CHEVAUX
L'Algérie, sauf, dit-on, le bas de la vallée du Chéliff, ne possède point de chevaux propres au trait. Svelte. léger, nerveux, le cheval n'y sert qu'à la course et à la guerre; mais, si heureusement doué qu'il soit, il ne saurait longtemps résister à l'abus que font ses maîtres de ses forces. Surmenés dès leur jeune âge, les chevaux de la régence sont promptement usés. Tant qu'ils ont été sans valeur et n'ontcouté que soixante ou quatre-vingts francs, on a pu en consommer sans y regarder de trèsprès; mais aujourd'hui que la guerre a épuisé des provinces entières, que nos achats ont quintuplé les prix, les Arabes sont obligés de choisir entre leurs goûts et leurs intérêts, et il est probable que, dans ce conflit, l'avantage finira par rester aux derniers. Ce n'est pas tout. La consommation de viande que nous introduisons dans le pays y prépare la révolution agricole qui s'est opérée en Normandie depuis deux cent cinquante ans. Sous Henri IV les pâturages de cette province nourrissaient un bœuf pour dix chevaux; c'est aujourd'hui l'inverse. L'élévation progressive de la valeur des bêtes à cornes doit produire en Afrique les mêmes effets. Par une autre conséquence de ces circonstances convergentes et de l'accroissement du mouvement commercial, la masse et le prix des transports tendent à augmenter : un cheval traîne le quintuple
du poids qu'il est en état de porter, et l'ouverture des routes donnant cours à ce nouvel emploi des forces de l'animal, l'Arabe lui-même sera contraint de substituer le chariot au bât, et les races de trait aux races de selle.
La condition de l'Arabe et celle de son cheval sont tellement identifiées, que tout ce qui atteint l'une d'elles réagit immédiatement sur l'autre : modifier celle de l'animal, c'est réformer les mœurs de l'homme qui, dans aucun des actes de sa vie actuelle, ne sait se passer de ce concours. Or, la cherté des chevaux, l'usage des voitures sont inconciliables avec les habitudes vagabondes des tribus; ils leur ôtent leurs principaux instruments de guerre, les véhicules de leurs émigrations. Si la mobilité de la vie nomade doit se conserver dans les régions reculées du sol africain, où l'homme et les troupeaux sont obligés de poursuivre leur subsistance au milieu d'immenses espaces, dans tout le pays labourable sur lequel s'est fixé l'établissement romain, l'Arabe va, sous peine de la vie, être obligé de se discipliner; démonté et enlacé dans des exigences sociales d'autant plus irrésistibles que ses intérêts les plus directs en tissent eux-mêmes les liens, il faut qu'il courbe ses habitudes sous les formes de notre civilisation. La révolution écono mique qui s'opère en Algérie, dans la condition des chevaux, amène donc avec soi des effets politiques de la plus haute portée, et si nous savons la poursuivre dans toutes ses ramifications, elle nous
donnera plus de moyens d'action sur les indigènes que tant d'expéditions militaires dont il n'est jusqu'à présent résulté que des augmentations de dépense et d'embarras.
Les beaux chevaux barbes sont fort rares , et l'on n'en voit qu'aux cheiks les plus puissants. Le peuple des Arabes n'a que des chevaux dégénérés, et c'est une des causes qui le mettent hors d'état de tenir dans le combat devant une troupe bien montée : la moitié du secret de la puissance des mameluks était dans la supériorité de leurs chevaux. Si, sans augmenter notre cavalerie, nous parvenions à lui donner des chevaux i)lus forts, plus rapides , plus durs à la fatigue que ceux de nos adversaires, la guerre d'Afrique serait bientôt finie, et nous prendrions sur les Arabes un ascendant moral qui l'empêcherait de recommencer. Les remontes et la reproduction des chevaux, dont nous avons jusqu'à présent dédaigné de nous occuper, auraient donc été le premier objet de l'altenlion d'un gouvernement prévoyant. C'est principalement par des soins donnés à ce ressort de la puissance du pays, que la Hongrie a bravé le sabre ottoman et fait respecter son indépendance par la Porte. Supposez ses races de chevaux perdues, ses haras détruits, quels moyens lui seraient restés de résister aux invasions des Turcs? Mais la noblesse et le gouvernement hongrois ont toujours entretenu des haras qui, malgré la diversité des formes et des dénominations, étaient au fond des établis-
seinenls nationaux : les haras militaires, auxquels la cavalerie autrichienne doit la supériorité de ses chevaux sur les nôtres, ne sont autre chose que ces anciennes institutions régularisées. Les Anglais , dans l'Inde, n'ont eu garde de négliger ce moyen de conquête et de conservation de leur puissance; ils ont des haras comme ils ont des arsenaux , et en Afrique le cheval est une machine de guerre beaucoup plus utile que le canon.
