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CHAPITRE IV

TRAJET D\\LGER A BONE.

Dellvs en 1517, en 1551, en 1620, en 1836. — Bocgie au yu«, au XI*", au xii^, au xiii<^, au xv<=, au xvi^, au xvii<^, au xvm% au xixc siècle. — Intérêts français. — Mesures à prendre pour relever la ville. — Gigel au xvi^, au xvii'', au xviii*; siècle. — Sa marine. — Le cap Bougaroni. — Collo. — • Race vandale. — Commerce au xviie et au xvme siècle. — État actuel. — Stora. — Rusicada. — IMouillage de Bone.

Le la septembre, dans Taprès-midi, le Fulton, capitaine Alliez, partait d'Alger pour Bone, avec ordre de s'arrêter sur divers points de la côte. Nous y étions en nombreuse et bonne compagnie : le colonel d'artillerie Tournemine, le colonel Duvivier, le commandant Herpin, de la marine, en étaient, et pour des voyageurs curieux de s'instruire de l'état du pays et des caractères de la guerre que nous y faisons, il y avait beaucoup à profiter dans leur conversation.

La nuit nous prit à la hauteur du cap Djinet. Du cap Matifoux au cap Bengut, la côte, vue de la mer, présente peu d'accidents remarquables : les détails n'en ont point encore été étudiés, et l'on ne connaît d'une manière précise ni l'emplacement {\u. Mers-el-Djaje, mentionné dans Edrisi, ni celui du port de Tamagut , où les tribus de Couco faisaient un commerce de cire et de cuirs avec Marseille, et qu'elles voulurent livrer en 1605 aux Espagnols i.

Dellys, en arabe Teddel, le Busucurrium des Ro mains, est le premier lieu habité qu'on rencontre depuis Alger, dont il est distant de vingt lieues. Lorsqu'en lol7 les deux Barberousse se partagèrent la régence, Khaïreddin y établit le siège de son autorité 2. ^^ C'est, disait Nicolas de Nicolaï qui la visitait en lool, une cité contenant environ deux mille feux : les Africains Tédifièrent anciennement, et pour le jourd'hui elle est habitée d'un peuple fort récréatif et plaisant; car, quasi tous s'adonnent au jeu de la harpe et du luth. Leur principal métier et exercice est d'estre pescheurs ou teincturiers de laines et draps, à cause de plusieurs petits ruisseaux fort propres pour les teinctures, lesquels descendent des montagnes en divers endroits de la ville, n

Soixante et dix ans plus tard, Gramaye rendait

' Afr. m., liv. VII, ch. 24.

^ P. Dan, liv. ii, ch, 5.

un semblable témoignage de Tindustrie et des mœurs des habitants de Dellys ^. Le régime oppresseur des Turcs a réduit cette population à six cents âmes, sans détruire son caractère pacifique. Les coteaux voisins sont encore remarquables par les soins avec lesquels ils sont cultivés, et une suite de jardins d'un aspect fort agréable semblerait annoncer dans les habitants de Dellys de l'ordre, une certaine industrie et un amour du repos qu'on trouve rarement ailleurs en Afrique ^. Quelques restes d'anciens travaux témoignent que l'atterrage était jadis fréquenté ; il n'offre plus aujourd'hui qu'un abri contre les vents d'ouest et de N.-O. Le commerce actif de denrées que les sandalsde ces parages font avec Alger, et la politique, en recommanderaient également l'amélioration.

Au lever du soleil, nous avions dépassé le cap Sigli, et nous apercevions devant nous l'fle des Pisans, rocher sauvage qu'à son nom historique on croirait propre à quelque chose de mieux que de servir de retraite à d'innombrables oiseaux de mer. La côte est âpre, montueuse, et les formes qu'elle affecte annoncent la nature calcaire du terrain; dévastes espaces noircis en attristaient encore l'aspect : c'étaient les traces des incendies dont les Cabyles couvrent les terres incultes qu'ils veulent ensemencer ou mettre en pâturage.

Afr. m., liv, VII, ch. 2.

