TRAJET DE PARIS A ALGER
Départ. — Marseille. — Toulon. — Le port Mahon. — Les îles Baléares. — Raie d'Alger.
Le 11 mars 1633 un voyageur partait, comme moi le 1" août 1836, de Paris pour Alger. Tous deux réparateurs tardifs des torts de la fortune, nous allions, lui racheter des esclaves chrétiens, moi préparer un acte de justice sociale due à des musulmans soumis; il était en possession de la confiance du cardinal de Richelieu, et j'étais l'envoyé de successeurs de ce grand ministre, dont la consistance en Europe n'était, je l'avoue, pas égale à la sienne; enfin, nous voulions l'un et l'autre étudier la Barbarie, surtout dans ses rapports avec 1 -3
- ÔO -
les intérêts de la Frajice. Malheureusement, ici se termine le parallèle que ma vanité voudrait établir entre le T. R. P. Dan, supérieur de Tordre de la Rédemption des captifs, et moi. Je ne ferai pas, comme lui, un livre où, après deux cents ans, on recherchera des documents instructifs, des aperçus judicieux, présentés dans un style ferme et précis, digne des études qui formèrent les grands écrivains du siècle de Louis XIV ^. Notre manière de voyager n'a pas non plus été la même; il fallut à Pierre Dan beaucoup de diligence pour arriver à Marseille le 2 avril : dans l'ennui de la route, son esprit juste et pénétrant entrevoyait peut-être, au travers des siècles, la malle-poste franchissant en soixante -quatre heures l'espace qui lui coûtait vingt-trois jours de soins et de fatigues; mais il ne se doutait certainement pas qu'un jour un peu d'eau vaporisée rendrait le voyage de Paris à Alger plus court que ne l'était pour lui celui de Paris à Moulins.
Malgré le perfectionnement des moyens de transport, Alger n'est point une dépendance naturelle de Paris, et, jusqu'à présent, c'est moins à des intérêts réfléchis qu'à l'amour-propre national que la France fait les sacrifices qu'exige la fondation
' Histoire de Barbarie et de ses corsaires, divisée en six livres, par le R. P. Fr. Pierre Ban, minisire et supérieur du couvent de la Sainte-Trinité et Rédemption des captifs, fondé au chasteau de Fontainebleau,- in-l", Paris, 1657; et in-fol., Paris. 1G49.
d'un établissement européen en Afrique. Ils ne sont nulle part plus volontiers consentis qu'en Dauphiné. Cette province, dont les demi-brigades combattaient à Arcole, aux Pyramides, à Héliopolis, n'a pas de villages où les enfants n'aient été bercés avec les récits de l'expédition d'Egypte, et elle accepte la conquête d'Alger comme un faible dédommagement de la perte de nos limites naturelles sur les Alpes. A mesure qu'on approche de la Méditerranée, les considérations deviennent plus positives, si ce n'est plus étroites, et Marseille, dès longtemps accoutumée, par l'ingratitude de son sol et les avantages de sa position, à compter sur la mer plutôt que sur la terre ^, tient presque autant à l'Algérie qu'à certaines parties de l'ancien territoire français.
En 1825, aussi bien qu'en 1808, la guerre avec l'Espagne passait à Bayonne pour juste, politique, et surtout avantageuse à la France. Les fournisseursetleurs associés n'avaient, àcetégard, qu'une voix. L'armée d'Afrique tire à grands frais d'Europe la presque totalité de ses approvisionnements. Il ne faut pas demander si le système qui produit de tels résultats a des partisans à Marseille, et si, parmi eux, les tendances à la réduction de l'effectif sont traitées sans ménagement. Toutefois, audessus des intérêts qui reposent sur l'exploitation des charges que fait peser sur la France l'occupa-
' Strab., L. vi.
lion de l'Algérie, il en est, à Marseille, qui s'identifient complètement avec ceux de la nation. La ténacité instinctive avec laquelle la population du littoral s'attache à l'établissement d'Alger est, en réalité, fondée sur un sentiment vrai des conditions de la puissance de notre pays, et les faits qui la justifient réagissent sur tout notre commerce et sur toute notre politique.
