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qui lui offraient leur concours dans le pays. Par cette habile tactique, il eut toujours de puissants alliés parmi les Gaulois, et les opposa pendant dix ans les uns aux autres. C'est ainsi que, plus redoutable par sa politique que par ses armes, il vint à bout, avec une armée de moins de quarante mille hommes, de ce peuple dont les mouvements faisaient trembler l'Italie, et que les Romains, si confiants dans leur supériorité vis-à-vis de toute autre nation , ne combattaient que lorsque la sûreté de la république les y contraignait '.
Nous n'avons pas en Afrique la même habileté. Nous pouvions trouver, parmi les éléments hétérogènes dont se compose la population musulmane, des Eduens et des Rémois, et ménager au sud et dans les profondeurs de l'Atlas des points d'appui à notre politique. Notre ignorance du pays ne nous l'a point permis. César avait pour base d'opérationsles établissements formés depuis soixante ans par les Romains dans la Gaule Narbonnaise, et les relations multipliées qui existaient entre ces établissements et les populations restées indépendantes mettaient entre ses mains tous les
1 « Per idem tempus, advenum Gallos ab ducibus nostris Q. Cap- «pione et M. Manlio maie pugnatum : quo metu Iialia omnis con- • tremuerat. Illique , et in de usque ad oostram memoriam , Ro- « maoi sic habuére : alia omoia virtuti sua? prona esse, eu m Gallis «pro salute, non pro gloria certare» (Sall. , Jug.t 114).
renseignements nécessaires aux opérations qu'il méditait. Privés d'un semblable avantage et n'en comprenant pas l'importance, nous avons débuté par expulser les Turcs , qui , possesseurs de toutes les connaissances qui nous manquent , n'auraient demandé qu'à devenir nos instruments. Sous leur domination, les races diverses que nous désignons sous le nom de Cabyles et les Arabes» divisés par les moeurs, le langage, les intérêts, les sectes, étaient perpétuellement en débat. Nous avons eu le talent de les réunir contre nous : ne sachant faire ni bien à nos aqoiç, ni mal à nos adversaires, nous avons livré le pays à unç anarchie plus funeste que l'oppression, et, vainqueurs des Turcs, nous sommes tombés par notre aveuglement et nos hésitations dans le dédain de ceux qu'ils n'avaient jamais traités qu'en esclaves. L'autorité des Turcs sur les indigènes ne tenait pas , comme on l'a souvent répété, à la condamnante de croyance , mais à la politique dont ils savaient user : « Le grand art de contenir les habitants de ce vaste royaume dans le devoir, dit Shaw, ne consiste pas tant à employer la force des armes qu'à savoir faire adroitement usage de l'ancienne maxime de politique, divide et impera. Aussi les gouverneurs des provinces sont-ils extrêmement attentifs à tous les mouvements des tribus arabes qui sont dans leur district, ou soumises à leur juridiction ; et
comme celles-ci sont forl jalouses les unes des autres et presque toujours en dispute ensemble, tout ce que les beys ont à faire est de souffler le feu de la division et de faire naître de temps en temps de nouveaux sujets de querelles et de désunion. Il y a un grand nombre de tribus arabes et africaines qui, si leurs voisins les laissaient faire, pourraient foire tête à toutes les forces des Algériens, quoique ordinairement chaque soldat turc s'estime suffisant pour vingt Arabes. C'est pourquoi , dès que les gouverneurs s'aperçoivent de quelque mécontentement dans quelqu'une des tribus, lequel pourrait éclater contre le gouvernement, ils ne manquent pas de lui susciter des affaires avec une autre tribu ; et pourvu que la partie soit à peu près égale, un petit nombre de Turcs que l'on joint au parti que l'on veut favoriser suffit pour faire pencher la balance de ce côté-là. En fomentant donc les continuelles divisions qui régnent entre les princes arabes, et en mettant adroitement une tribu aux prises avec l'autre , ils viennent à bout , avec quatre ou cinq mille Turcs , de maintenir le gouvernement !. »
L'instinct de domination des Turcs leur avait donc révélé la politique dissolvante de César : ils ne conquéraient que pour exclure, et elle leur
1 Voyages de Shasv, in-4° ; La Haye , 1743, 2e partie^ cb. iv.
suffisait. Conquérant pour posséder, et par conséquent pour améliorer, nous ne devons user de leurs maximes que pour nous mettre en état de nous en passer, et pour écarter les obstacles qui s'opposent à la réalisation de vues plus dignes de notre temps et de notre nation. La connaissance intime des populations sur lesquelles nous avons à agir n'en est pas moins indispensable à toutes nos opérations militaires ou pacifiques. À peine possédons-nous à cet égard tous les rudiments susceptibles de servir de point de départ à des recherches plus fructueuses; mais nous en savons assez pour corn-* prendre combien des lumières nouvelles nous ap porteraient de forces.
