CHAPITRE VII
« Le Sahara n'est à personne, » dit en propres termes le traité franco-marocain de 1844; dans cet espace illimité dje désert, le sol n'a pas de valeur et ne se marchande pas, les frontières politiques sont partout incertaines. C'est ce qui explique l'élasticité des évaluations et l'immense étendue que des géographes assignent à l'Algérie *. En réalité, le Sahara algérien ne comprend que les oasis du nord et les territoires de parcours où se meuvent des tribus soumises. Encore n'exerçons-nous dans les parties les plus lointaines, au Souf, au Mzab, chez, les Chamba, qu'une suzeraineté plus ou moins effective selon les circonstances. Le nom de territoire de commandement, s'il dis* parait partout ailleurs du langage officiel, devra longtemps encore être conservé pour ce vaste pays, facile à dominer, presque impossible à administrer d'une manière directe.
Le Sahara n'est pas pour rien la terre des mirages ; il n'est pas de contrée sur laquelle se soient accréditées plus d'erreurs, ni qui prête à plus d'illusions L'opinion a longtemps prévalu que c'était le fond d'une mer disparue récemment : l'abondance des sables, l'absence supposée
!• V. Le Sahara, par Pomel; Les Toiiareg, de Duveyrier; les Voyages de Barth Martins du Spitzàerg au Sahara; Die Sahara, de Chavanne. 2. 60 millions d'hectares, d'après Mac-Carthy.
de tout relief, la nature saline du sol et des végétaux semblaient autant de preuves décisives. Des récits incomplets ou apocryphes, des légendes mal interprétées servaient de documents ; Timagination, brochant sur le tout, se représentait un pays stérile, sans eau, sans productions, sans espèces vivantes, un océan de sables, sillonné par de tremblantes caravanes, remuant comme des vagues son sol mobile, secoué jusqu'aux profondeurs par des tempêtes assez terribles pour engloutir des armées ; en somme, une contrée maudite, mystérieuse, inhabitée, impénétrable. Le temps a fait justice de ces exagérations. Il est démontré que le Sahara n'est pas le lit d'une mer nouvellement desséchée ; excepté sur le bord de l'Océan ou de la Méditerranée, son sol ne contient ni fossiles ni coquillages marins ; il a, comme les autres parties du continent, son modelage antique de plaines et de montagnes ; il a sa flore et sa faune indépendantes depuis longtemps constituées. Sa stérilité n'est pas absolue, il n'est pas désert dans toute l'acception du mot, c'est-à-dire entièrement vide d'êtres animés; des populations, où les hommes de race blanche sont en majorité, y sont installées et y subsistent depuis des siècles.
Il s'en faut de beaucoup que les sables occupent toute la surface du Sahara; les 8/9 environ appartiennent au Hammada. On appelle ainsi des plateaux à peine ondulés, presque sans inclinaison, sans autres accidents que des coupures à pic et de larges crevasses. Partout la roche nue ou la terre tellement durcie par la sécheresse, qu'elle a pris la consistance et l'aridité du roc; jamais d'eau à la surface ni même dans les couches profondes du sol : on perd sa peine à creuser des puits. Sauf quelques arbustes épineux et de rudes salsolacées poussant quand même de loin en loin, la végétation manque entièrement. VErg, ou région des dunes de sable, est moins déshéritée; placée dans le voisinage des dépressions, la dune reçoit les eaux qui ont glissé sur la surface impénétrable du Hammada ;
elle les absorbe avidement, s'impr^ne de leur bumidité, les eiBiBagasine en nappes stagnantes que les puits atteins dront facilement ; la végétation n'est pas luxuriante, mais elle est vigoureuse ; les chameaux et, dans la belle saison, les moutons y trouvent leur compte; plusieurs plantes sont utilisées pour Talimentation kumaine. Malgré lea fatigues inouïes que promet ce terrain accidenté, ce sable mou, brûlant sous le soleil^ les caravanes y passent de préférence, parce qu'elles peuvent y vivre. Les Areg sont souvent de véritables collines hautes de lôO mètres ; ils forment des chaînes dont on connaît la direction, les sommets, les cols et au milieu desqiieUes les guides expérin^ntés savent trouver leur route. Jamais les vents n'oaA pu balayer et bouleverser ces lourdes masses ; leur poussée continue réussit à peine à les faire mouvoir presque insensiblement. Quand Tatmosphère est a^tée^ une poussière ténue arrachée au sol comme Técume à la mer s'élève^ flotte ety portée par le siroco, se répand jusque dans le TelL C'est à cela que se réduisent les sables mouvants.
