‹ L'Algérie (volume 3)Chapitre 3 sur 17 · IG · texte numérisé non relu

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vice. Une guerre dans laquelle la longueur et la rapidité des marches sont la condition principale du succès est rude pour des troupes débilitées par des influences que signalent de pareils effets, et nous entretenons à Bone trois soldats au moins pour un homme en état de la faire. Les mêmes hommes qui . endurcis au travail sous une atmosphère salubre, se joueraient des plus grandes fatigues, sont abattus ici par la première marche : le moment d'entreprendre arrivé, les colonnes d'expédition sont privées de vigueur et de mobilité ; elles s'encombrent de malades, de traînards, et, après des sacrifices énormes, le succès des opérations militaires est compromis, parce que le pays n'est pas administré. La banlieue de Bone était autrefois fort saine, et les causes de l'infection actuelle sont parfaitement connues. L'espace compris entre l'ancienne Hippone et la ville moderne était, dans des temps reculés, une anse du golfe de Bone. Le dépôt des alluvions de la Seybouse, refoulées par les vents d'est, en a formé une plaine. Plusieurs parties de celles-ci sont à peine au niveau de la mer : s'exerçant actuellement sur un espace moins abrité, l'action des vents a élevé le long du rivage un bourrelet de sable qui transforme en véritables cuvettes les lieux bas dont il vient d'être question; ils reçoivent à la fois les eaux douces de l'Edough, celles de la vallée des Rharezas, et les lames de la mer qui, dans les gros temps, franchissent le bourrelet; privé de moyens d'écoulement, ce mélange

se vaporise en miasmes délétères, aux rayons d'un soleil irrité. Des quatre principaux dépôts marécageux auxquels s'appliquent ces observations, le plus éloigné de la ville en est à moins de quinze cents mètres.

Pour dessécher ces marais , on a déjà fait des dépenses considérables, et l'infection n'a pas pour cela diminué. L'impuissance des procédés ingénieux est aujourd'hui constatée, et il ne reste plus à employer, pour atteindre le but, qu'un moyen grossier mais infaillible : c'est le remblai du marécage qu'il n'est pas possible d'égoulter. Les déblais du port et du canal à creuser semblent attendre cette destination, et quand le sol de la plaine sera suffisamment élevé au-dessus du niveau de la mer, quand ses eaux descendront librement dans leurs émissaires , Bone recouvrera son ancienne salubrité.

Après les épidémies de 1833 et de 183i, M. Carelte, capitaine du génie, a évalué à 115 ha. 27 l'étendue des foyers d'infection, et à 100,000 mètres cubes le volume du remblai nécessaire pour les combler. Sans doute, on obtiendrait ainsi quelque amélioration; mais j'aurais peur que, pour réaliser un résultat complet et durable, un remblai de 100,000 mètres ne fût insuffisant. Relevant moyennement de 0"»,6S5 une assez petite étendue du sol, il ne produirait d'autre bien que de rendre l'action des émissaires un peu moins imparfaite : le mal ne serait que déplacé, et le bassin infecté ga-

gnerait à peu près en superficie ce qu'il perdrait en profondeur.

Le creusement du port et du canal de la Seybouse, au contraire, donnerait au moins 800,000 mètres cubes de déblais, et c'en serait assez pour élever de 1™,dO toutes les parties basses de la plaine. Les effets de cet exhaussement du sol seraient complétés parunsyslème d'évacuation des eaux intérieures non moins sûr. Le canal , dont le niveau serait celui de la mer, irait, au milieu de la plaine, à la rencontre des émissaires principaux qu'on a voulu jusqu'à présent conduire au rivage, et leur longueur étant diminuée de moitié, leur pente serait doublée. Les moindres vents d'est n'ensableraient plus alors les dégorgeoirs; il n'existerait plus de place pour les eaux stagnantes : conduites à la mer entre des roches acores, et dans une direction opposée à celle des atterrissements, leur évacuation ne serait plus subordonnée à aucune chance de négligence ou d'accident.

Pour rendre l'assainissement parfait, il y aurait encore à remédier, soit dans la ville, soit au dehors, à quelques causes accidentelles ou secondaires d'insalubrité.

