OFFIC. SOLD
A l'hôpital.
* 3oiem&., décemh.
Cet état ne com-
prend ni les morts sur le champ de ba-
taille , ni ceux qui
ont succombé dans les hôpitaux d'Al-
ger ou de Francei
sur lesquels ils ont été évacues.
qu'on resie dans cet ordre de vues, il n'y a point place à collision avec les indigènes, et nous ne les rencontrons que dans les choses où le contact apporte à tous des avantages réciproques. Les tribus cabyles ont beaucoup souffert de la guerre; l'interruption des relations commerciales les ruine; elles ont à exporter de l'huile i, de la cire, des peaux, des boisde construction, du tan fortestimé; elles demandent principalement du sel et des instruments aratoires. Sollicitées par ce besoin de vendre et d'acheter, elles ont plusieurs fois, dans un temps où elles étaient moins convaincues qu'aujourd'hui de l'impuissance de leurs attaques, tenté d'entrer en arrangement avec nous; mais, sans qu'on puisse en imputer particulièrement la faute à personne, ces négociations ébauchées se sont toujours brisées devant l'état d'hostilité systématique qui, malgré nous, dominait toutes les combinaisons.
Ces difficultés seraient singulièrement atténuées si l'on savait se donner pour but précis les seules choses qui, sans laisser place à aucune rivalité de prétentions, puissent pleinement satisfaire et nous et les indigènes : ce serait pour eux la disposition
' Les tribus des environs de Bougie vendaient ordinairement leur huile sur le pied de 50 centimes le kilogramme. Aujourd'hui elles ne peuvent s'en défaire qu'à Alger, et le transport coûte dix boudjoux (18 fr.) par charge de mulet, moindre d'un quintal métrique. Les frais de transport sont Jonc de 36 pour cent.
(le la ville, pour nous le commandement absolu de la rade : en dehors de ces deux conditions, on n'en trouverait pas une troisième qui fût, pour les uns ou les autres, d'un intérêt réel, et leur accomplissement n'entraînerait aucun froissement.
Le commandement et la possession de la rade nous seraient garantis par la construction au cap de Bouac, à mille mètres de la ville, d'un fort dont l'artillerie battrait tout le mouillage. Il devrait être lié par un chemin à un débarcadère établi dans l'anse de Sidi-Yaya, et tout l'espace situé à l'est de la muraille orientale de la ville nous demeurerait exclusivement réservé. Les indigènes n'auraient pas plus de raison de prendre ombrage de ce fort, que de moyens de s'en emparer. Deux cents hommes de garnison y seraient en sûreté parfaite; on garderait avec une force semblable la Casbah, sous laquelle est le mouillage des bâtiments marchands : la douane et un commissaire français y seraient établis. De cette manière, pas un seul navire ne pourrait accoster, sans notre agrément, le rivage de Bougie. La présence d'une goëielte stationnaire compléterait cet ensemble de précautions.
Je ne saurais croire qu'elles fussent insuffisantes. On a vu plus haut avec combien peu de troupes les Turcs gardaient Bougie : après une année d'occupation, les Espagnols y réduisaient leur garnison à cinq cents hommes; ils y sont restés qua-
1 l'ai.gérik. ' ]j
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rante-cinq ans sur ce pied *, et u'en ont été chassés que par une expédition formidable, à laquelle prirent part toutes les forces de la régence.
C'est à dessein que j'omets de proposer roccupation du fort de Gouraya. Ce fort est fait pour garder l'intérieur de la ville contre les indigènes, et il ne se rattache point à l'établissement maritime, le seul objet qui, dans un système pacifique, eût droit de nous préoccuper. Toutefois, pour le repos de la ville et pour le nôtre, il serait bon de raser le fort, de ne laisser subsister de nos constructions que la belle citerne qu'elles recouvrent, et de rendre l'emplacement des fortifications à sa destination religieuse. Le rétablissement du marabout de Sidi-Bosgri serait très-agréable aux tribus qui lui portaient une si profonde vénération, et rapprocherait de nous les ministres du culte musulman. Ils sentent parfaitement que dans le tumulte des armes, l'influence du prêtre est éclipsée par celle du guerrier, et, puisque la leur s'exercerait au profit de la paix, nous devons leur ménager les moyens de l'étendre. Ce marabout est, d'ailleurs, le lieu de pèlerinage le plus fréquenté de la régence. Au moyen âge, les pèlerinages ont singulièrement contribué à l'adoucissement des
' Ver quadraginta quinque annos, sub regum Hispanis potestate extitit Bugiana civitas. in qua, per tria propugnacu!a semperdistribuebanturusque ad quingentos milites: et intérim plurimas catholici fecerunt invasiones per Mauronim fines. — De Biigiano hello; Roniit, 1658.
