ÉQUIPAGES
nés du Havre et de Marseille ; et , comme si cela ne suffisait pas , nous y avons ajouté tous les assujettissements imposés dans une place forte dont le voisinage est occupé par l'ennemi. Cette double compression neutralise (ous les avantages commerciaux de la position d'Or an. Le remède à cette impuissance se trouverait dans l'adoption des règlements appliqués à Gibraltar au commerce spécial de ces parages. 11 exige, avant tout, de la promptitude dans les expéditions, et il est impossible de remplir à Oran , en moins d'une journée et demie , des formalités qui sont , à Gibraltar , l'affaire d'un quart d'heure. J'ai entendu des négociants qui connaissent parfaitement les deux places affirmer que le seul emprunt de ce régime expéditif amènerait en moins d'une année, à Oran, la moitié du commerce auquel il s'applique près de nous avec tant de bonheur. Cette mesure n'entraînerait pas le moindre danger, car la guerre que nous avons du côté de la terre ne fait rien à la paix profonde dont nous jouissons du côté de la mer.
L'amélioration complète de l'atterrage exigera plus de temps et de soins. La ville d'Oran est à une lieue et demie de Mers-el-Kebir. AMers*eI- Kebir, le mouillage est sur, mais les roches abruptes que baigne la mer n'offrent aucune place aux constructions nécessaires au commerce; à Oran, les constructions existent, mais elles donnent
sur l'anse de la Moune, où les bâtiments ne sauraient rester sans danger. Ils mouillent donc à Mersel-Kebir, et les mouvements de marchandises entre la rade et la ville s'opèrent sur des allèges qui font rarement plus d'un voyage par jour. C'est ainsi qu'on met quinze jours à embarquer ou à débarquer une cargaison , lorsque , dans un port bien organisé, cette opération n'en exigerait qu'un seul. Ce n'est pas tout : le mauvais temps interdit quelquefois pendant des semaines entières la communication entre la ville et la rade. Cet état de choses impose sous diverses formes , à la marchandise, de six à sept francs de frais de surrestaries par tonneau; c'est à peu près ce qu'il en coûterait pour venir de Marseille, si Oran fournissait des retours.
M. Pézerat, ingénieur civil, a proposé de former à Oran un port de commerce suffisant pour une douzaine de gabares et autant de petits bâtiments. Dans son système, les navires stationneraient à Mers-el-Kebir, et n'entreraient dans le port que pour charger et décharger. 11 a évalué les travaux à la mer à 917,000 ft\
la construction d'une douane à. . . . 400,000 celle de magasins de commerce à. . 330,000
1,647,000 fc\ 11 a remarqué que les deux derniers articles sçn
raient une source de revenus , et que le premier serait couvert par un droit de deux franc» par tonneau, bien compensé par la suppression de frais de surrestaries triples et de retards encore plus préjudiciables. . Le commerce souscrirait sans doute avec joie à des sacrifices si bien entendus. Mais il ne faut pas que la séduction d'une mesquine économie nous entraine à précipiter l'exécution de travaux dont un avenir prochain ferait regretter l'insuffisance. Si Ton prenait le mouvement actuel du port d'Oran pour mesure de l'étendue à donner à son bassin , les jetées construites risqueraient bientôt d'exclure beaucoup plus de navires qu'elles n'en protégeraient.
M. Poirel, ingénieur des ponts-et-cha,ussées , s'est montré moins timide. Suivant lui , il faudrait prolonger de 300 mètres la jetée de la Moune , commencée par les Espagnols , et en enraciner à Test, sur le rivage, une seconde de 250 mètres de long, qui se dirigerait obliquement vers l'extrémité de la première ; l'espace d'environ 150 mètres qui resterait entre leurs mu&oirs serait marqué par une digue extérieure et isolée, aux deux extrémités de laquelle s'ouvriraient des passes opposées. Les bâtiments pourraient ainsi entrer et sortir, mais non pas sans précaution, par tous les vents , et le port jouirait d'un calme parfait : la Repense serait de 5,500,000 fr.
Un calme intérieur parfait n'est peut-être pas la propriété la plus précieuse d'un bassin situé dans ces parages , et le rétrécissement des passes par lequel cet avantage serait acheté est assurément le plus grand inconvénient qu'il puisse présenter. 11 faut à Oran un port assez vaste , et surtout assez ouvert, pour faire dans les gros temps le service d'une rade dont les imperfections sont encore nombreuses. La principale condition que doit remplir ce port , c'est d'être largement accessible par tous les vents, c'est que les grands bâtiments de guerre et de commerce entrent et sortent avec aisance ; on se repentirait amèrement, en cas de guerre, d'avoir négligé ces considérations. Le but que nous devons avoir en vue serait, je crois, beaucoup mieux atteint par un ouvrage dont les résultats auraient une grande analogie avec ceux du brise-lame et du brise-glace que le gouvernement des Etats- Unis a construits , de 1829 à 1835, à l'entrée de la Delaware, en retour du cap Henlopen (note AC). Il consisterait en une digue droite de 1000 mètres de longueur, établie par onze a quinze mètres de fond devant la ville, et laissant des passes de 200 mètres de largeur entre ses extrémités et le fort Sainte-Thérèse k l'est, la pointe de la Moune à l'ouest. L'espace abrité serait de trente-cinq hectares, et si, 'plus tard, la nécessité d'établir des
bassins se faisait sentir, on les construirait sous la protection de cette jetée, à bien moins de frais qu'aujourd'hui.