La prospérité croissante qui, depuis 1816, a porté de quatre à vingt-huit millions les recettes de la douane de Marseille n'est pas le partage exclusif de la ville où s'en établit le décompte; elle se ramifie jusque dans les lieux les plus éloignés du territoire. Et, d'ailleurs, quiconque en France serait jaloux des avantages actuels de la position de Marseille est maître d'en profiter ; c'est un patrimoine national aux bénéfices duquel tout le monde est appelé. Son accroissement repose sur des causes très-multiples, et il serait difficile de déterminer avec précision pour quelle part y est entrée la conquête d'Alger; mais, en présence des faits, il est impossible de nier que cette part ne soit considérable. Dès que notre occupation a garanti la sécurité de la Méditerranée, un mouvement marqué s'est manifesté dans le tonnage de nos ports sur cette mer. Déduction faite de la pèche et du cabotage qui, réservés à la marine nationale, étaient à l'abri de la piraterie, le tonnage de la navigation en concurrence s'élevait, pendant les cinq années qui ont précédé l'expédition de 1850 :
En 182o .... à b48,229 tonneaux.
1827 So6,455
ce qui présente une moyenne de o4o,047 tonneaux. Les fruits de la sécurité conquise par nos armes ont pu se recueillir dès 1852. Le même tonnage s'est dès lors élevé :
En 1852 .... à 826,856 tonneaux.
La moyenne est de 768,667, et l'augmentation, d'une période à l'autre, de 41 pour cent. Si cet accroissement de circulation n'était que la conséquence du séjour de nos armées en Afrique, il serait permis de n'y voir que la mesure de nos charges; mais les perceptions des douanes et le mouvement des entrepôts prouvent que le développement des échanges a suivi celui de la navigation. Pendant les deux périodes que nous venons de considérer, les recettes des bureaux de la Méditerranée ont été, pour la première :
En 1825 de . . . 20,713,545 fr.
En 1827 de . . . 21,967,679 fr.
et pour la seconde :
En 1832 de . . . 29,750,043 fr.
et les moyennes, qui sont de 22,644,987 fr., et de 28,252,8do fr., présentent un accroissement proportionnel de 25 pour 100. Les produits correspondraient au progrès du tonnage, si les marchandises qui s'échangent en entrepôt payaient des droits comme celles qui entrent dans notre consommation intérieure.
Depuis la conquête d'Alger, une prospérité trèsréelle s'assoit donc, pour les déparlements du Midi, sur des bases très-solides. Et qu'on ne prétende pas ne rencontrer ici qu'un simple rapprochement de dates. Si le mouvement observé dans la Méditerranée était dû à des causes générales, il se serait à plus forte raison manifesté de même dans nos ports de l'Océan : trois de nos quatre grands fleuves, la Seine, la Loire, la Garonne, sont tributaires de cette mer; elle baigne à la fois les provinces les plus iiiduslrieuscs de la France,
et les contrées avec lesquelles notre commerce maritime fait le plus de progrès, notamment TAngleterre et les Etats Unis; elle sert de véhicule aux approvisionnements et aux exportations de la capitale. 3Iaigré ces avantages, le tonnage des ports de rOcéan n'a augmenté que de 18 pour 100, lorsque celui de la Méditerranée s'accroissait de 41. Il a été pendant les cinq années antérieures à 1830 :
En Î82b de .
et pendant les cinq années postérieures à 1851 :
En 1852 de . . . 1,096.859
Les moyennes sont, pour la première période, de 1,077,496 tonneaux, pour la seconde, de 1,275,993. Les moyennes des recettes des douanes correspondantes seraient de b6, 548,902 fr., et de 51,126,627; mais il n'y a aucune conséquence à tirer de cette diminution, principale-
ment due à la faculté accordée depuis 1833, de payer à l'entrepôt de Paris les droits des marchandises destinées à la capitale.