Description nautique des cotes de l'Alfjérie.

- Ii>9 -

A i'E.-S.-E., la masse du Gouraya semblait détachée du rivage, et le col déprimé qui l'isole nous signalait à la fois et le gisement de Bougie et le passage de la voie romaine qui, venant de Rusguniœ et de Busucurrium, se développait, pour descendre à Saldœ, sur le revers méridional de la montagne.

A En approchant du cap Carbon, nous cherchions à sa base la percée fameuse sous laquelle plusieurs géographes font passer les navires à la voile, et nous eûmes le regret de perdre une illusion ; à peine les canots peuvent-ils la traverser. C'est aussi là que Peyssonnel faîl chercher la pierre philosophai à Raymond Lulle, qu'il prend pour un magicien 1 : il faudrait l'être en effet pour habiter ce tuyau à demi fermé par la mer; mais Raymond Lulle, fou sublime, qui ne méritait pas qu'on traitât si légèrement sa mémoire, n'a jamais cherché à Bougie que la palme du martyre (noie I).

Après avoir doublé la pointe de Bouac, on aper-

, çoit la vallée des Singes et le jardin de la Marine. dont la verdure contraste agréablement avec i'âpreté des escarpements voisins; puis au détour du fort Abdelcader, lorsqu'on a fait aux trois quarts le tour de la gigantesque jetée que forme le Gouraya dans la mer. Bougie se découvre sur ses pentes rapides et faisant face au midi. Sans ses forts et son enceinte, cet amas de chaumières disséminées

' foyarjcs dam les régences d'AUjeret de Tuni^, i. j, p. 470. 1 il.

au milieu d'un vaste verger ne mériterait plus le nom de ville : ses rues ne sont guère que de rudes sentiers ouverts entre des habitations placées sans ordre, et l'intérieur de celles-ci est digne de leurs abords. Du reste, on ne peut pas s'attendre à mieux en quittant le débarcadère, ouvrage ruiné des Pisans, dont les restes ne semblent être là que pour faire honte à notre négligence.

Nous avions tous hâte d'entrer dans cette ville dont les misères actuelles contrastent si tristement avec ses prospérités passées. Le commandant Lapène 1 voulut nous en faire lui-même les honneurs, et, à peine débarqués, nous le suivions à cheval sur les croupes du Gouraya. Mais avant de visiter la ville, ou plutôt le camp des Français, rappelons brièvement ce qu'ont été les* établissements des Piomains, des Vandales et des Espagnols, dont les débris se sont superposés sur ce rivage, et dont la description exacte serait presque une histoire de Bougie.

g Nous ne connaissons guère l'ancienne SaldcB^ qui fut une des principales villes de la Mauritanie césarienne et sur l'emplacement de laquelle est construite Bougie, que par les voies romaines dont elle étaitle passage ou le point de départ. Les Vandales en firent le siège principal de leur empire, et le Gouraya conserve le nom qu'ils lui ont donné : i! était pour eux la montagne par excellence ^,

' Auteur du livre intitulé : F'ingt-six mois de séjour à Bougie. ^ Goura veut dire montagne dans les langues slaves : les

comme Rome était la ville^our les Romains, comme Constanlinople l'est encore pour les Turcs : c'est aussi d'eux qu'est venu aux tribus des environs l'usage de porter sur le front, sur les joues et dans la paume de la main, la marque d'une croix ^. Les chrétiens étant affranchis de certains impôts par les conquérants qui étaient ariens, il avait été réglé qu'ils se feraient reconnaître à ce signe, et chacun voulut dès lors le montrer. Ces croix n'ont pas plus de douze à quinze millimètres. Ce tatouage est d'un beau bleu et d'infiniment meilleur goût que les mouches dont se paraient nos grand'mères; son effet sur le visage des femmes est doux et gracieux, et, s'il en était autrement, la mode ne s'en serait probablement pas conservée au travers de quatorze siècles, parmi des femmes qui sont remarquables par le bon goût et la simplicité de leur costume.