La première est le manque de bonne eau. Du temps des Turcs, la ville avait sept Ibnlaines soigneusement entretenues; elle n'en possède plus une seule, et les ménages qui n'ont point de citernes vont péniblement chercher à un demi-quart de lieue des remparts la provision de chaque journée.

Lorsqu'en 1832, Achmet-Bey voulut ariéantirBone prête à tomber entre nos mains, il fit couper toutes les conduites d'eau : notre négligence, sur la complicité de laquelle il n'avait pas droit de compter, a maintenu son ouvrage, et la pénurie d'eau a déjà coûté, en journées d'hôpital, dix fois ce qu'il aurait fallu dépenser pour le rétablissement des aqueducs moresques. Un conduit de 5,000 mètres amènerait, du pied de l'Edough dans la ville, la fontaine du jardin du dey, qui donne à elle seule seize pouces de fontainier, c'est-à-dire 3,200 hectolitres par jour : nous en laissons les eaux augmenter l'infection des marécages de la plaine. L'état des rues n'est pas moins fâcheux : les imraondicesqui s'y sont accumulées de temps immémorial ont partout exhaussé le sol de la voie publique, et beaucoup de maisons sont enterrées d'un à deux mètres; aussi, dès qu'un accroissement dans l'efTectif de la garnison oblige à loger des soldats dans les rez-de-chaussée, les hôpitaux s'encombrent-ils. En quelques semaines, les chevaux oisifs du train feraient disparaître cette cause d'insalubrité; mais le règlement n'a pas prévu cet emploi de leur temps, et les soldats payent cet oubli.

A deux mille mètres de Bone, à droite de l'embouchure de la Seybouse, est un terrain bas et humide, appelé la cuve Herbeya : ses exhalaisons atteignent la ville, et deviendraient, à plus forte raison, dangereuses pour la population qui se fixerait autour du nouveau port. Cette étendue de

soixante et dix hectares serait facile à remblayer ivec le sable des dunes contiguës; mais il serait moins dispendieux et presque aussi efficace de circonscrire l'insalubrité sur le sol où elle naîtrait, en le couvrant de plantations. Les prés marécageux de la vallée des Kharezas veulent aussi être desséchés, et ce but serait atteint par Touvcrture complète du canal du lac Efzara : en attendant, on obtiendrait un assainissement suffisant par la réunion des eaux épandues de la Boudgimah dans un bief de 2.700 mètres, qui les conduirait au canal de la Seybouse; le marécage serait relégué à plus d'une lieue de la ville, et la culture ferait le reste.

S'il est vrai que l'accroissement et la vigueur de la population européenne sur le sol africain, Pextension du commerce dans l'intérieur, la santé de l'armée, soient les conditions auxquelles les indigènes reconnaîtront notre supériorité, et rechercheront les relations pacifiques avec nous, les travaux qui viennent d'être indiqués sortent de la classe des créations ordinaires de l'administration ; il faut en considérer la portée politique et militaire, et, d'un autre côté, compter combien l'accroissement des ressources financières de la province, et les économies obtenues sur l'entretien des troupes, excéderaient les avances à faire.

Un exécutant ces grandes entreprises, ce serait pour leur santé, leur vie et leur gloire, que travailleraient nos soldats. Leurs ateliers se formeraient en vue de monuments dignes d'exciter leur ému-

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lation. Ces aqueducs, ces réservoirs, ces voies de Tanlique Hippone, sont Touvrage des soldais romains ; c'est par de semblables travaux qu'ils consolidaient leurs conquêtes, en cela supérieurs aux Français- qui ne les ont encore égalés que sur les champs de bataille (note B).

Plus rétablissement maritime et commercial de Bone renferme d'éléments de puissance, plus son influence est destinée à s'étendre au loin, et plus aussi nous avons besoin d'être inexpugnables sur le point par lequel l'ancienne Numidie se rattache à l'Europe. Dans des circonstances analogues, les Romains avaient bâti à l'embouchure de la Seybouse la ville d'Hippone, munitam cititatem. Une place établie sur un atterrage alors facile leur répondait, en effet, du pays découvert dont elle occupait l'entrée : ils s'étaient étudiés à la rendre forte. Ce fut la dernière dont s'emparèrent les Vandales : elle soutint contre eux un siège de quatorze mois, et, sans l'état de laiblesse dans lequel il tombait, l'empire aurait trouvé dans la durée de cette résistance les moyens de reconquérir le pays.