De nombreuses invasions ont bouleversé l'Afrique septentrionale; mais les populations qu'elles ont laissées sur leur passage se sont peu éloignées de la côte ; les anciens habitants se sont maintenus dans les régions brûlantes du midi, qui ne leur ont jamais été disputées, ou dans la chaîne de l'Atlas, d'où ils ont bravé les conquérants comme du haut d'une forteresses.
Les Biscris et les Mozabites , qui forment une colonie à Alger, sont les Gétules de l'antiquité. Rome ne dédaignait pas de leur accorder le titre de citoyens *, et s'il est vrai que le travail soit le prix
1 « Complures Getuli, qui sumus clientes C. Marii et. propemo- « clum o.mnes cives romani... » {De bello Jfr., c. 35).
auquel l'achètent la civilisation et la liberté, aucune race dans la régence n'est plus digne de ces biens que la leur. Nous n'avons pas pu jeter les yeux sur le commerce intérieur de l'Afrique, sans voir quelle part les nécessités de leur subsistance les forcent d'y prendre. Disséminés sur cette large zone qu'on appelle le Pays des dattes ( Belàd-el- Djerid ) , ils ne sont point mêlés aux querelles des tribus de l'Atlas, et les seuls intérêts qui les émeuvent sont ceux de leurs oasis, des pays à grains où ils s'approvisionnent, et de la côte avec laquelle ils ont besoin de trafiquer. Il n'est point étonnant que les Romains aient trouvé en eux des amis fidèles, et leur présence au milieu de nous témoigne de leur disposition à devenir les nôtres. Sectateurs d'Ali, ils sont séparés, par la religion aussi bien que par le langage, des Arabes et des Cabyles , et cet isolement achève de nous les livrer. Leurs migrations annuelles sont fort nombreuses; je ne crois pourtant pas, comme on l'a dit, que du temps des Turcs, cinquante mille d'entre eux vinssent tous les ans chercher des grains et du travail au nord de la régence ; mais il suffit que leur intérêt à la liberté de la circulation nous promette en eux de trèsutiles auxiliaires.
Les anciens n'ont pas fait de portraits flatteurs des Cabyles. La plupart d'entre ceux-ci vivent encore dans des huttes étroites où l'on respire à
peine, étouffantes Tété, glaciales l'hiver, et dépourvues des choses les plus nécessaires à la vie : ils couchent sur la terre nue, et c'est chez eux un luxe que de reposer sur une couverture; ils portent par-dessus une espèce de chemise grasse et déchirée, un bernous grossier, et, soit coutume, soit indigence, ils n'ont qu'un vêtement pour toutes les saisons; le pain, le vin et les autres biens usuels leur sont inconnus ; ils broyent du blé, de l'orge et des herbes , les font à peine cuire , et s'en repaissent à peu près comme nos animaux domestiques. Telle était la vie des Cabyles du temps de Bélisaire ' ; telle est encore celle de la plupart de leurs tribus. Ajoutons à regret que les Turcs, qui ne les jugeaient point d'après Procope, les regardaient aussi comme une race barbare et parjure, sans crainte de Dieu, sans foi vis-à-vis des hommes, n'ayant de paix qu'avec ceux qui les compriment par la terreur. Ce dernier
< « Maurusii , du ri s assueti , in parvis lugurii*, ubi vix respirare « licet degunt, hyemisque ac aestatis temporibus, neque nivibus, • neque solibus, neque alio quocumque malo necessario ca rentes. « Dormiunt nuda humo ; si qui beatiores inter eos, aliquid sub~ < sternunt. Vestes iusuper sec un du m tempora variare ex lejje « prohibentur ; sed laceram vestem atque crassam, tunicamque « asperam, in omne tempus induunt. Pane, vinoque, et aliis bonis «omnibus usui necessario carent, sed triticum, sive selafginem, « sive hordeurn minime aut coquentes , aut in farinam terentes , a more belluarum passim depascuntur » (Prvoc, De bello Ptmdalico ,
trait s'applique à beaucoup de tribus avec une désespérante justesse '.