En 662, Bougie fut enlevée aux Vandales par le roi sarrasin Abni. Cette ville prospéra sous les princes arabes, et notamment sous la famille des Beni-Hamad, qui, parvenue au trône en 911, le

I5eni-Labess, qui descendent des Vandales, appellent Gour- Qoura celle dont le nom se prononce Jourjoura pai-mi les Arabes : Gourgoura, c'est, par la répétition du mot, la montagne des montagnes. Le prince de Mir, de qui je tiens cette observation, a trouvé beaucoup de mots slaves dans le langage des Cabyles.

' Don Diego de Haëdo, Topografia ij i?loria gênerai de Argel, ch. 11 ; Valladolid, 1612.

garda cent soixante ans. Bougie était alors la capitale d'un État considérable ; »! les vaisseaux y abordent, disait Edrisi, les caravanes y viennent : c'estun entrepôt de toutes sortes de marchandises; le commerce y est florissant. Ses marchands sont en relation avec ceux de l'Afrique ainsi qu'avec ceux du Sahara et de l'Orient; ses habitants sont riches et habiles dans toutes sortes de métiers; on y construit de gros bâtiments, des navires et des galères; les montagnes environnantes sont trèsboisées et produisent des résines et du goudron excellents. On y fabrique de très-bon fer avec des rainerais de mines voisines qui sont à très-bas prix. C'est, en un mot, une ville très-industrieuse, et un centre de communications. )> C'est probablement alors que furent construites les grandes murailles qui couvrent encore Bougie à l'est et à l'ouest, sur la pente du Gouraya. Le développement de la seconde est de deux mille trois cents mètres; sa hauteur excède huit mètres; la construction en est excellente. De pareils travaux supposent la nécessité de protéger des intérêts importants et la disposition de moyens d'exécution perfectionnés. Le plus beau temps de la prospérité de Bougie est nécessairement celui où la population, se trouvant trop à l'étroit dans l'enceinte romaine dont les fondations subsistent encore, dut en établir une seconde. La superficie de la ville était alors d'environ quatre-vingt-dix hectares; c'est à peu près celle du quartier de Chaillot à Paris. Au temps

où Bougie était une ville de cette importance, la prise du château du Puiset, près Toury, sur la route de Paris à Orléans, coûtait à Louis le Gros trois années de guerre. Nous n'avons donc pas toujours eu lieu d'être fiers, vis-à-vis des Arabes, de la supériorité de notre civilisation.

En llol, Abd-el-Moumen, sultan de Maroc, chef de la dynastie des Almohades, fit la conquête de l'Etat de Bougie, et réduisit la ville à la condition de chef-lieu de province : ce fut le commencement dé sa décadence. Cependant, le commerce lui rendit une partie de ce que lui enlevait la politique. Les Pisans expulsés de l'Orient cherchaient alors à retrouver chez les Sarrasins les avantages qui leur échappaient d'un autre côté. En 1167, ils envoyèrent à Bougie leur premier consul Coco Grifi, et obtinrent le droit d'y établir des comptoirs, une douane et un consulat. Ils exportaient les produits alors très-considérables de ce sol, et principalement des cuirs frais et salés qui se tannaientàPise. Au nombre des marchandises qu'ils introduisaient en échange, étaient les fers de l'île d'Elbe. Par suite du crédit dont ces navigateurs jouissaient à Bougie, ils s'approprièrent la pèche du corail dont le principal établissement était alors à Tabarque. Cette prospérité ne fut point interrompue par les événements qui, en 1240, firent passer la province de Bougie du royaume de Tlemsen dans celui de Tunis. Les relations de Tunis avec les Pisans et les r;{talans étaient dès lors extrêmement multipliées;

