le crédit algérien, auquel , grâce à Thonorabilité et aux efforts intelligents des gérants de cette maison, les plus fortes maisons de Paris et de Marseille ont fini par avoir contiance.
Je répète ma question : si le gouverneur de la Banque de France était assez peu, ce quMI n'est pas ,
Dieu merci ! pour agir de la sorte envers une maison de Paris placée dans les conditions d'honorabilité, de solidité, de sympathies gouvernementales pareilles à celles de la Caisse du commerce, que dirait-on? que ferait'On? Seiait-il répondu dans les bureaux du ministère des finances ; C'est son droit? Mais si un pareil droit existait aulreoient qu'à Tétat de summum jus, summa injuria ^ c'est-à-dire d'iniquité, il faudrait se hâter de le dénier et de le reprendre!
Or ceci, pour l'Algérie, a une gravité plus grande encore peut-être que, le cas échéant, pour la France. Avec la tolérance et la perpétuité d'un droit pareil, qu'on le sache bien, il n'y a plus de longtemps, et peut-être à jamais, de crédit possible en Algérie. Le gouvernement de la métropole , comme le gouverne-
SBCONDB PARTIE. 384
ment de la colonie, n*auroiit plus le droit de se^ plaindre qae les capitaux et les institations ûnan* dèree ne quittent point la France pour aller féconder l'Afrique. Quand on garde chez soi un pareil tourniquet , qui, d'un seul coup de manivelle, peut se promettre d^trangler en toute tranquillité , avec privilège et laissez-faire, une maison assise sur des bases honorables et solides, et dont on reconnaît que les services s'adressent an plus grand nombre ^ et par cela même résolveiU un des plus mleressanls problèmes du crédit financier f iBOSi foi! si on manque d'institutions de crédit, on n'a que ce qu'on mérite! •
Ët vraiment les capitaux n'auraient donc plus rien à faire en France, leur terre toujours libre et féconde, et où tous se pitHent un mutuel appui, qu'il leur fallût s'en aller dans ce pays algérien, où le monopole financier peut tuer à son aise tout ce qui n*est pas lui, tout ce qui ne s'agenouille pas devant lui, tout ce qui fait effort pour vivre hors de lui et sans lui.
Un gouverneur de TAIgérie a eu beau dire : c On ne saura en France que ce que je voudrai y laisser pénétrer, » on sait en France comment les choses se passent pour FAlgérie. Une maison en commandite, qui a eu des succès inespérés , et qui tend à prendre des développements que suivrait le développement algérien tout entier, veut-elle obtenir Pautorisation de se convertir en société anonyme? ou bien une institution de crédit, celle, par exemple, du crédit foncier, veut-elle obtenir de fonctionner en Algérie?
m L'ÂLG£RI£ FRANÇAISE.
OU biea encore le développement de Tindustrie algérienoe néceesite-tp-il la création d'un parquet à la Bourse d* Alger ? On sait par quelle întermiDable série de va-et-vient , d'aller et de retour dans les différents comités consultatifei ces projets sont condamnés à passer, pour finir tous par s* en aller tomber ofiicieosemcnt ou ofliciellement dans le cabinet de la Banque de r Algérie y dont le directeur, officiellement ou officieusement, est prié dedonner son avis, — absolument comme si cet avis ne devait pas éire connu d avance! comme si dans chaque projet, dans cbaque demande, dans chaque institution qui touche aux questions de crédit, le groupe tiuaucier qui tient en mains la Banque de l'Algérie ne voyait pas une rivalité et partant un danger qu'il faut éloigner à tout prix , à tout prix, entendez bien! Aussi, voila plus d'un an que ces projets, ces demandes, ces institutions, et d'autres encore, que j'ignore, se traînent d'Alger à Paris, de Paris à Alger, miroitent quelques Jours en grande fantasia devant Pespérance publique, et finalement l entrent enterrés dans dea cartons inconnus, pour l'éternité.
Tout cela est triste à dire; mais après avoir, dans ce livre, coniballu à outrance le fief militaire et le fief administratif, j'aurais failli à mon devoir et à mon droit si j'avais reculé devant le monopole financier, qui, bien autrement et plus vite que les deux autres, conduira l'Algérie à l'épuisement.