Nous appelons Gabyles tous les habitants de l'Atlas et du littoral dont l'établissement a précédé celui des Arabes , et qui ne parlent point leur langue. Les Cabyles, de leur côté , ne distinguant Français , Allemands , ni Espagnols , croient que nous appartenons tous a ce peuple anciennement venu d'Europe , qui a couvert leur pays de monuments et d'inscriptions dont les caractères, mystérieux à leurs yeux, sont familiers aux nôtres; ils confondent tout ce qui n'est pas circoncis sous la dénomination générale de Roumi, et l'indigène entré dans notre régiment des zoaves passe parmi ses compatriotes pour servir dans les troupes romaines. Cette ignorance est excusable, car ils n'ont aucune prétention à diriger les affaires de la France. Quand nous connaîtrons ceux que nous voulons gouverner, nous apercevrons probablement dans cet ensemble, aujourd'hui si confus, des groupes parfaitement distincts. En attendant que nous soyons en état de saisir des différences dont notre politique ait à tirer parti, celles des caractères physiques de certaines tribus frappent
* « Mis neque Dei metus est ullus, neque hominum reverentia , « neque item jusjurandi aut hominum ulla cura... Deoique cum « nulle pacem habent , nisi cum his quorum metu coerceantur » {Othello Vand., 1. n).
les yeux les moins exercés. Les habitudes du corps, les traits de la face , les nuances de la peau , sont aussi dissemblables entre elles que d'Anglais à Espagnol, de Hollandais à Napolitain. Ici , se montre une teinte de suie qu'on prendrait, si elle n'était accompagnée de cheveux lisses, pour l'effet d'un mélange de sang nègre; là, des cheveux clairs avec la belle carnation des montagnards européens. Les tribus ne se mélangeant pas , les types se sont fidèlement conservés , et il est impossible de se méprendre sur les diversités d'origines qu'ils signalent. Les langages de ces peuplades n'ont peutêtre entre eux d'autre rapport que de nous être également étrangers. Gomment les idiomes des Numides, des Gétules, des Carthaginois, des Vandales, ne se seraient-ils pas conservés en Afrique , lorsque, malgré la fusion des familles, la communauté des institutions, l'activité de ia circulation, le basque, le provençal, le flamand , le celtique, l'ai* lemand, sont encore les langues usuelles d'une partie de la population française? Les mœurs com-. mûries et les conditions individuelles changent suivant les tribus : les unes, comme les Mezzayas , voisins de Bougie , et les montagnards de la Chiffa, n'ont d'industrie que le brigandage, et ne reconnaissent de loi que celle du sabre; les autres sont supérieures à beaucoup de populations européennes. Les habitants des revers du Jurjura, auxquels
les témoignages historiques, d'accord avec beaucoup d'autres indices, attribuent une origine vandale, bâtissent des maisons dont l'aspect, sans rapport avec l'architecture mauresque, rappelle celui des constructions européennes : ils exploitent des mines, savent traiter les minerais de fer et de plomb; ils fabriquent de la poudre, des armes blanches, des fusils; ils confectionnent une grande partie des haîks , des couvertures et des bernous qui se répandent non-seulement dans l'Algérie , mais encore dans les régences de Maroc, de Tunis et de Tripoli; ils ont, pour le placement de ces produits de leur industrie, des comptoirs qui ressemblent en petit à ceux des Pisans du moyen âge, et si l'on tient compte de la simplicité de leurs machines, il faut avouer, à la finesse de leurs tissus et au fini de leurs ouvrages en métal, que la main de leurs ouvriers n'a pas moins de dextérité que celle des nôtres. A en croire ceux d'entre eux que leurs affaires appellent dans nos villes, ils posséderaient des institutions qui semblent empreintes de traditions germaniques; ils auraient une sorte d'état civil ; le virtus inter Gothos majores facit serait observé parmi eux; de vingt à vingt-cinq ans, ils seraient tous assujettis au service militaire; après vingt-cinq ans ils feraient partie d*une réserve mobilisable en cas de guerre, et au delà d'un certain âge , ils ne seraient plus appelés aux ar-
mes que dans les grands dangers du pays. Les plus puissantes de ces tribus ont été celles de Couco, aujourd'hui à peu près détruite, et des Beni-Abess, qui s'est jusqu'à présent maintenue : les voyageurs du XVIe et du XVIIe siècle les ont honorées du titre de royaumes, et leur ont attribué une organisation monarchique régulière. Le fait important pour nous, c'est qu'elles n'ont jamais fait cause commune avec le reste de la population musulmane. En 1541, le cheik de Couco s'était rfllié à Charles-Quint, et malgré le mauvais succès de l'expédition contre Alger, il ne craignit pas Tannée suivante d'attirer sur soi, en restant fidèle à l'empereur, toute la colère des Turcs *. En 1559, le cheik des Beni-Abess organisait une armée régulière, et appelait chez lui les renégats d'Alger et des chrétiens, qu'il autorisait à vivre suivant leurs mœurs et leur religion 2. En 1 603 et en 1619, les cheiks de <îouco renouvelaient avec Philippe III les alliances contractées par leurs prédécesseurs avec son père, et lui remettaient le port de Tamagut, qui fut repris et détruit par les Turcs3. Les mêmes Beni-Abess, si jaloux de leur indépendance, ont laissé M. le duc d'Orléans et M. le maréchal Valée traverser en paix, au mois
