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ville et les campagnes seraient largement abreuvées; et qu'on ne craigne pas que ces avantages fussent achetés aux dépens de la production agricole : indépendamment de la valeur très-réelle des bois, les terrains inférieurs, lorsqu'ils seraient arrosés et rafraîchis, rendraient beaucoup plus que le massif entier dans son état de sécheresse actuel. Quand nous jetterons un coup d'oeil sur l'agriculture de l'Algérie, nous reconnaîtrons que le Boudjaréah n'est pas la seule région où l'industrie particulière ne puisse prospérer que sous la protection de grandes mesures d'administration publique : il suffit, en attendant, de constater ici la facilité du reboisement. La terre du massif est généralement forte et bonne; les friches qui en couvrent la plus grande partie sont garnies de caroubiers, de lentisques, d'olivastres, à la vérité dévastés par le bétail, et il suffirait d'un peu de soin pour substituer à ces espèces inutiles des essences forestières. De loin en loin, on rencontre encore quelques pins de Jérusalem qui, par l'admirable vigueur de leur végétation, donnent la mesure de la beauté des forêts dont il serait aisé de couronner le Boudjaréah.
Le massif serait donc divisé en deux régions : Tune forestière, assurant des eaux abondantes et salubres à la population urbaine et rurale répandue sur ses flancs, l'autre agricole, rafraîchie et fécondée par la première. Celle-ci est vouée, par la nature de son sol, la variété de ses aspects et la mul- 1 7.
tipHcité des besoins des marchés d'Alger, à la petite culture, et son exploitation exigerait le travail de cinq à six mille familles : c'est une nécessité qui n'a rien de fâcheux ; la densité de la population au centre de notre établissement est un gage de progrès, et avant de nous trouver à l'étroit dans le massif, nous avons beaucoup à faire.
Nous ne sommes malheureusement pas encore arrivés à l'époque où l'on cultivera ce territoire, sans préoccupation de sa défense; mais il est facile de le fermer parfaitement aux incursions des Arabes, et, si le gouvernement veut se charger de cette tâche, les particuliers se livreront en sécurité à des entreprises agricoles.
Sur quatre-vingt-dix kilomètres de tour qu'a le massif, la mer en défend quarante-quatre, l'Aratch onze, et le Mazafran dix; il reste à garder par des moyens artificiels, une ligne de vingt-cinq kilomètres, comprise entre les deux rivières. Les collines du Sahel, qui forment, au sud, la dernière assise du massif, présentent du côté de la plaine un front escarpé, dont le plateau la commande d'une hauteur de cent cinquante mètres. L'attaque de cet escarpement serait difficile pour la meilleure infanterie, et la cavalerie, qui est la principale force des Arabes, ne saurait s'y aventurer ; au pied des collines règne, de l'Aratch au Mazafran, une bande de marais profonds, dont la ligne de pente est de seize kilomètres d'un côté, de onze de l'autre, et dont le point de partage est d'environ dix-huit mè-
ires au-dessus du niveau des extrémités : Técoulement des eaux serait donc parfaitement assuré.
Sur un sol ainsi disposé, les meilleurs travaux défensifs sont ceux qu'indique la nature elle-même. Tel serait rétablissement sur le plateau du Sahel d'une ligne de postes militaires, couverts par un fossé et par des haies, et liés entre eux par une bonne route : toutefois, les troupes qui garniraient ces hauteurs auraient, dans les exhalaisons des marais parallèles à leurs cantonnements, un ennemi plus redoutable que les Arabes. Celles qui sont campées à Doueira et à Mahclma en font tous les jours la cruelle expérience. L'installation des postes du Sahel devrait donc être précédée du dessèchement des marais. Le creusement du fossé des crêtes et de l'émissaire principal des marais occuperait quatre mille hommes pendant une campagne (note F); et quand ce travail serait achevé, il suffirait de trois bataillons, dont un disséminé, et deux réunis, pour garantir la parfaite sécurité du massif. Le canal de dessèchement, formant en avant des collines une véritable clôture, des partis arabes surpris entre cette ligne et celle du plateau seraient gravement compromis; s'ils pénétraient en arrière de la ligne de postes, dans le pays inégal et coupé qu'elle couvrirait, ils n'en sortiraient assurément pas, et jusqu'aux haies et aux fossés de la petite culture, tout conspirerait leur perte.
