‹ L'AlgérieChapitre 3 sur 14 · ALGER ET SES ENVIRONS · texte numérisé non relu

ALGER ET SES ENVIRONS

An-ivée à Alger. — Maisons moresques. — Boudjaréah. — Sidi-Ferruch. — Plaine de Babeloued. — Pointe Pescade.

— Hammah. — Cap Matifoux. — Massif d'Alger. — Métidja.

— Coupure de la Chiffa.

Le mercredi est pour les Français d'Alger un jour d'anxiété et de bonheur : chacun devance le soleil sur sa terrasse, et cherche d'un œil avide le paquebot de France au mouillage. Est-il en retard, mille regards inquiets interrogent l'horizon ; des exclamations de joie saluent le premier indice de fumée : on dirait une population de bannis attendant la nouvelle de sa délivrance. Le bateau jette l'ancre... bigarrés de turbans et de chapeaux, tous les canots du port s'élancent à la fois : les prescriptions de la santé ont peine à maintenir le cer-

de bruyant qu'ils forment autour des arrivauls. En attendant des communications plus intimes, camarades, amis, parents, s'interpellent d'un bord à l'autre; à peine les questions attendent-elles les réponses : la grande affaire à Alger, ce sont les nouvelles de France, et les témoins de cette préoccupation exclusive se demandent jusqu'à quel point nous sommes susceptibles de contracter, pour un autre pays que le nôtre, cet attachement réfléchi qui fonde et consolide les colonies.

A la Santé, à la Douane, à la Police, on se croirait en Europe; mais en échappant de leurs mains, on tombe dans un monde tout nouveau : une fourmilière d'individus différents de traits, de couleur, de langages, d'habits, bourdonne autour de vous : Nègres, Maltais, Cabaïles, se précipitent sur vos effets comme les portefaix d'Avignon, si ce n'est qu'ils offrent leurs services au lieu de les imposer. Par une déférence due à de nouveaux compatriotes, vous choisissez les Cabaïles ; ils suspendent votre bagage à de longs bâtons dont les extrémités portent sur leurs épaules, et se dirigent en cadence vers le logement indiqué. Un ïurc, dont la tournure en turban vous donne un arrière-goiit du carnaval de votre patrie, accourt, et vous embrassez un ancien camarade de collège ; vous êtes coudoyé par un juif qui, par un autre rapprochement entre l'Afrique et l'Europe, a couronné d'une perruque crasseuse et d'un chapeau rond son vêtement oriental. Une poussière suffocante obscurcit

— jO —

les rues en construction. Tandis que vous vous débattez au milieu d'un conflit de charrettes et de soldats, jadis également inconnus dans la ville, ou que vous admirez l'élégant sarma ^ des j.uives, une troupe de Biscris, armés d'outrés dégouttantes d'huile, pénètre comme un coin dans la foule. Bientôt vous prenez une des rues du vieil Alger : à peine si ses maisons sans fenêtres laissent deux mètres de largeur au passage, et si les saillies arcboutées des étages supérieurs permettent de voir le ciel par échappées ; ce défaut de largeur et cette obscurité choquent d'abord un Européen; mais la fraîcheur vivifiante qui règne dans ces rues le réconcilie bientôt avec une disposition si bien appropriée à la chaleur du climat. Enfin, vous arrivez à une porte à plein cintre sculptée; vous montez, par un escalier revêtu d'une mosaïque de faïence, jusqu'à une cour carrée, pavée en marbre; le harem, jadis impénétrable à tous les regards, a été transformé en auberge, et la destination donnée à une maison reflète toute une révolution. Tel n'était pas l'Alger des janissaires, alors que la gravité farouche des Turcs n'y tolérait qu'un mouvement silencieux ; que des herses de fer abaissées tous les soirs entre ses quartiers en interceptaient les communications; que trois mille chrétiens gémissaient dans ses bagnes, ou que, semblable à un lion déchaîné, sa milice invaincue et invincible

' Bonnet de fil darclial orne de dentelles.

— al —

élisait et égorgeait cinq deys en un seul jour.

L'architecture d'un peuple porte l'empreinte de ses mœurs. Les maisons d'Herculanum et de Pompeïa nous en ont plus appris sur la vie intérieure des Romains qu'aucun des livres qu'ils nous ont laissés. A Paris, la ville sociable par excellence, cinq ou six familles s'accommodent du même toit; à Londres, où les habitudes sont moins communicatives, chaque ménage a sa maison; à Alger, le musulman, mettant tous ses soins à cacher sa vie, n'admet ni fenêtres ni jours extérieurs, et comme s'il eut été dangereux pour son maître qu'elle plût à d'autres, l'habitation, repliée sur elle-même, cache dans des murailles nues la richesse de ses façades intérieures.

Le rez-de-chaussée des maisons d'Alger est, en général, entièrement voûté : il comprend un parloir étroit où le maître reçoit ses visites, et des décharges destinées à loger les approvisionnements et les esclaves mâles. Une maison riche forme ordinairement un rectangle : au centre du premier étage est une gracieuse cour carrée, pavée en marbre; elle est entourée d'un péristyle à colonnes effilées, sur lequel prennent entrée les appartements. Distribué de même, l'étage supérieur est desservi par une seconde galerie et couvert d'un toit en terrasse, où, par un soin pieux, le musulman lient des fleurs et de l'eau pour abriter el désaltérer les créatures de Dieu qui peuplent l'air. Cette ordonnance architectonique est à peu près

— aa —

celle de l'intérieur de la Bourse de Paris, réduite aux proportions d'une habitation particulière, avec le ciel pur et bleu de l'Afrique à la place d'une toiture massive. Tout respire un calme profond dans cet asile où, entouré de ses femmes et vu seulement de l'oiseau qui passe sur sa tête, le musulman se recueille dans des joies paisibles et se sent libre et souverain. Cette vue, limitée au firmament, détache l'âme des agitations du monde; les sensations s'éclaircissent en se reposant, et, subissant l'influence des lieux, on s'y laisse aller au charme de cette vie contemplative dont les Orientaux des villes ne comprennent que le côté matériel.