La stérilité du Sahara ne tient pas à la composition de son sol ; en d'autres pays, des formations géologiques semblables se prêtent parfaitement à la éulture ; la sécheresse du climat est l'unique, mais redoutable ennemi ; le désert arrosé ne serait plus le désert. Partout où l'homme a pu trouver de l'eau en quantité suffisante^ il s'est installé, il a créé ces îlots de verdure que l'on nomme des oasis. De loin, l'oasis apparaît comme une tache sombre, oomnie une forêt continue où se pressent les dwes des palmkrs. Le palmier doit pkmger ses pieds dans l'^w et sa tête dans le feu du ciei ; pourvu ipie ses racisies soient atoeiivées, n'importe la «qpiahté de l'ean^ il se développe «et fru<^fie sous un soleil 4évoranL U donne aux Sahaitetts k datte, qui fait le fond de leur nonniture et te pdnci|^ tf ticle de leur commerce ; le liquide sucré fui jaittit de sa ti^ fermente comme le jus de la vigne et en a la saveur ; avec son tronc, l'on fait des poutres, avec ses feuilles des
nattes, avec ses filaments des corcUgtts« Des jardins, des cultures s'abritent à son ombre ; sous la Toute ofidoyacte que forment à 15 oi^tres du sol ses tètes rapiprodiées, des arbres fruitiers, des légumes échcqppent à la binàlure du soleil. Dans les clairières, on sème un peu de blé et d'orge, on récolte si Thiver amène quelques pluies.
Les oasis sont placées près des som^œs, au bord des torrents intermittents, ou disposées ea archipels le kmg des ouadis, ces vallées desséchées qui rident le Sahara. L'eau circule rarement à U surface ; il faut aller chencher les nappes souterraines où elle se dissimule. Aussi l'industrie des puisatiers est'^Ue on grand honneur : sur un emplacement choi<9i avec soia, on creuse à la main en se servant d'une sorte de houe; quand on a atteint une profondeur qui semble suffisante, on s'occupe de revêtir les parois supérieures d'un coffrage en bois de palmier.; vient alors le tour du retass^ du plosgeur ; entièrement nu, les oreilles et les narines bouchées avec de la graisse, il descend le long d'une corde et procède avec précaution au percement de la dernière couche ; eo haut, la foule attend avec anxiété : « Le terrain a4^ été bien choisi? L'opération réussit-elle? Le retass remontera4-il vivant? » Il court en effet le double risque d'^toe noyé par l'irruption des eaux ou écrasé par la diote des déblais.