Sous un gouvernement constitué avec sagesse ci agissant avec intelligence, tant de précautions
ne seraient assurément pas nécessaires pour la sûreté du Sahel; il n'en coûtait pas tant aux Turcs pour tenir les Arabes en repos. Mais après les fautes que nous avons commises, les cultivateurs ont peut-être besoin, pour se fixer, d'un surcroît de garanties; les travaux d'assainissement seraient, d'ailleurs, utiles sous plus d'un rapport.
Le système de protection armée de l'agriculture, absurde quand on l'applique à la Métidja, où des frais énormes ne suffisent pas à la garde d'établissements insignifiants, ne nous imposerait pas, sur le massif, des charges supérieures aux avantages qu'il serait permis d'en attendre. L'étendue de vingt lieues carrées que couvriraient les lignes du Sahel, comprendrait, en effet, la ville et la banlieue d'Alger, les villages naissants du massif, de grands établissements publics extérieurs, et, si jamais ce foyer de la puissance française en "Afrique était sérieusement attaqué, un renfort de troupes sur les lignes militaires tracées pendant la paix les rendrait inexpugnables.
La Métidja ne ressemble en rien au massif; elle a tour à tour été citée pour la fécondité de ses champs, l'aridité de ses sables, l'insalubrité de ses marais. Ces témoignages ne sont contradictoires qu'en apparence ; dans sa vaste étendue, la Métidja réunit toutes les qualités de terrains, depuis les meilleurs jusqu'aux plus mauvais. L'uniformité de sa surface, la manière dont y sont distribuées les eaux, la classera parmi les pays de grande cul-
lure. Un jour, sans doute, ses marais seront changés en prairies, des canaux d'arrosage dérivés des nombreux cours d'eau qui descendent de l'Atlas la parsèmeront de verdoyantes oasis, des millions d'arbres couvriront sa nudité; mais la réalisation d'un avenir si séduisant est subordonnée à deux conditions : l'exécution d'immenses travaux d'assainissement, qui ne sont pas encore étudiés, et avant tout, la complète pacification du pays. Nous disons la pacification, parce qu'il est matériellement impossible d'obtenir par de simples combinaisons militaires le degré de sécurité nécessaire à l'exploitation agricole de la Métidja.
On ne gagne rien à vouloir devancer le temps. Ce qui prospérerait sur le massif languit et meurt aujourd'hui dans la plaine; nos ressources en hommes et en capitaux sont limitées, et nous ne les appellerions prématurément sur ce territoire qu'en les détournant d'emplois plus fructueux; le colon aventureux qui s'engagerait aujourd'hui dans de telles entreprises y consumerait des forces qu'il est maître de tripler, en attendant dans des lieux mieux choisisle moment opportun. Une expérience de dix années parle d'ailleurs plus haut que le raisonnement. Que reste-t-il des établissements agricoles formés dans la plaine, à l'imitation de la Ferme modèle, où l'on ne récolte pas un seul hectolitre de grain? où sont les résultats utiles des énormes dépenses militaires où nous a entraînés une fausse appréciation de la marche que nous aurions à sui-
vre? Tandis que, si l'on eût employé dans les collines salubres et sûres du massif la dixième partie de ces frais et de ces efforts, nous recueillerions déjà les fruits de notre sagesse; nous aurions une base pour de nouvelles opérations, et, pour les conduire à bien, une expérience acquise, des hommes éprouvés et des capitaux disponibles.
I Si ces considérations sont fondées, si, pour quiconque étudie l'ordre de travaux déterminé par la fertilité relative et la salubrité des terres, il devient évident que la culture européenne ne s'avancera sur la 3Iétidja qu'après que de nombreux centres d'exploitation se seront établis au pied de l'Atlas, en regard de celui du Boudjaréah, il faut reconnaître nettement que les entreprises agricoles prématurées ne sont dans la plaine qu'un embarras; en attendant des temps meilleurs, elles devraient être interdites à l'imprudence aventureuse que l'Etat n'a point la charge de protéger.