Construite à deux mille mètres au nord des ruines de la ville romaine. Bone lui est préférable comme position militaire. L'angle N.-E. de la plaine qui s'étend sur la gauche de la Seybouse est fermé, entre la tête de l'Edough et la mer, par un monticule de 108 mètres de hauteur, isolé de la montagne par une étroite vallée : Bone est assise

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au bas, du côté du midi, et le sommet, qu'on n'atteint que par des pentes rapides, est couronné par la casbah; ses canons battent le mouillage des Cassarins. Découvert de tous côtés, le terrain environnant n'offre aucun abri à l'assaillant, qui chercherait en vain à se masquer par des tranchées : dans presque tout le rayon d'attaque, les premiers coups de pioche atteindraient le roc vif. Ouvrage de Pierre de Navarre, la casbah ne doit rien à l'art moderne : telle qu'elle est, les Turcs la gardaient avec deux cents hommes au commencement du XYii^ siècle ; plus tard ils avaient réduit ce nombre; enfin, en 1851 et 1832, une centaine d'entre eux a. pendant plusieurs mois, bravé derrière ses murailles toutes les forces d'Achmet-Bey, alors maître de la ville et de la province.

l'our une nation séparée de l'Algérie par la mer, et dont toutes les opérations militaires dans le pays réclament l'action combinée de la marine et de l'armée de terre, le creusement d'un bon port à Bone, au pied de celte casbah , à la force de laquelle l'art peut tant ajouter, est la première de toutes les nécessités : considérés comme travaux défensifs, le bassin et les canaux qui s'y rattacheraient seraient des plus propres à prémunir la place contre les attaques du génie européen. Pour tenir en main les clefs de la Numidie, le commandement du mouillage du fort Génois, avec les facilités qu'il offre pour les débarquements de troupes , est un complément indispensable. C'est en

raison de cette connexion que, sur les conseils de Pierre de Navarre et d'André Doria , le premier ingénieur militaire, et le premier marin de son siècle, Charles-Quint faisait bâtir en même temps le fort et la casbah. Ces positions sont de celles où rintérêt militaire absorbe tous les autres, où les travaux de fortification ne doivent rencontrer ni gêne ni concurrence, et, pour que rien n'en puisse entraver l'exécution, il y aurait dès à présent lieu de déclarer terrains militaires et la colline de la casbah et le plateau du fort Génois. L'étendue de l'une est de cent vingt hectares, celle de l'autre de vingt-cinq.

Les dispositions pacifiques des indigènes promettent dans la province un long repos à nos armes. S'il en était autrement, aucune partie de la régence ne serait aussi facile à maintenir dans la soumission que la plaine de Bone; sa surface n'offre aucun asile à la révolte, n'oppose aucun obstacle à l'action de la cavalerie et de l'artillerie. Nous avons jusqu'ici tenu dans le détestable cantonnement de Bone une cavalerie trop nombreuse pour les besoins de la province. Ce n'est point là qu'elle a le plus de services à rendre. Sa véritable place est au fond de la plaine, sur la Seybouse, à sa sortie des montagnes. L'emplacement qu'il s'agirait d'occuper est aujourd'hui désert, et cet inconvénient, si c'en est un, ne durerait pas longtemps : le point où la rivière qui traverse un pays fertile commence à porter bateau est toujours des pre-

mierssur lesquels se fixe la population. De là une troupe à cheval peut, en une marche de trois heures, se porter, soit sur TEfzara, soit sur laMafrag, et couvrir l'étendue de soixante et dix lieues carrées de plaine comprise entre cette rivière et le lac. Cette surface est partagée en deux parties à peu près égales par la Seybouse, dont le cours assure les communications avec Bone, et protège les manœuvres à exécuter sur Tune ou l'autre de ses rives. La partie orientale est à peu près rectangulaire, et touche presque aux murs de Bone par son angle N.-O. La mer et deux rivières navigables en défendent trois côtés; du quatrième, l'Atlas n'est point praticable. Ces garanties ne suffisentelles pas, le creusement d'un fossé de ôo, 000 mètres, fermant la plaine, de la Mafrag à l'Efzara, serait, pour un régiment, l'affaire de quatre mois. Quand le reste de la province serait troublé, la culture pourrait se développer en sécurité sur ces 110,000 ha, si bien protégés par la nature et si bien pourvus de débouchés.