Ces puits coûtent cher et durent peu; en quelques années, les bois se pourrissent, les terres s'effMidrent, et, comme toute réparation est impossible, il faut crenser ailleurs sur nouveaux frais. Dans la ^ovince de Gonsiantine, l'administration française est venue en aide a«x indi«gènes. Elle a substitué à leurs procédés cnéantiBS les moyens d'a<^n de notre puissaflite industrie* C'est au général Desvaux ^pie revient rhooneur de l'initiative; dès 18&6, des ateliers de forage Air^it organisés, et des brigades volantes, formées surtout de travailleurs militaires, se mirent à Tœuvre. Sous la direction de l'ingénieur Jus et avec le concours intelligent de l'agha Ben-
Pigiti
Driss S de magnifiques résultats ont été obtenus dans l'oued Rir. En 1859, le groupe d'oasis de l'oued Rir avait 6772 habitants, possédant ensemble une fortune d'environ 1 650 000 francs ; en 1879, après vingt-trois ans d'un labeur continu, les anciens puits arabes avaient été restaurés, 59 puits artésiens tubes en fer avaient été établis. Avec le débit des eaux, le nombre des palmiers et des arbres fruitiers, la richesse même du pays se trouvait augmentée dans de fortes proportions. Le capital représenté par les puits, les plantations et les constructions était évalué à 5 millions' et demi ; la population montait à 12 827 habitants. Des oasis menacées ont été sauvées de la ruine ; d'autres ont été améliorée, d'autres créées ; . l'abondance a jailli du sol avec les eaux. C'est ainsi que se légitiment les conquêtes ; plus encore que les victoires de nos armes, ces exploits pacifiques frappent les imaginations et donnent aux indigènes une haute idée de notre puissance. Ceux qui ne seraient pas susceptibles de reconnaissance pour les services rendus sont pris d'un respect superstitieux devant la force déployée. Le succès est un encouragement; l'œuvre de fécondation qui a si bien réussi dans l'oued Rir doit être étendue à tout le Sahara. Sur les lignes d'ouadis, dans les cuvettes des dépressions, partout où la présence des nappes souterraines est dûment constatée, il faut porter nos sondes. On parviendra ainsi, dans un délai relativement court, à multiplier, à étendre ces centres de vie et de production, semés comme des points imperceptibles sur l'immensité du désert.
Gardons-nous cependant des chimères ; il ne faudrait pas que, après avoir trop dédaigné le Sahara, l'on en vînt, par une réaction excessive , à le considérer comme une terre promise ; même les oasis tant vantées , que le lan-
1. U est regrettable que cet excellent serviteur de la France, qui a donné tant de preuves d'intelligence, de dévouement et d'énerpjie, soit depuis plusieurs années tenu à Técart.
gage métaphorique des Arabes représente comme des lieux de délices, ne sont que des paradis très relatifs. Qu'on puisse modifier ce pays, adoucir pour ses habitants les conditions de Texistence, cela n'est pas douteux; mais, quoi qu'on fasse, on ne le changera jamais complètement, parce que jamais on n'éteindra les ardeurs de son climat. L'été saharien est terrible ; il commence de bonne heure, dès avril, pour ne finir qu'en octobre ; sa durée n'enlève rien à son intensité ; sur la lisière, à Biskra, les températures de 45^ sont chose ordinaire ; plus avant, dans l'oued Rir, on arrive régulièrement à 50. Sous un ciel presque toujours pur, dans de grands espaces découverts, la déperdition nocturne de chaleur est énorme ; de là de formidables écarts dans les vingt-quatre heures , des gelées blanches avec pendant la nuit, des températures torrides de kb^ vers le milieu du jour. La sécheresse de l'air est extrême ; si quelque nuage, poussé par les courants, s'aventure au-dessus de ce vaste foyer, il est aussitôt résorbé; pas d'humidité, pas de rosées. Quant aux pluies, elles tombent en chutes diluviennes sur le Sahara algérien, mais seulement quelques jours par an ; plus au sud, dans le pays des Touareg, elles surviennent une fois tous les dix ans \
En général, le Sahara n'est pas malsain, l'air circule et s'y renouvelle librement. Toutefois il en est autrement des ouadis, des dépressions, des oasis , de toutes les parties relativement fertiles; la stagnation des eaux y engendre les fièvres et les maladies habituelles. Tandis que les nomades sont vigoureux, solidement constitués, les sédentaires fixés dans les oasis et les ksours sont chétifs , malingres, rongés par les fièvres. Dans ces milieux délétères, hostiles à la race blanche, les Berbères et les Arabes n'ont pu se maintenir que par des croisements répétés avec les Soudaniens. Que dire après cela des