Il y aurait, à mettre les régiments de chasseurs d'Afrique en état d'acheter les meilleurs chevaux que possèdent les tribus, le triple avantage d'assurer à nos soldats cette supériorité, d'en priver leurs ennemis et d'encourager les éleveurs arabes; mais ce ne serait point assez. Nous avons à donner à nos remontes une base large et solide, à relever les races du pays, à en créer de nouvelles pour le trait, et ces résultats ne peuvent être obtenus que par la fondation de haras. Le temps n'est pas venu d'en former partout; mais dans la province de Bone, nous sommes assez sûrs des dispositions pacifiques des indigènes pour entrer sans différer dans les voies de la colonisation.
En Hongrie, où la reproduction des chevaux a de temps immémorial été administrée avec une sagesse remarquable, on a commencé par former des haras sauvages. Le bon choix des étalons et des juments, la séparation des sexes et des âges, la restriction du non)bre des animaux cfitretenus dans les limites fixées par la richesse des pâtura-
ges, ont d'abord été les seules règles qu'on se soit imposées; puis la masse de fourrages s'accroissarit par rétablissement d'arrosages et de prairies sur les terrains affectés à cette destination, par la culture de l'orge et de l'avoine, on a distribué aux chevaux restés en plein champ du grain toute l'année et du fourrage sec pendant l'hiver. Chaque progrès de la culture en a produit un dans la condition des chevaux. En passant successivement par ces degrés, certains haras ont atteint la perfection des plus beaux établissements de l'Angleterre; les autres, plus modestes, se sont arrêtés plus ou moins haut sur l'échelle de ces améliorations, et dans ceux où les juments et les poulains sont restés à l'état sauvage, on obtient encore aujourd'hui d'excellents chevaux au prix de deux cents francs. Nous n'avons pas à faire autre chose en iVfrique. Enclore et diviser convenablement, à l'entrée de la Seybouse dans la plaine de Bone, un terrain de deux à trois mille hectares; y jeter trois ou quatre cents juments et poulains; se procurer, en attendant mieux, une douzaine d'étalons de Tunis; ne bâtir d'écuries que pour eux et Pinûrmerie: voilà les commencements de l'établissement. Le succès ne serait pas douteux, si, dans le principe, on n'y plaçait pas d'autres chevaux que ceux du pays. Ils gagneraient beaucoup à échanger contre le régime du haras celui auquel ils sont soumis dans les tribus : la dureté de condition à laquelle ils sont faits k'S rend très-préférables, pour leur destination,
aux races les plus prisées en Europe (note H), et ils n'ont besoin, pour réunir au plus haut degré toutes les qualités qu'exige le service de la cavalerie légère, que de se fortifler par une nourriture abondante et d'être suffisamment attendus. Le zèle, l'habileté des commandants du haras, et le temps amèneraient des améliorations qu'on compromettrait peut-être en cherchant à les réaliser trop promptement.
A défaut des exemples de la Hongrie, nous en trouverions de plus rapprochés de nous en Sardaigne. Les haras à demi sauvages de cette ile ont été institués par Philippe II; en l6lo, chaque seigneurie était tenue d'entretenir au moins quinze juments poulinières choisies; les rois Charles-Emmanuel et Victor-Amédée se sont occupés de l'amélioration des races sardes ^ avec un succès dont les effets contribuent encore aujourd'hui à la beauté de la cavalerie piémontaise. Enfin, les deys d'Alger avaient un haras à la Rassauta, et ceux de Tunis en entretiennent encore que toute l'armée d'Afrique connaît par les excellents chevaux qui en sortent.