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mœurs de l'Europe : le but sacré du voyage protégeait le voyageur; nul n'osait encourir, par un attentat sur sa personne, la disgrâce de Dieu et des saints; des intérêts nombreux se liguaient pour accréditer ces idées: il s'en cachait même quelquefois sous le manteau du pèlerin. Si le tombeau de Sidi-Bosgri attire au loin les musulmans, il nous servira mieux qu'un fort qui les repousse : la véritable conquête de l'Afrique, c'est la liberté de la circulation.
Il faudrait donc concéder franchement aux indigènes toute l'enceinte de Bougie, sauf le cap de Bouac et la Casbah. La conséquence de cet acte serait l'irruption dans la ville des anciens habitants et des Cabyles; ils ne sauraient s'en emparer d'une manière trop prompte et trop complète. Le seul moyen d'acquérir quelque empire sur ces populations, que n'ont domptées ni les Romains, ni les Arabes, ni les Turcs, c'est de les faire descendre de leurs retraites, de les attirer dans la sphère de notre civilisation, et notre politique doit être, en cela, l'inverse de celle des janissaires. Ceux-ci repoussaient les Cabyles du sein des villes; nous devons les y attirer. Ils leur interdisaient l'accès de la mer et les relations avec les Européens; ce sont nos moyens d'action les plus surs. Nous n'avons aucune prise sur le Cabyle de la montagne; mais le jour où la ville et le port de commerce de Bougie seront son patrimoine, où les navires qui fréquenteront la rade deviendront les dépositaires
— Vô'! -
de sa fortune, où il sera de près ou de loin engagé dans des opérations maritimes, ses intérêts entrelacés avec les nôtres l'associeront à notre politique, des idées nouvelles se feront jour dans les tribus, et ce sera par leurs familles les plus puissantes que s'exercera l'influence de la ville sur les campagnes.
On peut se reposer sur l'intelligente activité du commerce du soin de nouer des relations avec les indigènes de Bougie. Néanmoins, il serait bon que les traces laissées dans la ville par le passage de l'administration française la recommandassent à ses nouveaux habitants dans les choses qui les toucheraient le plus. La construction d'une mosquée et d'un hôpital, la restauration des ouvrages hydrauliques des Romains, l'établissement d'un débarcadère, d'un entrepôt de marchandises et d'un caravansérai, ne coûteraient pas une année de la solde des troupes que nous entretenons à Bougie. Nous retrouverions ces dépenses sur les produits des douanes; elles marqueraient enfin le terme des charges que nous impose cette possession, et le commencement d'une progression d'ordre et de prix.
Notre point de départ, il faut l'avouer, serait modeste : les imporlalions du commerce de Bougie ne roulent guère que sur les objets des besoins de la garnison, et ses exportations sur les peaux du bétail qu'elle consomme; mais on peut sans trop de présomption se flatter d'élever, en peu de temps, ce commerce au niveau qu'il atteignait sous
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les Turcs 1. En 1812, le divan avait affermé à la maison israélite Bacri, au prix annuel de 25,000 piastres fortes ( 15o,7o0 Ir.), tous les droits de douane et autres qui se percevaient à Bougie, ce qui suppose un mouvement de deux ou trois millions de marchandises. L'ancienne prospérité de Bougie reviendrait à mesure que des communications nouvelles se ramifieraient sur l'étendue de son territoire: ici le champdesaméliorations est vaste. Au S.-O., la vallée de l'Adouse remonte, en suivant le pied du Jurjura, jusqu'à la'plaine de Hamza, d'où l'on descend vers Alger; au sud, l'Adjebby perce, en ligne directe, le massif de l'Atlas, et sa vallée s'ouvre à vingt lieues de la mer, sur les plaines fécondes de Medjana; nous n'y trouverions plus que les ruines de Sétif , dont Léon l'Africain admirait l'enceinte antique de Necauz, renommée, il y a quatre siècles, pour l'élégante simplicité de ses femmes^, des stations romaines dont la multitude témoigne de l'ancienne richesse de la contrée. Mais là sont les tribus industrieuses ^ qui fabriquent des lainages égaux en finesse aux plus beaux de l'Europe, et, si nous mettons autant de soin à ranimer
Les valeurs exportées se sont élevées , En 1855. . . à 44,655 fr.
