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L'Algérie

J'ai longtemps hésité à publier les observations que j'ai eu l'occasion de recueillir en Algérie. Si mon but avait été de blâmer, ma tâche eût été facile; mais le pays demande sur ce grave sujet des solutions et non pas des critiques. Jusqu'à présent, l'Algérie nous impose de lourdes charges et nous promet peu d'avantages. Des faits actuels ou passés, dont le sol africain porte une empreinte profonde, m'ont semblé déterminer la route à suivre pour y accomplir, avec profit pour la France, l'œuvre de régénération dont la Providence nous a chargés. Ce sont ces faits que j'expose, et en les signalant à l'attention publique dans un moment où notre pays a tant

de motifs à chercher à rassembler ses forces éparses, je crois presque rempHr un devoir envers lui.

Je ne mettrai pas entre ces observations d'autre ordre que celui dans lequel elles se sont offertes à moi : en décrivant les choses que j'ai vues, je rappellerai quelquefois ce qu'elles ont été dans d'autres temps; je ne chercherai pas la mesure des espérances de l'avenir ailleurs que dans l'expérience du passé, et je ne considérerai comme praticable aujourd'hui que ce qui s'est fait jadis. J'espère montrer ainsi l'Algérie h peu près comme elle est, et si le tableau que j'en esquisse n'est pas complet, s'il y reste bien des lacunes, il y aura du moins cette fidélité qui n'affaiblit et n'exagère rien.

Il nous reste à apprendre plus que nous ne savons sur celte mystérieuse contrée. Toutefois, ce qui est encore caché correspond à ce qui se montre à découvert, et nous en voyons assez pour être en droit d'affirmer qu'il n'y a point lieu de désespérer de notre entreprise. Les causes de la stérilité de notre occupation ne sont, en effet, point inhérentes au pays : les bases naturelles de son ancienne prospérité ne sont pas détruites; son sol est toujours fécond; la mer qui baigne ses rivages est toujours la plus fréquentée du monde; les races que nous y retrouvons ne sont pas moins disciplinables que sous les Romains

et au moyen Age. Pour y rappeler la civilisation, et se faire comprendre de ses habitants actuels, il ne faut peut-être que se pénétrer de leurs idées, s'associer à leurs intérêts, et, si j'ose le dire, se reporter, sur certains sujets, de quelques siècles en arrière. Plus d'un lecteur me blâmera d'avoir cédé à cette influence des lieux : je me serais épargné ce reproche, si je croyais à la possibilité d'appliquer en Afrique nos principes de gouvernement; mais convaincu qu'autant vaudrait, suivant une expression de nos soldats, mettre aux chameaux des selles de cheval, je demande au lecteur de l'indulgence pour les propositions malsonnantes dont l'amour du vrai me fait accepter la responsabilité, et je me résigne à être condamné par les juges qui ne voudront pas voir les pièces du procès.

Quand on compare ce qui, après dix ans, nous revient de l'Algérie, k l'accroissement de force et de richesse dont nous aurions pu, avec ce qu'elle nous a coûté, doter le territoire français, on se défend mal d'un sentiment de regret, et l'on avoue que si nous ne devions jamais occuper la côte d'Afrique à d'autres conditions, rien ne serait si sage et si urgent que de l'abandonner. Nous continuons cependant . sans regarder en avant ni en arrière, à marcher dans la a oie obscure où nous sommes engagés; nous accumu-

Ions les mécomptes, sans entrevoir les fruits ni le terme de tant de sacrifices, et nous semblons attendre qu'un caprice de la fortune nous dispense de la responsabilité d'une détermination réfléchie.

Après les avertissements qu'ont donnés à la nation des circonstances récentes, nous ne saurions rester dans cette situation : il est temps d'arrêter nos idées sur les avantages et les inconvénients de la possession de l'Algérie, et de régler en conséquence les forces que nous y consacrons.

L'incertitude de notre marche en Afrique tient à des causes très-diverses, dont la principale est le défaut d'assignation d'un but précis à nos entreprises. Ce n'est point assez de déclarer en termes généraux que notre honneur et notre intérêt exigent l'achèvement de la conquête : il importe de définir clairement en quoi consistent les intérêts français en Afrique. Quand on ne sait pas bien par oii l'on veut finir, on sait moins encore comment commencer et poursuivre, et, dans l'espèce, la détermination du but faciliterait singulièrement celle des moyens de l'atteindre.

