HIPPONE
Port romain. — Ruines. — Aqueduc. — Saint Augusliu.
Si le zèle pouvait tenir la place du savoir, je n'aurais point demandé que rAcadéniie des inscriptions fît l'histoire de l'établissement romain en Afrique : portant les écrits des anciens sous la lente de l'Arabe, j'aurais voulu retrouver moimême sous les broussailles les tronçons des voies romaines qui sillonnaient l'Atlas, dessiner les ruines des villes qu'elles unissaient, reconstituer enûn la Numidie et la Mauritanie antiques, avec leur civilisation perdue; et de même que les médecins <Jécouvrent, dans des dépouilles mortelles, les secrets de la vie, j'essayerais aujourd'hui d'expliquer par quels degrés la France peut faire remonter 2 4.
l'Algérie au rang des pays policés. Ce n'est donc pas sans un vif sentiment d'ambition et de regret que j'ai plusieurs fois visité les ruines d'Hip-
^ pone.
jj, La ville était groupée au pied de deux mamelons hauts, l'un de quatre-vingts mètres, l'autre de
, trente-huit, et aujourd'hui nommés par les Arabes Bounah et Gharf el Antran. On n'a pas encore reconnu les traces de son enceinte; mais à la dissémination des ruines, il est difficile de supposer qu'elle embrassât moins de soixante hectares. On voit au bord de la Seybouse, sur une longueur de près de trois cents mètres, des restes d'anciens quais; ils sont à mille mètres de l'embouchure actuelle, et marquent la place du port romain. C'est là que. Tan de Rome 707, était stationnée la flotte avec laquelle P. Sitius, lieutenant de César, détruisit celle de Scipion fugitif i.
J'ai vu démolir, pour en tirer la pierre, les anciens égouts qui circulaient sous la ville ; ils sont en moellon , dallés au plafond, el la dépense en a été rigoureusement limitée aux exigences de leur destination. Au nord, sont les restes d'une porte de la ville; elle est construite en couches alterna-
* Scipio intérim, cum Damasippo et Torqualo et Phetorio Rustiano, navibus longis, iliu niultiimque jactati, qiium Hispaniam peterent. ad Hipponem regiumdeferuntur, ubi classis P. Silii pei- idem tempiis eral : a <iiia pauciora al) amplioribus cireumvenfa navijjia deprimnntur; il)iquc Scipio, cum quibus quos paulo nominavi interiit. De bdlu Afr. 96.
lives de briques et de moellons, et les difneusioiis en sont très-fortes.
Je n'ai pas retrouvé, comme Pierre Dan, ïcs ruines du couvent bâti par saint Augustin, et les fondations de l'église, qui avait bien, dit-il, cent pas de long et trente de large : en deux siècles, elles ont eu le temps de disparaître. Le seul moimment de la grandeur romaine dont il reste à Ilippone assez de débris pour qu'on puisse en retrouver l'ensemble est rétablissement hydraulique. Il consistait en un aqueduc qui, du pied du mont Edough, amenait les eaux à la ville : la distance entre ses extrémités est de 2,600 mètres, mais il n'était sur arcades que dans les traversées des vallées des Lauriers et de la Boubgimah ; dans l'espace intermédiaire, il était soutenu sur le flanc du coteau de Salul : il devait être alimenté par des dérivations du ruisseau d'Or et du ruisseau des Lauriers, et aboutissait, après plusieurs changements de direction, au mamelon de Bounah. Les cinq arcades les plus rapprochées de l'Edough sont encore debout; les soubassements et les tympans sont en maçonnerie réticulaire {opus reticulatum), l'intérieur en blocage {opus incertuvi)^ et les arcs en briques : le canal a deux pieds romains (0"»1589) de largeur. On peut presque compter encore les piles de l'aqueduc : près de la ville il de- >ait avoir plus de 20 mètres de hauteur. Le réservoir, à la sortie duquel se parlageaient les eaux, est au N.-O. et à mi-cùte du mamelon : il est divisé
en deux compartiments principaux qui ont chacun 17 mètres de large sur 40 de long, ce qui donne par mètre de profondeur une capacité de Î560 mètres. La profondeur actuelle est de 5 mètres, mais en y ajoutant l'espace remblayé par l'écroulement des anciennes voûtes et Téboulement des terres, on trouverait probablement que le réservoir contenait de dix à douze milie mètres cubes d'eau. Les parois en sont en moellon avec revêtement intérieur de briques. Le bassin orieutal est encore traversé par deux ponts : l'administration a eu la faiblesse d'en laisser démolir les piles pour la construction d'un cabaret voisin, et j'ai vu le tablier se soutenir encore, par la seule force de cohésion des mortiers, à une portée de 17 mètres. M. Bresson, sur le compte que je lui ai rendu de cet acte de vandalisme, a pris des mesures conservatrices qui, j'espère, n'auront pas été sans effet.