Les maisons moresques n'ont pour nous qu'un inconvénient facile à corriger. Faute d'ouvertures extérieures, l'air circule mal dans les appartements; des cheminées et des fenêtres y procureraient une ventilation parfaite. Ces habitations restaurées pourraient, à peu de frais, devenir égales en commodité aux habitations européennes, qu'elles surpassent en grâce pittoresque; elles offrent à l'intelligence de nos architectes une donnée merveilleusement appropriée aux exigences d'un climat sec et chaud, et. au milieu de la campagne, elles ont des qualités défensives auxquelles il n'est pas encore temps de renoncer en Afrique.

Le massif isolé du Boudjaréah occupe en avant de la plaine de la Métidja une aire à peu près elliptique de trente-trois mille hectares; la mer en baigne rhémicycle septentrional; Alger est bâti sur son flanc, à l'exposition du levant. En supposant le coteau de Saint-Cloud beaucoup plus roide et beaucoup plus élevé, la mer à la place de la Seine et de la plaine de Boulogne, un Parisien prendrait une idée assez exacte de cette situation. Seulement le coteau de Meudon est très-loin d'être aussi pittoresque que celui de Moustapha, et la campagne d'Issy aussi fertile que le Hammah.

Le point culminant du Boudjaréah est à 3,600 mètres de distance horizontale d'Alger, et à 402 mètres au-dessus du niveau de la Méditerranée. Il faut, en tournant les vallons abruptes qui forment le bassin du ruisseau de Babeloued, deux heures pour y monter. Plus de la moitié du trajet se fait sur la route de Deli-Ibrahim que nous avons rendue fort belle; elle passe sous le château de l'Empereur et tout près de la batterie d'où nous l'avons battu en brèche en I8ô0. Celle-ci est à près de 500 mètres du fort, et il est évident, par le peu de durée et le résultat du combat, que, leur ignorance étant plus grande encore que leur courage, les Turcs ne se sont pas défendus : trois cents Français bien pourvus de munitions ne seraient pas enlevés dans ce fort par vingt raille Arabes.

Du sommet de la montagne, on peut suivre, presque comme sur une carte, le chemin fait par nos 1 n

soldais en 1850; le regard se promène librement de Sidi-Ferruch, où ils débarquaient le 14 juin, à Alger, où ils entraient le 28. On s'explique, aux singulières anfractuosités du terrain, aux replis des vallons, comment fut dérouté, aux approches d'Alger, l'instinct topographique de nos meilleurs officiers, et comment des corps entiers, trompés par la direction des cours d'eau, prirent les brouillards de la Métidja pour ceux de la Méditerranée. La presqu'île de Sidi-Ferruch, qui forme, à l'ouest, la pointe extrême du massif, s'avance de 1100 mètres dans la mer 5 sa largeur, à la ligne fortifiée que nous avons tracée après le débarquement, est de 800 mètres, et sa superficie est d'environ quatre-vingts hectares; elle se termine en T, par un banc de rochers élevés, qui se prolonge par des îlots et forme sur les côtés deux petits abris assez précieux pour ces parages. Au sommet du rocher est un marabout dont la construction ne manque pas d'élégance. C'est sur sa plate-formé que le drapeau blanc fut arboré le 14 juin 1850, par Jean Siou, chef de la grande hune de la Thétis et François-Louis Beunou, matelot à bord de la Surveillante, les deux premiers Français qui descendirent alors sur le rivage africain. L'isthme est basse et sablonneuse; cinq puits légèrement saumâtres et le voisinage de ruisseaux de bonne eau, qu'on pourrait dériver à peu de frais, y complètent les moyens d'établissement. Ce lieu, désormais célèbre dans l'histoire de l'Algérie, se recomman-

dail aNiUit nous aux musulmans par les restes d'un saint personnage, dont l'existence et les miracles passent, à l'incertitude des dates près, pour ce qu'il y a de plus authentique ( note B). Pour en mieux consacrer la mémoire , on a nomm.é sa résidence Esseid Efroudj, comme nos pères disaient mo7isieur saint Denys; nous en avons fait, sans égard pour l'euphonie, Sidi-Ferrnch. Les marins, qui prisaient surtout dans le marabout le signal qu'il leur fournissait, désignaient la presqu'île sous le nom de Torre-Chica. Il serait de bon goût de donner, en mémoire du débarquement de 1850, celui de Duperré au village qu'on y bâtira quelque jour. t On se raconte le passé de la presqu'île de Sidi- Ferruch, mais on ne s'est pas encore occupé de son avenir ; la chose en vaudrait pourtant la peine. Nous avons reconnu l'imporlance de cette position, lorsqu'il s'est agi d'attaquer Alger ; un fort élevé sur le rocher du marabout eût rendu presque impraticable un débarquement qui partout ailleurs eût été fort chanceux. Aujourd'hui que l'échiquier est retourné, nous oublions les leçons que nous avons données aux autres, et, comme si l'art de faire des conquêtes excluait chez notre nation celui de les conserver, nous ne songeons pas à défendre le point vulnérable de la côte le plus voisin du cœur de nos établissements; nous exposons à plaisir nos ennemis à la tentation de faire sur notre imprévoyance les calculs que nous avons faits sur celle des Turcs. C'est cependant surtout dans les

combinaisons défensives qu'on maintient la paix en se tenant prêt à la guerre.

Dans leur état actuel, les criques de Sidi-Ferruch offrent aux sandals du pays et à d'autres petits navires un refuge contre le mauvais temps : lis mouillent, selon le vent, à Test ou à l'ouest de la presqu'île. Avec une très-faible dépense, on convertirait les jetées naturelles que forme le rocher en môles, derrière lesquels les bâtiments seraient aussi sûrement abrités qu'ils peuvent aujourd'hui l'être à la Galle et même à Alger. Il n'en faudrait pas davantage pour jeter sur ce point les fondements d'un établissement agricole et maritime, modeste mais durable; les villes de Goléah, Cherchel et Tennis seraient intéressées à son succès. L'Afrique a besoin de matelots au moins autant que de soldats, et si l'on distribuait des terres de ce côté, ce devrait être à des marins. La disposition naturelle du terrain et les lignes de 1850 mettraient, à défaut d'autres précautions, l'établissement à l'abri de toutes les attaques des Arabes.