1 Gramaye, Jfr. ilius/r., 1. m , 1. vu , c. xxiv.
2 Id. J. vu, c. xxv.
i Id. J. vu , c. xxiv. — P. Dan, I. u, c. v.
d'octobre 1839, ces redoutables Portes de fer où quelques hommes arrêteraient une armée. Quelle que soit l'origine de ce peuple intelligent et brave, que son isolement au milieu des autres indigènes tienne à la tradition d'événements qui l'auraient refoulé dans les hautes vallées de l'Atlas ou à d'anciennes antipathies de moeurs ou de religion , les intérêts spéciaux de son commerce et de son industrie* sa tendance à se rapprocher des chrétiens, sa position forte au centre de l'Atlas et vers les confins des provinces d'Alger, de Titteriè et de Constant! ne, signalent son alliance comme aussi facile qu'utile pour nous à contracter.
La plupart des grandes tribus qui ne sont point arabes ont des représentants à Alger. Ils y sont formés, comme on l'a vu plus haut, en corporations de travailleurs soumises à une hiérarchie rigoureuse. Ces corporations, auxquelles celle des nègres est étrangère, comptaient en 1838 1839
Cabyles,
M zitas ,
Mozabites ,
Biscris ,
El Aghroua
ths,
Les trois dernières appartiennent au pays deZab, les autres aux contrées montueuses de la régence.
Nous avons peu profité de la présence au milieu de nous de ces associations pour nouer des relations avec les tribus qui les recrutent , ou du moins en connaître (organisation et les intérêts : nous donnons l'hospitalité et nous recevons le service sans savoir à qui nous avons affaire. Cependant , bien des Cabyles, soit dans le régiment de zoaves, soit à Alger, parlent déjà le français, et les corporations comptent nombre d'hommes d'une remarquable intelligence : la preuve en est dans l'ordre et l'union qui régnent dans leur sein, et jusque dans les abus par lesquels leurs chefs savent faire fortune sans exciter de plaintes.
Les Cabyles diffèrent en tout des Arabes. Les uns vivent sous des toits, les autres sous la tente; le Cabyle combat préférablement à pied, l'Arabe à cheval ; leurs langues n'ont aucune analogie ; l'Arabe fuit notre contact ; le Cabyle des tribus qui nous sont le plus hostiles n'hésite pas à venir chercher du travail dans nos villes, et la surveillance inquiète du bey qu'Abdelcader a placé à Tlemcen ne parvient pas à empêcher les Amazirgues du Rif d'immigrer à Oran. Ce qui achève enfin de rendre le concours difficile entre les Cabyles et les Arabes, c'est que ceux-ci sont les vaincus, ceux-là les conquérants , et l'héritage des haines de races qui les séparent se transmet, sans s'affaiblir, de générations en générations. Quand on considère le peu de parti
que nous tirons depuis dix ans de ces divisions, et notre ignorance sur un sujet que nous avons tant d'intérêt à pénétrer, on commence à s'expliquer comment un si grand déploiement de forces et la dispersion de tant de trésors n'ont produit que de si pitoyables résultats.
Les Arabes achevèrent, au VIIe siècle, la destruc* tion de rétablissement romain, si bien commencée par les Vandales , et renversèrent la domination de ceux-ci. La supériorité de leur cavalerie les rendit maîtres des plaines; les régions montueuses, où l'attaque était moins facile et la défense plus efficace, restèrent aux anciens habitants. Les limites de l'établissement arabe se sont ainsi découpées sur le relief ir régulier du territoire; il s'est étendu et fractionné à peu près comme un fluide qui n'aurait atteint qu'un certain niveau.
