CHAPITRE II
La légende de Melkarth, l'Hercule tyrien, raconte que le dieu partit avec une flotte et une armée pour la conquête de ribérie. Chypre, la Crète, la Sicile, l'Italie et la Gaule furent les étapes de sa route. Au retour, il soumit et civilisa TAfrique. Sous la forme d'un mythe facilement intelligible, c'est l'histoire même de l'expansion phénicienne. Partis du bord oriental de la Méditerranée , appelés vers l'Espagne, ce Pérou des anciens, par l'attraction des métaux précieux, les marins de Tyr et de Sidon naviguèrent prudemment le long des côtes. Il leur fallait des points de relâche sur tout le parcours ; la sûreté de leurs communications en dépendait : ils espacèrent sur les rivages du nord et du sud ces emporia , dont beaucoup devinrent des villes importantes. C'est ainsi que leur colonisation enserra tout le bassin de la Méditerranée. Dans l'Afrique du nord, leur établissement fut favorisé par la présence de populations congénères que des migrations antérieures y avaient amenées. Parmi les Cananéens, qui firent sous le nom de Hycsos la conquête de l'Egypte, un certain nombre sans doute avaient dépassé la vallée du Nil et prolongé leur mouvement dans l'ouest. D'autre part, le témoignage de Procope, si affirmatif et si précis, indique l'arrivée de plusieurs peuples de Palestine, fuyant devant l'invasion Israélite. Cet exode, s'il a eu lieu, ne s'est pas effectué à
travers l'Egypte ; ce n'est que par mer et avec le concours de la marine phénicienne que les Gergéséens, les Jébuséens et les autres ont pu passer de leur pays d'origine dans le lointain Moghreb. On peut expliquer de la même manière la présence des Perses, Mèdes et Arméniens de Salluste : on les aurait embauchés comme mercenaires en Asie et débarqués pour tenir garnison sur les côtes d'Espagne ou d'Afrique,
Le fait certain, c'est que les Phéniciens introduisirent ou trouvèrent dans l'Afrique du nord une population d'origine orientale, qui leur était apparentée, qui avait un langage, des croyances, des mœurs semblables ou analogues aux leurs ; le croisement de ces Asiatiques avec les indigènes produisit la race métisse des Liby-Phéniciens ; le terrain était bien préparé pour recevoir des colonies : Kambé, Utique, Leptis, Oea, Sabrata, Thapsus s'élevèrent l'une après l'autre. La plupart de ces fondations étaient l'œuvre des Sidoniens ; plus tard, l'hégémonie fut transférée à Tyr. De Tyr partit en 878 l'émigration qui vint agrandir la vieille Kambé et en faire la ville nouvelle de Karth-Hadeth ou Carthage. Cette fois, ce n'était pas un groupe de commerçants allant s'installer dans un comp* toir. Les grands, les prêtres, toute l'aristocratie de la capitale phénicienne avaient suivi Elissar. Vaincus dans leur lutte contre Pygmalion , le tyran populaire , ils lui abandonnaient la place et s'en allaient, emportant leurs richesses, leurs rites, leurs dieux, ce qui pour les anciens était la patrie même. De là pour la jeune Carthage cette déférence et bientôt cette soumission des autres villes ses aînées ; de là aussi cet esprit théocratique, exclusif qui domina toujours dans ses conseils. On a trop voulu voir dans Carthage une république de marchands : marchands ils l'étaient certes, comme tous les autres Phéniciens, mais ils furent encore plus des aristocrates; chez eux, la fortune comptait moins que la naissance, ou plutôt l'une et l'autre allaient ensemble ; les deux forces sociales,
loin de se combattre, s'associaient dans les mêmes mains ; les grandes familles appuyaient sur d'énormes richesses leur illustration séculaire.
D'abord réduite à un territoire étroit, Carthage se développa rapidement. Bon gré mal gré, elle s'incorpora les autrès villes phéniciennes ; les plus petites furent absorbées ; les grandes, Utique par exemple, furent des alliées, mais des alliées dépendantes, comme les cité» /eederatœï étaient pour Rome. Les peuples indigènes subirent sa domination 0*1 acceptèrent sa suzeraineté. Au dehors, elle conquit la Corse, la Sardaigne, s'installa en Sicile, où elle retrouvait d'anciennes colonies phéniciennes. Le seul obstacle à cette expansion, c'était en Afrique et dans les îles la pré* sence des peuples hellènes, vieux ennemis du nom punique. Une lutte acharnée s'engagea; elle n'était pas terminée lorsque les guerres avec Rome [commencèrent.
Les Carthaginois ne démentaient pas le génie de le«r race ; ils profitaient de la décadence des métropoles phéniciennes pour devenir les rois de la mer et les maltret^ du négoce ; iïs triomphaient de la rude concurrence des Grecs et des Etrusques ; andadeusement ils sortaient de hi Méditerranée ; leurs navires, franchissant les Colomne» d'Hercule, allaient trafiquer sur le littoral africain de l'Atlantique, gagnaient les terres inconnues de l'Europe du nord. Ils avaient des relations dans l'intérieur de l'Afrique : les peuples nomades auxquels ils touchaient par le sud leur servaient d'intermédiaires avec le vaste pays, des noirs. Mais le commerce, quels qu'en fussent les profits, n'absorbait pas entièrement leur activité. Dès le^ vie siècle avant Jésus-Christ, ils possédèrent du cap B^n au lac Triton un territoire de 75 lieues de long sur 60 de profondeur : c'est la Tunisie actuelle, avec une partie de la province de Constantine, pays richement doué et dont its^ tiraient parti avec une haÛteté admirable. Aucun peu|de,. pas même les Romains, qui prirent phis tard leurs leçons, ne s'entendit aussi bien à faire rendre au sol tout ce qu'il
pouvait donner. Us avaient des troupeaux, des plantations d'oliviers, des vignobles; tous les ans, de magnifiques moissons couvraient les plaines; eomme la vieille terre de Canaan, l'Afrique regorgeait d'abondance. En grands seigneurs qu'ils étaient, ils ne cultivaient pas eux-mêmes; tout un peuple de serfs indigènes, qu'ils conduisaient de loin, peinait pour eux dans leurs latifundia ; c'était le sort que la conquête avait fait aux habitants de la zone occupéei Au delà, les tribus numides, plus belliqueuses et plus fières, n'étaient soumises qu'à une sorte de protectorat; on ne leur demandait que des soldats.