Nous sommes descendus du Boudjaréah par un chemin presque direct qui aboutit derrière le jardin du dey : il n'est ni plus rude ni plus mal tracé que la plupart de ceux dont on se contente encore dans une partie de nos départements montueux du centre et du midi. Plusieurs passages sont trèsanciennement et très-solidement pavés à la mode des chemins ouverts sous les Médicis dans les Apennins. Ces pavés sont probablement l'ouvrage de

— ol —

pauvres esclaves chrétiens qui pleuraient Pise et Florence, en exerçant, sous le bâton des infidèles, l'art qu'ils avaient appris pour l'embellissement de la Toscane.

La porte de Bubeloued s'ouvre au nord d'Alger, sur une plaine où la ville eût trouvé, pour s'étendre, plus d'espace qu'elle n'en occupe sur la croupe rapide du coteau voisin. Maîtresse de choisir entre deux emplacements contigus, la population a préféré le plus incommode : dans son ignorance de l'art de la fortification, elle a cru que toute position élevée était forte et organisée pour la guerre et le brigandage; elle s'est décidée par les considérations qui se rapportaient le plus directement à son but. Après avoir si bien constaté, en 1830, la faiblesse de l'enceinte des janissaires, nous ne songeons point à en faire nous-mêmes une meilleure, et nous nous y renfermons : cependant, une grande activité règne déjà sous les baraques de bois de la plaine de Babeloued, et la force des choses y fixe le plus important de nos établissements publics.

L'espace compris entre la porte de la ville et la mer est rempli par le Fort-Neuf, caserne-prison des condamnés militaires : en avant s'étendait naguère un vaste terrain obstrué de monceaux de décombres et de fondrières; ces condamnés l'ont trans- 1 a.

formé en un champ de manœuvres parfaitement nivelé et en un admirable jardin. Le port leur doiU des travaux plus utiles, quoique moins apparents, ■ et, par une bizarrerie à remarquer, ce que nous J avons fait de mieux à Alger est l'ouvrage de leurs | mains.

Une étude attentive ferait peut-être ressortir des * expériences faites à Alger et dans quelques autres ateliers de condamnés militaires, plus de vues utiles sur la réforme des prisons que n'en contient; la masse des écrits théoriques dont elle a depuis vingt ans fourni le sujet. On ne remarque point ici les effets corrupteurs du séjour des maisons de détention; les prisonniers sont résignés, presque satisfaits de leur sort; le sentiment de l'honneur ne s'efiFace point de leurs âmes. Dans une circonstance critique, en 1[8oo, ces hommes courbés sous le glaive de la loi se sont relevés à la voix de leur chef, en ont reçu des armes, et n'ayant pour officiers que les gendarmes chargés de les garder, ils sont allés défendre contre les Arabes un des postes les plus compromis de la Métidja ; puis, cette tâche achevée, ils sont docilement venus reprendre leurs labeurs. Les condamnés pour des actes criminels ne font point ici disparate auprès de ceux qui ne sont coupables que d'infractions à la discipline, et contrairement à ce qui s'observe ailleurs, les uns et les autres sortent, en général, de l'atelier moins mauvais qu'ils n'y sont entrés.

Les soins paternels et la vigueur du lieutenant-

colonel Marengo, chargé du comiiiandemeiit de< condamnés, sont sans doute pour beaucoup dans ce résultat; mais ne tient-il pas principalement à la nature des travaux des condamnés, k l'emploi (ait de leur temps? A en juger par les statistiques de la justice criminelle publiées en France et en Angleterre, le travail des manufactures, qui réduit l'homme au rôle de machine et lui dérobe jusqu'à l'intelligence de l'effet final qu'il contribue à produire, tendrait à sa dégradation morale aussi bien qu'à sa dégradation physique. Dans les entreprises qui s'exécutent à la clarté du soleil, chaque travailleur, au contraire, s'atfeclionne à la création dont il embrasse d'un coup d'œil et l'étendue et le but; il en suit les progrès avec sollicitude; comme chez le soldat ou le matelot, l'humilité de sa participation s'efface à ses yeux devant la grandeur de l'ensemble auquel il s'associe : ce sentiment occupe l'âme, et rétrécit d'autant la place dont s'empareraient des goûts dépravés. Les fatigues corporelles, dont l'effet physique est l'affermissement de la santé, exercent d'ailleurs sur le moral de l'homme une salutaire réaction. Des observations moins incomplètes conduiraient probablement à faire aux condamnés civils des applications du régime des ateliers de condamnés militaires. Ce n'est point ici le lieu d'examiner celte grave question; mais il est permis de remarquer que la garde des condamnés serait plus facile en Algérie qu'en France, et qu'au pied même du

Fort-Neuf ils trouveraient pour longtemps, dans la création du port, un aliment à leur activité. ^ A un quart de lieue de la porte est établi, dans Âine position parfaitement salubre, le grand hôpital militaire d'Alger; il peut recevoir seize cents malades. Le pavillon qui le domine et les vastes jardins qui l'environnent formaient la maison de plaisance des deys. Cette destination lui avait d'abord été réservée en faveur de nos gouverneurs généraux; le duc de Rovigo l'a changée, pensant qu'il n'était ni droits ni délassements qui dussent passer avant les besoins des soldats malades et blessés.