Cette différence entre la situation de l'Océan et celle de la Méditerranée tient à ce que la navigation de l'Océan n'a, dès longtemps, rien à gagner en sécurité. La création sur la côte d'Afrique d'intérêts connexes avec ceux de l'Europe était, au contraire, une garantie qui manquait à la navigation de la Méditerranée, une des bases principales de sa prospérité. Depuis les traités résumés dans celui de 1604, conclu entre Henri IV et Achmet P"", la piraterie barbaresque respectait ordinairement le pavillon français; mais elle ôtait toute sécurité aux petits États qui commercent avec nos ports du Midi , et diminuait d'autant le mouvement de ceux-ci : c'était donc une spéculation aussi fausse dans ses résultats, que cruelle dans son principe, que celle qui portait autrefois la chambre de commerce de Marseille à ravitailler à ses frais, dans nos ports, les corsaires africains qui couraient sur les marines rivales de la sienne. Ces marines amènent aujourd'hui aux négociants de Marseille vingt fois plus d'affaires que n'en réservait à leurs devanciers cette jalousie insensée.
L'accroissement des perceptions des douanes de la Méditerranée correspond à un mouvement de marchandises de soixante à quatre-vingts millions, dont moitié à peu près est fournie par l'industrie nationale, et ces échanges faits avec l'étranger don-
nent lieu, par les travaux qu'ils provoquent, à une augmentation indirecte de la masse des affaires intérieures : on n'a donc pas besoin de recourir aux bénéfices obtv, .us sur les approvisionnements de l'armée d'Afrique, pour expliquer la popularité dont jouit dans nos provinces méridionales, et particulièrement dans la métropole de leur commerce, l'établissement européen sur les côtes de Barbarie.
Les intérêts qui s'y rattachent se présentent à Toulon sous un jour particulier.
C'est au milieu des préparatifs de la guerre, au départ ou au retour d'une expédition, qu'il faut visiter Toulon. Je l'avais vu en 1830, paré de la puissance de la France, lorsque soixante-sept bâtiments de guerre clquatre cents transports, mouillés à l'aise dans sa rade, et chargés de trente-cinq mille soldats, menaçaient les côtes de la Barbarie : cette fois, tout était calme et dans la ville et sur la mer.
De grands changements se sont opérés à Toulon depuis 1830. Les vastes cales de construction établies au Mourilloh, entre le fort Lamalgue et la ville, exigent une nouvelle enceinte fortifiée; les bâtiments terminés de Saint-Mandrié attendent une destination pour animer le revers inhabité du cap Cepey. Tout ce mouvement local est la réaction de celui qui, depuis cinquante ans, fait graviter vers la Méditerranée les principaux intérêts militaires et commerciaux des peuples civilisés.
Que d'événements accomplis, que de semences fécondes jetées sur ses bords pendant le passage d'une seule génération! La révolution française labourant le sol de l'Espagne et de l'Italie; trois ans de séjour d'une de nos armées éclaircissant le passé de l'Egypte et lui ouvrant un nouvel avenir; Sultan Mahmoud et Méhémet-Aii sapant par sa base l'établissement politique du prophète; l'Angleterre maîtresse à Malte et à Corfou; Vienne et Pétersbourg entretenant des flottes dans l'Archipel; la piraterie barbaresque anéantie, et deux cent cinquante lieues des côtes qu'elle infestait échues à la France ; de nouvelles voies vers l'Inde s'ouvrant par l'Euphrate et la mer Rouge; la navigation à vapeur entrelaçant dans des relations de voisinage le monde musulman et le monde chrétien! et, de même qu'étant donnés les premiers éléments d'une courbe, les géomètres en déterminent le complément, on peut aujourd'hui, sur les effets déjà réalisés, calculer les suites de l'essor imprimé au bassin de la Méditerranée. Nous sommes dans l'heureuse nécessité d'y agrandir notre puissance ; et quand Marseille étend au loin nos pacifiques conquêtes, il faut augmenter à Toulon les moyens de les protéger et de les défendre.
Les passages pour Alger procurent à Toulon un transit de quelque importance et qui ne peut manquer de s'accroître. Indépendamment des causes générales qui agissent sur toute la côte, le spectacle des bâtiments de guerre qui vont et viennent
continuellement entre ce port et l'Afrique a éveillé Taltention du commerce; il s'est mis à suivre une route où l'appelaient des exemples journaliers, et les besoins de l'armée font régner dans le port marchand un mouvement soutenu. Ce mouvement changerait au moins d'objet le jour où la régence pacifiée nourrirait les troupes qui la gardent; la pacification ouvrirait la carrière à des échanges plus profitables que des transports sans retours. Le seul désavantage de notre marine de la Méditerranée consiste dans la cherté des provisions de bord : au lieu des territoires féconds du Piémont, de la Toscane et de la terre de Labour, sur lesquels sont appuyés les ports concurrents de Gênes, de Livourne et de Naples, notre littoral correspond aux provinces les moins fertiles du royaume. Mais il peut trouver sur ia côte d'Afrique une partie de ce qui lui manque sur notre sol : les denrées qu'elle fournit à bas prix coûteraient moins à transporter à Toulon, que celles des départements des Alpes i, et contribueraient à rétablir l'équilibre entre notre marine marchande et celle de l'Italie.