Dans l'intérêt même de la culture, nous ne devons aujourd'hui nous laisser détourner par aucun autre soin de celui de consacrer dans la plaine la liberté de la circulation et celle des marchés : c'est là qu'est le véritable intérêt commun entre nous et la masse des Arabes; ils seront les premiers à en profiter, et plus d'une tribu s'associera à cette tâche dont l'accomplissement sera le point de départ d'une ère nouvelle pour notre établissement. Les moyens de la remplir sont nombreux et divers.
et l'un des plus puissants consiste dans l'ouverture de quelques routes.
Dans l'antiquité, plusieurs voies romaines traversaient la Métidja. La plus importante suivait la côte, et l'on en retrouverait les traces à l'est et à l'ouest d'Alger, dans les directions de Dellys et de Cherchel; ce n'est pas celle dont la restauration est le plus urgente, et la priorité est due au percement des routes dont la navigation ne saurait suppléer le service, de celles surtout qui lieront entre elles les diverses parties du massif.
Dès que la consolidation des fondements jetés dans le voisinage d'Alger nous permettra de porter au loin notre action, nous aurons à nous occuper des moyens de franchir l'Atlas, non que nous ayons le moindre avantage à former des établissements européens sur son revers méridional, mais il importe que notre influence y pénètre, et que les relations de l'intérieur avec la côte propagent au loin des intérêts solidaires des nôtres.
La nature elle-même a préparé les voies par lesquelles doivent s'établir ces communications. L'Ai las s'aplanit au sud-est et au sud-ouest du Boudjaréah. Le plus connu des passages qui le traversent est celui des Portes-de-Fer : de la plaine de Hamza, à laquelle on arrive, à la vérité, par un pays assez difficile, il s'ouvre de plain-pied sur la province de Constantine. L'Adouse, qui prend sa source dans la même plaine, se dirige par une anfractuosité plus large, mais non moins profonde, sur Bougie,
et suit, du pied du Jurjura à la mer, une vallée de trente lieues de longueur. Mais quelque avantage qui s'attache au percement de routes qui doivent rapprocher d'Alger les parties les plus fertiles de la régence, d'autres travaux de même nature promettent des résultats plus prochains, plus faciles et, s'il est permis de le dire, plus importants.
L'emplacement de ceux-ci se trouve sous notre main; on l'aperçoit obliquement du sommet du Boudjaréah : c'est la coupure de la Chiffa. Le navigateur qui cingle du nord ou de l'ouest vers Alger la découvre de face dans toute sa grandeur : elle semble une porte du désert ouverte au travers de l'Atlas; les pics de Beni-Salah et de Mouzaïa, qu'on pourrait en appeler les piliers, sont à peine distants entre eux de 10,000 mètres et en ont plus de loOO de hauteur i. Le fond de la coupure ne peut pas être à plus de 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, ni fort supérieur à celui du Chelif 2. En plongeant, par cette profonde déchi-
' D'après les calculs géodésiques du commandant Bérard, Beni-Salah a 1520 mètres de hauteur, et Mouzaïa 1560. Ces mesures ont été adoptées dans les cartes publiées par le dépôt de la guerre, qui avait d'abord donné les cotes de 1464 et de 1599 mètres.
a Vis-à-vis la Chiffa, le Chelif est à 35 lieues de son embouchure. Si la rivière est torrentielle, la pente doit être peu sensible de la coupure à son rivage; si, au contraire, la descente est forte, on serait en droit de conclure que le Chelif n'est point rapide, et serait susceptible d'être rendu navigable.
rure, la vue en arrière du rideau que forme l'Atlas . au fond de la plaine, on se demande comment le gouvernement s'est si peu préoccupé des avantages politiques, militaires et commerciaux qu'entraînerait après soi l'ouverture d'une route à peu près horizontale d'Alger à la vallée du Ghélif, à Médéah et au fond de la province de Titterie. Dans nos expéditions contre Médéah, nous avons ■' pris la route plus longue et surtout plus difficile du col de Téniah, qui est de six cents mètres plus élevée que celui de la Chiffa. Nous cédions alors à la nécessité d'occuper des positions militaires trop dangereuses à laisser prendre à l'ennemi et à l'impossibilité d'engager de l'artillerie dans un défilé qui doit ressembler à celui des gorges d'Ollioules. Depuis l'occupation, nous n'avons jamais pénétré qu'en armes dans l'Atlas, et il n'a point été fait d'exploration complète du passage. Mais, en 1784, Desfontaines allant à Médéah suivait la coupure de la Chiffa, et la description qu'il en fait confirme toutes les espérances qu'autorise l'aspect éloigné des lieux. La distance d'Alger à Médéah par cette ligne est de vingt lieues, et après l'établissement de la route, il n'en coûterait plus, pour franchir l'Atlas, aux troupes qu'une étape, au roulage qu'une journée, aux courriers que deuxheures. Le percement d'une gorge si profonde, resserrée sur une partie de sa longueur entre des rochers à pic, sera certainement un travail pénible; il ne peut d'ailleurs s'exécuter que. sous la protection 1 8
de dispositions militaires, au succès desquelles les habitudes de brigandage et de férocité des tribus de la Chiffa attacheront peut-être quelques difficultés et quelque honneur. La résistance ne fera qu'animer nos soldats, et quant aux obstacles naturels, il ne paraît pas qu'ils doivent approcher de ceux que nos ingénieurs ont vaincus dans le Simplon et le mont Cenis; l'espace sur lequel ils sont accumulés est d'ailleurs fort court.