Ces conquérants avaient l'organisation commune à presque tous les peuples qui se sont installés à main armée dans des pays nouveaux. De même que les essaims sortis de l'antique Germanie, ils étaient divisés en chefs et en soldats ; d'un côté était le commandement , de l'autre l'obéissance, et de là sont sorties de véritables institutions féodales: elles ne sont en effet , en Afrique comme en Europe, que le régime militaire des temps de barbarie transporté dans la société civiïe. La nécessité de se maintenir au milieu de vaincus toujours
frémissants devait conserver dans les agrégations arabes l'organisation à l'aide de laquelle s'était accomplie la conquête; elle était parfaitement appropriée au caractère de ce peuple , et les Turcs s'en sont plus tard* emparés comme d'un moyen de gouvernement. Ceci aide à comprendre comment chaque tribu forme un petit Etat soumis à une hiérarchie inflexible : le pouvoir y est héréditaire ; le service militaire y est dû au même titre que le travail de la terre et l'impôt; et afin que nul n'y puisse décliner ses obligations, l'homme est attaché à la tribu, comme, en Russie et en Pologne, le serf à la glèbe. À la différence des peuplades cabyles, dont les institutions sont très-dissemblables , toutes celles des tribus arabes semblent découler d'un principe unique.
La communauté d'origne et d'institutions n'empêche pas les Arabes de la régence d'être divisés en deux sectes , dont la démarcation correspond k celle des provinces de l'est et de l'ouest : ceux de l'est professent le rite hanéfi ; ceux de l'ouest le rite maléki; les premiers reconnaissent pour chef spirituel le Grand Seigneur, les seconds le sultan de Maroc ; et dans un pays où les croyances sont ce qui sépare le plus les populations , cette dissidence a des conséquences très-étendues. Les Turcs le savaient bien , et elle est aujourd'hui le plus grand
obstacle que rencontre dans la province de Constantine l'ambition d'Abdelcader.
Les Maures des villes sont des Arabes de race , mais tombés en dehors des institutions de ceux des campagnes. Formée d'anciens émigrants d'Espagne et de familles isolément détachées des tribus, assouplie et froissée parle contact des Turcs, cette classe, réduite à des individualités, a perdu cette confiance en soi qui est dans le dernier Bédouin le reflet de l'esprit d'association ; il ne lui reste des grandes qualités de ses ancêtres qu'une rare sagacité , de la ruse et de la constance. Dégagée de la compression qui pesait sur elle , elle sentira peut-être ses facultés se réveiller. Ces hommes, que nous méprisons trop , sont les fils de ceux qui couvrirent l'Espagne de monuments qu'elle n'est plus en état d'entretenir, qui allumèrent le flambeau des sciences sur l'Europe barbare, qui nous révélèrent, avant Constantinople et Rome, les écrits des Grecs et des Latins, et nous donnèrent les premières notions de chimie, de médecine et d'astronomie.
Gomme toutes choses , l'organisation des tribus subira l'influence du temps, et sera abandonnée quand elle ne sera plus nécessaire; les indigènes s'en détacheront alors, et viendront se ranger sous des institutions meilleures, d'abord par individus et par familles, puis par tribus et pftr races. Mais
malheur à qui voudrait abolir les institutions actuelles avant qu'elles aient accompli leurs destinées ! sans elles, il n'y aurait ni ordre , ni gouvernement possibles en Afrique. Dans l'état du pays, les individus ne sont saisissables , en dehors des villes, ni pour la perception de l'impôt, ni pour le service militaire, ni pour la répression des crimes: la tribu est la seule chose constituée, et par conséquent la seule qui présente une responsabilité. Si un vol , un assassinat, était commis sur un voyageur, les Turcs ne demandaient pas quel était le coupable , mais quel territoire avait été le théâtre du crime ; ils en exigeaient la réparation en argent ou en têtes d'hommes , et les cheiks savaient le danger qu'on courait à la refuser.
Cette responsabilité n'était jamais injuste en droit, et l'était très-rarement en fait; il ne manque à la tribu aucun moyen de faire la police d'un territoire exclusivement habité par ses membres , et la solidarité qui règne entre eux a formé des habitudes telles , qu'à moins de force majeure, rien ne peut s'y passer que de leur consentement : ils sont donc toujours au moins coupables de connivence. Il faut , du reste, accepter ce système ou renoncer à jamais à toute sûreté dans le pays. Un des généraux les plus braves, les plus intelligents et les plus purs des armées de l'empire, prit en Espagne , il y ^ trente ans, le commandement d'un