Tranquilles du côté des Arabes, craindrionsnous, pour la plaine, les incursions des montagnards indomptés de l'Edough? Cernés, jusqu'à dix lieues à l'ouest de Bone, par la profonde vallée des Kharezas et le lac Efzara, ils seraient bientôt dégoûtés d'expéditions au retour desquelles nous leur couperions si facilement la retraite; si l'on conservait à cet égard la moindre inquiétude, il en coûterait beaucoup moins pour les enfermer

chez eux, par le canal de Bone nu lac, dont il a été question plus haut, que pour faire contre eux une campagne de six mois. Une large application faite à l'Edough des dispositions prises par M. de la Rochette sur le Gouraya fournirait les moyens de pousser plus loin les représailles : la montagne n'ayant qu'une crête assez régulière, d'où descendent rapidement les pentes dirigées vers la mer et vers la plaine, l'établissement, sur leur arête, d'un chemin rattaché au fort Génois, nous ménagerait la faculté de prendre, à revers et de haut en bas, toutes les positions de l'ennemi. Les Cabyles comprendraient proraptement que l'extension de ce système à toute la ligne de l'Edough entraînerait, dans un temps limité, leur complet assujettissement. Nous n'aurons de longtemps intérêt à nous établir dans cet Edough, où Bélisaire ne voulut point engager son armée victorieuse, où les Arabes et les Turcs n'ont jamais pénétré que désarmés ; les montagnards, de leur côté, n'ont jamais demandé qu'à n'être pas troublés dans leurs âpres retraites. Quoiqu'ils ne se fussent pas soumis aux Romains, saint Augustin, pendant trente-six ans de séjour dans leur voisinage, ne leur a reproché que de parler le punique, et de ne point entendre le latin, dans lequel se prêchait la parole de Dieu ^ Avec nous, ils ne seront pas plus incommodes, cl si nous avons un peu de sagesse et de fermeté, ils

' Serm, 42.

ne descendront de l'Edough que pour venir au marché de la ville, ou nous demander du travail; leurs enfants finiront par prendre du service dans nos troupes, comme leurs pères le faisaient naguère dans celles des beys, et, dans des temps plus reculés, auprès des princes vandales ^.

La nécessité de combler les vides que font sans cesse, dans les rangs des soldats valides, la mort et les maladies, est aujourd'hui l'unique et déplorable motif du maintien d'un effectif considérable dans la province de Bone. Après l'achèvement du port et des canaux, la ville et la plaine seraient mieux gardées avec un millier de fantassins, canonniers et sapeurs, et trois cents chasseurs à cheval, qu'elles ne le sont aujourd'hui avec cinq mille hommes.

La contrée ne demeurerait pas stationnaire pendant l'exécution des travaux dont elle a droit d'attendre l'assainissement de Bone, l'organisation d'un système de défense, et la fondation d'une marine. La confiance suffit pour exciter les efforts des hommes, et il ne faut que jeter un coup d'œil autour de la ville pour voir combien de germes de progrès demandent à s'y développer.

La première route à ouvrir aux portes de Bone serait celle du fort Génois et du cap de Garde ; clic importe à l'établissement militaire et à rétablissement maritime, et c'est celle qui, par la brièveté

' Proc, De bello T^and., liv. r.

du parcours et la faiblesse de la dépense, procurera les résultats les plus prompts. Eu attendant le creusement du port, on ne saurait se trop hâter de mettre la ville en communication facile avec les deux mouillages des Caroubiers et du fort Génois; une mesure si simple commencerait à donner l'essor au commerce. Les abris qu'offrent aux coraillcurs et aux bateaux de pêche les échancrures de la côte, la parfaite salubrité du sol et des eaux, la disponibilité de terres propres à la petite culture, désignent ce quartier pour l'établissement des premiers villages qui doivent se former autour de Bone. reut-êlre même est-ce sur l'anse du mouillage du fort Génois et sous la surveillance de sa petite garnison , à portée de la ville mais hors de la direction de la circulation, dans une station sûre mais isolée du port principal, qu'est la véritable place du lazaret, dont l'avenir imposera la charge à la contrée.