Il n'est pas hors de propos de faire remarquer ici que l'extension des relations du port de Toulon avec l'Afrique exigerait, pour l'élargissement de la base des échanges, l'ouverture d'une route neuve
' Ceci ne concerne que les approvisionnements de la marine, qui, pour soutenir la concurrence de Tétranger, les prend à son gré soit en dedans, soit en dehors des lignes de douanes qui protègent la production nationale.
de cette ville au contluent de la Durance et du Verdon, et le redressement du tracé barbare de celle de Manosque à Grenoble. Le vaste bassin de la Durance. le haut Dauphiné, la Savoie et la Suisse obtiendraient ainsi un débouché plus direct sur la Méditerranée; une voie commerciale pénétrerait enfin dans une contrée riche en chutes d'eau, habitée par une population laborieuse, mais jusqu'à présent étrangère, par suite de la difficulté des transports, au mouvement des grands marchés.
En dehors de la ville, l'amirauté possède un établissement moins connu qu'il ne mérite de l'être : c'est le jardin d'acclimatation, fondé sous le ministère du maréchal de Castries. Abrité du nord par le montPharon, arrosé par de belles eaux, il reçoit, comme son nom l'indique, les végétaux à transplanter du voisinage des tropiques en France. II a rendu de nombreux et modestes services à notre horticulture, et offre déjà à l'Afrique plus d'une précieuse ressource.
Nous nous sommes embarqués, le 14 août à onze heures du matin, sur le bateau à vapeur la Chimère : une jolie brise de terre nous poussait rapidement; mais le vent fraîchissant et passant au sud, la mer est devenue houleuse, et nous ne sommes arrivés à Mahon que le surlendemain matin.
La terre de Minorque est signalée au loin par le Monte-Toro, qui occupe le milieu de l'île et la fait ressembler à une pyramide affaissée sur sa base;
ses côles ne présentent, particulièrement du côté de Mahon, que des collines sèches et dépouillées, et si le cardinal de Retz n'a pas tiré de son imagination les eaux jaillissantes dont il a enchanté ce paysage ^, nulle part les funestes effets du déboisement des montagnes ne sont plus clairement manifestés.
Le havre s'ouvre dans une formation calcaire à couches horizontales ; la place en semble formée par l'écroulement des voûtes d'une longue caverne sous-marine; la roche est rompue verticalement, l'eau est profonde, et presque partout les vaisseaux s'amarreraient à terre. Ce bassin, l'un des plus beaux et des mieux abrités du monde, pénètre d'environ cinq kilomètres dans les terres, et sa largeur moyenne est de cinq cents mètres : il mérite sa réputation proverbiale 2, et son seul défaut est de n'avoir qu'une ouverture; à moins de se faire touer par des bateaux à vapeur, on n'y peut entrer par les vents d'ouest, ni en sortir par les vents d'est.