1838. . . 29,318 Léon l'Africain. — Gramaye.
Peyssonnel.
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l'activité du port de Bougie que les Turcs en prenaient de la détruire, ces tribus, qui déjà nous sont alliées, seront bientôlaussi jalouses que nous-mêmes d'établir des communications libres avec la mer. L'étude des degrés par lesquels Bougie est tombée de la prospérité dont l'ont fait jouir les princes arabes à l'état de misère et de nullité où nous la tenons, n'indique-t-elle pas ceux par lesquels cette ville pourrait se relever? Pourquoi désespérerionsnous de rappeler graduellement sous ses murs les caraTanes de l'intérieur, les navires des Toscans, des Génois, des Marseillais et des Catalans, qui s'y donnaient rendez -vous au xv^ siècle? Sommesnous inférieurs en constance ou en habileté aux hommes de ces temps ? Est-ce en vain qu'en quatre siècles de progrès les arts et les sciences nous ont armés des moyens d'action qui manquaient à nos devanciers? L'étranger qui nous regarde serait autorisé à le croire, si nous n'avions à lui donner que nos actes passés pour mesure de notre aptitude. Il serait également insensé de reculer devant les difficultés de l'entreprise et de l'aborder avec une confiance aveugle. Une patience à toute épreuve, une constance préparée à plus d'un mécompte, beaucoup de droiture, un peu d'intelligence, de pouvoir et de temps, voilà de quoi surmonter les obstacles qui sont posés devant nous; ces moyens sont d'autant plus surs que leur action s'exerce silencieusement; si leurs progrès sont lents, ils ne s'arrêtent jamais.
iOD
Nous levâmes l'ancre à onze heures du soir, et nous étions à la hauteur de Gigel avant trois heures du malin; mais, à mon grand regret, des exigences de service ne nous permettaient pas d'y entrer. Gigel est un des points de la régence que j'aurais le plus souhaité visiter. Ce n'est pas, en effet, une position à étudier seulement dans des documents historiques que celle que Barberousse et, plus tard, Louis XIV choisirent pour pivot des entreprises qu'ils tentèrent sur la régence avec des succès différents; cette préférence fut probablement déterminée par le voisinage de Constantine et par les qualités de l'atterrage. Il ne faut pas le chercher, comme ceux de Bougie et de Stora, au fond de baies où les caprices des vents mettent continuellement en défaut la vigilance des navigateurs. Placé sur un des saillants de la côte, il est sur le passage des vents réguliers du large, et les bâtiments y trouvent un abri, sans presque se détourner de leur route.
Le port de Gigel est défendu, à l'ouest, par la presqu'île avancée vers le nord, sur laquelle est bâtie la ville; du côté du large, il est imparfaitement couvert par une chaîne d'îlots de rochers, entre lesquels la mer se précipite, dans les gros temps, avec violence. Cette chaîne, qui se rattache à l'extrémité de la presqu'île, court vers l'est, parallèlement à la côte; sa longueur est de deux cent trente mètres. Duquesne commandait la marine de l'expédition de 1664 : après avoir étudié cette
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station pendant un séjour de trois mois, il proposait de réunir d'abord les îlots entre eux par de fortes maçonneries, puis, de les prolonger par un môle de deux cents mètres de long, infléchi vers le S.-E. Une passe d'environ cent mètres serait restée ouverte à l'est, entre le musoir du môle et la roche du Marabout sur laquelle le duc de Beaufort avait effectué son débarquement; l'étendue du port eût été de près de six hectares. Duquesne estimait que, dans son état naturel, le port pouvait abriter trois à quatre vaisseaux i, et qu'après l'exécution des travaux proposés, il y tiendrait quinze vaisseaux, douze galères et tous les sandals du pays 2.