Sous le gouvernement des Turcs, les coteaux de Babeloued étaient le quartier le plus solitaire de la banlieue d'Alger : la cendre des morts ne risquait point d'y être troublée, et le respect des musulmans y protégeait les tombeaux aussi bien que le font chez nous des murailles. Le mouvement qui porte aujourd'hui la population de ce côté entraîne des changements que l'administration ne doit opérer qu'avec d'extrêmes précautions. Mais les cimetières des indigènes ne sont pas les seuls que nous ayons à ménager; les chrétiens ont aussi le leur à Babeloued. Cet étroit morceau de terre ^ a été payé bien cher il y a trois cents ans. Un capucin, confesseur de don Juan d'Autriche, avait été pris par les Barbaresques.

' Il a 64 mètres de Ion{j sur 55 de large.

L'iirciiiduc envoya tout un trésor pour sa rançon ; mais ràmc du moine était digne de celle du flis de Charles-Quint et concevait un but plus élevé. Il obtint qu'au prix donné pour sa liberté, cette terre fût bénite et consacrée à perpétuité à la sépulture des chrétiens esclaves ou autres qui mourraient à Alger. Sa cendre y gît elle-même ignorée. Les musulmans ont religieusement respecté cette fondation, et il y va de notre honneur de lui conserver son caractère sacré : c'est, d'ailleurs, là que reposent, au milieu des captifs qui les y ont précédés, les officiers tués en 1850, en venant les venger. De ce nombre est Amédée de Bourmont, dont le nom n'éveille en ce lieu que de tristes et glorieux souvenirs.

La pointe Pescade forme, à une lieue et demie au nord-ouest d'Alger, la partie la plus avancée du massif du Boudjaréah. En s'y rendant de la ville, on longe d'abord une plage d'environ huit cents mètres encadrée entre la pointe Sidi-Kettani et celle de la Salpêtrière. En temps de calme, la vague caressante y déferle mollement sur le sable, et semble par ses jeux provoquer ceux des nageurs : de là lui vient son nom de /j/aj/e des Baigneurs; elle est peut-être destinée, comme ou le verra bientôt, à devenir le principal quartier de l'Alger chrétien.

Un peu plus loin, deux sources, que Pierre Dan mentionne en son chapitre des sortilèges, coulent du creux d'un rocher dans la mer. «c C'est là, ditil, que les femmes d'Alger allument un petit feu où elles brûlent de l'encens et de la myrrhe. Cela fait, elles coupent la tête à un coq, dont elles font découler le sang dans ce même feu, et en abandonnent la plume au vent, après l'avoir rompue en plusieurs pièces qu'elles sèment de tous côtés, et en jettent la meilleure partie dans la mer : a quoi ces misérables s'emploient avec passion, à cause que, par cette cérémonie, qui est, à vrai dire, un pacte secret avec le diable, elles croient que leurs maris doivent avoir un bon succès en leur voyage, et faire de plus grandes prises sur les chrétiens. ;>

Ce n'est apparemment pas là tout ce que demandaient au diable les visiteuses des fontaines, car son crédit survit à la piraterie. Le mercredi, au soleil levant, chacun peut voir, comme j'en ai moi-même eu l'indiscrétion, des Moresques et des négresses accomplir en ce lieu les mêmes cérémonies qui scandalisaient le bon supérieur de l'ordre de la Rédemption des captifs; il aurait pu ajouter que la décence n'en est pas le mérite principal. Absorbées dans je ne sais quelle contemplation, des femmes, qui partout ailleurs tiennent leur visage couvert d'un voile, font ici beaucoup mieux que de le laisser tomber. Un vieux nègre présidait à la célébration de mystères qui, dit-on,

se ratiachent au fétichisme de rintcrieur de l'Afrique. Ma curiosité a, du reste, été mal récompensée et mon jour était mal choisi; j'attendais des enchanteresses et je n'ai vu que des sorcières.

Le chemin de la pointe Pescade, ébauché sur une largeur de quatre mètres, est impraticable aux voitures; il traverse plusieurs ravins qui sont à sec six mois de l'année; dans quelques passages, il est bordé, du côté de la mer, de précipices dangereux, tandis que, sur la gauche, le terrain se relève en pentes abruptes. Le sol consiste en une terre argilo-calcaire mêlée de cailloux; le mûrier et l'olivier y deviennent magnifiques. La déclivité du terrain affecte à la culture du fruit de branche cette partie des environs d'Alger, car, de l'hôpital du Dey au fort Pescade, à peine traverse-t-on vingt hectares labourables. On plante déjà quelques vignes à la française, mais ce mode exige trop de travail dans un pays où la main-d'œuvre est aussi chère; il est d'ailleurs douteux que nos espèces de raisins conviennent parfaitement au climat d'Alger. Les espèces répandues sous la même latitude, à Malaga et dans l'Archipel, ressentiraient à peine le déplacement, et leur culture passe pour exiger beaucoup moins de frais que la nôtre. Cet objet mérite toute l'attention des colons, qui d'ailleurs sont trop près de la Provence et du Languedoc, pour trouver leur compte à produire les vins communs que donnent en si grande abondance ces provinces.

Eii arrivant à la pointe Pescadc, nous avons compris, à la vue d'un troupeau de trois à quatre cents chèvres, comment on ne trouve, à une lieue à la ronde, que des bois rabougris. Mouslapha- Ben-Marabeth, négociant algérien qui a vu l'Europe en observateur éclairé, et parle plusieurs langues, nous a donné la plus gracieuse hospitalité dans une maison de campagne voisine , et nous avons eu chez lui une occasion de plus de rendre hommage à l'excessive propreté des habitations musulmanes.

A mille mètres à l'ouest, le passage est intercepté par des roches à pic dont les pieds sont ballus par la mer; mais en deçà s'ouvre une crique assez profonde, imparfaitement abritée par deux îlots de rochers. C'est là que les galères et les bâtiments étrangers attendaient autrefois, assez mal à l'aise, il est vrai, l'autorisation du divan, sans laquelle il leur était interdit d'entrer dans le port d'Alger; les bateaux de pêche et les sandals du pays sont aujourd'hui les seules embarcations qui viennent y chercher un refuge. On donnerait, à peu de frais, à ce modeste atterrage, la sûreté nécessaire pour qu'il s'y formât un village de pêcheurs : il est déjà protégé par un fort; alentour est une étendue suffisante de terres propres à la culture de la vigne, et la disposition de la côte réunit toutes les conditions requises pour l'établissement d'une madrague. Il y a là de quoi tenter des émigranls d'Alessio. Si des observations plus directes confirment cet aperçu.