Pour bien apprécier ce que nous avons à faire de l'Algérie, il convient de considérer, dans les temps de guerre et dans les temps de paix de

l'Europe, la situation respective des deux pays. Tout l'art de la guerre, a dit le plus grand capitaine des temps modernes, consiste à en combiner les opérations, de manière à se trouver en force supérieure sur les points oii se décident les grands événements. Si cette définition est exacte, tant que la possession d'Alger exigera la présence d'une très-grande force, elle ne sera pour la France qu'une cause d'affaiblissement. Ce n'est point, en effet, en Afrique que se débattront jamais les principaux intérêts de la France. Si nous avions de puissants ennemis à combattre sur les Alpes ou sur le Rbin, ils béniraient l'aveuglement qui retiendrait une de nos armées loin du théâtre de la guerre, et la Méditerranée leur rendrait le service d'un corps de soixante mille hommes. Si, en 1813, Napoléon eût disposé dans le Nord des troupes engagées en Espagne, la France n'eût point été envahie ; il les rappela, mais elles n'arrivèrent point à temps pour défendre nos frontières de FEst. Dans des circonstances urgentes , nous n'aurions pas même la faculté d'en faire autant des troupes retenues en Afrique. Il faudrait donc, pour se mettre en mesure de faire face à tout événement, prendre ses précautions à l'avance, et dégarnir, abandonner peut-être l'Algérie, avant que la France fût sérieusement menacée. Singulière ac- 1 1.

quisition dont la conservation peut aggraver tous les dangers de la métropole, et la perte sans combat équivaloir h un accroissement de forces ! / Les inconvénients de cette possession s'accroîtraient beaucoup si, pour sacrifier aux préjugés et aux caprices familiers aux assemblées représentatives, nous nous obstinions à imposer à l'Algérie des mœurs et des institutions qui ne peuvent pas y prendre racine. La nature de ses rapports avec la France est subordonnée à des circonstances immuables, telles que la différence des caractères des peuples, celle des climats, la configuration des continents, et nous ne nous méprendrions pas impunément sur les conséquences h en tirer. Sans mettre aucun obstacle à la convergence des intérêts, ces circonstances excluent toute possibilité de fusion. Les avantages de la centralisation ont d'ailleurs des limites en dehors desquelles elle est un embarras pour celui qui l'impose, une entrave pour celui qui la subit, une source inépuisable d'abus pour tous. C'est ce qui deviendrait de jour en jour plus palpable en Afrique, si l'on prétendait y tout organiser à l'instar de Paris. L'incohérence du commandement donnerait bientôt à chaque colon, à chaque indigène, le droit de se croire plus sage que ses maîtres; on supporterait avec impatience des liens dont on s'exagérerait la pesanteur, et

quaud les erreurs d'une mauvaise direction pèsent d'un certain poids sur une colonie, elle est bien près de considérer l'indépendance comme son premier besoin, et de voir des libérateurs dans les ennemis de la métropole. L'Espagne et l'Angleterre en ont fait l'épreuve en Amérique. Si, pendant une guerre sur nos propres frontières, l'Algérie nous montrait des insurgés au lieu d'auxiliaires, s'il nous fallait la garder contre ses propres habitants, cette lutte, qu'envenimeraient nos moindres revers, établirait à notre détriment une diversion permanente, et, nos armes fussent-elles heureuses, nous perdrions peut-être, pour nous maintenir en Afrique, l'occasion et les moyens de nous agrandir en deçà des Alpes et du Rhin. Il faut donc reconnaître qu'à moins que le gouvernement de l'Algérie ne fût assez fort par lui-même, assez identifié avec les intérêts locaux, pour entraîner le pays à se défendre contre une attaque étrangère, loin de rien ajouter à nos ressources militaires pour une guerre territoriale en Europe, cette possession en paralyserait une notable partie.