L'ancienne Igilgilis était une ville épiscopale traversée par des voies romaines conduisant à Bougie, à Sétif, à Constantine, à Hippone. Au commencement du xvie siècle, Léon l'Africain donnait six cents feux à Gigel. Sa population avait défendu avec honneur son indépendance contre les souverains de Tunis et de Bougie. En loi 4, elle s'attacha volontairement, sous la condition d'un léger tribut en denrées, à Aroudj Barberousse, qui prit le titre de sultan de Gigel, fit de la ville le dépôt de ses prises, soumit les populations environnantes, et ne la quitta que pour faire la conquête d'Alger et du reste de la régence. Son port con-
' Les vaisseaux de Duquesne avaient à peu près la dimension de nos grandes corvettes.
' Documents manuscrits du dépôt de la marine.
tinua d'être fréquenté; les Français *, les Génois, les Vénitiens, les Flamands y avaient des comptoirs; on en tirait principalement des cuirs et de la cire, et les relations dont ces exportations étaient l'objet maintenaient la paix entre la ville et les Cabyles. Cependant, Louis XIV, ayant voulu former un établissement militaire sur la côte de Barbarie, jeta les yeux sur Gigel. Le duc de Beaufort s'en empara par son ordre le 25 juilletl664, et y laissa 400 hommes commandés parle comte de Gadagne : un petit fort, dont les restes existent encore audessus de la ville, fut construit; mais, la mésintelligence ayant éclaté entre les soldats et les marins, les indigènes surent en profiter. Ils enlevèrent le fort, le 50 octobre, en massacrèrent la garnison, et restèrent maîtres de trente pièces de canon. Depuis, le commerce de Gigel avec l'Europe ne s'est pas rétabli. Peyssonnel n'y trouva, en 172a, qu'une soixantaine de maisons : toutefois, les habitants cherchaient à se relever de leurs pertes, en trafiquant avec les compagnies de la Galle et de Tabarque; ils avaient même quatre bateaux pour la pêche du corail. Les Cabyles des environs n'ont jamais cessé d'opprimer la ville; sans cette circonstance, elle entretiendrait des rapports bien plus actifs avec les ports que nous occupons.
'« Burgus est hoJie, obcommerciaGallorum coi'iaet ccras comparantium, sic satis frequentatus , portu mediocri et .-edificiîs commodis decoratus. » (Gratnaye, Afr. illustr., lih. vu, cap. 13.)
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Ses habitants possèdent vingt-quatre sandals, et comptent parmi eux deux cents matelots; leurs chantiers de construction sont renommés, pour l'élégance et la solidité des embarcations qui en sortent. Il y a là les éléments d'un établissement maritime facile à développer. Déjà les corailleurs demandent à former une station de pêche à Gigel; si quelques-uns d'entre eux s'y établissaient à poste flxe, il entrerait bientôt des indigènes dans leurs équipages ; ceux-ci reviendraient volontiers aux habitudes de leurs pères, ils accepteraient chez eux les relations qu'ils viennent chercher dans nos ports, et le véritable moyen de conquérir Gigel serait certainement alors, non d'y envoyer des soldats, mais d'exécuter les projets de Duquesne.
A la pointe du jour, nous étions au nord de Mers-El-Zeitoun, et nous avions le cap Bougaroni à l'est. Les montagnes dont la mer bat le pied sont, comme à l'ouest de Bougie, sauvages sans être pittoresques; leur masse ne laisse pas d'être imposante, mais, quoique vertes, elles n'offrent aucun de ces détails gracieux qui charment le voyageur dans les Alpes et les Pyrénées. Ces parages passent pour abondants en corail; malheureusement, la férocité des tribus voisines ne permet pas aux pécheurs d'y prendre d'abri.
Après le cap Bougaroni, la côte est profondément dentelée. Elle doit à cette configuration sou nom de Djebel sbâa roiis, montagne des sept caps :
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la roche en est calcaire; la crête est couronnée de pins et de caroubiers; des espaces cultivés, rares et rétrécis, brillants de la plus fraîche verdure, indiquent le voisinage des fontaines; près de chacune d'elles, quelques huttes, véritables mapals des anciens Numides *, semblent ensevelies sous les arbres.
Le Ras-el-kébir est formé de prismes basaltiques d'un gris pâle qui se retrouvent jusqu'au delà de Collo : on en distingue avec des lunettes de semblables au sommet du pic élevé de Coudia qui signale au loin l'atterrage. ïnfin, au détour d'une roche, nous découvrons la mâture de quelques sandals, puis un bout de quai et une espèce de magasin construits en gros libage, de beaux arbres plantés sans symétrie, une mosquée, et, en arrière sur le coteau, quelques maisons d'un aspect misérable, couvertes en tuiles creuses : c'est tout ce qu'on voit de Collo. Ce peu de constructions garnit l'espace compris entre les extrémités de deux collines dont la mer baigne le pied, et en arrière desquelles est une jolie plaine. Les géographes donnent deux mille âmes à Collo : c'est beaucoup plus que ne promettent les apparences.