De tous les travaux publics à exécuter en Algérie, le plus profitable à l'extension de notre influence est, après l'établissement du port d'Alger, la construction de la route de Médéah par la Chiffa, ou plutôt ces deux entreprises doivent marcher ensemble; elles se font valoir et se complètent réciproquement. Autrefois Médéah était un des principaux points d'arrivage des caravanes de l'intérieur; au midi de cette ville, le pays cultivé des Mozabites forme au milieu des sables une sorte de presqu'île qui va d'une soixantaine de lieues au-devant des caravanes qui viennent du désert. Qu'elles se dirigeassent vers la mer ou vers l'intérieur, les caravanes trouvaient à suivre le Beni-Mzab un avantage qui n'a pas besoin d'être expliqué ; mais parvenues au pied de l'Atlas, elles s'arrêtaient devant des difficultés dont les moins redoutables n'étaient pas celles qu'élevait le brigandage des tribus : les Turcs, qui s'inquiétaient peu du commerce , ne faisaient rien en faveur de la circulalion. Nous avons un autre but que le leur, et c'est
à nous à faire dire avec vérité qu'il n'y a plus (l'Atlas en face d'Alger. Du jour où le maugrebin protégé pourra décharger ses chameaux sur les quais que nous aurons construits, les caravanes du centre de la Barbarie cesseront de se bifurquer, comme elles le font depuis douze ans, vers les régences de Maroc et de Tunis, et les Africains comprendront à quoi notre présence est bonne sur leurs côtes.
Le rideau de l'Atlas qui s'étend en face duBoudjaréah n'a point encore été exploré, et l'on ne fait, sur la possibilité de le percer par d'autres passages que celui de la Chififa, que des conjectures plus ou moins vagues. Les indigènes eux-mêmes ne sont pas, à cet égard, beaucoup plus avancés que nous; n^ayant aucune idée des conditions de nos tracés de routes, les accidents de terrain qui en détermineraient l'emplacement ne frappent point leur esprit. Dans leurs rares voyages, le souci des dangers dont les menacent les habitudes de brigandage de leurs compatriotes est le seul qui les préoccupe; il leur fait éviter les vallées et suivre de préférence les crêtes, où les surprises sont plus difficiles et la marche mieux éclairée : nous n'avons donc rien à attendre que de nos propres recherches. Les vallées de l'Ouedjer, del'Aratch, de risser, doivent, d'après le volume d'eau qu'elles fournissent, pénétrer assez loin dans la montagne; en les étudiant, on découvrira probablement plus d'une issue nouvelle à la Métidja, mais aucune ne
pourra disputer à la coupure de la Chiffa l'avantage de doubler, en faisant de la longue et fertile vallée du Chélif un prolongement de la plaine dont Alger occupe le centre, les bases immédiates de la prospérité de cette ville.
Les Cabyles des tribus de l'Atlas fréquentent les marchés d'Alger et particulièrement celui que nous avons établi à Bouffarick, au milieu de la plaine : la force qui les y protège saurait au besoin les réprimer, et en sa présence, ils contiennent leurs dispositions turbulentes; mais ils n'en sont pas encore à nous rendre dans leurs montagnes les bons procédés qu'ils acceptent de notre part, et il s'écoulera du temps avant qu'ils consentent à nous traiter sur le pied d'une exacte réciprocité.