Elle fortifie, au contraire, notre puissance navale. Non que la côte d'Afrique soit propre à servir au ralliement de grandes flottes : les navires de haut bord ne peuvent y stationner que par petites divisions, séparées par de grandes

distances, et ce que les nôtres auront de mieux à faire sera toujours de se réunir dans les rades sûres et p/ofondes de la Corse et de Toulon, pour agir avec ensemble contre les escadres ennemies disséminées dans la Méditerranée. Mais la guerre ne se fait pas avec des vaisseaux de ligne seulement ; les bâtiments légers y prennent une part active et journalière ; et sur ses I deux cent cinquante lieues de côtes, l'Algérie offre à ceux-ci des stations admirablement placées.

Des croisières qui prendraient à la fois leurs bases d'opérations sur cette côte, sur celle de France et sur celle de Corse, exerceraient une influence irrésistible sur une mer resserrée, bordée de villes florissantes, où se rencontrent les navires du monde commerçant tout entier : Anglais, Autrichiens, Russes, Allemands, Suédois, Néerlandais, Espagnols, Italiens, Levantins, Américains, peuples voisins et peuples éloignés, y ressentiraient les effets de notre alliance ou de notre inimitié. La place d'Oran surtout nous donne, comme on le verra au chapitre qui lui est relatif, des moyens de neutraliser les mauvais vouloirs dont l'Espagne peut être animée à notre égard, et de reporter sur ses provinces méridionales les inquiétudes qu'elle serait tentée (ie nous donner sur les P\ rénées.

La possession de l'Algérie diminue donc notre influence militaire, lorsqu'elle nous enlève la disponibilité de troupes dont la présence serait nécessaire en Europe ; elle l'augmente lorsqu'elle offre à notre marine des ressources et des points d'appui, et elle deviendra, suivant le système d'établissement que nous adopterons, ruineuse ou profitable pour la France. Elle n'aura que des avantages si, donnant à l'Algérie un gouvernement auquel elle puisse s'affectionner, nous savons y rendre inexpugnables les points maritimes susceptibles de servir de base à nos croisières à la voile et à la vapeur, réduire progressivement l'effectif des troupes françaises à ce qui sera nécessaire à la garde de ces points, et créer une marine algérienne capable de prêter à la nôtre un utile concours.

Voilà pour l'état de guerre. Aucun homme de sens et de bonne foi n'a jamais compté sur l'excédant des ressources financières de l'Algérie pacifiée pour combler les déficits qui se manifesteraient dans les nôtres. Il n'y a point de trésors à tirer d'un pays sans capital, sans moyens d'exploitation, où tout est à créer, ports, routes, places fortes, armées, arsenaux, établissements publics et particuliers, villes, fermes : heureux si nous cessions d'en être tributaires ! Sous le point de vue économique, l'Afrique n'offre donc à la France

d'autre avantage que rélarj^issement des débouclîés de son commerce.

L'Algérie n'a point, comme l'Egypte, l'avantage, ou, si l'on veut, le malheur de se trouver sur la route de l'Inde. Mous n'avons à y occuper aucun passage vers des contrées plus riches ou plus peuplées, à y protéger aucun transit : d'un côté est la mer, de l'autre le Saharah qui lui ressemble. Abordable sur sa plus grande longueur, le pays ne se prête, dans aucune de ses parties, aune exploitation exclusive; pour multiplier les échanges entre les matières premières qu'il fournit et les produits de notre industrie avec laquelle la sienne n'entrera jamais en concurrence, il n'est pas nécessaire d'y exercer une domination rigoureuse et jalouse; en attaquant le libre développement de sa fécondité , c'est notre commerce qu'elle atteindrait. Nous avons sagement renoncé à le protéger en Afrique pai^ les privilèges et les monopoles auxquels sont assujetties nos colonies des tropiques.' H n'en avait pas besoin. De toutes les contrées que baigne la Méditerranée, la France est celle dont le climat et les productions diffèrent le plus du climat et des productions de l'Algérie. La prépondérance de son commerce sur cette côte sera l'effet naturel du voisinage et d'une réciprocité de ressources et de besoins plus étendue. Les

habitants du nord de l'Europe viendront auprès de nous y chercher les denrées dont sont déshérités les pays froids. C'est une tendance que nous ne saurions trop encourager : notre influence pohtique ne peut que gagner à ce que ces navigateurs aient de nombreux intérêts commerciaux, dans des parages où notre marine militaire a sur la leur de très-grands avantages de position.