V\\ havre pareil aurait njarqué sur la c()te de
' « Une grande montagne qui l'environne (le port Mahon; (le tous les côtés fait un théâtre qui, pour la multitude et la hauteur des arbres dont elle est couverte, et par les ruisseaux qu'elle jette avec une abondance prodigieuse, ouvre mille et mille scènes qui sont, sans exagération, plus surprenantes que celles de TOpéra. « {Mém. du card. de Retz, liv. ir.; ^ Junio, Julio, Agosto, y puerto Mahon,
Los mejores puertos del Meditcrraneo son. 1 l'alcérie. 4
Barbarie la place d'une viile de premier ordre ; mais avec son peu d'étendue et sa stérilité l'île de Minorque ne saurait alimenter un commerce étendu, et le port Mahon n'a d'importance réelle qu'en temps de guerre : il devient alors une station de croisières redoutable , et un entrepôt de marchandises sur et fréquenté; la paix le réduit au rôle de bureau de poste et de lazaret. C'est ainsi que sa population, qui, en 1814, passait, dit-on, trente mille âmes, est aujourd'hui tombée à huit, et s'appauvrit chaque jour au profit de l'Algérie. La ville de Mahon est située au sud et vers le fond du bassin, sur la hauteur; on y monte par des rampes rapides. Si son commerce avait plus de permanence , elle se serait construite plus à portée du port, et aurait d'autres quais et d'autres établissements. La merveilleuse propreté des rues, des édifices publics et des plus modestes habitalions dément bien les idées généralement admises sur les habitudes des Espagnols. Les maisons sont blanchies à la chaux au moins une fois l'année; les rues, bien alignées, sont pavées en dalles calcaires comme des trottoirs, et les routes qui rayonnent autour paraissent entretenues avec le soin le plus minutieux : on n'y distingue, à la vérité, aucune trace de roues; la charrette n'a point encore remplacé le bât dans le pays. Les Mahonnaises sont charmantes; le Midi n'a pas de femmes à chevelures plus soyeuses, à physionomies plus expressives, et l'on comprend en les voyant pour-
quoi Montaigne appelle bien espagnolée une laille souple et gracieuse. ^iCS Mahonnais sont intelligents, sobres, matelots agiles, cultivateurs laborieux, et, par conséquent, bons soldats. Il ne manque à la population baléare, qui a du sang arabe dans les veines, aucune des conditions nécessaires au succès des établissements à fonder en Afrique, et son goût, aussi bien que les circonstances, la poussent à cette émigration. Toutefois, si ses pré- Ires la suivent, ils feront liien de laisser à Mahon ce sombrero qui absout de tout reproche d'exagération celui qui couvre sur nos théâtres la tête de don Basile; ils risqueraient de rappeler désagréablement aux juifs et aux Tagarins d'Alger les familiers du saint-office.
Le temps m'a manqué pour visiter les champs de la gloire du maréchal de Richelieu et de M. de Crillon-Mahon. Je ne sais si, comme on l'a prétendu, la position du maréchal dans le monde contribua autant que son mérite militaire à l'éclat que fit l'entreprise. 11 serait injuste d'en juger les difficultés sur l'état actuel des fortifications, dont la plus grande partie a été détruite par les Anglais, avant leur évacuation de 1802. Quoi qu'il en puisse être, il rendit à son pays et à toutes les côtes de la Méditerranée un immense service, en chassant les Anglais de cette position, d'où ils nous incommodaient, en vertu du traité d'Utrecht, depuis quarante-trois ans.
Quand les bateaux à vapeur se seront multipliés
dans la Méditerranée, Mahon, au centre du heau bassin dont la France, Tltalie, la Barbarie et l'Espagne forment les côtés, deviendra probablement leur rendez-vous commun, et leur principal dépôt de combustible; leurs caravanes flottantes y viendront échanger leurs voyageurs et se pourvoir de nouvelles forces motrices (note A). Il ne manque à l'ile située à rentrée du havre aucune des conditions à rechercher pour un entrepôt de houille : les bateaux l'accosteraiônt sans presque se détourner de leur route, et il suffirait de travaux fort simples pour mettre les plus gros navires en état de compléter leur approvisionnement en quelques minutes. Quant à l'alimentation de l'entrepôt, elle serait aujourd'hui dévolue aux mines d'Angleterre; plus tard la France la partagerait. J'ai montré ailleurs ^ que nos départements du littoral recèlent des gisements de combustible fossile à peine explorés; l'Espagne elle-même possède des terrains houillers d'une grande richesse. Il faut espérer que le gouvernement espagnol comprendra ces conditions de la prospérité de Mahon, et n'éludera pas , lorsqu'elle lui est avantageuse , l'observation de nos traités de navigation avec Philippe V.