l'année 1 266 paraît avoir été celle où le comnnerce de Pise était le plus florissant sur cette côte ^ En 1281, les Catalans établirent, en vertu d'un traité conclu à Tunis par Conrad de Lanza, amirauté d'Aragon, un consulat à Bougie, et pendant près de deux siècles rien ne troubla l'activité de leurs opérations. En 1446, ils exportaient de grandes quantités de grains, de cire, de laines, et surtout de cuirs-; mais, vers la fin du quinzième siècle, le contre-coup de la guerre faite en Espagne aux musulmans se fit sentir sur les côtes de Barbarie, et en 1473 il fut mis embargo, à Bougie, sur tous les navires catalans ^. La rade ne fut pas pour cela sans mouvement. Les Bougioles avaient à eux une marine, et, à partir de 1490, lorsque l'expulsion des Mores d'Espagne eut ulcéré tous les cœurs, ils portèrent souvent la dévastation sur les côtes de la Péninsule^. La nécessité de mettre un terme à ces entreprises fut la cause de l'expédition de Pierre de Navarre; mais, à en juger par le témoignage de Léon l'Africain (note J), il n'y avait plus alors, à

' Ces renseignements sont puisés dans des manuscrits des archives de la ville de Pise, dont M. le duc de Cadore a bien voulu recueillir jjour moi des extraits.

^ Bougie est désignée dans les mémoires de ce temps sous les noms de Bugoa, de Buzia et deBasa7\a. C'est de là qu'est venu le mot de basane, comme maroquin de Maroc.

3 Capmany, Memorias isloricas sobre Barcelona, t. ii, cli. 6. 4 Trovàr Bugia ed Algeri, infami nidi

Di corsari

(fier, lih., c. ïv.)

— lôô —

Bougie, de courage que chez les marins, h Les citoyens, disait-il, ne lâchent à autre chose qu'à se donner du bon temps et à vivre joyeusement, tellement qu'il n'y a celui qui ne sache sonner d'instruments musicaux et baller; principalement les seigneurs, lesquels n'eurent jamais guerre contre personne, quels qu'en fussent les motifs: au moyen de quoi, ils en sont tant apoltronis et de si lâche courage, qu'étant tous intimidés par la descente de Pierre de Navarre avec quatorze vaisseaux, décampèrent avec le roi qui fut des premiers à gagner le haut, prenant les montagnes pour refuge de lui et des siens; en sorte de quoi, sans coup ruer ni glaive briser, le comte les saccagea. » Les Espagnols ont prétendu que la résistance fut, au contraire, très-vive, et que Léon l'Africain, dont pourtant Marmol a confirmé le récit, a voulu méchamment atténuer la gloire de l'entreprise *. Quoi qu'il en soit, le 6 janvier IdIO fut le terme de la prospérité de Bougie. Pierre de Navarre commença par construire la Casbah que nous occupons aujourd'hui, et par améliorer les autres fortifications. L'événement prouva bientôt combien ces dispositions étaient judicieuses. Les Espagnols furent moins heureux dans les efforts qu'ils firent pour maintenir l'influence commerciale de Bougie. En vain les mosquées de la ville étaient restées debout; en vain ses nombreuses écoles étaient ou-

' Alvarez Gomez de Castro, De Bugiano bello, lib. iv.

— Iô6 —

vertes; en vain y comptait-on encore huit mille maisons *, la population musulmane se retirait dans l'intérieur, et particulièrement à Constantine; la plaine, couverte de riches cultures et arrosée de canaux dont on voit encore les traces, fut abandonnée. Les privilèges que les cortès de lolO accordèrent aux Catalans 2 pour ranimer le commerce dans ces parages furent sans effet, et, lorsqu'en 1512 et 1514, Aroudj et Rhaïreddin firent infructueusement le siège de Bougie, ce n'était plus ces richesses qu'ils convoitaient, mais bien les avantages d'une position politique et militaire alors très-préférable à celle d'Alger.

La bibliothèque royale possède une projection de Bougie, qui date de la fin du règne de Louis XII, ou du commencement de celui de François I^*^ *. On y voit que la population avait déjà abandonné la grande enceinte; des constructions nombreuses occupaient, au-dessous de la Casbah et le long de l'ancien port, le terrain bas, depuis déblayé, où se tenait naguère le marché des Cabyles. Il y avait un fort au-dessus de la porte Fouka. Le fort Abdelcader n'existait pas, mais il y en avait un autre moins bien placé, un peu plus à l'est. On reconnaît parfaitement le fort Moussa et le fort de Bouac.