-Gala petite population qui se fixerait à la pointe Pescade ne risquerait point de manquer de travail, et les marchés d'Alger trouveraient une ressource importante dans un lieu qui ne leur en offrait jusqu'à présent aucune.

Dût-elle s'arrêter à la pointe Pescade, la route que nous venons de parcourir ne saurait rester dans son état actuel. Le côté le plus salubre des environs d'Alger, relui où, par application du dicton algérien Babazoun pour le produit, Babeloued pour la santé j on viendrait se guérir des fièvres prises dans la Métidja, attend que cette route soit convenablement améliorée pour couronner ses hauteurs d'arbres, tapisser ses ravins de verdure, garnir son rivage de maisons. Il ne faudra pas s'en tenir là ; c'est par la pointe Pescade que doit un jour passer la route d'Alger à Sidi-Ferrucb, à Goléah, à Chercbel ; on suivrait alors, sur une longueur peu différente de celle du chemin de Deli- Ibrahim au Mazafran, une ligne horizontale, au lieu d'un ensemble de pentes et de contre-pentes, dont le poifit culminant est de 2o5 mètres au-dessus du niveau de la mer. Si, comme on peut le prévoir, la ville s'étend au nord sur l'esplanade de Babeloued, le tracé horizontal sera en même temps le plus court, et son adoption, qui ne serait aujourd'hui qu'un avantage important, deviendra dès lors une impérieuse nécessité.

Au delà du fort de Babazoun, une plaine de douze à quinze cents mètres de largeur s'allonge jusqu'à la Métidja , entre la mer et le coteau de Motistapha : c'est le Hammah, dont le nom de mauvais augure i cessera d'être mérité le jour où nous y ferons quelques travaux d'assainissement; la fertilité en est prodigieuse : on dirait le sol gras et frais de la Limagne et de la vallée de Graisivaudan sous le soleil de l'Afrique; mais la culture en est fort arriérée, et beaucoup de terres y sont même encore en friche. Parmi les maisons de campagne dont est parsemé le coteau de Moustapha, un grand nombre tombent en ruine par l'impuissance ou l'éloignement des propriétaires; les jardins dont elles sont entourées n'ont pas de près le même mérite que de loin ; ils ne contiennent en légumes que des plantes de peu de valeur, en arbres fruitiers que des sauvageons, et ne perdront rien à passer aux mains de nouveaux maîtres.

Tout en coûtant trois ou quatre fois plus qu'elle ne devrait, la pépinière que nous avons établie dans le Hammah sous le nom de Jardin d'essai^ prépare une révolution dans les vergers et les plantations du pays. Les plants d'oliviers, de mûriers, de noyers, y sont admirables ; le coton herbacé, l'indigo, y réussissent. On fonde sur la vigueur de plusieurs pieds de caoutchouc {ficus elastica) l'espoir que l'Algérie pourra produire

' Hammah vent dire fièvre.

une matière de jour en jour plus employée dans les arts de l'Europe; diverses plantes des tropiques semblent à peine y souffrir de la transplantation. Ces essais qui, lors même qu'ils ne semblent que curieux, jettent dans les esprits une utile excitation, promettent à l'Afrique, à la fois si féconde et si dépourvue.^ l'acquisition d'une foule de nouveaux végétaux (note C).

Avec un peu plus d'eau, on obtiendrait dans tout le Hammah les huit récoltes de légumes des huertas du royaume de Valence. Destinée à devenir un immense jardin, celte belle partie de la banlieue d'Alger offrira pour l'approvisionnement de ses marchés des ressources incalculables. L'abandon dans lequel elle languit, malgré sa fécondité naturelle et les avantages de sa position, prouve que, jusqu'à présent, notre administration en Afrique ne vaut pas beaucoup mieux que celle des Turcs. Quand nous nous déciderons à donner à la propriété foncière la constitution sans laquelle il n'y aura point de culture, c'est au Hammah qu'il en faudra faire la première application, comme au territoire où les résultats seront les plus avantageux et les plus rapides.

Le Hammah n'est aujourd'hui percé que par une route mal tracée, qui, à deux mille mètres du faubourg de Babazoun, n'est plus qu'un mauvais chemin vicinal. Cette voie est cependant l'artère sur laquelle s'embranchent les routes de Dellys et de Bougie, de Constantine. de Blidah, de Medéah

et de la Métidja presque entière; elle devra suffire à toute rafïluence qui obstrue l'accès d'une métropole à peu près inabordable par ses autres côtés : il semble, à l'état où nous la souffrons, qu'il ne doive jamais arriver à Alger que des chevaux et des bêtes de soiilme, et une déplorable imprévoyance laisse les abords de la ville s'encombrer de constructions irrégulières qu'il faudra quelque jour acheter et démolir à grands frais. L'établissement de la circulation des voitures dans la province, l'indispensable agrandissement du port d'Alger, entraîneront des besoins dont notre intérêt le plus pressant est d'exciter le développement : il est donc temps de tracer la large et belle avenue qui doit annoncer aux voyageurs africains la capitale française, et signaler à leurs yeux les nouvelles destinées de leur pays.

Du terrain où doit s'ouvrir cette avenue, Alger se présente de profil sur l'arête du Boudjaréah, et l'on ne saurait imaginer d'aspect plus pittoresque que celui de ses blanchesmurailles encadrées, d'un côté, dans les replis verdoyants du coteau de Moustapha, et se projetant, de l'autre, sur le double azur du ciel et de la mer. La milice contemplait jadis avec orgueil cette partie des remparts de la ville : c'est, en effet, à leur pied qu'en 1341 se brisa la formidable expédition de Charles-Quint. Ils ne furent alors touchés que par un seul guerrier chrétien; lorsque les troupes impériales renoncèrent à l'assaut, un homme se fit jour au travers des

janissaires victorieux, et vint planter son poignard dans la porte d'Azoun : c'était Savignac, chevalier français, porteur de l'étendard de Saint -Jean de Jérusalem, et s'il entrevit en mourant que sa défaite réservait à la France la conquête dans laquelle échouait l'Espagne, peut-être tomba-t-il à demi consolé.