La réciprocité de ressources et de besoins, sur laquelle se fondent l'avantage et la durée des rapports entre des pays différents, est bien plus éten-
' Annales marilimes. 2' semestre de 1832.
due et plus varice entre TAfrique et les îles Baléares qu'entre elles et l'Espagne, et si Alger, situé à une distance qu'on franchit en vingt-quatre heures * devient une véritable capitale, ces îles auront avec nos possessions, vers lesquelles sont tournés leurs ports principaux, des relations plus intimes qu'avec aucune des provinces de la Péninsule. Cet état de choses ne serait pas nouveau. Maîtres des Pithiuses dès l'an 665 avant J. C, les Carthaginois s'établirent à Majorque l'an 406, et n'en furent expulsés que près de deux cents ans plus tard, pendant la seconde guerre punique. Réunies avec l'Afrique sous la domination romaine, les îles Baléares passèrent presque en même temps sous le joug éphémère des Vandales 2. Enfin, conquises par les Arabes en 797, elles ne furent attachées à la couronne d'Aragon qu'en 1229 par le roi don Jayme. Aucun monarque espagnol n'a depuis lui mérité qu'elles conservassent son souvenir. Trop faibles pour être indépendantes, ces îles auraient pu, sous un gouvernement éclairé, jouir d'une certaine prospérité. Humbles satellites de l'Espagne, elles se sont moins ressenties de ses grandeurs que de
■ On compte d'Alger à Mahon, 64 lieues marines, à Palma, 57.
à Ivice, 50.
^ La conquête des îles Baléares par Gundéric, roi des Vandales, est de 427. Ils passèrent d'Espagne en Afrique 011 429, et étaient maîtres d'Hippone en 435. Bélisairc détruisit leur empire en 534.
sa décadence. Le port Mahon, leur point militaire le plus important, pris par Khaïreddin, en 132S5, occupé par les Anglais de 1708 à 1756, et de 1798 à 1802, a deux fois été rendu à l'Espagne par les armes ou la diplomatie françaises. ^J^es Baléares parlent un jargon dont le fond est notre ancienne langue d'oc, avec un mélange de mots puniques, latins, grecs, vandales, arabes, castillans, et leur esprit de nationalité n'est pas beaucoup plus espagnol que ce langage empreint des vicissitudes au milieu desquelles il s'est formé. Si les événements du dernier siècle ont respecté des liens politiques établis dans un temps où les îles Baléares avaient besoin de l'Espagne pour repousser les incursions des Barbaresqucs, ils ne les ont pas resserrés; on y compte moins sur le bien qui doit venir de Madrid que sur celui qui résulterait de la consolidation de nos établissements ; enfin, on revient d'Espagne, on émigré en Afrique.
Aidés par une brise de nord-est, nous avons franchi en vingt-deux heures la distance de Minorque à Alger; les matelots et les soldats luttaient de gaieté sur le pont. Le 17, des vapeurs légères voilaient les crêtes déchirées de l'Atlas, et il ne s'est découvert dans toute sa majesté qu'à notre entrée dans la baie d'Alger. La terre elles flots offrirent alors à nos yeux un magnifique spectacle. Des centaines de maisons de campagne, éclatantes de blancheur, se détachent, comme des fleurs dans un pré, sur la verdure sombre des flancs du Boudjaréah;
au milieu d'elles, Alger, avec les lignes arrêtées de ses remparts, et ses toits en terrasse aussi blancs que les murailles qui les supportent, reflète au loin la lumière dont l'inonde un soleil resplendissant. A l'est, on se croirait prêt à loucher le cap Matifoux, que ne signalent plus les édifices couchés dans l'herbe de V antique Rusgtmiœ^; au sud, les chaînes de l'Atlas s'étagent au-dessus de la plaine de la Métidja, et le Jurjura les couronne de sa niasse abrupte et gigantesque. Tout cela ressort sur un ciel bleu, d'un éclat et d'une pureté inconnus à nos latitudes. Quand on n'est pas attendu à terre par sa famille et ses amis, on est tenté de rester à bord dans la paisible contemplation d'un si beau spectacle, et de s'abandonner, sous l'influence bénigne de ce climat doux et chaud, à ces sensations calmes qui font si bien comprendre l'éloignement des musulmans pour nos habitudes inquiètes et agitées.
• Cette ville est désignée sur la carte du dépôt de la guerre sous le nom de Ritstonium ; Ptolémée l'appelle Poucrôviov. En écrivant Busguniœ, je ne fais que me conformer à l'opinion qui prévaut parmi les savants, d'après des inscriptions découvertes sur les lieux. (Voir le Journal des savants du mois de novembre 1837.)