Je reproduis donc, en finissant, les ligoos par le^
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quelles je termiDats nagoère, dans la Presse , m article sur le crédit en Algérie :
« La direction de la Banque privilégiée, dans notre colonie, aura servi à démontrer une fois de plus la vérité de ces paroles devenues célèbres : « Non-seu- » lement la routine conserve comme un dépôt sacré » les vieilles erreurs, elle s'oppose encore de toutes » ses forces aux améliorations les plus légitimes et » les plus évidentes y et il est bien triste que, sous ce » rapport, la France ait donné les plus remarquables » preuves de cette antipathie du progrès, h (OLuvres de Louis^Napoléon Bonaparte),
» Maïs en voyant ainsi la routine creuser toujours son ornière au-devant du progrès , pour le faire reculeri on ne peut 6*empècher d'en signaler les ma* nœuvres et d'attirer l'attention de la France et du gouvernement sur les tristes conséquences du privilège. £n Algérie, le privilège financier ne peut servir qu'à perpétuer Tusure et à étrangler le crédit pour dominer le commerce, l'agriculture et l'industrie, Or, nous l'avons souvent dit, noos ne cesserons de le répéter, cesl la libciié, la liberté en toutes choses, qu il faut à la colonie algérienne. Ën voyant ce que r Algérie a fait, ce qu'elle fait chaque jour sous les étreintes mêmes du monopole, dont, bon gré, mal gré, elle fait craquer les mailles, la France et le gouverne- *ment peuvent prévoir tout ce qu'elle deviendrait le jour ou on lui dirait : — Tu es libre! >»
Conclnsion : La paix , le tfavail, la ISherié. » Preuves : Les vi^eâ sociétés européennes. Le passé de TAlgérie. La Société américaine. — Obstacles transitoires. — Merveines de la liberté. — Séparation. —Quelles causes agissent en Afrique. — Fédération. — De la dté de Dieu dans ce monde. — L'Afrique et le prolétariat.
J'achève.
Pour assurer dans le présent le salât de la colonisation algérienne, et sa marche ascendante dans ravenir» j'ai conclu à la paix, au travail et à la liberté. — ^^A la paix qui féconde le travail, seule source légitime du bien-être; au travail, cette grande loi imposée à Thouime en ce monde; à la liberté, qui est le but' définitif vers lequel tendent les sociétés bumaines ! — A la paix, au travail et à la liberté, qui sont les puissants leviers de Tassimilation des intérêts et de la fusion des races , par lesquelles doit se consti'» tuer un jour le triomphe final de cette admirable unité qui s^appelle la civilisation.
Dans cette conclusion , j' ai pour moi ^impuissance démontrée des aucieus éléments de la vieille société européenne.
Née de la guerre et de la servitude , cette société n'a été qu'une sorte d'organisation perpétuelle de la conquête. Aussi, de nos jours, la paix, le travail et
SECONDE PABTIB. 385
la liberté, éléments des sociétés modernes, tournent-ils en Tain , depuis plus d*Qii demi-siècle, dans an cerde intermittent de victoires et de défaites, poar se dégager et marcher d'un pas ferme aux destinées promises.
J'ai pour moi le passé de TAlgérie elle-même.
Comme les sociétés dont elle est fille, et dont elle a subi jusqu'ici les éléments traditionnels, l'Algérie n'a été aussi qu'une organisation par la guerre et par la conquête. Elle ne marche pas, elle ne vit pas; elle languit, elle se traîne.
Pai pour moi la société américaine.
Fondée sur la paix , sur la liberté et sur leurs dérivés naturels, la science, le commerce, Tindustrie, le travail, la société américaine a réalisé et dépassé en soixante années tous les progrès humains et sociaux dont la société européenne, d'origine violente et barbare, a mis douze siècles à trouver et à proclamer les principes. Elle marche, elle grandit; et, dans la puissance de ses aspirations, elle attire à elle du vieux monde tous ceux qui veulent trouver la vie dons le travail, le succès dans ia lulte, le progrès dans la marche.