Le golfe d'Alger forme, à Test de la ville, une échancrure demi-circulaire de trois lieues de diamètre, ouverte au nord. Sa forme est le seul rapport qu'il ait avec le golfe de Naples; de riants villages de pêcheurs et de cultivateurs ne sont point groupés sur ses bords, et, sauf la Maison- Carrée dont jouissaient autrefois les agas des janissaires et la Rassautah où les deys entretenaient tant bien que mal un haras, la côte est, à partir duHammah, absolument déserte. De ces deux établissements, l'un appartient à l'Etat, et sera sans doute quelque jour retiré des mains qui le détiennent; l'autre a été concédé au prince de Mir, qui, proscrit en Pologne, honore les malheurs de son pays par lés exemples qu'il donne en Afrique à ses compatriotes réfugiés.

Le fond du golfe est bordé de dunes formées des

sables enlevés par les vents du large sur la plage

où les a jetés la mer : sans dépasser une hauteur

de quarante mètres, ce bourrelet s'oppose à l'écou-

lement des eaux de la plaine. L'Aratch et THamise se frayent avec peine un passage au travers, et une zone de marais infects s'étend tout le long du rivage, en arrière des dunes; des travaux considérables seraient nécessaires pour assainir et rendre habitable cette partie des environs d'Alger. En faisant du dessèchement de ces marais la condition principale de la concession des vastes terres domaniales de la Rassautah dont ils font partie, l'autorité aurait rendu un grand service à la contrée, qui ne saurait être cultivée par des bras valétudinaires; elle aurait mis le concessionnaire lui-même dans l'heureuse impossibilité de dévier de la seule marche qui conduisit au succès de son entreprise. Au lieu de cela, le prince de Mir, cédant à des exigences qu'il n'a peut-être pas été maître de décliner, a commencé par établir de grandes constructions, et sa colonie agricole lutte, avec une persévérance qui risque d'être mal récompensée, contre les exhalaisons délétères qui l'assiègent de toutes parts. Cette interversion de l'ordre dans lequel voulaient être posées les bases de rétablissement peut entraîner de grandes pertes de temps et de capitaux; mais un résultat dont tout l'honneur revient au prince de Mir n'en a pas moins été obtenu dans l'organisation de la ferme de la Rassautah. L'exploitation en est principalement confiée à des Arabes et à des Cabyles; une grande énergie jointe à une droiture de caractère, s'il est possible, supérieure leur ont inspiré une

telle confiance dans le prince, que la soumission de nos ouvriers les plus dociles n'approche pas de celle qu'ils lui témoignent : l'humeur indépendante de ces demi-sauvages s'est pliée à l'observation de la discipline des fermes d'Europe les mieux réiglées. A la formation de l'établissement, l'autorité militaire a cru indispensable de le faire garder par un détachement de cavalerie; le prince a bientôt demandé qu'on lui retirât ces hôtes inutiles : il est resté avec quelques ouvriers allemands au milieu des indigènes, et jamais cheik ne fut plus respecté à la tète de sa tribu. L'opinion que ses nouveaux compatriotes ont conçue de ses sentiments religieux est une des principales bases de l'ascendant qu'il exerce sur eux. Parmi les premières constructions qu'il ait fait élever est une chapelle ; c'est au son d'une cloche et au pied d'une croix que les Arabes se réunissent pour les travaux de la communauté. Cette expérience sur le concours des indigènes aux travaux dirigés par des Européens est d'une haute importance pour l'avenir de notre établissement; il en a été fait, aux frais de l'Etat et dans le voisinage, une autre, qui, pour être moins décisive, ne mérite pas moins d'être citée : le dessèchement des marais de l'Aratch, autour de la Maison-Carrée, a constamment occupé plusieurs centaines deCabaïles,et leur nombre n'a jamais eu d'autres limites que celles que nous lui avons nous-mêmes imposées.

Le boisement des dunes, et surtout l'écoulement

des eaux qu'elles retiennent, paraissent être la condition du retour de la culture et de la population dans la partie de la Métidja la plus rapprochée d'Alger. La première opération serait ici plus facile que sur le golfe de Gascogne; les semis seraient protégés par des buissons, et, dans un petit nombre d'années, des arbres d'une belle venue préserveraient au loin les récoltes de l'action dévorante des vents de mer, auxquels le fond de la baie est plus particulièrement exposé. La plantation des marais est peut-être un complément nécessaire à donner aux travaux d'assainissement; l'aspect ni la salubrité de la côte n'y perdraient assurément rien. Autant qu'on en peut juger sur un simple aperçu, l'étendue à égoutterdans une zone d'une lieue de largeur, à partir de la mer, n'est pas de moins de quinze cents hectares; ainsi cet assainissement n'est point une entreprise qu'on puisse aborder sans études préalables et sans moyens puissants d'exécution.