Nous arborions, en mouillant, le pavillon parlementaire : aussitôt un canot se détacha de la côte, et trois hommes, qui le conduisaient, étant
• Ceterum adhuc aedificia Numidarum agrestium, quae MapaJia illi vocant, oblonga, incurvis lateribus facta , quasi naviiim carinas sunt. — Sali,, Jugurlha, cap. IS.
montés à bord, nous annoncèrent qu'ils allaient chercher le cheik. Ils furent, en effet, bientôt de retour avec deux autres canots garnis d'une société plus nombreuse. Cette fois, on apportait force poules, des singes, et l'on nous parla de petits tigres à vendre. Matelots et passagers s'étaient précipités à la rencontre des singes, et, comme les Arabes ne se détournent jamais par simple curiosité, ils conclurent de notre empressement qu'il fallait mettre un très-haut prix à leur marchandise ; ils vendirent peu de chose, et d'une si petite circonstance sortit, pour eux et pour nous, une double leçon de commerce et de diplomatie.
Parmi nos hôtes se trouvaient plusieurs individus à l'œil bleu, au teint clair, à la barbe blonde; nous avons, le lendemain, retrouvé chez des Cabyles enrôlés dans les spahis de Joussouf les mêmes caractères des races du nord de l'Europe. On reconnaît dans ces hommes, si différents des aborigènes, des descendants des Vandales qui, après un siècle d'établissement en Afrique, furent vaincus mais non détruits par Béiisaire. Il n'est pas étonnant que Collo soit un des points où sont demeurées des agglomérations de cette race : on s'expliquerait, en effet, très-bien qu'après la retraite de Gélimer dans le mont Edough {Papiia mons), des débris de sa nation se fussent établis dans le prolongement de cette chaîne ^.
Bc-lisarius Gellmerum persequens, usque muDitam per-
Cependant, le capitaine faisait servir le café aux principaux Colloains venus à bord, et deux groupes nombreux, dont un armé, se formaient séparément sur le rivage. On nous expliqua fort longuement que les habitants de la ville étaient nos amis et nous recevraient très- volontiers, mais qu'ils n'étaient pas maîtres chez eux, surtout les jours de marché; que, si nous prenions terre, les Cabyles des environs en feraient, après notre départ, porter la peine à la ville; qu'on ne pouvait pas même répondre de ceux qui s'apercevaient sur le rivage; que, néanmoins, on allait faire part aux Colloains et aux Cabyles de nos dispositions bienveillantes, et s'assurer de la nature des leurs. Nous vîmes, en effet, au retour des envoyés, la foule entrer dans la mosquée. La délibération n'ayant point levé les craintes de nos amis, le capitaine Alliez se dirigea vers la terre dans un canot armé d'un pierrier et d'une douzaine de fusils. Sans en descendre, il engagea deux cheiks à venir faire le sondage avec lui : ceux-ci n'hésitèrent pas à lui donner cette garantie contre les balles des leurs. Une pièce de 18, chargée à mitraille, était
venit civitatem, juxta mare sitam, quatn Hipponem regium vocant. Ibi Gelimerum audivit in Papuam montem confugisse, nec facilem a Romanis captu esse. Hic enim mons in Numidia; finibus extremis, valde quidem abruptus, adituque difficilis, pétris undique altissimis communitus, in quo Maurusii barbari habitantes Gelimeri amici ac bello socii. — Procop.. De betl. f'andal., ). i.
pointée du Fulton sur les groupes du rivage. Le sondage se fit paisiblement. Rien n'obligeait ces cheiks, qui nous avaient vus charger nos armes, à se donner en olages sur un canot français : un coup de fusil lâché par un Cabyle indépendant d'eux exposait, telle était leur conviction, leurs têtes à tomber : ils vinrent, cependant, sans autre dessein que de nous donner une opinion favorable de leurs sentiments pour la France.