Nous ne prétendons, ni au droit qu'avaient les Romains d'appeler la Méditerranée ^otre îier, ni au pouvoir d'en faire un lac français, comme le voulait Napoléon, dans un temps oii Malte et l'Egypte étaient entre nos mains. Mais, en renonçant à toute idée de domination sur cette mer, nous ne pouvons y souffrir celle d'aucune autre puissance; destructeurs de la piraterie barbaresque , nous sommes les premiers gardiens de la liberté de cette navigation, et c'est là notre force et notre gloire. Convoiter pour la France des avantages maritimes exclusifs, ce serait se faire une idée bien fausse des conditions de sa grandeur, et risquer de convertir eu adversaires nos auxiliaires les plus naturels. Quand, au contraire, nous ouvrons, sur une côte qui naguère était la terreur des marines secondaires de la Méditerranée, des asiles à leurs bâtiments ; quand nous y créons un établissement naval dont tous les intérêts seront solidaires des

leurs, quand nous introduisons l'Alg^érie dans cette confédération maritime, nous fortifions chez lui chacun de ses membres, et nous intéressons au succès de nos entreprises le monde civilisé tout entier. L'Europe ne s'est point méprise sur les conséquences de nos conquêtes en Afrique; elle y a vu une garantie de plus donnée par la France à la liberté des mers : aussi ne s'est-il élevé d'objections contre notre établissement qu'en Angleterre, tandis que l'Autriche et la Russie, qui nous observent sur tout le reste avec méfiance, applaudissent à cette fondation. Les cabinets qui trouvent qu'avec Gibraltar . Malte et Corfou, les Anglais sont assez puissants dans la Méditerranée, ne prendront jamais ombrage des progrès de l'Algérie; ils savent qu'elle leur promet un appui. Cette contrée, où sont accueillis tous les émigrants sans distinction d'origine, est d'ailleurs pour chaque Étatunémouctoire ouvert aux passions qui le troublent. Le développement de l'établissement français en Afrique est donc, par son caractère européen, un nouvel élément de paix introduit dans le monde politique. Si nous savons ne pas abuser de cette possession, tout ce qui s'y rattache deviendra la base d'une de ces questions que les diplomates appellent séparées, sur lesquelles on reste d'accord au milieu des mésintelligences les

plus profondes, et qui fournissent parfois, dans les contacts d'intérêts qu'elles ménagent, l'occasion de ramener dans des voies de conciliation des négociations inquiétantes.

Donner sur la côte d'Afrique des points d'appui à notre marine militaire, élargir dans la Méditerranée les débouchés de notre commerce, sans trop de dommage pour nos finances et nos armées, voilà tous nos intérêts en Algérie... Je me trompe : médiocrement intéressés à être directement maîtres de cette contrée, nous le sommes très-fortement à rempécher de tomber sous toute autre domination que la nôtre; là seraient le mal, le danger, et c'est en réalité à la nécessité de l'écarter que nous faisons tant de sacrifices. L'Algérie n'est pour nous une si lourde charge que faute d'être assez forte pour se maintenir indépendante : dans cet état, il nous vaudrait bien mieux l'avoir pour alliée que pour sujette, et nous en obtiendrions gratuitement tous les avantages qui nous fuyent. Le but lointain de notre administration doit être de faire de l'Algérie un satellite politicjue de la France, tel que le Hano\Te l'est de la Grande-Bretagne, avec des institutions qui lui soient propres : signaler à l'avance ce but, c'est écarter presque toutes les difficultés dont cette possession serait autrement la source, et consolider, par l'afifection de la po- 1 2