Cependant, les croisières de Khaïreddin et de

' Dapper, Description de l'Afrique; Amsterdam, 1667. » Capmany, Meni. isl. sobre Barcelona, t. 11, ch. 5. 3 Louis XH est mort le l-"^ janvier 1515.

Dragul. élablics d'un côté à Gigel, de l'autre à Alger, rendaient de plus en plus rigoureux l'isolement de Bougie, et l'ancienne abondance avait tellement disparu, qu'en 1541, quand Charles-Quint se réfugia dans la rade avec les débris de la flotte qu'il avait conduite devant Alger, la place ne put pas fournir les vivres dont ses troupes avaient besoin. Enfin, en looo, la ville, également bloquée par terre et par mer, n'était plus qu'une charge pour l'Espagne, lorsqu'un gouverneur, qui paya sa faiblesse de sa tète, don Alonzo dePeralta, se rendit à Salha-Raïs-Pacha et aux janissaires.

Cet événement, en changeant la nature des maux de Bougie, les aggrava. Sous la domination espagnole on conservait l'espérance; elle fut perdue. La politique des Turcs était de frapper de mort tout ce qui pouvait s'élever auprès d'eux; elle avait déjà produit ses fruits en 1634. «La ville de Bougie, écrivait Pierre Dan i, autrefois fort grande et peuplée de quantité de corsaires que la beauté de son port y attirait de toutes parts, est maintenant ruinée, et il ne s'y voit aucun navire de course; ce que ceux d'Alger, de qui elle dépend, empêchent le mieux qu'ils peuvent, et ne permettent non plus qu'en toute l'étendue de leur royaume, si ce n'est en leur ville, on équipe aucun vaisseau pour courir la mer, de crainte qu'ils ont que cela ne divertisse et ruine entièrement le commerce de leurs pirate-

' Histoire de la Barbarie et de ses corsaires, 1637. 1 12

ries. » Pour assurer raccomplissement de cette œuvre de destruction et contenir les tribus mécontentes, les Turcs avaient alors à Bougie une garnison de cinq cents hommes. En 1719, le but était atteint et tant de force n'était plus nécessaire. Peyssonnel, et Shaw après lui, trouvèrent la ville gardée par une soixantaine de Turcs que les Cabyles tenaient à peu près bloqués dans les forts. Des exportations assez considérables d'huile et de cire, pour l'Europe et le Levant, et une fabrication d'instruments d'agriculture, dont la matière était le fer extrait dans le voisinage, constituaient alors tout le commerce de Bougie. Cet état de choses avait peu changé en 1835, quand nos soldats appuyés par nos marins s'en sont emparés; seulement, Peyssonnel avait remarqué, cent huit ans auparavant, les ruines de grands édifices, et ces ruines ont elles-mêmes péri.

A dix heures et demie, nous montâmes à cheval. Près de deux mille hommes de troupes sont baraqués dans un camp retranché formé entre la première et la seconde enceinte, à 120 mètres audessus du niveau de la mer. Cette position, trèsbien choisie pour la défense de la place, a l'inconvénient d'être fort mal approvisionnée en eaux : celles qui alimentaient autrefois la ville se perdent dans les décombres qui obstruent les ravins où elles coulent, et nous les retrouverions bientôt, si nous apportions à ces sortes de recherches l'intellic'ence et les soins des Romains ou des anciens