Les habitants de Colîo justifiaient ainsi les éloges que fait Léon l'Africain de la douceur de mœurs et de la loyauté de leurs ancêtres. Ceux-ci défendaient avec succès leur liberté contre les princes de Tunis et de Constantine, lorsqu'en 1 o20, ils s'attachèrent, sous la garantie de certaines franchises, à la fortune de Khaïreddin : cette acquisition décida du sort de la ville et de la province de Constantine, dont Collo était le port; elles se rangèrent, pour n'en plus sortir, sous la même domination.
> Cette échelle était dès longtemps fréquentée par les Français et les Génois ^, et malgré la décadence continue du commerce, elle n'a jamais été complètement abandonnée. La compagnie de la Calle y entretenait un agent; elle en tirait annuellement du miel, des grains, un peu de coton, de l'huile,
' Oppidum autem arcem m rupe vicina habens, et
fidam navium stationem, ab omni memoria scriptorum, Gcnuensibus Gallicisque mercatoribus frequentatissimum. — Graniaye, lib. vu, cap. 15.
trois à quatre cents quintaux métriques de cire au prix fixe de 180 fr., et trente mille cuirs bruts; ceux des bœufs, et des vaches qui avaient porté, étaient tarifés à 4 fr. oO c. et à 2 fr. 80 c. Ces relations, longtemps interrompues, furent renouées en 1816; en 1820, les Colloains chassèrent la garnison turque et se déclarèrent indépendants. Au bout de quelques mois, ils en demandèrent une nouvelle, afin de rappeler chez eux le commerce français, que cette collision avait forcé de s'éloigner.
Il serait facile d'occuper militairement Collo; mais alors, on aurait à le défendre contre les Cabyles, et les relations commerciales avec l'intérieur seraient rompues , comme il est arrivé à Bougie. Nous pouvons nous épargner cet embarras, et suivre avec plus d'avantage et de sûreté l'exemple de Khaïreddin ; ce serait une vanité bien maTplacée que celle qui se piquerait, au xix^ siècle, de plus de violence que le premier corsaire du xvi^. Les dispositions diverses que nous avons trouvées dans les populations de la ville et des environs de Collo sont celles de tous les points habités de la côte, et partout, les Cabyles eux-mêmes, en se préparant à repousser nos armes, désirent trafiquer avec nous.
Je ne sais pas si nous referons de Collo la place de commerce la place la plus opulente et la plus sûre de la côte i; mais ses environs présentent de
' Léon l'Africain, liv. v.
nombreuses ressources : ils possèdent des forêts de chênes, d'où la marine algérienne tirait des bois de construction; des échantillons de minerai recueillis, en 1784, par M. Hugens. agent de la compagnie de la Galle, annonceraient un riche gisement de cuivre. Les habitants fabriquent des éloflTes grossières, et font le cabotage avec Alger et Tunis. C'est un germe d'industrie à développer. Devant Collo, l'ancrage est excellent, et parfaitement abrité des vents de N.-O.; les frégates peuvent mouiller à cinq cents mètres de la côte, et près de terre on trouve cinq mètres d'eau. A trois quarts de lieue au sud, le petit lac qui, d'après une tradition confirmée par l'existence de nombreuses ruines, formait l'ancien port, a conservé toute sa profondeur; il n'est séparé de la mer que par une langue de terre de cent mètres de large, dans laquelle il serait peut-être facile de rétablir un chenal; l'Oued- Zeamah est navigable à trois lieues dans les terres. En résumé, le pays de Collo mériterait d'être soigneusement étudié.
Tandis que nous parlementions et que nous prenions des renseignements, des feux nombreux s'allumaient de sommet en sommet, le long de la belle vallée de TOued-Zeamah, et l'avis de notre présence était encore loin de Constantine, que nous étions en route pour Stora.
La ville de Stora figure dans plusieurs livres de géographie avec un bon port, un commerce considérable, et nous la cherchions de très -bonne
foi au fond d'une anse formée par des montagnes abruptes, où nous venions de mouiller : ce Heu est complètement désert.