La constitution de Carthage , modifiée au cours des siècles, resta toujours profondément aristocratique. Elle ressemblait par plus d'un côté à celles des républiques marchandes dans l'Italie du moyen âge. Il y avait trois pouvoirs : le grand conseil , le sénat et les sufTètes. Le grand conseil n'était pas, comme on pourrait le croire, une assemblée populaire ; seules les vieilles faïkiilles puniques y avaient entrée. Le sénat, sorte de concentration de l'aristocratie, était le vrpi maître ; les ^uffètes, comme les éphores à Sparte, n'étaient que les instruments dociles d'une oligarchie toute-puissante. La population de race phénicienne s'exposait peu aux chances de la guerre ; elle se renforçait par l'afflux constant des émigrants venus de la mère-patrie. Aussi la cité était-elle soigneusement fermée aux étrangers. L'orgueil national, commun à tous les peuples de l'antiquité, est ici plus exclusif que partout ailleurs. Aucun égard pour les services rendus ; on traite dui-ement les sujets, même les Libyphéhiciens, ces frères bâtards ; on ménage un peu plus les Numides, mais par prudence, et on ne les en méprise pas moins. Que si par hasard on a grand besoin d'un d'entre eux, on lui donne en mariage une fille carthaginoise, mais on ne l'élève pas pour cela à la dignité de citoyen * .
\. Par exemple, le chef numide Narr'flavas, qui épousa la fille de Hamilcar.
Cependant, pour protéger au loin les grands intérêts en,gagés, pour tenir en respect l'Africain opprimé et les convoitises du Numide, il fallait une armée. Garthage paya, et elle eut des mercenaires : hoplites grecs armés de toutes pièces. Gaulois aux longues épées, frondeurs des Baléares ; comme ils coûtaient cher, ils formaient des corps spéciaux, une élite peu nombreuse. Des levées opérées parmi les paysans africains fournissaient une infanterie; les Numides envoyaient leur incomparable cavalerie, toujours prête à se ruer au combat et au pillage. La politique du sénat carthaginois contenait les uns par les autres. Les Numides, en vrais Berbères, étaient toujours divisés; au besoin, on poussait contre eux des masses d'infanterie. Si les laboureurs du nord s'insurgeaient, on lançait sur eux en razzia les goums numides. En temps de paix, les mercenaires étaient parfois un embarras; quand ils devenaient trop gênants, on les embarquait avec tous les mécontents dans quelque entreprise hasardeuse : ce fut une armée de ce genre que Hamilcar conduisit à la conquête de l'Espagne.
Lorsque s'ouvrirent les guerres puniques, l'empire carthaginois ne reposait que sur la force ; il était haï de tous les peuples ses sujets. Rome, à vrai dire, ne traitait pas les siens avec plus de douceur; mais sa domination, moins anciennement établie, ne semblait pas encore insupportable. Si Hannibal était venu en Italie un peu plus tard, au temps de la guerre sociale, il aurait peut-être été plus heureux. Avec des ressources moindres, les Romains s'étaient donné une meilleure organisation militaire. Entourés de peuples belliqueux, ils s'étaient préparés pour la défensive ; leurs colonies militaires formaient autour de Rome comme les mailles d'un réseau d'acier. Garthage, qui méprisait les barbares ses voisins, n'avait pris aucune précaution de ce genre. Régulus, puis Scipion, comme autrefois Agathocle, la réduisirent d'abord aux extrémités dès qu'ils eurent débarqué en Afrique. La prévoyance pu-
nique parait avoir été en défaut. Ils ne comprennent pas au début la gravité de la lutte où ils se sont engagés ; ils soutiennent peu leur glorieux Hannibal et le chassent au premier signe de l'étranger.. C'est seulement la troisième guerre qui leur ouvre les yeux ; alors enfin ils s'aperçurent qu'il y allait pour eux non plus de la Sicile ou de l'Espagne ou de l'Afrique, mais de l'existence même. Ils combattirent avec un acharnement désespéré; mais il était trop tard, Carthage fut prise et détruite. Le vainqueur, Scipion Emilien, Romain déjà pénétré d'hellénisme, soldat philosophe, ne put retenir ses larmes devant ce désastre immense. C'était plus qu'une ville qui s'écroulait, c'était tout un monde, une des vieilles civilisations antiques. Pendant les sept siècles de] son existence, Carthage avait mis partout sa forte empreinte. Ceux mêmes qu'elle avait si durement opprimés restèrent fidèles à son souvenir. Dans toute l'étendue de son ancien territoire, les indigènes traversèrent la domination romaine en parlant la langue punique. Leur religion ne varia point. Baal, Tanit, Eschmoun continuèrent d'être adorés, et les dieux de la Phénicie ne disparurent que devant le triomphe du christianisme.