Pai pour moi les hommes mêmes qui, dans notre temps , ont intérêt à faire le plus obstacle au grand mouvement d'idées qui, depuis la révolution de 89 et sous les rebondissements de i 830 et de i 818, anporte les peuples les plus contenus vers les choses démocratiques, ayant pour dernier mot la paix, le travail et la liberté.
m L'ALG£;R1£ FEANÇAlSli;.
Ces hommes n'en sont plùs qu'à contester Theure et la quotité des réalisatioiis. Ils proclament que les moyeus dont ils usent pour les retarder ont un caractère purement transitoire : que c*est uniquement pour les aider à se répandre , à s'asseoir, à mûrir ^ pour donner aux hommes ei ans intérêts en retard le temps de rejoindre, afin qu il n*y ait plus ni révolutions ni réactions, et que la société tout entière marche du même pas dans sa force et dans son nnité.
J'ai pour moi im hymne magnifique, sorte de cantique de Siméon, qui vient d'être consacré à la liberté par le dief actuel de I*écoIe fouriériste, dont les réalisations n'avaient guère eu jusqu'ici la liberté pour point de départ et pour principe de leurs développements.
M. Victor Considérant a été poussé par Fexil de son choix versle continentaméricain, tandis que moi j'étais jeté violemment sur les côtes d'Afrique. Il étudiait les grandeurs de la société de TUnion, en même temps que moi je cherchais à débrouiller le chaos des causes de Tavortement algérien. Et lui et moi nous sommes arrivés à la même conclusion : la liberté l lui , par les splendeurs que les libertés enfantent, moi, par les misères qai naissent des servitudes. La vue de TAlgérie m'a conûrmé dans ma foi ^ la vue de l'Amérique a été pour lui comme la révélation de saint Paul sur le chemin de Damas : il s'est tourné vers la liberté, et il s'est écrié : a Qu'elle est belle! qu'elle est féconde! »
SBGONDB PARTIE. 387
« Depuis dnq mois — écrit-il dans son livre sur le Texoi dont J*ai déjà parlé — j'étais sous rimprassion d'an sentiment profbnd, irrésistible; je viTaîs sur une terre libre. Je respirait la liberté par tous les pores, une liberté pleine, entière, aussi complète qa'm la peut rêver pour la civilisation.... J*avato salué cette liberté; J'en Jouissais avec des retours tristes et amers, que vous ne devez que trop bien cotnprendre. J eu jouissais profondément. Je jotiissais «ju bien qu elle faità Tàme, de la dignile qu'elle verse sur mi peuple, des immenses issues qu'elle ouvre à l'activitt Immaine, des créations fécondes qu'elle suscite et piMcliiiuc. Je la voyais à l'œuvre sous toutes les formes : à i œuvre pour la conquête de la nature; à l'œuvre dans les productions spontanées d*une industrie gigantesque ; à l'œuvre pour un mouvement commercial prodigieux; à l'œuvre pour les entreprises théoriques ou pratiques des idées, dès doctrines, des inventions ou des sectes. Tout était libre, rair, la forêt, le champ, le mouvement, la parole, la pensée, la presse, les associations, la personnalité individuelle ou collective , tout est libre et ouvert I
» Et cette liberté n'est pas seulement un fait général dans le pays, elle est eneore la doctrine du pays. La liberté est la vie, l'âme, l'honneur, la conquête et même la raison d'être et la condition d'existence du peuple amérieain. Ce peuple sent qu'il représente aujourd'hui la liberté dans le monde, et qu'il en a charge pour l'avenir collectil' de l'humanité. >
» £t l'autorité qui résulte de cette liberté n'est pas seulement un droit, elle est de plus un honneur. L'Américain est naturellement bienveillant à t6ut ce que l'activité novatrice engendre. Là, loin que les choses nouvelles, si elles sont instructives , soient entravées parce qu'elles sont nouvelles , on les accueille, on les enoourage, et, symptême bien remar- •*> quable, des échecs, des chutes même, ne fbnt pas préjugé contre dles. En Amérique, une chute prouve que l'on a marché, -voilà tout et Ton y aime qui marche. Go headî c'est la devise : rien de ce qui tombe honorablement n'est écrasé.