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publion qui s'associe à notre établissement, les intértUs invariables qui la rattacheront h la France. Il n'y a de colonies soumises sans condition aux métropoles que celles qui leur sont à charj^e par leur faiblesse, et chacun de leurs progrès est un pas fait vers leur affranchissement. L'Algérie ne dérogera point à cette loi de l'humanité; le jour oii elle sera assez forte par elle-même pour nous offrir un appui, au lieu de nous demander des secours, son émancipation sera consommée, comme celle d'un enfant devenu majeur. Cet avenir est bien éloigné sans doute; mais, dans l'intérêt de la France, comme dans celui de l'Afrique, il faut l'envisager d'un œil calme et bienveillant. Nous ne perdrons rien à changer une tutelle épineuse en un patronage qui augmentera nos forces, et à toutes les périodes de son existence, l'Algérie restera d'autant plus étroitement associée à la politique de la France, que nous aurons moins prétendu la dépouiller de nationalité, imposer à ses affaires intérieures les inconvénients d'une centralisation contre nature, et asservir à nos institutions des populations hétérogènes, qui peuvent tendre vers un. but commun, mais non pas y marcher par le même chemin que nous. La première récompense de cette politique forte et (généreuse serait le rétrécissement graduel des plaies que

fait l'Afrique à nos finances et à nos armées.

Bien des conquérants ont perdu les Etals qu'ils avaient soumis , pour avoir voulu les gouverner directement avec les institutions des vainqueurs, et c'est souvent un moyen de s'attacher un pays éloigné que de ne point enlever de son sein le centre de ses juridictions. Les Anglais, qui conservent si bien ce qu'ils tiennent une fois, laissent à chacune de leurs possessions l'organisation qui lui est propre, et délèguent à l'autorité qu'ils y constituent des pouvoirs complets ; l'action gouvernementale est ainsi plus forte, et la responsabilité plus réelle. Loin que l'unité britannique en soit altérée, l'identité de direction politique est d'autant plus sûrement obtenue que les frottements de détail sont évités. Ce n'est donc ni dans la similitude des formes de l'administration , ni dans la délégation directe des pouvoirs subalternes, que nous devons faire consister la possession de l'Algérie. Ces mesquines entraves ne seraient bonnes qu'à nous en aliéner la population.

L'indissolubilité de son union avec la France reposera sur les avantages qu'elle y trouvera, et sa dépendance politique sera cimentée par les emprunts qu'elle fera tous les jours à notre civilisation. Les prêtres, les médecins, les ingénieurs, les jurisconsultes de l'Algérie sortiront

de nos écoles ; ce sera pour les enfants de ses familles distinguées un mérite que d'avoir été j élevés en France ; déjà nos savants commencent la conquête intellectuelle du pays en lui rendant les titres historiques de sa prospérité passée, en retrouvant par quels moyens les Romains l'avaient élevée, en mettant au grand jour le champ si riche et si varié de la littérature arabe. Lorsque MM. le maréchal Soult, le général Bernard et le général Cubières ont organisé les recherches sur l'établissement des Pvomains en Afrique, fait traduire l'histoire des Arabes et des Berbers d'Ibn-Khaldoun , encouragé les travaux sur la législation musulmane, ils ont pris des mesures plus efficaces que la plupart des expéditions qu'ils ont ordonnées ou souffertes. L'établissement européen n'aura de langue, de littérature, de théâtre que les nôtres; nos livres garniront ses bibliothèques ; toutes ses lumières lui viendront de la France; nos grandes industries subviendront à l'insuffisance des siennes; il tiendra de nous sa sécurité intérieure longtemps, extérieure toujours; ses soldats et ses matelots apprendront auprès des nôtres le métier des armes et celui de la mer; notre marine militaire protégera sa marine marchande, notre consulat son commerce; Marseille et Toulon seront les métropoles de sa navigation; nos équipages recevront

des matelots algériens, et tandis que des régiments français garderont les côtes d'Afrique, nos villes auront, comme celles de la Gaule au temps de César*, des garnisons de cavaliers numides. Les échanges du commerce, les rapports de gouvernement, les besoins sociaux les plus élevés multiplieront les relations et les alliances entre les familles des deux pays; les plus influentes de l'Algérie tiendront à la France par mille liens. Telle sera notre suzeraineté sur l'Algérie, et elle ne rencontrera pas d'obstacles dans les institutions spéciales qui sont la condition du maintien de l'établissement, européen : soumettre, au contraire, à toutes les conséquences du gouvernement parlementaire un pays qui en éprouverait les inconvénients sans en avoir les avantages, ce serait y tout perdre et y tout éteindre.