Les dépendances de la Rassautah comprennent le cap Matifoux, Temendfoust des Arabes, dont la pointe rocheuse ferme, à l'est, le golfe d'Alger. Sur l'espace d'une lieue qui s'étend de l'embouchure de l'Hamise au revers septentrional du cap, le terrain est élevé et serait parfaitement salubre, sans le voisinage des marais : c'est là qu'après sa défaite sous les murs d'Alger, s'arrêta Charles-Quint, avec les débris de son armée. Débarqué le 25 octobre lo41, sur la plage du Hammah, au-dessous

de Couba, il repassait sur ce même lieu le :27 *, poursuivi par les Algériens. Le lendemain, ses soldats, battus par l'orage, traversaient l'Aratch, visà-vis la ferme d'Hadji-Khalil, sur un pont fait avec les débris de leurs navires jetés à la côte ; le soir, ils atteignaient, en écartant les Arabes. les bords fangeux de THamise; le 29, le temps s'élevait, et l'on s'établissait sur les ruines qui couvrent le cap. André Doria, pour sauver ce qui restait de la flotte, avait pris la haute mer ; on attendit, le 30 et le 31, que tous les navires échappés au désastre fussent ralliés au mouillage. Le l'^'" novembre, on s'embarqua par un violent vent de N.-O. On doubla le cap avec des peines inouïes, et le dernier navire ayant touché fut englouti en un instant, avec quatre cents hommes qu'il portait. Six cents Espagnols qui n'avaient pas pu trouver place sur les vaisseaux vinrent, en se faisant jour au travers des Arabes, rendre leurs armes et demander des fers aux janissaires d'Hassan-Aga et de Khaïreddin ^.

Qui pourrait dire de quelles angoisses et de

TAratcb, 9 kilomèt.

Le 28, de TAratch à IHamise, 12

Le 29, de rHamise aux ruines de Rusguniae, o La distance par terre d'Alger au cap Matifoux

est de 24 kilomèt.

^ Aucun événement contemporain n"a eu plus d'historiens

que l'expédition de Charles-Quint contre Alger. M. Sander-

Rang en a publié un excellent récit à la suite de VHisioire

des Barberoiuse (Paris, 18.37;.

quelles héroïques résolutions furent témoins ces lieux pendant ces trois longues journées! Qui saurait rendre les sentiments qui agitaient sur ces rochers battus par une mer furieuse, et le plus puissant monarque de l'Europe, et les plus vaillants capitaines du temps, accourus sous sa bannière de tous les points de la chrétienté! Les chroniques représentent ces braves fortifiant, dans cette position désespérée, leur âme par les secours de la religion. La constance de Tarmée fut au niveau de ses désastres. Le sang-froid de Charles-Quint ne l'abandonna point; il ne voulut partir que des derniers. Grandissant sous les coups de la fortune, Fernand Cortez, qui ne trouvait pas les Arabes fort supérieurs aux Mexicains, et le comte d'Alcaudète, gouverneur d'Oran, accoutumé à les vaincre, voulaient marcher sur Alger pour en écraser les habitants au milieu de la célébration de leur triomphe : soit prudence, soit faiblesse, soit humanité, soit orgueil, l'empereur ne voulut point que ses fautes fussent réparées par autrui, et ce fut pour Bougie qu'il donna le signal du départ.

Ce grand événement se terminait sur les ruines de l'antique Rusguiiiœ ; alors encore, elles signalaient au loin la terre au navigateur : elles gisent aujourd'hui sous l'herbe. Dès le xn^ siècle , lorsque Alger s'apercevait à peine sur la rive opposée, la décadence de la ville arabe qui avait succédé à la ville romaine était presque consommée. *i Tamendfos, écrivait alors Edrisi (note D), est un beau

port auprès d'une ville petite et ruinée; les murs d'enceinte sont à demi renversés, la population peu nombreuse : on n'y voit, pour ainsi dire, que des débris de maisons, de grands édifices et d'idoles en pierre. On dit que c'était autrefois une grande ville i. ;>

Malgré rinlérêt qui s'attacherait à cette recherche, on n'a encore entrepris de remonter ni aux causes qui fixèrent sur ce rivage une nombreuse population, ni aux événements qui l'en ont fait disparaître. On peut conjecturer que, détruite par les Vandales, Rusguniœ n'a jamais pu se relever. L'incurie des gouvernements aura produit l'insalubrité, l'insalubrité la solitude; l'assainissement des environs y ramènera de la vie et du mouvement.

De tout ce que vit Edrisi, il ne reste plus que le mouillage, excellent par les vents d'est, intenable par ceux de l'ouest, où André Doria vint recueillir Charles-Quint vaincu. Quoique les vents d'est portent vers Alger, si nous y fondons un port digne de ce nom , le mouillage du cap Matifoux pourra rendre quelques services : il ne répond pas à l'expression de hemi jport qu'emploie Edrisi, et l'étendue de Rusguniœ, dans une pareille situation, implique l'adjonction d'un établissement maritime dont on ne devine pas bien la place. Probablement le port d'Edrisi était formé par des jetées que les

' Géographie d'Edrisi, t. 1>='.

lames de Touest auront démolies. Lorsque les barrières que les hommes opposent à la mer ne sont pas entretenues, il ne lui faut pas sept cents ans pour les anéantir. Peut-être un sondage attentif découvrirait-il, plutôt dans l'intérêt de l'archéologie que dans celui de la navigation, quelques vestiges sous-marins des fondations du port antique. L'état actuel des lieux ne comportera de longtemps d'autre établissement maritime que celui d'une bourgade habitée par des pêcheurs ou des constructeurs de navires , qui viendront y chercher des emplacements et des subsistances à meilleur marché qu'à Alger.

L'importance qu'acquerrait Alger, comme port et comme capitale, en donnerait une au cap Matifoux comme position militaire. Où Charles-Quint s'embarqua, d'autres pourraient débarquer, et la disposition du terrain permettrait à un ennemi de s'établir fortement à si peu de distance d'Alger : il serait donc prudent de faire entrer la construction d'un fort dans les prévisions d'avenir à former sur cette localité.

Le Boudjaréah domine la Métidja, comme Montmartre domine Paris, et de sa cime, on découvre Alger par le creux du vallon de Babeloued. Au début de notre occupation, nous avons creusé sur ce sommet les fossés d'une redoute dans laquelle

on se proposait d'établir le foyer d'un système de signaux correspondant, par-dessus la montagne, des diverses parties de la plaine et du Sahel avec la ville. Quoique cette application des moyens de surveillance et d'alerte employés en Espagne, lorsque les Mores et les chrétiens se disputaient le pays, ne put être faite à des lieux où elle fût plus nécessaire et plus facile, elle est restée à l'état de projet 1 : le quartier général n'est point curieux des nouvelles de la plaine, et nous ne tenons même plus sur le Boudjaréah les vigies qui, du temps des Turcs, signalaient à la ville les navires qui paraissaient en mer. La redoute déserte n'est guère aujourd'hui visitée que par le curieux qui cherche, dans la contemplation de l'ensemble du pays, le résumé de ses explorations et de ses études.