Le gneiss de l'Edough s'arrête brusquement près du cap de Garde, et fait place au calcaire saccaroïde primitif; le cap se termine par une véritable montagne de marbre blanc veiné de bleu. Les Romains avaient ouvert dans ses flancs deux carrières, dont les parois portent les traces encore vives des pics de leurs ouvriers. A peine un travail de plusieurs siècles a-t-il eillcuré cet inépuisable gisement ; il offre à toute la côte la pierre à chaux, dont elle parait dépourvue sur une étendue de quatre-vingts lieues, de liougie au cap Roux; à

rarchiteclure civile, des pierres de laille et des colonnes des plus grandes dimensions; au génie maritime, des matériaux indestructibles. Au moyen d'un embarcadère peu dispendieux, les navires chargeraient, pour ainsi dire, à la carrière; et de même que le plâtre des environs de Paris féconde les prairies artificielles et décore les maisons de l'Amérique septentrionale, le marbre du cap de Garde, pris comme lest, se rendrait sans frais sur toutes les côtes avec lesquelles commercerait le port de Bone.

Le revers oriental de TEdough est inhabité, et le terrain y est libre pour la formation de nos établissements. Il existe encore au pied de la montagne des restes des immenses plantations d'oliviers faites au xvn« siècle par Mustapha de Cordenas, riche More réfugié d'Espagne : Peyssonnel les trouva dans toute leur vigueur en llû'ô. Sur l'autre revers du cap est établie, de temps immémorial, la pauvre etinotrensivc tribu d'Ali. Nous l'avons visitée jusqu'à son second douar, M. Chieusse, commandant alors le brick le Cygne, M. de Lapelin, M. Fénéon, ingénieur des mines, et moi. Les pentes solitaires de l'Edough sont, de ce côté, tapissées, jusqu'aux plus hauts sommets, de cette humble verdure arborée qui sort, en Afrique, de la lutte entre la force végétative du sol et la dent dévastatrice du bélail : quelques arbres fruitiers, des vignes, de petits champs de maïs et de blé, des abris construits en pierre sèche, sont des indices

de la tendance qu'auraient les Ouled-Ali à cultiver et à bàtir sur une plus grande échelle. Ils ne font qu'une famille, et n'ont jamais donné le moindre sujet de plainte aux équipages des navires stationnés sous le fort Génois : ils méritent d'être traités par nous avec douceur, et accepteraient volontiers notre voisinage et notre protection.

On a tout dit sur la fertilité naturelle de la plaine de Bone : c'est en Afrique le seul point sur lequel s'accordent tous les témoignages. Je l'ai parcourue dans plusieurs sens, et malgré quelques places maigres ou marécageuses, je ne connais dans aucun département de France une pareille étendue d'aussi bon terrain. Le sol est un mélange de sable, d'argile et de marne; les bancs d'argile sont presque partout propres à la fabrication de la brique, et dans plusieurs lieux, à celle de la poterie; ils conservent sa fraîcheur à la terre, en l'empêchant d'absorber trop promptement les pluies , et les puils y donneraient probablement de bonnes eaux à peu de profondeur. Une pareille stratification dans le voisinage de montagnes élevées, et dans un pays où il tombe deux fois plus de pluie qu'en France, promet les meilleures conditions de succès pour le percement de puits artésiens : si cette présomption est fondée, une incalculable richesse de culture est assurée à la plaine de Bone.

Un avantage plus modeste, mais moins conjectural, repose sur l'existence d'un vaste gisement de calcaire hydraulique, à quatre lieues de la

Seybouse et à neuf de Bone, sur la route de Ghelina. Attaquées par les acides, les roches de la rive gauche du Bouinfra ont donné à M. Fénéon des résidus d'argile, de magnésie et de silice gélatineuse : les rognons empâtés dans les couches marneuses de ce terrain donneraient probablement un ciment analogue à ceux de Saint-Léger etdePouilly.Cette formation doit s'étendre vers la Seybouse, et elle offre, pour les travaux hydrauliques à faire dans les ports de la régence, des ressources d'un prix inestimable.