Arabes. Les premiers avaient construit de vastes réservoirs et des canaux de distribution; les seconds ont entretenu ces ouvrages : ce serait à nous à les découvrir sous les ruines où les Turcs les ont laissés s'ensevelir. Du camp, on s'élève au sommet du Gouraya par un fort bon chemin que le colonel Duvivier a fait ouvrir par les troupes en arrière de la grande muraille. Le développement en est de 4,000 mètres, et ses pentes ^excèdent souvent un dixième. La roche du Gouraya est calcaire, et recouverte jusqu'au sommet d'une terre argileuse dont la fécondité balance les effets ordinaires de l'exposition au midi. Les lentisques, les caroubiers, les vignes et les oliviers sauvages qu'on y trouve à chaque pas, ne demanderaient qu'à être protégés contre la dent du bétail, pour rendre au bas de la montagne l'ancienne abondance de ses sources. Ce sommet est à 682 mètres au-dessus de la mer, et en est, au nord, à 700 mètres, au sud, à 2.000 mètres de distance horizontale. La vue des Alpes prise du Righiberg est plus étendue, mais moins imposante que celle de l'Atlas prise du Gouraya : les grands déchirements du Simplon, du Saint-Gothard et du Splugen, n'offrent rien qui ressemble à ce prodigieux entassement de montagnes; on dirait qu'il a inspiré le tableau que fait Virgile de l'ouvrage imparfait des Titans ^

* Ter sunt conati imponere Pelio Ossam Scilicet, atque Ossae frondosum involvere Olympum. {Georg., lib. i.j

Quelque jour, le géologue interrogera dans ces montagnes les entrailles de la terre mises à nu; il découvrira près de leurs crêtes les mines qiiè le soulèvement des couches a tirées de leurs profondeurs, et montrera si la Genèse et l'étude des convulsions de la nature, aux premiers âges delà création, ne sont pas plus poétiques que la fable. Au milieu de ce chaos s'ouvre une tranchée profonde qui se bifurque à trois lieues de Bougie : c'est la vallée de la Soumah ; en la remontant, on arrive, au travers de cette région montueuse, aux belles plaines de Zamoura et de Sétif. Dans la vallée elle-même, on distingue des traces de trèsbonne culture, mais les villages voisins de Dharnassar et de Summia ont été brûlés par suite des cruelles nécessités de la guerre. Le fond de cuvette que forme la plaine de Bougie peut avoir six mille hectares; il n'est cultivé que sur la rive droite de la Soumah, et pourrait être en grande partie arrosé par des dérivations de cette rivière.

A la cime du Gouraya était autrefois le marabout de Sidi-Bosgri, à tel point vénéré parmi les musulmans que, pour les pauvres et les infirmes, le pèlerinage avait la valeur de celui de la Mecque. Les Cabyles l'ont défendu en désespérés, au mois d'octobre 1853. Nous avons construit à la place on fort qui commande toute la montagne, et sur le sort duquel on peut être tranquille , car la garde en est confiée à la compagnie franche de Bougie. Pendant son commandement, mon compatriote le

colonel Larochette a beaucoup amélioré, par un travail fort simple, la défense de la place. Un sentier, qui part du fort et suit la crête du Gouraya, descend aujourd'hui jusqu'à la plaine, en passant par le précipice de la Dent, et le tracé en est tellement combiné, qu'on peut toujours surveiller les mouvements des assaillants, leur dérober les siens, et, quelle que soit leur position, en prendre une qui la domine. Cette combinaison n'a pas peu contribué à éloigner des murs de la ville les insultes qui, auparavant, leur étaient tous les jours adressées : toutefois, malheur à qui se hasarderait seul dans ces détours ! un homme ne peut s'y montrer isolé, sans trouver sous ses pas un Cabyle en embuscade. Quand on veut les parcourir en sûreté, trente hommes de la compagnie franche se mettent en tirailleurs, et l'on marche au milieu d'eux. Nous voulions ne rien perdre de ce qu'on peut voir à Bougie, et, avec les précautions d'usage, nous descendîmes sans accident jusqu'au blockaus Doriac. Ce poste portait les traces du beau combat qu'une dizaine de soldats que nous y retrouvâmes y avaient soutenu, les 5, 6 et 7 juin, contre une tribu entière de Cabyles : sur les faces qui regardent l'ouest et le sud, on n'aurait pas trouvé à placer la main, sans toucher la marque d'une balle : les assaillants prétendaient, sans doute, démolir le blockhaus à coups de fusil. Ils étaient commandés par la veuve d'un cheik tué quelques jours auparavant sur la même place. Aux décharges meurtrières de nos I 12.