» .....L'Amérique est actuellement dans le monde la patrie
388 ' L*AL6ÉBIE FRANÇAISE.
des réalisatioii& Elle est essentielleiiieiit titrée eo esprit de diversité, de moaYieineat, d*eiitrepiises, ea amour des invennous et des expérieiices, voire des aventures; e^est absolimient rinverse de notre vieille Europe, timorée, routinière même dans ses a^ects progressifs, despotique même dans ses partis de liberté. Oh! mes amis, quelle belle et grande et puissante ^ose que la liberté! Que son air est fortifiant , et quelle saine jouibbdiice â^ulemeut que de b'eû nourrir 1 d
Enfin, dans mon rêve de faire de l'Afrîqne une autre patrie des réalisations de la liberté dans le monde, de créer un peuple africain par la liberté, comme par la liberté il s'est créé un peuple américain, j'ai pour moi les conditions mêmes dans lesquelles se trouve notre conquête.
En Algérie, en effet, il n'y a ni monde ancien, ni monde nouveau, ni institutions, ni société, par conséquent rien à combattre, rien à refouler, rien à jeter bas , rien à déblayer : ni castes , ni principes , ni traditions, ni coutumes, ni mœurs, ni intérêts, ni droits. Les descendants des expatriés religieux du seizième et du dix-septième siècle ne trouvèrent pas les possessions anglaises dans un état plus complet de table rase te jour ou ils proclamèrent l'indépendance de rUnion américaine, et où, en 1789, ils la constituèrent dans cette admirable liberté oi^ elle grandit ' et triomphe aujourd'hui.
Un dernier mot :
Je voudrais qu'il me fftt permis de ne rien dissimuler des conséquences auxquelles m'ont conduit
SECONDE PARTIE. m
mes recherches et mes rêves sur le passé et sur revenir de TAlgérie française. ^
Que rÂlgérie continue de se traîner dans Tattente d*an peuplement par i élément français et européen, avec le monopole administratif et financier qui Tétreint aujourd'hui; qu'elle retrouve un peu plus de mouvement et de vie par la fusion franco-arabe an moyen de Tassimilation des races et des intérêts; que par le miroitement de toutes les libertés de rhomme et du citoyen , que le mot générique de liberté mbrasse» elle attire sur ses terras fécondes les flots de Texpatriation européenne qui s'en va chercher tous les dons de Dieu à travers les grandes soli^r tndes de TOuest américain, il n^importel J'ai toujours vu, du milieu de la mer, se dresser devant moi comme un fontôme. U étendait ses deux bras, l'un vers l'Afrique , Tantre vers la France , et portait écrit en caractères flamboyants sur son front ce mot fatidique : sépaeatiomI
Je Tai déjà dit; ce mot forme fatalement, avec celui de banqueroute , les deux termes en lesquels se solde le compte de tout monopole métropolitain. Il semblerait donc logique de conclure que là où le mo* nopoie n'a pas existé ou cesse d'exister, il n'y a plus de cause de séparation d'avec la mère patrie. En donnant à l'Algérie toutes les libertés nécessaires à son développement comme colonie et comme société , la France semblerait donc être en droit d'espérer qu'elle échappera à cette loi fatale que TËspagne, le Portu*
m L'ALGÊRIB FRANÇÀISB.
gai, r Angleterre, ont subie poar le Mexique, le Brésil, le Péron, le Chili, FAmérique da Nord; loi qui naguère a été imminente pour le Canada, et qui gronde déjà souterrainement pour la Havane.
^ Dans les idées que je me suis faites sur le chàti* ment providentiel attaché aux conquêtes , et sur les altérations que subissent, sous l'action des climats^ les mœurs, les raees, les intérêts da peuple conqué^ rant, je ne crois pas que la France, plus que le Portugal , plos que TEspagne, plus que l'Angleterre, échappe à cette grande loi des colonies prouvée par rbistoire dans tous les temps. Mais il dépendra d'elle certainement d'en retarder ou d'en précipiter l'heure, de la rendre violente ou padfique.