La pierre employée dans toutes ces constructions, hors quelques parties de l'aqueduc, est un calcaire poreux, facile à tailler, qu'on trouve superposé au granit et au marbre, à la baie des Caroubiers et aux environs du fort Génois. Les briques sont corroyées et cuites avec le plus grand soin, et les lits de mortier sur lesquels elles reposent sont plus épais qu'elles. Les mortiers, aussi durs que la pierre, sont très-riches et contiennent autant de {)ctits cailloux que de sable : la chaux a dû en être lournie par les bancs de calcaire saccaroïde qui,
tout autour de Bone, à Salul et au mamelon même de Gharf et Antran, sont intercalés dans le granit; il serait curieux d'étudier si, pour la construction de Taqueduc et des réservoirs, on a rendu ce calcaire hydraulique par des procédés artificiels, ou si Ton en a cherché ailleurs qui le fut naturellement. Tous ces ouvrages sont remarquables par un excès de simplicité; la décoration en a été proscrite; les ingénieurs n'ont rien fait au delà du solide et de l'utile; une fois leurs plans arrêtés, il est évident qu'ils les ont exécutés aux moindres frais et dans le moins de temps possible : c'est ainsi qu'on doit construire dans des établissements nouveaux. On peut induire de la nature et de la rusticité des matériaux employés que la plupart de ces constructions sont l'ouvrage des soldats romains : avec un peu d'exercice , les nôtres en feraient bientôt qui les vaudraient.
Entre Bone et Hippone sont des vestiges de voie romaine qui appartiennent à celle qui suivait, de Carthage au détroit de Gibraltar, les contours de la côte; une autre voie dont nous retrouverons bientôt les traces se dirigeait sur Cirta , et des routes nombreuses se ramifiaient sur ces artères principales.
Les cités tombent et disparaissent; mais leur mémoire ne s'efface point , quand elle est recommandée à la postérité par celle des grands honmies qui les ont habitées, ou des grandes actions dont elles ont été le théâtre. La gloire d'Hippone est
d'avoir possédé saint Augustin pendant quarante ans. Il en avait trente-six , et il y en avait quatre qu'il était revenu des erreurs de sa jeunesse, lorsqu'en 590, il y fut ordonné prêtre, aux acclamations du peuple, par l'évêque Valerius; en 394, il y fonda une communauté d'où sortirent les plus savants et les plus illustres évêques de l'Afrique, Alipius de Tagaste, Evode d'Uzale, Possidius de Calama, Profecturus et Fortunat de Cirta, Sévère de Milève, Urbain de Sicca. Yalerius le prit pour coadjuteur, en 59d, et mourut l'année suivante. Saint Augustin écrivit à Hippone ses Confessions en 397, sa Cité de Dieu de 413 à 426, et celte même année il commença son livre des Bétractations. Cependant, les Vandales de Genseric promenaient le massacre et l'incendie sur la surface de la Numidie; les populations épouvantées fuyaient, et, comme Hippone, Carthage et Cirta, étaient les trois plus fortes villes de la contrée, on venait de toutes parts y chercher un refuge. Ce fut alors qu'Augustin écrivit, sur les devoirs des pasteurs dont les villes deviennent la proie de l'ennemi, cette lettre à l'évêque Honorât i , où se montrent si grands de courage et de dévouement et le saint et le patriote. Il eut bientôt adonner lui-même les exemples qu'il recommandait : les Vandales vinrent en 429 assiéger Hippone par terre et par mer; la résistance dura quatorze mois, et Augustin n'eut pas la dou-
' Aug., Ep. 228, ad Honoralum, t. u.
leur de voir tomber sa ville au pouvoir des barbares; elle fut prise au mois de décembre 430, et il était mort le 28 août précédent. Les Vandales en réduisirent la plus grande partie en cendres, mais ils respectèrent l'évèché et la bibliothèque, seuls biens que possédât Augustin, etqu'il avait, en mourant, légués à son église ^.
Reprise en o34 par Bélisaire, Hippone tomba en 697 entre les mains des Arabes. Il paraît que ce fut alors que l'emplacement en fut quitté pour celui qu'occupe, à 2,000 mètres au nord, la ville actuelle. Nous aurions du nous faire de la conservation de ces ruines abandonnées un titre de propriété, et convier l'archéologie à découvrir sous le sol de cette ville renversée les richesses qu'on avait cru y mettre à couvert. On atteindrait ce but et Ton placerait les espérances des cultivateurs de la province sous la protection de grands souvenirs, en formant aux portes de Bone une pépinière et un jardin publics, et en leur donnant pour enceinte celle de la ville romaine.
' Possidius, De vila Auguslini.