soldats, les siens reculaient pour se reformer hors de portée; elle restait seule, un drapeau à la main, fièrement plantée, à trente pas du blockhaus, sur une pointe de rocher, ramenant, par ses cris et son exemple, ses Cabyles au combat. Cette manœuvre s'est répétée pendant huit heures, et, lorsqu'il était si facile de la faire cesser, les soldats, presque tous blessés, n'ont jamais voulu viser cette Arthémise sauvage; ils ménageaient même pour elle les chances communes du combat. On voit que la race des chevaliers français n'est pas perdue, et Bougie n'est pas le seul lieu de l'Afrique où l'on put la retrouver.

La défense de la place, du côté de la plaine, est complétée par cinq postes avancés; ils ne sont guère dépassés que par le troupeau de la garnison et ses gardiens. Ce troupeau, composé de bœufs faméliques qu'on fait arriver par mer, sort autant que possible tous les matins : on fait marcher en avant une meute de chiens dressés à dépister le Cabyle caché dans les broussailles, et des tirailleurs prêts à l'ajuster; quand on est assuré que le terrain est libre, on pose des vedettes, et le troupeau avance. Telle est la méthode d'engraissement du bétail aujourd'hui pratiquée sous les murs de la ville où Léon l'Africain s'émerveillait jadis de l'abondance et du bon marché des subsistances : ses mécomptes ne seraient pas moindres sur les douceurs de la vie et les charmes de la société qu'on y goûtait en IbOO.

La population musulmane a presque évacué Bougie. Le mouvement de la population européenne a été ce qu'on pouvait attendre des conditions où nous avons placé le pays. Aussitôt après l'occupation, les espérances qu'elle faisait naître ont appelé, à la suite des troupes, des spéculateurs dont quelques-uns étaient des hommes intelligents et honorables; ils étaient excusables de penser que nous ferions quelque chose de mieux que les Turcs : ils ont eu peine à reconnaître leur erreur, mais une fois notre système d'administration jugé, ils se sont éloignés; il n'y a plus à Bougie de population civile que celle qui s'attache à tout cantonnement de soldats. Voici par quels degrés elle a passé pour se réduire à ce point.

Années.

Français.

Étrangers.

ToUux

. lo7. . .

Depuis sept ans, non -seulement nous n'avons pas fait le moindre progrès, mais on n'a pas même cherché un but à l'occupation, et Bougie n'est qu'un hôpital d'où l'on a banni l'espérance.

Cet état de choses fait peu d'honneur à l'administration française : il est le résultat naturel d'un

système qu'on ne suit pas seulement à Bougie , mais dont l'aveuglement et rimpuissauce y sont un peu plus en relief qu'ailleurs.

On s'est plus d'une fois repenti de roccupalion de Bougie; on en a même à deux reprises annoncé l'évacuation. On aurait dû se bornera condamner les conditions où nous nous y sommes placés , el l'absence complète d'intelligence de nos intérêts qui a présidé à la prise de possession. On songeait, quand elle a été décidée, à tout autre chose qu'à examiner à quoi cette position nous pouvait être bonne, et les mécomptes que nous n'avons cessé d'éprouver ne nous ont pas encore amenés à poser cette question. Essayons de l'examiner.

L'extrême âpretédesmontagnesqui environnent Bougie, la profondeur des défilés qui les sillonnen t , le caractère indomptable des Cabyles qui les habitent, opposent dans cette région des difficultés presque insurmontables aux moindres mouvements de troupes : bloqués dans les murailles qu'ils défendent, nos soldats continuent depuis sept ans l'expérience que les Turcs ont faite pendant trois siècles de cette vérité. Bougie n'est dont point une position d'où l'on puisse agir militairement sur l'intérieur du pays. Mais, si ce pays avait des intérêts maritimes, Bougie en serait le pivot, et son influencedeviendraitgrande. Sa rade, la meilleure, à tout prendre, de la régence, est en effet le débouché du vaste bassin de la Soumah, et, de Dellys à Gigel. le seul point abordable de la côte. L'incon-