Si la France, dans la prescience de cet événement, voulait s'en venger d'avance, et, à l'imitation des autres métropoles, faire de sa colonie la réalisation de la Poule aux œufs d'or de la fable, l'Algérie, j'en ai la certitude, ne lui échapperait que plus vite. Les causes qui ont agi pour Fémancipation* des peuples devenus américains, se compliquent aujourd bui en Afrique de ces perturbations politiques qui ont si souvent changé en France les formes du gouvernement, et qui aflectcnt souvent jusqu'aux principes mêmes de tout progrès humain. Et je crois pouvoir dire en ce moment, qu'à la révolution de 4848 MM. d'Aumale et de Join ville, populaires comme l'avaient été les jeunes princes de la famille d'Or« léans, anraient pu faire de l'Algérie une terre de
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résistance. Je crois aussi qu'on sait que la terre d'Afiriqae a été, en certaines circonstances, une terre d'énergique protestation. Une conilagration de partis , une injustice, une compression, un gouvemement qui blesserait les sentiments ou les intérêts nationaax, le désespoir de ragouie, une ambition, un hasard , un événement quiconque. . • suffiraient pouf* faire éclater des idées de séparation... Peut-être même, qui sait? s'accomplirait-elle avec le concours et pour le compte de quelque nation étrangère.
La sagesse de la France doit donc consister, en prévision de cet événement, à se mettre résolûment en cherche de moyens, non pour Tempêcher, mais
pour le rendre pacifique; ces moyens seioiiLen même temps les plus propres à le retarder. Après Témancipation , si elle avait été violente, la France n^aurait daos l'Afrique qu'une ennemie; si elle avait élc pacifique, la France aurait une sœur. Le mot séparation perdrait quelque chose de son isens trop absolu, et serait remplacé par le mot de fédération.
Ainsi entendue, préparée et accomplie, Témancipation africaine aurait, pour la métropole et la co* lonie, sans être passée par la guerre et par la banqueroute, tous les avantages que TAngleterre, résignée trop tard, redre aujourd'hui de l'affranchissement de ses anciennes colonies de l'Amérique. Or, qu'on demande à cette grande et intelligente nation si ses intérêts commerciaux et indushiéls ne sont pas mieux servis, bien autrement garantis par l'Amérique éman«
m L'ALGÉRIE FRANÇAISE.
cipée qu'ils ne Tétaient Jiux jours où elle Técrasait BOUS le pdds de son monstraeax monopole. Les
peuples, en effet, accroissent les sources de leurs richesses eu augmentant le nombre, non de leurs su* jets, mais de leurs litèreB.
Quelles que soient les destinées de mes recherches sur le passé et sur Tavenir de T Algérie française , je D^ai'en diantre prétention que d^dtre pour mon pays une sorte de pourvoyeur de notes et de faits à consulter pour Taider à résoudre une question qui intéresse Tavenir de la société, telle qu'elle me semble devoir sortir des principes de la démocratie moderne dans le monde.
JFe sais bien qu'en disant : Il y aura toujours des pauvres parmi vous y le Christ a résumé la loi des sociétés et des races humaines; mais je sais aussi qu'il a fidt du travail le moyen providentiel de la corriger et de s'y soustraire. Je suis donc de ceux qui ne font pas de la misère une condamnation éternelle prononcée sur Thomme; je crois donc que la Cité de Dieu peut exister même ici-bas, et qu'on peut marcher à sa construction définitive par tout ce qui sera accompli pour la diminution graduelle du prolétariat, sinon dans l'univers entier, du moins dans leâ parties du monde où pourront se développer les conditions nécessaires à ce divin résultat. Or, la terre d'Afrique , terre vierge en quelque sorte de toute société inhérente au sol , me semble prédestinée à être le point d'appui el le levier de cet enldutement d'un monde
d'égalité, par la paix, par la liberté et par le travail Autre réve, pent-étre!
Mais ou coDviendra du moins que si ce rêve passait à Tétat de réalité, TAlgérie, avant peu, ne manquerait ni d'émîgrantB pour peapler ses solitudes et y fonder des villes, ni de colons pour défricher ses broussailles, ni de capitaux et de bras pour dessécher ses marais et canaliser ses rivières , ni au besoin de courage pour la détendre, comme des hommes libres savent défendre une terre libre.
Ainsi, après avoir été durant des siècles, paria guerre, par la fainéantise et par le despotisme, Tarrière^rde de la barbarie, la terre d'Afrique deviendrait dans Tavenir, par la paix , par le travail et par la liberté, Favant-garde de la civilisation!