De si grands intérêts politiques et militaires se rattachent à l'avenir d'Oran qu'on ne saurait étudier avec trop de maturité les moyens de les faire prévaloir. À moins donc de se borner à des ouvrages susceptibles de se coordonner avec tous les agrandissements qui pourraient, par la suite, devenir nécessaires, il sera prudent d'attendre, pour adopter des projets définitifs, que l'expérience ait déterminé les conditions auxquelles ils devront satisfaire.
Le temps nécessaire pour ces étpdes peut être employé à des travaux dont les avantages seront immédiats, et sans lesquels la construction du port ne serait elle-même qu'une œuvre incomplète. Le plus important de tous était l'ouverture delà route militaire du fort de Mers-el-Kebir à la ville. Terminée avec une économie remarquable par le génie, elle permet maintenant aux voitures de suppléer aux allèges, sans plus de frais directs, et avec bien moins de retard ; l'établissement d'un bon débarcadère au mouillage, la restauration du phare, le perfectionnement des moyens d'amarrage dans la rade, qu'a recommandés le commandant Bérard, suffiraient à la modestie actuelle de notre commerce ; un régime de douanes analogue
à celuide Gibraltar achèverait de lui donner l'essor.
Voilà pour les relations avec l'Europe. L'ouver» ture d'un entrepôt assorti, comme celui de Gibraltar, en marchandises variées, est ce qu'il y a de plus propre à rappeler à Oran les caravanes, qui » depuis dix ans , en ont oublié le chemin. Elles étaient autrefois fort considérables : arrivées dans le Tafilet avec plusieurs milliers de chameaux, elles se bifurquaient; une partie allait à Maroc, l'autre à Oran. Deux circonstances les ont rejetées sur le Maroc, notre présence d'abord, puis ^abolition qu'a prononcée le sultan actuel d'une partie des nombreuses entraves que mettent à l'exportation les habitudes des pays musulmans. Quoi qu'il en soit, malgré l'établissement de plusieurs maisons européennes à Mogador, le commerce y est resté soumis à trop d'avanies et de difficultés pour qu'Oran ne l'emportât pas promptement, Abdelcader lui-même a tenté d'attirer n Mascara l'ancienne caravane du Tafilet; le succès aurait associé à nos vues les intérêts de tous les Arabes de cette province.
Lorsque la régularisation de ce mouvement aura rendu nécessaire la création du port d'Oran, l'entreprise sera facile, car les ressources grandiront encore plus rapidement que les besoins.
L'avenir réservé à la ville d'Oran commence à se manifester dans le progrès de sa population.
Réduite, sous les Turcs, à 3,000 âmes, elle approche aujourd'hui du maximum qu'ont atteint les Espagnols; et depuis six ans elle a presque triplé.
On y comptait, aux recensements de décembre 1833 1839
Européens1 . > . 1,042 hab. 4,837 hab. Musulmans. . . . 440 1,003
Israélites 2,372 3,364
Totaux. . . . 3,854 9,204
Les Français, parmi les Européens , ne sont que la septième partie de la population totale, tandis que les Espagnols en sont déjà le quart ; les "juifs y entrent pour plus du tiers, et, de dominante qu'elle était avant la conquête, la fraction musulmane perd , malgré son accroissement absolu, son importance relative. Nous reviendrons ailleurs sur ces faits , dont il y a plus d'une conséquence à tirer. Ainsi les éléments divers de la population d'Oran semblent, dans leurs développements, se régler sur les intérêts commerciaux
1 La population européenne d'Oran se décompose aujourd'hui eh : ,
1,342 Français.
2,333 Espagnols.
824 Italiens.
180 Maltais.
158 Allemands et autres.
Total. . . 4,837
auxquels ils devront correspondre, d'une part, dans la Méditerranée, de l'autre, dans l'Algérie et l'empire de Maroc.
Pour accomplir ses destinées politiques et commerciales, Oran n'a pas plus besoin que Gibraltar de l'annexe d'une vaste étendue de territoire : son importance est dans son port , dans ses remparts t ; nous aurions pu, sans compromettre aucun intérêt sérieux, restreindre notre occupation dans ces limites, nous borner, vis-à-vis des indigènes, au rôle de médiateurs, et ne leur imposer d'autre condition que celle d'un respect religieux pour le libre accès de nos établissements. Nos débats dans la province n'ont pas permis qu'il en fût ainsi : nous avons charge de gouvernement direct dans une étendue d'au moins deux cents lieues carrées autour de la ville. Les produits de ce territoire ne suffiraient pas à la prospérité du port d'Oran ; mais il est assez vaste pour que la justice avec laquelle y seront traités les Arabes devienne aux yeux de leurs voi-
1 La superficie d'Oran est, en dedans des fortifications, de 75 hectares : la population y est de 1 23 individus par hectare. Elle atteindrait, à la densité de celle de
Sedan — 181 individus par hectare — 13,575 âmes. Metz — 241 — — 18,075
Paris — 264 — — 19,800
Bayonne — 415 — — 31,875
Toulon — 524 — — 39,300
Toutes ces villes sont fermées comme Oran.