La surface qu'on a sous les yeux du haut du Boudjaréah est de cinq à six cents lieues carrées; elle s'étend de la mer aux crêtes de l'Atlas, de Dellys à Cherchel, et se divise en trois parties bien distinctes, le Sahel ou massif d'Alger, la plaine, les flancs de l'Atlas et de ses contre-forts. Mais ce vaste panorama n'émeut que par son étendue, et Télé sans verdure delà Mélidja, les teintes uniformes et grisâtres d'une contrée sans habitations,

' M. Carlotti, qui a fait sur la télégraphie des travaux très-remarquables, a offert au ministère de la guerre le plan d'une combinaison de signaux qui paraît ne rien laisser à désirer.

1 l'aigérif. 7

n'ont point le charme majestueux des vues des Alpes et des Pyrénées. En France, une étendue égale d'un pareil sol nourrirait un million d'heureux habitants; ici, depuis quatorze cents ans, il ne s'est accumulé que des dévastations, et jamais il ne s'ofifrit à l'habileté d'un gouvernement tant de maux à réparer et tant de bien à faire.

Le massif est la région qui nous intéresse le plus immédiatement; elle renferme le cœur de l'établissement européen. Son relief accidenté tranche à côté de l'uniformité de laMétidja, et sa superficie est de vingt-cinq lieues carrées; ses pieds sont baignés, au nord, par la mer, à Test, par l'Aratch, à l'ouest, par le 3Iazafran ; au sud, il descend brusquement vers la plaine. Les nombreux vallons dont il est sillonné sont arrosés l'hiver, desséchés l'été.

Depuis une époque difficile à fixer avec précision, le massif a subi, dans l'appauvrissement de ses sources, un déplorable changement d'état; on n'en souffre nulle part autant que dans les murs mêmes d'Alger, et quelques reproches que mérite l'incurie de l'administration municipale, il serait injuste de s'en prendre uniquement à elle de la pénurie d'eau qui menace la ville : on aurait beau réparer ses aqueducs, les cours d'eau dont ils sont dérivés ne suffiraient plus à l'alimentation des cent fontaines qui rafraîchissaient autrefois ses rues i. L'Oued-El-

' « L'on compte à présent plus de cent fontaines dans la ville d"Al{jer, depuis vingt-cinq ans seulement, au lieu qu'au-

Kniss, le Savo de Nicolas de Nicolaï (note E). qui faisait tourner des moulins au xvi« siècle ^ n'est plus aujourd'hui qu'un filet d'eau dont l'arrosage de quelques jardins épuise le lit. L'observation confirme ces témoignages historiques qu'il serait facile de multiplier. On rencontre fréquemment dans les environs d'Alger d'anciennes fontaines taries, et l'on voit, aux travaux d'art dont les traces sont conservées, combien de lieux, aujourd'hui desséchés, offraient jadis des eaux à recueillir. L'explication de ce phénomène malheureux se trouve dans le déboisement du massif. La brutale imprévoyance des Turcs a laissé le mal s'organiser et s'accroître, et depuis la conquête, les progrès en sont devenus plus rapides que jamais. Soit mauvais service du chauffage, soit relâchement de la discipline, partout où se sont établis des camps, le feu semble avoir dévoré jusqu'aux derniers arbustes : nous risquons d'être sévèrement punis de ces

Irefois il n'y avait que des citernes. Un Maurisque, nommé maistre Moussa, de ceux qui furent chassés d'Espagne en l'an 1610 et 1611, les y a faites par le moyen dun aqueduc qui vient de deux lieues hors de la ville. » {Histoire delà Barbarie et de ses corsaires, par le P. Dan; Paris, 1607).

' « De l'autre part qui regarde l'Orient, hors la ville, s'écoule dans la mer un petit fleuve nommé Savo, qui sert grandement tant pour le boire que pour les autres commodités, et qu'ainsi, soit, il fait moudre plusieurs moulins : et tout le long du fleuve et du rivage, les femmes et filles esclaves maures de la ville d'Alger vont laver leur linge, étant ordinairement toutes nues.»(^ic. de INicolaï; Anvers, 1587.)

habitudes dévastatrices. L'abondance d'eau importe encore plus en Afrique qu'en Europe à la commodité de la vie et à la santé des populations; elle est la première condition de l'accroissement des villes, et celui d'Alger serait douloureusement comprimé, si nous restions endormis dans un coupable aveuglement. Le déboisement a fait le mal, le reboisement peut le réparer; il est temps de mettre la main à l'œuvre, et la gravité du danger réclame toute l'énergie de l'administration.

Les voyageurs qui passent le Saint-Gothard s'arrêtent dans la vallée d'Urseren devant ce bois de sapins sans lequel le bourg d'Andermatt serait depuis longtemps englouti sous les avalanches : il est défendu, sous peine de mort, d'en arracher un seul arbre. Ces lois draconiennes ne sont pas nécessaires pour le salut d'Alger ; mais il y a tout au moins nécessité publique d'assujettir au régime forestier toute la région du Boudjaréah, dont le reboisement est nécessaire à l'alimentation des sources du massif. A considérer comme telle la tranche de la montagne qui est à plus de loO mètres au-dessus du niveau de la mer, la surface à couvrir de bois serait à peu près équivalente à celle de la forêt de Fontainebleau i, et la zone inférieure affectée à la culture conserverait une étendue de vingt à vingt-cinq mille hectares. Les cours d'eau du massif deviendraient alors réguliers; la

' La forêt de Fontainebleau a 16,700 hectares.

Page 1