Le mulet, qui se nourrit moins d'herbe que de grain, auquel les climats secs et chauds sont aussi favorables qu'ils le sont peu aux chevaux massifs, le mulet est appelé à devenir en Afrique, comme
• BRrGNo>-E, Trattato délie razze dicavaUi,'in-S"; Turin, 1781. — AzcNi, Histoire géographique , politique et naturelle de la Surdaigne; Paris, 1802.
en Provence, en Italie, en Espagne, le moteur universel du roulage. Avec sa sobriété, sa patience, sa faculté de fournir des marches beaucoup plus longues que le cheval, il est, dans les expéditions lointaines, un auxiliaire indispensable de l'infanterie, et nous avons raison de nous mettre à imiter l'artillerie espagnole qui, dans un temps où elle était la mieux allelée de TEurope, n'employait que des mules. L'éducation des mulets est si loin d'être chose indifférente à l'armée d'Afrique , que dans l'année 1838, dont les comptes définitifs viennent d'être rendus, il a été acheté 635 chevaux, coûtant 188,064 fr.
et 1,225 mulets, coûtant . . . . 537,990 fr. Elle a donc droit à des soins particuliers, et le principal objet de l'imporlatioii des races de chevaux de trait doit être, en Afrique, l'élargissement de la base de la production des mulets. Nous aurions, à cet égard, beaucoup à profiter de l'expérience acquise et des pratiques observées dans le royaume de Naples. Il ne tire point, comme l'Espagne, ses attelages de l'étranger, et, dans des conditions naturelles très-analogues à celles que nous rencontrons en Afrique, l'agriculture y produit pour ellemême, pour le commerce et pour les services publics des mulets dont la taille, la force et la beauté ne laissent rien à désirer.
' Comptes ffviiëraux pvesenlcs par le ministre de la guerre pour l'exercice 1838. in-4". 1. R., février, 18i0.
On s'étonnera quelque jour que le gouvernement ait pu si longtemps méconnaître combien , en France, la réunion des haras et des remontes, sous la direction du ministre de la guerre, serait profitable à Tagriculture, à l'armée et au trésor (note I). A plus forte raison ces deux services devront-ils être connexes en Afrique, et y former une partie intégrante de l'établissement de notre cavalerie. Ce n'est pas ici le lieu de remarquer qu'en recevant une organisation militaire, le personnel des haras deviendrait, comme en Autriche, une pépinière d'excellents cavaliers, et une carrière pour les sous-officiers; nous ne considérons, pour le moment, cette organisation que dans ses rapports avec l'amélioration des races, le développement de la production et la consolidation de l'établissement européen. L'exploitation de cette branche de l'agriculture est celle qui établira les relations les plus fréquentes et les plus intimes entre nous et les Arabes. Ceux-ci, comme tous les peuples qui ne se sont point usés par les frottements de la civilisation, s'attachent beaucoup moins aux fonctions qu'aux personnes; on n'exerce sur eux d'influence puissante qu'alors que la connaissance est ancienne et que les rapports promettent d'être durables; ils accordent peu de créance aux individus qui ne font que traverser le pays ; ils ne suivent avec confiance que ceux dont ils connaissent le passé, et avec dévouement que ceux qu'ils croient pour longtemps à leur tête. Il y aurait donc de grands avantages
àfondereii Afrique une sorte d'établissements qui, par l'importance et l'attrait des résultats, fixerait sur le sol des familles d'officiers appelées à intervenir avec suite, avec persévérance, dans une des principales affaires des tribus, et je ne saurais penser que ce qui prospère entre les mains de Hongrois, de Sardes, deTunisiens, dût dépérir dansles nôtres. Le goût des chevaux, si généralement répandu parmi les Arabes, leur passion pourles courses, dont il y aurait à tirer tant de parti, leur fera recevoir avec reconnaissance toutes les mesures qui tendront au perfectionnement des races; ils prendront à leur exécution une grande part, car la principale efficacité de l'institution des haras doit consister dans l'impulsion qu'elle transmet à l'industrie particulière. Le système de rapines et d'avanies des Turcs a été dans la régence la cause prédominante de l'abâtardissement des chevaux; ils s'emparaient violemment de tous ceux qu'ils trouvaient à leur convenance, et c'est surtout en considérant la décadence des races, qu'on pouvait dire d'eux qu'ils coupaient l'arbre pour cueillir le fruit : aussi les tribus éloignées, qui étaient hors de leur portée, étaient-elles les seules qui crussent pouvoir sans danger posséder quelques chevaux distingués. Le souvenir récent de cette longue oppression servirait à mieux faire ressortir dans l'esprit des Arabes les avantages du régime protecteur que nous leur apporterons, et les achats pour les remontes qui se feraient sur les indications et sous
la surveillance des officiers des haras, ajouteraient à leur influence parmi les indigènes. Les Arabes n'ont encore que des idées assez confuses sur la propriété du sol; mais ils comprennent fort bien celle de l'animal et du troupeau, et, en la consacrant chez les tribus amies, nous acquerrons des litres durables à leur reconnaissance.