Si, plus attentifs à l'autorité des faits, nous cédions moins à nos préjugés, elle nous conduirait sans effort à la détermination de la forme de gouvernement local la mieux appropriée au développement des forces propres à l'Algérie. Un peu de sagesse peut ici prévenir des épreuves cruelles, et ce sera en montrer que de ne marcher qu'avec réserve vers un système meilleur. Les dangers et l'impuissance de celui où nous

' C.ïSAR, De hdl. GaUic, î. ii, c. 7. 10.

sommes engagés paraissent constatés ; les ministères et les législatures dont il est l'œuvre ont avoué ses vices; mais le changement le plus nécessaire ne veut être opéré qu'avec ménagement, et plus le gouvernement spécial, qui peut seul sauver l'Algérie, a besoin de vigueur et de pouvoirs étendus, plus les bases de son établissement veulent être soigneusement étudiées.

En attendant, si nos efforts ont eu si peu de succès, si le nombre de nos colons n'est que le tiers de celui des soldats qui les gardent, c'est peut-être parce que, n'osant pas constituer en Afrique un pouvoir assez élevé, nous avons prétendu, lorsque la nature des choses se refuse à cette uniformité, assujettir toute la régence au même régime. L'Algérie n'est point un pays homogène. Sans parler de la difficulté des communications, qui rend les provinces d'Alger, de Bone et d'Oran si étrangères les unes aux autres, ces trois divisions ne se ressemblent nullement : mœurs, culture, relations commerciales, sectes religieuses même, tout y diffère. A Alger, des précédents fâcheux nous engagent peut-être pour longtemps dans une guerre opiniâtre ; à Oran, les opérations militaires se compliquent par le concours d'intérêts maritimes qu'il s'agit, avant tout, d'asseoir solidement ; à Constantine et sur-

tout à Bone, il a toujours été temps de s'établir par le commerce et de coloniser par la paix. Bien loin que les mêmes vues soient applicables aux trois provinces, peut-être perdrait-oii tout dans l'une par les moyens qui réussiraient le mieux dans l'autre ; je ne sais même si les qualités nécessaires pour bien gouverner chacune d'elles ne s'excluent pas réciproquement. L'homme de guerre hardi à concevoir, prompt à exécuter, qui saura soumettre les provinces d'Alger et de l'Ouest, manquera probablement du talent d'administration, de l'activité patiente qui sont les principales facultés à exercer dans la province de Bone. Un gouverneur civil serait à Alger en fausse position, car les événements donneraient chaque jour à ses subalternes une importance supérieure à la sienne. Dans la basse Numidie, au contraire, un gouverneur militaire n'est bon à rien et tient la place de qui ferait. Un grand homme, que l'histoire n'a point accusé de timidité, trouva, en 1618, nos concessions de Bone, de la Calle et du cap Nègre, ruinées par les préjugés militaires de son temps et de son pays ; il pénétra d'un coup d'oeil les causes des désastres, les conditions du succès, et rétablit tout par les mains d'un simple bourgeois, Samson Napolon. L'organisation adoptée, les résultats obtenus alors sont relatés dans la collection

de Brienne i, et ces exemples méritent qu'on les étudie, car, sans leur autorité, l'expérience du temps présent ferait douter de la possibilité de former un établissement utile en Afrique (note N). Il faut faire aujourd'hui dans les mêmes lieux, mais sur une vaste échelle, l'application des vues du cardinal de Richelieu. L'impuissance du régime militaire est avouée à Bone et à Bougie. L'un et l'autre de ces points se prêtent à l'épreuve de la puissance d'une administration qui, n'employant la force qu'avec discernement, choisirait ses points d'appui dans les intérêts maritimes et commerciaux du pays. Une expérience heureuse serait plus concluanteà Bougie, à cause de ses difficultés, à Bone, par son étendue et ses avantages. Je sais quels intérêts froisse le système de paix et d'économie; je sais que tout avantageuse qu'en serait l'application à toute la province de Constantine, le moment n'est pas venu de montrer par quel excès de crédulité nous prenons pour soumise une contrée oii Ton nous refuse le tribut, et où nous ne savons pas même rétablir la liberté de circulation des caravanes. Le régime civil doit aujourd'hui être res-