A quelques pas de la mer sont les ruines de réservoirs voûtés qu'alimentait une source voisine; les flots baignent le pied d'anciennes murailles en moellon et en briques, qui ont pu contenir un poste de quelques hommes et un dépôt pour le matériel. La rapidité des pentes ne laisse pas place pour un plus grand établissement. A Test, la côte est boisée et susceptible de culture; la vallée de rOued-el-kébir est très-ouverte et se dirige sur Constantine. Sur la hauteur qui domine son embouchure, aujourd'hui fermée par une barre de sable, était l'ancienne Rusicada : le sol est couvert de ses ruines. A égale distance de Constantine et d'Hippone, elle communiquait par des voies romaines avec ces deux villes. Le pays paraît facile à percer : cet atterrage acquerra quelque importance, quand le pays sera pacifié : la compagniede la Galle y faisait, par occasion, quelques chargements de blé, mais elle n'y a jamais tenu d'agents. Je ne me suis pas expliqué commentées avantages apparents n'ont pas retenu sur ce point la moindre agglomération de population; de plus heureux vérifieront les causes de cette solitude. Le mouillage de Stora n'est préférable à celui de Collo que pour les petites embarcations : il n'y tiendrait pas à l'aise plus de deux corvettes, et l'on n'aperçoit pas de facilités pour l'établissement d'un port. 1 14.
L'amiral Defresne avait recommandé à M. Alliez d'examiner le mouillage et de sonder les dispositions des habitants : celles-ci ne se matufestèrentque par six coups de fusil tirés hors déportée, que nous adressèrent, par forme de protestation, neuf Arabes qui parurent sur les hauteurs.
Cependant, l'ombre s'étendait sur la côte de Stora, et les derniers rayons du soleil faisaient reluire dans le lointain les roches aiguës de l'Edough et du cap de Fer ; l'air et la mer étaient silencieux comme la terre : c'était un de ces calmes d'été qui, dans le golfe de Numidie, désespèrent si souvent les navigateurs à la voile. A la nuit, le FuUon, qui prenait sa force en lui-même, agita de ses aubes puissantes cette surface immobile; le ciel était pur, la lune éclatante, et, au bout d'une heure, on n'entendit plus sur le pont que le bruit de la machine et du sillage du bâtiment : j'y passai la nuit étendu sur le banc de quart. L'esprit aime, au milieu du spectacle immuable des grandes scènes de la nature, à se plonger dans la méditation des vicissitudes qui affectent les œuvres des hommes. Depuis quarante-huit heures, nous étions passés en vue de bien des cités jadis florissantes, Rusgunise, Rusucurrium, Bougie, Igilgilis, CuUu, Rusicada; encore quelques moments et nous allions nous trouver sur les ruines d'Hippone. Tout cela est couvert d'herbes et de sable, ou réduit à l'état de misérables villages. Les Romains et les Goths ont disparu de la mémoire nicinc de
ceux qui leur succèdent, et les chacals habitent les caveaux des préteurs et des évéques. Pourquoi ces longues destructions? pourquoi cet engourdissement d'une terre si féconde, baignée par une mer si belle, éclairée par un soleil si doux? ou plutôt, pourquoi verrions-nous dans les prospérités dont elle est déchue autre chose que la mesure de celles qu'il dépend de nous de lui rendre? Je me mis donc à reconstruire Tavenir avec l'histoire du passé; je me représentai nos soldats rassemblant les pierres taillées par les légions de 3Iéteîlus ot s'installant dans les mansions romaines restaurées; les églises d'Afrique sortant de leur poussière aux chants dont elles sont veuves depuis quatorze siècles; la chaire de saint Augustin relevée dans les écoles de Tagaste et de Madaure ; les ports de la côte recreusés par l'art moderne; les vaisseaux (le l'Europe y donnant rendez-vous aux caravanes du désert; les exploits ou les bienfaits des Gaulois de César, de saint Louis, de Joinvilîe, de Napollon, de Beaufort, de Duquesne, de Bonaparte, de Kléber, de Desaix, et de nos contemporains eux-mêmes, nous servant de parrains sur ce rivage; enfin les échos de l'antique Mauritanie retentissant d'accents français et répondant par une fraternelle sympathie à tous les signaux donnés des côtes de Provence. Depuis, à mesure que j'ai pénétré plus avant dans l'étude des intérêts de mon pays et des ressources de l'Afrique, j'ai senti se fortifier crj moi la conviction que ce qui s'est
fait autrefois n'a pas cessé d'être possible, et que la France n'a point en vain promis une conquête à la civilisation.
Nous entrions au jour dans le golfe de Bone, et bientôt, traversant un essaim de bateaux corailleurs qui partaient pour la pêche, nous jetions l'ancre au mouillage du Cassarin, au S.-E. de la roche connue qu'on prendrait pour un lion colossal couché au pied de la Casbah.