Ces observations de géologie pratique m'entraînent à hasarder une autre indication. La roche constitutive de l'Edough est le granit, et de l'autre côté de la plaine, le grès rouge est la seule roche qui se montre de la Seybouse à la Calle : si de nouvelles explorations confirmaient les conjectures qu'on peut former sur la superposition de ce grès au granit, il y aurait lieu de faire un pas de plus, et de chercher, entre deux, le terrain houiller. Les exemples de cette stratification sont nombreux, et, pour n'en citer que de voisins de nous, le grès rouge recouvre le grès houiller dans les bassins d'Aubin, de Sévérac, d'Espalion (Aveyron), de Saint- Gervais (Hérault), de Ronchamp (Haute- Saône), et dans une partie de ceux d'Alais (Gard) et de Sarrebruck. Edrisi i vante les mines de fer

» « Boue avait autrefois de beaux bazars, et son commerce était florissant. On y trouve beaucoup de bois d'excellente

qui s'exploitaient au xii<= siècle sur le mont Edough, dans le voisinage de Bone. Si le minerai était le fer lithoïde carbonate, ce serait un indice certain que la houille n'est pas éloignée. Je ne m'exagère pas la portée d'aperçus si superficiels; j'y vois des motifs d'examiner, rien de plus, et l'on ne saurait faire moins, en considérant quelle impulsion donnerait à la navigation à vapeur de la Méditerranée, quel instrument de puissance mettrait entre nos mains, la découverte de mines de houille sur cette côte.

Malgré les espérances qu'on peut fonder sur un bon aménagement des eaux de la plaine, et sur les arrosages praticables sur les bords delà Seybouse et de quelques autres cours d'eau, l'aptitude du sol à la production des céréales semble y appeler la grande culture. C'est celle dont le produit disponible est le plus considérable et, par conséquent, la mieux appropriée à des campagnes si bien situées pour alimenter une grande exportation. Quand Nicolas de Nicolaï vint à Bone en 1551, les denrées de la plaine allaient chercher des débouchés jusque sur les marchés de Tunis et de Tile de Gherbi. Un grand nombre de champs voisins de la ville conservent encore, dans le langage arabe, les noms français qu'ils ont reçus, du temps des con-

qualité et des mines de très-bon fer. Cette ville est dominée par le Djcbel-Iadoug, montagne dont les cimes sont très-élevées, et où se trouvent les mines dont nous Tenons de parler. « Géogr. d'Édrisi, t. i.

cessions, de Français qui les faisaient cultiver. Avant 1794, il était interdit à la compagnie d'Afrique de tirer de Bone plus de grains que n'en exigeait sa consommation; elle franchissait souvent cette limite : malgré un droit de sortie équivalant à 10 fr. 70 c. par quintal métrique, elle exportait, en outre, dans certaines années, de vingt-cinq à trente mille quintaux métriques de laine, environ dix mille cuirs, et une assez grande quantité de cire.

Ce commerce tombé peut se relever et s'accroître rapidement. La fixation des coraiileurs, le rappel à Bone des laines, des cuirs et de la cire, que les tribus de l'Allas portent depuis huit ans à Tunis, suivraient de près le creusement du port : personne ne doutera que, du moment où la navigation de la Seybouse serait rattachée à la ville, les bords de cette rivière ne se couvrissent de cultures florissantes, qu'il n'en fut plus tard de même de ceux du lac Efzara et de la Mafrag, qu'en un mot, placées dans de si heureuses conditions, la culture et la na^vigation ne se fécondassent réciproquement.

Si lerecensement des tribus qui reconnaissaient, en 1856, l'autorité du commandant Joussouf est fidèle, elles étaient au nombre de soixante -trois, dans un rayon de vingt lieues autour de Bone, et comptaient o,61o tentes, c'est-à-dire environ vingtcinq mille âmes.

Dans la ville, les Français ne sont guère que lé tiers des Européens, et sont moins nombreux que

les Maltais : ceux-ci semblent n'être encore venus que pour tâter le terrain, chercher du travail, et n'ont point amené de femmes. Le nombre qu'ils atteignent, malgré cette réserve, promet que les chances d'établissement solide qui s'offriraient à eux maintiendraient cette supériorité. Les Israélites sont en possession de presque tout le petit commerce de la ville. Quant aux Mores, dès longtemps réduits à l'état de population conquise, ils ont perdu l'énergie de leurs ancêtres, et si la population européenne devenait active et puissante à Bone, ils en disparaîtraient sans bruit.