' Cette collectiou, formée par ordre de Colbert, fait partie des manuscrits de la bibliothèque Royale, et les documents relates dans la note N sont extraits du Lxxvni'" volume.

treint aux cercles contigus de Bone, de la Galle, de TEdough et de Ghelma, qui comprennent une superficie équivalente à celle d'un département de France. La constitution de ce pays paisible, sous une administration spéciale, ne compromettrait aucune des entreprises de l'autorité centrale d'Alger ; celle-ci établit avec raison par Pliilippeville ses relations avec Constantine ; il est en dehors du rayonnement des opérations militaires, et il n'y faut de soldats que pour la police iutérieure, ou, si l'on veut, pour l'exécution d'utiles travaux.

Ce territoire présente une réunion de circonstances qui permet d'y réaliser dès à présent les améliorations dont l'application à la totalité de la régence paraît malheureusement fort éloignée. Quand les colons de l'Amérique du Nord ont à défricher un territoire vierge, ils mettent d'abord en culture les parties les plus fertiles, et tirent de leur sein les moyens de soumettre les terres rebelles. Bone est la première terre à exploiter en Afrique. Par les dispositions pacifiques des indigènes, par leur habitude d'être en relation avec les Européens, par les souvenirs des anciennes concessions françaises, par la fécondité du sol et la configuration de la côte, la province de Bone est mûre pour recevoir des établissements maritimes , commerciaux, et

même agricoles, faits pour exercer la plus heureuse influence sur le reste de l'Algérie. Toute négligée qu'elle est, ses ressources suffiraient à ses dépenses civiles actuelles, et à ses progrès ultérieurs. Affranchie de la centralisation militaire qui la frappe de stérilité, régie par une administration immédiate, cette province aurait bientôt une marine locale et des produits à transporter pour l'alimentation des autres garnisons de la côte ; les relations commerciales dont son chef-lieu serait le foyer porteraient au loin dans l'intérieur des éléments de pacification; la population européenne y prendrait un accroissement rapide, et au milieu de tant d'établissements parasites, s'en élèverait un qui serait vivace par lui-même. Je ne saurais craindre que cette organisation modeste de la province de Bone excitât plus de jalousie que d'émulation; elle ne serait en concurrence avec aucune des fondations tentées jusqu'à présent, et celles-ci ne sont point assez propres à servir de modèles pour rendre superflus d'autres essais.

Si nous bornions notre ambition à faire prévaloir en Algérie les intérêts réels de la France. les charges de l'occupation n'en excéderaient pas longtemps les avantages; mais nous négligeons les véritables conditions de l'assiette de rétablissement pour en poursuivre d'imaginai-

res, et nous manquons un Ijiit raisonnable en cherchant à le dépasser. C'est d'ailleurs nnc grande et funeste erreur que de supposer tout impossible, en Afrique, autrement que par la force des armes : dans une multitude de circonstances, celle d'une bonne politique et d'une bonne administration lui serait très-supérieure. La fausse direction donnée dans ces derniers temps à notre politique extérieure a placé la France dans un isolement fatal ; sa considération et son influence en Europe ont subi une douloureuse atteinte ; il n'y aurait que faiblesse à se le dissimuler et qu'ignorance à compter sur les forfanteries de la presse et de la tribune pour regagner ce que nous avons perdu dans les conseils des rois et dans l'esprit des peuples. Il est des situations pénibles dont on ne sort que par une fermeté réfléchie et une persévérance silencieuse. Telle est aujourd'hui celle de notre pays. L'Europe, qui a tant éprouvé notre courage, se croit en droit de douter de notre sagesse; et. dans nos entreprises lointaines, nous n'avons, en effet, pas toujours eu assez de l'une pour recueillir les fruits de l'autre : elle est trop attentive à tout ce qui se passe dans la Méditerranée pour que la direction donnée à nos affaires en Afrique soit sans influence sur le compte qu'elle fait de nous. Que l'établissement en Algérie de-

vienne pour la France, comme le veut la Chambre des députés, un élément de force et non pas d'affaiblissement, et bientôt l'irrésistible tendance des intérêts continentaux nous dédommagera de la perte d'une alliance dont la fragilité pouvait se révéler encore plus mal à propos qu'il n'est arrivé.

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