vériient des rafales et de la forte houle auxquelles les navires y sont exposés a son remède dans Texcellente tenue de l'ancrage. En dehors d'un espace d'une soixantaine d'hectares, réservé, devant la ville, aux navires marchands, le mouillage de Sidi- Yahia peut recevoir, de la pointe de Bouac au fort Abdelcader, quatre vaisseaux de ligne, six frégates, et un nombre plus considérable de bâtiments légers. Les Turcs y mettaient en hivernage leur flotte, qui n'aurait pas été en sûreté dans la darse d'Alger; les sandals barbaresques avaient l'habitude d'y venir chercher un refuge; enfin la ville était demeurée le marché des productions de la contrée. Tels étaient les intérêts qui s'offraient à nous comme point d'appui à Bougie.

L'insignifiance militaire de la place, l'importance maritime de l'atterrage, semblaient ne pas permettre d'hésitation entre les systèmes à suivre. Un seul pouvait nous être avantageux, et c'était le même auquel était assuré l'assentiment des indigènes. Dès le mois de juillet 1830, un des principaux habitants de Bougie, nommé Mourad, venait, au nom d'une partie de ses compatriotes, nous inviter à prendre la ville sous notre protection. Son entreprise eut une fin tragique : il fut assassiné à son retour; mais les fautes déjà commises à Alger ne furent certainement pas sans influence sur cette catastrophe. A la fin de 1852, d'autres Bougiotes réunis à Oulid-Ourebah, le plus puissant cheik des environs, offraient au duc de Rovigodes

otages, et demandaient, avec l'envoi d'un commissaire du commerce français dans la ville, le stationnement dans la rade d'un ou deux bâtiments de guerre qui en auraient fait la police. Il n'y avait rien de plus ni de mieux à faire: mais à servir modestement son pays, à obtenir sans bruit de grands résultats, il y a moins de profit personnel qu'à jeter un éclat stérile et souvent dangereux. Nous avons donc livré bataille à ceux qu'il fallait attirer à nous; au lieu de la protection que nous devions aux Bougiotes, nous leur avons porté la dévastation et la mort. Engagés une fois dans cette voie, nous n'avons pas pu reculer. Le caractère de notre occupation a enlevé aux hommes paisibles l'influence qu'ils pouvaient exercer dans les tribus, et l'a mise entre les mains de ce qu'elles avaientde plus hostile et de plus turbulent. L'exaspération des Cabyles s'est accrue de celle des habitants de la ville que nous rejetions au milieu d'eux i. Nous n'avons pu saisir aucun des liens qui rattachaient la campagne à la ville; ils se sont tous rompus sous nos mains. La peine de nos fautes a été portée plus loin. Bougie, autrefois si salubre, est devenue le tombeau de nos soldats. Des troupes, dont la présence eût été indispensable ailleurs, y sont restées bloquées. Enfin, en dépit d'une multitude de faits d'armes dignes d'un plus grand théâtre, le système

* Après la prise de la ville, il n'y est pas resté plus d'une trentaine de ses anciens habitants.

militaire n'a réussi qu'à exclure tout progrès pacifique, et à constater sa complète impuissance*.

L'obstination à rester dans des voies reconnues vicieuses est ridicule chez les particuliers; elle est bien près d'être coupable chez les gouvernements. Aussi ne sommes-nous retenus dans le système suivi jusqu'à présent à Bougie que par les difficultés d'une transition : elles sont grandes, car nous avons passé sept années à gâter la position que nous pouvions prendre dans le principe.

Tout le monde avoue que nous n'avons à Bougie que des intérêts maritimes et commerciaux; si nous nous contentions de les faire prévaloir, le succès ne serait pas impossible. En effet, tant

' Voici le résumé du mouvement de l'hôpital militaire de Bougie, pour un effectif habituel de 2,000 hommes présents.

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