De toutes les villes que nous occupons, Bone est jusqu'à présent celle où le nombre des femmes est le moins considérable par rapport à celui des hommes. La répartition de sa population par sexe et par âge donne pour résultat, d'après les derniers recensements de 1839 :

Hommes. Femmes. Enfants. Totaux.

Européens^

. Ib8.

Musulmans.

Israélites .

Voici comment se compose leur noml)re ;

Français 1,114

Maltais 1,206

Italiens 115

Espagnols 550

Allemands et autres. 110

On ne compte parmi les Européens que 28 femmes pour 100 hommes, et ce seul fait indique combien l'établissement est encore éloigné d'avoir en lui-même ses éléments d'accroissement. La comparaison des naissances et des décès ^ confirme d'ailleurs ce qu'on a vu plus haut de l'insalubrité locale. Il meurt annuellement en France un individu sur 39, o; à Bone c'est un sur 13,2; et pourtant la population européenne, toute formée d'émigrants, ne compte pas encore de vieillards.

Une mauvaise muraille enferme cette population dans un pentagone de quatorze hectares, et la sépare de la mer. Au commencement de 1833, cet espace comprenait 674 maisons; les démolitions exigées pour l'élargissement de la voie publique en avaient réduit, au mois de septembre 1836, le nombre à 604, et sur ce total, l'autorité était en possession de 288 maisons, dont 266 affectées au casernement, et 22 aux services civils. Comme les maisons les plus vastes et les plus commodes n'avaient point été laissées de côté, il ne restait pas à la population civile la moitié des logements dis-

' En voici le tableau pour six ans.

Années.

Naissances.

Décès.

— oo —

poiiiblcs. Depuis lors, quelques maisons ont dû cire restituées, au fur et à mesure de l'avancement d'un casernement de 4.000 hommes qu'on est en train de construire à Bone. La parfaite inutilité de cette dépense, dont les devis s'élèvent à 1,687,000 fr., sera bientôt démontrée : on ne la continue pas moins, on fait des travaux d'assainissement dont le résultat est l'augmentation de la mortalité, et Ton ne s'occupe ni de l'atterrage, ni des routes, ni de la marine. Puissent les charges exorbitantes qu'un pareil système impose à la France lui faire ouvrir enfin les yeux!

J'ai réuni de nombreux documents sur l'activité commerciale qui a régné à Bone à différentes époques : en les consignant ici, je n'aurais fait que répéter ce que d'autres, et notamment M. Bureau de la Malle, dans son Recueil de renseignements sur la province de Constantine , ont beaucoup mieux dit que je ne saurais le faire. Je me bornerai à remarquer que la superficie de Bone n'est guère que le quart de celle de la ville romaine à laquelle elle a succédé, qu'elle est déjà trop étroite pour la population actuelle, qu'après le creusement du port, cette population triplerait en un petit nombre d'années, qu'il n'est donc pas moins inévitable qu'avantageux de laisser le nouvel établissement descendre sur la demi -lieue de quais dont seront bordés le chenal et le bassin, et s'y développer à l'aise.

Du jour où commenceront les travaux qui vien-

nent d'être indiqués, datera véritablement pour nous la prise de possession de la Numidie : jusqu'ici nous y sommes à peine campés, et si quelque événement funeste nous faisait aujourd'liui quitter ce rivage, nous n'y laisserions que les ossements de nos compatriotes; les traces de notre passage ne dureraient pas beaucoup plus que celles des douars de l'Arabe sur le sol où il a posé ses tentes, et le monde a déjà droit de nous demander compte de notre impuissance à vivifier cette terre si féconde entre les mains des Romains et des anciens Arabes. Pour assainir le pays par la fondation de l'établissement maritime, y propager la culture par la sécurité garantie aux laboureurs, y fixer le commerce en lui ouvrant des issues, assurer l'avenir avec les ressources du présent, il ne faut qu'un peu de dévouement et d'intelligence : ce ne sont pas choses rares en France, et quand le gouvernement ne les trouve pas, c'est qu'il ne sait ou ne veut pas les chercher.

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